‹ BabbittChapitre 10 sur 56 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

be préparatifs de Babbitt pour quitter son agence pendant Vheure et demie de son déjeuner étaient un peu moins laborieux que les plans d’une guerre générale européenne.

Il lancait fiévreusement 4 mademoiselle Mac Goun:

— A quelle heure déjeunez-vous?... Bon! mais assurez-vous que mademoiselle Bannigan sera ici pendant ce temps-la. Expliquez-lui que, si Wiedenfeldt vient, il faut lui dire que je suis en train de faire rédiger l’acte... et, 4 ce propos, rappelez-moi de dire demain 4 Penniman de le faire. Et puis si on vient demander une maison bon marché, n’oubliez pas qu’il faut fourrer a quelqu’un celle de Bangor Road. Si vous aviez besoin de mol, je serai au Club Athlétique... et, heu... heu... je serai ici vers deux heures.

I] fit tomber la cendre de cigare de son gilet et mit une lettre, a laquelle il avait a faire une réponse difficile, sur la pile des besognes en train, pour ne pas manquer de s’en occuper dans Paprés-midi... (Depuis trois jours il posait 4 midi cette méme lettre sur cette méme pile.) Sur un bout de papier d’emballage jaune il griffonna: « Voir les portes de la mais. 4 appart.», ce qui lui donna le sentiment agréable de s’étre déja acquitté de cette tache.

I] s’apergut qu’il fumait encore un cigare. Il le jeta en se grondant : « Nom de nom, je croyais que tu renongais 4 cette sacrée

fumée! » Courageusement il remit la boite de cigares dans le tiroir du classeur, le ferma 4 clef, cacha celle-ci dans un endroit ot elle serait plus difficile 4 prendre, et ragea: « Je devrais bien me surveiller. J’ai besoin de plus d’exercice... 4 midi j’irai au Club a pied, tous les jours... c’est ce que je vais faire... au lieu de ne circuler qu’en auto. »

Cette résolution prise, il se sentit exemplaire. Et immédiatement il décida que, pour aujourd’ hui, il était trop tard pour aller a pied. Cela ne lui demanda pas beaucoup plus de temps de mettre sa voiture en marche et de s’introduire dans le flot qu’il ne lui en aurait fallu pour faire les quelques centaines de pas qui le séparaient du Club.

Tout en avangant, il regardait les édifices avec la sympathie que donne la familiarité.

Un étranger, tombant brusquement dans le centre des affaires a Zénith, n’aurait pu dire s’il était dans une ville de la Géorgie, de POhio ou du Maine, 4 Oklahoma ou a Manitoba. Mais pour Babbitt chaque parcelle de la cité avait sa personnalité émouvante. Comme toujours il remarqua que le Building de la Californie, de autre cété de la route, avait trois étages de moins, et était par conséquent moins beau d’autant que le sien, le Building Reeves. Comme toujours aussi, en passant devant le « Salon de cirage du Parthénon », échoppe a un étage qui, a cdté de la masse de granit et de brique du « Californie », ressemblait 4 une cabine de bain au pied d’une falaise, il se dit : « Zut! je devais faire cirer mes bottines cet aprés-midi: j’oublie toujours ». Devant le magasin de Fournitures Simplex pour bureaux et ’Agence de la Caztsse enregistreuse Nationale il désira un dictaphone, une machine a écrire pouvant additionner et multiplier, comme un poéte envie un volume rare et un physicien du radium.

la boutique de Trousseaux pour hommes de Nobby, il toucha de sa main gauche sa cravate et fut fier de penser qu’il pouvait s’en acheter de chéres « et les payer comptant, encore, par Dieu! » et aux Cigares réunis, si pimpants dans leur pourpre et leur or, il se demanda: « Ai-je besoin de cigares?... Idiot... j?oubliais complétement... je vais supprimer cette fumée absurde». I] jeta un coup d’ceil a sa banque, la Banque nationale des Mineurs et Eleveurs, et songea combien il était malin et raisonnable d’étre le

client d’un établissement en si beau marbre. Mais le grand moment pour lui ce fut quand, dans le fracas du plein trafic, il fut arrété au pied de la superbe Seconde Tour Nationale. Sa voiture s’alignait avec quatre autres, front d’acier frémissant comme un corps de cavalerie, pendant que défilaient devant elles limousines, énormes camions et motocyclettes trépidantes. A langle opposé retentissait le bruit des machines posant des rivets sur le squelette ensoleillé d’un nouveau building. De cette tourmente surgit, le temps d’un éclair, une figure connue et un camarade Booster cria: « Comment va, George? » Babbitt fit un signe amical de la main et repartit dans la masse quand I’agent leva la sienne. I] remarqua avec quelle rapidité reprenait son moteur, et se sentit supérieur, puissant, telle une navette d’acier poli qui vole dans une vaste machine.

Comme toujours, il ignora les deux patés de maisons suivants, délabrés et non encore arrachés a la saleté et a la pauvreté du Zénith de 1835. En passant devant la boutique de cinq et dix cents, devant la maison meublée Dakota, le Hall Concordia avec ses salons de diseurs de bonne aventure et de chiromanciens, il songea a ce qu'il gagnait, se sentit un peu fier, un peu soucieux aussi, et refit des comptes cent fois faits:

« Quatre cent cinquante ce matin sur la vente Lyte... mais limpét a payer. Voyons: je devrais me faire huit mille net cette année, sur lesquels j’en mettrais quinze cents de cété... non, pas si je construis un garage et... voyons: six cent quarante tout rond le mois dernier..., douze fois six cent quarante font...font... voyons... six fois douze, soixante douze..., sept mille deux cents... Oh! flite, en tout cas je me ferai huit mille... Eh bien, ma foi, ga n’est pas si mal. I] y a rudement peu de gens qui se fassent huit mille dollars par an... huit mille bonnes piéces d’un dollar... je parie qu'il n’y a pas cing pour cent de tous les habitants des Ltats-Unis qui se fassent plus que l’oncle George, par Dieu non. Tout en haut de la pyramide! Mais... avec les dépenses que l’on fait... une famille qui gaspille l’essence, toujours habillée comme autant de millionnaires... et puis ces quatre-vingts dollars par mois que jenvoie 4 ma mére... et toutes ces sténographes et ces employés qui me grugent a chaque dollar d’affaires qu’ils peuvent réussir... »

L’effet de ces calculs budgétaires fut qu’il se sentit a la fois

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triomphalement riche et dangereusement pauvre, et au milieu de ces dissertations il arréta sa voiture, entra dans une petite boutique de bimbeloterie pour y acheter le briquet électrique dont il avait envie depuis huit jours. Il rusa avec sa conscience en se montrant agité et bruyant, en criant au vendeur:

— Je crois que j’aurai vite rattrapé le prix en économies d’allumettes, hein?

C’était un joli objet, un cylindre nickelé avec une monture en pseudo-argent, qui se fixait 4 la paroi avant de l’auto. Ce n’était pas seulement, comme le proclamait le prospectus, « un élégant petit raffinement qui achevait de classer une voiture », mais une précieuse économie de temps. En évitant de s’arréter pour frotter une allumette, il gagnerait facilement dix minutes en un mois ou deux.

En continuant sa route il le regardait. « Assez gentil. Cela m/’a toujours manqué, songeait-il. C’est ce qu’il faut 4 un fumeur. »

Alors il se souvint qu’il avait renoncé a fumer.

Il se lamenta: « Bon sang!... Oh! enfin, j’allumerai bien encore un cigare de temps en temps... et puis, ce sera bien commode pour les autres. Je pourrai rattraper ¢a en passant la main dans le dos 4 quelqu’un qui voudra faire une vente. Ca fait d’ailleurs trés bien 1a. C’est sirement un petit truc trés ingénieux: ca met la derniére main a une voiture, ¢a lui donne de la classe. Je... Eh, parbleu, j’ai le moyen de me payer ¢a si j’en ai envie. Je ne vais pas étre le seul de ma famille 4 ne jamais m’accorder une petite gaterie. »

Ainsi, muni de ce trésor, aprés de romanesques aventures sur la longueur de trois patés et demi de maisons, il arriva au Club.

Le Club Athlétique de Zénith n’a rien d’athlétique et n’est pas a proprement parler un club, mais il représente Zénith a la perfection. On y trouve une salle de billard fréquentée et enfumée, il est représenté par des équipes de baseball et de football, et a la piscine et au gymnase un dixiéme des membres travaillent sporadiquement 4 maigrir. Mais la plupart de ses trois mille membres en usent comme d’un café ot l’on vient déjeuner, jouer aux cartes, raconter des histoires, retrouver des clients et recevoir 4 diner des oncles de province. C’est le plus important club de la ville et sa principale haine est le club conservateur de l’Union, que

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tout membre de l’Athlétique 4 l’esprit sain appelle « une sale boite, pleine de snobs, triste, cohteuse — pas un garcon sympathique la-dedans — vous me paieriez que je ne m’en mettrais pas ». Les statistiques prouvent que pas un membre de l’Athlétique n’a jamais refusé de se faire élire a l'Union, sur ceux-la soixante-dix pour cent donnent leur démission de |’Athlétique et on les entend dire désormais, dans la solennité soporifique de la grande salle de ?Union : « L’Athlétique serait un assez bon hotel s’il était plus fermé ».

Le building de l’Athlétique a neuf étages, en briques jaunes, jardins et serres sur le toit, et en bas portique avec énormes colonnes en pierre de taille. La grande salle, avec ses piliers épais en pierre poreuse de Caen, sa voiite en ogive, son carrelage brun verni, qui fait penser a une croiite de pain bien cuit, est un mélange de crypte de cathédrale et de rathskeller!. Les membres du club s’y précipitent comme s’ils venaient faire une emplette et n’avaient pas de temps a perdre. Ainsi y entra Babbitt, et au groupe debout devant l’étalage des cigares il lancga a pleine voix:

— Comment va, les amis, comment va? Belle journée, hein, belle journée?

On lui répondit sur le méme ton jovial: Vergil Gunch, négociant en charbons, Sidney Finkelstein, ?acheteur des confections pour dames dans le magasin de Parcher et Stein, et le professeur Joseph K. Pumphrey, directeur du Collége Commercial Riteway, qui enseignait la parole en public, l’anglais des affaires, la confection des scénarios et le droit commercial. Babbitt admirait bien ce savant et estimait Sidney Finkelstein comme « un acheteur de premier ordre qui savait aussi dépenser largement », mais ce fut vers Vergil Gunch qu’il se tourna avec enthousiasme. M. Gunch était président du Club des Boosters, club 4 déjeuners hebdomadaires, section locale d’une organisation nationale qui favorisait les bonnes affaires et les relations amicales entre « Négociants orthodoxes ». En outre, il n’était pas moins un dignitaire qu’un estimé « Chevalier directeur » dans l’Ordre Bienfaisant et Protecteur des Elans, et le bruit courait qu’a la prochaine élection

1. En Allemagne, vastes brasseries installées dans les caves d’un hétel de ville.

il serait candidat au poste de Grand-Maitre. C’était un homme réjoui, passionné d’éloquence et amateur d’art. II allait voir les acteurs fameux et les artistes de music-hall quand ils venaient a Zénith, leur offrait des cigares, les appelait par leur petit nom et — quelquefois — réussissait 4 les amener au déjeuner des Boosters pour donner aux camarades une représentation a l’ceil. Gros et grand, il portait les cheveux en brosse, connaissait les derniéres plaisanteries, mais jouait le poker trés serré. C’était 4 sa soirée que Babbitt avait sucé le poison de son inquiétude de ce jour.

— Comment va ce vieux Bolchevik? lui cria Gunch. Comment vous sentez-vous ce matin, aprés la soirée d’hier?

— Oh! mon vieux, ma pauvre téte! Fameuse, votre réception, Verg! Vous n’avez pas oublié, j’espére, comment j’ai gagné, pour finir, ce joli petit « pot »?

Babbit hurlait et il était a trois pieds de Gunch.

— (a va bien pour cette fois, mais qu’est-ce que je vous passerai la prochaine, Georgie! Dites donc, vous avez remarqué dans le journal comment l’Assemblée de New York s’est prononcée contre les Rouges?

— Vous parlez que je lai vu... Bonne chose, hein? Beau temps, aujourd’hui!

— Qui, une belle journée de printemps, mais les nuits sont encore froides.

— Je vous crois qu’elles le sont! J’ai été obligé de me mettre deux couvertures pour dormir hier sur ma véranda. Dites-moi, Sid... — Babbitt se tournait vers Finkelstein l’acheteur — j’ai quelque chose 4 vous demander. Je viens de m/’offrir un allumecigares électrique pour ma voiture et...

— Bonne idée! dit Finkelstein, et le savant professeur Pumphrey lui-méme, au visage boutonneux, vétu d’une jaquette poivre et sel, remarqua avec son filet de voix:

— C’est un accessoire trés chic, qui donne du ton a une carrosserie.

— Oui, j’ai fini par me décider a en acheter un... ce qui se fait de mieux, m’a dit l’employé: je lai payé cinq dollars. Je me demande si je me suis fait rouler. Combien les vend-on chez vous, Sid?

Finkelstein affirma que le prix n’avait rien d’excessif pour un

allumeur vraiment de premier ordre, bien nickelé et muni de | contacts de bonne qualité.

— Je dis toujours — et, croyez-moi, c’est basé sur une expérience commerciale assez longue — le meilleur est ce qui revient le moins cher a la longue. Naturellement, si on veut faire le Juif on peut trouver de petites saletés 4 bon compte, mais a la longue le meilleur marché c’est Pobjet de premier ordre. Tenez, par exemple, l’autre jour j’ai acheté pour ma vieille bagnole une capote neuve et quelques accessoires et j’ai payé le tout cent vingtsix dollars cinquante; naturellement beaucoup de gens diraient que c’est trop... Seigneur, si mes vieux... ils habitent un village par la-bas et ils ne peuvent pas comprendre ce qui se passe dans la téte d’un citadin, et puis, naturellement, ils sont Juifs, et ils seraient renversés, ils en mourraient, s’ils savaient que leur Sid avait mis de cété cent vingt-six dollars. Mais je ne crois pas avoir été roulé, Georgie, pas du tout. La guimbarde a l’air tout battant neuf maintenant... Oh! bien entendu, elle n’est pas tellement vieille : il n’y a pas trois ans que je l’ai, mais je lui fais faire un rude service : jamais moins de cent milles le dimanche et... Non, jenecrois vraiment pas qu’on vous ait estampé, George. A la longue, vous pouvez le dire, c’est le meilleur qui finit par cotter le moins cher, incontestablement.

— Parfaitement, dit Vergil Gunch, c’est mon avis aussi. Quand un garcon est emporté dans ce qu’on peut appeler la vie intensive, comme celle qu’on méne ici a Zénith, dans le tourbillon et Pactivité mentale ot s’agitent des paquets de nerfs comme les Boosters et ceux d’ici au C. A. Z. (Club Athlétique de Zénith), ma foi, il faut bien qu’il ménage son cerveau en se procurant toujours ce qu’il y a de mieux.

Babbitt hochait la téte approbativement 4 chaque mot, et a la conclusion humoristique, du ton pour lequel Gunch était fameux, il fut enchanté.

— Pourtant, George, je ne sais pas trop si c’était dans vos moyens. J’ai entendu dire que le gouvernement a I’ceil sur vos affaires depuis que vous avez volé pour le vendre, le bout du parc d’Eathorne.

— Oh! vous étes un fameux blagueur, Verg. Mais, pour vous suivre sur le méme ton, que dire du bruit qui court : vous auriez

volé les marches de marbre noir de l’hétel des postes et les auriez vendues comme charbon de qualité supérieure.

Et Babbitt, ravi, tapait dans le dos de Gunch, lui caressait le bras. | — Trés bien! mais ce que je voudrais savoir, c’est ceci: quel est le requin d’agent immobilier qui a acheté ce charbon pour ses maisons meublées ?

— Vous voila, je pense, remisé pour un moment, George! dit Finkelstein. Je vais vous raconter pourtant ce qu’on m’a rapporté : la femme de George est allée chez Parcher, au rayon des hommes, pour lui acheter des cols, et avant qu’elle ait donné son encolure le vendeur lui présente des treize pouces. — « Com- « ment savez-vous la taille? » dit madame Babbitt. Et le vendeur: « Les hommes qui font acheter leurs cols par leur femme portent « toujours du treize, Madame. » Qu’en dites-vous? Pas mauvais, hein? Comment trouvez-vous ¢a? Ca te ferme un peu le bec, hein, George?

aa ae oe

Babbitt cherchait une bonne riposte, mais il s’arréta, les yeux fixés sur la porte: Paul Riesling entrait.

— Je vous reverrai tout a l’heure, les amis! cria Babbitt, et il traversa rapidement la salle. I] n’était plus dés lors ni l’enfant maussade de la véranda, ni le tyran domestique a la table du déjeuner, ni l’astucieux manieur d’argent de la conférence Lyte-Purdy, ni le bon garcon expansif, le farceur endiablé du Club Athlétique. I] était le frére ainé de Paul Riesling, prompt a le défendre, l’admirant avec une affection fiére et confiante, qui dépassait l’amour qu’il aurait eu pour une femme. Ils se serrérent la main avec gravité, se sourirent avec autant d’émotion que s’ils ne s’étaient pas vus depuis trois ans — il y avait trois jours — et ils dirent:

— Comment va ce vieux brigand?

— Trés bien, je crois: comment vas-tu, pauvre avorton?

— Trés en forme, gros poussah défraichi!

Ainsi rassuré sur leur profonde tendresse mutuelle, Babbitt grommela: ;

— Tues un joli coco, toi: dix minutes de retard!

— Ma foi, riposta Riesling, tu as encore bien de la chance d’avoir occasion de déjeuner avec un gentleman.

Ils ricanérent et passérent dans la salle néronienne des lavabos, ot une rangée d’hommes étaient penchés sur les cuvettes encastrées dans une prodigieuse table de marbre, et comme religieusement prosternés devant leur propre image que reflétait une énorme glace. Des voix épaisses, satisfaites, autoritaires, frappaient les parois de marbre revétues jusqu’au plafond de carreaux blancs 4 bordure lavande, tandis que les seigneurs de la cité, barons des assurances et du droit, des engrais et des pneumatiques, promulguaient la loi pour Zénith, annongaient que la journée était chaude, une journée de printemps indiscutable, que les salaires étaient trop élevés et le taux des hypothéques trop bas, que Babe Ruth, l’éminent joueur de baseball, était un chic type et que «ces deux farceurs du Théatre du Vaudeville, cette semaine, étaient tordants ». Babbitt, dont la voix était ordinairement la plus assurée, la plus importante de toutes, gardait le silence. Devant l’air taciturne et légérement sombre de Paul Riesling, il se sentait contraint et désirait rester calme, grave, réservé.

Le vestibule d’entrée du Club Athlétique était gothique, le lavabo Empire romain, la salle de café Mission espagnole et le cabinet de lecture Chippendale chinois, mais le joyau du club c’était la salle 4 manger, chef-d’ceuvre de Ferdinand Reitman, Varchitecte le plus occupé de Zénith. De dimensions imposantes, elle était revétue de boiseries jusqu’a mi-hauteur, avec des vitraux genre Tudor aux fenétres, un plafond ogival, une galerie pour les musiciens — sans musiciens. — et des tapisseries supposées représenter l’octroi de la Grande Charte. Les poutres apparentes avaient été taillées 4 la main dans les ateliers de Jake Offutt, les gonds des portes étaient en fer forgé, les lambris garnis de patéres en bois sculpté, et 4 une des extrémités de la piéce se dressait une cheminée en pierre héraldique, surmontée d’une hotte : la notice du club affirmait non seulement qu’elle était plus vaste qu’aucune de celles des chateaux européens, mais que son tirage était combiné de fagon incomparablement plus scientifique. Elle était pec cur beaucoup plus propre, puisqu’on n’y avait jamais fait

e feu.

La moitié des tables, immenses, étaient prévues pour vingt

ou trente convives. Babbitt prenait d’ordinaire place a celle qui était prés de la porte, dans un groupe qui comprenait Gunch, Finkelstein, le professeur Pumphrey, Howard Littlefield, son voisin, T. Cholmondeley Frink, le poéte et agent de publicité, et Orville Jones, dont la blanchisserie était, 4 bien des points de vue, la meilleure de Zénith. Ils formaient un club dans le club et s’appelaient entre eux plaisamment « les Sans-facon ». Aujourd’hui, quand il passa devant leur table, ceux-ci l’appelérent:

— Allons, venez vous asseoir... Vous étes trop fiers, Paul et vous, pour déjeuner avec de pauvres diables? Vous avez peur que quelqu’un vous fasse payer une bouteille de Bevo, George? Il me semble que vous devenez bien poseurs et terriblement distants!

— Je vous crois, langa-t-il, nous ne pouvons pas nous perdre de réputation en nous laissant voir avec des grippe-sous comme vous!

Et il conduisit Paul a une des petites tables sous la galerie des musiciens. I] n’avait pas la conscience tranquille. A l’Athlétique il était trés mal vu de faire bande a part. Mais il voulait son ami pour lui tout seul.

Le matin méme il avait préné les déjeuners légers, mais il commanda des cételettes de mouton a l’anglaise, des radis, des petits pois, une crofite aux pommes, du fromage et du café a la créme, puis il ajouta, comme il faisait invariablement:

— Et puis, heu... vous pourriez me donner une portion de pommes frites a la frangaise.

Sitét la cételette arrivée, il la poivra et la sala vigoureusement, comme il faisait toujours pour sa viande, avant méme d’y gouter.

Paul et lui reprirent le caractére printanier de la saison, les mérites de l’allume-cigares électrique et l’attitude adoptée par Assemblée de Etat de New York. Ce fut seulement quand Babbitt fut gavé, et un peu écceuré de gras de mouton, qu’il se langa: | :

— J’ai réussi ce matin avec Conrad Lyte une gentille petite affaire qui me fait empocher cing cents bons dollars tout rond. Pas mal... pas mal! Et pourtant je ne sais pas ce que j’ai aujourd’hui. Un petit accés de fiévre de printemps, peut-étre, ou le fait d’étre resté trop tard chez Verg Gunch, ou encore la fatigue

de tout Phiver qui s’est accumulée... mais enfin je me suis senti la bouche pateuse toute la journée. Bien entendu, je ne voudrais pas faire la béte avec ca devant les camarades, a la table des « Sansfacon », mais avec toi... As-tu jamais éprouvé, ¢a, Paul? J’ai quelque chose qui me pése; je n’ai pas trop mal réussi tout ce qu’il était de mon devoir de faire; j’ai nourri ma famille, acheté une maison et une six-cylindres, monté une bonne petite agence, je n’ai aucun vice particulier, sauf de fumer beaucoup — et a ce propos, je suis en train de supprimer ga. Je fréquente léglise, je joue assez au golf pour me maintenir en forme, et je n’ai de relations qu’avec de braves et honnétes gens. Et avec tout ga, je ne me sens pas entiérement satisfait!

C’ était dit d’un ton trainant, coupé des clameurs poussées aux tables voisines, par des agaceries machinales a la servante, par des grognements et des sifflements quand le café vint |’étourdir et troubler sa digestion. Il doutait de lui, il s’excusait, et ce fut Paul qui, de sa petite voix, dissipa la brume.

— Bon Dieu, George, tu ne supposes pas que c’est une nouveauté pour moi de constater que nous autres arrivistes, qui croyons réussir brillamment, nous ne tirons pas grand-chose de nos efforts ? Tu as lair d’attendre que je te condamne comme séditieux! Tu sais ce qu’a été ma vie...

— Je sais, mon vieux.

— Jaurais dai étre violoniste et je suis placier en papier goudronné pour toitures! Quant a Zilla... Oh! je ne veux pas geindre, mais tu sais aussi bien que moi ce qu’elle déplace d’air... Exemple caractéristique, hier soir: nous allons au cinéma. Une foule énorme faisait la queue dans le vestibule; elle se met a pousser pour passer au travers, avec son air de dire : « Monsieur, comment avez-vous l’audace? » Sincérement, quelquefois, quand je la regarde et que je la vois si maquillée, si parfumée, ne cherchant que des histoires et glapissant sans cesse : « Je vous dis que je suis une /ady, que diable! » ma foi, j’ai envie de la tuer. Donc, elle joue des coudes a travers la foule, moi derriére elle, bien sage et honteux, jusqu’a ce qu’elle arrive presque au cordon de velours, et sur le point d’étre la premiére a passer. Mais il y avait la un petit homme rageur — il attendait probablement depuis une demi-heure et j’avais une espéce d’admiration pour ce pauvre

diable, — ilse tourne vers Zilla et lui dit avec une extréme politesse: « Madame, pourquoi voulez-vous passer avant moi?» — Et elle, tout simplement, Dieu que j’étais malheureux! — elle lui envoie un: « Vous n’étes qu’un grossier personnage! » et elle veut m’entrainer dans l’affaire et hurle : « Paul, cet individu m’a insultée! » et le pauvre grotesque faisait mine de vouloir se battre.

« Je feignis de n’avoir rien entendu, — autant prétendre qu’on n’entend pas une fabrique de chaudiéres! — et je m’efforcai de regarder d’un autre cété, — je pourrais te décrire exactement le plafond de ce vestibule — et sans arrét; tous les gens qui étaient 1a, serrés comme des sardines, faisaient des réflexions sur nous, et Zilla continuait a parler du petit bonhomme, piaillant que « l’on ne devrait pas laisser entrer des gens de cet acabit dans un endroit qui est supposé « réservé a des personnes comme il faut », et puis: « Paul, voulez-vous avoir lobligeance d’appeler le gérant que je lui signale ce malotru? » etc... Ouf! Tu parles si j’ai été content quand j’ai pu me glisser dans la salle et me cacher dans l’obscurité!

« Aprés vingt-quatre ans d’histoires de ce genre, tu ne me demanderas pas de tomber 4a la renverse, l’écume a la bouche, quand tu insinues que cette délicieuse vie, si propre, si respectable et si morale n’est pas tout ce qu’elle passe pour étre, hein? Je ne peux méme pas parler de ca, sauf avec toi, parce que tous les autres croiraient que je les envie. C’est peut-étre vrai... maintenant je me fous de tout ... Bon Dieu, je t’en fais avaler des lamentations, Georgie, mais c’est la premiére et la derniére fois.

— Quelle blague, Paul! Tu ne t’es jamais ce qui s’appelle lamenté. Quelquefois... je ne cesse pas de claironner aux oreilles de Myra et des gosses quel prodigieux courtier je suis, et parfois pourtant une idée se glisse en moi, sournoise, que je ne suis pas tout a fait le Pierpont-Morgan pour lequel je me donne. Mais si jamais je réussis 4 te réchoupiller, mon vieux Paulski, j’imagine que saint Pierre pourrait bien finir par m’ouvrir sa porte. ;

— Peuh! Tu es un vieux farceur, Georgie, tu vous démolis avec entrain, mais tu m’as certainement maintenu a flot.

— Pourquoi ne divorces-tu pas ? ‘stir

— Pourquoi? Si seulement je pouvais! Si elle me fournissait un prétexte! On ne la déciderait pas a prix d’or 4 me quitter. Elle

tient trop 4 ses trois bons repas, agrémentés de quelques livres de chocolat a la noisette dans les intervalles. Si seulement elle m’était infidéle, comme on dit! George, je ne veux pas étre trop rosse: au temps du collége j’aurais pensé que homme capable de dire ¢a méritait douze balles dans la téte au petit jour. Mais, sincérement, je mourrais de joie si elle prenait tout de bon un amant. Ce serait trop de veine! Oh! naturellement, elle flirte avec le premier venu — tu sais comment elle manceuvre et rit... ce rire, cet affreux rire effronté... comment elle minaude: « Si vous continuez, mauvais sujet, vous aurez affaire 4 mon mari », et le gaillard m’examine et se dit : « Veux-tu bien te sauver, petit polisson, ou je te flanque une fessée! » Et elle le laissera aller juste assez loin pour que ca devienne troublant pour elle, et alors elle jouera la vertu offensée et elle aura une minute délicieuse 4 gémir: « Je n’aurais jamais cru ¢a de vous! » On parle dans les romans des demi-vierges...

— Des quoi?

— ...Mais les femmes averties, impitoyables, corsetées, mariées depuis longtemps, comme Zilla, sont pires que toutes les petites filles aux cheveux ondulés qui se lancent hardiment dans le tourbillon de la vie, en gardant leur parapluie sous le bras. Mais tu sais comment est Zilla, comment elle vous harcéle, vous harcéle... vous harcéle, comment elle veut tout ce que je peux lui acheter, et quantité de choses que je ne peux lui donner, a quel point elle est déraisonnable, et quand je me fache et essaye de tirer d’elle quelque chose, elle joue si bien la femme parfaite que moiméme j’y suis pincé et que je suis entortillé dans une avalanche de « Pourquoi avez-vous prétendu... » et de « Je n’ai pas voulu dire ca». Je vais t'expliquer une chose, George: tu sais que j’ai des gouts assez simples, pour la nourriture au moins. Sans doute — tu t’en plains toujours — j’aime les bons cigares, pas ces Flor de Tabagos que tu fumes...

— Is sont trés bons maintenant. Celui-ci est un excellent « deux pour un dollar ». A propos, Paul, t’ai-je dit que j’ai décidé de cesser de fumer?

; — Oui... En méme temps, quand je ne peux avoir ce que jaime, je sais m’en passer. Ga m’est égal qu’on me serve un bifteck brilé, suivi, comme dessert, d’une séduisante péche conservée et d’un gateau sec, mais je ne vais pas jusqu’a plaindre Zilla

amas hi

parce qu’elle a un si sale caractére que la cuisiniére I’a lachée et qu’elle-méme est restée toute la journée, en déshabillé de dentelle défraichi, trop occupée a lire les aventures d’un héros du Far- West pour faire la moindre cuisine. Tu me parles toujours de moralité, c’est-a-dire, je suppose, de monogamie... tu as toujours été a mes yeux solide comme un roc, c’est vrai, mais tu es essentiellement un naif. Tu...

— Ou prends-tu cette naiveté, mon petit? Laisse-moi te dire...

— Tu tiens a paraitre sérieux et a faire savoir au monde entier que «c’est le devoir des hommes d’affaires chargés de responsabilités d’étre d’une moralité stricte pour donner Pexemple »... en fait, tu es si rigoureux sur la question morale que je n’ose pas penser a quel point tu dois étre fonciérement immoral par en dessous, mon vieux Georgie. (a va bien, tu peux...

— Attends, attends un peu. Qu’est-ce que...

— ...parler morale tant que tu voudras, mais crois-moi, si ¢a n’avait pas été pour toi et, a l’occasion, une soirée de musique ot j'accompagnais sur monviolon le violoncelle de Terrill O’ Farrell, et puis encore trois ou quatre femmes charmantes qui me faisaient oublier cette sale blague qu’on appelle « la vie honorable », il y a des années que je me serais tué. Et les affaires! Ah! l’affaire des toitures! Des toits pour vacheries! Oh! je ne prétends pas n’avoir pas pris plaisir au jeu, a l’emporter sur les associations ouvriéres, 4 encaisser un gros chéque et a voir se développer ma maison. Mais a quoi bon? Ma besogne, tu le sais, ne consiste pas a placer des toitures, mais principalement a empécher mes concurrents d’en placer. C’est la méme chose pour toi. Nous ne faisons que nous couper la gorge, les uns aux autres, et faire payer ¢a au public.

— Ecoute, Paul, te voila rudement prés de tomber dans le socialisme.

— Oh! oui, bien entendu, ce n’est pas tout a fait ce que je veux dire. Je sais, la concurrence... fait ressortir le meilleur... survivance du plus apte, oui, mais... Voici ce que j’entends: prends tous ces gens que nous connaissons, ceux précisément qul sont en ce moment dans ce club, qui ont l’air parfaitement contents de leur vie domestique et de leurs affaires, qui exaltent

Zénith et la Chambre de commerce et qui font de la réclame pour arriver 4 une population d’un million. Je parie que si on pouvait lire dans leur cerveau, on trouverait qu’un tiers d’entre eux sont 4 coup sar satisfaits de leurs femmes et de leurs enfants, de leurs amis et de leurs bureaux; un autre tiers est inquiet, mal a l’aise, mais ne veut pas le reconnaitre, et un tiers est malheureux et en a conscience. Ils ont horreur de cette bousculade forcenée, éperdue, leurs femmes les assomment, leur famille leur parait stupide — en tout cas quand ils ont dépassé la quarantaine — et ils détestent les affaires, et ils iraient... Pourquoi supposes-tu qu’il y a tant de suicides mystérieux? Que tant de citoyens bien assis se sont précipités dans la guerre? Tu te figures que c’était toujours par patriotisme?

— Qu’est-ce que tu espéres? grogna Babbitt. Tu crois que nous avons été mis au monde pour y avoir du bon temps, et — comment dit l’autre? — «reposer sur des couches fleuries de bonheur »? Tu estimes que ’homme n’est fait que pour étre heureux ?

— Pourquoi pas? I] est vrai que je n’ai jamais trouvé personne sachant au juste pourquoi diable l’homme est fait.

— Enfin nous savons — ce n’est pas seulement dans la Bible, mais cela va de soi — qu’un homme qui ne serre pas sa ceinture et ne fait pas son devoir, si pénible que ce soit quelquefois, n’est que... ma foi, n’est qu’une femmelette, une poule mouillée, en somme. Comment défends-tu ton idée? Arrivons aux cas précis. Si une femme embéte son mari, crois-tu sérieusement qu’il a le droit de la balancer et de filer, ou méme de se suicider ?

— Grand Dieu, je ne sais pas quels sont les drozés d’un homme et je ne connais pas le reméde aux embétements. Sinon, je serais le seul philosophe qui sit guérir de la vie. Ce que je sais bien, c’est qu'il y a dix fois plus de gens qui trouvent leur existence abominable qu’il n’y en a qui le reconnaissent, et je crois que si nous faisions explosion, si nous l’avouions quelquefois, au lieu d’étre dociles, patients et loyaux pendant soixante ans pour étre ensuite dociles, patients... et morts pour toute l’éternité, peut-étre bien que nous rendrions la vie plus agréable.

Et ils se perdirent dans un dédale de considérations. Babbitt était prodigieusement tourmenté, Paul plus hardi, sans étre bien

sur a quel propos il l’était. De temps a autre Babbitt tombait d’accord avec Paul sur un point qui contredisait toute sa défense du devoir et de la résignation chrétienne, et chaque fois il éprouvait un curieux sentiment de joie et d’insouciance. II finit par anes.

— Ecoute, mon vieux Paul, tu parles beaucoup d’envoyer tout promener et tu ne le fais jamais. Pourquoi?

— Personne ne le fait: Phabitude est la plus forte. Mais... Georgie, j'ai songé a une petite noce — oh! ne tinquiéte pas, ferme soutien de la monogamie — quelque chose de parfaitement convenable. Il semble bien décidé maintenant — ¢a n’empéche pas, bien entendu, Zilla de me tanner pour aller passer de jolies vacances bien cotiteuses a New York et a Atlantic City, avec force lumiéres et cocktails de contrebande, plus un lot de gigolos pour danser avec elle — mais il est réglé que les Babbitt et les Riesling vont ensemble au lac Sunasquam, n’est-ce pas? Pourquoi ne trouverions-nous pas, toi et moi, un prétexte, une affaire 4 New York par exemple, et nous partirions pour le Maine quatre ou cing jours avant nos femmes, et la nous flanerions tout seuls, en fumant, en jurant tout a notre aise?

— Magnifique, idée superbe! s’exclama Babbitt plein d’admiration.

Il y avait quatorze ans qu’il n’avait pris un jour de congé sans sa femme, et ni l’un ni l’autre ne croyaient qu’ils pourraient avoir pareille audace. Bien des membres du Club Athlétique allaient faire du camping sans leur femme, c’étaient des gens qui s’adonnaient officiellement 4 la péche et a la chasse, tandis que les sports consacrés et immuables de Babbitt et de Paul Riesling étaient le golf, auto et le bridge. Pour les pécheurs, comme pour les joueurs de golf, changer leurs habitudes c’etit été une infraction a la discipline librement consentie et qui efit choqué tous les citoyens bien pensants et de vie réguliére.

Babbitt fit le fanfaron:

— Pourquoi ne pas nous avancer résolument et dire tout simplement : « Nous partons en avant», voila tout? Rien de répréhensible 4 cela. Tu diras tranquillement a Zilla... ;

— On ne dit rien a Zilla tranquillement. Comment, Georgie, elle est presque aussi 4 cheval sur la morale que toi, et si je lui

disais la vérité, elle croirait que nous allons retrouver des demoiselles 4 New York. Myra elle-méme... elle ne te rase jamais comme fait Zilla, mais elle s’inquiéterait. Elle te dirait : « Vous ne voulez pas que j’aille dans le Maine avec vous? Je ne songerais jamais 4 y aller si vous ne le désiriez pas. » Et pour la ménager tu céderais. Ah diable, non! Faisons une partie de quilles.

Pendant la partie — c’est une variante plus moderne du bowling — Paul demeura silencieux. Quand ils descendirent Vescalier du club, Babbitt n’avait dépassé que de quarante minutes l’heure a laquelle il avait formellement affirmé a mademoiselle Mac Goun qu’il serait de retour. Paul soupira:

— Ecoute, vieux, je n’aurais pas da parler de Zilla comme je Vai fait.

— Bah! mon petit, ¢a soulage.

— Oui, je sais bien. Aprés avoir passé une heure a me moquer des conventions mondaines, je leur obéis assez pour avoir honte de chercher mon salut en étalant mes tourments imbéciles.

— Mon vieux Paul, tu as ce que j’appelle les nerfs en pelote. Je vais t'emmener, je vais régler cette affaire. J’aurai une vente importante a New York et... bien sir, voyons, j’aurai besoin de tes avis au sujet du toit de la maison. Et la vente ratera et nous n’aurons rien d’autre a faire que de partir pour le Maine. Je... Paul, quand ¢a en arrive a ce point-la, je ne fais pas attention si tu te laisses aller ou pas. J’aime bien avoir la réputation de faire partie de la coterie, mais, si tu avais jamais besoin de moi, je lacherais tout pour me tenir a cété de toi, toujours. Bien entendu, je sais quel homme tu es..., je ne veux pas dire que tu ferais jamais quelque chose qui puisse gacher une belle situation... Tu sens ce que je veux dire? Je suis une sorte de vieux bonhomme maladroit et j'ai besoin de ta main loyale et fine. Nous... Oh! sacrebleu, je ne peux rester ici a bavarder toute la journée! Au turbin! bientét. Et ne te laisse pas embéter, Paulibus. Je te verrai prochainement. Au revoir!

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