CHAPITRE XX
L. resta assis a fumer avec le marchand de pianos, se réfugiant, comme dans un abri ti¢de, dans une conversation banale, pour ne pas penser a Paul. Il se montrait d’autant plus aimable en apparence qu’il éprouvait en secret plus d’appréhension, qu’il était plus déprimé. I] n’avait aucun doute: Paul était a Chicago a linsu de Zilla et sa conduite, fort immorale, lui faisait courir des risques graves. Quand son compagnon déclara en baillant qu’il avait des lettres a écrire, Babbitt le quitta, puis sortit de ’hétel avec calme, sans se presser. Mais au chauffeur du taxi il jeta avec violence : « Campbell Inn. » Tout agité sur le siége en cuir glissant, il respirait dans cet étroit espace mal éclairé une odeur de poussiére, de parfums médiocres et de cigarettes d’Orient. I] ne fit aucune attention aux bords du lac couverts de neige, aux étendues noires et aux coins brusquement lumineux dans ce quartier Sud de «la Boucle » qu’il ne connaissait pas.
Le bureau du Campbell Inn était sec, neuf, brillant, le préposé de nuit plus sec et plus brillant encore.
— Monsieur? dit-il a Babbitt.
— M. Paul Riesling est inscrit ici?
— Oui.
— Est-il la?
— Non.
— Alors, si vous voulez bien me donner sa clef, je l’attendrai chez lui.
— Impossible, monsieur. Attendez ici, en bas, si vous le désirez.
Babbitt avait parlé avec la déférence que tout le clan des Braves Gens accorde aux employés d’hotel. I] continua avec une rudesse hargneuse :
— Ilse peut que j’aie a attendre assez longtemps. Je suis le beau-frére de M. Riesling, et je vais monter dans sa chambre: estce que j’ai l’air d’un cambrioleur ?
I] parlait d’une voix basse et désagréable. Avec un empressement extréme, l’employé atteignit la clef, protestant :
— Je n’ai jamais dit que vous avez l’air d’un rat d’hdtel. Mais c’est la régle de la maison. Pourtant, puisque vous le désirez...
Tout en montant dans I’ascenseur, Babbitt se demandait ce qu’il faisait la. Pourquoi Paul ne dinerait-il pas avec une femme mariée parfaitement comme il faut? Et pourquoi ce mensonge a VPemployé, et se dire le beau-frére de Paul? II s’était conduit comme un enfant. I] fallait faire attention a ne pas dire a Paul des absurdités, des choses trop dramatiques. En s’installant, il s’appliqua a prendre un air grave et paisible. Puis une pensée... le suicide. Voila ce qu’il avait redouté, sans le savoir. Paul était tout a fait Phomme a ga. II fallait qu’il efit perdu la téte pour faire des confidences a... a cette sorciére desséchée.
Zilla — oh! maudite Zilla! quel plaisir il aurait a étrangler cet assommant démon femelle! — elle avait probablement fini par réussir, elle avait rendu Paul fou.
Le suicide... la-bas, dans le lac, au-dela des glacons empilés le long du bord... Ce serait atrocement pénible de se jeter ce soir dans cette eau froide... ou bien... la gorge tranchée, dans la salle de bains... I] s’y précipita: elle était vide, il sourit a peine.
I] tira sur son col qui l’étranglait, regarda sa montre, ouvrit la fenétre pour examiner la rue, consulta de nouveau sa montre, essaya de lire le journal qu’il trouva sur la table, jeta encore les yeux sur sa montre; il ne s’était écoulé que trois minutes depuis qu’il avait, pour la premiére fois, vu Pheure.
Et il attendit trois heures.
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Il était assis, immobile, engourdi de froid, quand le bouton de la porte tourna, et Paul entra et le considéra longuement.
— Alors, dit Paul, tu as attendu?
— Oui, un peu.
— Eh bien?
— Eh bien, quoi? J’ai voulu venir voir comment ga avait marché a Akron.
— Trés bien! Qu’est-ce que ca peut te faire?
— Voyons, Paul, qu’est-ce qui ne va pas, bon Dieu?
— Pourquoi te méles-tu de mes affaires?
— Et voila une facon de parler, Paul! Je ne me méle de rien du tout. J’ai été si heureux d’apercevoir ta vilaine bobine que je n’ai fait qu’un saut jusqu’ici pour voir comment tu vas.
— Eh bien, je ne veux pas qu’on me suive partout et qu’on essaye de me régenter. Ca a assez duré, je n’en veux plus.
— Mais enfin, bon Dieu, je ne...
— Tu as eu une facgon de regarder May Arnold, un ton bourru pour lui parler, qui ne m’ont pas plu.
— Trés bien, alors! Puisque tu trouves que je me méle de tout, allons-y, je fonce. Je ne sais pas qui est ta May Arnold, mais je sais bel et bien, sacrebleu, que vous ne parliez pas toitures goudronnées tous les deux, non, ni morceaux pour violon! Si tu n’as pas le respect de toi-méme, tu devrais en avoir au moins pour ta situation dans le monde. Penser que tu t’en vas partout faisant des yeux blancs 4 une femme, comme un gosse en mal d’amour! Je comprends qu’on puisse faire un faux pas, mais je n’admets pas de voir un garcon, qui a été dans les termes d’amitié ot tu as été avec moi, se mettre a dégringoler la pente et plaquer la sa femme, fiit-elle aussi folle que Zilla, pour aller courir aprés les cotillons.
— Oh! tu es un petit mari d’une vertu parfaite.
— Eh oui, par Dieu! Jamais, depuis mon mariage, je n’ai regardé une autre femme que Myra — pour de bon — et jamais je ne le ferai. Je te dis que l’infidélité, ca ne donne rien, on en est pour ses frais. Tu ne vois donc pas, mon petit, que ¢a ne servira qu’a exaspérer Zilla?
Faible de volonté, comme il l’était de corps, Paul jeta par terre son manteau moucheté de neige et se blottit dans un léger fauteuil carré.
— Oh! tu es un modéle de vertu, tu n’en sais pas plus long sur la morale que Tinka, mais tu es un brave type, Georgie. Seulement, tu ne peux donc pas comprendre que... que je suis a bout? Je ne peux plus supporter les coups de marteau incessants de Zilla. Elle s’est mis dans la téte que je suis un monstre et alors... Pinquisition, la torture. Elle y prend plaisir. C’est un jeu pour elle de voir jusqu’a quel point elle peut me faire souffrir. Quant a moi il me faut une petite consolation, n’importe laquelle, n’importe ou, sans quoi je ferais des choses bien pires. Eh bien, cette madame Arnold, elle n’est pas trés jeune, c’est vrai, mais c’est une femme trés bien, qui vous comprend, et qui a souffert elle aussi.
— Voui! C’est probablement une de ces pauvres petites qui sont incomprises de leur mari!
— Je ne sais pas, peut-étre bien. I] a été tué a la guerre.
Babbitt se leva lourdement, resta debout a cété de Paul, a lui caresser ’épaule, en poussant de petits grognements pour s’excuser.
— Sincérement, George, c’est une chic femme, et elle a connu des moments trés durs. Nous tachons de nous remonter mutuellement le plus possible, nous nous répétons l’un a I’autre que nous sommes le couple le mieux assorti du monde. Nous ne le croyons peut-étre pas, mais cela soulage beaucoup d’avoir quelqu’un avec qui on peut étre parfaitement simple... sans avoir toutes ces discussions, toutes ces explications.
— Et... ca ne va pas plus loin?
— Mais si, voyons!
— Eh bien, je ne ...je ne peux pas dire que je t’approuve, mais... — et brusquement il éclata, se sentant tout illuminé de largeur d’idées, de générosité — ga ne me regarde fichtre pas! Et je ferai tout mon possible pour toi, si je peux quelque chose.
— Cela se pourrait. Les lettres de Zilla, qu’on me fait suivre d’Akron, me prouvent qu’elle commence a s’étonner d’une si longue absence. Elle serait trés capable de me faire filer et de venir 4 Chicago pour faire irruption dans une salle d’hdtel et m’eng... a fond devant tout le monde.
— Je m’occuperai de Zilla. Je lui ferai avaler une bonne histoire quand je serai rentré a Zénith. aa
— Je ne sais pas, mais... je crois que tu ferais mieux de ne
pas essayer ca. Tu es un excellent garcgon, mais je ne suis pas sir que la diplomatie soit ton fort — Babbitt prit un air froissé, puis furieux — ... avec les femmes, j’entends, avec les femmes. Bien entendu, on peut chercher avant de trouver quelqu’un qui te batte au point de vue diplomatie dans les affaires, mais je veux dire uniquement avec les femmes. Zilla peut parler a tort et a travers, mais elle n’est pas béte. Elle te tirerait les vers du nez en deux minutes.
— Trés bien, alors, mais...
Babbitt était encore troublé de se voir interdire le réle d’agent secret. Paul lapaisa:
— Naturellement, tu pourrais peut-étre lui dire que tu as été a Akron et que tu m’y as vu.
— Parbleu, oui, bien sir! Est-ce que je n’ai pas a aller voir cette fabrique de bonbons a Akron? Non, mais...? Et n’est-ce pas une honte que j’aie a aller perdre du temps la-bas, quand j’ai si grande hate de rentrer chez moi? N’est-ce pas une vraie honte? Je le dirai que c’en est une sacrée honte.
— Bravo! Seulement, pour amour de Dieu, n’ajoute pas trop de détails fantaisistes 4 ’histoire. Quand les hommes mentent, ils essayent toujours de déployer trop d’art, et c’est ce qui inspire des soupcgons aux femmes. Et puis... buvons un verre, Georgie. Jai du gin et un peu de vermout.
Et ce Paul qui, en temps normal, refusait un second cocktail, en but un deuxiéme et un troisiéme. I] eut les yeux rouges et la langue pateuse, il se mit a lancer des plaisanteries d’un libertinage génant.
Dans le taxi qui le ramenait, Babbitt s’apergut, et il eut peine a le croire, qu’il avait les yeux pleins de larmes.
I] n’avait pas expliqué son plan a Paul, mais il s’arréta en effet a Akron entre deux trains, uniquement pour envoyer a Zilla une carte postale avec ces mots: « J’ai eu a venir passer une journée ici et suis tombé sur Paul. » A Zénith, il alla la voir. Si pour se montrer en public Zilla était trop coiffée, trop peinte et solidement corsetée, dans son intérieur elle portait une robe de chambre bleue, fanée, et des bas troués dans des mules de satin rose rayées. Elle avait les joues creuses et paraissait avoir moitié moins de cheveux que ne se le rappelait Babbitt, et encore ils étaient
gras. Assise dans un fauteuil 4 bascule, elle était entourée de débris de boites de bonbons, de magazines bon marché, et sa voix avait un accent douloureux quand elle n’était pas moqueuse. Mais Babbitt avait un entrain extraordinaire.
— Eh bien, eh bien, ma chére Zil, vous vous la coulez douce pendant que le petit époux n’est pas 1a? Excellente idée. Je parie bien que Myra ne s’est jamais levée avant dix heures pendant que j’étais 4 Chicago. Ah! dites-moi, pourriez-vous me préter votre thermos... je suis entré pour vous le demander. Nous allons faire du toboggan, et nous voulons emporter du café. Et puis, 4 propos: vous avez bien recu ma carte d’Akron, ou je vous disais que j’avais retrouvé Paul?
— Oui. Qu’est-ce qu’il faisait?
— Que voulez-vous dire?
Il déboutonna son pardessus et s’assit sans fagon sur le bras d’un fauteuil.
— Vous savez bien ce que je veux dire. — Elle frappa de la main un magazine avec un bruit qui révélait Virritation. — 0 faisait la cour, j’imagine, a quelque servante d’hétel, a une manucure ou a quelqu’un de ce genre?
— Que diable! vous prétendez toujours que Paul court partout aprés les jupons. D’abord, il n’en fait rien, et, si c’était vrai, ce serait probablement parce que vous ne cessez pas de lui lancer des pointes et de le tarabuster. Je n’en avais pas l’intention, Zilla, mais puisque Paul est a Akron...
— Ily est vraiment, a Akron? Je sais qu’il est en correspondance avec une horrible femme, a Chicago.
— Est-ce que je ne vous ai pas dit que je lai retrouvé a Akron? Ot voulez-vous en venir? A me convaincre de mensonge?
— Non, mais je... je suis si tourmenteée.
— Allons, nous y voila! C’est ca qui me passe... Vous aimez Paul et pourtant vous le secouez, vous l’accablez d’injures, comme si vous le haissiez. Je ne peux pas comprendre comment il se fait que plus certaines gens ailment quelqu’un, plus ils s’appliquent a le rendre malheureux.
— Vous aimez Ted et Rone, j’imagine, et pourtant vous les houspillez.
— Oh! mais ¢a... ¢a, ce n’est pas la méme chose. D’ailleurs,
non, je ne les houspille pas... pas ce qui s’appelle houspiller. Mais, voyons, écoutez : voila Paul, le plus charmant garcon, le plus sensible que la terre ait porté. Vous devriez avoir honte de la facon dont vous le malmenez. Comment! Vous lui parlez sur le ton d’une laveuse de vaisselle. Je m’étonne que vous puissiez vous montrer si vulgaire, Zilla.
Elle réfléchissait, les yeux fixés sur ses doigts entre-croisés.
— Oh! oui, je le sais, je suis abominable quelquefois, et aprés je le regrette. Mais, Georgie, Paul est tellement exaspérant! Je vous le jure, ces derniéres années, j’ai essayé trés sérieusement d’étre gentille avec lui, mais comme j’étais d’ordinaire mauvaise — ou quej’en avais l’air... jene l’étais pas tout de bon, mais j’élevais la voix et je disais tout ce qui me passait par la téte — alors il s’est persuadé que tout était de ma faute. Mais tout ne peut pas toujours étre de ma faute, n’est-ce pas? Et maintenant quand je commence a me monter, il garde le silence, oh! un silence si épouvantable, et il ne me regarde méme pas, il m’ignore, tout simplement. On ne dirait plus un homme. Et il persiste résolument dans cette attitude jusqu’a ce que j’éclate et dise un tas de choses que je ne pense pas. Oh! ce silence! Ah! les hommes vertueux! Comme vous étes mauvais, terriblement mauvais!
Ils épuisérent la question en tous sens, pendant une demiheure. Finalement, au milieu d’abondantes larmes, Zilla promit de se calmer.
Paul rentra quatre jours aprés, et les Babbitt et les Riesling allérent en grande pompe au cinéma, puis souper dans un restaurant chinois. En s’y rendant a pied, ils suivirent une rue pleine de boutiques de tailleurs et de coiffeurs, et, tandis que leurs femmes en avant parlaient cuisiniéres, Babbitt chuchota 4 Paul:
— Zil parait bien plus agréable en ce moment.
— Oui, elle l’a été, sauf une ou deux fois. Mais c’est trop tard maintenant. Je veux... je ne discuterai pas encore une fois, mais elle me fait peur. Il n’y a plus rien a faire. Je ne veux méme plus la voir. Un de ces jours je vais rompre avec elle... d’une maniére ou de lautre.