‹ BabbittChapitre 38 sur 56 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

S. visite 4 Paul fut aussi peu réelle que cette soirée de brouillard ot il s’était interrogé. I] suivit, sans rien voir, des corridors de prison qui empestaient le désinfectant, jusqu’a une piéce garnie de banquettes jaune pale 4 compartiments, comme les bancs qu’il avait connus, enfant, dans les magasins de chaussures. Un gardien introduisit Paul. Au-dessus de son uniforme d’un gris bleuatre, le visage de Paul était pale et sans expression. Il se mouvait craintivement pour obéir aux ordres du gardien, humblement il lui poussa, a travers la table pour qu’il les examinat, le tabac et les brochures que lui avait apportés Babbitt. I] ne trouva rien a dire, sinon: « Oh! je commence 4 m’accoutumer », puis: « Je travaille a l’atelier des tailleurs; l’étoffe me fait mal aux doigts. »

Babbitt comprit que, dans ce séjour de mort, Paul était déja mort. Et tandis qu’il méditait dans le train du retour, il lui sembla qu’en lui-méme aussi quelque chose était détruit: sa foi loyale et solide dans la bonté du monde, la crainte du mépris public, la fierté du succés. Il était heureux que sa femme ne fat

pas la. I] éprouvait ce sentiment sans l’expliquer. Peu lui importait.

La carte portait : « Madame Daniel Judique ». Babbitt savait que c’était la veuve d’un marchand de papier en gros. Elle devait avoir quarante ou quarante-deux ans, mais elle lui parut plus jeune quand il la vit, cet aprés-midi-la, au bureau. Elle était venue s’informer pour louer un appartement, et il ’enleva 4 la comptable inexpérimentée qui s’occupait d’elle. Il se sentait attiré par son élégance. Elle était mince, dans une robe noire a pois blancs, une robe gracieuse et fraiche. Un large chapeau noir ombrageait son visage. Ses yeux étaient brillants, son menton agréablement dodu, et ses joues uniformément roses. I] se demanda plus tard si elle était maquillée, mais personne au monde ne s’y connaissait moins que lui en ces questions.

Elle s’assit, jouant avec son ombrelle violette. Sa voix, sans étre timide, avait quelque chose de suppliant, pour dire:

— Je me demande si vous pourrez me venir en aide.

— Jen serais enchanté.

— J’ai cherché partout et... je voudrais un petit appartement, une chambre a coucher, deux peut-étre, un salon, une petite cuisine et une salle de bains, mais je tiens a un appartement agréable, pas un de ces petits trous sombres, ni dans une maison neuve avec tout son clinquant. Et je ne peux pas mettre un prix extravagant. Je m’appelle Tanis Judique.

— J’ai peut-étre bien juste ce qu’il vous faut. Voulez-vous venir le voir maintenant?

— Oui, j’ai deux heures a moi.

Dans les nouveaux appartements, il en avait un quwil destinait 4 Sidney Finkelstein, mais a ’idée d’emmener dans sa voiture cette aimable femme, il envoya par-dessus bord son ami Finkelstein et, avec une nuance de galanterie, il s’écria:

— Je vais vous montrer ce que je peux faire pour vous.

Il épousseta les coussins de son auto et deux fois il risqua la mort pour faire parade de son talent de chauffeur.

— Eh bien, vous vous entendez a conduire une auto! ditelle.

Il aimait cette voix, qui avait, 4 son avis, quelque chose de musical et dénotait une femme cultivée..., bien plus que le rire trop fréquent de Louetta Swanson.

I] plastronna :

— Vous savez, il y a une quantité de gens qui sont si craintifs et qui vont si lentement qu’ils génent tout le monde. Le conducteur le plus sir, c’est celui qui sait manceuvrer son moteur et qui n’a pas peur de faire de la vitesse quand c’est nécessaire, vous ne croyez pas?

— Oh si!

— Je parie que vous conduisez comme un as.

— Oh! non... c’est-a-dire... pas tout a fait. Naturellement nous avions notre auto... avant la mort de mon mari, et je faisais semblant de la conduire, mais je ne crois pas qu’une femme arrive jamais a conduire comme un homme.

— Oh! il y a maintenant des femmes qui s’en tirent trés bien.

— Oui, bien sir, les femmes qui veulent imiter les hommes en tout, qui jouent au golf et a tout ¢a, et qui se gatent le teint et s’'abiment les mains.

— Parfaitement. Je n’ai jamais aimé les femmes si masculines.

— C’est-a-dire... naturellement, je les admire beaucoup, et je me sens si faible, si inutile 4 cété d’elles!...

— Quelle plaisanterie! Je parie que vous jouez du piano comme une fée.

— Oh! non... c’est bien exagéré.

— Je parie que si, moi.

I] jeta les yeux sur ses mains potelées, sur ses bagues, diamants et rubis. Elle suivit ce regard et serra les uns contre les autres, avec des mouvements de chatte, ses doigts fins et blancs qui le ravissaient, tout en soupirant :

— J’adore jouer du piano... du moins tapoter, mais je n’ai pas vraiment travaillé. M. Judique répétait souvent que j’aurais été une excellente pianiste si j’avais étudié, mais c’était, je crois, pour me flatter.

— Je suis sir que non... que vous étes douée.

— Oh! Est-ce que vous aimez la musique, monsieur Babbitt ?

— Je crois bien! Seulement, je ne tiens pas beaucoup a toutes ces grandes machines classiques.

— Oh! moi, si. J’adore Chopin et tous ces gens-la.

— Sérieusement? Bien entendu, je vais souvent aux concerts de grande musique, mais ce que j’aime bien, c’est un bon jazz,

bien d’aplomb, ov le violoncelliste retourne son instrument pour taper dessus avec son archet.

— Qui, je vois ca. J’aime beaucoup la bonne musique de danse. Et j’adore danser... Pas vous, monsieur Babbitt ?

— Oh si, non que je sois un bien fameux danseur, pourtant.

— Je suis sire que si. Vous devriez me laisser vous apprendre. Je suis un trés bon professeur.

— Vous voudriez bien me donner une lecon un jour?

— Mais certainement.

— Faites attention, je suis capable de vous prendre au mot. Je viendrai chez vous vous demander cette legon.

— Qui... oui.

Elle ne semblait pas froissée, mais elle ne s’engageait pas. Il se secoua lui-méme: « Allons, soyons sage, espéce d’imbécile! Ne recommengcons pas a faire l’idiot. » Et il s’*exprima avec noblesse :

— Je voudrais pouvoir danser comme certains de ces jeunes gens, mais je vais vous dire: j’estime que le devoir d’un homme c’est de prendre sa bonne part, on pourrait dire une part de créateur, dans le labeur universel, de pétrir la pate et d’avoir quelque chose 4 montrer comme résultat de sa vie, vous ne croyez pas?

— Oh! si.

— Alors je suis bien obligé de sacrifier certaines de ces choses auxquelles j’aimerais 4 me consacrer, ce qui ne m’empéche pas de jouer au golf aussi bien, mon Dieu, que les camarades.

— Je n’en doute pas... Vous étes marié?

— Heu... oui... et puis, heu, des obligations a remplir; je suis vice-président du club des Boosters, et je suis a la téte d’une des commissions de l’Association nationale des Sociétés immobiliéres, et tout cela représente un gros travail et beaucoup de responsabilités — sans qu’on vous en sache gré. es

— Je le sais bien: les hommes publics ne sont jamais estimés a leur valeur.

Ils échangérent un regard plein de respect mutuel, et, arrivés aux appartements Cavendish, il aida courtoisement a descendre, tendit la main vers la maison, comme s’il la lui présentait, ordonna séchement au groom de Vascenseur « d’aller au galop chercher les clefs ». En montant, elle se tenait tout contre lui, et il était impressionné, mais réservé.

L’appartement était joli avec ses boiseries blanches et ses panneaux bleu pale. Madame Judique était rayonnante de joie quand elle décida de le louer, et, en traversant le palier pour reprendre l’ascenseur, elle lui toucha le bras et lui dit d’une voix chantante :

— Oh! que je suis contente d’étre allée vous trouver! C’est si rare et si agréable de rencontrer quelqu’un qui comprenne vraiment. Ah! les appartements que certaines gens m’ont montrés!

Son instinct lui disait qu’il pouvait lentourer de son bras, mais il se retint et, avec une politesse infinie, il la conduisit a sa voiture, la ramena chez elle. Tout le long du chemin jusqu’a son bureau, il était furieux :

« Heureusement que pour une fois j’ai été raisonnable... Sacrebleu! pourquoi n’ai-je pas essayé? Elle est délicieuse... un bijou... une véritable charmeuse! Des yeux admirables, des lévres ravissantes, et quelle jolie ligne... elle ne se laissera jamais aller, comme tant de femmes... Non, non, non! Elle est tout a fait cultivée. C’est une des petites femmes les plus brillantes que j’aie rencontrées depuis longtemps. Elle s’intéresse aux questions générales et... Mais pourquoi, diable, n’ai-je pas essayé ?... Tanis!... »

Cela le tourmentait et Pintriguait, mais il s’apercevait qu’il était attiré par la jeunesse, comme un adolescent. La jeune fille qui le troublait particuli¢rement, — bien qu’il ne lui efit jamais adressé la parole, — c’était la derniére manucure a droite, dans le salon de coiffure pompéien. Petite, vive, souriante, avec des cheveux noirs, elle avait peut-étre dix-neuf ou vingt ans et portait des blouses transparentes rose saumon qui laissaient voir ses épaules et les rubans noirs de sa combinaison.

I] alla au salon pompéien pour sa coupe de cheveux de quinzaine. Comme toujours il se reprocha de faire une infidélité a son voisin, le coiffeur du building Reeves. Mais pour la premiére fois il envoya promener son remords. « Nom de D..., je ne suis pas tenu d’y aller si je n’en ai pas envie! Le building Reeves n’est pas a moi! Je ne dois rien a ce coiffeur! Je peux bien, sacrebleu, me faire couper les cheveux ou ¢a me plait, sacrebleu! Je ne veux plus entendre parler de ga! J’en ai assez de ménager des

gens... 4 moins que ¢a ne me chante. Ca ne méne 4 rien... j’en ai assez! »

Le salon de coiffure pompéien était dans le sous-sol de l’hétel Thornleigh, le plus grand et le plus moderne de Zénith. Un escalier de marbre en spirale avec rampe en cuivre menait du hall de Phétel au salon de coiffure. Les murs étaient revétus de carreaux noirs, blancs et rouges, avec un plafond sensationnel en or bruni, et une fontaine ot une nymphe massive vidait éternellement une corne d’abondance écarlate. Quarante garcons et neuf manucures travaillaient désespérément et, a la porte, six chasseurs négres guettaient les clients pour les accueillir, pour prendre respectueusement soin de leur chapeau et de leur col, pour les conduire a une place d’attente ot, sur un tapis comparable a une ile des tropiques, au milieu du vaste dallage blanc, étaient groupés une douzaine de fauteuils de cuir et une table chargée de magazines.

Le chasseur de Babbitt était un négre 4 cheveux gris, obséquieux, qui lui fit un honneur hautement apprécié a Zénith: il le salua par son nom. Pourtant Babbitt était malheureux. Sa fameuse manucure était occupée. Elle faisait les mains d’un client trop habillé et ricanait avec lui. Babbitt le trouva odieux. I] songea bien a attendre, mais arréter le rythme puissant du Pompéien, c’était chose inconcevable, et il fut instantanément installé dans un fauteuil. ;

Il était entouré d’un luxe riche et raffiné. Un des fidéles se faisait faire un traitement facial aux rayons violets; son voisin, un shampooing a l’huile. Des garcons faisaient circuler de merveilleux appareils pour massage électrique. D’autres tiraient des serviettes fumantes d’une machine semblable 4 un obusier de nickel poli, et les jetaient dédaigneusement aprés s’en étre servis une seconde. Sur |’énorme tablette de marbre, en face des fauteuils, s’alignaient des centaines de lotions, couleur d’ambre, de rubis ou d’émeraude. II était flatteur pour Babbitt d’avoir a la fois deux esclaves 4 son service: le coiffeur et le cireur. I] aurait été parfaitement heureux s’il avait pu avoir en méme temps la manucure. Tout en lui coupant les cheveux, le gargon lui demanda son opinion sur les courses du Havre de Grace, la saison de base-ball et le maire Prout. Le jeune cireur négre fredonnait L’arrivée des

bleus au camp, et frottait en mesure avec son air, tendant si fort le chiffon 4 polir qu’ chaque coup il vibrait comme une corde de banjo. Le garcon coiffeur faisait fort bien larticle. Il donna a Babbitt le sentiment d’étre un homme riche et important par sa facgon de lui demander :

— Quelle est votre lotion préférée, Monsieur ?... Avez-vous le temps aujourd’hui d’un massage facial? Votre cuir chevelu est un peu raide: vous y ferai-je un massage?

Le meilleur moment pour Babbitt était celui du shampooing. Le garcon faisait mousser sur ses cheveux un savon é€pais, puis, — pendant que Babbitt, enveloppé de serviettes, se penchait sur la cuvette, — il le ringait avec de l’eau chaude qui lui picotait le crane, et finalement faisait couler de l’eau glacée. Sous cette douche, cette brusque sensation de froid sur la téte, le coeur du patient battait, sa poitrine se soulevait, son épine dorsale n’était plus qu’un cable électrique. C’était une impression qui rompait la monotonie de la vie. En se rasseyant, il promena sur toute la boutique un regard plein de noblesse. Le barbier lui frottait respectueusement les cheveux, puis les entourait d’une serviette en forme de turban, en sorte que Babbitt ressemblait a un gros calife rose sur un tréne ingénieusement machiné. Le gargon lui demanda — sur le ton d’un bon type qui n’en est pas moins écrasé par la splendeur du calife:

— Que diriez-vous, monsieur, d’une petite friction 4 l’huile Eldorado? C’est excellent pour le cuir chevelu. Est-ce que je ne vous en ail pas fait une la derniére fois?

I] n’en avait pas fait, mais Babbitt accepta.

— Oui, soit!

Avec un frémissement d’impatience, il vit que sa manucure était libre.

— Je crois qu’aprés tout je vais prendre la manucure, dit-il d’une voix sourde, et avec émotion, il la vit venir 4 lui, souriante sous ses cheveux noirs, petite, délicate. Le travail des ongles devait étre terminé a la table de la jeune fille et il pourrait lui parler sans que le barbier entendit. I] attendit patiemment, sans essayer de la regarder, tandis qu’elle lui limait les ongles et que le garcon le rasait et étalait sur ses joues briilantes tous les mélanges ingénieux qu’a inventés depuis les ages révolus la féconde imagination des

barbiers. Quand celui-ci eut fini et que Babbitt fut assis en face de la jeune fille, a sa table, il admira la plaque de marbre, la petite cuvette enfoncée dedans, avec ses minuscules robinets d’argent, et s’admira lui-méme de pouvoir fréquenter un établissement si cotiteux. Quand elle lui retira la main de la cuvette, celle-ci avait acquis dans l’eau tiéde et savonneuse une telle sensibilité qu’il pergut de fagon anormale l’étreinte de sa ferme petite patte. Il fut charmé par ses ongles a elle, si roses et si brillants : ses mains lui paraissaient plus adorables que les doigts fins de madame Judique, et plus élégantes. I] éprouva une volupté nuancée de douleur quand, d’une lame affilée, elle lui coupa les petites peaux de ses ongles. I] lutta pour ne pas trop regarder le contour de ses épaules et de ses jeunes seins, trés apparents sous une mousseline de soie rose. Elle lui faisait effet d’un étre exquis, et quand il essaya de lui faire impression par sa personnalité, il lui parla aussi gauchement qu’un jeune campagnard qui en est a ses débuts.

— Il fait bien chaud pour travailler aujourd’hui.

— Oh! oui, trés chaud. Vous vous étes coupé les ongles vousméme la derniére fois, n’est-ce pas?

— Qui... je crois bien que oui.

— I] faudrait toujours avoir recours a la manucure.

— Qui, peut-étre bien. Je ne...

— Rien n’est si joli que des ongles bien soignés. J’ai toujours pensé que rien ne révéle mieux le vrai gentleman. II y avait ici hier un marchand d’automobiles qui prétendait qu’on peut toujours dire 4 quel monde appartient un homme d’aprés la voiture qu’il pilote. « Ne dites donc pas de bétises, lui ai-je répliqué : les gens du « monde qui s’y connaissent jettent un coup d’ceil sur les ongles « d’un individu pour savoir si c’est du faux chic ou de la vraie « distinction. »

— Qui, il y a quelque chose de vrai la-dedans. Naturellement, je veux dire... avec une jolie petite gosse comme vous, on ne peut pas ne pas se faire faire les griffes. Bays

— Possible que je ne sois qu’une gosse, mais j’ai de l’expérience et je reconnais les gens bien au premier coup d’ceil — je lis leur caractére sur leur figure, d’un regard — et je ne parle jamais si librement 4 quelqu’un a moins d’avoir vu que c’est un homme comme il faut.

aoe

Elle sourit. Ses yeux avaient le charme d’un étang en avril. Avec un grand sérieux il se prévint lui-méme « que certains « Sansfacon » penseraient que, pour le seul motif qu’une femme était manucure, et peut-étre pas trés bien élevée, elle ne valait rien, mais, quant a lui, il avait l’esprit démocratique et comprenait les gens », et il s’en tenait 4 cette affirmation que c’était une fille épatante, une bonne fille... sans l’étre par trop et de fagon dangereuse. Il lui demanda, d’une voix ot vibrait de la sympathie :

— Il y a des quantités de gens, je présume, qui cherchent a prendre des libertés avec vous. |

— Ah! Dieu, s’il y en a! Ecoutez, il y a de ces gigolos de seconde zone qui se figurent, parce qu’une jeune fille est employée dans un salon de coiffure, qu’on peut tout se permettre avec elle. Ah! ce qu’ils peuvent vous dire! Mais, croyez-moi, je sais les remettre a leur place, ces oiseaux-la. Je me contente de leur montrer la porte en leur disant: « Dites donc, a qui croyez-vous parler? » et ils s’évanouissent comme un premier réve d’amour, et... oh, vous ne voulez pas une boite de pate pour les ongles? Ga vous les conservera aussi brillants que quand vous sortez d’ici, c’est sans danger et ¢a dure trés longtemps.

— Certainement, je vais en essayer. Dites donc... c’est drole, dites : je viens ici depuis l’ouverture de l’établissement et — sur un ton de vive surprise — je ne sais pas votre nom!

— Vraiment? Ah! ca c’est dréle. Moi non plus je ne sais pas le votre.

— Allons, ne vous fichez pas de moi. Quel est votre joli petit nom?

— Oh! il n’est pas tellement joli. Je crois qu’il est un peu youpin. Mais mes parents ne sont pas youpins. Le pére de mon pere était un noble Polonais et il est venu ici un jour un monsieur, qui était un comte, ou quelque chose de ce genre...

— Qui avait un compte en souffrance ici, vous voulez dire...

— Qui parle de cela, mon petit? Et il a dit qu’il avait connu la famille de mon grand-pére en Pologne, et qu’ils avaient une belle grande maison... au bord d’un lac. — D’un air de doute : — Vous ne le croyez peut-étre pas?

— Bien stir que si... non, vraiment, bien sar. Je le crois. Pourquoi pas? Ne vous figurez pas que je me moque de vous,

mon chou, mais chaque fois que je vous ai remarquée, je me suis dit: « Cette enfant-la a du sang bleu dans les veines. »

— Sans rire?

— Sans rire. Allons, voyons, maintenant que nous voila amis, quel est ce cher petit nom?

— Ida Putiak. Ce n’est pas un nom bien fameux. Je le dis toujours 42 maman: « Maman, que je lui dis, pourquoi ne m’as-tu pas appelée Dolorés, ou quelque chose qui ait de la branche? »

— Eh bien, moi je trouve que c’est un nom trés chic, Ida!

— Je parie que je sais votre nom, a4 vous.

— Oh! ce n’est pas bien sar. Bien entendu... il n’est pas tellement connu.

— Est-ce que vous n’étes pas monsieur Soudheim qui voyage pour la « Société de Coutellerie Krackjak »?

— Non, je suis monsieur Babbitt, le marchand de biens.

— Oh! excusez-moi. Naturellement, vous étes d’ici, de Zénith ?

— Oui, fit-il, avec la brusquerie d’un homme froissé.

— Oh! bien sar, j’ai lu vos annonces. Elles sont magnifiques.

— Hum, mais... vous auriez pu lire quelque chose sur mes discours.

— Certainement j’ai vu... Je n’ai pas beaucoup le temps de lire, mais... Vous trouvez probablement que je suis une petite sotte ?

— Je vous trouve tout a fait charmante.

— Voyez-vous, il y a quelque chose d’agréable dans mon métier. I] donne l’occasion de rencontrer des messieurs trés bien, de se former l’esprit en causant avec eux, et on en arrive a déchiffrer 4 premiére vue le caractére d’un type.

— Ecoutez, Ida, je vous en prie, ne pensez pas que je m’oublie...

I] réfléchissait qu’il serait humiliant d’étre repouss€ par cette enfant et dangereux d’étre accepté. S’il ’emmenait diner et si quelque ami un peu sévére le voyait... mais il continua avec chaleur :

— ... Ne pensez pas que je m’oublie si je vous dis que ce serait gentil, je crois, d’aller tous les deux faire un petit diner un de

Ces SOIrs.

te)

— Je ne sais pas si je devrais... mon ami veut toujours m’emmener au restaurant... Mais je pourrais peut-étre ce soir.

Il n’y avait aucune raison, se persuada-t-il, pour qu’il ne dinat pas tout tranquillement avec une pauvre fille qui aurait profit 4 étre en compagnie d’un homme mir et instruit comme lui. Mais, pour le cas ot quelqu’un en les voyant ne comprendrait pas, il la ménerait a Auberge de Biddlemeier, dans la banlieue. Ils feraient une agréable promenade en voiture, par cette chaude soirée de solitude, et il pourrait lui tenir la main... non, méme pas cela. Ida n’était pas farouche, ses épaules nues ne le montraient que trop clairement, mais il consentait a étre pendu s’il lui faisait la cour uniquement parce qu’elle y comptait.

La-dessus sa voiture eut une panne: il y avait quelque chose de dérangé 4 l’allumage. Et il avait besoin de son auto ce soir! I examina furieusement les bougies, visita le distributeur : ses regards les plus courroucés ne firent pas bouger le moteur récalcitrant, et il fallut, 6 désespoir, faire remorquer la voiture jusqu’a un garage. Avec un nouveau frisson il songea a un taxi: il y avait dans un taxi quelque chose a la fois de riche et de polisson qui le stimulait.

Mais quand il la retrouva, a un coin de rue, a deux « blocs » de l’hétel Thornleigh, elle s’écria :

— Un taxi? Je croyais que vous aviez votre auto!

— Bien sir, j’en ai une. Mais elle est indisponible ce soir.

— Ah! fit-elle, comme quelqu’un qui a déja entendu raconter cette histoire.

Tout le long du chemin jusqu’a l’Auberge de Biddlemeier, il essaya de lui parler comme un vieil ami, mais il ne réussissait pas a arréter son flot de paroles a elle et a placer un mot. Avec une indignation sans fin elle racontait ses ripostes 4 « cet impudent de premier gargon » et décrivait les moyens terribles qu’elle emploierait contre lui s’il persistait 4 prétendre qu’elle s’entendait mieux a « faire des embarras que les ongles ».

A l’Auberge il leur fut impossible d’obtenir quelque chose a boire. Le gérant refusa de comprendre qui était George F. Babbitt. Ils étaient assis, étranglant de soif devant un vaste mixed grill et s’entretenaient de base-ball. Quand il voulut prendre la main d’Ida, elle dit d’un ton vif et aimable: « Attention! cet effronté

de maitre d’hotel nous épie ». Mais quand ils sortirent, il faisait une nuit d’été perfide, un air énervant, et un croissant de lune brillait au-dessus des érables qu’il transfigurait.

— Allons en quelque autre endroit o4 nous pourrons boire et danser, demanda-t-il.

— Un autre soir, oui certainement. Mais aujourd’hui j’ai promis a maman de rentrer de bonne heure.

— Oh! tant pis! I] fait trop bon pour rentrer.

— (a me ferait bien plaisir, mais maman en serait malade.

I] frissonnait : tout en elle était jeunesse et fraicheur exquise. II Pentoura de son bras. Elle se blottit contre son épaule, sans crainte, et il eut un sentiment de triomphe. Puis elle descendit en courant le perron de l’Auberge en chantonnant : « Venez, Georgie, nous allons faire une bonne promenade en voiture et respirer l’air frais ».

C’était une nuit pour les amoureux. Tout le long de la route qui menait a Zénith, sous la lueur douce de la lune encore basse, s’alignaient des automobiles, et de vagues silhouettes s’enlagaient et révaient. I] tendit vers Ida des mains avides et quand elle les caressa, il fut reconnaissant. I] n’y eut ni lutte ni transition: il lembrassa et elle répondit tout simplement a son baiser, derriére le gros dos stupide du chauffeur.

Le chapeau d’Ida tomba, et elle se dégagea de son étreinte pour le ramasser.

— Oh! laissez-le! implora-t-il.

— Quoi? mon chapeau? Vous n’y pensez pas.

I] attendit qu’elle l’etit assuré sur sa téte, puis son bras voulut la reprendre. Mais elle se déroba et dit pour le calmer sur un ton maternel :

— Allons, pas de folies! Il ne faut pas obliger la maman a gronder son méchant petit gargon. Asseyez-vous tranquillement, mon chéri, et regardez quelle merveilleuse nuit il fait. $i vous étes bien sage, je vous embrasserai peut-étre quand nous nous dirons bonsoir. Et maintenant, donnez-moi une cigarette.

Il mit tous ses soins a la lui allumer et s’*informa si elle était bien installée, puis il s’assit aussi loin d’elle que possible. Il était tout glacé de son échec. Personne n’aurait pu dire a Babbitt qu’il était stupide, avec plus de vigueur, de netteté et d’intelligence qu'il

n’en mit lui-méme 4 le faire. Il réfléchit que, du point de vue du Révérend docteur John Jennison Drew il était un vieux polisson, et de celui de mademoiselle Ida Putiak, un vieux raseur qu’elle avait di supporter en punition du bon diner qu’elle avait fait.

— Chéri, vous n’allez pas bouder, j’espére ?

Elle dit cela d’un ton leste: il eut envie de la gifler. Il songeait: « I] n’y a rien a tirer de cette petite rosse. Sacrée immigrante! Allons, finissons-en le plus vite possible, filons 4 la maison, et flanquons-nous une correction tout le reste de la nuit. »

Il grommela :

— Hein? Moi bouder? Mais pourquoi, mon bébé? Maintenant, écoutez-moi bien, Ida, écoutez loncle George. I] faut étre raisonnable, a propos de ces bisbilles perpétuelles avec le premier garcon. J’ai bien l’expérience des employés et je peux vous assurer qu’on ne gagne rien a entrer en lutte...

Devant la pauvre maison de bois ot elle habitait, il lui dit un « Bonne nuit! » bref et aimable, mais quand le taxi se fut remis en route, il poussa un « O mon Dieu! ».

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