CHAPITRE XXV
L. s’éveilla pour s’étirer gaiement en écoutant chanter les petits oiseaux, puis pour se rappeler que tout allait mal, qu’il était décidé a s’écarter du droit chemin et que, jusque-la, il n’y avait trouvé aucun plaisir. « Pourquoi, se demandait-il, était-il en révolte? A quel propos? Pourquoi ne pas étre raisonnable, cesser toutes ces recherches imbéciles, et vivre heureux avec sa famille, ses affaires, ses camarades et son club? » Que gagnait-il a se révolter? Des ennuis et de la honte..., la honte de se voir traité en gamin désagréable par une petite gueuse comme Ida Putiak. Et pourtant!... Il en revenait toujours a ce : « Et pourtant!... » Quels que fussent les ennuis, il ne pouvait pas se retrouver satisfait d’un monde qui, du moment qu’on avait des doutes, devenait absurde. Seulement, il se le jurait, « il en avait finide courir aprés les femmes ».
Vers midi, il n’était déja plus si sir de ce dernier point. Si ni en mademoiselle Mac Goun, ni en Louetta Swanson, ni en Ida il n’avait trouvé l’Ame sceur, cela ne prouvait pas qu’elle n’existait pas. Il était poursuivi par son ancienne idée que quelque part devait se trouver la femme, possible a concevoir, qui le comprendrait, qui l’apprécierait et le rendrait heureux.
Madame Babbitt revint en aoit.
Lors de ses absences précédentes, son bourdonnement rassurant lui avait manqué, et il s’était fait une féte de son retour. Cette fois, bien qu’il n’osAt pas la peiner en en laissant rien transparaitre dans ses lettres, il regrettait de la voir revenir avant qu’il eat retrouvé son aplomb, et l’obligation d’aller la chercher et de paraitre joyeux le génait.
Il descendit 4 la gare en flanant, examina les affiches des villégiatures, pour ne pas avoir a parler a quelque connaissance et laisser voir son malaise. Mais il était bien dressé. Quand le train fit son entrée bruyante, il était sur le quai, regardant dans les wagons Pullman, et dés qu’il apercut sa femme, dans la file des voyageurs qui se dirigeaient vers le hall, il agita son chapeau. la porte il l’embrassa et s’écria : « Eh bien, eh bien, vous avez une mine superbe, parbleu, une mine superbe! » Puis il s’occupa de Tinka. Il y avait la un étre, cette enfant au ridicule petit nez et aux yeux vifs, qui laimait, qui le trouvait admirable, et quand il la saisit, l’enleva et la serra contre lui jusqu’a ce qu’elle en criat, il redevint un moment lui-méme, le solide Babbitt d’autrefois.
Tinka s’assit a c6té de lui dans la voiture, une main posée sur le volant, sous prétexte de l’aider, et il cria a sa femme:
— Je parie que cette mignonne-la sera le meilleur chauffeur de la famille. Elle manceuvre déja le volant comme un vieux professionnel.
Il ne cessait de redouter le moment ov il serait seul avec sa femme et ot elle attendrait patiemment qu’il lui prouvat son ardeur.
I] régnait dans la maison, officieusement, cette conviction que Babbitt prendrait ses vacances seul, pour aller passer huit ou dix jours a Catawba, mais une chose l’agagait : le souvenir d’avoir été Pannée précédente dans le Maine avec Paul. II s’y revoyait, y retrouvant la paix, et la présence de Paul, dans une existence primitive et héroique. L’idée lui vint, le frappant comme un choc, que rien ne l’empéchait d’y aller. Pourtant il ne pouvait vraiment pas... il ne pouvait pas quitter ses affaires et puis « Myra trouverait assez drdle qu’il s’en allat la-bas tout seul. Certainement il avait décidé de faire désormais tout ce qui lui plairait, mais tout de méme... s’en aller seul dans le Maine! »
Aprés mires réflexions il partit.
A Végard de sa femme, comme il était impossible de lui expliquer qu’il allait chercher dans la solitude l’esprit de Paul, il ne se mit pas en frais et eut recours au mensonge préparé l’année précédente et qui avait a peine servi: il déclara qu’il avait a voir quelqu’un a New York pour affaire. Il n’aurait su s’expliquer 4 lui-méme pourquoi il prit 4 la banque plusieurs centaines de dollars de plus qu’il ne lui était nécessaire, ni pourquoi il embrassa Tinka si tendrement et lui cria: « Dieu te protége, ma petite! » Du train il lui fit des signaux jusqu’a ce qu’elle ne fat plus qu’un point rouge a cété de la silhouette brune et plus importante de madame Babbitt, a l’extrémité d’un hangar en acier et ciment terminé par une vaste grille. I] jeta un regard mélancolique sur le dernier faubourg de Zénith.
Tout le long du trajet il se représenta les guides du Maine: gens simples, vigoureux et hardis, pleins d’entrain quand ils jouaient au poker dans leur cabane 4a ciel ouvert, forestiers et trappeurs habiles quand ils parcouraient les bois et franchissaient les rapides. Il se souvenait particuliérement de Joe Paradise, moitié Yankee, moitié Indien. S’il pouvait seulement acquérir une mine dans une région sauvage, avec un homme comme Joe, travailler dur de ses mains, étre libre et bruyant, en chemise de flanelle, et ne jamais reprendre la vie morne et conventionnelle!
Ou bien, comme un trappeur du Canada septentrional dans un film, s’enfoncer dans la forét, camper dans les montagnes Rocheuses, farouche et muet habitant d’une caverne! Pourquoi pas? Il se sentait capable de mener cette vie-la. Il y aurait assez d’argent chez lui pour faire vivre la famille jusqu’a ce que Verona fait mariée et Ted capable de se suffire a lui-méme. Le vieil Henry T... veillerait sur eux. Sérieusement, pourquoi pas? Vivre tout de bon...
Il y aspirait, a cette vie, se figurait qu’il y aspirait et croyait presque qu'il allait le faire. Mais son sens commun protesta: « Quelle bétise! On n’abandonne pas une honnéte famille et ses associés, ca ne se fait pas, voila tout! » Puis il plaida le contre: « Ma foi, ca ne demanderait pas plus de cran qu'il n’en a fallu 4 Paul pour aller en prison et... Seigneur, que ¢a me plairait! Des mocassins... une carabine a répétition... une ville frontiére... des
joueurs... dormir a la belle étoile... étre un homme, un vrai, avec d’autres comme Joe Paradise... ah, bon Dieu! »
Et il arriva dans le Maine, se tint de nouveau sur |’embarcadére devant l’hétel, de nouveau cracha hardiment dans Peau soyeuse et frissonnante, tandis que les pins bruissaient, que les montagnes étincelaient et qu’une truite sautait et retombait dans un cercle qui s’élargissait. Il se précipita vers la cabane des guides, comme vers son véritable foyer, vers ses vrais amis dont il avait été longtemps privé. Ils allaient étre heureux de le revoir, se lever et crier : « Tiens, c’est monsieur Babbitt. Ah! ce n’est pas un de ces sportsmen 4 la manque, c’est un vrai gaillard! »
Dans leur cabane en planches et assez en désordre, les guides, autour de la table graisseuse, jouaient au poker avec des cartes sales, une demi-douzaine d’hommes au visage plissé, en pantalons rapiécés, et coiffés de feutres souples trés usagés. Is levérent les yeux et firent un signe de téte. Joe Paradise, un vieux, au teint basané, avec une grosse moustache, grogna: « Vous voila de retour? Comment va? » Silence, sauf le bruit des jetons.
Babbitt se tenait debout prés d’eux, trés seul. Aprés un bon moment de jeu trés absorbant:
— Je ferais bien une partie, Joe.
— Strement! Asseyez-vous. Combien voulez-vous de jetons? Dites-moi donc: vous étes venu ici année derniére avec votre femme, n’est-ce pas?
Tel fut accueil fait 4 Babbitt 4 son vieux foyer.
I] joua une demi-heure avant de rouvrir la bouche. I était tout enfumé par les pipes et les cigares bon marché, et, las de n’avoir que des paires ou des séquences ratées, froissé de voir 4 quel point on faisait peu attention a lui, il chercha un refuge prés de Joe:
— Du travail, en ce moment?
— Non.
— Vous voulez étre mon guide pendant quelques jours?
— (a tombe bien: je suis libre jusqu’a la semaine prochaine.
C’est tout ce que fit Joe pour reconnaitre lamitié que lui offrait Babbitt. Celui-ci paya ses pertes et sortit de la cabane un peu comme un enfant boudeur. Joe leva la téte au-dessus des nappes de fumée, comme un phoque qui émerge d’une vague,
grommela : « Je passerai chez vous demain », et se replongea dans son brelan d’as.
Ni dans sa chambre, qui embaumait le sapin fraichement coupé, ni au bord du lac, ni dans les nuages du couchant qui bientét planérent sur les montagnes, voilées d’une brume bleuatre, Babbitt ne put retrouver l’esprit de Paul comme une présence rassurante. II se sentit si seul aprés le diner qu’il resta 4 causer avec une vieille dame, une douairiére essouffiée mais sans cesse discourant, prés du poéle, dans le bureau de l’hétel. Il lui parla des triomphes probables de Ted 4 l’Université, du vocabulaire remarquable de Tinka, jusqu’a ce qu’il fat pris de nostalgie pour ce foyer qu’il avait quitté a jamais.
travers lobscurité, dans ce silence du Nord tout enclos de pins, il descendit a tatons jusqu’au bord du lac ot il trouva un canoé. I] ne contenait pas de pagaie, mais a l’aide d’une planche, en s’asseyant au fond, et en battant Peau plutét qu’en pagayant, il réussit a aller assez loin sur le lac. Les lumiéres de ’hétel et des chalets n’étaient plus que des points jaunes, un bouquet de vers luisants au pied du mont Sachem. Plus immense et de plus en plus impassible paraissait la montagne dans les ténébres parsemées d’étoiles, et le lac n’était plus qu’une surface de marbre noire sans limites. Replié sur lui-méme, muet, il éprouvait une légére anxiété, mais aussi un affranchissement: il n’était plus ’important M. George F. Babbitt de Zénith. Seulement son cceur libéré s’attristait. Maintenant il avait retrouvé Paul, il se le représentait (sorti de prison, débarrassé de Zilla et des obligations incessantes de son commerce de toitures) jouant du violon a Pavant du canoé. « Je continuerai, se jura-t-il, je ne rentrerai jamais! Maintenant que Paul n’y est plus, je ne veux plus voir un seul de ces sacrés types-la! J’étais stupide de me vexer parce que Joe Paradise n’a pas sauté sur moi pour me serrer dans ses bras. C’est un homme des bois, trop sage pour pousser des cris et vous submerger de paroles comme un citadin. Mais mettez-le dans les montagnes, sur une piste... Ga c’est de la vraie vie! »
Joe vint au rapport au chalet de Babbitt, le lendemain matin a neuf heures. Celui-ci l’accueillit comme un camarade des cavernes :
— Eh bien, Joe, que diriez-vous de partir a laventure et
de lacher un peu ces sacrés hétes d’été, ces femmes et tout le tremblement?
— Trés bien, monsieur Babbitt!
— Qu’est-ce que vous penseriez de nous en aller a l’étang de Box Car — on me dit que la hutte y est inhabitable — et de camper en plein air?
— Trés bien, monsieur Babbitt, mais il y a moins loin jusqu’a l’étang de Skowtuit, et vous pouvez y espérer une aussi belle péche.
— Non, je veux aller dans une contrée vraiment sauvage.
— Alors, trés bien!
— Nous chargerons les sacs sur notre dos, nous entrerons dans la forét, et nous ferons une véritable exploration.
— Je crois que ce serait plus facile d’y arriver par eau, en traversant le lac Chogue. Nous pourrions faire tout le trajet en canot a moteur... un bateau a fond plat.
— Non, Monsieur, troubler le silence par le fracas d’un moteur, jamais de la vie. Fourrez une paire de chaussettes dans votre sac et dites-leur ici ce que vous voulez comme provisions, je serail prét aussit6t que vous.
— La plupart des sportsmen vont par bateau, monsieur Babbitt. La course est longue.
— Ecoutez, Joe, est-ce que vous refusez de marcher ?
— Oh non, je pense bien pouvoir tenir le coup. Mais voila seize ans que je n’ai pas fait un pareil trajet. Presque tout le monde va par bateau. Mais je peux le faire si vous le voulez... je crois.
Et Joe s’éloigna tristement. Babbitt était remis de son accés d’irritation avant le retour de Joe : il voyait celui-ci s’échauffant et racontant les histoires les plus passionnantes. Mais Joe ne s’était pas encore animé quand ils s’engagérent dans le sentier de la forét. I] s’obstinait a rester derriére Babbitt, et, si endolories que fussent ses épaules sous son fardeau, si péniblement qu’il haletat, Babbitt entendait son guide en faire autant. Mais le chemin était assez bon: une sente toute brune sous les aiguilles de pins, toute bosselée de racines a travers des balsamiers, des fougéres, avec, brusquement, des bouquets de bouleaux blancs. Il retrouva sa confiance et fut heureux d’étre en sueur. Quand il s’arréta pour se reposer, il dit en riant:
— Il me semble que nous ne nous en tirons pas trop mal pour un couple de vieux birbes, hein?
— Heu, heu! acquiesca Joe.
— Cet endroit est rudement joli. Regardez: on apercoit le lac a travers les arbres. Je vous dis, Joe, que vous ne connaissez pas votre bonheur de vivre dans des bois comme ceux-la, au lieu d’étre dans une ville avec des trolleys qui grincent, des machines a écrire qui claquent et des gens qui viennent sans cesse vous empoisonner la vie! Ah! je voudrais connaitre les bois aussi bien que vous. Dites donc, comment s’appelle cette petite fleur rouge?
Tout en se frottant le dos, Joe regarda la fleur d’un air irrité:
— Peuh, les uns l’appellent d’une facon, les autres d’une autre. Moi je dis tout simplement « la fleur rose ».
Babbitt cessa heureusement de réfléchir quand la marche devint un effort laborieux. I] était abruti de fatigue. Ses grosses jambes semblaient se mouvoir d’elles-mémes, sans qu’il les guidat, et il essuyait machinalement la sueur qui lui piquait les yeux. I] était trop las pour éprouver une vraie joie quand, aprés un mille en plein soleil, sur une chaussée de transport rugueuse, a travers un marécage ot des nuages de mouches voltigeaient sur un désert bralant de broussailles, ils atteignirent le rivage frais de létang de Box Car. Quand il enleva son sac de son dos, il faillit perdre l’équilibre et fut un moment avant de pouvoir se redresser. I] s’étendit sous un érable a la large ramure, prés de labri destiné aux voyageurs, et sentit avec volupté le sommeil se répandre dans ses veines.
Il se réveilla au crépuscule pour trouver Joe en train de faire cuire pour leur diner des ceufs au bacon et des crépes, et toute son admiration pour l’homme des bois lui revint. II s’assit sur une souche et se sentit viril.
— Joe, qu’est-ce que vous feriez si vous aviez beaucoup d’argent? Continueriez-vous 4 faire le meétier de guide, ou prendriez-vous un terrain a l’écart dans les bois, pour y vivre indépendant ?
Pour la premiére fois, la figure de Joe s’éclaira. I] machonna sa chique quelques secondes, puis murmura : , ie
— J’y ai souvent pensé! Si j’avais de l’argent je m’en irais a Tinker’s Falls, et j’y ouvrirais un beau magasin de chaussures.
Aprés le diner, Joe proposa une partie de poker, mais Babbitt refusa briévement et Joe, sans protester, se coucha a huit heures. Babbitt, toujours assis sur sa souche, regardait l’étang obscur et tuait des moustiques. En dehors du guide qui ronflait, il n’y avait pas un étre humain a dix milles 4 la ronde. I] était plus seul qu’il ne l’avait jamais été de sa vie. Alors il se transporta a Zénith.
Il se demanda avec inquiétude si mademoiselle Mac Goun ne payait pas trop cher son papier au carbone. Les perpétuelles taquineries de la table des « Sans-facgon » lui manquaient et en méme temps il en était agacé. Il se demandait ce que faisait maintenant Zilla Riesling... Si, aprés avoir acquis pendant |’été Pexpérience d’un garagiste, Ted allait «s’y mettre » a l Université. Et il pensait a sa femme. « Si elle voulait seulement... si elle ne se contentait pas si misérablement de sa vie popote... Non, je ne rentrerai pas, non! J’aurai cinquante ans dans trois ans, soixante dans treize... je vais m’amuser avant qu'il ne soit trop tard. Tant pis! Je m’amuserai! »
Il] songea a Ida Putiak, 4 Louetta Swanson, a cette charmante veuve... comment s’appelait-elle?... Tanis Judique?... celle pour laquelle il avait trouvé un appartement. Et il se langait dans des conversations imaginaires. Et alors : « Bon Dieu, je ne pourrai donc pas m’empécher de penser a des gens? »
Et ainsi il se rendit compte que c’était folie de prendre la fuite, parce qu’il ne pourrait jamais se fuir lui-méme.
Dés ce moment, il repartit pour Zénith. Son voyage ne ressemblait nullement a une €vasion, pourtant il s’enfuyait et quatre jours aprés il était dans le train pour Zénith. I] savait que, s’il rentrait, ce n’était pas parce qu’il en avait envie, mais parce qu’il ne pouvait faire autrement. I] envisagea de nouveau sa découverte, qu’il n’échapperait jamais a Zénith, a sa famille et 4 son bureau, parce qu’il portait dans son cerveau le bureau, et la famille, et la moindre rue, et lagitation, et les illusions de Zénith.
« Mais je vais... oh! je m’en vais entreprendre quelque chose! » se jura-t-il, et il s’efforga de le faire avec vaillance.