‹ BabbittChapitre 37 sur 56 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

D. mars a juin il fut trés occupé. Il se défendait contre le tourment de penser. Sa femme et ses voisins se montraient généreux. Tous les soirs il jouait au bridge ou allait au cinéma, et les jours étaient mornes et silencieux.

En juin, madame Babbitt et Tinka s’en allérent dans |’Est, faire un séjour chez des parentes, et Babbitt fut libre de faire... il ne savait pas trés bien quoi.

Aprés leur départ, il pensa toute la journée a la maison émancipée ot il pouvait, s’il en avait envie, faire le fou et maudire les dieux sans avoir a garder des allures de mari. [1 réfléchit: « Je pourrais m’offrir une vraie petite féte ce soir, rester dehors jusqu’a deux heures du matin sans avoir rien a expliquer.Hourra!»

I] téléphona a Vergil Gunch, 4 Eddie Swanson: ni lun ni Pautre n’étaient libres et brusquement cela ’ennuya d’avoir a se donner tant de mal pour faire la féte.

I] ne parla pas beaucoup au diner, se montrant d’une tendresse inaccoutumée avec Ted et avec Verona, hésitant un peu, mais sans la désapprouver, quand cette derniére exprima son avis sur l’opinion de Kenneth Escott au sujet du jugement porté par le docteur Jean Jennison Drew sur les théories évolutionnistes. Ted travaillait dans un garage pendant les vacances d’été et il

raconta ses succés de la journée : comment il avait découvert une valve félée, ce qu’il avait dit au vieux « grinchu », et ce qu’il avait sae in au contremaitre sur lavenir de la téléphonie sans

Ted et Verona allérent 4 une soirée dansante aprés le diner. La domestique elle-méme était sortie. Babbitt était rarement resté seul toute une soirée dans la maison. II était agité. Il éprouvait le vague besoin de quelque chose de plus divertissant que les histoires comiques de son journal. Il monta 4 la chambre de Verona, s’assit sur le lit virginal bleu et blanc, fredonnant et grommelant a la fagon d’un citoyen conscient, tout en examinant ses livres: La Délivrance, de Conrad; un volume au titre étrange, Figures de terre, poésies (bien irréguliéres, pensa Babbitt), par Vachel Lindsay, et des essais de H. L. Mencken, — bien choquants, car ils tournaient en dérision |’Eglise et tout ce qui est respectable. Aucun de ces ouvrages ne lui plaisait. I] y sentait une révolte contre les convenances et le solide esprit bourgeois. Ces auteurs — et il pensait qu’ils étaient célébres — ne semblaient pas se soucier de raconter une jolie histoire, capable de faire oublier a un homme ses ennuis. II soupira. I] apercut soudain un livre: Les trots sous noirs, par Joseph Hergesheimer. Ah! c’était quelque chose dans ce genre-la! Ce devait étre un roman d’aventures, sur les faux monnayeurs peut-étre, avec des agents se glissant furtivement la nuit dans la vieille demeure... Et mettant le livre sous son bras, il redescendit et se mit a lire gravement sous la lampe du piano:

« Un crépuscule, semblable a une fine poussiére bleue, emplissart la gorge qui se creusait légérement entre les collines que couvratent des bors épais. On était au début d’octobre, mats une gelée dure avait déja taché d’or les érables, et parsemé les chénes d’Espagne de touffes le de vin, et le sumac brillait dans Pombre des sous-bois. Une bande d’oues sauvages, qui volaient bas et sans crainte au-dessus des collines, se détacha sur le ciel serein et cendré. Howat Penny, debout sur la route, dans une clarté relative, se rendit compte que ce vol régulier d’oiseaux rusés n’approcheratt pas assez pour quil pit les tirer... @ailleurs, il ne songeait pas a chasser les otes. Avec le déclin du jour, son ardeur était tombée, son indifférence habztuelle le pénétrait, de plus en plus forte... »

oo0

Toujours la méme chose: un mécontent, révolté contre le traintrain ordinaire. Et Babbitt, posant le livre, écouta le silence. Les portes intérieures de la maison étaient ouvertes. I] entendait venir de la cuisine l’égouttement continuel du frigidaire, rythme obsédant et agacant. II alla 4 la fenétre: il y avait une légére brume d’été, et, vus a travers leurs grillages, les réverbéres de la rue n’étaient que de pales croix de feu. Tout semblait anormal. Pendant qu’il méditait ainsi, Verona et Ted rentrérent et montérent se coucher. Le silence s’accentua dans la maison endormie. I] mit son chapeau, son melon d’homme respectable, alluma un cigare et fit les cent pas devant chez lui, silhouette imposante et digne, sans fantaisie, en fredonnant : « Fils d’argent a travers Vor ». L’idée lui traversa lesprit : « Si je téléphonais a Paul? » puis il se souvint. I] vit Paul dans l’uniforme des prisonniers, mais, tout en étant au supplice, il ne pouvait croire a cette histoire: elle faisait partie de Virréalité de cette soirée enveloppée de brouillard.

Si Myra avait été la, elle aurait insinué: « Est-ce qu’il n’est pas tard, Georgie? » Il errait dans sa liberté désolée et dont il n’avait que faire. Le brouillard maintenant lui cachait la maison. Le monde n’était pas créé, il n’y avait qu’un chaos sans agitation ni désir.

Dans le brouillard arriva un individu, a une allure si fiévreuse quil avait lair de danser avec furie quand il pénétra dans la région lumineuse d’un réverbére. A chaque pas il brandissait sa canne, puis la frappait sur le sol. Un lorgnon, pendu 4a un large ruban prétentieux, ballottait sur sa poitrine. Babbitt, qui n’en croyait pas ses yeux, reconnut Chum Frink.

Frink s’arréta, regarda attentivement et dit d’un ton sérieux :

— Voila un autre imbécile, George Babbitt... il vit pour louer des maisons. Savez-vous qui je suis? Un traitre a la poésie. J’suis saoul, je parle trop, mais j’m’en fous. Savez ce que j’aurais pu étre? Aurais pu étre un Gene Field, ou un James Whitcomb Riley, p’t’étre méme un Stevenson... oui, j’aurais pu. Lubie... imagination? Ecoutez, écoutez ga, que je viens de composer :

Dans des prairies d’été brillantes, bruits De scarabées, de buveurs et de gens respectables...

V’s entendez ¢a? De la fantaisie... c’est moi qui l’ai fait... n’sais pas ce que ¢a veut dire! Bon commencement de poéme... une piéce de Chile Garden. Et qu’est-ce que j’écris? De la cochonnerie, des poémes pour attirer le client, rien que de la saleté. J’aurais pu écrire... Trop tard.

Il se langa en avant avec un plongeon inquiétant, toujours sur le point de choir sans tomber tout a fait. Babbitt n’aurait été ni plus ni moins stupéfait si un fantéme avait surgi du brouillard, portant sa téte a la main. I] admettait cet état de Frink avec une compléte indifférence. I] grommela: « Pauvre bougre! » et cessa immédiatement de penser a lui.

Il rentra chez lui, alla droit au frigidaire et le dévalisa. Quand madame Babbitt était 1a, c’était un des plus grands crimes domestiques qu’on pit commettre. Debout devant la lessiveuse, il mangea un pilon de poulet et une pleine soucoupe de gelée de framboise, tout en grognant contre une pomme de terre bouillie froide et pateuse. I] songeait. Il lui venait a lidée que peut-étre la vie, telle qu’il la connaissait et la pratiquait énergiquement, était futile; que le ciel, tel que le décrivait le Révérend docteur Jean Jennison Drew n’était ni vraisemblable ni bien intéressant; qu’il n’avait pas beaucoup de plaisir 4 gagner de largent; qu’il n’était pas d’une utilité bien certaine d’élever des enfants uniquement pour qu’ils pussent en élever a leur tour d’autres qui en feraient autant. A quoi bon tout cela? Que désiraitil?

Il passa lourdement dans le salon, s’étendit sur le divan, les mains derriére la téte. Oui, que voulait-il? La richesse? Une position sociale? Des voyages? Des serviteurs? Sans doute, mais par moment seulement.

Il soupira: « J’y renonce. »

Mais il savait que ce qui lui manquait c’était la présence de Paul Riesling, et, partant de 1a, il lui fallut bien reconnaitre qu’il voulait la fée-enfant, — qu’il en avait un besoin physique. S’il avait aimé une femme, il aurait cherché un refuge auprés d’elle, et humblement posé son front sur ses genoux.

Il songea a sa sténographe, mademoiselle Mac Goun, il songea a la plus jolie des manucures du coiffeur de P’hétel Thornleigh. En s’endormant sur le divan, il sentit qu’il avait trouve un

attrait dans la vie, et qu’il avait rompu de facon terrifiante, troublante, avec tout ce qui était convenable et normal.

Il avait oublié, le lendemain matin, qu’il était un révolté conscient, mais au bureau il se montra irritable, et quand, a onze heures, se produisit l’afflux habituel de visites et d’appels au téléphone, il fit une chose qu’il avait souvent désirée et n’avait jamais osé faire : il quitta son bureau, sans donner de raisons a ses employés, ces conducteurs d’esclaves, et s’en alla au cinéma. Il jouissait du droit qu’il avait d’étre seul et sortit, bien déterminé a faire ce qui lui plaisait.

Quand ensuite il arriva 4 la table des « Sans-fagon » au club, tout le monde se mit a rire.

— Ah! voila le millionnaire! dit Sidney Finkelstein.

— Oui, ajouta le professeur Pumphrey, je l’ai vu dans sa « locomobile ».

— Bon Dieu, ¢a doit étre épatant d’étre un homme chic comme Georgie! gémit Vergil Gunch. Il a probablement volé tout Dorchester. Je ne voudrais pas laisser une pauvre petite parcelle de terrain sans défense dans un endroit ot il pourrait mettre ses griffes dessus.

Babbitt comprit qu’ils avaient quelque chose contre lui, et puis ils avaient « leur téte a faire des blagues ». D’ordinaire il edit été ravi qu’on lui fit Phonneur de lui monter un bateau, mais brusquement il se montra susceptible et grogna:

— Parbleu, c’est sir, je vous prendrai peut-étre un jour comme garcons de bureau!

I] était impatient, tandis que la plaisanterie s’acheminait laborieusement vers son dénouement.

— Naturellement, disaient-ils, il avait peut-étre rendez-vous

avec une femme, — ou bien: Non, je crois qu’il attendait son vieux camarade de chambre, Sir Jerusalem Doak. Il éclata:

— Oh! accouchez, accouchez, tétes de pioches que vous étes. Ot est la finesse?

— Hourra! George fait la téte! » langa Sidney Finkelstein avec un ricanement qui fit le tour de la table, et Gunch révéla la scandaleuse vérité : il avait vu Babbitt sortir d’un cinéma a midi /

Ils ne le lachérent pas. Avec mille variantes, mille sortes de

gros rires, ils répétérent qu’il était allé au cinéma a4 l’heure du bureau. Gunch lui était encore égal, mais Sidney Finkelstein l’aga- ¢ait, avec son corps maigre, sa téte rouge et sa vivacité a expliquer les plaisanteries. Le morceau de glace qui était dans son verre aussi ’ennuyait: il était trop gros, ne cessait de tourner et lui cognait le nez quand il voulait boire. Et il rageait en songeant que Finkelstein ressemblait 4 ce morceau de glace. Mais il ttiompha et garda son ton goguenard jusqu’au moment ou, las de cette « bien bonne blague », ils abordérent les grands problémes du moment.

« Qu’est-ce que j’ai aujourd’hui? se demandait-il. On dirait que je suis affreusement grincheux. C’est que ce sont de si sacrés bavards. Mais gouvernons avec prudence et restons bouche close. »

Comme on allumait les cigares il marmotta: « I] faut que je rentre », et il se sauva, poursuivi par un choeur de: « Evidemment, si vous passez vos matinées avec les ouvreuses de cinéma! » Il les entendit ricaner, et se sentit embarrassé. Tout en reconnaissant énergiquement avec le préposé au vestiaire « qu'il faisait chaud pour la saison », il éprouvait un désir enfantin de courir chercher auprés de la fée-enfant une consolation a ses miséres.

Il retint mademoiselle Mac Goun quand il eut fini de lui dicter. I] chercha un sujet qui pat éveiller dans ’employée impersonnelle une sorte d’amie.

— Ov allez-vous pour vos vacances? ronronna-t-il.

— Je pense aller dans une ferme. Désirez-vous que je copie le bail Siddons cet aprés-midi?

— Oh! ca ne presse pas... Vous vous amusez beaucoup, jimagine, quand vous avez laché tous les bonnets de nuit du bureau?

Elle se leva et rassembla ses crayons :

— Oh! personne ne me fait cet effet-la ici. Je pourrai le copier, je pense, quand j’aurai fini les lettres.

Et elle était partie. Babbitt repoussa absolument l’idée qwil avait essayé de se rendre compte jusqu’a quel point mademoiselle Mac Goun était abordable. « Je le savais bien, se dit-il, qu’il n’y avait rien a faire. »

Eddie Swanson, le représentant en automobiles qui habitait

ashe)

en face de Babbitt, donnait ce dimanche-la un diner. Sa femme, Louetta, la jeune Louetta, qui adorait le jazz en musique, l’excentricité en toilettes et le rire, ne se tenait pas de joie. En recevant ses invités elle criait: « Il faut nous amuser comme des fous! » Babbitt avait jusque-la senti que beaucoup d’hommes pouvaient la trouver séduisante, il reconnaissait maintenant que, lui-méme, elle aguichait singuliérement. Madame Babbitt n’avait jamais beaucoup apprécié Louetta; George était heureux que sa femme fit absente ce soir-la.

Il voulut absolument aider Louetta dans la cuisine : il sortait les croquettes de volaille du four ou on les avait tenues au chaud et les sandwiches 4 la salade de la glaciére. I] lui prit la main, une fois, et, chose déprimante, elle n’y fit aucune attention. Elle lui dit de sa voix chantante :

— Vous étes une mére pour moi, Georgie. Maintenant, trottez-vous avec le plateau et posez-le sur la desserte.

I] souhaitait qu’Eddie Swanson leur offrit des cocktails, que Louetta en bat un. I] voulait... oh! il voulait étre un de ces « fétards » comme on en voit dans les romans. Réunions dans un atelier... d’adorables femmes déchainées, indépendantes... pas nécessairement coupables, certainement non! mais pas « pot-aufeu» comme aux Hauteurs Fleuries. Comment avait-il pu le supporter depuis tant d’années ?

Eddie ne leur offrit pas de cocktails. Ils soupérent sans doute avec entrain, et Orville Jones répéta plusieurs fois: « Si Louetta désire venir s’asseoir sur mes genoux, qu’elle ne se géne pas! » mais ils se tinrent convenablement comme il seyait 4 un dimanche soir. Babbitt s’était discrétement assuré une place prés de Louetta sur la banquette du piano. Tout en parlant de moteurs, tout en écoutant avec un sourire immuable son récit du film qu’elle avait vu le mercredi précédent, tout en espérant qu’elle aurait bientét fini de résumer l’action, de s’extasier sur la beauté du héros, et le luxe de la mise en scéne, il l’étudiait. Taille fine dans une ceinture de soie grége, sourcils bien marqués, yeux ardents, cheveux séparés par une raie au-dessus d’un front large, elle représentait pour lui la jeunesse et le charme, avec un peu de mélancolie. I] songeait quel vaillant compagnon elle serait pour un long voyage en auto, ou on explorerait des montagnes, ot on déjeunerait dans un bois

de pins, au-dessus d’une vallée. Son air fréle le touchait, il en voulait 4 Eddie Swanson de ces incessantes querelles de ménage. Tout d’un coup, il identifia Louetta avec la fée-enfant. Il fut frappé de la conviction qu’ils avaient toujours eu l’un pour l’autre une attraction romanesque.

— Vous devez, lui dit-elle, mener une vie bien dissipée en ce moment ot vous étes veuf?

— Vous pouvez le dire! Je suis un trés mauvais sujet et fier de l’étre. Un soir, versez donc une drogue dans le café d’Eddie et traversez la rue: je vous montrerai 4 composer un cocktail.

— Mon Dieu, je pourrais peut-étre... il ne faut jamais jurer de rien.

— Eh bien, dés que vous serez préte, accrochez une serviette a la lucarne du grenier, et je courrai chercher le gin.

Tout le monde rit trés fort de cette effronterie. Eddie Swanson déclara avec bonne humeur qu’il ferait faire tous les jours Panalyse de son café par un chimiste. Les autres, changeant de sujet, se mirent a discuter les plus passionnants des meurtres récents, mais Babbitt ramena Louetta a des questions personnelles.

— Vous avez la plus jolie robe que j’aie vue de ma vie.

— Elle vous plait, vraiment?

— Si elle me plait? Ecoutez, je vais par lintermédiaire de Kenneth Escott faire passer une note dans le journal disant que la femme la mieux habillée des Etats-Unis est madame E. Louetta Swanson.

— Avez-vous fini de me taquiner? — Mais elle était rayonnante. — Dansons un peu: il faut que vous dansiez avec moi, George. ,

Tout en protestant: « Vous savez quel piétre danseur je suis », il remuait déja les pieds en cadence.

— Je vous apprendrai : je suis trés bon professeur.

Ses yeux brillaient, sa voix était saccadée: il fut persuadé quw’il avait conquise. Il létreignit, sentant son corps souple et tide, et il tourna gravement, exécutant un lourd one-step a sa facon. Il ne heurta que deux ou trois couples.

— Parbleu, ¢a ne va pas si mal : je cogne les gens comme un vrai danseur de théatre, dit-il en la couvant des yeux.

Elle lui répondit vivement :

— Oui, oui, je vous ai dit que j’étais un excellent professeur... Ne faites pas de si grands pas!

Pendant un moment il perdit toute confiance en lui: il fit un terrible effort pour suivre la mesure. Mais il fut de nouveau tout enveloppé par le charme qui émanait d’elle. « I] faudra qu'elle m’aime, je l’y aménerai! » se jura-t-il. Et il essaya de baiser la méche de cheveux qui lui couvrait l’oreille. Elle écarta machinalement la téte pour l’en empécher, et non moins machinalement elle murmura :

— Non, voyons!

Un instant il la détesta, mais aussit6t aprés il redevint aussi pressant. I] dansa avec madame Orville Jones, mais il regardait Louetta qui, avec son mari, traversait tout le salon. « Attention! tu commences a faire des bétises! » se disait-il 4 lui-méme, tout en sautillant et fléchissant les genoux, et en faisant l’aimable avec madame Jones, la digne matrone, a qui il se plaignait : « Dieu, quelle chaleur! » Sans aucune raison il évoqua Paul dans cet endroit sombre ot. les hommes ne dansaient jamais. « Je suis piqué, ce soir, je ferais mieux de rentrer », se dit-il avec inquiétude, mais il quitta madame Jones et se précipita vers l’adorable Louetta, pour lui demander :

— La prochaine est pour moi?

— Oh! il fait si chaud, je vais me reposer pendant cette danse-la.

Alors, il s’enhardit :

— Eh bien, venez vous asseoir avec moi sous la véranda, pour vous rafraichir.

— Soit!

Dans lombre amie, avec le bruit des danseurs derriére eux, il lui prit résolument la main. Elle lui serra la sienne une fois, puis se dégagea.

— Louetta, vous étes l’étre le plus exquis que je connaisse.

— Mais moi aussi, je vous trouve charmant.

— C’est vrai? Il faut m’aimer un peu, je suis si seul.

— Oh! il ne vous manquera rien quand votre femme sera de retour.

— Non, je suis toujours seul.

Elle joignit les mains sous son menton, pour qu’il ne pit la toucher. [1 soupira.

— Quand je me sens mal en train et que... — I était sur le point de parler du drame de Paul, mais c’était trop sacré pour qu’il s’en servit, méme dans sa diplomatie amoureuse, — quand je sors du bureau, épuisé, j’aime a regarder de l’autre cété de la rue et a penser a vous. Savez-vous que j’ai révé de vous une fois?

— Etait-ce un réve agréable?

— Deélicieux.

— Alors... on prétend que les réves sont le contraire de la réalité. Et maintenant, il faut que je rentre...

Elle était déja debout.

— Oh! ne vous en allez pas encore... de grace, Louetta.

— Si, il le faut... j'ai a m’occuper de mes invités.

— Ils s’occuperont bien d’eux-mémes.

— Non, impossible.

Elle lui frappa négligemment sur l’épaule et disparut.

Mais aprés avoir, deux minutes, eu envie, comme un enfant honteux, de se sauver chez lui, il grommelait: « Mais non, je ne cherchais pas 4 me mettre bien avec elle. J’ai toujours senti qu’il n’y avait rien a faire », et il se dirigea vers le salon, pour danser avec madame Orville Jones, et éviter Louetta, vertueusement, et de fagon que cela se vit bien.

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