CHAPITRE XXXIV
i oe Ligue des Bons Citoyens s’était répandue dans le pays, mais nulle part elle n’était aussi effective et aussi estimée que dans les villes du type de Zénith, villes commercantes, comptant quelques centaines de milliers d’habitants, dont la plupart — pas tous pourtant — demeuraient au centre de la contrée, avec un arriére-fond de champs de blé et de mines, de petites villes, qui dépendaient d’eux pour les préts sur hypothéques, les bonnes manieéres a table, l’art, la philosophie sociale et les modistes.
La plupart des citoyens a leur aise de Zénith faisaient partie de la Ligue. Ils n’appartenaient pas tous a la catégorie de ceux qui se qualifiaient eux-mémes de « vrais hommes d’affaires ». Outre ces braves gens, ces marchands de prospérité, il y avait les aristocrates, c’est-a-dire ceux qui étaient plus riches que les autres ou qui l’étaient depuis de plus nombreuses générations : les présidents de banques ou de fabriques, les propriétaires, les avocats de corporations, les docteurs a la mode et les quelques jeunes vieillards qui ne travaillaient pas du tout, mais tout en restant obstinément a Zénith, collectionnaient les bibelots et les premiéres éditions, comme s’ils étaient toujours 4 Paris. Tous étaient d’accord sur ce point qu’il faut maintenir la classe ouvriére 4 sa place, et tous se rendaient compte que la « Démocratie
américaine » n’implique aucune égalité des fortunes, mais exige une identité salutaire de pensée, de costume, de maquillage, de morale et de vocabulaire.
En cela ils ressemblaient 4 la classe dirigeante de n’importe quel autre pays, et surtout a celle de la Grande-Bretagne, mais ils en différaient en montrant plus d’énergie et en essayant de produire les modéles que toutes les classes désirent partout, mais désespérent généralement de réaliser.
La plus longue lutte qu’eut a soutenir la Ligue des Bons Citoyens fut contre la « Boutique ouverte » — elle était en secret dirigée contre toutes les associations travaillistes. Elle se complétait par un « Mouvement d’américanisation », avec classes du soir pour l’anglais, Phistoire, les sciences économiques, et des articles quotidiens dans les journaux, afin que les étrangers nouvellement débarqués pussent apprendre que la facon loyale et universelle des Américains de régler les conflits du travail était, pour les ouvriers, d’aimer leurs employeurs et de se fier a eux.
La Ligue se montrait plus que généreuse pour soutenir les autres organisations qui poursuivaient les mémes buts. Elle aida PY. M. C. A. a réunir une somme de deux cent mille dollars pour construire un nouvel édifice. Babbitt, Vergil Gunch, Sidney Finkelstein, et méme Charles Mac Kelvey, expliquérent aux spectateurs dans les salles de cinéma quelle influence cette « bonne vieille Y avait eue dans leur vie au point de vue d’un christianisme viril », et le vénérable et puissant colonel Rutherford Snow, propriétaire de l’Advocate Times, fut photographié serrant la main a Sheldon Smeeth de PY.M.C.A. Il est vrai que plus tard, quand Smeeth risqua timidement : « I] faudra venir 4 une de nos réunions de priéres », le féroce colonel aboya : « Du diable, pour quoi faire ? J’ai mon bar a moi », mais cela ne parut pas dans les journaux.
La Ligue fut d’un grand secours 4 la Légion américaine, a un moment ou quelques-uns des journaux de second ordre, les plus effrontés, critiquaient cette société des vétérans de la grande guerre. Un soir, une bande de jeunes gens fit une descente au quartier général socialiste de Zénith, brdla les registres et les archives, rossa les employés et jeta gentiment les tables par les fenétres. ‘Tous les journaux, sauf |’ Advocate Times et l’Avocat du
soir, attribuérent cette estimable, mais peut-étre un peu vive action directe, a la Légion américaine. Alors un escadron volant de la Ligue des Bons Citoyens se rendit dans les bureaux des journaux déloyaux et leur expliqua que pas un ancien soldat ne serait capable de faire pareille chose: les directeurs virent clair et ne perdirent pas leur publicité. Quand Vunique « opposant consciencieux » de Zénith sortit de prison et fut, avec justice, chassé de la ville, les journaux firent allusion aux exécuteurs comme a une « cohue anonyme ».
A toutes ces interventions, 4 ces triomphes de la Ligue des Bons Citoyens Babbitt participa, et il regagna complétement son estime de soi, son équilibre et laffection de ses amis. Mais il se mit a protester :
« J’ai, parbleu, bien fait ma tache dans le nettoyage de la ville, je veux désormais me consacrer aux affaires. Je crois que je vais maintenant me modeérer en ce qui concerne la L. B. C. »
I] était retourné a l’église comme il avait reparu au club des Boosters. Il avait méme eu a supporter l’accueil enthousiaste jusqu’a l’excés que lui fit Sheldon Smeeth. II craignait d’avoir, dans cette période de malaise, compromis son salut. I] n’était pas trés sir quwil y ett un ciel 4 gagner, mais le docteur Jean Jennison Drew laffirmait, et Babbitt n’avait pas envie de courir des risques.
Un soir qu’il passait devant le presbytére du docteur Drew, il obéit 4 une impulsion, entra et trouva le pasteur dans son bureau.
— Une seconde, je vous prie, le temps d’obtenir une réponse au téléphone », dit celui-ci sur un ton d’homme d’affaires, puis, dans l’appareil, d’une voix agressive : « Allé... Alldé... Est-ce Berkey et Haunis? Ici le Révérend Drew. Ou diable est l’épreuve des annonces de dimanche prochain ?... Hein?... Je devrais Pavoir ici... Je n’y peux rien, moi, s’ils sont tous malades. Il me la faut ce soir. Envoyez-la-moi vite ici par un cycliste. »
Puis se retournant, et du méme ton vif:
— Eh bien, frére Babbitt, qu’y a-t-il pour votre service?
— Je voulais simplement vous demander... Je vais vous dire ce qu’il en est, maitre: il y a quelque temps j’ai été un peu... détraqué. Je me suis mis a boire parfois, et ainsi de suite. Et voici ce que je voulais vous demander: comment cela se passe-t-il, si un homme renonce 4 tout cela et revient a la raison? Est-ce que...
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enfin, on pourrait dire... est ce que cela compte contre lui, a la longue?
Le Révérend docteur Drew manifesta brusquement un vif intérét :
— Et puis, hum, cher frére, le reste aussi... des femmes?
— Non, en somme, on peut dire en fait, pas du tout.
— N?’hésitez pas 4 me l’avouer, mon cher frére. C’est pour cela que je suis ici. Vous avez été a des parties fines? Vous avez serré de prés des femmes, dans les voitures?
Les yeux du Révérend s’allumaient.
— Non... non.
— Eh bien, je vais vous dire. Je regois, dans un quart d’heure, une délégation de l’Association « Ne prenez pas la prohibition 4 la légére » et 4 dix heures moins le quart une autre de l’« Union contre le contréle des naissances ». — Il jeta un coup d’ceil rapide sur sa montre. — Mais je peux prendre cing minutes pour prier avec vous. Agenouillez-vous devant votre chaise, mon cher frére. N’ayez pas honte de chercher la direction de Dieu.
Babbitt éprouva des démangeaisons dans la téte et eut envie de fuir, mais le docteur Drew s’était déja prosterné devant son fauteuil de bureau, et sa voix était passée d’une apre énergie a un ton de familiarité onctueuse avec le péché et le Tout-Puissant. Babbitt s’agenouilla 4 son tour pendant que Drew éjaculait :
« O Seigneur, Tu vois ici notre frére qui a été égaré par mainte tentation. O Pére Céleste, rends son coeur pur, aussi pur que celui d’un petit enfant. Oh! fais-lui connaitre de nouveau la joie d’avoir le courage viril de s’abstenir du péché... »
Sheldon Smeeth pénétra, l’air foldtre, dans le cabinet. A la vue des deux hommes il sourit en faisant des mines, mit la main en signe de pardon sur l’épaule de Babbitt, s’agenouilla 4 cété de lui en l’entourant de son bras, et sanctionna les imprécations du pasteur avec des: « Oui, Seigneur! Aide notre frére, Seigneur! »
Babbitt s’appliquait a garder les yeux clos; pourtant, en louchant a travers ses doigts, il vit le Révérend jeter un coup d’ceil sur sa montre au moment ov il concluait par un triomphant : « Et apprends-lui 4 ne jamais craindre de venir Nous demander un conseil et une tendre assistance, enseigne-lui que l’Eglise peut le conduire comme un petit agneau. »
Le docteur Drew sauta sur ses pieds, roula des yeux dans la direction du ciel, remit sa montre dans sa poche et demanda:
— La délégation est-elle arrivée, Sheldy?
— Oui, elle attend 1a dehors, répondit-il avec non moins de vivacité; puis a Babbitt, d’un ton caressant: Cher frére, si cela pouvait vous rendre service, je serais ravi d’aller prier avec vous dans la piéce a cété, pendant que le docteur Drew recoit nos fréres de l’Association « Ne prenez pas la prohibition a la légére ».
— Non, non, merci, je n’ai pas le temps, s’écria Babbitt en se précipitant vers la porte.
Par la suite on le vit souvent a l’église presbytérienne de Chatham Road, mais on prétend qu’il évitait de serrer la main du pasteur a la porte.
Si la rébellion avait affaibli sa fibre morale au point qu’on ne pouvait pas absolument compter sur lui dans les campagnes les plus rigoureuses de la Ligue des Bons Citoyens et, qu’il n’estimait pas tout a fait l’ Eglise a sa valeur, une chose en tout cas ne faisait aucun doute : la joie qu’il ressentait a revenir aux plaisirs du foyer, du Club Athlétique, des Boosters et des Elans.
Verona et Kenneth Escott, aprés bien des hésitations, avaient fini par se marier. Pour la cérémonie, Babbitt s’était habillé avec autant de soin que Verona: il était sanglé dans la jaquette quwil portait trois fois par an, pour aller a des thés, et avec un certain soulagement, quand les mariés furent partis en auto, il rentra chez lui, éta sa jaquette, s’assit, les pieds endoloris, sur le divan, et réfléchit que sa femme et lui auraient désormais le lvzngroom a eux tout seuls et ne seraient plus tenus d’entendre Verona et Kenneth se préoccuper, dans un langage cultivé de collége, des salaires minimum et de la « Ligue dramatique ».
Mais ce renouveau de paix lui-méme n’était pas aussi consolant que le fait d’étre redevenu un des membres les plus aimés du club des Boosters.
Le président Willis Ijams, au début de ce déjeuner du club des Boosters, resta d’abord debout, immobile, a les regarder d’un air si malheureux qu’ils redoutérent qu’il ne leur annongat la mort d’un camarade Booster. Puis il parla avec lenteur et gravité :
— Amis, j’ai 4 vous révéler quelque chose de scandaleux, quelque chose de terrible au sujet d’un de nos membres...
Plusieurs Boosters, dont Babbitt, parurent troubles.
— Unchevalier de l’étreinte, un ami 4 moi, en qui j’ai toute confiance, a récemment fait un voyage dans notre Etat, et, dans une certaine ville, o& un certain Booster a passé son enfance, il a trouvé quelque chose qui ne peut plus rester caché. En fait il a découvert la nature intime d’un homme que nous avons pris pour « Homme sérieux », pour lun de nous. Messieurs, ma voix se refuserait 4 le dire, aussi l’ai-je écrit.
Et il dévoila un grand tableau noir qui portait, en énormes majuscules, cette inscription :
George Follansbee Babbitt... Oh! Folie!
Les Boosters poussérent des acclamations, éclatérent de rire, a en pleurer, lancérent des petits pains a la téte de Babbitt, et criérent :
— Discours! Discours! Oh! Folie!
Le président Ijams continua :
— Voila, Messieurs, la chose affreuse que Georgie Babbitt nous a cachée pendant tant d’années, alors que nous le prenions simplement pour George F. Maintenant, je vous prie de nous dire, en parlant chacun 4 votre tour, ce que vous avez cru que signifiait cet F.
— Farceur, lanca Pun, puis un autre « froussard », et ce furent fricoteur, finassier, fumiste, forban, faiseur, fainéant, etc. A la jovialité de ces injures, Babbitt reconnut qu’ils lui avaient tous rouvert leur coeur et, tout heureux, il se leva:
— Camarades, je suis forcé de le reconnaitre. Je n’ai jamais porté de montre-bracelet ou séparé mon nom en deux avec trait d’union, mais j’avoue Follansbee. Ma seule excuse est que mon vieux papa — plein de bon sens en dehors de cela, et qui flanquait une pile magistrale a ses concitoyens quand ils le provoquaient au jeu de dames — m’a baptisé ainsi d’aprés le docteur de la famille, le vieil Ambroise Follansbee! Je vous fais mes excuses, camarades. Dans mon prochain... état civil je veillerai 4 ce qu’on me donne un nom vraiment pratique, quelque chose qui sonne bien et qui soit en méme temps bon et viril, quelque chose, en somme, comme
ce noble vieux nom, si familier dans tous les ménages, ce nom hardi et presque écrasant : Willis Jimjams Ijams(?)!
Les acclamations lui prouvérent qu’il était redevenu populaire et n’avait rien a craindre: il n’exposerait plus sa sécurité et 4 renommeée, il le sentit, en s’écartant du clan des « Honnétes
ens ».
Henry Thompson se précipita dans le bureau en criant :
— George, grande nouvelle! Jake Offut dit que les administrateurs des Transports sont mécontents de la facon dont Sanders, Torrey et Wing ont mené leurs derniéres négociations et sont disposés a s’aboucher avec nous!
Babbitt fut heureux de constater par la que la derniére trace de sa rébellion avait disparu, et pourtant, en rentrant chez lui dans son auto, il était ennuyé par des arriére-pensées qui ne |’avaient jamais troublé a l’époque ot il se révoltait contre les usages. Il découvrait qu’il ne considérait pas le groupe des Transports comme parfaitement honnéte. « Eh bien, il ferait encore cette transaction-la pour eux, mais, aussit6t que ce serait possible, dés la mort du vieil Henry Thompson, par exemple, il romprait toute relation avec eux. Il avait quarante-huit ans, dans douze ans il en aurait soixante, il voulait laisser a ses petits-enfants une affaire propre. Bien entendu, il y avait gros a gagner en négociant pour ces gens-la, et il fallait bien considérer les choses du point de vue pratique; seulement... », et il s’agitait avec un certain malaise. Il voulait dire au groupe des Transports ce qu'il pensait d’eux. « Oh! il ne pouvait pas le faire, pas en ce moment; s’il les offensait cette seconde fois, ils le perdraient, mais... »
I] avait conscience que sa ligne de conduite n’était pas nette, et se demandait ce qu’il allait faire de son avenir. I] était encore jeune, en avait-il fini avec les aventures? I] sentait qu’il avait été repris dans le filet méme dont il s’était si furieusement évade et que, supréme dérision, on l’avait amené a se réjouir de tomber dans le piége.
— Ils m’ont eu, gémit-il, ils m’ont eu jusqu’au bout.
La maison était paisible, ce soir-la, et il prit plaisir a faire
1. Il y a 1a un jeu de mots intraduisible sur le nom [jam et le mot Jam (confiture).
une partie de pinochle (jeu de cartes) avec sa femme. II dit avec indignation au Tentateur qu’il était satisfait de faire les choses a la bonne vieille mode.
Le lendemain il alla voir l’agent commercial de la Société des Transports en commun et ils combinérent l’acquisition secréte de lots de terrains sur la route d’Evanston. Mais en regagnant son bureau il se débattait : « Je vais mener les affaires et les combiner de facon 4 me satisfaire... quand je me retirerai. »
Ted était venu de lUniversité pour passer le week-end. Il ne parlait plus de mécanique ni de la profession d’ingénieur, il n’exprimait plus d’opinion sur ses professeurs, mais il ne paraissait pas plus réconcilié qu’avant avec le collége, et ce qui l’intéressait le plus c’était son appareil de téléphonie sans fil.
Le samedi soir, il emmena Eunice Littlefield 4 une soirée dansante 4a Devon Woods. Babbitt apercut la jeune fille bondissant dans l’auto, brillante dans un manteau rouge sur une robe de soie créme. Ils n’étaient pas rentrés quand, a onze heures et demie, les Babbitt montérent se coucher. A une heure indéfinie de la nuit, Babbitt fut réveillé par la sonnerie du téléphone et descendit avec mauvaise humeur. C’était Howard Littlefield qui Pappelait :
— George, Euny n’est pas encore rentrée. Et Ted?
— Non... du moins sa porte est ouverte.
— Ils devraient étre de retour. Eunice avait dit que la soirée serait finie 4 minuit. Comment s’appellent les gens chez lesquels ils ont été?
— Ma foi, pour dire la vérité, Howard, je n’en sais rien. C’est chez un camarade de classe de Ted, 4a Devon Woods. Je ne vois pas ce que nous pourrions faire. Attendez, je monte au galop demander a Myra si elle sait le nom.
Babbitt tourna le commutateur dans la chambre de Ted. Une chambre brune, qui était bien celle d’un garcon: armoire en désordre, livres en mauvais état, une banniére d’école supérieure, des photographies d’équipes de basket-ball et de baseball. Ted n’était décidément pas 1a.
Madame Babbitt, réveillée, fit observer avec irritation qu’elle ne savait absolument pas le nom de ces gens, qu’il était
tard, qu’Horace Littlefield ne valait guére mieux qu’un Ane baté, et qu’elle avait sommeil. Mais elle resta éveillée, 4 se tourmenter, pendant que Babbitt, sur sa véranda, travaillait 4 se rendormir et se croyait toujours sous l’averse tiéde des propos de sa femme. Le jour était levé quand elle le tira de son sommeil en le secouant et en l’appelant :
— George! George! avec une sorte d’horreur.
— Qu... quoi... qu’est-ce qu’il y a?
— Venez vite voir... ne faites pas de bruit.
Elle le conduisit 4 travers le palier jusqu’A la chambre de Ted, dont elle ouvrit doucement la porte. Sur le tapis rapé il vit une mousse de lingerie rose, sur le fauteuil Morris un petit soulier d’argent. Et sur loreiller, deux tétes endormies, celle de Ted et celle d’Eunice.
Ted se réveilla, en faisant une grimace, pour marmotter d’un air de défi peu convaincant :
— Bonjour! Permettez-moi de vous présenter ma femme, madame Théodore Roosevelt Eunice Littlefield Babbitt.
— Bon Dieu de Dieu! lacha Babbitt, pendant que sa femme poussait un long gémissement. Vous étes allés vous...
— Nous nous sommes mariés hier soir. Ma petite femme! Redressez-vous et dites un joli bonjour a votre belle-maman.
Mais Eunice cacha ses épaules et ses charmants cheveux fous sous l’oreiller.
Vers neuf heures, le groupe qui était réuni autour de Ted et d’Eunice dans le living-room comprenait Monsieur et Madame George Babbitt, le Docteur et Madame Howard Littlefield, Monsieur et Madame Kenneth Escott, Monsieur et Madame Henry T. Thompson et Tinka Babbitt, le seul membre de ce tribunal qui fit satisfait.
Une pétillante gréle de phrases emplissait la piéce :
— A leur 4ge... Ga devrait étre annulé... Je n’ai jamais entendu parler d’une chose pareille... Ils sont coupables tous les deux et... Surtout cachons cela a la presse... On devrait la reconduire a son école... Il faut faire immédiatement quelque chose, et mon avis est de... Une rudement bonne blague, a lancienne mode...
La pire de toutes était Verona:
— Ted! Il faut qu’on trouve le moyen de te faire comprendre a quel point ceci est terriblement sérieux, au lieu de te laisser planté 1a avec ce sourire stupide et imbécile sur les lévres!
Il commenga 4 se révolter :
— Bon Dieu de bois, Rone, tu t’es mariée toi aussi, il me semble ?
— C’est tout a fait différent.
— Je te crois. On n’a pas eu a travailler avec une chaine et un palan pour qu’Euny et moi nous nous prenions la main.
— Maintenant, ordonna le vieil Henry Thompson, assez d’impertinences, mon garcgon, et écoute-moi.
— Ecoute grand-pére, dit Verona.
— Oui, écoute ton grand-pére, dit madame Babbitt.
— Ted, écoutez monsieur Thompson, dit Howard Littlefield.
— Oh! pour l'amour de Dieu, j’écoute, hurla Ted. Mais a votre tour écoutez un peu, vous tous! J’en ai plein le dos d’étre le cadavre dans cette féte funébre. Si vous tenez a tuer quelqu’un, allez tuer le curé qui nous a mariés! Comment! il m’a soutiré cing dollars, et j’en possédais en tout et pour tout six, avec un peu de monnaie. Je commence a en avoir assez d’étre eng... uirlandé!
Une voix nouvelle, tonnante, autoritaire, domina le vacarme. C’était celle de Babbitt:
— Sapristi, il y a vraiment trop de pilotes qui veulent gouverner le navire. Rone, ferme ton bec. Howard et moi nous sommes encore de taille 4 maudire nous-mémes. Ted, viens dans la salle 4 manger et nous allons examiner la situation.
Dans la salle 4 manger, la porte une fois bien fermée, Babbitt marcha sur son fils, lui posa les deux mains sur les épaules :
— Tu as plus ou moins raison. Ils parlent tous trop. Et maintenant qu’est-ce que tu comptes faire, mon petit?
— Bon Dieu, papa, allez-vous vraiment vous montrer raisonnable?
— Mon Dieu, je... Te rappelles-tu qu’un jour tu nous as appelés les « Babbitt males » en ajoutant que nous devrions nous tenir ferme? C’est ce que je veux faire. Je n’ai pas l’intention de ne pas prendre ceci au sérieux... Etant donné le peu d’atouts que la jeunesse d’aujourd’hui a dans son jeu, je ne peux pas dire que
japprouve les mariages prématurés. Mais tu n’aurais pas pu €pouser une plus charmante fille qu’Eunice, et, 4 mon sens, Littlefield a une fameuse chance d’avoir un Babbitt pour gendre. Mais qu’as-tu l’intention de faire? Naturellement tu pourrais continuer tes études a |’ Université, et quand tu aurais fini...
— Papa, je ne peux plus y tenir. C’est peut-étre trés bien pour certains garcons, et il est possible que j’aie envie un jour d’y retourner. Mais moi, je veux me lancer dans la mécanique: je crois que j’arriverai a quelque bonne invention. Je connais quelqu’un qui, dés a présent, me donnerait vingt dollars par semaine dans son usine.
— Eh bien...
Babbitt traversa la piéce lentement, pesamment, d’une allure un peu vieille.
— J’ai toujours ambitionné de te voir gradué d’un collége... — Etd’unair méditatif il marcha encore de long en large. — Mais je n’ai jamais — au nom du ciel, ne répéte pas cela 4 ta mére, ou elle m’arracherait le peu de cheveux qui me reste — mais je n’ai jamais, dans toute ma vie, fait une seule chose que je désirais. Je ne crois pas avoir réussi quoi que ce soit, sinon de suivre mon petit bonhomme de chemin. Je me figure que j’ai peut-étre avancé d’un quart de pouce sur une centaine de milles possible. Eh bien, peut-étre iras-tu plus loin... je ne sais pas. Mais j’éprouve une sorte de satisfaction furtive a voir que tu savais ce que tu voulais et que tu las fait. Tous ces gens qui sont la, a cote, vont essayer de t’en imposer, de te dompter. Envoie-les promener, je te soutiendrai. Accepte ce poste dans cette usine, si tu veux. Ne te laisse pas effrayer par la famille, non, ni par toute la ville de Zénith..., ni par toi-méme, comme je l’ai fait. En avant, mon petit! Le monde est a toi!
Et se tenant mutuellement par les épaules, les « Babbitt males » s’avancérent dans le living-room pour y affronter la famille qui allait fondre sur eux.