CHAPITRE X
L. n’y avait pas a Zénith une maison 4 appartements ou Pon eit pratiqué la compression plus résolument que dans celle des « Armoiries de Revelstoke » qu’habitaient Paul et Zilla Riesling. En glissant les lits dans des alc6ves on transformait les chambres a coucher en salons. Les cuisines étaient des armoires contenant un fourneau électrique, un évier en cuivre, une glaciére en verre et, par intermittence, une bonne balkanique. Tout dans cette maison était extrémement moderne, extrémement réduit, sauf les garages.
Les Babbitt faisaient une visite aux Riesling. C’était une aventure risquée que de venir les voir, intéressante, mais parfois déconcertante. Zilla était une blonde active, a la voix stridente, épanouie, bien en chair. Quand elle consentait a étre de bonne humeur, sa gaieté nerveuse était amusante. Ses commentaires sur les gens étaient pleins de verve satirique et démasquaient l’hypocrisie. « Comme c’est ¢a! » disait-on d’un air penaud. Elle dansait avec frénésie et allait dans le monde pour s’amuser, mais au milieu d’une réunion elle était prise d’indignation. C’était son état habituel : la vie n’était qu’une machination contre elle, et elle s’en plaignait avec fureur.
Elle était, ce soir-la, en veine d’amabilité. Elle se contenta d’insinuer qu’Orville Jones portait un toupet, que madame T. Cholmondeley Frink, quand elle chantait, rappelait une Ford grimpant une céte, et que honorable Otis Deeble, maire de Zénith et candidat au Congrés, était un imbécile boursouflé, ce qui était la pure vérité. Les Babbitt et les Riesling étaient assis dans le petit salon de l’appartement, sur le bord de chaises recouvertes de soie, mais dures comme des pierres, devant une fausse cheminée, prés d’un pianola tout neuf sous sa housse lamée d’or. Soudain, madame Riesling s’écria:
— Allons! un peu d’entrain. Prenez votre violon, Paul, que jessaie de faire danser Georgie convenablement.
Les Babbitt, eux, avaient des idées plus sérieuses en téte : ils combinaient la petite fugue dans le Maine. Mais quand madame Babbitt demanda avec son bon sourire: « Est-ce que Paul est aussi fatigué que Georgie de son travail de hiver? » Zilla se souvint d’un outrage qu’elle avait subi, et quand Zilla Riesling avait un de ces souvenirs, la terre s’arrétait de tourner jusqu’a ce qu’on ett manifesté a ce sujet.
— S’il est fatigué? Non, il perd la téte, simplement, voila tout. Vous croyez Paul trés raisonnable, eh oui, et il aime bien se faire passer pour un agneau, mais il est entété comme une mule. Ah! si vous étiez obligés de vivre avec lui, vous verriez comme il est facile! I] fait semblant d’étre doux pour pouvoir n’en faire qu’a sa téte. Et moi je passe pour un terrible tyran, mais si je ne le secouais pas de temps a autre, si je ne mettais pas quelque chose en train, nous moisirions dans notre coin. Il ne veut jamais aller nulle part et... Tenez, lautre soir, la voiture ne marchait pas — et c’était bien sa faute: il aurait di la mener chez le mécanicien pour faire recharger les accumulateurs — et il ne voulait pas aller au cinéma en tram. I] y est venu tout de méme, mais il y avait un de ces receveurs insolents, et Paul n’a rien voulu faire.
« J’étais debout sur la plate-forme, attendant qu’on me laisse entrer dans l’intérieur, et ce conducteur, cette brute, me crie: « Allons, vous, grouillez-vous! » Jamais de ma vie, personne ne m’a parlé sur ce ton-la. J’étais si étonnée que je me retourne vers lui et je lui dis — je pensais qu’il devait y avoir une erreur, — et je lui dis trés aimablement: « C’est 4 moi que vous parlez? » Et il
continue et hurle : « Oui, c’est 4 vous! Vous empéchez la voiture de partir.» J’ai vu que c’était un de ces sales individus mal élevés avec lesquels on n’obtient rien par la douceur; alors j’ai changé de ton, je l’ai regardé bien en face et je lui ai dit: « Je vous... demande... pardon, je n’en fais rien, ce sont ces gens devant moi qui ne bougent pas, et, qui plus est, vous me permettrez de vous dire, jeune homme, que vous étes un ignoble insolent, un malotru mal embouché, que vous n’avez rien d’un homme bien élevé. Je ne manquerai pas de vous signaler et nous verrons, ai-je dit, si une femme comme il faut doit se laisser insulter par le premier voyou venu qui a bu, parce qu’il porte un uniforme malpropre, et je vous serai obligée de garder pour vous vos injures dégoitantes. »
« Et la-dessus, j’ai attendu que Paul montre s’il était au moins une moitié d’homme et prenne ma défense, mais il restait impassible, feignant de n’avoir rien entendu. Aussi lui ai-je dit: « Eh bien, si... »
— Oh! la ferme, Zill, la ferme! grogna Paul. Nous savons tous que je ne suis qu’une poule mouillée et vous une sensitive, n’en parlons plus.
— Ne plus en parler?... — La figure de Zilla se contractait comme celle de la Méduse, sa voix pergante déchirait le tympan comme une lame. Elle était toute gonflée de la joie d’avoir raison et mauvais caractére. Elle partait en guerre, et, comme tous ceux qui le font, elle exultait de trouver l’occasion d’étre méchante au nom de la vertu. — Ne plus en parler? Si l’on savait de combien de choses je ne parle plus...
— Oh! vous n’avez pas fini de m’attraper?
— Oh oui, ce serait du joli, si je ne vous secouais pas! Vous resteriez au lit jusqu’a midi et vous joueriez du violon comme un imbécile jusqu’a minuit. Vous étes né paresseux, mollasse et lache, Paul Riesling...
— Ne dites pas cela, voyons, Zilla, vous n’en pensez pas un mot, protesta madame Babbitt.
— Si, je le dirai, et je le pense comme je le dis.
— Oh! quelle idée, Zilla! — Madame Babbitt, trés maternelle, se donnait des airs. Elle n’était pas plus agée que Zilla, mais elle le paraissait 4 premiére vue. Elle était placide, mire et bouffie,
tandis que Zilla, 4 quarante-cing ans, était si maquillée, si serrée dans son corset qu’on se doutait bien qu’elle était plus vieille qu’elle n’en avait l’air. — On n’a pas idée de parler sur ce ton a ce pauvre Paul!
— Pauvre Paul est bien le mot! Nous serions pauvres tous les deux, dans un asile d’indigents, si je ne le réveillais pas.
— Voyons, Zilla, Georgie et moi nous parlions justement de ce que Paul avait toute l’année travaillé trés dur, et nous pensions comme ce serait bien si les deux amis pouvaient s’échapper un peu tout seuls. J’ai obtenu de George qu’il parte pour le Maine avant nous tous et qu’il se repose avant notre arrivée, et ce serait charmant, il me semble, si Paul pouvait s’arranger pour l’accompagner.
En entendant présenter ainsi son projet d’évasion, Paul perdit son impassibilité, il se frotta fébrilement les mains.
Zilla était aux abois:
— Ah! vous avez de la chance! Vous pouvez laisser partir George sans le surveiller. Ce bon gros George! II ne jette jamais un regard sur une autre femme! I] lui manque létincelle.
— Par Dieu non, je ne l’ai pas!
Babbitt défendait avec ardeur son inestimable immoralité quand Paul l’interrompit, et Paul avait lair menagant. II se leva brusquement et dit a Zilla tout doucement:
— Vous voulez dire, je suppose, que j’ai quantité de petites amies ?
— Parfaitement.
— Eh bien, alors, ma chére, puisque vous voulez le savoir, je nai pas été un moment, dans ces dix derniéres années, sans trouver quelque gentille femme pour me consoler, et tant que vous persisterez a étre aussi aimable, je continuerai, moi, a vous tromper. Ce n’est pas difficile : vous étes si bornée.
Zilla se mit a pousser des cris, des hurlements : on ne pouvait distinguer les mots dans son débordement d’invectives.
Alors le doux George F. Babbitt se transforma. Si Paul était menacant, si Zilla était une furie 4 la chevelure entremélée de serpents, si les motions modérées qui convenaient aux « Armoiries de Revelstoke » avaient dégénéré en haines crues, c’était lui, Babbitt, qui était le plus formidable. Il bondit sur ses pieds. Il paraissait trés grand quand il prit Zilla par l’épaule. Les ménage-
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ments habituels au courtier avaient disparu, et sa voix était cruelle:
— J’en ai assez de toutes ces sacrées absurdités! Voila vingtcinq ans que je vous connais, Zill, et je ne vous ai jamais vue manquer une occasion de faire retomber vos désappointements sur Paul. Vous n’étes pas méchante, vous étes pire: folle. Et je vous déclare que Paul est le meilleur garcon que Dieu ait jamais fait. Pas une personne sensée qui ne soit lasse et écceurée de vous voir profiter de ce que vous étes une femme pour lancer toutes les basses insinuations que vous pouvez inventer. Qui étes-vous, Dieu de Dieu, pour qu’un homme comme Paul ait 4 vous demander la permission de m’accompagner ? Vous vous conduisez comme si vous étiez un composé de la reine Victoria et de Cléopatre. Insensée que vous étes, vous ne voyez donc pas comme on se moque de vous, comme on ricane?
Zilla sanglotait:
— Jamais... non, jamais... personne ne m’a parlé comme ¢a!
— Non, mais c’est comme ¢a qu’on parle derriére votre dos... toujours. On dit que vous n’étes qu’une vieille acariatre... vieille, grand Dieu!
Cette lache attaque la brisa. Elle avait les yeux hagards, elle pleurait. Babbitt, lui, rayonnait, farouche. I] se sentait lexécuteur tout-puissant, sous le regard épouvanté de Paul et de madame Babbitt : il était le maitre de la situation.
Torturée, Zilla implorait:
— Oh! on ne dit pas cela.
— Certainement si.
— Jai été mauvaise... je suis désespérée... je me tuerai, je ferai n’importe quoi... Oh... je... que voulez-vous de moi?
Elle s’abaissait complétement et elle y trouvait une satisfaction. Pour qui a le gofit des scénes il n’y a pas de plus grande jouissance qu’une humilité profonde, mélodramatique, égoiste.
— Je veux que vous laissiez Paul venir avec moi dans le Maine.
— Comment pourrais-je lempécher d’y aller? Vous venez de dire que je suis une imbécile, que personne ne fait attention a moi.
— Oh! vous sauriez trés bien, trés bien le retenir. Ce qu'il
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faut, c’est renoncer 4 prétendre que de la minute ot vous l’aurez perdu de vue, il se mettra a courir aprés un cotillon. En somme, c’est de 14 que partent tous les embétements du pauvre garg¢on. Vous devriez étre plus raisonnable...
— Oh! je le serai, sincérement, George, je le serai. J’ai mal agi, je le sais. Oh! pardonnez-moi tous, pardonnez-moi.
Elle était contente... Babbitt aussi. I] avait condamné avec force, il pardonna généreusement, et en se retirant avec sa femme il lui donna d’abondantes explications.
— (a été un peu honteux de bousculer Zilla 4 ce point, mais c’était la seule maniére d’en venir 4 bout. Bon Dieu, je l’ai eue tout de bon: elle rampait a mes pieds.
Elle répondit avec calme:
— Oui, vous avez été atroce. Vous jouiez votre rdle avec complaisance, ravi de votre magnifique personnage.
— Ah! parbleu, c’était stir! Je devais bien m/’attendre a vous avoir contre moi, 4 vous voir prendre le parti des femmes.
— Qui. Pauvre Zilla, elle est si malheureuse. Cela retombe sur Paul. Elle n’a rien a faire dans ce petit appartement, et elle révasse trop. Et puis elle était si jolie, si brillante, et elle souffre de vieillir. Oh! vous avez été aussi odieux que possible... je ne suis pas du tout fiére de vous... ni de Paul, faisant étalage de ses honteuses aventures.
I] s’entéta dans un silence boudeur : tout du long du chemin jusque chez eux, il garda sa mauvaise humeur, son air de dignité outragée. A la porte il la quitta, hautain, content de soi, et traversa la pelouse a grands pas.
I] eut une révélation dans un éclair: « Diable, je me demande si elle a raison... en partie au moins? » Le surmenage avait da mettre sa sensibilité a vif: ce fut un des rares moments de sa vie ot il mit en doute sa constante supériorité. Il s’apergut que la nuit d’été sentait ’herbe mouillée. Enfin: « Oh! tant pis, ca y est! Nous allons faire notre petite fugue. Et puis, pour Paul, je ferais n’importe quoi. »
[ls achetaient leur attirail pour le Maine chez Ijams fréres, magasin de fournitures pour le sport, avec l’aide de Willis Ijams,
leur camarade du club des Boosters. Babbitt, complétement fou, dansait et sonnait de la trompette. I] murmurait 4 Paul:
— Dis donc, c’est déja pas mal, hein? d’acheter notre matériel, hein? Et ce bon vieux Willis Ijams qui descend pour s’occuper de nous lui-méme! Hein! si ces gens qui sont en train de se procurer leur équipement pour les Lacs du Nord savaient que nous allons tout simplement dans le Maine, ils en feraient une maladie, tu ne crois pas?... Voyons, frére Ijams... Willis, je veux dire, vous en avez une veine! Nous sommes deux bonnes poires! Laissez-moi faire: je vais acheter toute la boutique.
I] jetait des regards de convoitise sur les cannes 4 péche et les magnifiques bottes de caoutchouc montant jusqu’aux hanches, sur les tentes, a fenétres garnies de celluloid, sur les chaises pliantes et les glaciéres. Il voulait tout de bon emporter de tout cela. C’était Paul, qui avait toujours été vaguement son protégé, qui devait calmer ses désirs fous.
Mais Paul lui-méme s’enthousiasma quand Willis Ijams, marchand qui ne manquait ni de poésie ni de diplomatie, discuta mouches:
— Vous savez naturellement, mes amis, dit-il, que la grande lutte est entre les mouches séches et les mouches humides. Pour ma part, je suis pour les séches. C’est plus sportif.
— Evidemment, beaucoup plus sportif, tonna Babbitt, qui n’entendait pas grand-chose aux mouches, séches ou humides.
— Maintenant, si vous m’en croyez, Georgie, vous prendrez surtout de ces « crépuscules pales », « joncs argentés » et « fourmis rouges ». Oh! mon cher, ¢a c’est une mouche, cette fourmi rouge!
— Je vous crois, voila ce que c’est, une mouche! dit joyeusement Babbitt.
— Qui, monsieur, cette fourmi rouge, dit Ijams, est une vraie, une brave et loyale mouche.
— Oh! je me doute qu’un M. Truite ne fera pas le malin quand je laisserai tomber sur l’eau une de ces fourmis rouges, affirma Babbitt, tout en faisant de son poignet solide un vigoureux simulacre de lancement de ligne. Eds,
— Oui, et le saumon prisonnier y mordra aussi, dit Ijams, qui n’avait jamais vu de saumon enfermé dans un lac.
— Saumon! Truite! Hein, Paul, vois-tu Poncle George en
pantalon kaki, en train de les sortir de l’eau, un beau matin, sur les sept heures? Voui!
Ils étaient dans le rapide de New York, en route, chose incroyable, pour le Maine, et sans leur famille, chose non moins incroyable. Ils étaient libres, entre hommes, dans le compartiment des fumeurs du Pullman.
Derriére les vitres du wagon s’étendait un rideau de ténébres, pointillé d’or par de rares et mystérieuses lumiéres. Babbitt, dans le balancement et le fracas autoritaire du train, se sentait nettement emporté, emporté. I] se pencha vers Paul et lui murmura:
— C’est rudement bon de filer, hein?
La petite piéce, aux murs d’acier de ton ocre, était surtout pleine de la sorte de gens qu'il classait dans la catégorie des « meilleurs types qu’on puisse rencontrer », des «vrais bons garcons ». Ils étaient quatre sur la longue banquette : un gros homme 4 large face, a l’air malin, un autre a la figure en lame de couteau, avec un chapeau de velours vert, un tout, tout jeune homme, qui fumait dans un porte-cigarette en imitation d’ambre, et Babbitt. En face d’eux, dans deux fauteuils en cuir mobiles, étaient Paul et un personnage démodé, mince, a l’expression rusée, la bouche encadrée de rides. Ils lisaient tous des journaux ou des feuilles de publicité, et attendaient les plaisirs de la conversation. Ce fut le tout jeune homme, a son premier voyage en Pullman, qui ouvrit le feu.
— Bon Dieu, dit-il d’un air fier, j’en ai fait une bombe a Zénith. Quand on connait le truc, il y a moyen de faire la nouba tout autant qu’a New York.
— Peuh! je parie que vous avez fait une noce a tout casser. Jai bien vu que vous étiez un fameux fétard, quand vous étes monté dans le train, dit le gros homme, en pouffant de rire.
Les autres, enchantés, posérent leurs journaux.
— Eh bien, g¢’a n’a pas mal marché. Je crois que j’ai vu dans |’ Arbor des choses que vous n’avez jamais vues.
— Oh! jen suis persuadé. Je parie que vous avez vidé la coupe des plaisirs comme un vrai petit luron!
La-dessus, le jouvenceau ayant servi a les mettre en rapport, ils le laisserent tomber et se lancérent dans une véritable conversation. Seul, Paul, assis a l’écart et lisant le feuilleton d’un journal,
n’y prit pas part, et tous les autres, sauf Babbitt, le considérérent comme un snob, un original, dénué d’intelligence.
Ce qu’a dit chacun d’eux, on n’a jamais pu le déterminer, et peu importe, puisqu’ils avaient tous les mémes idées et les exprimaient avec la méme assurance massive et hardie. Si ce n’était pas Babbitt qui pronongait une certaine sentence, du moins applaudissait-il avec enthousiasme le magistrat qui la formulait.
— A propos, déclarait le premier, on vend décidément de quoi boire a Zénith, et partout d’ailleurs, j’imagine. Je ne sais pas ce que vous pensez de la prohibition, moi ce qui me frappe, c’est que c’est un grand bienfait pour le pauvre bougre qui n’a aucune volonté, mais pour des gens comme nous, c’est une atteinte a la liberté individuelle.
— Trés juste, affirmait le second: le Congrés n’a pas le droit d’empiéter sur la liberté de chacun.
Un voyageur entra, venant d’un autre compartiment, mais, comme tous les siéges étaient occupés, il resta debout le temps de fumer sa cigarette. C’était un intrus: il n’appartenait pas aux vieilles familles du compartiment des fumeurs. On le regarda froidement, et, aprés un effort pour paraitre a son aise en examinant son menton dans la glace, il y renonga et sortit sans avoir ouvert la bouche.
— Je viens de faire un tour dans le Sud, dit un des membres du « comité ». Les affaires n’y sont pas trés bonnes.
— Ah! vraiment? Pas trés bonnes, hein?
— Non, elles m’ont paru étre au-dessous de la normale.
— Au-dessous de la normale, hein?
— Oui, je ne peux pas dire autrement.
Tout le comité hocha gravement la téte et conclut:
— Qui, en somme, ils n’ont pas de quoi faire les malins.
— D/ailleurs, les affaires ne sont pas ce qu’elles devraient étre dans l’Ouest non plus, pas a beaucoup prés.
— C’est un fait, et les hétels s’en apercoivent certainement. Et ¢a, c’est une bonne chose: ces hétels qui faisaient payer cinq dollars par jour... oui, et méme six ou sept, pour une mauvaise chambre, seront trop heureux d’en trouver quatre, et de vous assurer peut-étre un peu de service. ; Latin’
— C’est un fait. A propos d’hétels, l’autre jour, je suis des-
cendu pour la premiére fois au Saint-Francis, 4 San Francisco: c’est certainement une maison de premier ordre.
— Vous avez raison, camarade. Le Saint-Francis est un établissement épatant, tout a fait A. I.1.
— C’est un fait. Je suis d’accord avec vous : une maison de premier rang.
— Mais, dites-moi, quelqu’un de vous a-t-il jamais été au Rippleton, 4 Chicago? Je ne veux pas débiner, et je comprends qu’on surfasse les prix chaque fois qu’on peut, mais, parole, de toutes les sales boites qui se donnent pour des hétels de premiére classe, c’est ce qu’il y a de pire. Mais je les auraz, ces gaillards-la, un de ces jours, et je le leur ai dit. Vous savez comme je suis, — ou vous ne le savez peut-étre pas, — mais je suis habitué au plus grand confort, et je consens parfaitement a payer un prix raisonnable. J’arrivais 4 Chicago un peu tard l’autre nuit, et le Rippleton est tout prés de la gare, je n’y avais jamais été, mais je dis 4 un chauffeur de taxi — je suis d’avis de toujours prendre un taxi quand on arrive tard : ca coiite peut-étre un peu plus cher, mais, parbleu, ca en vaut la peine, quand vous avez a vous lever de bonne heure, le lendemain matin, pour aller vendre votre camelote, — je lui dis donc: « Conduisez-moi au Rippleton. »
« Bon, nous y arrivons. Je m’améne au bureau et je dis a Pemployé : « Dites-moi, mon garcon, avez-vous une bonne chambre avec bain pour le cousin Bill?» Ah! mes amis! on aurait cru que je lui avais vendu de la saleté ou que je lui demandais de travailler le jour du Yom Kippur. I] me regarde avec des yeux ronds et jappe: « Je ne sais pas, l’ami, je vais voir », et il disparait derriére le tableau ot ils ont la liste des chambres. I] a da, j’imagine, téléphoner a l’Association de Crédit ou a la Ligue de Sécurité américaine, pour savoir si on pouvait me recevoir — en tout cas il en aurait eu le temps — ou peut-étre s’est-il simplement endormi. Enfin, il reparait, me considére comme si ¢a lui faisait mal, et lache : « Je crois que je peux vous donner une chambre avec salle de bains. — Trés gentil a vous, désolé de vous déranger:
1. Initiales qui désignent sur les répertoires de navigation les vaisseaux de premiére classe.
et combien ¢a me coitera-t-il? lui dis-je, la bouche en coeur. — Vous paierez ¢a sept dollars par jour, l’ami », me répond-il.
« Ma foi, il était tard, et puis ca passait dans mes frais de voyage. Bon Dieu, si j’avais di payer de ma poche, au lieu de la maison, j’aurais battu les rues toute la nuit, vous pouvez m’en croire, avant de laisser une taverne quelconque m’estamper de sept bons gros dollars tout ronds! Donc j’accepte. Alors l’employé réveille un charmant gargon — un jeune enfant qui n’avait pas plus de soixante-dix-neuf ans — il avait combattu a la bataille de Gettysburg et ne savait pas qu’elle était finie, et il m’a pris, jimagine, pour un des Confédérés, 4 la fagon dont il me regardait — et donc ce Rip van Winkle me conduisit 4 quelque chose — jai découvert plus tard qu’ils appelaient ¢a une chambre, mais jai cru d’abord qu’il y avait erreur — j’ai pensé qu’ils me mettaient dans le tronc de l’Armée du Salut! A sept dollars par jour, Dieu de Dieu!
— Qui, j’ai entendu dire que le Rippleton était assez vieillot. Quand je vais a Chicago, je descends toujours au Blackstone ou au La Salle... maisons de premier ordre.
— Dites-moi, quelqu’un de vous est-il jamais allé au Birchdale, a4 Terre Haute? Comment est-ce ?
— Oh! le Birchdale, hdétel de premieére classe.
(Un quart d’heure de délibération sur létat des hdtels a South Bend, Flint, Dayton, Tulsa, Wichita, Fort Worth, Winona, Erie, Fargo et Moose Jaw.)
— A propos de prix, dit ’homme au chapeau de velours, en maniant la dent d’élan accrochée a sa lourde chaine de montre, je voudrais savoir ot ils se procurent ces tissus pour vétements qu’ils ont maintenant. Regardez ce costume que j’ai sur moi — et il pingait la jambe de son pantalon —. Il y a quatre ans, je l’ai payé quarante-deux dollars cinquante, et c’était bien ce que ¢a valait. Eh bien, l’autre jour, en rentrant chez moi, je vais dans un magasin et demande a voir un complet, et le commis me présente un laissé pour compte que, ma parole, je n’aurais pas voulu mettre sur le dos d’un domestique. Par pure curiosité je lui demande : « Combien ce rossignol ? — Rossignol, dit-il, qu’est-ce que vous entendez par 1a? C’est de la belle marchandise, pure laine... » Tu parles! C’était de la bonne laine végétale, oui, provenance directe de la
plantation! — « Pure laine, répéte-t-il, et on nous paie ¢a soixantesept quatre-vingt-dix. — Ah! oui, vraiment, oul... mais pas moi », dis-je, et je sors tout droit. Pensez-vous! J’ai dit 4 ma femme: « Eh bien, tant que vous aurez la force de mettre encore quelques piéces au pantalon de papa, nous nous passerons d’acheter des vétements. »
— Trés juste, camarade. Ainsi voila les cols, par exemple...
— Hein! attendez! protesta le gros homme. Qu’est-ce qu’ils ont, les cols? J’en vends, moi. Vous rendez-vous compte que le prix de la main-d’ceuvre pour les cols est de deux cent sept pour cent au-dessus...
Ils reconnurent que, si leur vieil ami le gros homme vendait des cols, le prix de cet article était exactement ce qu’il devait étre, mais tous les autres vétements étaient d’un prix effroyablement exagéré. Maintenant ils s’admiraient et s’aimaient mutuellement. Ils examinérent a fond la science des affaires, et furent d’avis que le but 4 atteindre, quand on fabrique une charrue ou une brique, est de la vendre. Pour eux, le héros de roman n’était plus le chevalier, le poéte errant, le cow-boy, Paviateur, ni le jeune et vaillant procureur, mais le grand commergant, qui, sur son bureau, recouvert d’une glace, avait |’Analyse des Problémes du négoce, dont le titre de noblesse était « Bon homme d’affaires », et qui, en compagnie de ses jeunes samourais, se consacrait a la tache mondiale de vendre, non pas de vendre un article spécial a quelqu’un en particulier, mais purement de vendre.
A les entendre « parler boutique », Paul Riesling se rapprocha d’eux. Ce n’était pas uniquement un violoniste et un mari intéressant par ses malheurs, c’était aussi un habile vendeur de toitures goudronnées. I] écouta les apergus du gros homme sur la « valeur des orgues mécaniques et des prospectus comme méthode pour racoler des clients sur la voie publique », et il présenta luiméme une ou deux idées excellentes au sujet de l’emploi des timbres de deux cents sur les circulaires. Mais alors il viola la loi sacro-sainte du clan des Bons Garcons : il devint poseur.
[ls arrivaient 4 une ville. Dans un faubourg, ils passaient devant une aciérie tout embrasée de flammes écarlates et orangées, qui léchaient les cheminées cadavériques, les murs revétus de fer et les sinistres transformateurs Bessemer.
— Mon Dieu, dit Paul, regardez ¢a : c’est magnifique.
— Je vous crois, que c’est magnifique, lami. C’est la fabrique d’acier Shelling-Horton, et on m’a dit que le vieux John Shelling, en faisant des munitions pendant la guerre, s’est fait trois bons millions de dollars.
L’homme au chapeau de velours pronongait ces mots avec respect.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire, répliqua Paul, je remarquais de quelle fagon merveilleuse la lumiére fait surgir des ténébres cette cour pittoresque, toute jonchée de débris.
On le regarda avec stupeur, et Babbitt lanca:
— Ce Paul a certainement l’ceil pour les endroits pittoresques, les coins originaux et toutes ces histoires-la. I] aurait fait un €crivain, ou quelque chose dans ce genre-la, s’il ne s’était pas mis dans les toitures.
Paul eut l’air ennuyé. (Babbitt se demandait parfois si Paul goutait beaucoup sa maniére de le faire valoir.) L’>homme au chapeau de velours grogna:
— Pour ma part, je trouve que l’usine de Shelling-Horton est trés sale et mal tenue: c’est un affreux désordre. Mais s’il vous plait d’appeler ¢a pittoresque, aucune loi ne l’interdit, j’imagine.
Paul se replongea, d’un air boudeur, dans son journal, et la conversation tomba tout naturellement sur les trains.
— A quelle heure arrivons-nous 4 Pittsburg? demanda Babbitt.
— A Pittsburg? Je crois que c’est a... non, c’était Phoraire de l’an dernier... Attendez un instant... voyons... j’ai justement la un indicateur.
— Je me demande si nous sommes a lheure?
— Qui, nous devons stirement y étre a peu prés.
— Non, nous n’y sommes pas; nous avions sept minutes de retard a la derniére station.
— Vraiment? Exactement? Eh bien, ma foi, je croyais que nous étions a l’heure.
— Non, nous avons sept minutes de retard environ.
— Eh oui, c’est vrai... sept minutes de retard.
Le garcon entra — un négre en veste blanche a boutons de
cuivre.
— Combien de retard, George? grommela le gros homme.
— Ma foi, je ne sais pas, monsieur. Je crois que nous sommes a peu prés a l’heure, dit-il, tout en pliant les serviettes et en les accrochant lestement aux patéres au-dessus des cuvettes.
Le comité le considérait, l’air sombre, et dés qu’il fut parti, ils gémirent:
— Je ne sais pas ce qu’ont maintenant ces négres : on n’obtient jamais qu’ils vous répondent poliment.
— C’est un fait. Ils se mettent 4 n’avoir plus le moindre respect pour nous. Le noir d’autrefois était un bon vieux type, il savait se tenir 4 sa place, mais ces jeunes seigneurs-la ne veulent pas étre garcons de restaurant ou éplucheurs de coton... oh non, il faut qu’ils soient avocats, professeurs, ou Dieu sait quoi! Je vous Passure, ga devient un probléme sérieux. Nous devrions nous entendre pour remettre les noirs, oui, a leur place, et les jaunes aussi. D’ailleurs, je n’ai pas Pombre d’un préjugé de race. Je suis le premier 4 me réjouir quand je vois réussir un négre, pourvu qu’il se tienne a son rang et n’essaie pas d’usurper l’autorité légitime et les capacités en affaires du blanc.
— Voila Pidée juste! Une autre chose a faire, dit Phomme au chapeau de velours, qui s’appelait Koplinsky, c’est de fermer le pays a tous ces maudits étrangers. Grace au ciel, nous limitons limmigration. I] faut apprendre a ces Dagos! et a ces Huns que c’est ici un pays d’hommes blancs et qu’on n’y a pas besoin d’eux. Quand nous aurons assimilé les étrangers que nous avons ici actuellement, que nous leur aurons appris les principes de l’américanisme et que nous aurons fait d’eux des gens supportables, alors peut-étre en laisserons-nous entrer encore quelques-uns.
— Parbleu oui, c’est un fait! déclarérent-ils, et ils abordérent des sujets moins graves.
Ils passérent rapidement en revue les prix des automobiles, le coit des pneumatiques au mille, les stocks d’essence, la péche, et les prévisions de la récolte en blé dans le Dakota.
Mais le gros homme supportait avec impatience cette perte de temps. C’était un vétéran du voyage, aftranchi de toute il-
1. Terme d’argot qui désigne aux Etats-Unis tous les étrangers d’origine espagnole portugaise ou italienne.
= ile Mai he
lusion. I] avait déja affirmé qu’il était un « vieux de la vieille ». Il se pencha en avant, rassembla leur attention par son expression malicieuse, et murmura:
— Oh! les amis, assez de cérémonies, que diable! venons-en aux histoires.
La gaieté et l’intimité devinrent trés grandes.
Paul et le jouvenceau disparurent. Les autres s’étalérent sur la longue banquette, déboutonnérent leur gilet, posérent leurs pieds sur les chaises, rapprochérent d’eux les crachoirs de cuivre, et déroulérent le store vert de la fenétre, pour s’abriter contre Pimpression désagréable de la nuit. Aprés chaque éclat de rire, ils criaient:
— Dites, connaissez-vous celle du...
Babbitt était exubérant, il se sentait un homme.
Quand le train s’arréta quelque temps 4 une importante station, les quatre hommes firent les cent pas sur le quai, sous la vaste toiture enfumée, qui ressemblait a un ciel d’orage, sous les passerelles, au milieu de paniers de canards et de quartiers de boeuf, dans le mystére d’une ville inconnue. Ils marchaient de front, comme de vieux amis, trés satisfaits. Quand retentit le « En voiture! » prolongé — comme un appel dans la montagne, au crépuscule — ils remontérent dans leur fumoir, et jusqu’a deux heures du matin continuérent a débiter des histoires comiques, pleurant de rire et les yeux piqués par la fumée des cigares. En se séparant, ils se serrérent la main, avec des: « Ga été une merveilleuse séance. Désolé que ce soit si vite fini. Ravi de vous avoir rencontré. »
Babbitt, étendu sans dormir dans sa chaude couchette close du Pullman, était secoué par le souvenir du Limerick(1) cité par le gros homme, sur la dame qui révait de plaisirs défendus. I] releva le store; un bras passé entre sa téte et le mince oreiller, il regardait défiler les silhouettes des arbres et les réverbéres des villages, semblables 4 des points d’exclamation. I] était parfaitement heureux.
1. Petite piéce plaisante de cing vers, dont 1, 2 et 5 riment, ainsi que g et 4.