CHAPITRE IV
C. un matin de création artistique. Un quart d’heure aprés que Babbitt eut composé son éblouissante circulaire, Chester Kirby Laylock, le vendeur en résidence a Glen Oriole, vint rendre compte d’une vente et soumettre la rédaction d’une annonce. Babbitt n’appréciait pas beaucoup Laylock qui chantait dans les choeurs et s’amusait chez lui a des jeux comme le Pharaon et le Chien de pique. Il avait une voix de ténor, des cheveux chatains ondulés, et une moustache qui ressemblait 4 une brosse en poils de chameau. Babbitt trouvait trés excusable pour un pére de famille de dire : « Avez-vous vu ce nouveau portrait de mon gosse? Fameux petit gaillard, hein? », mais les confidences familiales de Laylock étaient aussi intarissables que celles d’une femme.
— Dites-moi, monsieur Babbitt, je crois avoir trouvé pour le Glen une annonce qui est un peu 1a. Pourquoi ne pas essayer de la poésie? Sans blague, ¢a ferait un effet épatant. Ecoutez:
Dans les plaisirs, dans les palaces, N’importe ot vous irez, Procurez-vous la petite fiancée,
Nous vous fournirons la maison.
« Vous voyez ¢a? Quelque chose comme Foyer, doux foyer... Vous ne...
— Qui, oui, que diable, oui, bien sir, je saisis. Mais... Oh! je crois qu’il vaudrait mieux quelque chose de plus relevé, de plus énergique comme : « Nous guidons, les autres suivent », ou bien: « A tout hasard, pourquoi pas maintenant? » Bien entendu, je crois a l’efficacité de la poésie, de ’humour et de toutes ces balivernes, quand on en use a propos, mais dans un lotissement restreint et de premier ordre comme le Glen, il vaut mieux nous en tenir aux procédés les plus dignes, vous sentez ce que je veux dire? Eh bien, je crois que c’est tout pour ce matin, Chet.
Par une tragique conséquence, habituelle dans le monde des arts, l’enthousiasme printanier de Chet Laylock n’eut pour effet que de stimuler le talent de l’artisan plus 4gé, George F. Babbitt. Il grommela en s’adressant a Stanley Graff: « Cette voix bronzée de Chet me porte sur les nerfs », mais tout de méme il était inspiré et d’un trait il écrivit:
Respectez-vous ceux que vous aimez?
Quand les derniers rites de la triste séparation ont été accomplis, étes-vous stir d’avoir fait tout ce que vous pouviez pour les chers disparus? Non, vous ne Pavez pas fait, a moins qu’ils ne reposent dans le magnifique cimetiére de
Linden Lane, Vunique champ de repos a Kénith, ou dans le voisinage, qui soit a la hauteur, ot des massifs délicieusement plantés dominent, au sommet de pentes parsemées de paquerettes, les riantes plaines de Dorchester.
Seuls représentants:
Société immobiliére Babbitt- Thompson, Building Reeves.
Il se frotta les mains:
« Voila, j’imagine, qui montrera 4 Chan Mott, avec son vieux cimetiére de Wildwood plein de mauvaises herbes, ce que c’est que le négoce moderne! » a
Il envoya Mat Penniman au bureau du greffier municipal pour avoir les noms des propriétaires qui arboraient sur leurs maisons des écriteaux A louer d’autres agents; il parla 4 un individu qui voulait trouver une boutique pour y organiser des poules; il
parcourut la liste des baux qui allaient arriver 4 expiration; il dépécha Thomas Bywaters, un conducteur de tramway qui, a ses heures de loisir, s’occupait d’immeubles, chez des clients possibles, dans de petites rues borgnes qui ne méritaient pas la stratégie de Stanley Graff. Mais il avait dépensé son énergie créatrice et confiante, et ces détails routiniers ’ennuyaient. I] eut encore une minute d’héroisme en découvrant une nouvelle fagon de cesser de fumer.
Il renoncait 4 fumer au moins une fois par mois. I] faisait la chose 4 fond, en brave citoyen qu’il était : il reconnaissait les inconvénients du tabac, prenait des résolutions courageuses, tracait des plans pour combattre son vice, diminuait sa ration de cigares et exposait 4 tous ceux qu’il rencontrait les charmes de la vertu. En somme, il faisait tout, excepté cesser de fumer.
Deux mois auparavant, en dressant une liste, en marquant Vheure précise de chaque cigare, et en augmentant avec bonheur les intervalles, il était arrivé a ne plus en fumer que trois par jour. Puis il avait perdu son petit papier.
La semaine précédente il avait inventé un autre systéme: il laissait son porte-cigares et sa boite de cigarettes dans un tiroir, qui ne servait pas, du classeur de la correspondance, dans le bureau commun.
« Naturellement j’aurai honte d’aller y fouiller toute la journée et de me rendre ridicule aux yeux de mes employés. »
Tel était son raisonnement. Au bout de trois jours il avait pris Phabitude de se lever, d’aller au classeur, d’y prendre un cigare et de l’allumer, sans méme s’en rendre compte.
Ce matin-la il eut la révélation que c’était trop facile d’ouvrir le classeur. Le fermer a clef, voila ce qu’il fallait! Sous le coup de Pinspiration il courut mettre sous clef cigares et cigarettes, et jusqu’a sa boite d’allumettes, et il enferma dans un bureau la clef du tiroir. Mais sa passion torturante lui inspira un tel besoin de tabac, quil la reprit immédiatement, alla, avec une dignité imposante, au classeur, en sortit un cigare et une allumette — mais une seule : « Si le cigare s’éteint, eh bien, par Dieu, il restera éteint! » Un peu plus tard, quand le cigare eut besoin d’étre allumé, il alla chercher une autre allumette, et quand un acheteur et un vendeur vinrent le trouver pour conclure une affaire, 4 onze
heures et demie, il dut, bien entendu, leur offrir des havanes. Sa conscience protesta bien : «Comment, tu fumes avec eux? », mais il la rabroua: « Oh! silence. Pour le moment je suis en affaire. Bient6t, ¢a va de soi...» Mais ce bientét-la ne vint pas; pourtant sa conviction d’avoir dompté la facheuse habitude le rendit fier et heureux. Quand il appela Paul Riesling au téléphone, il se sentait, dans sa splendeur morale, une ardeur inaccoutumee.
I] aimait Paul Riesling plus que personne au monde, en dehors de lui-méme et de sa fille Tinka. Ils avaient été camarades de classe, partageant la méme chambre a Université, et il pensait toujours a Paul Riesling, si svelte et si brun, a la raie de cheveux impeccable, avec son pince-nez, sa parole hésitante, son humeur chagrine et sa passion pour la musique, comme a un frére cadet qu il fallait choyer et protéger. Paul, aprés avoir pris ses grades, était entré dans l’affaire de son pére : il était maintenant petit fabricant et marchand en gros de carton goudronné pour toitures. Mais Babbitt croyait dur comme fer, et proclamait intarissablement au monde des Braves Gens, que Paul aurait pu étre un violoniste, un peintre ou un écrivain distingué.
— Ecoutez, les lettres que ce gargon-la m’écrivait pendant son voyage aux montagnes Rocheuses du Canada vous font voir Vendroit exactement comme si vous y étiez. Croyez-moi, il aurait rudement pu faire la pige a n’importe lequel de nos auteurs a SUCCES.
Pourtant voici tout ce qu’ils se dirent au téléphone:
— Sud 343. Non, non, non! J’ai dit Sud, Sud 343. Dites, mademoiselle, que diable y a-t-il qui ne marche pas? Vous ne pouvez donc pas me donner le Sud 343 ? Mais naturellement qu’on répondra. Ah... Allo, 343? Je voudrais parler a M. Riesling... ici M. Babbitt... C’est toi, Paul?
— Oui.
— C’est George qui te parle.
— Oui.
— (a va, vieux frére?
— Pas trop mal... Et toi?
— Trés bien, Paulibus. Quoi de neuf?
— Pas grand-chose.
— Qu’est-ce que tu as fait ces temps-ici?
— Rien de particulier. Qu’est-ce que tu voulais, Georgie?
— Si on déjeunait ensemble aujourd’hui?
— Ca miirait tout a fait. Au Cercle?
— Oui. Je t’y retrouve 4 midi et demi.
— Bon: midi et demi. A tout 4 l’heure, Georgie.
La matinée de Babbitt n’était pas strictement réglée. Une foule de détails agacants s’entremélaient a la correspondance et a la rédaction des annonces : visites d’employés pleins d’espoir qui cherchaient obstinément cing piéces meublees avec salle de bains, pour soixante dollars par mois, instructions 4 Mat Penniman d’avoir a tirer de l’argent de locataires qui n’en avaient pas.
Les qualités de Babbitt comme courtier en immeubles — comme serviteur du public dans la tache de procurer des logements aux familles et des boutiques aux fournisseurs de denrées alimentaires — étaient l’activité et la persévérance. I] avait VPhonnéteté conventionnelle, tenait 4 jour ses listes d’acheteurs et de vendeurs, s’y connaissait en baux et engagements, et avait une excellente mémoire des chiffres. Ses épaules étaient assez larges, sa voix assez profonde, le charme de sa cordialité assez grand pour le classer dans la caste dirigeante des Braves Gens. Pourtant importance qu’il pouvait avoir pour le genre humain était peut-étre atténuée par la parfaite ignorance, ot il se complaisait, de toutes les architectures, en dehors de celle des maisons baties par des spéculateurs, de tous les dessins de jardins, en dehors des allées circulaires, des pelouses et des six massifs traditionnels. I] avait la conviction imperturbable que l’unique but des affaires immobiliéres était de faire gagner de l’argent 4 George F. Babbitt. Sans doute c’était une bonne réclame, aux déjeuners du Club des Boosters, et a toutes les sortes de banquets annuels auxquels étaient invités les Braves Gens, de parler avec force de « Service public » désintéressé, de l’obligation pour un courtier de conserver inviolée la confiance de ses clients, et d’une certaine chose nommée Morale, dont la nature était mal définie, mais telle que, si on la possédait, on était un agent immobilier de premier ordre, tandis que, si on en manquait, on n’était qu’un flibustier, un filou, un courtier marron. Ces qualités inspiraient confiance et vous mettaient 4 méme de traiter de plus grosses affaires. Mais
elles n’impliquaient pas que vous dussiez manquer de sens pratique et refuser de vendre une maison deux fois son prix, si un acheteur était assez idiot pour ne pas vous obliger a baisser vos prétentions.
Dans ces orgies de droiture commerciale, Babbitt parlait bien et souvent « de la fonction de l’agent immobilier comme de celle d’un voyant qui pressent le futur développement d’une ville, d’un ingénieur prophétique qui prépare la voie aux changements inévitables », ce qui voulait dire qu’un courtier peut gagner de Pargent en devinant dans quelle direction s’agrandira une ville. C’est ce quwil appelait « la Vision ».
Dans une allocution au Club des Boosters il avait déclaré:
« C’est a la fois le devoir et le privilége de agent immobilier de tout connaitre de sa ville et de ses environs. Si un chirurgien situe en spécialiste chaque veine et chaque cellule mystérieuse du corps humain, si un ingénieur suit dans toutes ses phases |’électricité, ou s’*intéresse au moindre boulon d’un grand pont dont Parche enjambe majestueusement un fleuve puissant, le courtier en immeubles doit posséder pouce par pouce sa ville, ses avantages et ses défauts. »
I] avait beau savoir, pouce par pouce, le prix courant de certains quartiers de Zénith, il ignorait si les forces de police étaient excessives ou insuffisantes et si elles s’entendaient sous main avec les joueurs et les prostituées. Il était au courant des procédés pour protéger les batiments contre l’incendie, et du rapport des taux d’assurance avec ces moyens, mais il ne savait pas combien il y avait de pompiers, comment ils étaient entrainés et payés, ou si leurs appareils étaient suffisants. I] célébrait élogquemment les avantages de construire des écoles 4 proximité des maisons a louer, mais il ne savait pas — et il ne se doutait pas qu’il eit valu la peine de le savoir — si les salles d’écoles étaient convenablement chauffées, éclairées, ventilées, meublées, il ne savait pas comment étaient choisis les maitres. Et il avait beau répéter: « Une des choses dont peut se vanter Zenith, c’est que nous payons nos professeurs comme il convient », c’était uniquement parce qu'il avait lu cette formule dans |’ Advocate Times. Pour sa part il n’aurait pu indiquer le salaire moyen des professeurs, 4 Zénith ou n’im-
porte ou. ; Il avait entendu dire que dans la prison du comté et dans celle
de la ville on ne vivait pas dans des conditions « trés scientifiques » ; avec indignation contre ces critiques adressées 4 Zénith, il avait parcouru un rapport ot Seneca Doane, VPavocat radical, bien connu pour son pessimisme, affirmait que jeter des jeunes gens des deux sexes dans une gedle encombrée d’individus atteints de syphilis, de delirium tremens et de folie, n’était pas le meilleur moyen de faire leur éducation. I] avait riposté a ce rapport en grognant : « Les gens qui voudraient qu’une prison fit aussi luxueuse qu’un hétel Thornleigh me rendent malade. Quand on n’aime pas la prison, on n’a qu’a se conduire de maniére a ne pas s’y faire mettre. D’ailleurs ces réformateurs exagérent toujours. » Ce fut le début — et la fin — de ses investigations sur les institutions de charité et de correction a Zénith. Quant aux « quartiers réservés », il s’exprimait brillamment a leur sujet:
— Ce sont de ces choses avec lesquelles un homme comme il faut ne plaisante pas. D’ailleurs, c’est un fait, et je vais vous le dire en confidence : c’est une protection pour nos filles et pour les honnétes femmes qu’il y ait un quartier ot les enragés puissent faire leurs folies. Cela les éloigne de nos foyers.
Quant a la situation industrielle, Babbitt y avait pourtant beaucoup réfléchi, et son opinion peut se résumer ainsi:
— Une bonne association ouvriére a du bon parce qu’elle empéche les syndicats radicaux qui détruiraient la propriété. Néanmoins personne ne devrait étre forcé de s’affilier 4 une association. Tous les agitateurs travaillistes qui essaient de contraindre des individus a entrer dans une association devraient étre pendus. En somme, soit dit entre nous, aucune association ne devrait étre autorisée; et comme c’est la meilleure maniére de les combattre, tout homme d’affaires devrait appartenir 4 une association de patrons et a la Chambre de commerce. L’union fait la force. Aussi tout solitaire égoiste qui ne fait pas partie de la Chambre de commerce devrait étre contraint a s’en mettre.
Sur aucune question — en tant que l’expert dont l’avis décidait des familles a se transporter dans de nouveaux quartiers pour y habiter pendant des générations — Babbitt n’était d’une ingénuité plus magnifique qu’en matiére d’hygiéne. II ne distinguait pas un moustique propageant la malaria d’une chauvesouris, il ne savait pas un mot de l’analyse 4 laquelle on doit
soumettre une eau potable, et, sur les problémes de canalisation et d’écoulement des eaux, il était aussi ignorant que loquace. Il ~ insistait souvent sur la perfection des salles de bains dans les maisons qu’il vendait, et aimait 4 expliquer pourquoi aucun Européen ne prenait jamais de bain. On lui avait dit, quand il avait vingt-deux ans, que tous les puisards étaient malsains, et il continuait a les dénoncer. Un client avait-il l’impertinence de vouloir lui faire vendre une maison en contenant un, Babbitt en parlait toujours avant d’accepter la mission.
Quand il entreprit le lotissement de Glen Oriole, quand il transforma a coups de pioche un terrain boisé et des prairies marécageuses en une plaine brilée de soleil — ot il n’y avait plus trace de vallons ni de loriots — hérissée de petits poteaux portant des noms de rues imaginaires, il y installa honnétement un systeme complet d’égouts. Cela lui donna un sentiment de supériorité, cela lui permit de rire en dedans du lotissement de Martin Lumsen, Avonlea, qui avait un puisard, et cela lui fournit matiére a la page entiére de réclame dans laquelle il vantait la beauté, la commodité, le bon marché et la salubrité surérogatoire de Glen Oriole. Le seul inconvénient était que les égouts avaient un écoulement insuffisant, en sorte qu’il y demeurait des résidus peu agréables, tandis que le puisard d’Avonlea était une fosse septique de Waring.
Tout le projet de Glen Oriole révélait que Babbitt, tout en détestant les escrocs, n’était pas d’une honnéteté exagérée. Constructeurs et acheteurs aiment mieux que les courtiers n’entrent pas en rivalité avec eux en qualité de constructeurs et d’acheteurs, mais se bornent a défendre les intéréts de leurs clients. On supposait que la société Babbitt-Thompson n’était qu’un intermédiaire pour Glen Oriole, au service du véritable propriétaire, Jake Offutt, mais en fait Babbitt et Thompson possédaient 62 % du Glen, le président et acquéreur de la Compagnie des tramways de Zénith 28 % et Jake Offutt — politicien de bas étage, vieux farceur, toujours chiquant, qui se complaisait dans les sales intrigues, les combines, et trichait au poker — n’avait que 10 %, que Babbitt et les administrateurs des tramways lui avaient donnés pour s’assurer les inspecteurs de l’hygiéne et des incendies et un membre de la Commission des transports.
Mais Babbitt était vertueux. I] soutenait, sans la pratiquer, la prohibition de l’alcool; il approuvait, sans leur obéir, les lois contre les excés de vitesse en auto, il payait ses dettes, versait pour les frais du culte, la Croix Rouge et la Y. M. C. A. (Association chrétienne des jeunes gens), il se conformait aux usages de sa classe, ne trichait que quand c’était autorisé par un précédent, et ne s’abaissait jamais jusqu’a une fourberie... Pourtant, comme il Pexpliquait a Paul Riesling:
— Evidemment, je ne prétends pas que toutes les annonces que je rédige sont littéralement vraies ou que je crois tout ce que je dis quand je fais du boniment a l’acheteur. Tu comprends, voici ce qui en est : tout d’abord il peut se faire que le propriétaire ait exagéré quand il m’a mis sa maison entre les mains, et ce n’est certainement pas 4 moi a prouver que c’est un menteur. Et puis la plupart des gens sont de si sacrés filous qu’ils s’attendent a ce qu’on les trompe un peu, en sorte que, si j’étais assez béte pour ne jamais les relancer, on croirait quand méme que je mens. Pour tenir mon bout, il faut que j’embouche ma trompette, comme un avocat qui défend son client... C’est bien son devoir, n’est-ce pas, de mettre en lumiére les bons cétés du pauvre diable? Comment! le juge lui-méme blamerait le défenseur qui ne le ferait pas, quand bien méme ils auraient tous deux la certitude que le bonhomme est coupable. Mais méme comme ¢a je ne foule pas la vérité aux pieds comme Cecil Rountree ou Trayer, ou tous les autres agents immobiliers. En somme j’estime que quiconque cherche délibérément a tirer profit d’un mensonge mériterait une balle dans la téte!
La considération que Babbitt inspirait a ses clients se manifesta rarement mieux que dans la conférence qui eut lieu 4 onze heures et demie entre lui, Conrad Lyte et Archibald Purdy.
Conrad Lyte spéculait sur les propriétés, et c’était un spéculateur nerveux. Avant de risquer un coup il consultait des banquiers, des hommes de loi, des architectes, des entrepreneurs, et tous ceux de leurs employés et sténographes qui se laissaient chambrer et consentaient a lui donner un avis. II était hardi dans ses opérations, mais ne tenait 4 rien tant qu’é une compléte sécurité dans ses placements, 4 ne pas avoir a s’occuper des détails et a toucher les trente ou quarante pour cent que, suivant toutes
IIo
les autorités, un pionnier mérite pour ses risques et son initiative. C’était un petit homme trapu, avec un casque de cheveux gris bouclés, et des vétements qui, si bien coupés qu’ils fussent, faisaient des plis. I] avait sous les yeux des poches qui faisaient penser a ’empreinte laissée par un dollar d’argent qu’on y eit appuyé.
Lyte consultait toujours spécialement Babbitt et se fiait a sa circonspection minutieuse.
Six mois auparavant, Babbitt avait appris qu’un certain Archibald Purdy, épicier dans le quartier encore mal déterminé de Linton, parlait d’ouvrir aussi une boucherie 4 cété de sa boutique. En se renseignant sur les propriétaires de parcelles avoisinantes, Babbitt découvrit que Purdy possédait bien sa boutique actuelle, mais non le terrain attenant qu’il lui fallait. Il engagea Conrad Lyte a acheter ce lot pour onze mille dollars, bien que l’évaluation basée sur le loyer possible ne donnat pas plus de neuf mille. Les loyers, déclara Babbitt, étaient trop bas, et, en attendant, ils pourraient amener Purdy a leur prix. (Ca, c’était de la « Vision ».) I] dut bousculer Lyte pour le décider a cet achat. Son premier soin, comme gérant de Lyte, fut d’augmenter le loyer de la baraque délabrée qui s’élevait sur le terrain en question. Le locataire grogna, l’injuria, mais paya.
Maintenant Purdy semblait décidé a acheter, mais son hésitation allait lui cofter dix mille dollars — boni payé a M. Conrad Lyte pour le récompenser de s’adresser 4 un courtier qui avait la « Vision », et qui s’entendait en points de discussion, en valeurs stratégiques, en clef de la situation, en sous-estimation et en psychologie des transactions. ;
Lyte exultait en arrivant a la conférence. I] était fou de Babbitt ce matin-la et il l’appela « vieux copain ». L’épicier Purdy, au long nez et a l’air solennel, avait moins de sympathie pour Babbitt et pour la « Vision », mais celui-ci le recut a la porte de l’agence et le conduisit dans son bureau particulier en poussant d’affectueux petits cris : « Par ici, mon cher Purdy ». Il prit toute sa boite de cigares dans le classeur a correspondance et forca ses hétes 4 en choisir. I] avanga leurs chaises de deux pouces, les recula de trois, ce qui avait quelque chose d’hospitalier, puis se renversa dans son fauteuil et prit un air jovial et épanoui. Il n’en parla pas moins avec fermeté au timide épicier.
— Eh bien, ami Purdy, nous avons eu des offres bien tentantes de bouchers et autres commercants pour ce terrain mitoyen de votre boutique, mais j’ai persuadé 4 notre ami Lyte qu'il fallait vous donner le pas sur les autres. J’ai dit a Lyte: « Ce « serait une honte si quelqu’un venait ouvrir une maison d’ali- « mentation générale, boucherie et épicerie, la porte a cété de « Purdy, et ruinait ainsi sa bonne petite affaire. » Surtout — ici Babbitt se pencha en avant et sa voix se fit dure — ce serait un sale coup si un de ces mercantis, toujours préts a empocher, venait s’installer 1a et, en vendant 4 perte, au-dessous des cours, jusqu’a ce qu'il se fait débarrassé de votre concurrence, vous acculait au départ.
Purdy sortit ses mains osseuses de ses poches, les y remit aprés avoir tiré son pantalon sur ses genoux, balanga sa lourde chaise de chéne, et fit effort pour paraitre amusé en disant:
— Qui, ce sont de rudes concurrents. Mais vous ne vous rendez sans doute pas compte de l’action qu’exerce la personne du marchand dans un commerce de quartier.
Le grand Babbitt sourit.
— C’est vrai. Eh bien, 4 votre aise, mon cher! Nous voulions vous donner la préférence, mais alors, trés bien...
— Voyons, gémit Purdy, je sais de fagon certaine qu’un terrain, 4 peu prés de la méme taille, tout prés de chez moi, s’est vendu moins de huit mille cing cents, il n’y a pas deux ans de ga, et vous autres vous m’en demandez vingt-quatre mille! Je serais obligé d’hypothéquer... j’irais bien jusqu’a douze mille, mais... bon Dieu, monsieur Babbitt, vous me demandez deux fois ce que ¢a vaut! Et encore vous menacez de me ruiner si je ne prends pas ce terrain.
— Purdy, votre ton ne me plait pas, oh mais 1a, pas du tout.
supposer que Lyte et moi nous fussions assez dégoitants pour vouloir ruiner quelqu’un, croyez-vous que nous ne sachions pas que c’est notre propre intérét de voir tout le monde réussir a Zénith? Mais tout ¢a est a cdté de la question. Voici ce que nous allons faire: nous nous contenterons de vingt-trois mille, cing mille comptant et le reste en hypothéques, et si vous voulez jeter par terre la vieille baraque et rebatir, je crois que je pourrai décider Lyte a vous consentir un prét foncier 4 un taux trés raisonnable. Dieu du