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PETITE HISTOIRE ” DE L’ATTRIBUTION DU PRIX NOBEL A SINCLAIR LEWIS

PAR LE Dr. GUNNAR AHLSTROM

MEMBRE DE LA SVENSKA INSTITUTET Traduite du manuscrit suédois par Malou Héjer

«Wg»

V 1930, et ce fut le tour des Etats-Unis d’Ameérique. Cet événement marque un tournant, non seulement dans les annales nobéliennes, mais aussi dans l’évolution des jugements portés en Europe sur les écrivains du Nouveau Monde. Ils devenaient, de ce fait, respectables sur le plan conventionnel et académique. Il avait fallu bien des années pour franchir ce pas. Incontestablement, c’est tout a Phonneur du pays chargé d’attribuer le Prix de n’avoir pas trop tardé 4 manifester son admiration et de l’avoir portée sur la personne de Sinclair Lewis.

Longtemps, les Etats-Unis avaient été considérés comme une terre aventuriére vouée aux émigrants et aux chercheurs d’or, ou encore comme le pays d’élection de la hablerie en affaires et des parvenus aux dents garnies d’or de Wall Street. Lastatue de la Liberté, le phonographe d’ Edison, les automobiles de Henry Ford et les films comiques de Mac Sennet, tels étaient les représentants d’une civilisation sans vraie culture. Au point de vue littéraire, le pays semblait négligeable, il méritait tout au plus un coup d’ceil condescendant. Un Longfellow ou un Emerson offraient d’insipides vertus littéraires qui appartenaient déja au passé.

Fenimore Cooper et son dernier Mohican, ou Mark Twain et son Huckelberry Finn se classaient parmi les « lectures pour la jeunesse ». Les noms nouveaux qui percérent peu avant la premiére guerre mondiale n’avaient pas encore droit de cité dans les salons. Jack London et Upton Sinclair trouvaient leur public dans les milieux ouvriers. Des hauteurs du Parnasse académique, on les considérait comme des écrivains assez rustres, a la périphérie de la grande littérature; les idées socialistes exprimées dans les ceuvres renforcaient encore l’impression de robuste naiveté qu’ils donnaient.

Mais on vit cette Amérique entrer dans la guerre; par la voix de Woodrow Wilson, elle se fit entendre dans les délibérations de l’ancien monde. II était bien naturel que la curiosité s éveillat, et on finit par se demander sérieusement ce que le drapeau étoilé pouvait recéler au creux de ses plis. On devinait Pexistence de forces en puissance derriére les images déformantes qu’on s’était transmises jusque-la. Au cours des années qui suivirent la paix de Versailles, les impulsions venues des Etats-Unis s'affirmérent progressivement et la littérature américaine, miroir de la fagon dont on vivait au pays des gratte-ciel, prit évidemment de limportance.

A son grand soulagement, l’Europe put constater que les nouveaux émissaires d’Outre-Atlantique étaient loin de se solidariser avec la vulgarité qu’on avait coutume d’associer 4 leur civilisation. Ils étaient les premiers 4 fustiger la hablerie et les fausses prétentions. Un H. L. Mencken, un Theodor Dreiser ou un Sinclair Lewis faisaient apparemment cause commune avec les intellectuels de TEurope. Ils démasquaient, ironisaient, lapidaient, et leur refus de se laisser leurrer, leurs dénonciations correspondaient bien aux antipathies éprouvées 4 Londres et a Paris. C’est pourquoi ils éveillérent un intérét tout particulier et pénétrérent dans des milieux qui, autrement, seraient restés inaccessibles 4 toute forme d’américanisme. Les réticences que pouvait inspirer leur radicalisme plus ou moins accentué se trouvaient affaiblies par la sympathie qu’éveillait une attitude critique qu’on approuvait.

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De nouveaux succés et de nouvelles traductions vinrent renforcer le courant. Les ailes de la littérature s’avérérent aussi puissantes que celles de l’avion de Charles Lindberg lors de sa célébre traversée de |’Atlantique. L’Amérique devint un engouement et son nom ne manqua pas de réapparaitre régulitrement dans les discussions dont le Prix Nobel s’entourait toujours. En 1930, les prévisions de la presse s’orientérent trés tt dans cette direction. On savait, il est vrai, que Paul Valéry était proposé par Paris, mais le prix d’ Henri Bergson, de 1927, était encore de trop fraiche date pour que le lauréat pit étre cette fois encore un Frangais. On parla également de Maxime Gorki et de la Russie, mais on ne pouvait guére imaginer que l’Académie suédoise vouliit couronner lun des chefs de file de l’U.R.S.S. De méme, les sympathies manifestes de Theodor Dreiser pour les Soviets jouaient a son détriment, et d’ailleurs il y avait peu de chances que la lecture de ses romans massifs séduisit l’ Académie.

Le cas de Sinclair Lewis se présentait tout autrement. Plusieurs académiciens influents avaient, d’ores et déja, remarqué ses Ouvrages et contribué en les présentant dans la presse et ailleurs, 42 donner 4 son nom un certain prestige. Main Street, Babbit, Martin Arrowsmith étaient des succés de librairie, méme en Suéde. La candidature de lauteur avait atteint son point de maturité et, aprés le succés de Dodsworth en 1929, elle paraissait définitivement appelée au succés. Au sein de Académie, ce fut Henrik Schiick, promoteur perspicace de plusieurs excellentes attributions de Prix, qui la lanca en invoquant ce chef-d’ceuvre. Et la proposition rallia une majorité le 5 novembre. Le résultat était attendu, la satisfaction fut générale.

La satisfaction ne fut pas moindre lorsqu’on apprit que Sinclair Lewis avait l’intention de venir en personne chercher son Prix en Suéde. Le poids des ans, cette excuse dont on avait fait un usage constant autrefois, n’était pas de mise dans ce cas. Le lauréat n’avait que quarante-cing ans: il battait le record de jeunesse tenu par Rudyard Kipling depuis 1908. Son entrée dans ’aréne répondit d’ailleurs parfaitement a l’espoir qu’on avait eu de voir apparaitre un Yankee désinvolte au franc-parler, et

facile 4 interviewer. Personnellement, d’ailleurs, ’héte de marque que recevait la Suéde n’était pas sans affinités avec le style de vie du pays. Il était né au Minnesota, l’un des points d’arrivée de la grande émigration de paysans suédois du x1x® siécle. On trouve d’ailleurs plusieurs personnages suédois dans ses livres, en premier lieu cet honnéte Sondelius qui apparait dans Martin Arrowsmith. Pendant la traversée de l’Atlantique, Sinclair Lewis et sa femme, journaliste, s’étaient préparés a l’événement en étudiant assidtment « Le suédois en dix legons » — manuel et disques.

« Where is the doctor? A whisky for everybody!» Telles furent les paroles d’accueil de Sinclair Lewis lorsqu’il regut en robe de chambre, avant le lever du soleil, les journalistes qui avaient pris d’abordage le bateau d’Amérique au large des cétes de Suéde. « L’idée que je me fais d’un lauréat Nobel, c’est que c’est un solennel pontif, pas un homme de mon genre. C’est bien la premiére fois qu’on attribue un Prix Nobel a un reporter. Car je suis un reporter, et ma vie tout entiére a été un reportage. Lorsque le Roi Gustaf va me remettre le Prix, je voudrais lui dire: « Sire, vous devez vous tromper de personne. »

Le vieux Mark Twain avait écrit une fantaisie burlesque décrivant les mésaventures d’un Yankee 4 la cour du roi Arthur. La visite de Sinclair Lewis a la cour du roi Gustaf et 4 son Académie stockholmienne ne se préta aucunement a ce genre de comique de situation. Le lauréat joua son réle jusqu’au bout avec une aisance souveraine, le visage haut en couleurs, et animé d’une spontanéité charmante. I] supporta avec dignité la longue solennité et écouta attentivement le beau discours que lui adressa, dans cette langue qui lui était étrangére, l’éminent secrétaire Erik Axel Karlfeldt — ce fut d’ailleurs la derniére manifestation publique de celui-ci; il devait mourir l’année suivante.

Monsieur Lewis s’inclina, 4 européenne, devant Sa Majesté le Roi, et exprima sa gratitude un peu plus tard, au banquet, dans une courte allocution qui fut trés gofitée. Le lendemain, il y eut comme de coutume un diner au palais royal en ’honneur des lauréats et le héros littéraire du jour confia au prince Charles,

frére du roi, dans un suédois d’une correction exemplaire: « Le passereau est un petit oiseau a queue raide, qui sautille et picore des vers ». C’était Pune des phrases du manuel suédois. Le prince poursuivit la conversation en anglais.

Mais l’événement saillant du séjour 4 Stockholm, ce fut la conférence du lauréat dans l’ancienne salle de l’Académie. I] Pavait intitulée, ostensiblement « La crainte de la littérature en Amérique» et il la prononga avec une simplicité, une liberté de pensée et d’expression qui firent une forte impression. Evoquant ses expériences personnelles, en premier lieu la fagon dont Elmer Gantry avait été accueilli, il donna une image assez effarante des conditions de travail d’un écrivain de tempérament libéral dans une ambiance culturelle d’esprits bornés et d’universitaires parodiques. Les Américains des milieux officiels craignaient toute littérature qui ne les flattait pas, qui n’insistait pas sur leur précellence, tout simplement. Mais, contrastant avec les exemples éloquents dont il illustrait le fait, il présentait une autre image, celle d’un renouveau littéraire, de ces ceuvres qui se créaient pour protester contre la médiocrité. Généreusement, il traca le portrait de bien des collégues qui eussent mérité le Prix Nobel: celui d’un Upton Sinclair, d’un Theodor Dreiser, d’un Eugen O’Neill, d’un Sherwood Anderson. C’est dans le méme esprit qu'il attira l’attention de ses auditeurs sur les écrivains de la plus jeune génération, dont on pouvait tant espérer: un Thomas Wolfe, un Thornton Wilder, un Ernest Hemingway. Tout cela composait une belle manifestation de liberté de pensée, de largeur d’esprit, de perspicacité, et prend une valeur prophétique lorsqu’on pense au role que la littérature américaine allait jouer dans le monde et dans les appréciations futures des juges nobéliens.

Mais que pensaient de tout cela Mr. Babbit et ses compatriotes ? Dés l’instant ot |’on apprit le nom du lauréat, d’acerbes protestations s’élevérent. La Suéde récompensait un détracteur assez douteux, disait-on 4 New York. Puis vint la conférence prononcée 4 Stockholm, qui suscita toute une série de sévéres réprimandes dont le théme était qu’on doit laver son linge sale en famille et non devant un public étranger. L’orage provoqua la publication

d’un petit ouvrage intitulé Pourquoi Sinclair Lewis obtint le Prix Nobel, ow était reproduit le texte de la fameuse conférence, précédé d’une traduction de l’allocution de Karlfeldt. Sinclair Lewis trouva bon d’apporter une petite correction a celle-ci, dans une note. Karlfeldt avait esquissé le milieu dans lequel le lauréat était né, Sauk Centre, ot la chaleur de |’été ajoutée a absence d’égouts aurait fait nattre des exhalaisons peu agréables. « Le docteur Karlfeldt se trompe sur ce point, riposte Sinclair Lewis. Bien que les villages du Middle-West n’aient eu, de mon temps, ni égouts ni services de voirie, chaque maison savait parfaitement disposer de ses détritus. En dépit de la chaleur de l’été, ce qui dominait au village, c’était le parfum des roses sauvages et des champs de bleé qui s’étendaient sur des millions d’arpents, cette senteur indescriptible des régions de grande culture. »

C’est sur cette annotation pastorale en marge du texte que Sinclair Lewis prit congé du grand événement. Si, plus tard, il lui arriva d’éprouver le besoin de raviver ses souvenirs nobéliens de 1930, il n’eut qu’a consulter le dipl6me, qui motivait en ces termes la distinction dont ancien monde avait voulu l’honorer: le Prix lui était attribué «pour son puissant et vivant talent descriptif si plein de force créatrice, d’esprit et d’humour ».

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