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CHAPITRE XIX

Le. Société des Transports en commun de Zénith projetait de batir des ateliers de réparation pour ses voitures dans le faubourg de Dorchester, mais quand ils voulurent acheter le terrain ils découvrirent que la Société Immobiliére Babbitt- Thompson avait une option dessus. L’agent chargé de l’achat, le premier vice-président, et méme le président de la Société des Transports protestérent contre le prix que demandait Babbitt. Ils firent valoir leurs devoirs envers leurs actionnaires, ils menacérent d’aller devant les tribunaux, mais, pour une raison ou une autre, ils n’en firent rien et préférérent un arrangement avec Babbitt. Les archives de la Compagnie contiennent des copies des lettres échangées a ce sujet, et mimporte quelle commission publique peut les y examiner.

Juste a la suite de cette négociation, Babbitt déposa trois mille dollars a sa banque, l’agent de la Compagnie s’acheta une auto de cing mille dollars, le premier vice-président se fit batir une maison dans les « Bois de Devon » et le président fut nommé ministre dans un pays étranger.

Pour obtenir les options, pour mettre la main sur le terrain d’un propriétaire a l’insu de son voisin, il avait fallu 4 Babbitt des efforts exceptionnels. I] avait di répandre des bruits sur des

projets de garages et de boutiques, prétendre qu’il ne prenait plus d’options, attendre, et avoir l’air aussi ennuyé qu’un joueur de poker, 4 un moment ov la difficulté de s’assurer un lot essentiel menagait de tout faire échouer. A tout cela s’ajoutait une discussion €nervante avec les associés qu’il avait en sous-main dans cette affaire. Ils ne voulaient pas que Babbitt et Thompson y prissent part autrement que comme courtiers. Babbitt se rangeait volontiers 4 cet avis. « La morale du négoce veut qu’un courtier se borne strictement a son réle et ne participe pas a l’achati», dit-il a ‘Thompson.

— La morale... quelle blague! rendcla le vieil Henri. Vous vous figurez que je vais regarder tous ces sacrés profiteurs emporter le magot, et ne pas monter avec eux dans la voiture ?

— Enfin moi je n’aime pas ga. C’est une sorte de double jeu.

— Mais non, ily a triple jeu. C’est le public qui profite du double jeu. Mais, maintenant que nous avons respecté la morale et avons mise a l’abri de nos méthodes, la question est de savoir ot nous pouvons contracter un emprunt pour tirer parti personnellement de certains lots de ces terrains. Nous ne pouvons pas nous adresser a notre banquier : ¢a se saurait.

— Je pourrais voir le vieil Eathorne. Il est muet comme la tombe.

— C’est ce qu’il faut.

Eathorne était enchanté, affirma-t-il, de « faire un placement par jeu d’écriture », d’accorder ’emprunt a Babbitt en veillant a ce qu’il ne figurat pas sur les livres de la banque. Ainsi certaines des options levées par Babbitt et Thompson portaient sur des parcelles de terrain dont ils étaient propriétaires, sans étre en nom.

Au moment ow il concluait cette splendide combinaison, qui donnait de l’essor a ses affaires et lui assurait la confiance du public en prouvant une activité accrue dans les transactions immobiliéres, Babbitt fut accablé en découvrant qu’il avait a son service un malhonnéte homme.

Ce personnage indélicat, c’était Stanley Graff, son vendeur du dehors. aay:

Depuis quelque temps Babbitt était inquiet de Graff. Celui-ci ne tenait pas les paroles données aux locataires. Pour louer une

maison, il promettait des réparations auxquelles le propriétaire n’avait pas consenti. On le soupcgonnait de truquer les inventaires de maisons meublées, de telle sorte que le locataire, quand il s’en allait, avait 4 payer des objets qui n’avaient jamais existé dans la maison, et dont Graff mettait l’argent dans sa poche. Babbitt n’avait pas pu vérifier le bien-fondé de ces soupgons, et, tout en ayant l’intention de congédier Graff, il n’en avait jamais trouvé le temps.

Dans le bureau particulier de Babbitt, un homme a la figure cramoisie haletait :

— Ecoutez! Je suis venu faire un raffut pas ordinaire, et si vous ne faites pas pincer ce gaillard-la, moi je m’en chargerai.

— Calmez-vous, cher Monsieur. Qu’y a-t-il?

— Ce quwil y a? Heu! Voici ce qu’il y a.

— Asseyez-vous et ne vous agitez pas tant. On peut vous entendre dans tout le building.

— Ce Graff, votre employé, me loue une maison. Je le vois hier et je signe le bail, bien en régle, et il devait, aprés l’avoir fait signer par le proprictaire, me l’envoyer hier soir par la poste. C’est ce qu'il a fait. Ce matin je descends déjeuner et la bonne me dit que quelqu’un est venu, aussit6t aprés la premiére distribution, lui dire qu’il venait chercher une enveloppe adressée chez moi par erreur, une grande enveloppe longue, portant dans le coin « Babbitt-Thompson ». En effet, la lettre était la, elle la lui remet. Elle me donne le signalement du personnage, c’était ce Graff. Sur quoi je lui téléphone, et, le malheureux, il reconnait le fait! Une fois mon bail signé, dit-il, on lui a fait une offre supérieure, et il a voulu ravoir le bail. Eh bien, qu’allez-vous faire?

— Votre nom est...?

— William Varney, W. K. Varney.

— Ah oui, c’était la maison Garrison.

Et Babbitt sonna. Quand mademoiselle Mac Goun entra, il lui demanda :

— Graff est sorti?

— Qui, Monsieur.

— Voulez-vous regarder dans son tiroir s’il n’y a pas un bail au nom de M. Varney pour la maison Garrison?

Puis a Varney:

— Je ne peux vous exprimer a quel point cette histoire me contrarie. Je n’ai pas besoin de vous dire que je vais exécuter Graff dés qu’il sera de retour. Et, bien entendu, votre bail tient toujours. Mais je désire faire encore autre chose. Je dirai au propriétaire de ne pas nous payer sa commission, mais de la déduire de votre loyer. Non! Absolument, je le désire. Pour parler franc, cette histoire me bouleverse. J’ai toujours été, je crois, un homme d’affaires pratique. J’ai probablement raconté quelques boniments, dans mon temps, quand la circonstance le demandait... vous savez, on est parfois obligé d’appuyer un peu pour venir a bout des tétes dures. Mais voici la premiére fois que j’ai 4 accuser un de mes employés d’une indélicatesse plus grave que de chiper quelques timbres. Sérieusement, il me serait pénible de faire un bénéfice sur cette affaire-la. Alors vous me permettrez de vous repasser la commission? Bon!

I] avait parcouru a pied la ville de Février, ou les camions faisaient jaillir des paquets de boue et ot le ciel était sombre audessus de corniches en briques noircies. Il rentrait tout malheureux. Lui qui respectait la loi, il ?avait violée en dissimulant le crime « fédéral » qu’est une interception de correspondance. Mais il ne pouvait pas voir Graff jeté en prison et sa femme accablée de douleur. Pis encore, il fallait congédier Graff, et c’était, parmi les besognes du bureau, celle qu’il redoutait le plus. Il aimait tous ses semblables, il éprouvait un tel besoin d’étre aimé d’eux, qu’il ne pouvait supporter lidée de leur étre désagréable.

Mademoiselle Mac Goun entra précipitamment pour chuchoter, tout excitée par l’attente d’une scéne :

— I[lest la.

— M. Graff? Priez-le de venir ici.

Il s’appliqua a prendre un air calme et posé dans son fauteuil et 4 ne donner aucune expression a son regard. Graff entra : c’était un homme de trente-cing ans, petit, vif, a lunettes, avec une moustache soignée.

— Vous désirez me parler? dit-il.

— Qui. Asseyez-vous.

Graff resta debout et grommela :

— C’est probablement ce vieil imbécile de Varney qui est venu vous voir. Laissez-moi vous expliquer son cas. C’est un

grippe-sou fini, qui discute pour un liard et en somme il m’avait menti au sujet de ses ressources pour payer son loyer... je m’en suis apercu dés que le bail a été signé. Sur quoi un autre client vient me faire une offre supérieure pour la maison: j’ai pensé que mon devoir envers vous était de me débarrasser de Varney, et }’étais si embété que je me suis précipité chez lui et que j’ai repris le bail. Mais ma parole, monsieur Babbitt, je n’avais aucune intention de faire quelque chose d’incorrect. Je voulais simplement que votre agence touche toute la commiss...

— Attendez un peu, Stan. Tout ¢a peut étre vrai, mais j’ai recu quantité de plaintes 4 votre sujet. Je ne pense pas que vous ayez jamais l’intention de rien faire de mal, mais si on vous donne une bonne lecgon, ¢a vous secouera un peu et vous deviendrez un « immobilier » de premier ordre. Mais pour moi je ne vois pas le moyen de vous garder.

Graff s’appuya contre le classeur a archives, les mains dans ses poches, et se mit a rire.

— Alors me voila balancé! Eh bien, mon cher « Vision et Morale », c’est 4 mourir de rire! Mais il ne faut pas vous figurer que vous allez vous en tirer en faisant la sainte nitouche. Evidemment, j’ai fait de petits coups... quelques-uns... mais le moyen de faire autrement, dans une maison comme la votre?

— Ah! par Dieu, jeune homme...

— Tut! tut! Ne vous fachez pas, et ne criez pas, parce que tout le monde vous entendrait a cété. Ils sont probablement en train d’écouter. Mon cher monsieur Babbitt, vous étes primo un filou, et secundo un sacré fesse-mathieu. Si vous me donniez des appointements convenables, je n’aurais pas besoin de voler des sous a un aveugle pour que ma femme ne créve pas de faim. Nous sommes mariés depuis cinq mois tout juste, et c’est la plus chic femme qui existe, et vous nous avez réduits tout ce temps-la a la portion congrue, sacré vieux coquin que vous étes, pour mettre de Pargent de cété pour votre téte folle de fils et votre imbécile de fille! Mais attendez! Vous allez, par Dieu, encaisser ce que j’ai a dire, ou je le hurle si bien que tout le bureau l’entendra. Quant aux filouteries... Dites donc, si je confiais 4 un juge d’instruction ce que je sais sur ce dernier coup de l’option pour la Société des Transports, nous irions en prison tous les deux, en compagnie

de quelques charmants, purs et pieux gros bonnets de la Compagnie.

— Eh bien, Stan, puisque nous en venons, semble-t-il, 4 des faits précis, cette négociation... il n’y a rien de louche 1a-dedans. Le seul moyen d’accomplir des progrés, c’est de faire faire les choses par les gens qui ont une grosse situation, et, dame, cela se paie...

— Oh! pour l’amour de Dieu, ne me la faites pas a la vertu. A ce que je comprends, je suis congédié. Trés bien! c’est une bonne chose pour moi. Mais si je vous prends 4 me dénoncer a une autre maison, je crie sur les toits tout ce que je sais sur vous et sur Henry T., et sur toutes les sales petites manoeuvres auxquelles vous vous livrez, vous, caporaux d’industrie, pour les gros roublards, plus malins que vous, et on vous expulsera de la ville. Quant a moi — vous avez raison, Babbitt, j’ai pris quelquefois le chemin de traverse, mais maintenant je vais marcher droit, et mon premier soin sera de trouver une place dans une maison ov le patron ne parle pas d’idéal. Je vous souhaite mauvaise chance, cher ami, et la situation que vous me faisiez, vous pouvez la flanquer au ruisseau.

Babbitt resta longtemps ballotté entre deux idées : « Je vais le faire arréter »... et puis « Je me demande... Non, je n’ai jamais rien fait qui ne fit nécessaire pour favoriser la marche du progrés. »

Le lendemain il engagea, pour remplacer Graff, Fritz Weilinger, le vendeur de son rival le plus odieux, la Société des Maisons et Lotissements de East Side, et ainsi du méme coup contraria son concurrent et s’assura un excellent employé. Le jeune Fritz était un garcon gai, aux cheveux bouclés, bon joueur de tennis. I] attirait les clients au bureau. Babbitt voyait en lui presque un fils, et sa présence le réconfortait.

Un champ de courses abandonné dans la banlieue de Chicago, excellent emplacement pour y construire des usines, était 4 vendre, et Jake Offut demanda a Babbitt de faire une offre pour lui. L’effort de l’affaire de la Compagnie des ‘Transports, son désappointement au sujet de Stanley Graff, avaient tellement secoué Babbitt qu’il trouvait dur de s’asseoir devant son bureau et de concentrer sa pensée. Voici ce qu'il dit a sa famille :

— Ecoutez, mes amis! Savez-vous qui va trotter jusqu’a

Chicago pour deux jours — juste un week-end, donc sans perdre une journée d’école, savez-vous qui va accompagner le célébre ambassadeur du négoce, George F. Babbitt? C’est M. Théodore Roosevelt Babbitt!

— Hourra! cria Ted, et il ajouta: Oh! je me figure que les Babbitt males vont faire une bombe... toute la ville en parlera!

Une fois sortis des complications habituelles de la maison, ils ne furent plus que deux camarades. Ted n’était jeune que dans ses prétentions a la vieillesse, et les seuls domaines, apparemment, ot Babbitt eit plus d’expérience et des connaissances plus étendues que Ted étaient ceux de la propriété immobiliére, de la politique et de son langage. Quand les autres sages du compartiment des fumeurs dans le Pullman les eurent laissés seuls, la voix de Babbitt ne prit pas le ton badin, et d’ailleurs offensant, sur lequel on parle aux enfants, mais poursuivit son ronron accablant et monotone, que Ted essaya d’imiter avec ses notes stridentes de ténor.

— Parbleu, papa, je crois que vous l’avez bien percée a jour, cette vieille baderne; il en est resté aplati, 4 propos de la Société des Nations.

— Le diable, avec quantité de ces gens-la, c’est qu’ils ne connaissent rien a ce dont ils parlent. Ils ne considérent pas les faits... Qu’est-ce que tu penses de Ken Escott?

— Je vais vous dire, papa : Ken est un gentil garcon, je trouve; pas de défaut particulier, sauf de trop fumer. Mais, Seigneur, quel emplatre! Ma foi, si nous ne le secouons pas, ce pauvre idiot ne se déclarera jamais. Et Rone ne vaut pas mieux. Pas dans le train!

— Oui, je crois que tu as raison. Ils sont engourdis. IIs n’ont, ni un ni l’autre, notre allant.

— C’est bien ga: ils sont engourdis. Je vous jure, papa, que je me demande comment Rone peut étre de la famille. Je parierais, si on savait la vérité, que vous étiez un fameux luron, de votre temps.

— En tout cas je n’étais pas si en retard!

— Oh! ga, j’en jurerais. Je parie que vous n’en manquiez pas une!

— Parbleu, quand je sortais avec des jeunes filles, je ne

passais pas mon temps a leur parler des gréves dans l’industrie du tissage.

Ilséclatérent tous deuxde rire et tousdeux allumérent uncigare.

— Qu’allons-nous faire de ces deux-l4? demanda Babbitt.

— Bon sang, je n’en sais rien. Quelquefois, je vous le jure, jai envie de prendre Ken a part et de le mettre au pied du mur en lui disant: « Mon gargon, allez-vous épouser la jeune Rone ou « avez-vous intention de la faire mourir a force de paroles? « Voila que vous approchez de la trentaine, et vous ne vous faites « pas plus de vingt a vingt-cing dollars par semaine. Quand allez- « vous avoir le sentiment de votre responsabilité et vous mettre en « mouvement? S’il y a quelque chose que George F. ou moi- « méme nous puissions faire pour vous aider, demandez-le-nous, « mais un peu d’élan, que diable! »

— Ma foi, ca ne serait peut-étre pas si mal, si toi ou moi nous lui parlions a ce propos. C’est un de ces garcons compliqués. I] ne peut pas en venir au fait, jouer cartes sur table et parler tout net, comme toi ou moi.

— C’est vrai, il ressemble a ces gens qui font des histoires pour tout.

— Absolument, comme tous ceux-la.

— Parfaitement.

Ils soupirérent, puis se turent, pensifs et heureux.

Le conducteur du train entra. I] était allé une fois au bureau de Babbitt, s’informer au sujet d’une maison.

— Comment allez-vous, monsieur Babbitt? Alors, nous allons vous avoir a Chicago? C’est votre garcon?

— Qui, c’est mon fils, Ted.

— Vous en étes bien sir? Je me disais que vous étiez vousméme encore un jeune homme, que vous aviez a peine la quarantaine, et c’est 4 vous ce grand garcon-la!

— Quarante? Hé, mon brave, je ne reverrai plus jamais quarante-cinq. jt

— Est-ce possible? Je ne l’aurais jamais cru.

— Ah oui, mauvaise affaire pour un homme d’age d’avoir 4 voyager avec un jeune poulain comme ce Ted-la.

— Vous avez raison. » Puis 4 Ted: « Et vous étes au collége, je suppose?

— Non, répliqua figrement Ted, pas avant la prochaine rentrée. Pour le moment je me contente de visiter les différents colléges.

Pendant que le conducteur affable continuait son chemin, son énorme chaine de montre tintant sur son veston bleu, Babbitt et Ted passérent gravement en revue les colléges. Ils arrivérent a Chicago tard dans la nuit et restérent au lit le lendemain matin, se disant avec joie : « C’est assez agréable, hein, de ne pas avoir a se lever pour descendre déjeuner? » Ils étaient au modeste Hotel Eden, parce que c’était toujours la que logeaient les négociants de Zénith, mais ils allérent déjeuner dans la Salle de Versailles, brocart et cristaux, de ’Hétel Régence. Babbitt commanda des huitres « pointes bleues » avec une « sauce cocktail », un énorme bifteck avec un non moins énorme plat de frites a la frangaise, deux pots de café, une tarte aux pommes avec de la créme pour eux deux, et, en supplément pour Ted, une portion de « mincepie ».

Ted était dans l’admiration :

— Quel menu! De quoi se refaire, jeune homme!

— Bah! ne me lache pas, mon petit, et tu ne t?embéteras pas.

Ils allérent voir une comédie musicale, et se bourrérent mutuellement de coups de coude aux plaisanteries sur le mariage et sur la prohibition; dans les entractes, ils se promenérent au foyer, bras dessus bras dessous, et dans sa joie d’échapper pour la premiere fois a la honte qui rend péres et fils étrangers les uns aux autres, Ted dit en riant:

— Papa, connaissez-vous celle des trois modistes et du juge?

Quand Ted fut rentré a Zénith, Babbitt se sentit bien seul. Comme il essayait de conclure une alliance entre Offutt et certains intéréts de Milwaukee, qui avaient besoin du champ de courses, la majeure partie de son temps se passait 4 attendre des appels téléphoniques... Assis sur le bord de son lit, le téléphone portatif 4 la main, il demandait d’un air las: « M. Sagen n’est pas encore rentré? Il ne vous a pas chargé d’une commission pour moi? Trés bien, je reste a l'appareil. » Et il fixait les yeux sur une tache du mur, se disant qu’elle avait la forme d’un soulier, et s’agacant de le découvrir pour la vingtiéme fois. Il allumait une cigarette, puis, tenu au téléphone, sans cendrier 4 sa portée, il se

oe

demandait ce qu’il pouvait faire de cette menace brilante et essayait de la jeter dans la baignoire. Et enfin, au téléphone: « Pas de message, hein? Trés bien, je rappellerai. »

Un aprés-midi il errait 4 travers des rues, pleines d’orniéres de neige, dont il n’avait jamais entendu parler, rues de petits logements, de maisons pour deux ménages et de chalets abandonnés. I] se rendait compte qu’il n’avait rien a faire, rien dont il eit envie. I] était dans une morne solitude le soir quand il dinait a Phétel Régence. Quand il avait fini, il s’asseyait dans la salle du café, sur un fauteuil de velours aux armes des Saxe-Cobourg, allumait un cigare et cherchait des yeux quelqu’un qui viendrait jouer avec lui et l’empécher de penser. Dans le fauteuil voisin du sien, aux armes de Lithuanie, était un monsieur qu’il lui semblait connaitre, avec une large face rouge, des yeux vifs, et une moustache jaune et rare. [I] avait un air aimable et insignifiant, et semblait aussi abandonné que Babbitt.

Tout a coup, ce fut comme un éclair, Babbitt se souvint : cet étranger mélancolique était Sir Gerald Doak.

D’un mouvement instinctif, Babbitt se leva en murmurant:

— Comment allez-vous, Sir Gerald? Nous nous sommes rencontrés a Zénith, si vous vous souvenez, chez Charley Mac Kelvey... je m’appelle Babbitt... affaires immobiliéres.

— Oh! comment vous portez-vous ?

Sir Gerald lui tendit une main molle. Embarrassé, toujours debout, ne sachant comment se retirer, Babbitt marmotta :

— Vous avez sans doute fait un grand tour, depuis que nous vous avons vu a Zénith?

— Trés grand. La Colombie britannique, la Californie et partout par la, dit-il d’un ton hésitant et avec un regard mort.

— Comment vont les affaires dans la Colombie britannique? Ou peut-étre ne vous en étes-vous pas inquiété? Les paysages, le sport et ainsi de suite ?

— Les paysages? Oh! merveilleux. Mais les affaires... savezvous bien, monsieur Babbitt, qu’ils ont autant de chémage que nous ?

I] parlait maintenant avec chaleur.

— Vraiment? Alors, pas fameuses les affaires, hein?

— Non, pas du tout ce que j’avais espéré trouver.

— Pas bonnes, hein?

— Non pas... pas vraiment bonnes.

— C’est rudement dommage. Alors... vous attendez sans doute quelqu’un, Sir Gerald, qui va vous emmener a quelque grande cérémonie?

— Une cérémonie?... Oh! non. Non, pour parler franchement, je me demandais ce que je pourrais bien faire, ce soir. Je ne connais pas une 4me a Chicago. Sauriez-vous par hasard s’il y a un bon théatre dans cette ville?

— Un bon...? Mais c’est la saison du Grand Opéra, en ce moment. Cela vous plairait, peut-étre ?

— Heu! heu! J’ai été une fois a Opéra, a Londres... a leur Covent-Garden... Abominable! Non, je me demandais sil y aurait un bon cinéma.

Babbitt, maintenant assis, balangait son siége et criait :

— Un film? Mais naturellement, Sir Gerald! Je me figurais que vous aviez tout un essaim de dames vous attendant pour vous conduire a quelque soirée...

— Le ciel m’en préserve!

— ... Mais sinon, que diriez-vous de venir avec moi au cinéma? Il y a un film épatant au Grantham: Bill Hart dans une histoire de bandits.

— Bravo! Un instant, le temps de prendre mon pardessus.

Gonflé d’importance, appréhendant vaguement que le noble sang de Nottingham, changeant d’avis, le lachat 4 quelque coin de rue, Babbitt marcha fiérement a cété de Sir Gerald Doak jusqu’au cinéma et, avec une joie silencieuse, s’assit prés de lui, s’appliquant a ne pas montrer trop d’enthousiasme, pour le cas ou le chevalier ne partagerait pas son adoration pour les manieurs de revolver et les chevaux indomptés. Quand ce fut fini, Sir Gerald murmura :

— Excellent film, ma foi! C’est si aimable a vous de m’avoir mené 1a. Il y a des semaines que je ne m’étais autant amusé. Toutes ces maitresses de maison... elles ne vous permettent pas d’aller au cinéma.

— Vous avez bigrement raison!

Babbitt renoncait au langage raffiné et délicat, aux

élégances de prononciation dont il avait orné ses phrases, il redevenait cordial et naturel.

— Eh bien, ¢a me fait rudement plaisir que ¢a vous ait plu, Sir Gerald.

Ils passérent péniblement, en frélant les genoux de grosses dames, dans lallée centrale, puis, dans le vestibule, gesticulérent des bras pour mettre leurs manteaux. Alors Babbitt proposa :

— Que diriez-vous d’aller manger quelque chose? Je connais un endroit ot on sert des réties au fromage, qui sont un peu 1a, et ou on pourrait dénicher quelque chose 4a boire... si toutefois cela ne vous fait pas peur...?

— Plutdt pas. Mais pourquoi ne pas aller chez moi? J’ai de Pécossais qui n’est pas trop mauvais.

— Oh! je ne voudrais pas vous faire user vos réserves. C’est diablement aimable a vous, mais... vous voulez probablement vous fourrer dans vos toiles?

Sir Gerald était un autre homme: il paraissait tout ému de tendresse :

— Oh! vraiment, aujourd’hui... il y a si longtemps que je n’ai eu une bonne soirée! Obligé d’aller a toutes ces soirées dansantes, impossible de parler affaires ou de rien de ce genre. Soyez gentil, allons, venez. Voulez-vous?

— Si je veux! Vous parlez! Je pensais justement... Hein! par Dieu, ¢a fait du bien, n’est-ce pas, de bavarder sur la situation du commerce quand on a été a tous ces bals, ces mascarades, banquets et autres réunions mondaines. J’€éprouve souvent cela a Zénith. Bien sir que je vous accompagne!

— C’est rudement gentil 4 vous. — Et ils se mirent en route, rayonnants. — Ecoutez, cher ami, pouvez-vous me dire une chose : est-ce que les Américains ménent toujours une vie aussi mondaine, donnent toujours autant de réceptions magnifiques?

— Allons, ne vous fichez pas de nous! Et vous, par Dieu, avec vos bals de cour, votre étiquette et tout le tremblement...

— Non, vraiment, mon cher! Maman et moi — je veux dire Lady Doak — nous faisons généralement une partie de bézigue et puis nous nous couchons 4 dix heures. Dieu me pardonne, je ne pourrais pas suivre votre sacrée allure. Et la conversation! ‘Toutes

vos femmes en savent si long... la culture et toutes ces machines-la. Cette madame Mac Kelvey, votre amie...

— Ah oui, cette vieille Lucile... une bonne petite.

— ...m’a demandé quel était le musée que je préférais a Florence... ou peut-étre 4 Firenze? Je n’ai de ma vie mis les pieds en Italie! Et les primitifs... Si j’aime les primitifs? Vous savez ce que c’est, vous, un primitif?

— Moi! Plutét pas, mais je sais ce que c’est qu’un escompte.

— Parbleu, et moi aussi. Mais les primitifs!

— Peuh! les primitifs!

Et ils rirent comme on ne le faisait qu’aux déjeuners des Boosters.

La chambre de Sir Gerald, n’était ses lourdes et solides valises anglaises, ressemblait fort a celle de George F. Babbitt, et, tout a fait 4 la maniére de celui-ci, il sortit de sa cachette un énorme flacon de whisky, se montra fier et hospitalier et dit en riant :

— Vous m/’arréterez, mon vieux.

Ce fut aprés le troisieme verre que Sir Gerald déclara :

— Comment, vous autres Yankees, vous figurez-vous que des barbouilleurs de papier, tels que « Bertrand » Shaw et ce Wells nous représentent? Pour nous, les vrais Anglais du monde des affaires, nous considérons ces gaillards-la comme des traitres. Nos deux pays ont leur vieille aristocratie comique — vous savez la vieille noblesse de province, chasses a courre et tout le tralala, et nous avons, les uns comme les autres, nos sacrés travaillistes, mais nous avons aussi un fonds solide d’hommes d’affaires sérieux qui font marcher la machine.

— Tu parles! A la santé des gens sérieux!

— Je suis avec vous! A votre santé!

Ce fut apres le quatriéme verre que Sir Gerald demanda humblement :

— Qu’est-ce que vous pensez des hypothéques dans le Dakota Nord? », mais ce ne fut qu’aprés le cinquiéme que Babbitt se mit a Pappeler « Jerry » et que Sir Gerald lui dit en confidence : « Ecoutez, ga ne vous ferait rien si j’6tais mes bottines? » et, avec extase, il étala sur le lit ses pieds de chevalier, ses pauvres pieds las, bralants, enflés.

Aprés le sixiéme verre, Babbitt se leva en titubant :

— Eh bien, je ferais pas mal de me cavaler. Jerry, vous étes vraiment un chic type! Je regrette bougrement que nous ne nous soyons pas mieux connus 4 Zénith. Mais, écoutez-moi : vous ne pourriez pas revenir y faire un petit séjour avec moi?

— Bien faché, mais faut que j’aille 4 New York demain... vraiment désolé, mon vieux. Je n’ai pas passé une aussi bonne soirée depuis que j’suis aux Etats. Parlez-moi d’une conversation sans toutes ces fadaises mondaines. Je n’aurais jamais accepté qu’on me donne ce sacré titre — et je ne l’ai pas eu pour rien, hein? — si j’avais pensé que j’aurais a parler primitifs et polo avec des dames! Pourtant, c’est pas mauvais d’avoir ca a Nottingham... le maire a été rudement embété quand je l’ai eu... et puis naturellement, la patronne, ¢a lui fait plaisir... Seulement personne ne m/appelle plus Jerry maintenant, — il pleurait presque, — et personne aux Etats ne m’a traité en ami jusqu’a ce soir. Au revoir, vieux frére, au revoir, et merci beaucoup.

— Ne parlez pas de ca, Jerry. Et n’oubliez pas : chaque fois que vous viendrez a Zénith, vous trouverez la clef sur la porte.

— Et moubliez pas, vieux frére, si vous venez jamais a Nottingham, que maman et moi nous serons enchantés de vous voir. Je dirai aux camarades a Nottingham vos idées sur la « Vision » et les « Vrais types »... 4 notre prochain déjeuner du Club des Rotariens.

Etendu dans son lit 4 l’hétel, Babbitt se représentait le Club Athlétique lui demandant : « Eh bien, comment ga s’est-il passé ce séjour a Chicago? » et lui, répondant: « Oh! trés bien: j’ai beaucoup couru un peu partout avec Sir Gerald Doak ». II se voyait rencontrant Lucile Mac Kelvey et lui faisant des remontrances : « Vous étes délicieuse, madame Mac, quand vous n’essayez pas de prendre vos grands airs. C’est précisément ce que me disait Gerald Doak a Chicago — oh oui, Jerry est un vieil ami a moi — ma femme et moi nous songeons a aller en Angleterre l’année prochaine, pour faire un séjour dans son chateau. « Georgie, me disait-il, ma vieille branche, j’aime beaucoup Lucile, mais il faut & nous deux lui faire passer ses maniéres de perruche prétentieuse. »

Mais ce soir-la se produisit un incident qui lui rabaissa le caquet.

Au bureau de tabac de Vhétel Régence, il lia conversation avec un marchand de pianos, et ils dinérent ensemble. Babbitt était tout amitié et bien-étre. Le luxe de la salle 4 manger lui plaisait, avec ses candélabres, ses rideaux de brocart bien drapés et ses portraits de rois de France encadrés dans des panneaux de chéne sculpté. Le public aussi l’enchantait : jolies femmes, et braves et bons garcons, ayant le dollar facile.

Soudain, il tressaillit. Il regarda, puis se détourna et regarda encore. A trois tables de la sienne, avec une femme aux allures douteuses, une femme 4 la fois réservée et fanée, c’était Paul Riesling, Paul qui était supposé étre 4 Akron, en train de vendre des toitures goudronnées. La femme lui caressait la main, lui faisait des yeux tendres et ricanait. Babbitt sentit qu’il avait découvert une intrigue clandestine et coupable. Paul parlait avec Pexaltation de quelqu’un qui raconte ses tourments et ne regardait que les yeux fiétris de sa compagne. Un moment il lui prit la main, et, a un autre, il avanga les lévres, sans tenir compte de l’entourage, comme s’il allait lui donner un baiser. Babbitt avait une telle envie d’aller trouver Paul, qu’il sentait tout son corps se tendre, ses épaules se mettre en mouvement, mais il comprit qu’il fallait de la diplomatie, et ce n’est qu’aprés avoir vu Paul payer son addition qu’il murmura au marchand de pianos :

— Tiens, un de mes amis, la-bas... excusez-moi une seconde..., juste le temps de lui dire bonjour.

Et, frappant sur |’épaule de Paul, il lui cria:

— Eh bien, depuis quand es-tu ici?

Paul leva les yeux sur lui et ses traits se durcirent :

— Oh! par exemple, George! Je te croyais reparti pour Zénith.

I] ne présenta pas sa compagne; Babbitt lui jeta un coup d’ceil : jolie femme, coquette, aux chairs un peu flasques, la quarantaine environ, coiffée d’un affreux chapeau 4 fleurs, trés maquillée, mais peu adroitement.

— Ot es-tu descendu, Paulibus?

La femme tourna la téte, bailla, examina ses ongles : elle semblait habituée a ne pas étre présentée.

Paul grommela:

— Campbell Inn, quartier Sud.

— Seul?

Cela avait lair d’une insinuation.

— Qui, malheureusement!

D’un air furieux, Paul se tourna vers la femme, et avec un sourire tendre qui écceura Babbitt :

— May, permettez-moi de vous présenter... Madame Arnold, Monsieur est... une de mes vieilles connaissances, George Babbitt.

— Enchanté! murmura Babbitt, tandis qu’elle roucoulait :

— Oh! je suis ravie naturellement de rencontrer un ami de M. Riesling.

Babbitt demanda :

— Tuseras a ton hotel un peu plus tard dans la soirée, Paul? Je passerai t’y voir.

— Non, il vaudrait mieux... je préférerais déjeuner avec tol demain.

— Parfait, mais je veux te voir aussi ce soir, Paul. J’irai a ton hétel et je t’y attendrai.

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