CHAPITRE IX
Bites aimait bien ses amis, il était ravi de importance que lui conférait son réle de maitre de maison, de crier: « Bien sar que vous allez reprendre du poulet, voyons! » et il godtait fort le génie de T. Cholmondeley Frink, mais les cocktails avaient cessé d’agir sur lui, et plus il mangeait, moins il avait d’entrain. Et puis l’atmosphére cordiale du diner fut gatée par les pointes que se lancgaient les Swanson.
A Hauteurs Fleuries et dans les autres quartiers riches de Zénith, et surtout parmi les « jeunes mariées », beaucoup de femmes n’avaient rien a faire. Elles n’avaient guére de domestiques, sans doute, mais grace aux fourneaux a gaz, aux grilloirs électriques, aux machines a laver la vaisselle, aux aspirateurs, aux cuisines revétues de faience, leurs maisons étaient faciles a tenir, et une bonne partie de leur nourriture venait de chez le patissier ou le confiseur. Elles n’avaient qu’un ou deux enfants, ou pas du tout. Maleré le mythe que la Grande Guerre avait rendu le travail respectable pour tous, leurs maris trouvaient mauvais « qu’elles perdissent leur temps et prissent un tas d’idées folles » en s’occupant pour rien d’ceuvres sociales et, encore plus, qu’en gagnant de l’argent elles fissent croire qu’elles n’étaient pas suffisamment entretenues. Elles travaillaient peut-étre deux heures par jour, et le reste du temps
mangeaient des bonbons, allaient au cinéma ou couraient les magasins, se réunissaient pour bavarder ou jouer aux cartes, lisaient des magazines, songeaient timidement a des amants qui ne se montraient jamais et vivaient dans une agitation incessante 4 laquelle elles cherchaient un apaisement en asticotant leurs maris — qui le leur rendaient.
Les Swanson étaient le parfait modéle d’un de ces ménages en bisbille perpétuelle.
Pendant tout le diner, Eddie Swanson avait critiqué la robe de sa femme, qu’il trouvait trop courte, trop décolletée, d’une transparence indécente, et beaucoup trop chére. Il prenait Babbitt a témoin:
— Sérieusement, George, qu’est-ce que vous pensez de ce bout de chiffon que porte Louetta? Vous ne trouvez pas que ¢a passe les bornes ?
— Quelle mouche vous pique, Eddie? C’est ce que j’appelle une petite robe trés chic.
— Mais oui, monsieur Swanson, protesta madame Babbitt. Elle est ravissante.
— La, vous voyez, mon cher, riposta Louetta, furieuse. Vous vous y connaissez si bien en toilettes de femmes!
Les invités, eux, sans rien dire, lorgnaient ses épaules.
— (a va bien, dit Swanson, je m’y connais assez pour savoir que c’est de l’argent perdu, et je suis las de voir que vous ne portez pas les robes dont vous avez une armoire pleine. Je vous ai déja dit mon opinion la-dessus et vous savez fort bien que vous n’en avez tenu aucun compte. C’est la croix et la banniére pour obtenir quelque chose de vous...
Cela continua longtemps sur ce ton, et tout le monde écoutait, sauf Babbitt. Tout ce qui l’entourait se perdait dans un brouillard, excepté son estomac qui se faisait cruellement sentir. « J’ai trop mangé, je n’aurais pas di reprendre de cette machine-la », grognait-il, tout en continuant 4 engloutir une tranche gélatineuse de glace avec des gaufrettes 4 la noix de coco, aussi écceurantes que de la mousse de savon. I] se sentait bourré a éclater, sa gorge le briilait, son cerveau se liquéfiait, et ce n’est qu’a grand-peine qu’il continuait a sourire et a parler fort, comme il convenait 4 un maitre de maison des Hauteurs Fleuries.
Sans la présence de ses invités, il se serait enfui, il aurait été marcher pour activer la digestion, mais dans la brume qui emplissait la piéce, ils n’en finissaient pas de parler, de parler, pendant qu'il était au supplice. « Sacré imbécile d’avoir tant mangé... Pas une bouchée de plus! » et il s’apercevait qu’il buvait encore inconsciemment la glace fondue dans son assiette. Ses amis ne lui en imposaient plus: il ne fut pas transporté d’admiration en entendant Howard Littlefield tirer du fond de son savoir ce renseignement que le symbole chimique du caoutchouc est C?°H?® qui se transforme en « isoprene » ou 2C®Hg. Brusquement, Babbitt non seulement s’ennuya, mais en eut conscience. Ce fut une volupté de sortir de table, de se lever de sa chaise pour aller s’étendre sur un divan dans le living-room.
Les autres, 4 en juger par leurs propos 4 batons rompus, sans conviction, leur air d’étouffer lentement, semblaient souffrir autant que lui du fardeau de la vie mondaine et de l’excés de la bonne chére. Tous acceptérent avec soulagement la proposition de faire un bridge.
Babbitt se remettait, les sensations de brilure s’atténuaient: il gagna au bridge. I] redevint capable de supporter la cordialité inexorable de Vergil Gunch. Mais il se représentait ce que serait la flanerie avec Paul Riesling, au bord du lac, dans le Maine. C’était aussi accablant, aussi pénible pour l’imagination que le mal du pays. Il n’avait jamais été dans le Maine et pourtant il voyait les montagnes voilées de brume, le lac paisible au crépuscule. « Ce Paul, a lui tout seul, vaut tous ces poseurs sans cervelle », grommelait-il en dedans, puis : « Je voudrais bien me débarrasser de... de tout ».
Méme Louetta Swanson ne lui disait rien.
Elle était jolie et souple. Babbitt n’était pas connaisseur en femmes, sauf en ce qui concernait leur got en matiére de maisons meublées a louer. I] les divisait en « vraies femmes du monde », en « ouvriéres », en « vieux machins» et en « poules ». Leur charme le laissait réveur, mais il était d’avis que toutes — sauf celles de sa famille — étaient « étranges » et « mystérieuses ». Pourtant son instinct l’avait averti que Louetta Swanson était accessible. Ses yeux, ses lévres étaient humides. Dans son visage triangulaire, au front large et au menton pointu, la bouche était
mince, mais énergique et avide, et entre ses sourcils se creusaient deux plis qui révélaient la passion. Elle avait la trentaine peutétre, ou un peu moins. On n’avait jamais rien dit sur elle, mais tous les hommes en Jui parlant prenaient naturellement et immédiatement le ton du flirt, et les femmes l’observaient sans rien dire.
Entre les parties de cartes, Babbitt, assis sur le divan, lui parlait avec la galanterie obligatoire, cette galanterie bruyante des Hauteurs Fleuries qui n’est pas le flirt, qui le fuit plut6t avec épouvante.
— Vous avez l’air, ce soir, d’une fontaine 4 soda neuve, Louetta.
— Vraiment?
— Ce vieil Eddie n’était pas a la bonne.
— Non. J’en ai par-dessus la téte.
— Eh bien, quand vous en aurez vraiment assez, vous pourrez vous sauver avec l’oncle George.
— Si je m’évadais... oh! alors...
— Vous a-t-on jamais dit que vous avez des mains ravissantes?
Elle les regarda et tira dessus la dentelle de ses manches, mais ne fit pas autrement attention a lui. Elle était perdue dans de muettes réveries.
Babbitt était trop langoureux ce soir-la pour continuer a jouer son réle de séducteur — strictement respectueux de la morale. I] retourna vers les tables de bridge. I] ne fut pas trés tenté quand madame Frink, une petite femme agitée, proposa de faire « un peu de spiritisme et de tables tournantes... Vous savez, Chum sait évoquer les esprits... sincérement, il m’en fait peur ».
Les femmes, dans cette réunion, étaient restées toute la soirée au second plan, mais alors, en tant que sexe adonné aux choses de l’esprit pendant que les hommes sont enfoncés dans la matiére, elles prirent l’initiative et criérent: « Oh! oui, essayons! » Dans la demi-obscurité que l’on avait faite, les hommes se montraient graves ou plaisantaient, mais les épouses frémissaient, ravies, en s’asseyant autour de la table. Elles riaient : « Maintenant, soyez sages, ou je vous dénonce », disaient-elles, quand on leur prenait la main pour faire la chaine.
Babbitt tressaillit et reprit un peu goat a la vie quand la main de Louetta se referma, calme et ferme, sur la sienne.
Tous se penchaient, attentifs. Ils frissonnérent quand quelqu’un respira profondément. Dans la vague lueur qui venait du vestibule, ils avaient l’air irréels, ils se sentaient désincarnés. Madame Gunch poussa un petit cri, et ils tressautérent avec des plaisanteries forcées, mais sur un sifflement de Frink ils retombérent dans une attente anxieuse. Soudain, chose a ne pas croire, ils entendirent un coup. Ils regardérent les mains de Frink, a demi visibles, et les apergurent immobiles. Ils s’agitérent, tout en prétendant ne pas étre émus.
Frink demanda gravement:
— Y a-t-il quelqu’un la? — Un coup. — « Un coup signifiera-t-il oui? » — Un coup. — « Et ce sera deux pour non? » — Un coup. — Maintenant, mesdames et messieurs, faut-il demander a notre guide de nous mettre en communication avec un grand esprit du passé? murmura Frink.
— Oh! parlons a Dante! s’écria madame Orville Jones, nous l’avons étudié a notre cercle de lecture. Vous savez qui c’était, Orvy?
— Bien sir que je le sais: un poéte italien. Ou croyez-vous que j’ai été élevé? riposta son mari offensé.
— Evidemment, dit Babbitt, c’est celui qui guide les touristes Cook dans les Enfers. Je n’ai jamais mis le nez dans ses poémes, mais on nous a parlé de lui a l'U.
— Suivez monsieur Dannnte! entonna Eddie Swanson.
— Vous devriez lobtenir aisément, monsieur Frink, dit Louetta Swanson, puisque vous étes confréres en poésie.
— Confréres ? Ow avez-vous pris ¢a? protesta Vergil Gunch. Je veux bien croire que Dante a été trés brillant pour un homme du vieux temps — non que je l’aie lu, bien entendu — mais, pour en venir aux faits précis, ilne tiendrait pas le coup une minute s’il fallait qu’il se mette a la littérature pratique et qu’il compose chaque jour, comme Chum, un poéme pour le syndicat des journaux.
— Parfaitement, appuya Eddie Swanson, ces vieux bonzes pouvaient prendre leur temps. Par Judas, moi aussi je pourrais faire des vers si j’avais un an devant moi et s’il s’agissait d’écrire sur de vieilles histoires, comme !’a fait Dante.
— Silence, maintenant, demanda Frink, je vais l’appeler... O yeux rieurs, émergez des abimes et amenez-nous ici l’esprit de Dante, que nous, mortels, puissions écouter ses paroles de sagesse.
— Vous avez oublié de leur donner l’adresse : 1658, avenue Brimstone, Hauteurs de feu, aux Enfers! » ricana Gunch, mais les autres sentirent que c’était irrespectueux. Et en outre « c’était probablement Chum qui tapait les coups, mais pourtant, s'il y avait par hasard quelque chose la-dedans, ce serait amusant de parler 4 un vieux bonhomme de l’ancien temps... »
Un coup. L’esprit de Dante était dans le salon de George F. Babbitt.
I] était, semblait-il, tout prét 4 répondre a leurs questions, et « enchanté de les rencontrer ce soir ».
Frink épelait les réponses en énumérant les lettres de l’alphabet, jusqu’éa ce que lesprit-médium frappat a celle qui convenait.
Littlefield demanda, sur un ton docte:
— Vous plaisez-vous au Paradis, messire?
— Nous sommes trés heureux dans les sphéres supérieures, signor. Enchanté de voir que vous étudiez cette grande vérité du Spiritisme.
Telle fut la réponse de Dante.
Tout le cercle se remua avec craquements anxieux de corsets et de plastrons de chemises : « Tout de méme si... s'il y avait quelque chose de vrai?... »
Babbitt avait une préoccupation d’un autre genre. « Si Chum Frink était vraiment un médium! Pour un écrivain, il avait toujours paru étre un type trés convenable: il faisait partie de église presbytérienne de Chatam Road, fréquentait les déjeuners des Boosters, aimait les cigares, l’auto et les histoires lestes. Mais si, secrétement... aprés tout on ne peut jamais dire avec ces sacrés intellectuels... et étre franchement un spirite, ce serait presque aussi grave que d’étre socialiste!
Personne ne pouvait étre sérieux longtemps en compagnie de Vergil Gunch.
— Demandez a Dante comment s’entendent Jack Shakespeare et ce vieux Virgile — le type qu’on a nommé d’aprés moi — et s’ils n’aimeraient pas faire du cinéma, langa-t-il, et
immédiatement ce fut une gaieté générale. Madame Jones gloussait et Eddie Swanson demandait si Dante n’attrapait pas froid, la téte couverte de ses seuls lauriers.
Dante, enchanté, répondit trés poliment.
Mais Babbitt — sa maudite humeur chagrine le tourmentait encore — se mit a méditer lourdement dans l’obscurité. « Je ne trouve pas... nous sommes tous si stupides et nous nous croyons trés malins. I] y aurait... un homme comme Dante!... Je voudrais avoir lu certaines de ses ceuvres... je ne le ferai sans doute pas maintenant. »
I] avait, sans s’expliquer pourquoi, l’impression d’une montagne de scories sur laquelle se détachait, en silhouette sur des nuages menagants, une figure grave et solitaire. I] était consterné de se sentir un mépris soudain pour ses amis les plus srs. I] serra la main de Louetta et trouva du réconfort dans cette chaleur humaine. Puis ressaisi par Vhabitude, ce vétéran, il se secoua : « Que diable ai-je donc, ce soir? »
I] caressa la main de Louetta pour indiquer qu’il n’avait eu aucune intention déplacée en la serrant, et demanda a Frink:
— Dites donc, tachez d’obtenir de Dante qu’il nous récite un peu de ses poésies. Parlez-lui, dites-lui: « Buena giorna, Senor, comment ¢a va, wie geht’s? Un petit poéme, Senor ? »
On redonna la lumiére : les femmes étaient assises sur le bord de leur siége, dans cette attitude hésitante et résolue par laquelle une femme indique qu’aussit6t que celui qui parle aura fini, elle va proposer 4 son mari: « Je crois, mon chéri, qu’il serait peut-étre temps de prendre congé. »
Pour une fois, Babbitt ne s’épuisa pas en violents efforts pour retenir ses invités. I] avait le désir de réfléchir a quelque chose... Mais leurs recherches psychiques les avaient remis en train... (« Pourquoi ne rentraient-ils pas chez eux, bon sang, pourquoi? ») Si frappé qu’il fat par la profondeur de l’affirmation, il n’éprouva qu’un demi-enthousiasme quand Howard Littlefield proféra: « Les Etats-Unis sont la seule nation ot le gouvernement est un Idéal Moral et pas uniquement une organisation sociale ». (« C’est vrai, c’est vrai, mais... ils ne retourneront donc jamais chez eux? ») Il était ravi d’ordinaire d’avoir des vues sur « l’intérieur » du monde prodigieux de l’automobile, mais, ce soir-la,
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il écouta a peine la révélation d’Eddie Swanson : « Si vous voulez une auto d’une classe supérieure 4 la Javelin, la Zeeco est une fameuse acquisition. Il y a deux semaines environ — et remarquezle bien, c’était une épreuve sincére, loyale — on a pris une Zeeco, une voiture de tourisme en série, et on a grimpé avec au sommet du Tonawanda, et quelqu’un m’a dit... (« La Zeeco, une bonne bagnole, mais... est-ce qu’ils ont l’intention de passer la nuit ici? »)
Ils s’en allaient tout de bon avec un brouhaha de « Nous avons passé une soirée délicieuse ».
Babbitt était celui qui montrait l’amitié la plus agressive; pourtant, au milieu de ses démonstrations empressées, il se disait: « J’en suis venu 4 bout, mais, un bon moment, j’ai cru que je n’y tiendrais pas. » Et il se préparait 4 godter le plaisir le plus délicat du maitre de maison : se moquer de ses invités dans la détente de minuit. Quand la porte fut fermée, il bailla voluptueusement, bombant la poitrine et effagant les épaules en regardant cyniquement sa femme.
Elle était rayonnante:
— Oh! ¢’a été parfait, n’est-ce pas? Ils se sont amusés tout le temps, vous ne croyez pas?
Il ne put pas donner suite a son projet, tourner ses amis en ridicule : c’eit été railler un enfant bienheureux. I] mentait avec conviction:
— Je crois bien! La plus jolie réunion de cette année, et de beaucoup.
— Et comme le diner était bon! Sincérement, le poulet réti m’a paru délicieux.
— S’il était! Digne d’une reine. Je n’avais rien mangé de pareil depuis une éternité.
— N’est-ce pas que Mathilde lavait merveilleusement réussi? Et la soupe?
— On ne fait pas mieux. Le potage était le meilleur que jaie mangé depuis la naissance d’Hécube.
Mais sa voix défaillait. Ils se tenaient dans le vestibule, sous la lampe électrique, enfermée dans sa boite carrée encadrée de nickel. Elle le regarda.
— Mais... George, vous n’avez pas l’air... il semble que vous n’ayez pas été vraiment content de cette soirée.
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— Mais si, absolument... bien sar que si.
— George, qu’est-ce qu’il y a?
— Oh! je suis un peu fatigué, évidemment. J’ai travaillé assez dur au bureau. J’ai besoin d’aller me reposer un peu.
— Eh bien, mon chéri, nous partirons pour le Maine dans quelques semaines.
— Oui... — Puis il y alla carrément, sans réticence. — Myra, je crois que cela me ferait du bien d’aller la-bas de bonne heure.
— Mais il y a cette personne que vous devez aller voir a New York pour affaire...
— Qui ga? Oh! oui, cet individu... oh! il n’en est plus question. Mais je voudrais arriver tot dans le Maine, faire un peu de péche, prendre une belle truite, ma foi.
Un rire faux, nerveux.
— Eh bien, qu’est-ce qui vous en empéche? Verona et Mathilde peuvent faire marcher la maison a elles deux, et nous, nous pouvons partir n’importe quand, si vous trouvez que ce n’est pas trop de frais.
— Mais c’est que... je me suis senti tout drdle ces temps derniers, j’ai pensé que ce serait peut-étre une bonne chose que je m’en aille un peu tout seul, pour me remettre d’aplomb.
— George! Vous ne voulez pas que je vous accompagne?
Elle prenait la chose trop misérablement au sérieux pour faire du drame, ou s’offenser, pour étre autre chose que triste, sans défense, et rougir comme un coquelicot.
— Mais si, bien entendu. Je voulais simplement dire...
Et se souvenant que Paul Riesling avait prédit cela, il était aussi désespéré qu'elle.
— Je veux dire que c’est parfois une bonne chose pour un vieux ronchonneur comme moi de s’en aller pour purger sa bile. — I] s’efforcga de prendre un ton paternel. — Alors quand vous arriverez dans le Maine avec les gosses, — je pourrais, il me semble, partir juste quelques jours avant vous, — je serai tout disposé a faire la féte, vous comprenez?
Il ’amadouait en l’étourdissant de belles paroles sonores, avec des sourires enjOleurs, comme un prédicateur populaire qui bénit une assemblée le jour de Paques, comme un conférencier
humoristique qui fait bonne mesure d’éloquence, comme tous les hommes qui usent d’artifices.
Elle le contemplait fixement; toute la joie de sa réception s’était évanouie.
— Est-ce que je vous ennuie quand nous allons en vacances ? Je n’ajoute donc rien a votre plaisir ?
Il éclata. Brusquement, il eut une crise terrible, il ne fut plus qu’un enfant gémissant:
— Si, si, si! Bon Dieu, si! Mais vous ne pouvez donc pas comprendre que je suis complétement démoli? Je suis 4 bout! Il faut que je me soigne! Je vous dis qu’il le faut... J’en ai plein le dos de tout et de tout le monde! II faut que je...
C’est elle maintenant qui se faisait raisonnable, protectrice:
— Mais naturellement, vous partirez tout seul... Pourquoi ne pas demander a Paul de vous accompagner, et pécher tous les deux, et passer ensemble un bon moment?
Elle lui caressait lépaule, se dressant pour [l’atteindre, tandis qu’il tremblait de détresse et qu’a cette minute, il n’avait plus seulement pour elle une affection routiniére, mais se raccrochait a l’énergie de sa femme.
Elle cria gaiement:
— Et maintenant grimpez vite vous fourrer au dodo. Nous allons arranger ca. Je fermerai les portes. Allons, filez.
Pendant des minutes, des heures, pendant une morne éternité, il resta étendu sans dormir, frissonnant, épouvanté, comprenant qu'il venait de conquérir sa liberté et se demandant ce qu’il pourrait faire d’un bien si nouveau et si embarrassant.