LE 10 DECEMBRE
Sire, Excellences, Mesdames,
Messieurs,
C= année, le lauréat du Prix Nobel de littérature est originaire @une région d Amérique qui a eu pendant longtemps des contacts avec la Suéde. Il est né a Sauk Centre, localité d’environ trois mille habitants, au milteu des vastes terres a blé et a mais du Minnesota. Il a décrit Vendrott dans son roman Main Street (Grand-rue), mais sous le nom de Gopher Prairie.
C’est la Grande Prairie, un pays aux vastes ondulations, avec des lacs et des bosquets de chénes, qui a donné natssance a cette petite ville et a de nombreuses autres exactement semblables a elle. Les pionniers avatent eu besoin de villes pour vendre leur grain, de boutiques pour y acheter leurs provisions, de banques pour leurs préts sur nantissement, de médecins pour leurs corps et de prétres pour leurs ames. Il y a coopération entre la campagne et la ville, mais en méme temps conflit. La ville existe-t-elle a cause de la campagne, ou la campagne a cause de la ville?
La Prairie fait sentir sa puissance. Pendant les hivers, longs et froids comme les nétres en Suéde, de terribles tempétes entassent la neige dans les vastes rues, entre les maisons basses et misérables. L’été distille une chaleur intense et la ville exhale de mauvaises odeurs provoquées par Vabsence d’un systéme d’égouts et le défaut d’un service de nettotement des rues. Mais
la ville a conscience évidemment de sa supériorité : elle est la fleur de la Prairie. Elle tient en main les leviers deV’économie : c’est elle le foyer de la civilisation: une Amérique en raccourci, imbue d’elle-méme au milieu de ces esclaves d’origine étrangére enchatnés a la terre, Allemands ou Scandinaves.
Ainsi la ville méne une existence heureuse, confiante en elle-méme et croyant a une vraie démocratie qui n’exclut pas la répartition des habitants spécialement en fonction d’une saine morale des affaires et suivant la possession ou non d’une automobile : c’est pourquot il y a plusieurs Ford dans la grand-rue.
Dans cette ville arrive une jeune femme pleine de sentiments de révolte. Elle désire réformer la ville, au-dedans comme au-dehors, mats elle échoue complétement et risque d’y laisser sa vie.
En tant que description de la vie dans une petite ville, Main Street est certainement l'une des meilleures qu’on ait jamais écrites. A coup sir la ville est d’abord et avant tout américaine, mais, en tant que milieu spirituel, elle pourrait aussi bien étre située en Europe. Tout comme Mr. Lewis, beaucoup d’entre nous ont souffert de sa laideur et de sa bigoterte. La forte satire a soulevé des protestations en ce lieu, mais on n’a pas besoin a@étre clairvoyant pour découvrir un effort de tolérance dans Pesquisse que Pauteur a donnée de sa ville natale et de ses habitants.
Cependant, derriére la satisfaction superficielle de Gopher Prairie, la Jalousie est aux aguets. En bordure de la plaine se dressent des cités telles que St. Paul et Minneapolis, petits centres métropolitains déja, avec les Senétres de leurs gratte-ciel brillant au soleil ou, le soir, a la lumiére électrique. Gopher Prairie veut leur ressembler et juge venu le moment de fatre une campagne progressiste financée par Vélévation du prix du blé en temps de guerre. On fait venir un orateur de carrefour, un ameuteur de populace du genre le plus entrainant. Avec une éloquence bruyante il démontre que rien ne sera plus facile pour Gopher Prairie que de prendre la téte et @arriver a 200.000 habitants.
Mr. Babbitt — George Follansbee Babbitt — est Vheureux citoyen
dune telle cité. Elle s’appelle Zénith, mais sans doute on ne peut la trouver sur la carte sous ce nom. Cest a partir de cette ville avec ses horizons élargis
en conséquence, que Mr. Lewis pousse des incursions critiques dans les territotres de Vaméricanisme. La ville est une centaine de fois plus vaste que Gopher Prairie, et donc cent fois plus américaine et cent fois plus satis- Jatte @elle-méme, et la matérialisation de son optimisme et de son esprit progressiste prend corps en la personne de G.F. Babbitt.
En fait, il est probable que Babbitt tend vers lV’idéal d’un héros populaire américain de la classe moyenne. La relativité des régles morales du commerce aussi bien que des régles de conduite individuelle sont pour lui un article de foi admis, et, sans hésitation, il considére comme une disposition divine a ’égard de homme le fait de travailler, d’augmenter son revenu et de jouir des progrés modernes. Il sent qu’il obéit a ces commandements et qu’il vit ausst en parfaite harmonie avec lui-méme et avec la socvété.
Sa profession, marchand de biens, est la plus élevée qui soit, et sa maison située pres de la ville, avec ses arbres et son gazon, est d’un type classique, intérieurement et extérieurement. Sa voiture automobile est d’une marque correspondant a sa position; avec elle il fonce a travers les rues, jier comme un jeune héros au milieu des périls de la circulation. Sa vie de Samille correspond aussi a celle de la moyenne bourgeoisie. Sa femme s’est accoutumée aux ronchonnements de son mari et les enfants sont insolents, comme on s°y attend.
Il jouit d’une excellente santé, il est replet et prospére, alerte et de bonne humeur. Ses repas quotidiens au Club sont des festins remplis de discussions @ affaires profitables et d’anecdotes stimulantes : il est sociable et séduisant. Babbitt est en outre un homme éloquent. Il a appris tous les slogans nationaux et les débite a la ronde dans sa langue diserte, dans ses conversations familiéres, au cours de réunions privées ou publiques. Il ne manque pas de s’intéresser méme aux choses de esprit les plus élevées. Il fldne en compagnie du poéte renommé, Cholmondeley Frink, qui consacre son génie a composer, pour diverses firmes, des annonces percutantes rédigées en vers, S’assurant ainsi un coquet revenu annuel.
Babbitt méne donc la vie d’un citoyen irréprochable, conscient de sa
respectabilité. Mais la jalousie des dieux guette ce mortel dont le bonheur devient trop grand. Une dme telle que celle de Babbitt est évidemment
incapable d’évolution, c’est un article tout fait dés le départ. Alors Babbitt découvre qu’il a des tendances au vice qu’il avait négligées, — mats pas complétement, se doit-on d’ajouter. Comme il approche de la cinquantaine, il se hate d’y remédier. Il entre dans une association ilégale et s’abouche avec une bande frivole de jeunes ott il joue le réle de mécéne généreux. Mars ses actions le trahissent. Ses déjeuners au Club sont rendus de plus en plus pénibles par le silence et ’éloignement de ses amis. Ils lui font comprendre qu il est en train de gdcher sa chance de devenir membre du Comité du Progres. Il s’agit évidemment de l’évocation de New York ou de Chicago. Il parvient alors a reprendre le dessus, et il est édifiant de le voir s’agenoutller dans le bureau du pasteur ot ce dernier lui donne V’absolution. Des lors, Babbitt peut, une fois de plus, se consacrer a [’Ecole du Dimanche et autres activités sociales utiles. Son histoire s’achéve comme elle a commencé.
Ce sont les institutions en tant que véhicules d’idées fausses que Mr. Lewis cherche a atteindre dans son roman satirique, et non les individus, ainsi qu’il Va lui-méme précisé. C’est donc une réussite de son art, réussite presque unique en littérature, d’ avoir pu créer ce Babbitt qui vit en fataliste dans les limites d’un domaine terrien, tout en sachant étre en méme temps un utilitariste fastueux, un individu presque aimable.
Babbitt est naif et croyant, et il parle au nom de sa fot. Au fond, cet homme n’est pas mauvais, et il est si joyeusement rafraichissant qu’il peut presque constituer un prototype de la vitalité et du brio américains. Il Jy a des gens bornés et des Philistins dans tous les pays, et Pon ne peut que souhatter que la moitié d’entre eux soient, ne serait-ce que partiellement, dwertissants comme Vest Babbitt.
Léclat du personnage, ainsi que d’autres caractéres expressifs, ont tout naturellement bénéficié de V’incomparable stylistique de Mr. Lewis. Ecoutez, par exemple, la conversation de ces voyageurs de commerce, assis dans un compartiment de Vexpress de New York. Une auréole insoupgonnée nimbe la profession de vendeur. « Pour eux le héros romantique wétart plus le chevalier, le poete errant, le cow-boy, Vaviateur, ni Vexcellent et jeune procureur du département, mais le grand directeur commercial qui a une Analyse des problémes commerciaux sur son bureau couvert de glace, dont le titre de noblesse est celui de « professeur d'affaires », et qui se
sacrifice lui-méme et tous ses jeunes samourais au but universel de la « Vente » — non pas de la vente de quelque chose de particulier, pour quelqu’un ou a@ quelqu’un en particulier, mais de la « Vente tout court ».
Martin Arrowsmith est une euvre de nature plus sérieuse. Lewis » a tenté de représenter la profession et la science médicales dans toutes leurs manifestations. Comme on le sait, la recherche américaine dans le domaine des sciences naturelles, de la physique, de la chimie et de la médecine se place parmi les meilleures de notre époque, et elle a été maintes fois saluée comme telle sur cette estrade méme. D’énormes moyens ont été mis a sa disposition. Des institutions richement dotées cuvrent sans cesse a son extension. Le fait que, méme la, un certain nombre de spéculateurs désirent tirer avantage de circonstances favorables peut étre considéré comme inévitable. Des industries privées sont a Vaffiit de découvertes scientifiques et veulent en profiter avant qu’elles aient été vérifiees et finalement ratifiées. Le bactériologue, par exemple, recherche avec un soin infini des vaccins pour guérir des maladies épidémiques, et le chimiste commercial veut les lui retirer prématurément des mains pour les mettre en fabrication massive.
Sous la conduite d’un maitre doué et consciencieux, Martin Arrowsmith devient un tdéaliste de la science, et le drame de sa vie en tant que chercheur est qu’aprés avoir fait une découverte importante, il en différe la communication pour se livrer a des vérifications longtemps répétées, jusqu’a ce qu’il soit devancé par un Frangais de V Institut Pasteur.
L’ouvrage offre une riche galerie de types médicaux différents. Nous y trouvons Vactivité bourdonnante des grandes écoles de médecine avec les querelles et les intrigues de leurs professeurs. Y figure le médecin de campagne sans prétention, déja évoqué dans Main Street, qui considére comme un honneur de se méler a ses clients et de devenir leur soutien et leur consolation. Nous trouvons aussi le subtil organisateur de la santé publique et du bien-étre général qui se sert de la faveur populatre et du pouvoir politique. Nous voyons ensuite les grandes institutions avec leurs chercheurs, en apparence tout a fait indépendants, mais qui, par suite de certaines disposttions, doivent compter avec les intéréts commerciaux des donateurs et obliger le personnel a accomplir des travaux forcés pour Vhonneur de
P institution.
Au-dessus de ces personnages se dresse le maitre de Arrowsmith, Gottlieb, Juif allemand exilé, animé dune chaleur et dune admiration qui semblent refléter un modele pris sur le vif. C’est un fidéle et incorruptible serviteur de la science, mais en méme temps un anarchiste vindicatif et un misanthrope indépendant qui se demande st ’humanité dont il est le brenfaiteur vaut plus que les animaux qu’il tue pour ses expériences. Nous rencontrons également le médecin suédois, Gustaf Sondelius, un géant radieux qui, avec gateté et courage, traque la peste et autres fléaux dans leurs repaires a travers le monde, extermine des rats contagieux et briile des villages infectés, boit sec et proclame son évangile de Vhygiéne destinée a tuer Vart de la médecine.
Tout au long de Vouvrage se déroule Vhistotre personnelle de Martin Arrowsmith. Lewis est beaucoup trop intelligent pour créer des personnages irréprochables, et son Martin souffre de défauts qui parfois semblent nutre a son évolution a la fois d’homme et de savant. Sa metlleure aide, en tant que jeune homme inquiet et indécis, il la regoit dune petite femme qu'il a rencontrée dans un hépital ou elle était une infirmiére anonyme, et lorsque étudiant en médecine malchanceux, il se met a errer a travers le pays, il la découvre dans un petit village du Far West, ou elle devient sa femme. C’est une dme simple et dévouée qui ne demande rien et qui attend patiemment dans sa solitude lorsque, séduit par la siréne de la science, son mari se perd dans le labyrinthe de ses travaux.
Plus tard elle Paccompagne avec le Dr. Sondelius dans Vile ou sévit la peste et ot Arrowsmith désire expérimenter son sérum, et sa mort dans la hutte abandonnée, tandis que son mari écoute avec complaisance une autre stréne beaucoup plus terrestre que celle de la science, cette mort semble étre un acte final couronnant poétiquement la vie dune féminité primitive vouée a l’abnégation.
Le livre est plein dun admirable enseignement conforme a la vérité, au dire des experts. Quoique passé mattre en mots faisant image, Lewis mest pas du tout superficiel quant aux fondemenis de son art. Son étude des détails est toujours aussi soigneuse et compléte que celle d’un homme de science tel que Arrowsmith ou Gottlieb, et, dans cette euvre, il a élevé un monument a la profession de son propre peére, celle de médecin, qui n’a certainement pas été éduqué par un charlatan ou un tricheur.
Son grand roman Elmer Gantry ressemble a une opération chirurgicale pratiquée sur lune des parties les plus délicates du corps social. Probablement il ne serait pas rentable de rechercher quelque part dans le monde les vieilles vertus puritaines, mais il se pourrait qu’on pit trouver dans Pun des vieux coins d’Amérique un reste de la secte qui considérait comme un péché de se remarier, une fois qu’il avait plu a Dieu de faire de quelqu’un un veuf ou une veuve, et comme impie de préter de argent avec intérét. D?ailleurs Amérique a di sans doute atténuer la rigidité religieuse de cette secte. Dans quelle mesure un prédicateur tel que Elmer Gantry se rencontre fréquemment la-bas, nous ne pouvons en avoir la motindre 1dée ict. Ni sa rude maniére de précher, avec des airs de boxeur hardi : « Hello, Mr. le Diable! », ni ses collectes fructueuses en argent et en hommes derriére les portes de Péglise, ne peuvent dissimuler le triste fait quil agit dun ignoble individu d’un modele assez peu courant. En fait, Mr. Lewis n’a ni voulu ni pu lui donner des traits attirants. Mais, du point de vue des descriptions, Pouvrage est un tour de force, authentique et puissant, et sa satire savoureuse et sombre est d’une inspiration infernale. Il ettt été inutile de souligner que Phypocriste prospére un peu partout et que quelqu’un qui Pattaque d’ausst pres se trouve en face d'une hydre a plusieurs tétes redoutables.
Le dernier ouvrage de Sinclair Lewis s’intitule Dodsworth. Nous avions déja eu, auparavant, quelques apercus dans ses livres sur cette Famille qui est Pune des plus aristocratiques de Kénith, un cercle ou aucun Babbitt ne pourra jamais se glisser. En Amérique, « le plus artstocratique » signifie sans doute souvent « le plus riche », mais Sam Dodsworth est a la fois aristocrate et riche. Il s’avise, méme apres 300 ans, de la présence de sang anglais dans ses veines et déstre connattre le pays de ses ancétres. Il est Américain, mais non chauviniste. Sa femme, Fran, Paccompagne dans son voyage. Elle a déja dépassé la quarantaine, tandis que lui a cinquante ans. C’est une beauté frovde « dure, chaste comme le vent d’hiver » quoiqu’elle ait eu des enfants. Dans Patmosphére européenne, elle s’épanouit comme une brillante fleur de luxe, débordante de frivolité, de plaisir et @égoisme. Elle va si loin dans cette vore que Vhomme tranquille qui Parme dott l’abandonner a son destin.
Mais une fois seul, tl médite sur le probleme « Europe-Amérique » et, en veritable homme d'affaires, il veut régler ses comptes avec les deux
continents. Il pense a beaucoup de choses, honnétement et sans idée précongue. L’une de ses observations est que le sol méme de ’Europe a quelque chose du calme de Vancien temps qui a été dédaigné par l’Amérique, pays des chasseurs inquiets de souvenirs. Mais Amérique est le pays de la jeunesse et des expériences osées. Et lorsqu’il y retourne, nous comprenons que le ceur de Sinclair Lewis le sutt.
Oui, S. Lewis est Américain. Il écrit un langage nouveau — ameéricain — comme représentant de 120 millions d’dmes. Il nous demande de constdérer que cette nation n’est pas encore achevée ni complétement fondue; qu’elle est encore dans les années turbulentes de Padolescence.
La grande littérature américaine nouvelle a pris son départ avec une auto-critique nationale. C’est un signe de santé. Sinclair Lewis posséde le don béni de manier son outil a défricher, non seulement d’une main ferme, mais le sourire aux lévres et la jeunesse au ceur. Il a les fagons d'un nouveau colon qui met une terre nouvelle en culture. C’est un pionnier.
Le conférencier venant d’achever son discours en suédois, s’adresse alors en anglais au lauréat.
Mr. Sinclair Lewis,
Je viens de parler de vous a cette assemblée dans une langue que vous ne comprenez pas. F’aurats pu profiter de V’occasion pour dire du mal de vous. Je ne Pai pas fait. Fai parlé de vous comme lun des chefs, forts et jeunes, de la grande littérature américaine nouvelle. En outre vous bénéficiez d’un préjugé favorable dans le ceur des Suédois. Vous étes né parmi nos compatriotes vivant en Amérique, et vous avez parlé d’eux en termes amicaux dans vos ouvrages renommés. Nous sommes heureux de vous voir ict aujourd'hui, et heureux que notre nation puisse vous décerner Pune de ses récompenses. Et maintenant je vous demanderai de descendre avec moi pour la recevoir des mains de notre Roi.