‹ BabbittChapitre 42 sur 56 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

V ERS trois heures de l’aprés-midi, mademoiselle Mac Goun entra dans son bureau pour lui dire:

— Ecoutez, monsieur Babbitt, il y a une dame Judique au téléphone, qui réclame au sujet de réparations, et tous les employés sont sortis. Voulez-vous lui parler?

— Trés bien!

La voix de Tanis Judique était claire et agréable. Le cylindre noir du récepteur téléphonique semblait enfermer son image vivante en miniature : yeux brillants, nez fin, menton bien dessiné.

— Ici, madame Judique. Vous souvenez-vous de moi? Vous m’avez menée dans votre voiture ici, aux appartements Cavendish, et vous m’avez aidée a en trouver un si charmant.

— Si je me rappelle! Bien stir. Que puis-je faire pour vous?

— Mon Dieu, il s’agit d’une petite... je ne devrais pas vous ennuyer de cela, mais le concierge ne peut pas, semble-t-il, remédier a la chose. Mon appartement, vous le savez, est tout en haut de la maison, et, avec ces pluies d’automne, il commence a y avoir des suintements au plafond et je serais bien aise Si...

— Naturellement! Je vais venir jeter un coup d’ceil. — D’un ton nerveux — Quand pensez-vous étre chez vous?

— Mais j’y suis tous les matins.

— Y seriez-vous cet aprés-midi, dans une heure environ? —

— Oui. Je pourrais vous offrir une tasse de thé. C’est bien le moins, aprés tout le mal que vous vous étes donné.

— Parfait. J’accours dés que je vais pouvoir m’échapper.

Il réfléchit : « Voila une femme qui a de la délicatesse, vous savez, de la classe. « Aprés tout le mal que vous vous étes donné... je vous offrirai une tasse de thé. » Elle sait apprécier son monde. Je suis un imbécile, mais pas un si pauvre sire, je me connais. Et pas si béte qu’on croit. »

La grande gréve s’était terminée par l’échec du mouvement. N’était que Vergil Gunch semblait moins cordial avec lui, la défection de Babbitt a l’égard de son clan n’avait aucun effet visible. La crainte déprimante de la critique avait disparu, mais il lui restait une défiance, un sentiment d’isolement. Pour le moment il était si réjoul que, pour prouver qu’il n’en était rien, il flana dans le bureau pendant un quart d’heure, regardant des « bleus », expliquant a mademoiselle Mac Goun que madame Scott demandait plus cher de sa maison, avait élevé ses prétentions de sept mille cing cents... Mademoiselle Mac Goun voudrait bien ne pas manquer de le noter sur la fiche: la maison de madame Scott, augmentation. Quand ainsi il se fut bien posé en homme inaccessible a l’émotion, et uniquement absorbé par ses affaires, il sortit doucement. I] mit plus longtemps que d’habitude a mettre sa voiture en marche, tatant du pied les pneus, essuyant le verre de Pindicateur de vitesse, et resserrant les écrous du pare-brise.

Enfin, il se dirigea avec bonheur vers le quartier Bellevue, voyant briller madame Judique a Vhorizon comme un phare éblouissant. Les feuilles des érables étaient tombées et jonchaient les ruisseaux des rues asphaltées. C’était une journée d’or pale et de vert fané, paisible et languissante. Babbitt subit l’impression de ce jour fait pour la méditation, et de la sécheresse de Bellevue — patés de maisons en bois, garages, petites boutiques, terrains vagues. « Aurait besoin d’étre lancé, besoin de limpulsion que des gens comme madame Judique peuvent donner a un quartier », ruminait-il en parcourant les longues rues nues, éventées. La brise souffla vivifiante, fraiche, et c’est dans une sensation de bien-étre qu’il arriva a lappartement de Tanis Judique.

Elle portait, quand elle le fit entrer d’un air timide, une robe en mousseline de soie noire légérement décolletée en rond sur sa jolie gorge et elle lui parut extrémement raffinée. II jeta un coup d’ceil sur la cretonne et les gravures en couleur de son livingroom et murmura :

— Que c’est joliment arrangé! Il n’y a qu’une femme intelligente pour savoir orner son intérieur.

— Cela vous plait vraiment? J’en suis bien contente. Mais vous m’avez négligée de fagon scandaleuse. Vous aviez promis de venir un jour prendre une lecon de danse.

— Oh! fit-il d’un ton mal assuré, vous n’aviez pas dit cela s€érieusement.

— Peut-étre pas, mais vous auriez pu essayer.

— Eh bien, me voici prét a prendre ma lecon, et vous pouvez en méme temps vous préparer a me garder a diner.

Et ils rirent tous deux d’une fagon qui prouvait bien que c’était une plaisanterie.

— Mais je ferais bien d’abord d’examiner cette fuite d’eau.

Elle monta avec lui sur le toit plat de ’appartement — tout un monde a part de corridors planchéiés, de cordes pour étendre le linge, de réservoirs a eau dans une soupente. I] toucha certaines choses du bout du pied et chercha a lui en imposer par ses connaissances en fait de conduites en cuivre, de l’avantage quwil ya a faire passer les tuyaux dans un collier et un manchon de plomb et a les cercler de cuivre, et a employer du cédre au-dessus des chaudiéres en fer sous les toits.

— Que de choses il faut savoir dans votre profession! ditelle avec admiration.

I] promit que la réparation au plafond serait faite en deux jours.

— Me permettez-vous de téléphoner de chez vous?

— Oh! bien entendu!

Il] resta un moment a regarder par la fenétre tout un paysage de petits bungalows, avec des porches d’une taille disproportionnée, des maisons neuves 4 appartements, petites mais pimpantes avec leurs murs de briques bigarrées et leurs garnitures de terre cuite. Au-dela s’élevait une colline, avec une tache d’argile jaune, comme une large blessure. Derri¢re chaque

maison, chaque demeure, il y avait de modestes garages. C’était un monde de braves petites gens, industrieux, confortables et confiants.

— Quel bel aprés-midi! dit Babbitt. On a une vue magnifique d’ici sur la colline Tanner.

— Oui, n’est-ce pas que c’est agréable, cette étendue?

— Ilya bien peu de gens qui sachent jouir d’une vue.

— Vous n’allez pas m’augmenter en conséquence! Oh! non, je suis méchante... c’est pour vous taquiner. Mais sérieusement, il y a si peu de personnes sensibles a la vue... c’est-a-dire qui en gottent la poésie, la beauté.

— Parfaitement, elles ne les gofiitent pas, murmura-t-il, en admirant sa sveltesse et l’air absorbé, perdu, dont elle regardait la colline, menton levé, lévres souriantes. Allons, je ferai bien de téléphoner immédiatement au plombier, pour qu’on se mette au travail dés demain matin.

Quand il l’eut fait, sur un ton intentionnellement autoritaire, brusque et viril, il parut hésiter et soupira:

— Maintenant je crois qu’il faut me...

— Qh! vous allez d’abord prendre une tasse de thé.

— Mais je ne demande pas mieux.

Q’était une volupté de s’enfoncer dans un fauteuil profond, les jambes étendues, de regarder le support chinois du téléphone et la photographie coloriée de Mount Vernon, qu’il avait toujours tant aimée, pendant que dans la minuscule cuisine — si prés de lui — madame Judique fredonnait Ma reine créole. Avec un charme intolérable, une satisfaction si profonde qu’a la réflexion il s’en inquiétait, 11 voyait des magnolias sous les rayons de la lune et entendait des noirs se lamentant avec accompagnement de banjo. Il avait envie d’étre prés d’elle, sous prétexte de l’aider, et pourtant il désirait prolonger cette paisible extase. Il la prolongea.

Quand elle apporta le thé, il leva les yeux sur elle en souriant.

— Comme c’est délicieux!

Pour la premiére fois il ne se tenait pas sur la défensive, il était tranquillement amical, sans crainte, et tranquille aussi et amicale fut sa réponse a elle:

— Cela me fait plaisir de vous avoir ici. Vous avez été si bon de m/aider a trouver cet abri.

Ils s’accordérent a dire que le temps allait se mettre au froid, ils furent d’accord pour trouver la prohibition bien sévére; ils reconnurent ensemble que l’art dans un intérieur contribuait a la culture... ils s’accordérent sur tous les points. Ils s’enhardirent jusqu’a déclarer que ces jeunes filles modernes, eh bien, franchement, leurs jupes courtes... étaient vraiment courtes. Ils étaient fiers de reconnaitre qu’ils n’étaient pas choqués de parler si franchement. Tanis se risqua:

— Vous comprendrez, j’en suis sare... je veux dire... je ne sais pas trés bien m’exprimer, mais je crois que les femmes qui s’habillent de fagon a donner d’elles-mémes une idée facheuse, en réalité ne vont jamais plus loin. Elles révélent simplement qu’elles n’ont pas des instincts vraiment féminins.

Se souvenant d’Ida Putiak, la manucure, et de la fagon dont elle s’était moquée de lui, Babbitt acquiesga avec enthousiasme; se rappelant la fagon dont le monde entier l’avait maltraité, il parla de Paul Riesling, de Zilla, de Seneca Doane, de la gréve.

— Vous voyez ce qu'il y avait? Naturellement j’étais aussi anxieux que n’importe qui de voir tous ces coquins-la mis a la raison, mais, bon Dieu, ce n’est pas un motif pour ne pas comprendre leur point de vue. Dans son propre intérét, un homme doit avoir des idées larges, se montrer libéral, vous ne trouvez pas?

— Oh si!

Assise sur le petit divan dur, appuyée sur ses mains croisée, elle se penchait vers lui, et buvait ses paroles. Alors, fier de se sentir approuvé, il déclara:

— Voila pourquoi j’ai tenu bon et dit aux camarades du club : «Ecoutez, je...

— Est-ce que vous étes du club de Union? Je trouve que Gest:

— Non, de l’Athlétique. Je vais vous dire: bien entendu, on me sollicite sans cesse de me faire inscrire a l'Union, mais je réponds toujours : « Non, Messieurs, rien a faire ». Je ne regarde pas a la dépense, mais je ne peux pas supporter tous ces vieux fossiles.

— Qh! moi, je comprends ¢a. Mais racontez-moi ce que vous leur avez dit.

— Bah! vous ne tenez pas a le savoir. Je vous ennuie sans

doute mortellement avec tous mes embétements. On ne croirait guére que je suis un vieux dur a cuire: je parle comme un gosse.

— Oh! vous étes encore un jeune homme... je veux dire que vous n’avez sirement pas dépassé quarante-cinq ans.

— En effet... guére. Mais, par Dieu, je commence a me sentir mdr quelquefois... ces responsabilités et tout ga...

— Oui, je sais. — La voix de Tanis était une caresse et enveloppait Babbitt comme une soie douce et chaude. — II y a des jours ot je me sens seule, si seule, cher Monsieur...

— Nous formons un couple bien mélancolique, mais, j’ose dire, assez estimable.

— Oui, nous sommes, il me semble, bien plus estimables que la plupart des gens que je connais. — Ils sourirent. — Mais, je vous en prie, répétez-moi ce que vous leur avez dit au club.

— Eh bien, voici: naturellement Seneca Doane est un de mes amis; ils peuvent dire tout ce qu’ils voudront, l’appeler de tous les noms qu’il leur plaira, n’empéche que Senny — et c’est ce que la plupart ignorent — est intime avec quelques-uns des plus grands hommes d’Etat actuels, Lord Wycombe, par exemple — vous savez ce fameux noble anglais. Mon ami, Sir Gerald Doak, m’a dit que Lord Wycombe est un des personnages les plus influents en Angleterre... enfin c’est Doak ou quelqu’un d’autre qui me l’a affirmé.

— Ah! vous connaissez Sir Gerald? Celui qui est venu ici chez les Mac Kelvey?

— Si je le connais? Ma foi, assez pour que nous nous appelions par nos petits noms, George et Jerry, et 4 Chicago nous avons si bien fait la bombe tous les deux...

— Qa a da étre dréle. Mais — elle le menaca du doigt — je ne vous permettrai pas de faire la bombe! Je vous surveillerai.

— Je ne demande pas mieux!... Eh bien, pour revenir 4 mon histoire, vous comprenez, je sais quelle est la notoriété de Doane en dehors de Zénith, mais naturellement nul n’est prophéte en son pays, et Senny, le diable l’emporte, est tellement modeste qu’il ne fait jamais savoir 4 personne en quelle compagnie il voyage quand il est a l’étranger. Et voila que, pendant la gréve, Clarence Drum s’approche fiérement de notre table, tout équipé pour massacrer, dans son beau petit uniforme de capitaine, et

quelqu’un lui dit : « Vous étes en train de briser la gréve, Clarence? » La-dessus, il se gonfle comme un pigeon a collerette et il hurle, a se faire entendre jusque dans la salle de lecture:

« — Parbleu oui, j’ai dit aux meneurs comment ils pouvaient s’en tirer et ils sont rentrés chez eux.

« — Eh bien, lui dis-je, il est heureux qu’il n’y ait pas eu de violence.

« — Qui, répondit-il, mais si je n’avais pas ouvert I’ceil, il y en aurait eu. Tous ces gaillards-la avaient des bombes dans leur poche, ce sont de vrais anarchistes.

« — Oh! vous allez fort, Clarence, lui dis-je; je les ai examinés attentivement de la téte aux pieds, et ils n’avaient pas plus de bombes qu’un lapin. Bien sir, dis-je, ils sont absurdes, mais aprés tout, ils ne sont pas si différents de vous et de moi. »

« La-dessus, Vergil Gunch, ou quelqu’un d’autre — non, c’était Chum Frink — le poéte fameux, vous savez? — un grand ami a moi, — me dit: « Ecoutez, vous ne prétendez pas défendre ces grévistes? » Ma foi, j’étais si dégofité par un individu ayant un pareil tour d’esprit que j’avais bonne envie, je le jure, de ne rien expliquer du tout, de ne pas avoir l’air d’entendre...

— Oh! cétait la sagesse, dit madame Judique.

— ... Mais finalement je lui répliquai : «Si vous aviez « pratiqué autant que moi les commissions des Chambres de « commerce et autres, alors vous auriez le droit de parler. Mais « en méme temps, lui dis-je, je suis d’avis de traiter Padversaire comme un gentleman». Eh bien, Madame, ¢a, ¢a leur a cloué le bec. Frink —Chum, comme je l’appelle toujours — n’a pas trouvé un mot a riposter. Mais certains, je crois, m’ont trouvé trop libéral. Qu’en pensez-vous?

— Oh! vous avez été trés sage... et si brave! J’aime bien qu’un homme ait le courage de son opinion.

— Mais croyez-vous que ¢’ait été une bonne chose? Aprés tout, certains de ces types-la sont tellement circonspects et ont esprit si étroit qu’ils sont prévenus contre celui qui dans une réunion donne franchement son avis.

— Que vous importe? A la longue ils sont bien forcés de respecter un homme qui les fait réfléchir, et avec votre réputation

d’orateur...

— Que savez-vous de ma réputation d’orateur?

— Oh! je ne vous dirai pas tout ce que je sais! Mais sérieusement, vous ne vous rendez pas compte a quel point vous étes fameux ?

— Mon Dieu... pourtant je n’ai jamais prononcé beaucoup de discours cet automne. J’étais trop préoccupé par cette affaire Riesling, probablement... Mais... Savez-vous que vous étes la premiére personne qui ait vraiment compris le but que je poursuis, Tanis?... Ecoutez-moi, voulez-vous! Je suis bien hardi de vous appeler Tanis?

— Oh! je vous en prie. Et dois-je vous appeler George? Vous ne trouvez pas que c’est joliment bien que deux personnes aient assez... comment dire?... de discernement pour s’affranchir de toutes ces stupides conventions et se comprendre mutuellement et entrer directement en relations, comme des navires qui se croisent dans la nuit?

— Oh! si, certainement si!

Il ne pouvait plus rester tranquille dans son fauteuil; il se mit a circuler dans la piéce, il se jeta sur le divan a cété d’elle. Mais comme il avancait gauchement la main vers ses doigts fréles et immaculés, elle dit avec enjouement :

— Oh! donnez-moi une cigarette. Est-ce que vous trouveriez trés mal que la pauvre Tanis fume un peu?

— Grand Dieu non! J’en serais ravi.

I] avait souvent et fortement blamé des poules fumant dans les restaurants de Zénith, et il ne connaissait qu’une femme du monde qui fumat, madame Sam Doppelbrau, sa frivole voisine. Il alluma cérémonieusement la cigarette de Tanis, chercha ot il pourrait déposer le bout de l’allumette, et le mit dans sa poche.

— Je suis stire que vous aimeriez un cigare, pauvre homme, fit-elle en minaudant.

— Cela ne vous génerait pas?

— Oh non! J’adore l’odeur d’un bon cigare : c’est si exquis et... et si masculin... Vous trouverez un cendrier dans ma chambre, sur la petite table 4 coté de mon lit, si ¢a ne vous ennuie pas d’aller le chercher.

I] fut un peu géné dans sa chambre: grand divan couvert d’une soie violette, rideaux mauves 4 rayures d’or, bureau en

Chippendale chinois, et une prodigieuse série de souliers avec des tendeurs garnis de rubans, et des bas rosés jetés en travers. La fagon dont il rapporta le cendrier était, pensa-t-il, juste dans la note : aisée et amicale. « Un nigaud comme Verg Gunch essaierait de faire le malin pour avoir vu sa chambre a coucher; moi, je n’y donne aucune importance. » Mais dans la suite cela ne lui fut pas indifférent. La camaraderie ne lui suffisait plus, et il bralait du désir de lui prendre la main. Seulement, chaque fois qu’il faisait un mouvement vers elle, il trouvait la cigarette sur son chemin. C’était un bouclier qui les séparait. I] attendit le moment ov elle aurait fini, mais comme il se réjouissait de la voir écraser le bout dans le cendrier, elle dit: « Vous ne voudriez pas m’en donner encore une? » et avec désespoir il vit de nouveau se dresser entre eux un filet de fumée pale et sa main aux mouvements gracieux. Il n’était plus seulement curieux de savoir si elle lui permettrait de lui tenir la main — en pure et simple amitié, naturellement — il en mourait d’envie.

Mais il ne laissait rien voir de ce drame affreux. Ils bavardaient gaiement d’automobiles et de voyages en Californie, de Chum Frink. A un moment, il dit négligemment :

— J’ai horreur de ces types... de ces gens qui s’invitent euxmémes a diner, mais j’ai idée que je vais souper ce soir avec la ravissante madame Tanis Judique. Seulement vous avez probablement déja trente-six invitations!

— Mon Dieu, je songeais a aller au cinéma. Oui, je crois que je devrais vraiment sortir pour prendre un peu lair.

Elle ne l’encourageait pas a rester, mais ne faisait rien non plus pour l’en dissuader. I] réfléchit : « Je ferais peut-étre mieux de m’esquiver... Mais elle veut que je reste... il y a quelque chose a faire et il ne faut pas compromettre... il ne faut pas... il faut en venir 4 bout. » Puis: « Non, trop tard maintenant. »

Brusquement, a sept heures, il lui enleva sa cigarette et lui prit la main:

— Tanis! C’est assez me taquiner. Vous savez que nous... Nous sommes deux pauvres étres solitaires et profondément heureux d’étre ensemble. En tout cas je le suis, moi. Je n’ai jamais été si heureux! Permettez-moi de rester! Je vais courir jusque chez un patissier acheter quelque chose — du poulet

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froid, peut-étre, ou de la dinde, et nous ferons un gentil petit souper; aprés quoi, si vous voulez me renvoyer, je serai trés sag et je m’en irai, docile comme un agneau.

— Mon Dieu... oui... ce serait trés gentil, dit-elle.

Et elle ne retirait pas sa main. I] la serra en tremblant, et se précipita sur son pardessus. Chez le patissier il acheta une quantité folle de provisions, choisies d’aprés leur prix élevé. De chez le pharmacien, de lautre cété de la rue, il téléphona a sa femme :

« Obligé de faire signer un bail 4 un client avant son départ ce soir vers minuit. Je ne rentrerai que tard, ne m’attendez pas. Embrassez Tinka pour moi. »

Et il remonta, plein d’espoir et lourdement chargé, a l’appartement.

— Oh! que c’est vilain d’avoir acheté tant de choses!

C’est par ces mots qu’elle l’accueillit, mais sa voix était gaie, son sourire engageant.

Il Paida dans la petite cuisine immaculee, il lava les laitues et ouvrit le bocal d’olives. Elle lui fit mettre le couvert, et tandis qu'il allait et venait dans le living-room, qu il fouillait dans le buffet pour y chercher fourchettes et couteaux, il se sentait absolument chez lui.

— Maintenant, proclama-t-il, la question est de savoir comment vous allez vous habiller. J’hésite : allez-vous mettre votre plus belle robe du soir, ou bien une robe courte et défaire vos cheveux pour avoir lair d’une petite fille?

— Je vais diner comme je suis, avec ma vieille housse, et si vous ne voulez pas supporter la pauvre Tanis comme g¢a, vous n’avez qu’a aller diner au club!

— Vous supporter! — I] lui mit la main sur l’épaule. — Chére petite, vous étes la femme la plus fine, la plus jolie, la plus adorable que j’aie jamais rencontrée. Et maintenant, Lady Wycombe, si vous voulez bien accepter le bras du duc de Zénith, nous allons passer dans la salle du festin.

— Oh! vous savez dire les choses les plus drdles, les plus charmantes du monde!

Quand ils eurent terminé leur repas improvisé, il mit la téte a la fenétre et annonga:

oe

— I] fait trés froid et je crois qu’il va pleuvoir. Vous ne tenez pas a aller au cinéma?

— Mon Dieu...

— Ah! si nous avions une cheminée... Je voudrais qu’il plait ce soir 4 ne pas mettre un chien dehors, et étre dans un dréle de petit chalet a P’ancienne mode, a entendre les arbres craquer et se secouer dehors, assis devant un beau feu de bois... Oh, une idée! Tirons ce divan prés du radiateur, et mettons nos pieds devant, en nous figurant que c’est un feu de bois.

— Oh! ce sera passionnant! Quel grand enfant vous faites!

Ils s’approchérent en effet du radiateur, avancérent leurs pieds tout contre, grosses bottines noires et fins souliers vernis. Dans la pénombre ils causérent d’eux-mémes, disant, elle, a quel point elle était seule, lui, comme il était désorienté, tous deux combien il était merveilleux qu’ils se fussent rencontrés. Quand ils se turent, le salon était plus silencieux qu’un sentier dans la campagne. Aucun bruit ne montait de la rue, sauf le frottement des pneumatiques, le grondement d’un train de marchandises lointain. La piéce était intime, chaude, sire, isolée du monde et de ses tracas.

Il était pénétré d’une extase qui emportait toute crainte, toute hésitation, et, quand il rentra chez lui, a l’aube, ce ravissement s’était apaisé en une satisfaction sereine et pleine de souvenirs.

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