CHAPITRE XXIX
\ bea de posséder l’amitié de Tanis Judique fortifia Babbitt dans l’estime de soi. Au Club Athlétique il devint hardi. Vergil Gunch gardait le silence, mais les autres, a la table des « Sans-facon », en vinrent 4 admettre que Babbitt, sans qu’on pat en découvrir la raison, avait « perdu le nord ». Ils discutaient violemment avec lui, et il en tirait vanité, fier et heureux d’assister 4 son intéressant martyre. II allait jusqu’a louer Seneca Doane. Le professeur Pumphrey déclara que c’était pousser trop loin la plaisanterie, mais Babbitt répliqua :
— Non, sérieusement, je vous dis que c’est une des plus belles intelligences du pays. Comment! Lord Wycombe a affirmé que...
— Mais qui diable est ce Lord Wycombe? protesta Orville Jones. Pourquoi le mettez-vous toujours en avant? Depuis six semaines vous n’avez que ce nom-la a la bouche.
— George Pa commandé chez Sears-Roebuck. On peut se faire envoyer ces grands manitous anglais par la poste, pour deux dollars la piéce, insinua Sidney Finkelstein.
— (Qa va bien, mais Lord Wycombe n’en est pas moins un des plus grands cerveaux de la vie politique anglaise. Comme je le disais : Bien entendu, je suis conservateur, mais j’estime un homme comme Senny Doane parce que...
Vergil Gunch Vinterrompit rudement :
— Je me demande si vous étes si conservateur que ¢a? J’estime que je peux mener mes propres affaires sans y introduire des fouines et des rouges comme Doane.
L’accent farouche de Gunch, la contraction de ses mAchoires déconcertérent Babbitt, mais il se ressaisit et continua jusqu’a ce qu’ils fussent tous ennuyés, puis irrités et enfin aussi hésitants que Gunch.
Il ne cessait de penser a Tanis. Avec émoi il se la rappelait sous tous ses aspects. Ses bras se tendaient vers elle:
« Je Pai trouvée! J’ai révé a elle pendant des années et je l’ai enfin trouvée! »
Il exultait. Il la rencontrait au cinéma, le matin, il allait la voir chez elle a la fin de l’aprés-midi ou certains soirs, quand il était supposé étre aux Elans. I] était au courant de sa situation financiére et lui donnait des conseils, lorsqu’elle se lamentait sur son ignorance féminine en ces matiéres, et vantait sa maitrise 4 lui, prouvant d’ailleurs qu’elle s’y connaissait beaucoup mieux que lui en valeurs. Ils avaient des souvenirs d’autrefois qui les faisaient rire. Un jour ils se disputérent et il déclara avec fureur qu’elle était aussi « patronne » que sa femme et bien plus gémissante quand il lui manquait d’égards. Mais cela passa vite.
Leur plus beau moment fut une excursion, par un sonore aprés-midi de décembre, a travers des prairies couvertes de neige jusqu’a la riviére Chaloosa, qui était gelée. Elle avait un air exotique sous une toque d’astrakan et un court manteau de castor; elle glissait sur la glace en poussant des cris et il la suivait en soufflant, riant et épanoui... Myra Babbitt ne glissait jamais sur la glace.
I] redoutait qu’on le vit avec elle. I] est impossible a Zénith de déjeuner avec la femme d’un voisin sans que ce soit su avant la nuit dans toutes les familles de votre entourage. Mais Tanis avait un tact merveilleux. Si empressée qu’elle pit se montrer avec lui quand ils étaient seuls, elle paraissait grave et indifférente en public, et il espérait qu’on la prendrait pour une cliente. Orville Jones les apergut une fois sortant d’un cinéma et Babbitt murmura :
— Permettez-moi de vous présenter 4 madame Judique.
Voila au moins une dame, Orvy, qui sait s’adresser au meilleur agent immobilier.
Et M. Jones, si 4 cheval qu’il fait sur les questions de morale, — et de blanchissage 4 la machine — parut satisfait.
Sa terreur dominante — non a cause d’une tendresse particuliére pour elle, mais par habitude de propriétaire — était que sa femme fat instruite de son aventure. I] était certain qu’elle ne savait rien de précis sur Tanis, mais il ne ]’était pas moins qu’elle soupconnait quelque chose. Depuis des années une démonstration plus affectueuse qu’un simple baiser d’adieu lui était insupportable, et pourtant elle était blessée par tout ralentissement dans Pintérét qu’il lui témoignait périodiquement, et maintenant il ne lui en montrait plus... il avait plutét de la répulsion. Il était absolument fidéle... 4 Tanis. Il était rebuté par lembonpoint flasque de sa femme, par ses bouffissures et ses bourrelets de chair, par les dessous négligés et fanés qu’elle avait toujours l’intention de mettre au rancart, sans jamais s’y décider. Mais il avait conscience qu’elle, qui avait si longtemps vibré a lunisson avec lui, sentait ses moindres mouvements de répulsion. A grand effort, lourdement, par des plaisanteries, il essayait de les dissimuler. Il n’y parvenait pas.
Ils eurent une féte de Noél passable. Kenneth Escott était la, soi-disant fiancé 4 Verona; Madame Babbitt, larmoyante, l’appelait son second fils. Babbitt était soucieux au sujet de Ted, qui avait cessé de se plaindre de l Université et dont la docilité était suspecte: le pére se demandait ce que préparait son fils, mais n’osait pas linterroger. Quant a lui, Babbitt, il s’esquiva dans Paprés-midi de Noél pour aller offrir son cadeau — un portecigarettes en argent — a Tanis. Quand il revint, sa femme lui dit d’un ton trop innocent :
— Vous étes sorti pour respirer un peu ?
— Oui, marmotta-t-il, juste un petit tour.
Aprés le nouvel an, elle lui annonga un matin:
— Je viens de recevoir des nouvelles de ma sceur, George: elle n’est pas bien. Je devrais peut-étre aller passer quelques semaines auprés d’elle.
Il faut dire que madame Babbitt n’avait pas lhabitude de s’absenter en hiver, sauf en cas d’extréme urgence, et |’été
précédent déja elle était restée plusieurs semaines loin de chez elle. Babbitt n’était pas non plus un de ces maris « détachables » qui prennent les séparations facilement. I] aimait bien l’avoir prés de lui, elle surveillait son linge, ses vétements, savait comment il aimait que la viande fiat cuite, et ses gloussements lui inspiraient de la sécurité. Il ne pouvait pourtant pas lancer, ne fit-ce qu’un hésitant : « Oh! elle n’a pas si grand besoin de vous, n’est-ce pas? » Pendant qu’il essayait de prendre un air désolé, et qu’il se sentait observé par sa femme, il était rempli de visions exaltantes de Tanis.
— Croyez-vous que je ferais bien d’y aller? dit-elle vivement.
— C'est a vous de décider, ma chérie, moi je ne peux pas.
Elle se détourna avec un soupir; lui, il avait le front moite. Jusqu’a son départ, quatre jours plus tard, elle fut étonnamment calme, lui d’une affection encombrante. Son train partait 4 midi: quand il le vit diminuer une fois sorti de la gare, il eut envie de se précipiter chez Tanis.
« Non, par Dieu non, je ne ferai pas ga! se jura-t-il, je ne la verrai pas d’une semaine. »
Mais a quatre heures il sonnait chez elle.
Lui qui avait jadis dirigé, ou semblé diriger sa vie pour lui assurer un cours calme, mais actif et sain, fut pendant cette quinzaine emporté dans un flux de désirs et de trés mauvais whisky, au milieu des complications de nouvelles connaissances, ces nouveaux intimes déchainés qui demandent bien plus de prévenances que les vieux amis. Tous les matins il reconnaissait tristement les idioties de la veille au soir. La téte lourde, la langue et les lévres empestant la fumée de cigarettes, il comptait, pouvant & peine y croire, le nombre de verres qu’il avait bus, et grommelait: « Il faut que cela cesse! »
I] avait renoncé a dire: « Je vais cesser », car, si résolu qu'il fat le matin, il ne pouvait un seul soir résister 4 la force qui Pentrainait.
Il avait rencontré les amis de Tanis. On l’avait, avec lardente hate des noctambules qui boivent, dansent, s’étourdissent et craignent de rester un moment silencieux, enrdlé dans leur bande qwils appelaient « Le Bouquet ». Il les vit pour la premiere fois aprés une journée de travail particuligrement dure, et quand il
espérait étre tranquille avec Tanis et déguster lentement l’admiration de son amie.
Du rez-de-chaussée il entendit des cris et les sons d’un phonographe. Quand Tanis lui ouvrit la porte, il vit des silhouettes fantastiques se démener dans la fumée des cigarettes. Tables et chaises étaient alignées le long des murs.
— Oh! n’est-ce pas que c’est épatant? lui langa-t-elle avec volubilité. Carrie Nork a eu une idée délicieuse. Elle a trouvé que le moment était venu de s’amuser un peu, et elle a téléphoné aux membres du « Bouquet » de se réunir ici. George, je vous présente Carrie.
Carrie avait l’aspect peu engageant d’une matrone doublée d’une vieille fille. Prés de la quarantaine, elle avait des cheveux d’un blond cendré qui ne faisait illusion a personne, et si elle avait la poitrine plate, ses hanches étaient rebondies. Elle accueillit Babbitt en ricanant:
— Salut a notre petit camarade! Tanis prétend que vous étes un fameux boute-en-train.
On comptait évidemment sur lui pour danser avec Carrie, pour faire le petit fou avec elle, et il fit résolument de son mieux. I] Pentraina a travers la piéce, se heurtant dans les autres couples, dans le radiateur, dans des chaises adroitement disposées comme obstacles. Tout en dansant, il examinait le reste du « Bouquet »: une jeune femme maigre a l’air important, prétentieux et sarcastique; une autre dame, dont il ne put jamais bien se souvenir; trois jouvenceaux trop habillés et légérement efféminés, serveurs de soda, ou du moins faits pour ce métier; un homme du méme age que lui, impassible, content de soi, furieux de la présence de Babbitt.
Quand il se fut acquitté de sa tache de danseur, Tanis le prit a part et lui demanda:
— Chéri, vous ne voudriez pas me rendre un service? Je n’ai plus rien a offrir a boire et le « Bouquet » voudrait arroser cette féte. Est-ce que vous ne pourriez pas faire un saut jusque chez Healey Hanson et nous rapporter quelque chose?
— Certainement, dit-il, avec un effort pour cacher sa mauvaise humeur.
— Je vais vous dire: je demanderai 4 Minnie Sonntag de
vous accompagner, et elle désignait la jeune femme maigre et sarcastique.
Mademoiselle Sonntag le salua d’un aigre:
— Comment allez-vous, monsieur Babbitt? Tanis me dit que vous étes un homme trés distingué, et c’est un honneur pour moi d’aller avec vous. Bien entendu, je ne fraye pas d’ordinaire avec des gens de votre monde; aussi ne sais-je comment me comporter dans un milieu si supérieur.
Et tout le long du chemin jusque chez Healey Hanson, mademoiselle Sonntag continua 4 parler sur le méme ton. ses brocards il avait envie de riposter: « Oh! allez au diable! » mais il ne put jamais se résoudre a cette sage réplique. L’ existence de tout le « Bouquet » lui portait sur les nerfs. I] avait entendu Tanis parler de « cette chére Carrie » et dire: « Min Sonntag... elle est si intelligente, vous serez fou d’elle », mais elles n’avaient jamais eu de réalité pour lui. I] s’était figuré Tanis vivant dans une solitude teintée de rose, occupée a l’attendre, et affranchie de toutes les complications des Hauteurs Fleuries.
Quand ils furent de retour, Babbitt eut a supporter les airs protecteurs des jeunes préposés au soda. Leur ton était aussi amical et moelleux que celui de mademoiselle Sonntag était sec et hostile. Ils Pappelaient « Vieux Georgie » et lui criaient: « Allons, vieux frére, venez un peu gigoter »... Des garcons en vestons 4 martingale, des gamins boutonneux, aussi jeunes que Ted et aussi efféminés que des choristes de music-hall, mais pleins d’ardeur pour danser, pour faire marcher le phono, fumer des cigarettes et se donner des airs avec Tanis. II s’efforga de faire comme eux, il cria: « Bien travaillé, Pierrot! », mais la voix lui manquait.
Tanis paraissait gotiter fort la société de ces chérubins; elle se rengorgeait 4 leurs propos flatteurs et, a la fin de chaque danse, leur accordait un baiser sans importance. Babbitt, pour le moment, la détestait. I] la voyait en pleine maturité, il observait les plis qui marquaient sa gorge grasse, la chair flasque sous le menton : tous ses muscles se détendaient. Entre les danses elle s’asseyait dans un grand fauteuil, brandissant une cigarette, invitant ses admirateurs en bas Age a venir lui parler. (« Elle se croit une reine épanouie! » grommelait Babbitt.) Elle susurrait 4 mademoiselle
ooo
Sonntag : « N’est-ce pas que mon petit studio est charmant? » (« Un studio, grand Dieu! Tout juste un appartement pour vieille fille avec pékinois! Ah! que je voudrais étre chez moi! Si je pouvais m’évader maintenant! »)
Sa vue se troublait pourtant 4 mesure qu'il s’adonnait au whisky Apre mais fort de Healey Hanson. I] se mit a Punisson du « Bouquet ». I] se réjouit de constater que Carrie Nork et Pierrot, le moins inintelligent des jouvenceaux, semblaient le trouver sympathique, et il était d’une extréme importance d’avoir l’avantage sur ’homme mar et hargneux, un employé de chemin de fer, ace qu'il avait appris, nommé Fulton Bemis.
La conversation du « Bouquet » était pleine d’exclamations, de propos colorés et d’allusions 4 des gens que Babbitt ne connaissait nullement. Ils avaient manifestement trés bonne opinion d’eux-mémes. Ils appartenaient au « Bouquet », groupe de gens avisés et amusants, ils étaient des mondains, des fétards, habitués de tous les raffinements de Zénith, dancings, cinémas, petites boites, et avec une supériorité cynique sur les gens arriérés ou pingres, ils caquetaient :
— Oh! Pierrot, est-ce que je t’ai raconté ce que m’a dit cet imbécile de caissier quand je suis arrivé en retard hier? Oh! ab-so-lu-ment crevant!
— Oh! mais est-ce que T. D. n’a pas été baba, tout simplement sidéré? Qu’est-ce que lui a passé Gladys!
— Et ce culot de Bob Biskerstaff essayant de nous emmener chez lui! Non, mais ce culot! On ne pourrait rien trouver de mieux... Ga, pour du culot, j’appelle ca du culot!
— As-tu remarqué comment dansait Dotty? Bigre, je crois qu’on ne peut guére aller plus loin.
On pouvait entendre Babbitt tomber bruyamment d’accord avec la Minnie Sonntag, naguére détestée, sur ce point que les gens qui laissent passer une nuit sans danser au son d’un jazz sont des mollusques, de pauvres héres qui manquent d’estomac. Et il rugissait : « Je vous crois! » quand madame Carrie Nork roucoulait : « Est-ce que vous n’adorez pas vous asseoir par terre? Ca fait si artiste! » Il commengait a avoir trés bonne opinion du « Bouquet ». Quand il nommait ses amis Sir Gerald Doak, Lord Wycombe, William Washington Eathorne et Chum Frink, il était
fier de leur attention pleine de condescendance. II était si pénétré de ambiance joyeuse qu’il voyait sans trop de déplaisir Tanis s'abandonner, la téte sur l’épaule du plus enfantin des jouvenceaux, et lui-méme aspirait a tenir dans la sienne la main potelée de Carrie Nork, et ne la lachait que parce que Tanis avait l’air d’en prendre ombrage.
Quand il rentra chez lui, 4 deux heures du matin, il était définitivement membre du « Bouquet», et toute la semaine suivante il fut astreint aux conventions extrémement strictes, aux exigences absorbantes de leur vie de plaisir et de liberté. I] dut participer a leurs réunions, il fut emporté dans leur agitation, quand chacune téléphonait a chacun « qu’elle n’avait pas voulu dire ce qu’elle avait dit en disant cela, et qu’en tout cas, pourquoi Pierrot allait-il répéter partout qu’elle Pavait dit? »
Jamais famille ne mit tant d’insistance que le « Bouquet » a s’informer des mouvements des uns et des autres. Tous savaient, ou désiraient impérieusement savoir en détail ot chacun des autres avait passé toutes les minutes de la semaine. Babbitt se surprit expliquant a Carrie ou a Fulton Bemis ce qui l’avait empéché de les rejoindre avant dix heures, et s’excusant d’avoir dé diner avec une relation d’affaires.
Tout membre du « Bouquet » était tenu de téléphoner a tous les autres au moins une fois par semaine.
— Pourquoi ne m’avez-vous pas appelé au bout du fil? demandaient a Babbitt sur un ton de reproche non seulement Tanis et Carrie, mais encore ses nouveaux « vieux amis » Jennie ou Capitolina et Toots.
Si pendant quelque temps Tanis lui avait paru langoureuse et sentimentale, cette impression s’effaga a la soirée donnée par Carrie Nork. Madame Nork avait une grande maison et un petit époux. Tout le « Bouquet » était venu chez elle, c’est-a-dire environ trente-cing personnes, comme dans les cas de mobilisation générale. Sous le nom de «ce vieux Georgie », Babbitt était maintenant un des piliers du « Bouquet », dont le personnel se renouvelait 4 moitié tous les mois, et lui, qui pouvait se rappeler ’époque préhistorique — il y avait une quinzaine — ot madame Absolom n’était pas encore partie pour Indianapolis, ni Mac faché avec Minnie, était un chef vénérable, 4 méme d’accueillir
avec condescendance de nouveaux Pierrot, d’autres Minnie et d’innombrables Gladys.
Chez Carrie, Tanis n’avait pas a remplir le rdle de maitresse de maison. Pleine de dignité et d’assurance, elle était sereine et ravissante dans sa robe de mousseline de soie noire qu'il avait toujours aimée, et, dans les piéces plus vastes de cet affreux intéricur, Babbitt put s’isoler tranquillement avec elle. I] se repentit de cette premiére velléité de froideur, se mit a ses pieds et fut heureux de la reconduire chez elle. Le lendemain il acheta une cravate d’un jaune vif, afin de se rajeunir pour elle. I] savait, non sans un peu de mélancolie, qu’il ne pouvait pas se faire beau: il était toujours aussi lourd, avec une tendance a l’embonpoint, mais il dansait, il s’habillait, il babillait, pour étre aussi jeune quelle... aussi jeune qu’elle paraissait.
Comme tous les convertis, que ce soit a une religion, a amour ou au jardinage, s’apercoivent comme par magie que si jusque-la ces marottes leur avaient paru inexistantes, le monde est peuplé de leurs adeptes, Babbitt, dés qu’il fut entrainé a la dissipation, découvrit partout d’agréables occasions de s’y abandonner.
I] envisagea sous un nouveau jour son voisin Sam Doppelbrau. Les Doppelbrau étaient des gens respectables, actifs, prospéres, qui avaient pour idéal de bonheur une perpétuelle existence de cabaret. Ce qui dominait dans leur vie, c’étaient des bacchanales suburbaines d’alcool, de tabac, de pétrole et de baisers. Eux et leur bande travaillaient énergiquement toute la semaine et tout ce temps-la songeaient au samedi soir ot, suivant leur expression, ils « s’enverraient une petite féte », et la dite féte se prolongeait, de plus en plus bruyante, jusqu’a laube du dimanche, pour se terminer en général par une course extrémement rapide en automobile, vers un but indéterminé.
Un soir que Tanis était au théatre, Babbitt se trouva plaisantant avec les Doppelbrau, et sur un pied trés amical avec des gens que, pendant des années, il avait en son privé dépeints a madame Babbitt comme « une bande infecte de poseurs, avec qui je ne voudrais pas me montrer, quand il n’y aurait plus qu’eux et moi sur la terre ». Ce soir-la, il était rentré d’assez mauvaise humeur et avait flané devant la porte, écartant 4 coups de pied les morceaux de glace que, telles des empreintes fossiles, avaient
laissés 1a les passants pendant la derniére neige. Howard Littlefield arriva en reniflant:
— Toujours veuf, George?
— Oui. I] fait encore froid ce soir.
— Quelles nouvelles de votre femme?
— Trés bonnes, mais sa sceur est toujours assez malade.
— Vous devriez venir diner avec nous ce soir.
— Oh... merci bien. J’ai a sortir.
Brusquement il ne pouvait supporter Vidée d’entendre Littlefield débiter les statistiques les plus intéressantes sur des problémes dénués de tout intérét. I] gratta ses pieds sur le trottoir en grognant.
Sam Doppelbrau parut.
— Bonsoir, Babbitt. Vous travaillez dur?
— Oui, bon petit exercice.
— Qu’est-ce que vous dites de ce froid ?
— Ca me suffit bien.
— Toujours veuf?
— Qui, oui.
— Dites-moi, Babbitt, pendant qu’elle n’est pas 1a... je sais bien que vous ne tenez pas beaucoup a boire, mais ma femme et moi nous serions enchantés si vous vouliez venir un soir. Vous ne croyez pas que vous pourriez, pour une fois, supporter un cocktail ?
— Le supporter? Jeune homme, je vous parie que personne aux Etats-Unis ne sait composer un cocktail mieux que le vieil oncle George! .
— Hourra! Voila qui est parlé! Ecoutez, nous avons quelques amis ce soir 4 la maison, Louetta Swanson et autres bons vivants, et jouvrirai une bouteille de gin d’avant-guerre, puis on dansera sans doute un peu. Pourquoi n’entreriez-vous pas un instant vous amuser, rien que pour faire diversion?
— Ma foi... a quelle heure?
Il était chez Sam Doppelbrau a4 neuf heures : c’était la troisitme fois qu’il y entrait. Vers dix heures il appelait M. Doppelbrau « Sam, vieux canard... »
onze heures ils partirent tous en auto pour |’ Auberge de la Vieille Ferme. Babbitt était dans le fond de la voiture avec Louetta Swanson. Naguére il avait essayé timidement de lui faire la cour.
Cette fois, il n’essaya pas, il la lui fit hardiment, et Louetta appuya la téte sur son épaule, lui dit 4 quel point Eddie était assommant, et fit bon accueil au libertinage décent et expérimenté de Babbitt.
Grace au « Bouquet » de Tanis, aux Doppelbrau et a d’autres compagnons d’oubli, il n’y eut pas un soir en deux semaines ou il ne rentrat chez lui tard et en titubant. Si ses autres facultés étaient obnubilées, il gardait le don de l’automobiliste, qui reste capable de conduire quand il pourrait 4 peine marcher, de ralentir aux croisements et d’éviter les autres voitures. I] pénétrait dans la maison en trainant les pieds. Quand Verona et Kenneth Escott étaient encore 1a, il passait devant eux avec un bonsoir hatif, affreusement conscient de leurs jeunes regards, et montait vite se coucher. En arrivant dans la maison bien chaude il se sentait plus « vaseux » quil n’avait cru. La téte lui tournait, il n’osait pas s’étendre, et essayait de se débarrasser des fumées de l’alcool dans un bain chaud. Sur le moment il avait les idées plus claires, mais en circulant dans la salle de bain, il se trompait dans l’appréciation des distances, si bien qu’il faisait tomber toutes les serviettes et butait dans le bol de savon avec un bruit qui devait, a sa grande frayeur, le trahir auprés de ses enfants. Frissonnant dans son peignoir, il essayait de lire le journal du soir. I pouvait suivre tous les mots et croyait comprendre le sens des articles, mais la minute d’aprés il n’aurait su dire ce qu'il avait lu. Une fois dans son lit, son cerveau tournoyait et il se redressait bien vite dans un effort pour se ressaisir. Enfin il réussissait 4 rester étendu paisiblement, ayant seulement un peu mal au coeur, quelques étourdissements et surtout grand-honte. Avoir a cacher son état a ses propres enfants! Avoir dansé et poussé des cris avec des gens qu’il méprisait! Avoir dit des bétises, chanté des chansons imbéciles et essayé d’embrasser des femmes toquées! I] se rappelait, ayant peine a le croire, que par sa bruyante familiarité avec eux, il s’était exposé a subir celle de jeunes garcons qu’il aurait chassés 4 coups de pied de son bureau; qu’en dansant avec trop de fougue il s’était attiré des rebuffades de femmes tarées, sur le retour. Et comme ces idées lui revenaient implacablement, il grogna: « Je me dégotite! Dieu, que je me dégodite! » Mais il conclut avec rage : « C’est fini, en voila assez, j’en ai par-dessus la téte. »
Il y était encore plus décidé le lendemain matin, quand, au petit déjeuner, il essaya de se montrer grave et paternel avec ses filles. Vers midi il en était déja moins str. I] ne niait pas qu’il efit été stupide, il le voyait presque aussi nettement qu’ minuit, mais tout, protestait-il, valait mieux que de retomber dans une existence d’ardeur stérile. A quatre heures il éprouva le besoin de boire. Il avait maintenant un flacon de whisky dans son tiroir, et, aprés deux minutes de lutte, il but sa dose. Quand il en eut pris trois autres, il commenga a considérer le « Bouquet» comme un groupe d’amis chers et amusants, a six heures il était avec eux... et toute histoire était 4 recommencer.
Sa téte lui faisait un peu moins mal chaque matin. Une téte qui portait mal la boisson avait été jusque-la sa sauvegarde, mais elle tombait en ruine. Maintenant il pouvait étre ivre a Paube sans se sentir la conscience — ni l’estomac — trop malades quand il se réveillait 4 huit heures. Aucun regret, aucun désir d’échapper a l’effort nécessaire pour rester a la hauteur de la rude gaieté du « Bouquet » n’égalait le sentiment d’infériorité qu’il éprouvait quand il n’y avait pas réussi. Etre le plus « enragé » de tous était aujourd’hui sa plus haute ambition, comme autrefois de gagner le plus d’argent, d’exceller au golf, a conduire une auto, a prononcer un discours, ou de pénétrer dans le monde des Mac Kelvey. Mais il lui arrivait d’échouer.
I] s’apercut que Pierrot et les autres jouvenceaux trouvaient le « Bouquet » trop austérement correct et la Carrie, qui se contentait d’accorder quelques baisers derriére les portes, trop résolument monogame. Comme Babbitt s’évadait des Hauteurs Fleuries pour retrouver le « Bouquet », ces jeunes galants échappaient aux convenances du « Bouquet » pour faire des fugues avec de jeunes femmes faciles qu’ils recrutaient dans les grands magasins ou les vestiaires d’hétels. Une fois Babbitt se risqua a les accompagner. I] y avait une automobile, une bouteille de whisky et, pour lui, une caissiére grognon et criarde de chez Parcher et Stein. Assis a cété d’elle, il s*ennuyait. On comptait sans doute sur lui pour la mettre en train, mais quand elle lui eut lancé: « Hé! dis donc, quand tu auras fini de m’écraser, gros sac a poux? » il ne sut trop que répliquer. Ils s’installérent dans larriereboutique d’un saloon; Babbitt avait mal a la téte, était ahuri par
leur argot nouveau pour lui, les regardait avec indulgence, avait envie de rentrer chez lui et but un verre... pas mal de verres.
Deux jours aprés, Fulton Bemis, le hargneux doyen du « Bouquet », prit Babbitt a part et lui dit: ies
— Ecoutez, ca ne me regarde pas, et Dieu sait que je bois bien ma part, mais est-ce que vous ne croyez pas que vous feriez bien de vous surveiller? Vous étes un de ces types emballés qui dépassent toujours la mesure. Vous rendez-vous compte que vous vous enfilez l’alcool 4 toute allure et que vous fumez cigarette sur cigarette? Vous feriez pas mal de vous arréter un peu.
Babbitt, les larmes aux yeux, déclara que ce bon vieux Fult était un ange, que, oui, il allait certainement se calmer, sur quoi il alluma une cigarette, avala une rasade, et se disputa violemment avec Tanis parce qu’elle le surprit a serrer Carrie Nork de trop
rés.
: Le lendemain matin il fut furieux contre lui-méme a la pensée qu’il était tombé assez bas pour qu’un bonhomme de quinziéme ordre comme Fulton Bemis osat lui faire des remontrances. I] s’apercut que, puisqu’il faisait des avances a la premiére venue, Tanis n’était plus son unique et pure divinité, et il se demanda si elle avait jamais été pour lui autre chose qu’une femme quelconque. Et si Bemis lui avait parlé, était-ce donc que d’autres potinaient sur lui? Ce jour-la il observa d’un air soupgonneux les membres du Club Athleétique. I] lui sembla quils étaient génés. Alors, ils avaient fait des remarques sur lui? Cela le facha et le rendit agressif. Il ne se contenta pas de défendre Seneca Doane, il se moqua en outre de Y. M. C. A. Virgil Gunch lui répondit assez sechement.
A la suite de quoi Babbitt ne fut plus mécontent, mais inquiet. I] n’alla pas au prochain déjeuner des Boosters, mais courut se cacher dans un restaurant bon marché, et, tout en machant ses sandwiches au jambon et a l’ceuf et en avalant son café, dans une tasse qu'il posait sur le bras de son fauteuil, il se faisait du mauvais sang.
Quatre jours aprés, — c’était une des meilleures parties organisées par le « Bouquet », — Babbitt les conduisit dans sa voiture a la patinoire installée sur la riviére Chaloosa. Aprés un dégel les rues s’étaient couvertes de verglas. Dans ces larges et
interminables voies le vent soufflait entre des rangées de maisons en bois, et tout le quartier de Bellevue ressemblait 4 une ville frontiére. Méme avec des chaines d’enrayage a ses quatre roues, Babbitt avait peur de déraper et, en arrivant 4 une longue descente, il avanca a tours de roue, ses deux freins serrés. Une voiture, moins prudemment menée, déboucha d’une rue transversale, dérapa et faillit les heurter de son pare-choc arriére. Heureux de lavoir échappé belle, «le Bouquet» — Tanis, Minnie Sonntag, Pierrot, Fulton Bemis — cria: « O bébé! » en faisant des signes de la main a |’autre chauffeur trés anxieux. Alors Babbitt vit le professeur Pumphrey qui, a pied, grimpait péniblement la céte, en fixant ses yeux de hibou sur la bande joyeuse. II était sir que Pumphrey l’avait reconnu et avait vu Tanis l’embrasser en criant:
— Quel merveilleux chauffeur vous étes!
Au déjeuner, le lendemain, il tata Pumphrey en disant :
— Je suis sorti hier soir avec mon frére et des amis a lui. Bon Dieu, quelles routes! Ca glissait comme du verre. I] me semble que je vous ai vu grimpant la céte de l’avenue de Bellevue.
— Non, je n’y étais pas... Je ne vous ai pas vu, dit précipitamment Pumphrey, un peu comme un coupable.
Deux jours plus tard Babbitt emmena Tanis déjeuner a Vhétel Thornleigh. Aprés avoir paru trés satisfaite de lattendre chez elle, elle avait commencé 4a laisser entendre, avec des sourires mélancoliques, qu’il n’avait pas une trés haute opinion d’elle puisqu’il ne la présentait jamais a aucun de ses amis et qu'il ne voulait pas se montrer avec elle, excepté au cinéma. I] songea a l’emmener a « l’annexe pour dames » du Club Athlétique, mais c’était trop dangereux. I] faudrait faire des présentations et, oh... les gens pourraient se méprendre... bref, il transigea pour le Thornleigh. Ea
Elle était particulicrement élégante, toute en noir: petit tricorne noir, veste de caracul large et flottante, et robe de velours noir austére 4 col montant, a une €poque ot la plupart des costumes de ville ressemblaient a des robes du soir. Peut-étre méme était-elle trop chic. Tout le monde, dans le restaurant chéne et or du Thornleigh, avait les yeux fixés sur elle pendant que Babbitt la suivait vers une table. Il espérait, un peu géné, que le maitre
d’hotel leur donnerait une place discréte derriére un pilier, mais on les installa dans la travée centrale... Tanis ne semblait pas faire attention 4 ses admirateurs, elle sourit 4 Babbitt avec un: « Oh! c’est délicieux. Quel ravissant orchestre! » plein d’enthousiasme Babbitt eut quelque peine a en montrer autant car, 4 deux tables de la sienne, il voyait Vergil Gunch. Tout le temps du repas, celui-ci les observa, pendant que Babbitt guettait celui qui Pépiait et, d’un air lugubre, faisait effort pour ne pas troubler la gaieté de Tanis.
— J’avais flairé une vraie féte pour aujourd’hui, s’écria-t-elle. J'adore le Thornleigh, pas vous? C’est si vivant, et en méme temps si... si raffiné.
Il bavarda sur Vhétel, sur le service et la nourriture, sur les gens qu’il reconnaissait, sur tous, excepté sur Vergil Gunch. Il semblait qu’il n’y eit a parler de rien d’autre. IJ souriait consciencleusement a ses timides plaisanteries, reconnaissait avec elle « qu'il était difficile de s’entendre avec Minnie Sonntag », et que le jeune Pierrot « n’était qu’un petit sot, un paresseux, vraiment bon a rien ». Mais lui-méme ne trouvait rien a dire. Il songea a lui faire part de ses inquiétudes au sujet de Gunch, mais:
— Oh! grand Dieu, ce serait trop compliqué de lui raconter toute Vhistoire et d’entrer dans des explications sur Verg et sur tout le reste.
I] fut soulagé quand il eut mis Tanis dans son tramway, et il se montra plein d’entrain dans les occupations familiéres de son bureau.
A quatre heures Vergil Gunch vint lui rendre visite.
Babbitt était nerveux, mais Gunch commenga sur un ton cordial :
— Comment va, mon bon? Dites-moi, quelques-uns d’entre nous ont formé un projet, auquel nous aimerions bien vous voir vous associer.
— Trés bien, Verg, allez-y.
— Vous savez comme, pendant la guerre, nous avions carrément remis a sa place l’élément indésirable, les Rouges et les délégués ambulants, et les simples grincheux, et nous avons continué un bon moment aprés la guerre, mais les gens oublient le danger, ce qui donne a ces animaux-la le moyen de recommencer
leur travail souterrain, et surtout A tous ces socialistes de salon. Eh bien, il appartient aux gens qui ont des idées saines de faire un effort sérieux pour démolir ces gaillards-l4. Quelqu’un qui revient de PEst a organisé une société, appelée «la Ligue des Bons Citoyens » précisément dans ce but. Sans doute la Chambre de Commerce et la Légion américaine, etc. font de bonne besogne en maintenant en selle les gens comme il faut, mais elles s’occupent de tant d’autres choses qu’elles ne peuvent pas se consacrer suffisamment a cet unique probléme. La Ligue des Bons Citoyens — la L. B. C. — s’y attachera exclusivement. Oh! la L. B. C. devra avoir ostensiblement d’autres buts — par exemple ici, a Zénith, elle devrait soutenir le projet d’agrandissement du parc, et le comité de ?Urbanisme — et puis elle devrait aussi avoir son coté mondain, puisqu’elle grouperait les gens les plus distingués, donner des bals et ainsi de suite, car une des meilleures facons de mettre |’éteignoir sur les coquins, c’est d’appliquer le boycottage mondain aux gens assez haut placés pour qu’on ne puisse les atteindre autrement. Et puis, si cela ne suffit pas, la L. B. C. pourra finalement faire circuler une petite délégation pour informer ceux qui ne tiendraient pas leur langue qu’ils aient a observer les convenances et a cesser de parler si librement a tort et a travers. Est-ce qu’il ne semble pas que cette organisation pourrait faire de bonne besogne? Nous avons déja avec nous quelques-uns des plus gros bonnets de la ville, et naturellement nous voudrions vous inscrire sur notre liste. Qu’en dites-vous?
Babbitt était mal a son aise. Il sentait qu’on voulait lui imposer de nouveau toutes les contraintes dont il avait, si vaguement mais si désespérément, cherché a se débarrasser. I] hasarda :
— Vous viseriez surtout, je suppose, des gens comme Seneca Doane et vous tacheriez de les...
— Vous pouvez le dire! Ecoutez, mon vieux Georgie: je n’ai jamais cru une minute que c’était sérieux quand, au Club, vous défendiez Doane et les grévistes, etc. Je savais bien que vous vouliez simplement faire marcher de pauvres niais comme Sid Finkelstein... Du moins j’espére fermement que vous plaisantiez.
— Oh! bien sar... sans doute, on pourrait dire...
Babbitt sentait 4 quel point il manquait de conviction, et voyait fixé sur lui l’ceil grave et implacable de Gunch.
— Mon Dieu, vous connaissez mes opinions. Je ne suis pas un agitateur socialiste : je suis un homme d’affaires, en tout et pour tout. Mais... mais 4 parler franc, je ne crois pas que Doane ait de si mauvaises intentions, et il ne faut pas oublier que c’est un trés vieil ami a moi.
— George, quand on en arrive a la lutte entre, d’une part, Vhonnéteté et la sécurité de nos foyers, et d’autre part, la ruine, et toutes ces sales bétes qui complotent pour tout renverser, on doit renoncer méme aux vieilles amitiés. « Quiconque n’est pas avec moi est contre moi. »
— Ou... oui, peut-étre...
— Qu’en dites-vous? Vous allez vous mettre avec nous de la Ligue des Bons Citoyens?
— Il faut que je réfléchisse, Verg.
— Trés bien, comme vous voudrez.
Babbitt était soulagé de s’en tirer si facilement, mais Gunch poursuivit :
— George, je ne sais pas ce qui vous est arrivé, et aucun de nous ne le sait, pourtant nous en avons beaucoup parlé. Nous nous sommes figuré quelque temps que vous étiez bouleversé par le malheur du pauvre Riesling, et nous vous pardonnions toutes les folies que vous disiez, mais ¢a c’est de histoire ancienne maintenant, et nous ne pouvons pas découvrir ce qui s’est passé en vous. Personnellement je vous ai toujours défendu, mais je dois dire que ¢a commence a étre trop fort pour moi. Tous les camarades du Club Athlétique et des Boosters sont désolés de la fagon dont vous faites résolument de la propagande pour Doane et sa bande de fous furieux, dont vous parlez de libéralisme — cette niaiserie — et dont vous prétendez méme que ce fichu précheur, cet Ingram, n’est pas un professionnel de l’union libre. Sans compter votre conduite personnelle! Joe Pumphrey dit qu’il vous a vu l’autre soir avec toute une troupe de filles, — tous ronds comme des petits pois — et voila qu’aujourd’hui vous arrivez au Thornleigh avec une personne... mon Dieu, peut-étre trés bien, c’est probablement une parfaite femme du monde, mais, tout de méme, c’était une invitée bien voyante pour un homme dont la femme est absente en ce moment. Ga paraissait un peu choquant. Que diable vous a-t-il pris, George?
— Ce qui mefrappe, c’est que quantité de gens en savent plus sur ma vie privée que moi-méme.
— Ni’allez pas m’en vouloir surtout parce que je viens tout droit, en ami, vous dire ce que je pense, au lieu de potiner derriére votre dos, comme tant d’autres. Je vous assure, George, vous avez une situation dans le monde, et on attend de vous une conduite en rapport avec elle. Et puis... alors vous réfléchirez, n’est-ce pas, a cette question de la Ligue des Bons Citoyens? Je vous reverrai a ce sujet-la.
Il était parti.
Ce soir-la Babbitt dina seul. Il apergut tout le clan des « Honnétes gens » qui l’épiait 4 travers les vitres du restaurant. La peur était assise 4 son cété, et il se dit que ce soir il n’irait pas chez Tanis... et en effet il n’y alla pas... avant onze heures.