‹ BabbittChapitre 31 sur 56 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

1b avait beau les voir deux fois par jour, il avait beau connaitre et discuter abondamment les moindres détails de leurs dépenses, Babbitt, pendant des semaines, n’avait pas fait plus attention a ses enfants qu’aux boutons de son veston.

L’admiration de Kenneth Escott pour Verona lui rappela Pexistence de celle-ci.

Elle était devenue secrétaire de M. Gruensberg, de la Société des Cuirs Gruensberg. Elle faisait sa besogne avec la conscience d’un étre qui respecte les détails sans jamais bien les comprendre, mais c’était une de ces personnes qui donnent impression troublante d’étre sur le point d’accomplir un acte désespéré — quitter leur situation ou leur mari — sans jamais le faire. Babbitt avait concgu tant d’espoir sur les ardeurs hésitantes d’Escott qu’il se montra un pére badin. En rentrant de chez les Elans, il jetait un coup d’ceil discret dans le living-room et murmurait : « Notre Kenny est-il venu ce soir? » I] n’ajoutait jamais foi a la protestation de Verona : « Mais Ken et moi sommes simplement bons amis et ne faisons que discuter des idées. Je ne veux pas de ces niaiseries sentimentales qui gateraient tout. »

C’était Ted qui inquiétait le plus son pére.

Assez doué pour le latin et Panglais, mais ayant des notes triomphantes en travail manuel, en basket-ball et pour l’organisation des soirées dansantes, Ted achevait péniblement sa derniére année a |’Ecole supérieure du quartier Est. A la maison une seule chose l’intéressait : étre chargé de découvrir quelque subtile avarie a Pallumage de l’auto. Il répétait 4 son tatillon de pére quil n’avait pas envie d’aller au collége ou a I’ Ecole de droit, et Babbitt n’était pas moins troublé par cette « mollasserie » que par les relations de Ted avec Eunice Littlefield sa voisine.

Bien que fille d’Howard Littlefield, cette machine en fer forgé 4 fabriquer des faits, ce prétre a téte de cheval de la propriété privée, Eunice était un moucheron dans un rai de soleil. Elle entrait chez Babbitt en dansant, se précipitait sur ses genoux pendant qu’il lisait, chiffonnait son journal et lui riait au nez quand il lui expliquait, en termes appropriés, qu’il avait aussi horreur d’un journal froissé que d’un acte de vente annulé. Elle avait dix-sept ans et son ambition était de devenir actrice de cinéma. Elle n’assistait pas seulement a la présentation de tous les « films de beauté », elle lisait aussi les magazines spéciaux, ces extraordinaires symptomes de |’4ge du bluff, — périodiques mensuels ou hebdomadaires, richement illustrés de portraits de jeunes femmes, récemment encore manucures — et manucures peu habiles — qui, si leur moindre mine n’était pas réglée par un régisseur, auraient été incapables de figurer dans la cantate de Paques a l’église méthodiste; journaux qui donnaient le plus sérieusement du monde, en des interviews agrémentées de photographies, de culottes de cheval et de bungalows californiens, les opinions sur la sculpture et sur la politique internationale de jeunes hommes d’une beauté fatale, d’une beauté inquiétante, résumant l’action de films qui ont pour héros de vertueuses prostituées ou des brigands au coeur généreux, et indiquant le moyen de faire en une nuit d’un cireur de bottes un fameux auteur de scénario.

Telles étaient les autorités d’Eunice. Elle pouvait — et elle le faisait fréquemment — dire si c’était en novembre ou en décembre 1905 que Mack Harker, le célébre cow-boy et mauvais sujet de l’écran avait commencé sa carriére comme choriste dans Oh! la vilaine fille. Aux murs de sa chambre, déclarait son pére,

elle n’avait pas accroché moins de vingt et une photographies d’acteurs. Mais les portraits signés des plus gracieux héros de films, elle les portait sur son jeune sein.

Babbitt était effaré par ce culte pour les nouveaux dieux et il soupconnait Eunice de fumer des cigarettes. I] sentait l’odeur fade qui provenait du premier étage et l’entendait ricaner avec Ted. Il ne faisait aucune question. Cette aimable enfant le déconcertait. Des cheveux ondulés affinaient son mince et charmant visage, elle portait des jupes trés courtes, des bas roulés, et, quand elle courait aprés Ted, au-dessus de la soie chatoyante on apercevait des genoux polis dont la vue génait Babbitt, en lui faisant regretter qu’elle dit le trouver vieux. Quelquefois, dans la vie estompée de ses réves, quand la fée-enfant accourait vers lui, elle ressemblait vaguement a Eunice Littlefield.

Ted était fou d’auto comme Eunice de cinéma.

Malgré mille refus moqueurs, il ne cessait de tanner son pére pour qu’il lui donnat une voiture. Si rebelle qu’il fat au lever matinal et a la prosodie latine, il était infatigable quand il s’agissait de tripoter un moteur. Avec trois camarades il acheta un chassis Ford devenu impotent, fabriqua avec du zinc et des planches une prodigieuse carrosserie de course, prit des virages périlleux dans cet appareil, et le revendit avec bénéfice. Babbit lui fit cadeau d’une motocyclette, et tous les samedis aprés-midi, les poches bourrées de sandwiches et d’une fiole de cola-cola, avec Eunice bizarrement perchée sur le porte-paquet, il partait, dans un grand fracas, pour quelque ville voisine.

D’ordinaire Eunice et Ted étaient simplement deux bons camarades, et se disputaient avec une rudesse saine et violente; mais de temps a autre, aprés l’animation d’une danse, ils restaient lun a cété de l’autre, sans rien dire, un peu génés, et Babbitt s’inquiétait. ;

I] était un pére dans la moyenne: affectueux, tyrannique, entété, ignorant et assez réfléchi. Comme la plupart des parents, il aimait jouer 4 ce jeu qui consiste a attendre que la victime soit nettement dans son tort pour alors fondre vertueusement sur elle. I] se justifiait en grognant :

« Ted est gaté par sa mere, il faut bien quelqu’un pour remettre les choses au point, et je suis le rabat-joie tout désigné.

Alors parce que je m’efforce de faire de lui un brave garcon comme il faut, et non pas une cervelle creuse et un pilier de dancing, naturellement tout le monde me traite de vieux grincheux. »

En somme, avec ce don qu’ont toujours les hommes pour atteindre par les pires moyens des résultats €tonnamment supportables, Babbitt aimait son fils et tenait a étre son camarade, il aurait tout sacrifié pour lui... s’il avait été sir d’étre bien compris.

Ted projetait de recevoir chez lui sa bande de la classe des seniors.

Babbitt voulait l’y aider et se montrer plein d’entrain. En rappelant ses souvenirs d’école 4 Catawba, il proposa les jeux les plus amusants : le « Voyage a Boston » et les charades, ot l’on se fait des casques avec des moules 4 gateaux, et les jeux sur les mots, ou chacun est un adjectif ou une qualité. Au plus fort de son enthousiasme, il s’apergut qu’on ne l’écoutait pas: on se bornait a le tolérer. Quant a la réception, c’était aussi fixé et réglé d’avance qu’une sauterie au Club de l'Union. On danserait dans le livingroom, il y aurait un buffet somptueux dans la salle 4 manger, et, dans le vestibule, deux tables de bridge pour ce que Ted appelait « les pauvres gourdes qu’on a peine a faire danser une fois sur deux ».

Tous les petits déjeuners étaient exclusivement consacrés a des conférences sur cette grave affaire. Personne n’écoutait la lecture faite par Babbitt des bulletins de température ou ses commentaires sur les titres a sensation. I] disait, furieux :

— Si je peux me permettre d’interrompre votre conversation particuliére et absorbante... vous entendez ce que je dis?

— Oh! ne faites pas enfant gaté! Nous avons, Ted et moi, autant le droit de parler que vous », langait madame Babbitt.

Le soir de la féte, on Pautorisa a regarder, quand il n’aidait pas Mathilde a servir la glace de chez Vecchia ou des petits fours. I] était profondément troublé. Quand, huit ans plus tét, Verona avait offert a ses camarades une réception de ce genre, les enfants étaient des poupées sans caractére. Maintenant c’étaient des hommes et des femmes du monde, trés dédaigneux; les garcons, en tenue de soirée, se montraient condescendants avec Babbitt, et acceptaient avec hauteur des cigarettes offertes dans des étuis en argent. Babbitt avait entendu raconter des histoires sur ce que

le Club Athleétique appelait « les fagons de faire » dans les réunions de jeunes; des jeunes filles déposant leur corset au vestiaire, flirt hardi, pelotage, développement probable de tout ce qu’on appelle immoralité. Ce soir il croyait 4 ces histoires. Ces enfants lui paraissaient effrontés et indifférents. Les jeunes filles portaient des bandeaux de fausses pierreries. Il s’assura, par une enquéte approfondie et discréte, qu’aucun corset n’avait été déposé au premier étage, mais a coup stir aucun busc n’entravait la souplesse de ces corps ardents. Elles avaient des bas de soie transparents, des souliers cotiteux et compliqués, les lévres peintes et des sourcils dessinés au crayon. Elles dansaient joue contre joue avec leur cavalier, et Babbitt était écoeuré de crainte et d’envie inconsciente.

La pire de toutes était Eunice Littlefield, et Ted le plus déchainé des garcons. Eunice volait, avec une légéreté endiablée, d’un bout de la piéce a l’autre, ses fréles épaules frissonnaient, et ses pieds se mouvaient, adroits comme la navette d’un tisserand. En riant, elle vint chercher Babbitt et l’entraina dans une danse.

Puis il découvrit « l’annexe » de la soirée.

Garcons et filles disparaissaient par moments, et il se souvint de bruits qui couraient, qu’ils buvaient ensemble a des gourdes de poche. II fit sur la pointe des pieds le tour de la maison, et, dans chacune des nombreuses autos qui attendaient dans la rue, il vit briller le feu des cigarettes et entendit des rires. I] eut envie de se montrer, mais, debout dans la neige, jetant des regards sur le coin sombre du batiment, il n’osa pas. I] s’efforca de montrer du tact. Revenu dans le vestibule, il cria aux jeunes gens:

— Dites-moi, si l’un de vous a soif, il y a de la biére au gingembre.

Ils daignérent lui dire merci.

I] alla chercher sa femme dans loffice et éclata :

— Jaurais bonne envie d’aller la-bas et de flanquer a la porte quelques-uns de ces petits polissons. Ils me parlent comme si j’étais le maitre d’hétel. Ga me ferait du bien de...

— Je sais, soupira-t-elle, seulement tout le monde me dit, toutes les méres, que si on les blame, si on se fache parce qu’ils s’en vont boire dans leur auto, ils ne reviennent plus jamais chez vous, et nous ne voudrions pas qu’on tint Ted a l’écart, n’est-ce pas?

Ii déclara qu’il serait enchanté si on mettait Ted a l’index,

et se précipita dans le salon pour se montrer aimable, dans la crainte qu’on n’invitat plus Ted.

Mais il résolut, s’il trouvait les garcons en train de boire, de... « eh bien, de leur passer quelque chose dont ils resteraient babas ». Et, tout en faisant des frais pour de jeunes gaillards aux larges épaules, il les reniflait joyeusement. Deux fois il sentit Podeur du whisky de l’époque de la prohibition, mais enfin, ce n’était que deux fois...

Le docteur Howard Littlefield fit son entrée. I] venait voir, en disposition de surveillance paternelle. Ted et Eunice dansaient ensemble, et leurs deux corps n’en faisaient qu’un. Littlefield respira profondément et appela Eunice. Ils échangérent quelques mots 4 voix basse, et le pére expliqua a Babbitt que la mére d’Eunice, souffrant de la migraine, avait besoin de sa fille. Celle-ci partit en pleurant, et Babbitt les suivit d’un regard furieux :

« La petite coquine! Elle va faire des ennuis a Ted! Et Littlefield, ce gros vaniteux, qui fait comme si c’était Ted qui avait une mauvaise influence! »

Un peu aprés il constata que Vhaleine de Ted sentait le whisky.

Une fois les invités partis, la querelle fut terrible, une vraie scene de famille, dévastant tout comme une avalanche, et sans réticence. Babbitt tonnait, madame Babbitt pleurait, Ted prenait un air de défi, sans grande conviction, et Verona ne savait trop de qui prendre le parti.

Pendant plusieurs mois, il y eut du froid entre les Babbitt et les Littlefield, chaque famille protégeant son agneau contre le louveteau d’a cété. Babbitt et Littlefield s’entretenaient encore, en pompeuses périodes, de moteurs et de questions politiques, mais évitaient soigneusement de faire allusion a leurs familles. Chaque fois qu’Eunice venait chez ses voisins elle expliquait, avec une aimable familiarité, qu’on lui avait défendu de venir, et Babbitt s’efforcait, sans aucun succés, de se montrer paternel avec elle et de lui donner de bons conseils.

— Bon Dieu de bois! gémissait Ted, en train avec Eunice d’avaler du chocolat bouillant, du nougat et un assortiment de noix déguisées dans la Pharmacie royale aux mosaiques éblouissantes, cela me passe que papa ne se décide pas a étre un peu plus allant.

Tous les soirs il reste 14, 4 moitié endormi, et si Rone ou moi nous disons : « Oh! voyons, faisons quelque chose », il ne prend méme pas la peine d’y penser. II se contente de bailler et de dire : « Non, je me trouve trés bien ici. » I] ne sait pas qu’il y a des endroits ot Pon s’amuse. Je suppose qu’il s’absorbe dans ses pensées, comme toi ou moi, mais par Dieu, il est impossible de dire lesquelles. Je ne crois pas qu’en dehors de son bureau, et d’une petite partie de golf le samedi, il se doute qu’il y a quelque chose a faire en ce monde, sauf de rester chez soi, d’y rester tous les soirs, sans avoir envie d’aller nulle part, de faire quoi que ce soit... sauf de penser que nous, les gosses, nous sommes idiots... et de rester la... Seigneur Dieu!

S’il se tourmentait de la mollesse de Ted, Babbitt ne s’inquiétait pas assez de Verona. Elle était trop tranquille, elle vivait trop dans les jolies petites chambres sans air de son cerveau. Kenneth Escott et elle étaient toujours pleins de soumission. Quand ils ne restaient pas a la maison, a se faire une cour prudente de radicaux, en examinant des feuilles de statistiques, ils s’en allaient écouter des conférences d’écrivains, de philosophes hindous ou de lieutenants suédois.

— Bon Dieu, gémissait Babbitt, en rentrant a pied avec sa femme d’un bridge chez les Fogarty, je me demande comment Rone et ce garcon peuvent avoir si peu d’entrain. Ils restent tous les soirs, chaque fois qu’il n’a pas 4 travailler, et ils ignorent s’il y a des plaisirs en ce monde. Rien que des paroles, des discussions... Seigneur Dieu! Rester la... rester la... un soir aprés lautre, sans avoir envie de rien faire, pensant que je suis absurde, parce que jaime sortir et faire une partie de cartes... rester toujours la, bon Dieu!

Alors, autour du nageur, accablé par sa lutte a travers le perpétuel ressac de la vie de famille, surgirent de nouvelles lames.

Le beau-pére et la belle-mére de Babbitt, monsieur et madame Henry T. Thompson, louérent leur vieille maison du quartier Bellevue pour venir s’installer 4 ’hétel Hatton, la fameuse pension de famille, remplie de veuves, de meubles en peluche rouge et du bruit des cruches pleines d’eau glacée. IIs s’y trouvaient isolés et, un dimanche sur deux, les Babbitt devaient venir manger avec eux du poulet en fricassée, du céleri découragé, une glace

4 lamidon, puis s’asseoir ensuite, polis et contraints, dans le salon de l’hétel ot une jeune femme jouait sur son violon des airs venus d’Allemagne via Broadway.

Ensuite la mére de Babbitt vint de Catawba pour passer trois semaines avec eux.

C’était une excellente femme, d’une incompréhension magnifique. Elle félicitait Verona, qui se moquait si bien des conventions, d’étre « une charmante et droite femme d’intérieur, sans toutes ces idées que tant de jeunes filles semblent avoir 4 présent », et quand Ted remplissait le différentiel de graisse, uniquement par amour de la mécanique et de la saleté, elle se réjouissait qu’il fat « si adroit pour tout faire dans la maison et aider son pére, au lieu de sortir continuellement avec des jeunes filles et de faire ’homme du monde ».

Babbitt adorait sa mére, et quelquefois il laimait bien, mais sa résignation chrétienne l’agacait, et il se sentait écrasé quand elle discourait sur un héros mythique appelé « Ton pére ».

— Tu ne peux pas t’en souvenir, Georgie, tu étais un si petit bonhomme dans ce temps-la — oh! je me rappelle exactement comment tu étais ce jour-la, avec tes boucles chatain doré et un col de dentelle... tu as toujours été un si gentil enfant, un peu chétif et délicat, et tu aimais tant les jolies choses, et les glands rouges de tes petites bottes et tout ca... et ton pére nous emmenait a Péglise quand un homme nous arréta et dit: « Major » — beaucoup de nos voisins avaient coutume d’appeler ton pére « Major »; bien entendu, il n’avait été que simple soldat pendant la guerre, mais tout le monde savait que c’était 4 cause de la jalousie de son capitaine, et il aurait dQ avoir un grade élevé, car il possédait cette aptitude naturelle 42 commander qui appartient 4 si peu, si peu d’hommes — cet homme donc s’avanga sur la route, arréta le buggy et dit : « Major, quantité de gens par ici ont décidé de soutenir la candidature au congrés du colonel Scanell, et nous voudrions vous avoir avec nous. Etant donné le nombre de personnes que vous voyez dans votre magasin, vous nous seriez d’un grand secours. » La-dessus ton pére se contenta de le regarder et dit : « Je n’en ferai certainement rien. Je n’aime pas ses idées politiques », dit-il. Alors Phomme — on lappelait le capitaine

Smith, et Dieu seul sait pourquoi, parce qu’il n’avait pas l’ombre d’un droit a ce titre ou 4 aucun autre — ce capitaine Smith dit: « Nous vous ferons la vie dure, Major, si vous ne marchez pas avec vos amis! » Tu sais ce qu’était ton pére, et ce Smith aussi le savait; il Mignorait pas que c’était vraiment un homme, et que ton pére connaissait la situation politique de A a Z, et il aurait dé voir qu’il existait un homme au monde 4 qui il ne pouvait en imposer, mais il continua 4 essayer, 4 plaider, a faire des efforts, jusqu’a ce que ton pére se décidat a parler ferme et lui dit: « Capitaine Smith, je passe dans le pays pour un homme trés capable de diriger ses propres affaires en laissant les autres se méler de ce qui les regarde. » Sur quoi il repartit, laissant le personnage en plan, tout penaud, sur la route.

Ce qui exaspérait le plus Babbitt, c’était de l’entendre raconter son enfance a ses enfants 4 lui. I] avait eu un faible, a ce qu'il paraissait, pour les sucres d’orge, portait dans ses cheveux « le plus délicieux petit noeud rose », et avait transformé son nom en « Geo-Geo ». I] entendit — sans en laisser rien paraitre — Ted admonester Tinka:

— Viens ici, petite, mets le délicieux noeud rose dans tes cheveux et descends vite déjeuner, ou Geo-Geo te dévissera la téte!

Le demi-frére de Babbitt, Martin, vint de Catawba, avec sa femme et son plus jeune enfant, passer deux jours. Martin faisait de l’élevage et gérait le bazar. I] était fier d’étre un Américain libre et indépendant, du bon vieux fonds yankee, fier d’étre honnéte, rude, laid et désagréable. Sa phrase favorite était : « Combien avez-vous payé cela? » Il considérait les livres de Verona, le crayon d’argent de Babbitt, et les fleurs sur la table, comme des extravagances, et il le dit. Babbitt se serait disputé avec lui, si ce n’etit été pour sa grande nigaude de femme et son bébé, que Babbitt taquinait, en le menagant du doigt et en répétant : « Ce bébé me fait l’effet d’un coquin, oui, monsieur, c’est un petit coquin, un coquin, oui, monsieur, voila ce que c’est, un coquin que ce bébé, rien d’autre qu’un vieux coquin, tout simplement un coquin! »

Verona et Kenneth Escott ne cessaient pas de faire de longues recherches d’épistémologie; Ted était un révolté en disgrace, et

Tinka, avec ses onze ans, réclamait la permission d’aller au cinéma trois fois par semaine, comme toutes les filles de son age.

Babbitt ne dérageait pas :

« Jen ai par-dessus la téte. Trois générations a entretenir! Tout pése sur moi. Payer 4 ma mére la moitié de son revenu, écouter Henry T., subir les doléances de Myra, étre aimable avec Mart, et m’entendre appeler vieux grincheux parce que j’essaie d’étre utile aux enfants. Tous comptent sur moi, tous tirent quelque chose de moi, et pas un ne m’est reconnaissant. Pas de tréve, pas de crédit, pas d’aide de personne! Et il faudra tenir bon pendant combien de temps, grand Dieu? »

Il fut content d’étre souffrant en février, ravi de les voir consternés en constatant que lui, le roc, avait fléchi. Il avait mangé un coquillage suspect. Pendant deux jours il fut patraque, et on fit attention a lui, on le dorlota. On lui permettait de grogner : « Oh! laissez-moi tranquille! » sans riposter. Couché dans sa véranda, il regardait le soleil d’hiver glisser sur les rideaux tirés et faire palir jusqu’au rose leur kaki foncé. L’ombre du cordon de tirage rayait de noir l’agréable ondulation de l’étoffe. Il trouvait plaisir 4 en examiner les plis et soupira quand le jour qui déclinait les fit disparaitre. Il prenait conscience de sa vie, avec un peu de tristesse. N’ayant pas en face de lui un Vergil Gunch pour l’obliger 4 un optimisme résolu, il trouvait son genre de vie incroyablement machinal, et reconnaissait presque que c’était bien son opinion. Machinales ses affaires, vente active de maisons mal construites; machinale sa religion, une église séche, dure, sans rapport avec la vie véritable de la rue, respectable mais sans humanité, comme un chapeau haut de forme. Machinaux les parties de golf et les diners, les bridges et les conversations. Et, sauf avec Paul Riesling, machinales les amitiés... tapes dans le dos et ton de blague, sans jamais oser |’épreuve des propos calmes.

Il se retourna péniblement dans son lit.

I] vit les années, brillantes journées d’hiver, longs et doux aprés-midi d’été faits pour étre passés dans des prairies, perdus a toutes ces occupations prétentieuses et fragiles. I] songea aux discussions de baux par téléphone, aux avances faites 4 des gens qu'il détestait, aux démarches pour affaires, aux attentes dans des antichambres malpropres, le chapeau sur les genoux, a bailler

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