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CHAPITRE III

PS George F. Babbitt, comme pour la plupart des gens a leur aise de Zénith, son automobile représentait a la fois la poésie et le drame, l’amour et ’héroisme. Le bureau était son navire de pirate, mais son auto la périlleuse descente a terre.

Parmi les redoutables crises de chaque jour, aucune n’était aussi tragique que la mise en marche de la machine. Le moteur était lent 4 démarrer par les matins froids, il fallait écouter son long et inqui¢tant bourdonnement; quelquefois il fallait verser de léther dans les purgeurs des cylindres, et c’était si passionnant qu’a déjeuner il racontait l’opération, goutte a goutte, et calculait de téte combien chacune lui avait cotté.

Ce matin-la, comme il était au noir, il était préparé a trouver que quelque chose ne marchait pas et il fut désappointé quand le mélange explosa aussit6t avec force et que la voiture n’effleura méme pas le jambage de la porte, déja éraflé et écorché tant de fois par les ailes, quand il sortait en marche arriére. I] en était confondu. Il langa a Sam Doppelbrau un bonjour plus cordial qu’il n’en avait intention.

La maison coloniale blanche et verte de Babbitt faisait partie d’un groupe de trois sur Chatham Road. A sa gauche était Phabitation de M. Samuel Doppelbrau, secrétaire d’une excel-

lente maison d’installation pour salles de bains. C’était un batiment confortable, sans aucune prétention a l’architecture : une grande boite en bois avec une tour trapue, un large porche, le tout couleur jaune d’ceuf. Babbitt blamait monsieur et madame Doppelbrau, qu’il considérait comme des « bohémes». On entendait chez eux jusqu’a plus de minuit de la musique et des rires bruyants; on chuchotait, dans le voisinage, 4 propos de whisky de contrebande et de courses folles en automobile. Ils fournissaient a Babbitt matiére a discussion pour des soirées entiéres, ou il déclarait énergiquement: « Je ne suis pas collet monté et je ne dis rien quand je vois un gaillard s’enfiler un verre de temps a autre, mais quand on en arrive a essayer délibérément de ne pas se faire pincer tout en faisant continuellement la bombe, comme les Doppelbrau, alors, ¢a, je n’en suis plus. »

De l’autre cété de chez Babbitt habitait Howard Littlefield, docteur en philosophie; sa maison était résolument moderne, le bas en briques d’un rouge foncé, avec fenétres en ogives et a vitraux, le haut en stuc clair, avec un toit en tuiles rouges. Littlefield était le grand savant du quartier, une autorité en toutes choses, excepté les bébés, la cuisine et les moteurs; bachelier és arts du collége Bladgett et docteur en philosophie et sciences économiques de Yale. Chef du personnel et directeur de la publicité de la Compagnie des transports en commun de Zénith, il était capable, aprés quelques heures de préparation, de se présenter devant le conseil municipal ou Il’assemblée législative de l Etat, et de prouver péremptoirement, avec chiffres a Pappui, en s’appuyant sur des précédents de Pologne ou de Nouvelle- Zélande, que la Compagnie des tramways adorait le public et choyait ses employés; que toutes ses actions étaient entre les mains de veuves et d’orphelins, et que, quoi qu’elle désirat faire, cela profiterait aux propri¢taires en augmentant la valeur des immeubles et serait avantageux pour les pauvres en faisant baisser les loyers. Toutes les relations de Littlefield se tournaient vers lui quand elles voulaient savoir la date du siége de Saragosse, la définition du mot «sabotage », l’avenir du mark allemand, la traduction de hinc ille lacryme, ou le nombre des sous-produits du goudron. II effarait Babbitt en lui avouant qu’il restait souvent jusqu’a minuit 4 lire les chiffres et notes des rapports officiels ou a

parcourir — pour s’amuser des fautes de l’auteur — les plus récents volumes de chimie, d’archéologie ou d’ichtyologie.

Mais le grand mérite de Littlefield c’était son exemple intellectuel. Malgré son extraordinaire érudition, il était aussi strict presbytérien et aussi ferme républicain que George F. Babbitt. Il confirmait les hommes d’affaires dans leur foi. Alors qu’ils savaient, uniquement par un instinct passionné, que leur systéme, leurs procédés industriels étaient excellents, le docteur Howard Littlefield le leur prouvait par Vhistoire, la science économique et les aveux de radicaux convertis.

Babbitt éprouvait une grande et honorable fierté a étre le voisin d’un tel savant et a voir l’intimité de Ted et d’Eunice Littlefield. A seize ans, Eunice ne s’intéressait 4 aucune statistique, -sauf a celles qui concernaient l’A4ge et les cachets des stars de cinéma, mais, comme le constatait Rabbitt, d’un mot définitif: « C’était la fille de son pére ».

La différence qui sépare un homme léger comme Sam Doppelbrau d’une vraiment belle nature comme Littlefield se révélait dans leur extérieur. Doppelbrau était d’une jeunesse troublante pour un homme de quarante-huit ans. I] portait son melon rejeté en arriére et sa face rouge était plissée par un rire niais. Littlefield, lui, paraissait vieux pour un homme de quarantedeux ans: grand, large, épais, il avait des lunettes d’or enchdassées dans sa longue figure, ses cheveux formaient une masse mouvante grise et noire, il soufflait en parlant d’une voix grondante, son insigne de Phi Beta Gamma brillait sur un gilet noir tout taché et il sentait la vieille pipe. I] avait, avec un air funébre, quelque chose d’un archidiacre, et, pour le courtier en immeubles et l’entrepreneur de salles de bains, il s’y mélait une odeur de sainteté.

Ce matin-la, il se tenait devant sa maison, examinant le gazon qui poussait entre le trottoir et la large chaussée en ciment. Babbitt arréta son auto et se pencha pour crier : « Bonjour! » Littlefield s’approcha et posa un pied sur le marchepied de la voiture.

— Belle matinée! dit Babbitt, en allumant — trop t6t — son second cigare de la journée.

— Oui, trés belle! dit Littlefield.

— Le printemps va venir vite, maintenant.

go

— Oui, c’est déja le vrai printemps.

— Les nuits sont encore froides, pourtant. J’ai dai prendre deux couvertures pour dormir sur ma véranda hier soir.

— Oui, il n’a pas fait trés chaud la nuit derniére.

— Mais je ne crois pas que nous ayons encore de vrais froids.

— Non, mais pourtant il y a eu de la neige hier a Tiflis,dans le Montana, et vous vous rappelez cette tempéte glaciale qu’ils ont eue dans l’Ouest il y a trois jours : trente pouces de neige a Greeley, dans le Colorado, et il y a deux ans nous avons eu une rafale de neige ici méme, a Zénith, le 23 avril.

— C’est vrai. Dites-moi, mon cher, que pensez-vous du candidat républicain ? Qui va-t-on nommer président ? Ne croyezvous pas quil serait temps d’avoir un véritable gouvernement d’affaires ?

— A mon avis, ce qu’il faut avant tout au pays, c’est une bonne direction des affaires, purement commerciale. Ce dont nous avons besoin, appuya Littlefield, c’est d’une administration commerciale.

— Je suis heureux de vous l’entendre dire, ma foi, oui, trés heureux. Je ne savais pas ce que vous en penseriez, vous, homme des associations, des colléges, etc., et je suis bien content que vous ayez la méme opinion que moi. Ce qu’il faut au pays, dans les circonstances actuelles, ce n’est ni un président homme de culture, ni toutes ces simagrées au sujet des affaires étrangéres, mais une bonne, une saine administration commerciale et économique, qui nous donnera le moyen de faire d’heureuses transformations.

— Oui. On ne se rend généralement pas compte que, méme en Chine, les hommes d’étude cédent maintenant la place a des esprits plus pratiques, et vous voyez naturellement ce que cela signifie.

— Oh! vraiment? Eh bien! eh bien! respira fortement Babbitt, qui se sentait bien plus calme et bien plus heureux de savoir comment les choses allaient dans le monde. Allons, je suis bien aise de m’étre arrété a bavarder une seconde avec vous. Maintenant il faut que je descende 4 mon bureau pour « avoir » quelques clients. Sur ce, 4 bient6t, mon cher. Je vous reverrai ce soir. Au revoir!

Ils avaient bien travaillé, ces braves citoyens. Vingt ans plus

gI

tt, la colline sur laquelle s’éparpillaient les maisons des « Hauteurs Fleuries » avec leurs toits brillants, leurs gazons impeccables et leur confort stupéfiant, n’était qu’une vaste solitude plantée d’ormes, de chénes et d’érables de belle venue. Dans certaines rues restaient encore quelques lots de terrain boisé vacant et une parcelle d’un ancien verger. II faisait beau ce jour-la: les branches de pommiers s’éclairaient de feuilles nouvelles, semblables a des flammes vertes. Dans un ravin tremblotait la premiére blancheur des fleurs de cerisier, et les rouges-gorges chantaient a tue-téte.

Babbitt humait l’odeur de la terre, riait en entendant les oiseaux, comme il aurait fait devant des poussins ou a un film comique. On reconnaissait 4 le voir le parfait patron allant a son bureau : un homme bien nourri, sur la téte un joli chapeau brun en feutre mou, avec des lunettes sans monture, fumant un gros cigare en conduisant une bonne voiture dans une allée de demibanlieue. Mais il portait en lui, comme un don, un amour authentique pour son entourage, sa ville, son clan. L’hiver fini, la saison était venue des constructions, cette moisson palpable, son triomphe. La dépression ressentie 4 |’aube disparut : il était plein d’entrain quand il s’arréta rue Smith pour déposer son pantalon brun et faire le plein d’essence.

Les rites familiers accrurent son impression de bien-étre: la vue de la grande pompe rouge, le garage en terre et briques creuses, la vitrine remplie des accessoires les plus séduisants: enveloppes éblouissantes, bougies d’allumage en porcelaine immaculée, chaines de pneumatiques en or ou en argent. I] fut flatté de l’empressement amical avec lequel Sylvestre Moon, le plus sale et le plus adroit des mécaniciens, s’avanga pour le servir. « Bonjour, monsieur Babbitt », lui dit Moon, et il eut conscience d’étre un personnage important dont tous les garagistes bien achalandés retenaient le nom, et non pas un de ces chauffards qui circulent dans des tacots de quatre sous.

Il admira Vingéniosité du cadran automatique qui marquait gallon par gallon, il admira l’a-propos de l’enseigne: « Evitez la panne d’essence! Remplissez a temps. Essence : aujourd’hui 31 cents», il admira le glouglou rythmé du liquide coulant dans le réservoir et la régularité mécanique avec laquelle Moon tournait la manivelle.

— Combien en prenez-vous aujourd’hui? demanda Moon d’un ton ow s’alliaient l’indépendance du grand spécialiste, la familiarité d’un propos amical et le respect di 4 un homme qui tenait dans la société la place d’un George F. Babbitt.

— Faites le plein.

— Qui soutenez-vous comme candidat républicain, monsieur Babbitt ?

— Ilest trop tét pour établir des pronostics. Aprés tout il y a encore un bon mois et demi, non, trois quarts, — ¢a doit faire prés de trois semaines — enfin plus de six semaines en tout avant la Convention républicaine, et je trouve qu’on doit ouvrir l’ceil et considérer les candidats, les examiner sur toutes les coutures, les peser, et puis alors décider avec soin.

— ‘Trés juste! monsieur Babbitt.

— Mais je vais vous dire une chose — et mon point de vue la-dessus est ce qu’il était il y a quatre ans, et il y a huit ans, et ce sera encore le mien dans quatre, et dans huit ans d’ici. — C’est ce que je dis a tout le monde et ¢a ne saurait étre trop compris de tous : ce qu’il nous faut d’abord et avant tout et toujours, c’est une bonne, une saine administration d’affaires.

— Parbleu, voila qui est bien dit.

— Qu’est-ce que vous pensez de mes pneus de devant?

— Trés bons, trés bons! Il n’y aurait pas grand-chose a faire pour les garages si tout le monde soignait sa voiture comme vous.

— Oh! je fais de mon mieux!

Il régla sa note en disant, comme de juste: « Gardez la monnaie », et partit trés content de lui et dans un véritable ravissement. Ce fut avec les fagons d’un bon Samaritain qu’il cria a un homme 4 lair respectable qui attendait un tramway: « Je vous emméne? » Et comme l’autre montait, il ajouta : « Vous allez directement en ville ? Quand je vois quelqu’un attendre son tram, je me fais toujours un devoir de lui offrir une place... A moins, bien entendu, qu’il n’ait lair d’un rédeur. »

— Je souhaiterais qu’il y efit plus de gens aussi généreux que vous avec leur voiture, crut devoir dire la victime de sa bienveillance.

— Oh non, ce n’est pas une question de générosité, ou guére.

Mais je pense toujours — je le disais encore l’autre soir 4 mon fils — que c’est le devoir de chacun de partager avec ses voisins les bonnes choses de ce monde, et ga me porte sur les nerfs de voir un gaillard qui se redresse et qui s’en va sonnant de la trompette uniquement parce qu’il est charitable.

Sa victime parut incapable de trouver la réponse appropriée. Babbitt poursuivit:

— Fichu service que celui que nous donne la Compagnie sur ces lignes de trams! Quelle absurdité de ne mettre ceux de Portland Road en marche que toutes les sept minutes! On a rudement froid les matins d’hiver 4 attendre au coin d’une rue, quand le vent vous mord les jambes.

— Bien sir! La Compagnie des tramways se moque pas mal de la commodité des voyageurs. On devrait faire quelque chose.

Babbitt fut inquiet.

— Pourtant il ne faut naturellement pas taper tout le temps sur la Compagnie des transports, sans se rendre compte des difficultés qu’elle a a résoudre, comme ces toqués qui voudraient la régie municipale. La fagon dont les employés exigent des salaires élevés est tout simplement criminelle, et, bien entendu, c’est sur nous que ¢a retombe, sur vous et moi, qui avons a payer sept cents notre place. En somme, le service est remarquablement organisé sur toutes les lignes, si on considére...

— Mon Dieu... (Un air géné.)

— Rudement belle matinée! déclara Babbitt. Le printemps arrive a grands pas.

— Qui, nous voila vraiment au printemps.

La victime n’avait aucune personnalité, aucune finesse, et Babbitt tomba dans un profond silence, s’absorbant dans le jeu de « gratter » les tramways : un brusque élan, une poursuite, une rué€e nerveuse entre l’énorme flanc jaune du tram et la rangée irréguliére des voitures arrétées, et on le dépasse comme un bolide, juste au moment ot il s’arréte : un sport remarquable et hardi.

Et pendant tout ce temps-la il se rendait compte du charme de Zénith. Durant des semaines il n’avait rien remarqué que des clients et les agacants écriteaux « A louer » de ses concurrents. Aujourd’hui, saisi d’un malaise mystérieux, il passait avec une

égale rapidité de la fureur a la joie, et la lumiére du printemps était si délicieuse qu’il levait la téte et voyait.

Il admirait chaque quartier le long du chemin familier qui le menait a son bureau: les bungalows, les buissons, les routes sinueuses et capricieuses des Hauteurs Fleuries; les boutiques 4 un seul étage de la rue Smith, une grande place encadrée de briques jaunes toutes neuves, des épiceries, des blanchisseries et des pharmacies pour fournir aux besoins les plus urgents des ménagéres du cété Est; les jardins du marché dans le « Val Hollandais », avec leurs baraques rapiécées 4 l’aide de tdle ondulée et leurs portes volées. Des palissades couvertes de déesses cramoisies de neuf pieds de haut, faisant de la réclame pour des films, du tabac et de la poudre de talc; les vieux logis de la Neuviéme rue S.-E., semblables a de vieux dandys en linge malpropre; des chateaux de bois transformés en pensions de famille avec des trottoirs boueux et des clétures rouillées, flanquées de garages improvisés, des maisons de logements a bon marché et des boutiques de fruits tenues par d’aimables Athéniens aux cheveux luisants.

Entourées d’une ceinture de voies ferrées, des fabriques avec des réservoirs haut perchés et de gigantesques cheminées, des fabriques produisant du lait condensé, des boites de carton, des appareils d’éclairage et des automobiles. Puis le centre des affaires, le trafic intense, précipité, les tramways bondés qui se vident, et de hauts porches de marbre ou de granit poli.

C’était grand, et Babitt respectait la grandeur en toute chose, montagnes, joyaux, muscles, richesses ou paroles. II était, en cette heure enchantée du printemps, l’amant lyrique et presque désintéressé de Zénith. [I] songeait aux faubourgs industriels extramuros, a la riviére Chaloosa et a ses rives si étrangement rongées, aux collines de Tonawanda, au nord, toutes tachetées de vergers, aux grasses prairies d’élevage, aux vastes granges et aux riches troupeaux. En déposant son voyageur, il cria:

— Bon Dieu, je me sens d’attaque, ce matin!

Non moins régulier que le drame de la mise en marche de Vauto, était celui qui consistait pour Babbitt a la garer avant d’entrer dans son bureau. En tournant de l’avenue Oberlin pour entrer dans la Troisiéme rue N.-E., il guetta un espace libre dans la file des voitures déja alignées. Il eut l’agacement de rater juste

une place ov se glissa un rival. Devant lui un autre s’éloigna du trottoir et Babitt ralentit, en faisant signe de la main aux chauffeurs qui se pressaient derriére lui, en s’agitant pour faire avancer une vieille femme, et en évitant un camion qui fongait sur lui. Heurtant de ses roues de devant le pare-choc en acier de la voiture qui le précédait, il s’arréta, cramponné fiévreusement a son volant, se glissa 4 reculons dans l’espace vacant, et, avec dix-huit pouces de jeu, manceuvra pour se redresser le long du trottoir. Ce fut un exploit viril, exécuté avec maitrise. Avec satisfaction, il cala une roue d’avant avec un coin en acier cadenassé, a l’épreuve des voleurs, et traversa la rue pour pénétrer dans son agence immobilire, au rez-de-chaussée du Building Reeves.

Le Building Reeves était aussi peu exposé au feu qu’un roc et aussi pratique qu’une machine a écrire : quatorze étages en briques jaunes comprimées, aux lignes nettes, droites, sans ornements. I] était occupé par des bureaux d’avocats, de docteurs, de représentants de machines, de meules a émeri, de clétures en fil de fer, de produits de mines. Leurs enseignes en lettres d’or brillaient aux fenétres. L’entrée était trop moderne pour se parer de colonnes brillantes : elle était sobre, nette, austére. Sur la Troisiéme rue se trouvaient un bureau de Union télégraphique de l’Ouest, la confiserie « Au Delft bleu », la papeterie Shotwell et la Compagnie immobiliére Babbitt-Thompson.

Babbitt aurait pu pénétrer dans son bureau directement de la rue, comme ses clients, mais il éprouvait la satisfaction de celui qui est chez soi a passer par le corridor et 4 entrer par une porte intérieure. Car ainsi il était salué par les « habitants du village ».

Les petites gens inconnus que l’on rencontrait dans les corridors du Building Reeves — grooms d’ascenseurs, portier, mécaniciens, surveillant, et le boiteux d’allure équivoque qui tenait le comptoir de journaux et cigares, — n’étaient en aucune facon des citadins. C’étaient des campagnards, habitant une vallée resserrée, qui s intéressaient uniquement les uns aux autres et au Building. La grand-route, c’était le vestibule d’entrée avec son dallage de pierre, son sévére plafond de marbre et les vitrines intérieures des boutiques. L’endroit le plus animé de cette route, c’était le salon de coiffure, mais c’était aussi une des choses qui

génaient Babbitt. Personnellement il patronnait le salon de coiffure pompéien de l’hétel Thornleigh et, chaque fois qu’il passait devant celui du Reeves, — dix fois, cent fois par jour, — il sentait qu'il faisait une infidélité a son village.

Maintenant, tel un hobereau accueilli par les saluts respectueux des villageois, il s’avangait vers son bureau, paisible et digne, et les dissonances du matin étaient oubliées.

Immédiatement elles se firent entendre de nouveau.

Stanley Graff, Pagent pour l’extérieur, parlait au téléphone sur un ton qui manquait péniblement de cette fermeté qui mate les clients:

— Dites-moi... heu... je crois avoir juste la maison qui vous conviendrait... la maison Percival, 4 Linton... Ah! vous l’avez vue? Eh bien, votre impression?... Hein?... Ah!... Incertaine... oui, je comprends.

Tout en pénétrant dans son cabinet personnel, simple réduit, séparé du reste par une cloison a mi-hauteur en chéne et verre dépoli, il songeait combien il était difficile de trouver des employés qui eussent autant de confiance que lui dans la réussite d’une vente.

Le personnel comprenait neuf personnes sans compter Babbitt et son beau-pére et associé Henry Thompson, qui venait rarement au bureau. C’était Stanley Graff, déja nommé, un homme assez jeune, adonné aux cigarettes et parieur enragé dans les poules; le vieux Mat Penniman, grande utilité, encaisseur de loyers et agent d’assurances, grisonnant, cassé, silencieux, personnage mystérieux, passant pour avoir été un fameux courtier en immeubles ayant un cabinet a lui dans le superbe Brooklyn; Chester Kirby Laylock, vendeur sur place au lotissement; Glen Oriole, homme plein d’enthousiasme, a la moustache soyeuse, doté d’une nombreuse famille; mademoiselle Thérése Mac Goun, rapide et assez jolie sténographe; mademoiselle Wilberta Bannigan, grosse, lente et laborieuse comptable et archiviste, et quatre démarcheurs libres, ne touchant que des commissions sur les affaires qu’ils apportaient.

En jetant les yeux de sa cage personnelle dans la grande salle, Babbitt se lamentait en dedans:

« Mac Goun est une bonne sténographe, vive et active, mais Stan Graff et tous ces oiseaux-la... »

La saveur du matin de printemps était étouffée par l’air vicié du bureau.

Dans son état normal il l’admirait, ce bureau, heureux et surpris d’avoir créé cette chose certainement adorable; son aspect propre et neuf, son air d’activité l’encourageaient. Mais aujourd’hui tout lui paraissait insipide : le carrelage, semblable a celui d’une salle de bains, le plafond métallique d’un ton ocre, les plans fanés accrochés sur les murs de platre dur, les chaises en chéne clair verni, les pupitres a écrire et boites a fiches en acier, peintes en brun verdatre. C’était un caveau, une chapelle de fer od la flanerie et le rire eussent été des péchés mortels.

Il n’avait méme pas satisfaction avec son nouveau réfrigérateur. Et c’était le meilleur que l’on pit se procurer, récent, scientifique et bien compris. Il avait cofité trés cher — ce qui en soi était un mérite. I] contenait un récipient a glace en fibre non conductrice, une cruche a eau en porcelaine — garantie hygiénique — un robinet sanitaire étanche et ne pouvant s’encrasser, et était décoré en deux tons d’or. Il regarda l'appareil a travers Vimplacable étendue du carrelage et s’assura qu’aucun locataire du Building Reeves n’en avait un plus cofiteux, mais il ne pouvait retrouver ce sentiment de supériorité sociale qu’il lui avait donné. Il grogna de facon inattendue:

« J’aurais envie de ficher le camp dans les bois, 4 linstant, et d’y tirer ma flemme toute la journée... et de retourner ce soir chez Gunch, de jouer au poker, de jurer tout 4 mon aise et de boire cent mille bouteilles de biére. »

Il soupira, parcourut son courrier, appela « Mselgoun », autrement dit mademoiselle Mac Goun, et se mit a dicter.

Voici quel fut son texte pour la premiére lettre:

« Omar Gribble, adressez 4 son bureau, mademoiselle Mac Goun. En possession de votre lettre du 20 je dirai en réponse écoutez Gribble, j’ai bien peur que si nous continuons a hésitailler comme ¢a nous ne manquions la vente Allen, j’ai eu un entretien avec Allen avant-hier et je suis allé droit au fait et je crois pouvoir vous assurer... heu, heu, non, changez ga: tout ce que je sais indique qu’il est bien disposé, il veut conclure l’affaire, je me suis renseigné sur sa situation financiére qui est excellente... cette

phrase parait un peu entortillée. Mademoiselle Mac Goun, faitesen deux si nécessaire, mettez a la ligne.

« Il est tout disposé a payer la taxe spéciale au prorata et je suis frappé, absolument certain, qu’il n’y aura aucune difficulté a lui payer la police d’assurance, ainsi donc, au nom du ciel, ne perdons pas un moment... non, modifiez : ainsi mettons-nous-y et abordons... non, ¢a suffit. Vous pourrez enchainer ces phrases un peu mieux en les tapant, mademoiselle Mac Goun... sincérement, [oi fom

Et voici le texte qui lui fut présenté, ce méme aprés-midi, tapé a la machine par mademoiselle Mac Goun:

Société tmmobiliére Babbitt- Thompson.

A chacun sa maison.

Bldg. Reeves, Avenue Oberlin et 39™¢ Rue, N. E. Kénith.

A M. Omar Gribble, 576 Building de P Amérique du Nord Kénith.

Cher monsieur Gribble,

Fai en main votre honorée du 20 courant. Fe dois dire que j’ar grandpeur, si nous continuons a tergiverser de la sorte, que nous ne manquions la vente Allen, et ce sera bien naturel. F’at eu avant-hier un entretien avec Allen et suis allé droit au fait. Tout ce que je sais me prouve quil a Pintention de conclure Vaffaire. Fai également pris des informations sur sa situation financiére : elle est excellente.

Il est parfaitement disposé a payer au prorata la taxe spéciale et il ne sera pas difficile de lui faire régler la police d assurance.

Donc, en avant!

Sincéerement votre.

Quand il la lut et la signa de son écriture correcte et coulante d’homme d’affaires, Babbitt réfléchit : « Voila une bonne lettre, énergique et claire comme eau de roche. Mais pourquoi diable... je n’ai jamais dit 4 Mac Goun de faire un troisiéme paragraphe la!

J’aimerais assez qu’elle renongat 4 vouloir corriger ce que je lui dicte. Mais il y a une chose que je ne peux comprendre: pourquoi Stan Graff ou Chet Laylock ne peuvent-ils pas écrire une lettre comme celle-la? une lettre qui porte, qui frappe? »

Le texte le plus important qu’il dicta ce matin-la fut la circulaire bi-hebdomadaire qui devait étre autographiée et adressée 4 un millier de clients en perspective. Elle imitait soigneusement les meilleurs modéles littéraires du moment, la publicité sous forme de causerie coeur a coeur, les lettres qui enlévent la vente, les discours sur le développement de la volonté, et les publications techniques qui passent la main dans le dos du client, tout ce que répand abondamment la nouvelle école des poétes du commerce. I] avait péniblement rédigé un premier brouillon et il le débitait maintenant, comme un artiste délicat et absorbé:

Dites-mot, cher ami!

Je voudrais savoir si je peux vous faire une énorme faveur? Sérieusement, aucun bourrage de crane. Vous songez, je le sats, a vous procurer une maison, pas simplement un endroit ou accrocher votre vieux chapeau, non, un nid d'amour pour la femme et les gosses, et peut-étre aussi pour la voiturette, de Vautre coté du petit jardin. Dites-moi, avez-vous jamais songé que nous sommes la pour vous éviter les ennuis? Voila comment nous sommes, et on ne nous pate pas pour avoir une st belle dme. Et maintenant

—regardez bien:

Asseyez-vous a votre beau bureau d’acajou et envoyez-nous un mot pour nous dire exactement ce qu’il vous faut; si nous pouvons le trouver, nous volerons chez vous avec la bonne nouvelle, sinon, nous ne vous ennuierons pas. Pour gagner du temps, remplissez tout simplement le bulletin inclus. Sur demande nous enverrons aussi des notices sur les propriétés dont nous disposons a Hauteurs Fleuries, Bosquet d’Argent, Linton, Bellevue, et tous les quartiers de l’ Est.

Tout a votre service.

P.-S. — Une simple indication sur les trouvailles que nous pouvons vous offrir — véritables occasions qui se présentent aujourd’hui méme: Bosquet d’Argent. — Coquet bungalow californien, 4 pieces,

garage, beaux ombrages, voisinage élégant, ligne de tram a proximité.

3-700 dollars. Comptant 780 dollars, facilités pour le reste; conditions Babbitt-Thompson. Moins cher qu’une location.

Dorchester. — Un chopin! Maison artistique pour deux familles, boiseries de chéne partout, parquets, délicteux fourneau a gaz, vastes porches, genre colonial, chauffé contre tous les froids, garage. Véritable occasion : 11.250 dollars.

Les dictées finies, qui l’obligeaient 4 rester assis et 4 réfléchir au lieu de se donner du mouvement, d’étre bruyant, de faire vraiment quelque chose, Babbitt se renversa dans son fauteuil a pivot qu'il fit craquer et considéra béatement mademoiselle Mac Goun. I] voyait en elle une femme 4 cheveux noirs ondulés sur un visage réservé. Une aspiration, qui se confondait avec un sentiment d’isolement, l’amollit. Tandis qu’elle attendait, en tapant sur le bureau la longue pointe d’un crayon, il Videntifia 4 moitié avec la fée de ses réves. Il imaginait leurs yeux 4 tous deux se croisant dans une rencontre terrifiante, il se voyait touchant ses lévres avec un respect épouvanté et... Elle disait d’une voix chantante:

— Encore autre chose, monsieur Babbitt?

I] répliqua, grognon:

— Non, c’est tout, je crois, et lui tourna le dos, lourdement.

Ses pensées avaient eu beau errer, elles n’avaient jamais été plus loin que cette fois. I] se répétait souvent: « N’oublions jamais ce que disait le vieux Jake Offutt : une téte sage ne fait jamais la cour 4 personne 4 son bureau ou dans sa maison. Qa fait des histoires. » C’est vrai, mais...

Pendant vingt-trois ans de vie conjugale il avait été mal a son aise en regardant toutes les chevilles fines ou les jolies épaules: il les avait adorées en imagination, mais pas une fois il n’avait risqué de se compromettre. Maintenant, en calculant ce qu’il en cofiterait de coller des papiers neufs dans la maison des Styles, il était de nouveau agité, mécontent de tout et de rien, honteux de létre... Sa fée lui manquait.

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