CHAPITRE VI
Ly oublia Paul Riesling pendant un aprés-midi plein de détails assez agréables. Revenu au bureau, qui semblait étre resté inerte sans lui, il emmena dans sa voiture un « espoir » visiter une maison de quatre étages dans le quartier de Linton. L’admiration du client pour le nouvel allume-cigares poussa Babbitt 4 s’en servir; trois fois il jeta des cigarettes 4 moitié fumées, en protestant: « I] faut que je renonce a fumer, tout de méme! »
Leur discussion approfondie de tous les détails de l'appareil les amena a parler de fers 4 repasser et de bouillottes électriques. Babbitt s’excusa d’étre assez ridiculement en retard pour se servir encore d’une boule d’eau chaude, et il déclara qu'il allait immédiatement faire poser des fils dans sa véranda. Il avait une admiration profonde et poétique pour toutes les inventions mécaniques, sans y comprendre grand-chose. C’étaient pour lui les symboles de la vérité et de la beauté. A propos de toutes les nouvelles machines compliquées, — tisseuses métalliques, carburateurs a deux tubes, mitrailleuses, chalumeaux a oxyacétyléne, — il apprenait une phrase bien précise en apparence et la répétait A satiété, avec l’impression délicieuse de se montrer un technicien
compétent.
Le client fit chorus 4 sa vénération pour les machines, ils arrivérent pleins d’enthousiasme a la propriété et se mirent a examiner le toit d’ardoise agglomérée, les portes en kalamein, les parquets en lames de sept huitiémes de pouce sans clous apparents, commencérent ces manoeuvres diplomatiques, allant de la surprise offensée 4 l’empressement, pour se persuader de faire une chose qu’ils étaient déja décidés a faire, et qui aboutirait un jour a une vente.
En revenant, Babbitt prit en passant son associé et beau-pére Henry T. Thompson a sa fabrique de meubles de cuisine, et ils traversérent le sud de Zénith, une région haute en couleurs, bruyante, intéressante: fabriques neuves en briques creuses, avec de gigantesques fenétres grillagées, vieilles usines a lair revéche en briques rouges tachées de goudron, réservoirs haut perchés, camions rouges grands comme des locomotives et, sur une série de voies de chargement, des wagons de marchandises venus de loin, du New York Central et des vergers de pommiers du Great Northern, des plaines a blé du Southern Pacific et des plantations d’orangers.
Ils parlérent au secrétaire de la Société des Fonderies de Zénith d’un intéressant projet artistique — une grille en fonte pour le cimetiére de Linden Lane. Ils allérent a la Société des automobiles Zeeco et s’entretinrent avec le directeur commercial, Noél Ryland, au sujet d’un escompte a faire a Thompson sur une de leurs voitures. Babbitt et Ryland étaient des camarades du club des Boosters et aucun des membres n’aurait admis d’acheter quoi que ce soit 4 un autre membre sans obtenir un rabais. Mais Henry Thompson grommela: « Oh! qu’ils aillent au diable! Je ne m/aplatirai devant personne pour mendier un escompte. » C’était une des différences qui séparaient Thompson, le Yankee vieux jeu, maigre, rude, traditionnel, type de l’homme d’affaires américain, tel qu’on le met sur la scéne, et Babbitt, le négociant moderne, gros, affable, capable, 4 la page, perfectionné en tous points. Chaque fois que Thompson nasillait : « Mettez votre John Hancock! sur cette ligne-la », Babbitt s’amusait autant de ce
1. C’est-a-dire « signez », Cette locution vient de ce que John Hancock est le premier Américain qui ait signé la déclaration d’indépendarce.
provincialisme archaique que n’importe quel Anglais pur sang d’un Américain quelconque. II avait conscience d’étre un homme d’une éducation a la fois plus esthétique et plus délicate que Thompson. II] avait pris ses grades au collége, il jouait au golf, fumait souvent des cigarettes au lieu de cigares, et, quand il allait 4 Chicago, prenait une chambre avec salle de bains.
— La grande affaire, expliquait-il 4 Paul Riesling, c’est qu’il manque a ces vieux bonzes l’astuce qu’il faut avoir aujourd’hui.
Ce progrés, en fait de civilisation, pouvait étre poussé trop loin, Babbitt s’en apercut. Noél Ryland, directeur commercial de la Zeeco, était un gradué frivole de Princetown, tandis que Babbitt était un produit pur, modéle de ce grand magasin qu’est Université de PEtat. Ryland portait des guétres, écrivait de longues lettres sur l’urbanisme et la musique chorale et, tout Booster qu'il était, avait dans sa poche, on le savait, de petits volumes de poésies en langue étrangére. Tout cela était exagéré. Henry Thompson, le Yankee vieux jeu, maigre, rude, traditionnel, Ryland le dernier mot de la légéreté; entre eux, soutiens de l’Etat, défenseurs de l’Eglise évangélique, de la pureté domestique et du négoce honnéte, étaient Babbitt et ses amis.
Pénétré de cette juste estime de soi-méme — et avec la promesse d’un escompte sur l’auto de Thompson, — il rentra triomphant a son bureau.
Mais en traversant le corridor du Building Reeves, il soupira: «Pauvre vieux Paul! Il faudra que... Oh! zut pour Noél Ryland, zut pour Charley Mac Kelvey! Uniquement parce qu’ils font plus d’argent que moi, ils se croient tellement supérieurs. Je ne voudrais pas qu’on me trouvat mort dans leur vieux club de Union qui sent le renfermé. Je ne sais pas pourquoi, aujourd’hui je n’ai guére envie de me remettre au travail. Enfin!
Il répondit 4 des appels téléphoniques, il lut le courrier de quatre heures, signa ses lettres du matin, parla a un locataire au sujet de réparations, lutta avec Stanley Graff,
Le jeune Graff, vendeur pour le dehors, insinuait sans cesse qu’il méritait de voir augmenter ses commissions, et ce jour-la il se plaignit: eee
— Je devrais bien, il me semble, toucher un bom, si je
réussis la vente Heiler. Je me mets en chasse de tous les cétés et j’y travaille presque tous les soirs.
Babbitt disait souvent 4 sa femme qu’il valait mieux « savoir gré a ses aides et les rendre heureux que de leur tomber sans cesse dessus et de les secouer... on tire d’eux un meilleur rendement comme ca». Mais cette méconnaissance sans exemple de la situation le facha et il attaqua Graff:
— Ecoutez, Stan, tirons la chose au clair. Vous vous figurez, je ne sais pourquoi, que c’est vous qui faites toutes les ventes. OU prenez-vous ¢a? Oud croyez-vous que vous en seriez si vous n’aviez pas nos capitaux derriére vous, nos listes de propriétés et toutes les chances d’affaires que nous vous signalons? Vous n’avez qu’a profiter des tuyaux que nous vous donnons et a conclure le marché. Mais le portier serait capable de vendre ce qui est inscrit sur les registres de Babbitt-Thompson! Vous étes fiancé, dites-vous mais vous étes obligé de passer vos soirées 4 courir aprés les acheteurs. Et pourquoi donc pas, que diable? Qu’est-ce que vous voudriez faire? Rester assis prés de votre fiancée, a lui tenir la main? Permettez-moi de vous dire, Stan, que si la jeune fille vaut quelque chose, elle sera ravie de savoir que vous trimez pour gagner de l’argent et lui meubler un nid agréable au lieu de faire le joli coeur. Le gargon qui regimbe devant la besogne suppleémentaire, qui veut passer ses soirées a lire de méchants romans ou a faire ’imbécile et 4 échanger un tas de sottises et de niaiseries avec une jeune fille, ce garcon-la n’est pas le gaillard énergique, actif, qui a de l’avenir — et de la vision! — dont nous avons besoin ici. Qu’en dites-vous? Quel est votre idéal, en somme? Voulezvous gagner de l’argent, devenir un membre influent de la société, ou voulez-vous n’étre qu’un inutile, sans initiative, sans nerf?
Graff ne fut pas aussi impressionné que d’habitude par la Vision et par Vidéal.
— Vous pouvez le dire, que je veux gagner de l’argent! C’est bien pour ga que je demande ce boni. Sérieusement, monsieur Babbitt, je ne veux pas faire le malin, mais cette maison Heiler, c’est une horreur. Personne n’en voudra. Les planchers sont pourris et les murs pleins de crevasses.
— Justement! Pour un vendeur qui aime son métier, ce sont les problémes difficiles comme celui-la qui lincitent a
ve
déployer tout son talent. En outre, Stan... en fait, Thompson et moi nous sommes opposés aux primes: c’est une question de principe. Nous vous aimons bien et nous voulons vous aider pour que vous puissiez vous marier, mais nous ne pouvons pas faire un passe-droit 4 vos camarades du bureau. Si nous nous mettons a vous donner des bonis, nous allons, vous le voyez bien, froisser Penniman et Laylock, commettre une injustice 4 leur égard. Le droit est le droit, faire des différences entre les employés est déloyal, et ga n’arrivera pas chez nous. Ne vous figurez pas, Stan, que si, pendant la guerre, on ne trouvait pas facilement des vendeurs, maintenant qu’il y a tant de chémeurs, il n’y a pas une quantité de garcons bien doués qui seraient heureux de se lancer dans le métier et d’avoir les mémes facilités que vous, sans se conduire comme si Thompson et moi étions ses ennemis et sans vouloir ne travailler que moyennant un boni. Qu’en dites-vous, hein? Qu’en dites-vous ?
— Ohl!... ma foi... zut... bien entendu... » soupira Graff en sortant de cété, comme un crabe.
Babbitt n’attrapait pas souvent ses employés. I] aimait aimer les gens qui l’entouraient et était navré quand ceux-ci ne I’aimaient pas. C’était seulement quand on s’attaquait 4 sa bourse, cette chose sacrée, que sa crainte allait jusqu’a la fureur et alors, en homme a nobles principes et qui avait le goat de l’éloquence, il prenait plaisir 4 entendre ses phrases et gotitait la chaleur de sa propre vertu. Ce jour-la, il s’était laissé aller si passionnément au contentement de soi qu’il se demanda s’il avait été tout a fait juste:
— Aprés tout, Stan n’est plus un gamin... je n’aurais pas di le secouer si rudement. Mais, que diable, il faut bien de temps a autre tancer vertement les gens dans leur propre intérét. C’est un devoir désagréable, mais... Stan est-il faché? Qu’est-ce qu’il est en train de raconter 4 Mac Goun de l’autre cété?
Un vent de haine si glacé soufflait de la grande salle que tout lagrément du retour chez lui, le soir, en fut gate. Il était désemparé a l’idée de perdre cette approbation de ses subordonnés dont un patron est toujours esclave. D’ordinaire, il quittait le bureau avec mille recommandations importantes et enjouées: «Il y aurait, 4 n’en pas douter, une besogne trés sérieuse le lendemain:
mesdemoiselles Mac Goun et Bannigan feraient bien d’étre la de bonne heure, et, au nom du ciel, qu’on lui rappelle de téléphoner dés son arrivée 4 Conrad Lyte. » Ce soir-la il partit avec une gaieté forcée, par laquelle il cherchait a s’excuser. Il était aussi géné devant l’air morne de ses employés, les yeux fixés sur lui — mademoiselle Mac Goun redressant la téte au-dessus de sa machine a écrire, mademoiselle Bannigan regardant par-dessus son registre, Mat Penniman allongeant le cou a son pupitre dans son réduit sombre, Stanley Graff enfin impénétrable et morose — qu’un parvenu devant la dignité glaciale de son maitre d’hétel. Il tremblait 4 l’idée des rires qui allaient éclater derriére son dos, et, dans son effort pour simuler une bonne humeur naturelle, il balbutia d’une voix rauque quelques paroles amicales et se faufila pitoyablement a travers la porte.
Mais il oublia ses soucis quand, de la rue Smith, il apercut les charmes des Hauteurs Fleuries, les toits de tuiles rouges ou d’ardoises vertes, les vérandas brillantes et les murs immaculés.
Il s’arréta pour informer Howard Littlefield, son érudit voisin, que, malgré cette journée printaniére, la soirée pourrait bien étre froide. En entrant chez luiil cria 4 sa femme: « Ot étesvous? » sans désir bien défini de le savoir. Il examina la pelouse pour voir si Phomme du calorifére avait bien ratissée. Avec une certaine satisfaction, et aprés pas mal de discussions avec madame Babbitt, Ted et Howard Littlefield, il conclut que non. I] coupa deux touffes de mauvaises herbes avec les grands ciseaux 4a tailler de sa femme; il déclara 4 Ted qu’il était absurde d’avoir un homme de journée: « Un grand garcon vigoureux comme toi devrait faire tout le travail du jardin », mais, en son for intérieur, il réfléchit qu'il n’était pas mauvais de faire savoir a tout le voisinage qu’il était assez 4 son aise pour que son fils ne fit aucune besogne dans la maison.
[] alla dans sa véranda faire ses exercices quotidiens: extension des bras latéralement pendant deux minutes, verticalement pendant deux autres, en marmottant:« Je devrais en faire davantage, pour garder ma ligne. » Ensuite, il alla voir s’il avait besoin de changer de col avant diner. Comme d’habitude il n’en était rien.
La servante, une forte femme, sonna le gong du diner.
Le rosbif avec pommes réties et haricots verts était excellent ce soir-la, et, aprés avoir rappelé comme il convenait le temps de la journée, son gain de cing cents dollars, son déjeuner avec Paul Riesling et les mérites prouvés du nouvel allumeur de cigares, il se sentit porté a l’optimisme et dit:
— Je songerais volontiers 4 acheter une autre voiture. Je ne crois pas que ce soit avant l’année prochaine, pourtant ce ne serait pas impossible.
— Oh! papa, cria Verona, si vous faites ¢a, pourquoi n’auriez-vous pas une conduite intérieure ? C’est ga qui serait chic! Une voiture fermée est tellement plus confortable.
— Oh! ¢a, je ne sais pas... j’aime assez une voiture découverte, on a plus d’air.
— Pensez-vous! C’est parce que vous n’avez pas essayé une auto fermée. Achetons-en une. Ga vous a bien plus d’allure, dit Ted.
— Une voiture fermée, fit observer madame Babbitt, ménage bien plus les vétements.
— On n’est pas toute décoiffée, ajouta Verona.
— C’est bien plus sportif! langa Ted, et ‘Tinka la plus jeune:
— Oh! oui, une conduite intérieure. Le pére de Marie- Héléne en a une.
Et Ted conclut:
— Tout le monde a une voiture fermée maintenant, sauf nous.
Babbitt leur tint téte:
— Jl me semble que vous n’avez pas trop a vous plaindre! En tout cas, si j’ai une auto, ce n’est pas uniquement pour que vous autres, les enfants, vous vous donniez des airs de millionnaires. Moi j’aime la voiture découverte, on peut baisser la capote en été, le soir, et respirer de l’air frais. Et puis... une voiture fermée, c’est plus cher.
— Oh! 1a 1a, si les Doppelbrau peuvent s’en payer une, jimagine que c’est dans nos moyens, insinua Ted. — a
— Hum! je gagne huit mille par an contre lui sept, mais je ne gaspille pas mon argent, je ne le lance pas par les fenétres comme lui. Je ne crois pas, moi, a ce systeme de dépenser beaucoup pour jeter de la poudre aux yeux et...
Et ils partirent 4 fond avec ardeur dans toutes les questions de chassis, de puissance pour monter les cétes, de roues métalliques, d’acier chromé, de systémes d’allumage, et de nuances pour la carrosserie. C’était bien plus que l’étude d’une transformation, c’était une aspiration 4 un rang plus élevé. Dans la ville de Zénith, en ce barbare xx® siécle, ’auto d’une famille indiquait de fagon précise sa situation sociale. Tandis que Babbitt enfant aspirait a la Présidence, son fils Ted aspirait, lui, a une Packard six cylindres et 4 une position bien établie dans [’aristocratie automobile.
Le prestige que Babbitt avait acquis aux yeux de sa famille, en parlant d’une nouvelle voiture, se dissipa quand ils se rendirent compte qu’il n’avait pas l’intention de l’acheter cette année-la. Ted se lamentait:
— Ah! zut! La vieille guimbarde a lair d’étre pleine de puces, et le vernis est tout écaillé.
— Pére bavard et ingénu... murmura distraitement madame Babbitt.
Babbitt, lui, se monta:
— Si tu es trop grand seigneur, si tu fais partie des gens chic et patati et patata, eh bien, tu n’as qu’a ne pas prendre la voiture ce soir.
Ted s’expliqua:
— Je n’ai pas voulu dire... et le diner se poursuivit avec son agrément normal, jusqu’au moment inévitable ot Babbitt protesta:
—- Allons, venez, maintenant, venez, nous ne pouvons pas rester 1a toute la soirée. Laissons la bonne desservir.
I] bouillait : « Quelle famille! Je ne sais pas pourquoi nous nous chamaillons tous comme ¢a. J’aimerais bien m’en aller quelque part ot je pourrais m’écouter penser... Paul... le Maine... Mettre un vieux pantalon, flaner, jurer. »
I] dit 4 sa femme avec précaution:
— Jai été en correspondance avec un New Yorkais : il voudrait me voir au sujet d’une transaction d’immeubles... mais ce ne sera peut-étre que pour l’été. J’espére que ¢a ne se présentera pas juste quand nous serons préts 4 partir pour le Maine avec les Riesling. Ce serait désolant de ne pouvoir faire la route jusque-la tous ensemble... Enfin, inutile de se tourmenter dés a présent.
Verona se sauva immédiatement aprés le diner, sans provoquer d’autre discussion qu’une phrase automatique de son pére:
— Pourquoi ne restes-tu jamais 4 la maison?
Dans le living-room, sur un bout du divan, Ted se mit A ses devoirs : géométrie élémentaire, Cicéron, et les métaphores torturantes de Comus.
— Je ne comprends pas, protestait-il, pourquoi on nous donne a étudier toutes ces balivernes démodées de Milton et de Shakespeare ou de Wordsworth et de tous ces vieux refroidis. Oh! jaccepterais bien de voir jouer une piéce de Shakespeare, s’il y avait une belle mise en scéne et un tas d’a-cétés, mais rester 1a, assis, a lire ces choses-la, de sang-froid... Non, ces professeurs... pourquoi font-ils ga?
Madame Babbitt, en train de repriser des bas, médita:
« Oui, je me demande pourquoi... Bien sir, je ne veux pas contrecarrer les protesseurs et tous ces gens-la, mais je trouve qu’il y a dans Shakespeare des choses... non que je le lise beaucoup, mais quand j’étais jeune, mes camarades me montraient des passages qui n’étaient pas... vraiment pas convenables du tout. »
Babbitt leva les yeux, d’un air agacé, de dessus les dessins humoristiques de [’Avocat du soir. C’étaient sa littérature et son art favoris que ces échos illustrés, ot l’on voit M. Mutt lancer un ceuf pourri a la téte de M. Jeff et ot Maman corrige les fagons vulgaires de Papa avec un rouleau a patisserie. Le visage grave comme celui d’un dévot, la bouche ouverte et la respiration haletante, il examinait longuement toutes ces images et pendant cette cérémonie il détestait étre interrompu. D’autre part, il sentait que, sur la question Shakespeare, il manquait d’autorité. Ni l Advocate Times, ni /’Avocat du soir, ni le Bulletin de la Chambre de Commerce de Kénith, n’avaient jamais publié un éditorial sur ce sujet, et, avant que ’un d’eux se fit prononcé, il lui paraissait difficile de se former une opinion personnelle. Mais, au risque de patauger en d’étranges fondriéres, il ne pouvait se dispenser de prendre part a la discussion ainsi ouverte.
— Je vais te dire pourquoi il faut que tu étudies Shakespeare et autres. C’est parce qu’on l’exige pour l’entrée dans un collége, et voila la seule raison. Personnellement, je ne vois pas pourquoi ils le fourrent dans un programme d’école supérieure a la page, comme
celle de cet Etat. Il serait bien plus utile d’apprendre l’anglais commercial, et A rédiger une annonce ou des lettres qui puissent porter. Mais c’est comme ga, il n’y a rien a dire, pas 4 ergoter ou a discuter! L’ennuyeux avec toi, Ted, c’est que tu as toujours envie de faire autre chose! Si tu vas a l’école de droit — et tu y vas — moi je n’ai jamais eu le moyen de le faire, mais je veillerai a ce que toi tu l’aies — eh bien, tu auras besoin de tout l’anglais et de tout le latin que tu peux emmagasiner.
— Oh! cette blague! Je ne vois pas 4 quoi sert l’école de droit... ni méme l’utilité de finir l’école supérieure. Je ne tiens pas spécialement a aller dans un collége de I’ Université. Sérieusement, il y a des tas de types qui ont tous leurs grades et qui ne gagnent pas autant d’argent que d’autres qui se sont mis de bonne heure aux affaires. Le vieux Shimmy Peters qui enseigne le latin a la boite, il est... je ne sais quoi de Columbia, il passe ses nuits a lire un tas de bouquins crasseux et il fait tout le temps des laius sur « |’1mportance des langues », et le pauvre abruti ne se fait pas plus de dix-huit cents par an... il n’y a pas un commis voyageur qui voudrait travailler pour ce prix-la. Je sais bien ce que j’aimerais faire. Je voudrais étre aviateur, ou avoir un grand garage épatant, ou bien alors — un type m’en parlait hier — je voudrais étre un de ces gens que la Standard Oil Company envoie en Chine : on habite une belle maison, on n’a rien a faire, on parcourt le monde, on voit des pagodes, |’Océan et tout le tremblement. Et puis aussi je pourrais suivre des cours par correspondance. Voila la vérité! Pas besoin de réciter des legons a une vieille dame a mine glaciale qui essaie d’en jeter plein la vue au principal, et on peut étudier toutes les matiéres qu’on veut. Ecoute un peu ¢a. J’ai coupé les prospectus de quelques cours trés chic.
I] tira de sa géométrie une cinquantaine d’annonces de ces « cours a domicile » qui sont l’apport a la science pédagogique de Pénergie et de la prévoyance du commerce américain. La premiére présentait le portrait d’un jeune homme au front lisse, a la machoire d’acier, aux chaussettes de soie et aux cheveux brillants comme du cuir verni. Debout, une main dans la poche de son pantalon, l’autre tendue, Vindex menacant, il charmait un auditoire d’hommes ventrus, chauves, a barbe grise, bref ayant toutes les apparences de la sagesse et de la prospérité. Au-dessus
du portrait, un symbole de I’éducation propre a inspirer, pas une lampe ou un flambeau démodé, ni la chouette de Minerve, mais une rangée de dollars. Voici quel était le texte: