A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
Le paquebot la Ville-de-Boulogne venait d'accoster au wharf de Sainte-Catherine, près de la Tour de Londres. On jeta le pont de bois, et les passagers commencèrent à s'écouler hors du navire. Quelques personnes attendaient sus le quai. Il y eut, çà et là, de joyeux appels, des poignées de main énergiques, des yeux mouillés qui scintillaient derrière les voilettes, de vives et silencieuses étreintes, tout un rapide bonheur de retour et du revoir dont s'égaya la tristesse de ce matin blafard. Mais tous avaient la vision du home où les attendaient le feu clair, la nappe blanche et la théière fumante. C'est là qu'il ferait bon de causer, de raconter, d'interroger. Vite,
on s'empila dans les hansoms dont les chevaux piaffaient et qui partirent au galop dans toutes les directions.
Les derniers qui sortirent étaient un homme et une femme dont le pas résonna, lourd et traînard, sur la passerelle. Il tenait par la main un petit garçon de cinq ou six ans, elle portait dans ses bras une petite fille qu'elle abritait sous le pan de son châle.
On leur remit une longue malle, toute bariolée de vieilles étiquettes. Deux ou trois pauvres diables s'approchèrent d'eux, leur firent des offres de service, mais ni l'un ni l'autre ne comprenait l'anglais. L'homme tira de sa poche un morceau de papier sale et chiffonné, le déplissa et le tendit à l'un de ceux qui avaient parlé. On y lisait :
M. Fagnan, homme de lettres,
là bis, Greek Street, Soho.
— C'est loin, ça ? dit-il en français, avec un geste vague.
On devina la question ; on y répondit par un autre geste encore plus vague qui voulait dire que c'était au diable.
Alors l'homme marcha vers la rangée des cabs, toujours son papier à la main. Dans l'autre,
il tenait serrée une vieille pièce de cent sous toute noire.
Le premier cabman auquel il s'adressa regarda le papier, puis la pièce de monnaie, la prit, la retourna, et la rendit avec une grimace négative. Le second fit de même. Le troisième qui, apparemment, en savait plus long que les autres, se livra à un calcul mental, dont le résultat fut un signe favorable.
On chargea la caisse ; les étrangers montèrent dans le fourwheeler, qui s'éloigna en cahotant.
— Nos derniers cent sous I dit l'homme. Il était temps d'arriver ! Bah ! une fois avec Fagnan, nous n'avons plus besoin de rien. Tu te rappelles? il le disait assez souvent quand il venait déjeuner chez nous, au boulevard Glichy : « Si jamais vous venez à Londres, faites- vous conduire tout droit chez moi... » Eh bien, nous y voilà, à Londres !
— Oui, nous y voilà, soupira la femme. Ça n'a pas l'air beau.
La petite s'était endormie, mais le garçon, la tête hors de la portière, les cheveux fouettés par le courant d'air des rues désertes, ouvrait les yeux tout grands. Les parents, aussi, regardaient, de droite et de gauche, les boutiques mornes et closes, les hautes maisons noires, quoique toutes neuves, les innombrables ins-
criptions dont pas une n'avait de sens pour eux.
Ils passèrent devant des cavaliers de marbre et de bronze, entrevirent confusément des clochers
d'églises, un dôme lourd et embrumé, un grand vieux mur de forteresse qui surgissait parmi des bâtisses modernes. Très peu de monde sur les trottoirs. A peine quelques pesants camions et de petites voitures qui filaient comme des flèches, avec un tintement métallique de jarres entrechoquées : c'étaient des laitiers qui jetaient, en passant, un cri aigu et sauvage.
— Ils se lèvent tard, dit l'homme.
Ce fut la seule parole prononcée jusqu'au moment où la voiture entra dans Greek Street.
Dans toute la longueur de la rue, de Gompton Street à Soho Square, on n'apercevait que trois êtres humains. Une vieille femme soûle marchait, parlant toute seule, enveloppée dans un tartan rouge et noir qui porlait la trace de tous les murs où elle s'était heurtée et de tous les tas de boue où elle s'était laissée choir. Un homme, coiffé d'un turban décoloré et vêtu d'une robe blanche en loques, balayait les passages à l'entrée d'une rue transversale et, appuyé sur son balai, gravement, regarda passer le cab. Une bonne, malpropre et veule, traînant une jupe d'indienne déteinte, avec un tout petit bonnet
plat au sommet d'un énorme chignon embroussaillé, enlevait les volets d'une ténébreuse et étroite boutique où Ton descendait par une marche. Point de nom sur cette boutique, aucune indication d'un commerce défini ; à droite du magasin, une allée encore plus étroite et plus ténébreuse, dont la porte bâillait, entr'ouverte.
— Hère you are, dit le cocher en s'arrêtant devant cette maison.
C'était le i4 bis.
— Monsieur Fagnan? demanda l'étranger.
Il avait failli dire : c< le citoyen Fagnan », mais il s'était rappelé qu'il fallait ménager les préjugés des Anglais. C'étaient, lui avait-on dit, des réactionnaires fieffés : de ces gens qui illuminent quand leurs princesses se marient et qui chantent un Te Deum quand elles accouchent.
Aussi bien, par toute l'Europe, les temps étaient mauvais pour les pauvres citoyens. Il n'y avait qu'à plier le dos et à se courber devant l'orage : — on touchait à l'automne de la mémorable année 1871.
La bonne ne répondit même pas et se tourna d'un air effaré vers une femme qui venait de paraître sur le seuil de la boutique. Une face épaisse, luisante et pâle comme une porcelaine; un nez busqué, flanqué de deux yeux morts.
Une taille monstrueuse dont l'embonpoint se
dissimulait, se fondait dans les plis d'une vaste lévite de velours flétri.
— Oui, Fagnan, — répéta l'homme impatienté : — je suis sûr que c'est ici. Il m'a dit de venir le trouver... il m'attend.
La bonne et sa maîtresse continuaient à le regarder, Tune ahurie, l'autre impassible. Tout à coup, sans qu'un muscle remuât sur sa face blême et figée, la dame se mit à parler d'une voix gutturale où IV prenait une sonorité dure, presque menaçante. Au jugement du pauvre Français, ce devait être de l'espagnol, du portugais ou de l'italien, « à moins que ce ne fût une de ces chiennes de langues qu'ils parlent là-bas, à l'Orient de l'Europe... » Ace moment, une autre voix se fit entendre :
— Voyons, qu'est-ce qu'il y a pour votre service ?
Ceci était dit avec le plus pur accent de la place de la Bastille. L'ami du citoyen Fagnan se retourna vers l'auxiliaire imprévu qui lui arrivait. C'était un cordonnier; bras nus, la manche de chemise retroussée jusqu'au coude, il sortait de la boutique d'en face, un outil à la main.
Grâce à lui, on se débrouilla. Non seulement il n'y avait pas de Fagnan dans la maison, mais personne de ce nom-là n'avait, depuis dix ans, demeuré dans le quartier. La femme éclata :
— Quand je te disais, Marcel, que ton ami se fichait de toi !.. . Ah I tu lui en as payé des chartreuses, à ce pierrot-là ! . . .
— C'est bon I — gronda Marcel, bourru; — on ne te réclame rien, à toi 1
Et il reprit, obstinément :
— Pourtant, voilà son adresse écrite et il m'avait dit de venir.
Le cordonnier eut un geste de philosophique indulgence :
— Des fois, vous savez, on dit des choses...
Enfin, c'est comme ça... Vous voulez une chambre, pas vrai? Peut-être que Madame pourra vous en donner une.
Il ajouta d'un ton de mielleuse considération :
— Madame Esther est censément la gérante.
On mit la juive au courant. Elle jeta un regard dédaigneux sur la longue malle poudreuse et écorchée, seule garantie que pussent offrir les nouveaux venus. Elle allait dire non, cela se sentait. Mais la bonne lui rappela qu'il y avait la chambre au-dessus de l'atelier. Depuis six mois, on ne pouvait réussir à la louer, parce que trois personnes y étaient mortes de la petite vérole. Ces choses-là se savent : les voisins sont pires que des gazettes. Et puis, est-ce que l'inspecteur sanitaire ne parlait pas de faire blanchir les murs et brûler les couchages ?
L'idée de Polly n'était pas mauvaise. On mettrait ces Français au-dessus de l'atelier, quitte à les jeter dehors s'ils ne payaient pas à la fin de la semaine. Ça aurait toujours déguignonné ta chambre à la petite vérole.
On introduisit Marcel et sa famille dans le logis qu'on leur destinait. C'était une chambre lugubre, mal éclairée. Un grand lit de fer, une table, une chaise de canne toute crevée ; aux fenêtres, des stores gris en lambeaux qui grincèrent aigrement et retombèrent avec obstination quand la servante essaya de les lever. Les petits rideaux, tout jaunis, devaient s'émietter en poussière au premier contact. Il y avait une cheminée, mais si petite I Elle n'aurait pas pu recevoir plus de trois morceaux de charbon à la fois. Au milieu de la pièce, un carré de quelque chose qui avait été un tapis, mais d'où avait disparu toute trace de couleur ou de dessin. Le plancher le plus raboteux, le carreau le plus froid et le plus inhospitalier eussent été une joie pour la vue, comparés à ce tapis fantôme. De tout cela s'exhalait un relent de crasse moisie qui fit frissonner la femme à son entrée dans la chambre.
— Oh ! Dieu ! Dieu ! murmura-t-elle.
Pourtant elle ne savait pas que des efiluves de mort flottaient mêlés à cette poussière refroidie.
Le cordonnier reprit, en ouvrier parisien qui
connaît son monde et qui sait comme on se comporte :
— Pendant que madame s'installe, une supposition que nous irions ensemble jusqu'au coin de la rue?... Justement que le public house vient d'ouvrir, et vous devez avoir soif.
Marcel avait encore plus faim que soif, mais il n'osa pas le dire. Il comprenait que le cordonnier, en retour de ses bons offices, s'attendait à ce qu'on lui offrît un verre. Le cocher lui avait rendu une petite pièce d'argent anglais dont il ignorait la valeur. Tant pis si elle y passait tout entière ! Le cordonnier aurait sa « politesse». «Pas de crasses!» c'était le mot de Marcel, et il avait une manière superbe, héroïque, de l'articuler. L'honneur, ça passe avant la femme et avant les gosses, avant tout : làdessus, le faubourg Saint-Antoine ne transige pas plus que le faubourg Saint -Germain.
Le scotch whisky, bien que fort inférieur au cognac de la patrie, le ranima un peu. De luimême, il raconta son histoire.
Il était né dans la banlieue de Lyon, au Pont d'Ecully. Connaissait-il ça, l'homme au tranchet? — Non, pas du tout. Jamais flâné de ces côtés-là. — Enfin, n'importe ! Marcel avait été élevé pour rien par les Frères de Caluire. On avait tâché de l'embobiner pour qu'il se fasse
calotin. Un moment, rapport à sa mère qui était pieuse, il avait mordu à ça, donné dans le panneau... Des bêtises I Ça lui avait passé la première fois qu'une petite blonde lui avait fait de l'œil. Ensuite de ça, il avait été soldat. Oh ! un soldat modèle ! Il avait fait la campagne d'Italie comme fourrier. Dans ce temps-là, il avait la toquade de l'armée et il adorait Badinguet.
— Mais oui, ça y était en plein. Je criais « Vive l'Empereur! » comme un enragé. Je me serais fait tuer pour lui. Hein I faut-il ?... croyezvous?... Mais, au fait, je ne connais pas quelles sont vos idées... Faites excuse si je vous ai choqué.
— Moi ? dit le cordonnier avec une sorte de solennité. Je suis pour la sociale de père en fils. Papa était un proscrit de Décembre. Il a claqué à Lambessa.
Marcel eut un juron de respect et de sympathie.
— Alors, on peut causer.
Et il continua son récit. La vocation militaire lui avait passé tout d'un coup, sans qu'il pût dire comment ni pourquoi. A son second congé, juste comme il allait être adjudant, il avait lâché le métier et s'en était venu à Paris, Là il avait eu la chance, grâce à ses bons certificats et à sa belle écriture, de trouver une place
de comptable chez un grand marchand de fer.
Mais on était trop tenu, et puis il avait eu des mots avec le patron. Alors il avait fait la place pour les vins d'Algérie. Il gagnait gros : des quatre mille francs par an... Oh! c'est alors qu'on s'en était donné jusque-là ! L v argent roulait, fallait voir. On pouvait dire qu'il n'y avait pas un beuglant, pas un caboulot, pas un restaurant de nuit ni un bal public dont il ne connut les employés et les garçons par leur petit nom.
C'était au tour du cordonnier de s'émerveiller.
— C'est à l'Elysée-Montmartre que j'ai connu Léontine.
— Votre bourgeoise?
— Précisément. Elle était demoiselle dans un magasin tout en haut de la rue de Clichy. On la payait bien. Elle avait du temps de reste et elle s'amusait. Nous n'avons pas été demander à M. le maire la permission, mais nous nous sommes mis ensemble. Ah! je vous prie de croire que c'en était une, Léontine... dans les commencements, du moins, car, depuis que la marmaille est arrivée, elle a joliment mis de l'eau dans son vin. Moi aussi, j'ai changé. Quand on a passé quarante ans, on ne peut pas toujours nocer, comprenez-vous? Au café, je faisais la partie de dominos avec des journalistes, des gens de lettres.
— M. Fagnan, par exemple?
— Ben oui, Fagnan et d'autres... Ces mes- 1 sieurs m'ont ouvert les yeux, ils m'ont fait penser à un tas de choses, ils m'ont bien montré comme tout ça était mal fichu.
— Tout ça? quoi donc?
— Eh bien, la société doncl et toules les libertés qu'il fallait avoir, et le Mexique, et le budget de l'armée, et l'argent que Badinguet mangeait dans ses fêtes avec les sénateurs et les évêques, et toutes les autres infamies... J'ai lu des livres qu'on m'a prêtés et j'ai compris tout ça... Alors je me suis fait du mauvais sang pour les souffrances du peuple...
— Je vous crois I fit le cordonnier d'un ton pénétré. C'est tout à fait mes idées, c'est comme ça que je suis.
— Alors, reprit Marcel en s'animant, j'ai suivi les réunions publiques. Je n'en ratais pas une, j'étais à tu et à toi avec tous les chefs. Une fois, Rochefort m'a lapé sur l'épaule. C'est vrai qu'il s'était trompé, il m'avait pris pour un de ses amis, mais tout de même... Et puis est venue la guerre, le 4 Septembre. J'étais un des premiers à défiler aux Tuileries, sous l'horloge, et s'il n'y avait pas eu là un tas de chambellans déguisés en gardes nationaux, qui nous faisaient filer tout droit, on aurait rigolé un brin dans la chambre
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à coucher à Badingue... Enfin, ça ne fait rien... Ce qui est passé est passé, pas vrai?...
— Et vous étiez là pendant le siège? Vous avez mangé le pain de Jules Ferry ?
— Je t'en donne mon billet, que je l'ai mangé ! répondit Marcel, auquel l'émotion de ces souvenirs, jointe à l'influence du scotch whisky, déliait de plus en plus la langue. — Ces cochons-là ne voulaient pas me donner l'allocation réglementaire pour ma femme et mes petits, sous prétexte que je n'étais pas marié. Si ce n'est pas dégoûtant !... En république I .- . Heureusement, j'en connaissais un à la préfecture qui m'a fait faire droit... Au 18 Mars, aucun de nos officiers n'a paru : j'ai pris le commandement de la compagnie et je l'ai conduite à l'Hôtel de Ville. Naturellement, on m'a nommé capitaine. Oh! si la Commune avait duré, j'arrivais à tout. Je les connaissais tous : Dombrowski, La Cécilia, Bergeret, et si vous saviez ce que j'ai bu de chopes avec Lisbonne ! . . . Léontine aurait pu faire sa tête aux soirées de la générale Eudes, si elle avait eu des robes pour aller dans le monde. Je me suis battu jusqu'à la fin. Le dernier jour seulement, je me suis réfugié chez mon cousin, un marchand de vins de la Villette, qui m'a prêté des habits bourgeois... et nous avons glissé entre les sales pattes des Versaillais. Depuis, j'ai
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changé de nom, j'ai tâché de gagner ma vie en province. Mais il n'y a pas moyen : on nous regardait de travers, on nous flairait... Je crevais la faim et, toutes les nuits, je révais du poteau de Satory. En dernier lieu, j'étais à Boulogne. On m'a raconté qu'à Londres on gagnait des mille et des cent. J'ai dit : « Essayons », et me voilà. J'ai encore sur le dos la jaquette de mon cousin que je n'ai pas pu lui renvoyer... Il est vrai que je lui ai laissé ma défroque d'officier de la Commune.
— Je parie, dit le cordonnier, qu'il n'ira pas se promener le dimanche avec, sur les boulevards.
— Sûr que non !
Les deux hommes éclatèrent d'un gros rire qui fit lever le nez à un personnage entré dans la salle depuis un moment.
— Tenez, c'est un Français ! 11 en était aussi... n'est-ce pas, monsieur Graffard?
Graffard s'approcha d'un air empressé et protecteur. Les deux « citoyens » se serrèrent la main, et le cordonnier, les laissant seuls, retourna à son établi.
— J'étais dans les Vengeurs de Popincourt, dit Graffard. Le gouvernement du petit Thiers donnerait gros pour mettre la main sur moi, parce que je sais des choses!... Même ici, j'ai
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à prendre des précautions ; jour et nuit, je suis filé... Savez-vous, — ajouta-t-il en baissant la voix, — ce qu'est cet homme qui vient de nous quitter?... Un mouchard, tout simplement.
Après avoir payé un verre à Graffard et échangé avec lui quelques souvenirs, Marcel Delaunay reprit le chemin du 1/4 bis. 11 fut très ? étonné de trouver le cordonnier qui l'attendait dans l'allée et lui parla à l'oreille :
— Rien qu'un petit mot d'avis, mais très nécessaire ! Méfiez-vous de Grafiard : il est de la police.
Marcel remercia le cordonnier du renseignement comme il avait remercié Graffard. Puis il monta vers la triste chambre où il avait laissé Léontine. Elle n'avait pas bougé, elle était assise sur la malle, à la même place, et elle pleurait. La petite Pauline dormait toujours. Le petit Julien avait découvert dans un coin un joujou cassé qui avait peut-être servi à amuser les dernières heures des pauvres petits, morts dans cette chambre. C'était un pantin de bois qui représentait assez grossièrement M. Gladstone en policeman ; devant lui, une vieille ivrognesse en qui devait se reconnaître l'Irlande des Fenians : on tirait une ficelle, et le truncheon du policeman s'abattait sur la vieille femme, qui roulait à terre. Quand Marcel entra, le petit leva
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les yeux. Son père sombre et menaçant, sa mère en larmes, dans ce logis misérable et désolé qu'éclairait la lumière jaune d'un matin londonien, formaient un tableau qui grava, dans sa mémoire d'enfant, cette première heure d'exil. Le pantin de bois lui rappela plus tard, toutes les fois qu'il y jetait les yeux, l'impression cruelle et hostile reçue des choses au milieu desquelles il devait vivre. Dès ce moment, sans qu'il le comprît bien lui-même, il regarda la vie comme une ennemie.
Comment dînèrent-ils ce jour-là? Comment vécurent-ils pendant les semaines qui suivirent ? Ils n'auraient pu l'expliquer eux-mêmes. Sans doute, la boutique du prêteur sur gages fut la première avec laquelle ils firent connaissance. Léontine, qui était une habile couturière, trouva du travail chez Peter Robinson. Quant a Marcel, il eut plus de peine à s'employer. Il avait fait au début de grands efforts pour apprendre l'anglais, mais les difficultés le rebutèrent très vite. Après avoir longtemps battu le pavé, il obtint une tenue de livres dans un petit restaurant français, voisin de Tottenham Court Road. Quand leur existence parut à peu près assurée, ils prirent
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deux chambres plus propres et plus gaies, au second étage sur la rue, au-dessus de l'appartement occupé par madame Esther et sa petite fille.
Greek Street (la rue aux Grecs) doit probablement son nom aux premiers habitants qui l'ont peuplée lorsque les citoyens d'une patrie lointaine se groupaient, au milieu de la ville étrangère, par un instinct de protection mutuelle ou pour exercer ensemble la même industrie. Elle a perdu de sa physionomie depuis que Shaftesbury Avenue Ta percée obliquement par le milieu et que le Palace y a élevé son mur de derrière, le Shaftesbury sa face latérale. Il y a vingt-cinq ans, elle vivait de sa vie propre, au cœur d'une ville inconnue où beaucoup de Londoniens n'avaient jamais mis les pieds. Pour y pénétrer, en venant de Leicester Square, il fallait traverser un dédale de ruelles où végétaient des commerces louches et mal portants. A l'autre bout, elle se perdait dans le grand square silencieux de Soho. C'était une sorte de double impasse. Elle changeait d'aspect : morne et assoupie comme une rue de province à l'une de ses extrémités ; criarde, houleuse, populaire, vers l'autre où se tenait le matin une sorte de marché. Elle séparait, elle sépare encore deux quartiers caractéristiques, Soho et Seven Dials. Elle participait des deux;
elle combinait l'exotisme équivoque du premier avec la misère noire du second, qui dépasse en horreur les fameux Slums de l'East End.
Le i4 bis était la maison-type de cette rue cosmopolite. On l'appelait Babel parce qu'elle abritait cinq à six nationalités différentes et qu'on y parlait toutes les langues. Madame Esther occupait le devant avec la famille Delaunay. Dans la cour, le second corps de logis était habité, au rez-de-chaussée, par un ménage anglais moitié peuple, moitié bourgeois ; le mari, dans la journée, était employé chez un entrepreneur de pompes funèbres d'Euston Road et, le soir, figurant dans un petit théâtre de « Burlesques ». Au premier, vivait tout seul un vieil Allemand. Les mansardes du haut étaient louées, l'une à un joueur d'orgue italien, l'autre au balayeur hindou aperçu par les Delaunay le matin de leur arrivée.
Les enfants de Marcel et de Léontine se lièrent avec la petite fille de madame Esther qui était d'un âge intermédiaire. C'est avec elle, en jouant sur l'escalier et le long de l'allée, qu'ils baragouinèrent leurs premiers mots d'anglais. De grands yeux hardis, des cheveux noirs crépus et emmêlés, une tête fine et pâle sur un petit corps maigre : telle était Fidès à six ans. Menue, agile, insaisissable, elle bondissait et rebondissait du haut en bas de la maison. Pleine d'admiration
pour Julien, elle s'amusait à tourmenter Pauline quand les chats, ses victimes ordinaires, lui échappaient. A certaines heures, on la voyait immobile, accroupie, le menton entre ses genoux, avec l'air réfléchi des enfants qui en savent trop. En effet, elle avait déjà vu et entendu beaucoup de choses. Sa vie se passait sur l'escalier et dans la rue, car sa mère la mettait à la porte presque toute la journée et le salon du premier étage était constamment fermé à clef. Quand, par hasard, la porte en était entr'ouverte, on apercevait des meubles capitonnés, des tapis de haute laine, des rideaux de soie a lambrequins, une pendule dorée sous un globe, et surtout un lustre en porcelaine peinte avec des bougies vertes et roses, alternées, que les enfants auraient bien voulu voir de près. Pourquoi ce luxe? Madame Esther, « parfumeuse des têtes couronnées », rendait « la jeunesse et la beauté », chez elle, les lundis , mercredis et vendredis ; les autres jours de la semaine, elle se rendait à domicile pour opérer le même miracle. De vieilles actrices venaient se faire « émaillcr » par madame Esther. Elles arrivaient mystérieusement encapuchonnées et ressorlaient la tête haute, le voile levé, livrant au soleil de Londres, qui n'en abusait pas, une chevelure d'or et une fraîcheur de poupée.
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Des jeunes venaient aussi. Celles-là, on ne savait pas pourquoi et les gens du quartier faisaient leurs remarques. Ils voyaient parfois des voitures de maître s'arrêter à la porte et stationner longtemps. Ils essayaient de faire causer Polly. Cette fille buvait, se repentait, prenait le pledge, retombait de nouveau. Molle, traînarde et geignante comme sont les buveuses, disant toutes choses d'une voix éteinte et douloureuse, avec une perpétuelle tristesse et comme une honte d'elle-même, elle ne trahit jamais sa maîtresse.
— Madame est très habile, disait-elle; madame a des secrets. Toutes ces petites dames sont des femmes mariées qui voudraient bien avoir des enfants de leur mari, et elles viennent demander des conseils à madame qui a son brevet de sage-femme.
Et ces vieux gentlemen si corrects, si bien mis, à l'allure particulièrement sévère, que l'on voyait entrer dans le magasin de curiosités, passer dans l'arrière-boutique et qui ne reparaissaient qu'après un long espace de temps, est-ce que la bonne madame Esther avait aussi des secrets pour eux ?
Cet étrange magasin de curiosités qui contenait toujours les mêmes objets et qui ne semblait jamais se vider ni s'emplir,- était, pour les petits
Delaunay, un lieu auguste, un sanctuaire, un paradis. La ruse de Fidès, toujours en éveil, et la faiblesse de Polly les y admirent pendant les absences professionnelles d'Esther. Alors c'étaient de mueltes extases ou de furieuses joies. On se dépêchait de s'amuser pendant que Polly guettait sur le pas de la porte. Julien faisait sonner la pendule chinoise, placée au centre d'une jonque en vieil ivoire sculpté, qui rendait un si joli son argentin, tremblant et grêle. Aussitôt un mécanisme invisible . entrait en jeu ; les six petits rameurs de la jonque se renversaient en arrière, puis se courbaient en avant, avec une détente sèche et uniforme ; les six petits avirons s'abattaient à la fois dans le vide... Comment se lasser d'un tel spectacle ?
D'autres jours, on donnait la chasse à un cerf empaillé dont les beaux yeux de verre attendrissaient Pauline. Son frère, tout rouge, les yeux gonflés, soufflait désespérément dans un vieux cor de chasse bossue qu'il avait décroché au plafond et d'où il ne put jamais tirer qu'une plainte rauque, un vague gémissement. Ou bien, les jambes croisées, assis sur des coussins, une longue pipe à bouquin d'ambre entre les dents, il imitait la gravité d'un sultan. Enguirlandée de colliers au musc, emmailloltée dans toutes les gazes et toutes les mousselines qu'elle avait
pu découvrir, Fidès se prenait pour une reine de l'Orient ; elle se couchait sur un divan, Pauline était son esclave et l'éventait avec un écran de plumes d'autruche.
Mais la vraie fête, longtemps attendue, passionnément désirée, ce fut, dans le salon clos en plein jour, d'allumer le fameux lustre de porcelaine aux bougies colorées. Soudainement Fidès saisit la main de Julien et la colla sur sa chétive poitrine :
— Tiens, sens comme mon cœur bat. Jouons aux sweethearts, veux-tu?
— Qu'est-ce que c'est que ce jeu-là ?
— Tu me serres contre toi, à m'étouffer, et tu appliques ta bouche... comme ça... sur ma bouche.
— Ce n'est pas amusant, — dit Julien, dédaigneux. — J'aime mieux jouer au cheval.
Parmi les locataires de la maison, il n'y en avait que deux qui inspirassent aux enfants de la curiosité. C'étaient le balayeur indien et le vieil Allemand. De l'un ils avaient fait leur ami ; de l'autre, leur bête noire.
Dès le premier jour, l'Hindou avait saisi l'imagination du petit garçon. Dès qu'il put, il interrogea Polly à ce sujet. C'était, lui dit-elle, un prince de ces pays-là qui avait perdu son trône et que les Anglais avaient emmené prison-
nier. Polly était Irlandaise ; quand elle prononçait ce mot : « les Anglais », elle y mettait une énergie de haine qu'on n'eût guère attendue de cette faible nature. Julien regardait l'Indien debout, au milieu de la chaussée, dans une attitude imposante et résignée, cette face étroite et bronzée, cette moustache qui ourlait sa lèvre violette d'un fin liséré, ce long torse, ces maigres bras et ces maigres jambes, perdues dans l'ampleur de cette robe jadis blanche et maintenant souillée de toutes les boues de Londres. Un prince! C'était un prince, comme ceux des contes, un homme qui pouvait tout et à]qui tous obéissaient. Peu à peu, à mesure que la conception du réel s'emparait de l'esprit de Julien et en chassait la féerie, l'idée de la déchéance subie par Nahima remplaça l'admiration superstitieuse des premiers jours. Il le respecta encore plus, le glorifia et l'idéalisa dans son malheur. Il le plaignait de tout son cœur lorsqu'il le voyait tendre la main pour recueillir une aumône. Il eût voulu savoir quelles pensées naissaient sous ce crâne jauni qui avait porté un diadème de pierres précieuses. A quoi songeait-il, lorsqu'il se tenait ainsi immobile, le regard lointain, semblable à un dormeur éveillé? Peut-être aux moyens de reconquérir sa puissance et de se venger de ses ennemis. Oui, c'était certain I Un
jour, Julien dit solennellement à Fidès et à Pauline :
— Quand je serai grand, j'irai dans l'Inde et je rétablirai Nahima sur le trône.
Les petites filles baissèrent la tête, vaguement émues de ces grandes paroles. Julien avait rougi d'orgueil, la première fois que le « prince » lui avait parlé. Il s'enhardit jusqu'à l'interroger.
— Est-ce vrai que vous avez régné dans votre pays?
— Moi I Je balayais les rues à Bombay comme à Londres.
— Mais comment êles-vous venu ici ?
— J'avais envie de voir. Je me suis engagé comme laveur de vaisselle à bord d'un vapeur de la Péninsulaire et Orientale. En route, ils ont été méchants ; ils ont dit que Nahima cassait les assiettes, et ils ont fouetté Nahima : ça fait que j'ai pas voulu retourner avec eux.
Ainsi s'écroula la légende. Ce fut un coup pour Julien. Cependant il continua à causer avec l'Hindou et entra quelquefois dans son taudis. Il était le seul à y pénétrer avec Polly, qui éprouvait une secrète tendresse pour le vagabond et le nourrissait des restes de toute la maison. Nahima avait des manières plus douces et peutêtre des sentiments plus délicats que ses pareils d'Occident. Il était modeste, mentait rarement,
n'entrait jamais au cabaret, évitait comme une souillure le contact des prostituées. Il n'avait qu'un vice, mais c'était le plus terrible et le plus absorbant de tous ; il aimait l'opium. Dès qu'il possédait quelques pence, il revenait à 'son poison favori. Il disparaissait pendant des jours entiers, demeurait enfermé cliez lui. Julien, monté sur le toit, vit, par une lucarne, l'homme étendu au milieu de son sordide galetas, sur un amas de chiffons et de vieilles affiches qui lui servait de lit. Rigide, blême comme un mort, le front inondé de sueur, il haletait, râlait presque, les lèvres et les dents entr'ouvertes, tandis que, [près de lui, gisaient un pot d'eau et sa pipe que sa main avait laissé échapper. Au fond du fourneau, avec une vapeur bleue et un léger clapotement de fricot qui bout, achevait de se consumer un reste d'opium. Julien n'avait sous les yeux que la forme visible, le cadavre de l'Hindou : en ce moment même, l'imagination de Nahima errait parmi les fleurs et les étoiles, caressée de rêves exquis, accablée de sensations surhumaines, ivre de parfums et de beauté; elle nageait en pleine puissance, en pleine poésie, en pleine gloire. Alors la légende de Polly devenait une réalité et Nahima était vraiment roi.
Quant au locataire du premier étage, les enfants savaient, par une carte clouée sur sa porte,
que son nom était Wilhelm Klaus, mais ils ne l'appelaient jamais entre eux autrement que «le Prussien ». Ceux qui ont vécu dans ces temps-là comprennent ce qu'exprimaient ces deux mots pour un petit Français de huit ou dix ans, au lendemain de la guerre, ce qu'ils sous-entendaient de mépris sanglant et de haine furieuse. « Voilà le Prussien qui rentre ! . . . Voilà le Prussien qui sort ! . . . Le Prussien a eu de la lumière dans sa chambre toute la nuit... » Les enfants notaient ses actes les plus insignifiants avec une malignité infatigable, toujours prêts à y découvrir de noires intentions. Ce petit vieux, d'aspect pacifique et décent, serré dans sa redingote râpée mais strictement brossée, qui traversait la cour avec un dandinement particulier en choisissant ses pavés, représentait, aux yeux de Julien, cette monstrueuse puissance qui, en trois bonds, était arrivée à mener l'Europe et avait tenu son pied sur la gorge de la France' renversée. Bismarck luimême, ce Bismarck dont les petits enfants ne pouvaient prononcer le nom sans une sorte de frisson de peur et de rage, s'il avait apparu en personne, dans Greek Street, n'aurait pu faire une impression plus vive sur Julien. 11 se cachait derrière une porte quand Klaus passait, et, essayant de déguiser sa voix enfantine, criait: (( Hou I hou ! . . . Prussien I Prussien I ... » Ayant
trouvé le parapluîe de l'Allemand qui séchait dans un coin, il le remplit de boue. Il rêvait sans cesse, avec Fidès, au moyen de le tourmenter.
Un matin qu'il était grimpé sur un escabeau et cherchait à arracher le battant de la petite sonnette que Klaus avait fait fixer à sa porte, il n'entendit point l'Allemand qui montait. Tout à coup des doigts de fer le saisirent. Il se sentit enlevé en l'air et vit une figure railleuse se pencher sur lui pendant qu'un « Ah ! Ah ! » sec et narquois lui glaçait le sang dans les veines. Klaus porta le petit garçon dans sa chambre et, après avoir fermé soigneusement la porte, il s'assit en tournant le dos à la fenêtre. Julien avait d'abord essayé de ruer, de mordre, d'égratigner, mais tous ses efforts avaient été vains.
— Il n'y a pas à dire, je suis plus fort que toi ! dit Klaus en éclatant de rire.
Et il ajouta, avec une «ronie aiguë que l'enfant ne comprit pas :
— Le droit de la force !...
A présent, il tenait Julien solidement emprisonné entre ses jambes. D'une de ses mains il lui serrait les poignets comme dans un étau. De la main qui demeurait libre, il écartait les cheveux qui couvraient le front du petit et le forçait à lever la tête.
— Regarde-moi. Causons un peu... Oh! tu as joliment peur.
— Non, balbutia l'enfant, je n'ai pas peur.
— Si, tu as peur... et tu as raison : car tu mériterais une bonne correction. Mais, sois tranquille, je ne frappe pas les enfants. Je ne me suis jamais attaqué qu'à ceux qui étaient plus forts que moi... Dis-moi seulement pourquoi tu me détestes ? Est-ce que je t'ai fait du mal, à toi ou aux tiens ?
— Non, murmura le petit garçon.
— Alors?
— Vous êtes Prussien.
Klaus eut encore un ce Ah ! Ah ! » caustique. Julien plia les épaules et ferma les yeux, mais le coup qu'il craignait ne vint point. Le vieux continuait à le considérer d'un air amusé.
— Je ne suis pas Prussien, dit-il enfin, je suis Allemand.
— N'est-ce pas la même chose ?
— C'est si peu la même chose que c'est tout le contraire. L'Allemand est un homme libre, une créature raisonnable ; le Prussien n'est bon qu'à marcher en rangs et à chanter des psaumes. Mais tu es trop petit pour comprendre ces choses-là. Quand tu seras plus grand, tu étudieras l'histoire et tu verras que le Prussien est, pour l'Allemagne, un étranger, un barbare, un
tyran; c'est le plus grand ennemi du noble génie allemand... Et sais-tu ce qu'ils m'ont fait, à moi, les Prussiens?... Ils m'ont condamné à mort.
— Est-il possible? — dit Julien, étranglé de surprise. — Alors, vous les détestez aussi?
— Non, répondit Klaus en souriant.
— Pourquoi?
— Parce que la haine, c'est du temps perdu, ça ne sert à rien. Cependant, toi, tu as peut-être raison de détester les ennemis de ton pays... Oui, il faut aimer son pays... provisoirement... jusqu'à ce qu'il viennedes temps plus intelligents.
11 observait le petit attentivement.
— Seras-tu bon, plus tard? murmura-t-il en hochant la tête. Vois-tu, dans ton intérêt, c'est encore ce qu'il y a de meilleur. . . La méchanceté a l'air de réussir, mais elle n'a qu'un moment... Tâche d'être bon... En attendant, n'insulte plus ceux qui ne t'ont rien fait... Voilà un penny pour acheter des billes. Prends-le et va jouer.
Cauteleux comme tous les enfants, Julien attendit quelques jours avant de tirer une conclusion de l'aventure dans sa petite conscience enfantine : il voulait voir si Klaus ébruiterait l'histoire et se moquerait de lui dans la maison. Mais il ne parut pas qu'il en eût dit un mot à personne. Alors, commença à poindre en lui la notion de la supériorité morale, d'où naquit un
BABEL 3l
vague respect... Quand Fidès parla déjouer des tours à leur vieil ennemi, Julien dit d'un ton d'autorité :
— On ne fera plus de niches à M. Klaus.
— On ne fera plus de niches au Prussien?
répéta Fidès, stupéfaite.
— Non, et on ne l'appellera plus le Prussien.
— Tiens ! Pourquoi ?
— Parce que.
Peu à peu les Delaunay connurent la vie de Wilhelm Klaus. C'était une encyclopédie vivante ; il s'était appris à lui-même toutes les sciences et tous les métiers. Fils d'un paysan de la Thuringe, il avait été successivement ouvrier horloger, peintre émailleur, journaliste et professeur de mathématiques. Il se trouvait en Amérique lorsque la nouvelle des événements de i848 l'avait ramené en Allemagne. Il avait joué un rôle dans la révolution de Bade et avait pris ensuite la direction d'un mouvement insurrectionnel aux environs de Coblentz. Condamné à mort pour ce fait, sa peine avait été commuée en une détention à perpétuité. Mais au bout de quatre ans de forteresse, on l'avait gracié. Alors il était venu à Londres. Il s'était lié avec Karl Marx et Frédéric Engels, les chefs du Bund der Communisten. Pendant de longues années il avait consacré tous ses loisirs à recueillir des docu-
ments pour le livre de Marx, qu'il considérait comme la Bible de l'avenir. Tous les matins, quand neuf heures sonnaient , le portier du Drilish Muséum le voyait franchir, le premier, la petite grille latérale qui donnait passage aux lecteurs matinaux. Il s'arrêlait un moment au pied des marches, émettait, à lèvres closes, une sorte de gloussement rauque et prolongé. Les pigeons perchés aux arêtes du vieux fronton noirci descendaient' en nuée tournoyante vers lui et l'entouraient. Le dictateur de Coblentz, l'insurgé de 48, vidait ses poches, pleines de mie de pain, et donnait la becquée aux pigeons. Après quoi, il montait les degrés et pénétrait sous le dôme de la grande salle de lecture. Il s'asseyait toujours à la même place, marquée S. i/j, sous un rayon de lumière qu'il jugeait particulièrement favorable, et il commençait sa lecture après avoir déposé son chapeau à la place qu'il gardait pour le maître.
Mais, en même temps, un lent travail se faisait dans son esprit et l'entraînait, sans qu'il en eût conscience, dans une route divergente. Un moment vint où il dut s'avouer qu'il n'était plus d'accord avec ses amis et que ce livre mémorable, auquel il avait collaboré avec tant de ferveur, ne répondait plus à sa propre pensée. Il n'admettait plus que la concentration du ca-
pital, par le machinisme et le progrès de l'industrie, dût amener fatalement le triomphe du communisme, et il se demandait, d'ailleurs, si ce triomphe serait un bien. Marx et Engels avaient-ils raison d'ignorer et de dédaigner les forces morales? Lorsqu'ils ne voyaient dans le monde que des lois et des laits de Tordre économique, ne tombaient-ils pas dans la même erreur que les philosophes du xvm e siècle qui ont préparé la voie à l'utilitarisme bourgeois, si insuffisant à satisfaire les aspirations humaines ? Puis, au delà de Marx et d'Engels, il voyait grandir l'influence de Bakounine, et le parti de la violence gagner du terrain. Dès qu'on eut fondé Y Internationale en i864, il prédit que les haines politiques y prendraient rapidement le dessus sur les revendications sociales. Un jour, il voulut, en réunion plénière, exposer ses scrupules, faire sa confession, prêcher sa formule : « Pas de complots, pas de révolutions, pas de guerres! » Des risées l'accueillirent. Quelqu'un cria : « C'est feu Gessner! » Un autre : « Va donner à manger aux pigeons du Muséum ! y> Un troisième : « Il n'a qu'à se faire tonsurer ; il parle comme un prêtre. » Enfin, un quatrième : « Vous ne voyez donc pas que c'est un vendu?
11 a de l'argent de Badinguet et du vieux Pam plein ses poches ! » Tous se levèrent ; d'un im-
3/j BADEL
mense et solennel Pfui, les socialistes allemands anathématisèrent ce renégat.
— Adieu, messieurs ! répondit Wilhelm Klaus.
Le monde de la pensée avancée est exclusif et intolérant comme tous les mondes. Le socialisme a ses bigots plus qu'aucune formule religieuse. Malheur à qui s'en affranchit et veut penser par lui-môme ! Vœ soli ! Klaus s'en aperçut, mais ne s'en étonna point.
Dans le milieu où il avait vécu et s'était créé des ressources, toutes les portes se fermèrent. Comme il ne s'était converti à aucune autre doctrine, il n'échangea pas l'appui d'une secte contre la faveur d'une autre, mais resta isolé. Si modestes que fussent ses besoins, il eut des jours difficiles. A l'époque où les Delaunay vinrent s'établir dans la maison, il vivait en peignant des éventails pour un marchand de bibelots de Régent Street. Il rédigeait , dans un journal de modes, des réponses aux questions des correspondantes. Tout en coloriant un petit berger orange qui s'approchait, pour la surprendre, d'une petite bergère rose endormie à l'ombre d'un arbre bleu, tout en griffonnant, sur un ton confidentiel, affectueux, quasi maternel, des solutions aux curiosités souvent ineptes des lectrices du journal féminin, Klaus élaborait son livre à lui : Individualisme et Socialisme. Il y
éludiait ces deux idées/non comme des doctrines inventées par des penseurs à un moment quelconque de l'histoire humaine, mais comme deux tendances simples, deux forces naturelles qui sont toujours en l'homme et qui doivent agir harmonieusement ainsi que fait le bras gauche avec le bras droit. Par l'individualisme, l'huma- 3
nité progresse; parle socialisme, le progrès ■
acquis s'applique, se généralise, s'épanouit en |
lumière et en bien-être pour la masse. C'est 1
pourquoi une époque socialiste doit succéder à une époque individualiste. Et toujours ainsi, jusqu'à la fin des temps. Ici Klaus introduisait la théorie de la spirale. Tantôt l'humanité semble monter; tantôt elle semble tourner en cercle : comment concilier ces deux apparences ? Pourquoi voit-on revenir périodiquement le même état moral avec des nuances différentes, les mêmes problèmes se poser avec des données nouvelles ? Comment le troupeau humain se trouve-t-il, dans le cours des siècles, eh un point nouveau de l'espace, mais avec l'ancienne orientation ? C'est que la courbe décrite est une spirale; et qui sait si la spirale n'est pas la loi, encore inj connue, du mouvement universel?
Tel était le « Prussien » que les enfants de la maison avaient transformé en bouc émissaire. Maintenant Julien lui ôtait respectueusement sa
casquette, et Klaus lui jetait ce mot en passant :
— Tâche d'être bon !
Un malin, il s'arrêta, frappé d'une idée :
— Tu ne vas donc pas encore à l'école? Sais-tu lire, seulement?
— - Je connais mes lettres. Je les ai apprises sur les affiches.
— Viens me trouver le soir : je te donnerai des leçons.
A partir de ce moment, les petits Delaunay et leur amie Fidès purent pénétrerdans les deux chambres, très pauvres mais très propres, qu'habitait Herr Klaus. Ce philosophe faisait son lit, balayait ses planchers, montait son eau, cirait ses souliers, allumait son feu et cuisait son déjeuner. Les trois enfants restaient là immobiles, pendant des heures, retenant leur souffle, le regardant peindre l'éternel petit berger qui s'approchait, derrière une colonne, de son éternelle victime, la petite bergère endormie, laquelle, probablement, ne* dormait que d'un œil. Klaus, sa pipe de merisier aux lèvres, buvotant, goutte à goutte, sa tasse de café, promenait délicatement son léger pinceau sur le papier de riz ou sur l'ivoire, tandis que son libre et large esprit voyageait dans les sphères à la recherche de la spirale.
Le monde des communistes français que fréquentait Marcel Delaunay ' était tout frémissant de passion. On n'y étudiait guère, on n'y philosophait point. Mais on y parlait de vengeance. On y rêvait aux moyens de brûler Thiers tout vif et de scier Galliffet entre deux planches. Surtout on s'y querellait sur les causes de l'échec final. A qui la faute? Qui avait trahi? Les conversations n'étaient qu'un échange d'âneries et d'insultes, et les discussions finissaient toutes par des disputes, sinon par des gifles.
Parmi les émigrés de 187 1, comme parmi ceux qui, quatre-vingts ans plus tôt, étaient venus déjà demander asile à la métropole britannique, la
hiérarchie des situations et des intelligences se trouvait renversée. Les mécaniciens, les tailleurs, les menuisiers, voire les boulangers, les maçons et les terrassiers trouvaient h. s'employer ; les ouvriers habiles des métiers savants étaient fort à Taise. Ceux, au contraire, qui avaient mené le mouvement, professeurs, avocats, journalistes, mouraient de faim et étaient réduits à compter sur la générosité de leurs frères plus humbles. Les âges et les tempéraments ajoutaient leur bigarrure à celte diversité d'éléments. Les vieux se cramponnaient à la Commune, clabaudaient contre le peuple qui leur donnait l'hospitalité et se refusaient à apprendre sa langue. A quoi bon ? Le jour du retour était si proche I Les jeunes, les débrouillards, ceux que la fièvre des aventures avait précipités dans la révolution, déjà dégrisés par le dénouement, puis rapidement assagis par le milieu nouveau où ils avaient été jetés, se créaient une carrière, des amitiés, une famille, et oubliaient vite la politique.
De temps en temps , aux anniversaires de rigueur, on se réunissait pour brailler en commun, dans une salle à moitié vide, ornée de quelques drapeaux rouges et de l'inévitable tôle de plâtre au bonnet phrygien. Là on vomissait des imprécations contre le Capital, la Réaclion, le Libéralisme bourgeois; là Vermesch, le mou-
ton enragé, le Belge aux bajoues roses et aux gros yeux bleus, venait, d'une voix molle et pâteuse, bêler ses idylles incendiaires. On se comptait, et on se trouvait chaque année moins nombreux. On hurlait « Vive la Commune ! »
mais sans conviction, car on la croyait morte et enterrée.
A Tune de ces lamentables fêtes, Marcel retrouva le citoyen Graffard. Ils sortirent ensemble.
Graffard commença par se plaindre des courants d'air :
— Avez-vous senti? Il y a de quoi attraper la mort. C'est pire que Nouméa.
Des courants d'air il passa aux discours, les apprécia d'autant plus rudement qu'on lui avait refusé la parole à lui-même.
Marcel, qui était, à ce moment, sans place depuis un mois et qui voyait les choses en noir, écoulait ces grogneries avec plaisir et laissait Graffard aller son train.
— Voyez-vous, la Commune est flambée et la République aussi. L'année dernière, ils ont failli avoir un roi, et maintenant, c'est le petit Napoléon qui tient la corde. Les Anglais le traitent déjà comme s'il était sur le trône, et tout ça au nez de l'ambassadeur. La France est serrée dans une organisation bonapartiste. Il y a un général
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qui est prêt à marcher et un capitaine de vaisseau qui s'est offert pour conduire le prince en France. Vous pouvez croire ce que je vous dis. Je sais tout ça par un frotteur de la maison qui chipe leurs lettres et vend leurs secrets au gouvernement.
— Alors, du moment que le gouvernement est informé...
— Oui, interrompit Graffard d'un air fin. Et si je vous disais que Mac-Mahon est d'accord?... Ah I celui qui ferait passer le goût du pain à ce pelil-là sauverait la patrie d'un fameux danger. Y a un beau coup à faire. Faudrait deux hommes, une tôle et un bras.
— Vous seriez la tête ? interrogea Marcel, légèrement gouailleur.
Graifard ne senlit pas l'ironie.
— Tout de même. Et pourquoi ne seriez-vous pas le bras?
— Vous savez, dit Marcel après un silence, c'est pas du travail dans mes goûts... Et puis, écoutez donc, c'est dangereux, pas facile!...
— Pas si dur que vous croyez. Le prince n'est pas bien gardé. Les deux hommes qui veillaient jour et nuit sur sa personne s'en sont retournés en France. L'un d'eux était un appelé Fcrrand dont le frère est concierge près de l'Opéra- Comique... Vous voyez si je suis au courant.-.
BABEL 4l
Le prince va se promener tout seul avec ses chiens... Quelquefois il est accompagné de son professeur.
Graffard accentua le mot « professeur » avec un dédain suggestif, puis il reprit :
— Ah! oui, y a un beau coup à faire, mais ce ne sont pas les feignants, les blagueurs de ce soir qui le feront.
Ils étaient arrêtes sur le trottoir à l'entrée de Cheapside, en face de Mansion House. Ce lieu, où un million d'êtres humains se croisent dans le jour, était, à cette heure de la soirée, parfaitement désert. La lune blanchissait les toits et la chaussée. Sous cette lumière et dans ce silence, les ruches à huit étages où, du sous-sol aux combles, cinquante commerces différents enchevêtrent et superposent leurs bureaux, dormaient avec l'immobilité "glaciale de la ruine, comme les vieux burgs des bords du Rhin. On eût dit qu'elle était déjà venue, l'heure prévue par l'imagination de Macaulay, où Tarrièrepelit-fils des Papous et des Maoris, devenu à son tour un nerveux et un cérébral, viendra rêver près des décombres de la cité géante, quand Londres ne sera plus qu'un nom et un souvenir comme Ninive, Palmyre ou Balbek.
Tout autres étaient les pensées des deux communistes.
t\1 BABEL
— Eh bien, ça ne vous dit pas? demanda Graflard à son compagnon.
— Faudrait voir.
— Oui, il faudrait voir, et de près. Dans huit jours, ils célèbrent la majorité politique de leur prétendant. Allons-y tous les deux.
— C'est une promenade comme une autre.
Du moment que vous régalez... Car moi, — ajouta Marcel en frappant sur son gousset, — je suis à sec pour le quart d'heure.
— Mieux que ça. Nous irons à l'œil, aux frais du comité d'organisation. Nous nous faufilerons avec les ratapoils, et nous verrons 1out. Est-ce compris ?
Marcel promit d'être au rendez-vous, et Graffard sauta sur un des [derniers omnibus qui retournaient au West End.
Le 16 mars au matin, Marcel se trouva dans la gare de Charing Cross au départ des trains qui emmenaient les pèlerins bonapartistes, (iraffard lui avait remis d'avance un billet d'entrée au nom de Marius Courtavon, délégué de la Drôme. Il était convenu qu'on ne se parlerait pas, qu'on ferait semblant de ne pas se connaître.
Dans le wagon où monla Marcel, on parlait politique. Tout allait de travers, tout périclitait, tout souffrait, et c'était la faute des gueux qui gouvernaient. Marcel connaissait ce langage pour
l'avoir entendu dans les cafés et dans les clubs. 11 n'y avait qu'un mot de changé : au Heu de l'Empereur, c'était la République qu'on maudissait.
On débarqua à la stafion de Chislehurst, en ce moment pleine [de mouvement. On se serait cru à Clamart ou à Courbevoie, le soir du i5 août, «Où sont-ils?... Ah! les voilà!... Marchonsnous, à la fin? » On courait, on s'appelait, on se groupait avec ceux qui étaient déjà arrivés et qui attendaient, impatients. Lentement, on s'engagea dans une route ombragée qui montait en tournant. On passa sous -une grande arche de briques gothique et on déboucha sur un vasle plateau déjà couvert de monde. La foule française, bruyante, houleuse, frémissante, défilait entre deux haies d'Anglais silencieux, étonnes surtout de voir des habits noirs et des cravates blanches en plein air, à dix heures du matin. Marcel marchait à côté d'un grand diable qui avait voyagé en face de lui dans le train et qui n'avait pas encore ouvert la bouche. Sa figure grave, un peu sombre, s'éclaira à la vue d'un policeman monté dont le cheval se cabrait.
— Jolie bête ! On dirait Coco, le poulet d'Inde que j'avais entre les jambes à Melegnano.
— Vous étiez à Melegnano ! Moi aussi. Et, sans vous, commander, dans quel corps ?
— Baraguey d'Hilliers.
— Quelle brigade?
Ils découvrirent qu'ils étaient de la môme brigade.
— Crédié ! comme on se retrouve ! dit Marcel en lui serrant la main.
La foule qui grouillait autour d'eux, les grilles du parc de Camden, étincelantes au soleil du matin, le grand common mélancolique, avec ses mares grises et dormantes, bordées de genêts et d'ajoncs, disparurent pour les deux camarades. Ils se voyaient, dans le crépitement de la fusillade, à l'entrée d'un village italien dont les. toits en terrasse se couronnaient de fumées blanches. Ils avaient traversé les mômes endroits, vu les mêmes scènes. Us avaient passé là sans se connaître, mais ils s'y rejoignaient maintenant par le souvenir.
— Te rappelles-tu? — dit l'homme, tutoyant Marcel sans s'en apercevoir, — te rappelles-tu ? La nuit tombait et Ladmirault n'arrivait pas. Si tu avais entendu bougonner le maréchal!...
— Mais je l'ai entendu ! Jurait-il, non, mais jurait-il après nous, quand nous étions ramenés par les cavaliers de Rodcn : ce Ah 1 feignants, propres a rien, — qu'il gueulait, — qu'est-ce qui m'a fichu des salauds comme vous ? »
Ils crevèrent ensemble d'un rire énorme qui
fit retourner les voisins. Mais l'homme, soudainement respectueux :
— Tout de même, dit-il, c'en était, un fameux soldat ! . . .
Ils avaient, en causant, pénétré dans le parc et suivi comme les autres une grande allée de platanes. L'homme de Melegnano s'arrêta :
— C'est là, murmura-t-il.
Marcel leva les yeux. Il vit une maison très simple, en briques rouges, à deux étages. Le toit, tout plat, était bordé d'une balustrade et surmonté d'un mât de pavillon au haut duquel le drapeau tricolore secouait fièrement ses plis dans la brise anglaise. Au-dessus de la porte, une horloge et des armoiries avec la devise : Potius mori quant fœdari. Deux vieux cèdres, immobiles, presque noirs, — comme des arbres en deuil, — balançaient leurs longues branches tout près des fenêtres, avec un grincement lent et cadencé, pareil à celui des barques dans la tempête.
— Je connais la maison, dit l'ancien soldat.
Je suis déjà venu ici deux fois. Dès que j'ai quatre sous devant moi, je viens les voir: c'est mon seul vice... En ce moment, ils sont à l'église... Viens, tu donneras un coup d'oeil.
Il le conduisit autour de la maison, lui montra, du dehors, la grande salle à manger, le petit
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salon tendu de tapisseries où le prince ce apprenait ses leçons ». Puis, du seuil de l'antichambre où un valet complaisant leur permit de s'avancer, Marcel vit une longue galerie qui traversait toute la maison. Il entrevit des bustes de marbre, des buffets pleins de vieilleries précieuses, un long tapis losange à fond verdâtre, qui semblait usé déjà par le piétinement de l'attente. Que de regrets et de projets dans cette promenade éternelle et anxieuse ! Que de pas et de rêves perdus I Le hall s'ouvrait, lumineux, au centre de la galerie sombre : un vitrage l'éclairait d'en haut. Les parois disparaissaient sous les tableaux ou derrière les cabinets d'ébène incrusté. Au fond, au-dessus de la cheminée, une glace à biseau inclinait son immense cadre ajouré.
A droite, un cartel doré du xvin e siècle batlait les secondes d'un mouvement pesant et solennel, comme pour rappeler que celles de l'exil sont plus longues que les autres.
— Là où vous voyez la statue équestre de Napoléon III, — dit le vieux soldat, parlant à voix basse comme dans une église, — je l'ai vu, lui, mort, couché dans son cercueil. Il était habillé en général, comme nous l'avons vu à Solférino, les yeux fermés, les mains croisées sur la poitrine. Figurez-vous les tentures noires, les cierges qui brûlaient dans des chandeliers d'argent, les
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prêtres et les chambellans immobiles comme des statues, et les violettes, des montagnes de violettes ! . . . Et la foule qui a défilé pendant dix heures de suite, lentement, lentement, tous tendant le cou, ouvrant les yeux bien grands pour voir comment que c'est, un empereur dans sa bière... Et un silence!... Tout à coup, il y avait des femmes qui se trouvaient mal ou qui éclataient en sanglots, des vieux qui criaient adieu à leur empereur. A huit heures, ce n'était pas fini, et à neuf heures, on rouvrait les portes à une centaine qui arrivaient seulement. Ils avaient voyagé deux jours et deux nuits, rien que pour le voir, avant qu'on ferme son cercueil I
L'ancien cavalier avait l'œil humide et la voix tremblante.
A ce moment, ils entendirent des acclamalions dans le jardin ; on se précipitait vers la tente où allait avoir heu la cérémonie. Elle était déjà presque pleine, lorsque Marcel et son compagnon y entrèrent. Par-dessus les têtes agitées, ils aperçurent, tout au fond, une large estrade, décorée de drapeaux. Là s'entassaient, comme dans un tableau historique , les hommes qui avaient mené la France sous le dernier règne : anciens ministres, députés, journalistes, jeunes et vieux, rivaux de la veille réconciliés par l'adversité, autoritaires de i85a et libéraux de 1870,
dévols de la légende et volontaires de la dernière heure, Rouher à côté de Fleury et Jules Amigues près de Jérôme David, tous, enfin, excepté les morts et les renégats. Et, au milieu d'eux, sur le premier plan, un adolescent, encore grêle, pas très grand, mais très droit, pâle d'une pâleur d'émotion heureuse que faisait ressortir son cordon rouge. Le regard pur, large et franc de son œil bleu, dilaté par l'enthousiasme, souriait à la foule amie, la dominait et l'embrassait. Un personnage en cheveux gris, — une tête vénérable et fine, — qu'on disait être le duc de Padoue, lut une adresse au nom des comités. Puis le prince répondit. Ces braves gens l'écoutaient avec tendresse, avec étonnement, avec ravissement. C'était leur enfant, leur « petit prince », dont ils avaient chez eux l'image coloriée, en grenadier de six ans, à côté et à l'ombre de l'homme au petit chapeau, à la redingote grise. Et voilà que maintenant il leur apparaissait avec la voix d'un homme, l'allure d'un soldat !
Il eut, pour la France et pour ses parents, des paroles toutes filiales, louchantes et simples. Il parla, en termes modestes et confiants, de luimême, de l'avenir qui lui semblait si beau et que Dieu cachait derrière un voile. Et on sentait que la rhétorique des professeurs de politique n'était pour rien dans ce discours, tout d'effusion, de
jeunesse et de foi. Lorsque, à propos de la souveraineté populaire qui était le dogme de sa famille, il prononça ces paroles : « C'est le salut et c'est le droit ! » sa voix lança ce dernier mot avec une vibration si mâle et un accent si énergiquement affirmatif que tous les assistants en tressaillirent comme à la révélation d'un caractère et d'une destinée. Ils se sentirent soulevés; un grand cri monta : « Vive l'Empereur ! »
Fut-ce un entraînement irréfléchi, né de la contagion ? Fut-ce les souvenirs du soldat d'Italie, soudainement réveillés, qui lui travaillaient l'âme depuis une heure? Fut-ce l'irrésistible élan de sa sympathie vers le jeune héros de cette scène? Marcel, lui aussi, cria comme les autres : « Vive l'Empereur ! » Il le cria d'une voix si retentissante qu'un homme placé devant lui se retourna brusquement et le regarda, stupéfait. C'était Graflard.
Au retour, en sortant de la gare de Charing Cross, l'ancien Vengeur de Popincourt s'approcha de Marcel Delaunay d'un air moitié embarrassé, moitié goguenard :
-^ Vous avez joué votre rôle en perfection, mon cher. Vous avez crié « Vive l'Empereur ! » comme si vous n'aviez fait que ça toute votre vie !
— Blaguons pas, fit rudement Marcel; ça
,)Q DABEL
m'est parti sans que je le veuille, sans que je le sache, mais je m'y tiens. Je crie ce qu'il me plaît, après tout. Je suis libre, pas vrai?... Et puis, si ça ne vous va pas, bonsoir!
Après ce jour, on ne vit plus Marcel aux réunions des communistes. A part le changement de ses idées, une autre raison l'eût empêché de fréquenter les anciens camarades : sa santé s'affaiblit rapidement, sans cause apparente. Il dut renoncer d'abord au travail, bientôt il ne fut plus en état de quitter le coin du feu. Il disait luimême : ((J'ai eu trop de misère, trop noce, trop tâté de tout, je me suis fait trop de bon et de mauvais sang. Maintenant je suis usé, je n'ai plus qu'à faire mon paquet et à m'en aller. » On ne le crut pas. Le médecin cherchait sa maladie sans la trouver; Léontine se tordait les mains en disant : « Qu'est-ce qu'il a ? Mais qu'est-ce qu'il a donc? » Marcel, cloué dans son fauteuil, répétait d'une voix affaiblie : a J'ai que je suis fini. C'est la vie de Paris et de Londres qui m'a tué. Papa, qui n'a jamais quitté son village, est mort îi quatre-vingt-six ans, et d'accident, encore! Moi, je meurs de fatigue à cinquante-trois... Il n'y a plus pour deux sous d'huile dans la lampe, qu'on te dit ! »
En outre de son inquiétude, Léontine semblait
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tourmentée de mille pensées. Un jour, elle se risqua à lui dire :
— Tu parles de mourir toute la journée.
Eh bien, mon pauvre homme, supposons qu'un malheur arrive, est-ce que tu t'en irais bien tranquille? Est-ce que tu n'as rien sur la conscience ?
— Qu'est-ce que tu veux que j'aie? Je n'ai jamais rien pris à personne. Je n'ai ni volé ni assassiné.
— Oh! ça ne suffît pas... Il y a certains devoirs... Par exemple, tes enfants. Tu ne leur as seulement pas donné ton nom.
— Je veux bien les reconnaître, dit Marcel après un moment de rêverie.
— Et moi? Quelle figure ferai-je auprès d'eux? Quand ils seront grands, qu'est-ce qu'ils penseront de leur mère qui n'aura seulement pas le droit de signer sur un registre du même nom qu'eux ?
Il y eut une pause plus longue.
— Si tu y tiens, je t'épouserai... au civil, bien entendu, devant le consul.
— Pourquoi pas à l'église ? Ce n'est pas des hommes, c'est de Dieu qu'il faut s'occuper quand on est sur le point de paraître devant lui.
Tout affaibli qu'il fût, Marcel eut la force de se tourner dans son fauteuil et la considéra avec
une surprise profonde. Qui est-ce qui venait de parler? Était-ce Léontine, qu'on surnommait la Carpe et autour de laquelle les amateurs de gravelures chorégraphiques aimaient k s'amasser? Il la revoyait, comme au soir lointain où il s'était enflammé pour elle : la joue pâle, la lèvre rouge, les yeux cernés, les cheveux bruns dont une mèche déroulée tombait sur les sourcils, et celle petite robe noire qui, k cinq pas, lui donnait l'air d'une sous-maîtresse. Tout k coup, au moment du cavalier seul, elle enlevait brusquement sa jupe en se balançant sur ses pointes ; une jambe de soie rose sortait d'un nuage de mousseline blanche, dardée comme un projectile, et, serrant la petite bottine mordorée dans sa main gauche, la danseuse tournait lentement sur ellemême, au milieu d'un tumulte admiratif. . . Marcel se rappelait tout cela et il la regardait, essayant de comprendre. Elle n'était pas très changée, mais elle était comme séchée. Elle ressemblait à la Léontine de l'Élysée-Montmartre comme une fleur d'herbier ressemble à une fleur vivante.
— Qu'est-ce qui t'arrive, ma pauvre fille ?
Est-ce que tu deviens dévote?
— Il y a longtemps que j'aurais dû le le dire, mais je n'osais pas ! Dieu m'a touchée : depuis des années et des années, je fais pénitence pour toi et pour moi.
Elle s'attendait à un éclat, à une lutte. Mais, à sa grande surprise, Marcel ne manifesta aucune colère.
— Conte-moi un peu comment c'est arrivé; ça m'amusera.
— Ouï, c'est drôle, va! dit la pauvre femme, déjà soulagée. Figure-toi que j'ai été convertie par un morceau de musique.
Une après-midi, vers quatre heures, en sortant de chez une cliente, Léontine s'élait trouvée prise par une averse soudaine dans Farm Street. Voyant un porche d'église qui s'ouvrait près de là, elle était entrée. La jolie église! Doucement éclairée, vaguement parfumée, l'atmosphère en était chaude et caressante. Sous le jour mourant, les couleurs des vitraux s'estompaient, se noyaient dans une confusion exquise. Un épais tapis absorbait le bruit des pas. Dans le bas-côté, le long des piliers, autour des confessionnaux, glissaient des ombres féminines, silhouettes élégantes et discrètes. Puis c'étaient des bruissements légers de taffetas et de satin , de suaves chuchotements... Et, au fond, devant l'autel presque invisible, une flamme mystérieuse tremblait dans la nuit.
Déjà elle était prise d'une langueur lorsque, au-dessus d'elle, l'orgue commença de chanter à demi-voix, comme un orgue qui rêverait et
qui jouerait tout seul. Ce fut, d'abord, une douce pluie de notes, un pêle-mêle de motifs à peine ébauchés, de pensées naissantes. Mais, peu à peu, un de ces motifs domina les autres, prit de l'ampleur, devint puissant, douloureux comme une plainte, un appel. Tout à coup, Léontine songea à un enfant qu'elle avait eu et qu'elle avait perdu par sa faute, il y avait bien des années. C'était 'son premier-né. Il était venu avant terme parce qu'elle avait voulu aller au bal tandis qu'elle était enceinte et il avait vécu quelques heures à peine. Elle se figura que la petite âme, mode sans baptême, se plaignait et l'appelait du fond de sa nuit et, saisie d'un effroyable chagrin, elle fondit en larmes. Comme elle pleurait, l'orgue changea d'inspiration. Ce furent des torrents de tendresse, des palpitations d'ineffable joie. Et, à travers ces notes dont la résonnance triomphale l'inondait, l'enfant disait : ce Console-toi, mère. Je suis heureux. Tes larmes m'ont sauvé. »
Le lendemain, à la même heure, elle se retrouva dans l'église des jésuites, ainsi qu'à un rendez-vous donné. Mais, ce jour-là, l'orgue fut muet; il le fut les jours suivants. Léontine lit brûler un cierge pour l'âme de son enfant.
Le bedeau, qui l'avait observée, s'approcha d'elle :
— Désirez-vous parler à l'un des Pères ? Jus-
tement, voici le Père Estève, qui est 'Français.
A cet instant, le Père Estève s'agenouillait en passant devant l'autel : simple geste qui suggérait la soumission volontaire et profonde, le prosternement symbolique de tout l'être devant l'Invisible et l'Inconnu.
Léontine venait de répondre au sacristain par un signe négatif, et cependant, dès que le Père se releva après s'être abîmé dans sa lente génuflexion, elle marcha vers lui et lui adressa la parole.
— Monsieur, la personne qui jouait de l'orgue l'autre soir à cette heure-ci, jouera-t-elle encore?
— Vous voudriez l'entendre une seconde fois?
— Oh! oui. J'étais si heureuse!... J'ai tant pleuré !
— L'artiste qui vous a touchée est M. Gounod, le grand compositeur ; il est à Londres en ce moment et joue quelquefois sur notre orgue.
Je ne doute pas que Dieu ne se soit servi de ce moyen pour vous ramener à lui, si vous avez eu le malheur de vous en écarter.
— Oh ! monsieur, fit Léontine avec un mélange d'humilité et d'amertume, est-ce que Dieu s'occupe de femmes comme moi?
— Il vous connaît puisqu'il vous a créée.
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Comment ne songerait-il pas à vous sauver?
— Alors, monsieur...
— Ne m'appelez pas « monsieur ! » On nous nomme « mon Père », parce que tous ceux qui souiïrent sont nos enfants.
— Eh bien, mon Père, je voudrais me confesser... un de ces jours.
— Venez, dit-il simplement.
Elle le suivit. Ce soir-là, trois grandes dames attendirent que la couturière eût achevé l'aveu de ses fautes et que le Père lui eût ouvert toutes grandes les portes de la rédemption.
Trois ans avaient passé. Maintenant Léontine était bonne chrétienne et élevait sa fille dans la religion. Le Père l'avait surveillée, protégée, soutenue au milieu de toutes ses épreuves. Il ne cessait de lui dire : «Vous devez régulariser votre position. Il le faut à tout prix, pour votre honneur, pour votre repos, pour l'avenir de vos enfants, pour le salut de celui que vous aimez... »
Elle raconta toute cette histoire à Marcel.
Quand elle eut fini :
— C'est bon, dit-il. On en recausera.
Mais il n'en reparlait point. Cependant Léontine ne se cachait plus d'aller à l'église. Au retour, elle lui répétait le sermon, qu'elle arrangeait à sa manière; elle disait devant lui ses
prières et faisait réciter le catéchisme à la petite Pauline. De la grande affaire, elle n'en ouvrait plus la bouche, mais tous ses regards semblaient implorer Marcel.
Un soir, il dit brusquement :
— Allons, je vois bien que, quand une femme s'est mis quelque chose en tête... Eh bien, ça sera comme tu voudras.
— Vrai, Marcel? Tu consens?
Il essaya de blaguer :
— Je vais commander mon habit de noces...
Mais, dis donc, comment ferai-je pour aller à l'église et me tenir debout ?
— Ne t'inquiète pas. Le Père aura une permission pour nous marier ici. 11 viendra d'abord te voir pour te préparer au sacrement.
— Gomment! Il faut aussi queje?... Enfin, ça sera comme tu voudras.
Le Père Estève vint et on le laissa seul avec le malade. Lorsqu'il fut parti, Marcel avait l'air pensif. Il déclara que le Père avait été « très gentil, très chic, très comme il faut... »
Enfin, ils furent mariés devant quelques témoins, entre autres Polly qui pleurait à chaudes larmes sans savoir pourquoi. Après la cérémonie, la nouvelle madame Delaunay porta dans son lit le pauvre corps amaigri et atténué, coucha son mari et le borda comme un petit
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enfant. Singulier soir de noces t Marcel en riait tout seul, à petit bruit :
— En voilà des choses!... La Carpe qui est comme les deux doigts de la main avec un jésuite du grand monde... Et moi, qu'est-ce que j'ai fait? J'ai tourné en rond. Je reviens au départ; je finis comme j'ai commencé : l'ami des curés et de Badinguet I . . .
Six mois après, madame Delaunay ramenait deux enfants en deuil de la nécropole de Woking où elle avait laissé Marcel endormi pour jamais à l'ombre d'un bouquet de pins. Ses affaires, du reste, n'allaient pas mal. Sa clientèle augmentait et surtout changeait de nature. Elle avait vêtu les femmes de chambre, maintenant elle habillait les maîtresses. Elle songeait à se rapprocher de ses clientes et k émigrer vers les quartiers fashionables de Bond Street et de Hanover Square, lorsqu'un événement inattendu vint remuer profondément Babel et ses environs.
Un matin, Greek Street dormait encore, et,
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d'un bout a l'autre de la rue, on eût pu entendre le coup de balai rêveur et languissant de Nahima. Comme six heures sonnaient, on frappa violemment aux volets de la boutique d'Esther ainsi qu'à la petite porte latérale. Les premiers qui mirent le nez à la fenêtre virent plusieurs hommes arrêtés devant le i4 bis et, parmi eux, deux policemen en uniforme. Qu'était-ce? Le feu? Ce fut la première idée. Mais on n'apercevait nulle part ni flamme ni fumée. Et puis, que signifiait cette longue voiture de couleur sombre et sans carreaux qui stationnait auprès du trottoir ? N'était-ce pas « la Noire Maria », la voiture des prisons? Les gens échangeaient leurs suppositions d'une maison à l'autre; quelques-uns descendirent dans la rue. Les mots d'arrestation, de perquisition domiciliaire, commençaient à circuler. On suggéra le nom de Wilhelm Klaus et, au bout de cinq minutes, toute la rue était persuadée que l'Allemand était un second Guy Fawkes et qu'on allait Irouver chez lui assez de dynamite pour faire sauter le Parlement.
Polly, échevelée et effarée, avait ouvert la porte du magasin ; l'inspecteur y pénétra et, pendant un quart d'heure, les habitants de Grcek Street furent laissés à leur imagination. Une véritable foule s'amassait devant le i4 bis et, de toutes les conversations surexcitées, se formait un
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violent tumulte qui grossissait d'instant en instant, d'autant plus que beaucoup de voix italiennes et françaises s'y mêlaient.
Tout à coup, sans qu'on sût comment, la vérité se fit jour : la police venait arrêter madame Esther. A ce moment, tout Londres dévorait dans les journaux les malsains et mystérieux détails d'une affaire d'avortement dans la haute société. Au delà on pressentait un entassement de vilenies : détournements de mineures, enfants substitués, séquestrés, supprimés par des moyens insaisissables, une ténébreuse agence de corruption et d'escroquerie qui spéculait sur la dépravation des uns, sur la misère et l'ignorance des autres, et qui fonctionnait régulièrement avec des succursales en province et des correspondants à l'étranger. Jusque-là, la cheville ouvrière de celte organisation avait échappé à toutes les recherches. On l'avait enfin découverte: c'était Eslher, l'émailleuse de Greek Slreet, la marchande de jeunesse, l'entrepreneuse de beauté, dont le nom allait être demain dans dix mille journaux.
Greek Street frémissait à la fois d'horreur et de fierté. Les femmes parlaient de lyncher la misérable ; les hommes disaient : ce Je l'avais annoncé! je savais ce qui arriverait... » Et tous sentaient que leur importance allait grandir par
le fait d'avoir vécu porle à porte avec une grande criminelle. Avant une heure, les reporters seraient là ; pendant une semaine les public houses ne désempliraient pas. Déjà on interviewait Nahima.
La police avait tout bousculé dans cet étrange magasin de curiosités où ne s'était jamais vendu un seul bibelot. Les étoffes d'Orient, les tulles lamés d'or et pailletés d'argent où Fidès et Pauline s'étaient drapées, gisaient en tas, brutalement piétines. Le cerf était tombé sur la jonque chinoise, et l'avait brisée. Au milieu de ce désordre madame Esther parut dans le cadre de la porle entre deux détectives, habillée avec soin, le chapeau posé droit et la voilette bien épinglée. Un cri de rage la salua et la foule sembla se ruer vers elle.
— Empoisonneuse!... Canaille!... A mort, à mort tout de suite ! La corde, c'est trop bon pour elle!
Pas un muscle de sa face blême ne tressaillit. Ses petits yeux bridés, sous leurs lourdes paupières sans cils, ne clignèrent même pas. A peine put-on saisir un faible sourire de défi. Elle avait sans doute prévu cette vilaine minute et s'y était endurcie d'avance. Polly, derrière elle, se répandait en protestations d'innocence, tantôt suppliant, tantôt menaçant, pleurant et parlant à la fois.
On les poussa dans la voiture cellulaire. L'inspecteur suivit dans un four wheeler. Au départ, les cris redoublèrent; les tout petits enfants hurlaient, sans comprendre, avec les autres. 11 y en eut qui coururent derrière les voitures jusqu'au coin de Tottenham Court Road.
Et la petite? Personne n'y avait songé, mais, maintenant qu'il n'y avait plus rien à apprendre ni à voir, la curiosité revint vers elle. Elle était restée là, pétrifiée, foudroyée. Elle se tenait droite, les lèvres serrées. Elle n'avait pas répondu à l'adieu de sa mère ; elle ne répondit pas davantage aux questions moitié charitables, moitié insidieuses. Quelque chose venait de se briser en elle et de mourir d'une mort horrible et soudaine. Elle n'entendait plus, ne voyait plus, ne bougeait plus. Sa bouche était devenue amère et sa pensée toute noire. Elle n'éprouvait rien qu'une haine sans bornes pour tous ceux qui l'entouraient, une aveugle et folle envie de les anéantir, si elle l'avait pu, elle, chétive enfant de douze ans.
Les uns disaient :
— Ne vous occupez pas d'elle I Les enfants des louves sont des louveteaux. Dès qu'elle aura des dents, elle mordra.
D'autres, mielleux et patelins, s'approchaient :
— Il ne faut pas pleurer, mon enfant! — La
petite n'avait pas versé une larme. — Il faut prendre courage, avoir confiance dans le bon Dieu.
Une, meilleure que les autres, se risqua à dire :
— Peut-être que votre maman n'est pas coupable.
Mais Fidès ne semblait pas comprendre. A ce moment, la foule s'ouvrit devant M. Klaus. Sans dire un mot, il prit l'enfant par la main ; elle l'accompagna docilement. Quand il l'eut fait entrer dans la première chambre de son petit logement, il lui dit :
— Voilh. Ils ne vous tourmenteront plus. Si cela vous plaît, je serai votre papa. Avez-vous faim? Voulez-vous déjeuner?
Elle fit signe qu'elle n'avait pas faim.
— C'est bien. Comme il vous plaira.
Puis il étala ses couleurs sur la palette de porcelaine, disposa son mince chevalet et commença à peindre. Fidès s'était assise dans un grand fauteuil et y resta blottie tout le jour, regardant le vide. Le soir, elle se leva, comme si elle avait retrouvé le mouvement et la parole, se mit à aller et venir dans l'appartement, mangea de bon appétit et répondit de sa voix ordinaire aux questions de Klaus. Mais l'expression de son regard était changée : on eût dit qu'un jour lui avait
suffi pour passer de l'enfance à la maturité, en sautant à pieds joints par-dessus la jeunesse.
Elle ne sut rien de ce qui suivit : Klaus eut grand soin qu'aucun journal ne tombât sous ses yeux. Pourtant, il lui dit un jour :
— Fidès, votre mère est en route pour l'Australie. Elle doit y rester quinze ans. 11 est possible que vous n'entendiez plus parler d'elle, et je crois que cela vaudrait mieux pour vous.
Elle ne fit aucune réponse, et le nom de cette femme ne fut jamais prononcé entre eux.
Les splendeurs du salon d'Esther et les merveilles de son magasin furent vendues aux enchères, par autorité de justice, et produisirent une trentaine de livres sterling. Elles n'eussent même pas atteint ce chiffre s'il n'y avait à Londres une classe particulière d'amateurs qui collectionnent les objets ayant appartenu aux criminels. Klaus racheta k cette vente l'horloge chinoise et passa de longues soirées à en raccommoder le mécanisme et la sonnerie. Il la plaça dans la chambre de Fidès, sa propre chambre qu'il lui avait donnée. Pour lui, il couchait sur un lit de sangle dans la première pièce, qui lui servait déjà, d'atelier, de cabinet de travail et de salle à manger.
Madame Delaunay avait renoncé à son grand projet de planter sa tente au cœur du quartier
riche. Elle reculait devant les risques d'un gros loyer. C'est pourquoi elle se contenta de louer tout le devant de la maison de Greek Street. Le magasin nettoyé, repeint à neuf, perdit son air ténébreux et louche. Aux vitres du premier on vit constamment de frais petits museaux d'ouvrières qui tiraient l'aiguille tout en surveillant la rue. Des équipages s'arrêtaient quelquefois encore à la porte, mais celles qui en descendaient ne songeaient pas à se cacher. C'étaient des pénitentes du Père Estève qui étaient devenues des clientes de madame Delaunay. Babel était, maintenant, la maison la plus décente du quartier.
Madame Delaunay avait fait de grandes difficultés pour permettre que Pauline continuât à voisiner avec Fidès. De son côté, Fidès, comme si elle eût deviné cette répugnance, se dérobait. Jamais elle ne consentit à remettre le pied dans le parloir derrière la boutique ni dans les chambres que sa mère avait occupées. Lorsque Pauline l'appelait d'en bas pour jouer, elle paraissait à la fenêtre et répondait brièvement : ce Je travaille, je ne peux pas », ou : « J'aide Daddy », — c'était le nom familier qu'elle donnait au vieillard. — En effet, elle travaillait avec une sorte de fureur. Elle eut vite épuisé la bibliothèque de Klaus et, sur beaucoup de points, ses connaissances. Il l'envoya dans une école où les maîtres
furent frappés de son aptitude pour les mathématiques. Ce don la flattait plus que tout autre parce qu'il est peu commun chez les femmes :
elle le cultiva donc sans relâche. Pauline, naturellement paresseuse, la regardait avec stupeur couvrir une page de figures et de signes algébriques :
— Chérie, disait-elle, à quoi ça sert-il, tout cela?
Fidès répondait :
— Ça sert à être plus forte que les autres et à humilier tout le monde.
Elle grandit rapidement ou plutôt s'allongea ; mince, souple et pliante comme un jonc, mais sans rien de cette gaucherie qui, souvent, caractérise l'adolescence féminine. Ses mains et ses pieds étaient petits, comme si un père anonyme, en s'enfuyant, lui avait laissé pour toute fortune ces signes de race. Tout d'un coup, — c'était au printemps de 1882 et elle n'avait pas encore seize ans, — sa beauté éclata avec la soudaineté et la violence d'une floraison tropicale. Sa joue rosit et se velouta, sa lèvre s'épanouit, son regard jeta la flamme, son cou ondula avec des inflexions exquises, sa taille se dessina sous son humble robe de mérinos foncé. Une coiffure nouvelle fit valoir l'éclat et la richesse de ses cheveux noirs ; tous les mouvements et les attitudes
de ce jeune corps revêtirent une harmonieuse élégance. Un charme inexplicable obligeait ceux qui l'avaient regardée à la regarder encore et à la suivre des yeux sans pouvoir s'en rassasier.
Le dernier qui s'aperçut de celte transformation, ce fut Julien. C'était alors un grand garçon de dix-huit à dix-neuf ans, dont la figure frappait d'abord par une expression âpre et hardie, ce Ce jeune homme, disait de lui le Père Estève, est un dévorant. » Après des études hâtives, où il avait montré une intelligence prompte à l'assimilation, mais non celle patience curieuse qui va au fond des choses, il s'était mis en tôle d'être ingénieur et s'était fait attacher à une usine de Deptford pour apprendre, suivant l'usage, la partie manuelle du métier. Rude apprentissage qui lui gâtait les mains et peut-êlre l'esprit. Le samedi, il revenait à la maison et passait sa soirée à courir les rues.
Ces acres joies du samedi soir, il y songeait durant les heures de travail, comme les marins qui sont à la barre, durant les calmes des tropiques ou les ouragans du cap Horn, ont, dans la nuit, une rapide vision des antres illuminés de Hambourg et de San Francisco où l'on se grise à la fois de toutes les ivresses. Julien n'avait qu'une soirée à lui dans la semaine, mais c'est précisément celle où le plaisir londonien monte
à une température de fièvre et touche à la folie. Aussitôt après l'humble dîner de famille, entre sa mère et sa sœur, il se glissait dehors. La rumeur des grandes artères l'attirait. Bientôt il était dans la foule, porté par ses remous, bousculé par ses vagues, faisant corps avec elle comme une goutte perdue dans un océan de vie.
Les cabarets flamboyaient, les boutiques de victuailles, béantes, sans vitrage, projetaient leurs étalages jusqu'au milieu du trottoir. Leurs innombrables jets de gaz, qui fusaient librement et ondoyaient au vent du soir, éclairaient d'une lueur ardente et crue des visages de convoitise. C'étaient des clartés d'incendie, des îlots de feu auxquels succédaient des zones d'ombre, car tous les autres magasins étaient fermés depuis le milieu du jour. Et le flot humain roulait, battant les murs, bruyant, houleux et trouble. Les gens se hâtaient, couraient presque, on ne savait où.
Les filles de boutique, marchant au pas et se tenant enlacées, passaient près de Julien d'un air délibéré, en faisant sonner leurs talons, puis se retournaient, le provoquaient d'un éclat de rire. Les bouquetières en tabliers blancs et en tartans rouges s'accrochaient à lui impudemment, lui parlaient de tout près avec des voix fatiguées, quoique toutes jeunes, aux familiarités brutalement caressantes. Des créatures sans âge,
hideusement peintes, le frôlaient au passage, en murmurant une phrase flamande ou tudesque.
De petits êtres bizarres, accouplés deux à deux, se coulaient à travers les groupes avec une agilité tout animale : c'étaient des prostituées de douze ans qui traînaient de longues jupes dans la boue, pour donner le change à la police ou, plutôt, pour lui fournir un prétexte à fermer les yeux.
Julien allait ainsi et se plongeait au plus épais de toute cette impureté. Il ne répondait pas au vice qui s'offrait, mais se laissait chatouiller par mille effluves sensuels répandus autour de lui. Quelquefois, il s'arrêtait sur place : un joli visage entrevu à travers un brouillard de tulle blanc ou rose, sous la lueur fuyante d'une lanterne de voiture ou d'un réverbère, l'avait frappé. Il se lançait follement k la poursuite de l'inconnue, le cœur battant, pour la perdre dans la foule ou la voir prendre le bras d'un homme qui l'attendait. Ou encore, après une longue course haletante au fond d'un quartier désert, une porte, rapidement ouverte et refermée, engloutissait son rêve et tout était dit.
De temps à autre, Slapleton, le figurant qui habitait Babel, lui donnait des billets de théâtre. C'est ainsi qu'il vit la gloire finissante du <( burlesque», assista aux derniers déhanchements de Nellie Farren. Mais il préferait les music-halls.
Il les fréquentait tous depuis a l'Empire », où la haute galanterie tenait son marché, jusqu'au ce Cambridge » où les petits volereaux de YEast End viennent boire avec leurs maltresses les profits du jour. Il connaissait toutes les héroïnes du maillot rose ou noir, celles qui chantent et celles qui dansent. Moitié singes, moitié odalisques, elles le ravissaient par leur mignardise effrontée, leurs gestes excessifs, leurs contorsions, leur trépidation, leur piaffement voluptueux et, enfin, par cette voix stridente qui imitait le clappement saccadé des cordes du banjo. Leur danse l'achevait, cette danse épileptique qu'elles exécutent, les bras croisés, le visage impassible, tandis que les deux jambes battent si vite que l'œil ne les distingue plus. Les soirs où Julien n'avait pas d'argent pour pénétrer dans la salle, il guettait à l'entrée des artistes pour les voir passer comme l'éclair et sauter dans un hansom lorsque, sans changer de costume, elles vont aux quatre coins de la ville porter sur des planches différentes le même geste indécent ou le même inepte refrain.
A la fin de la soirée, il ne manquait pas de se retrouver vers le haut de Haymarket, entre Régent Street et Leicester Square. Lorsque les théâtres sont fermés et que plus de quatre millions de Londoniens sont déjà profondément
endormis, c'est là que se réfugient et s'entassent les noctambules enragés qui ne veulent pas aller se coucher. Ils sont dix mille qui s'agitent frénétiquement dans cet étroit espace. On se parle sans s'entendre; on s'appelle sans se connaître. On entre dans les bars qui sont encore ouverts et l'on ressort de l'un pour rentrer dans l'autre immédiatement, sans savoir ce que l'on fait, ni où l'on va, ni ce qu'on a bu, ni avec qui. Rien ne se distingue dans le brouhaha, sauf quelques cris aigus de filles maltraitées. Les cabs, immobilisés, ne bougent plus; les cochers sommeillent philosophiquement sur leurs sièges à la manière des goélands dans. la tempête. Les policcmen, raides, dédaigneux, brutalisent cette masse humaine, dont plus de la moitié est ivre. La foule se laisse faire. Quelquefois, il y a de soudaines effervescences de colère ; des poussées féroces se produisent, des clameurs bestiales éclatent. On fuit, on revient et cela recommence. Ceux qui assistent à ce spectacle pour la première fois croient voir le prologue d'une révolution. Ils se figurent qu'on va se mettre à casser les réverbères et à enfoncer les boutiques. Pourtant ce n'est rien que la gaieté du samedi soir. Un à un, les noctambules se dissipent, les femmes disparaissent avec leur proie, les cabs s'ébranlent dans toutes les directions, et, a deux heures, on
n'entend plus que le pas régulier du policeman qui fait faction sur le trottoir désert.
A ce moment, Julien remontait vers la mansarde qu'il occupait au-dessus de l'appartement de sa mère. Il rapportait de ces tristes vagabondages autour du plaisir des autres un cœur aigri et las, des appétits non satisfaits qui se tournaient en rage. Musset a pu dire dans son Rolla que Paris
est la ville du monde Où le libertinage est à meilleur marché.
Le Londres d'aujourd'hui a quelques droits à lui disputer cette gloire, mais on a beau démocratiser la débauche, il n'y en a pas encore pour toutes les bourses. Julien avait dû se contenter de quelques basses bonnes fortunes, de quelques aumônes d'amour qui étaient peut-être des vols faits à des camarades plus riches. Quand pourrait-il boire à sa soif dans cette coupe vaste et profonde comme une mer et toujours débordante, que ses lèvres avaient à peine effleurée?
Julien causait, sur le seuil de l'allée, avec un ami qui était venu le voir, lorsque Fidès vint à passer, sortant de la maison. Sans interrompre la conversation, il lui jeta un petit bonjour familier; elle y répondit par un mot murmuré et une légère inclination de têle. Le visiteur s'effaça, salua respectueusement, et, dès qu'elle fut hors de la portée de la voix, il se pencha vivement vers Julien :
— Qui est-ce ?
— C'est Fidès, une voisine avec qui nous jouions quand nous étions petits.
— Elle est diablement jolie I... Si j'avais une voisine bâtie comme ça, avec ces yeux-là, je sais
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bien à quoi je passerais mes soirées du samedi.
Julien se mit à rire.
— Faire la cour à Fidès!... Eh bien, voilà une idée qui ne m'était jamais venue !
L'ami hocha la tête.
— Adieu... cachottier.
Et il s'éloigna.
Julien demeurait tout étonné de cet incident. Est-ce vrai que Fidès était jolie, « diablement » jolie? Il n'en savait rien; il y avait des semaines, des mois qu'il ne l'avait regardée. Pour lui, c'était toujours la petite fille maigre et noire à qui il donnait des taloches et qui le griffait en retour. Cependant, puisqu'un étranger la remarquait!... Rien ne pare une femme, aux yeux de certains hommes, comme le désir des autres : or Julien était de ceux-là. Et tout à coup il lui prit une violente envie de revoir Fidès. 11 alluma une cigarette et se promena dans la cour, attendant qu'elle rentrât, l'esprit tendu vers cette fantaisie nouvelle, indifférent à tout le reste, bientôt impatient et énervé de l'attente. Enfin elle reparut et il marcha vers elle.
— > Comme vous avez été longtemps !
— Mais non, un quart d'heure à peine. Vous désiriez me parler ?
— Oui, c'est-à-dire... je voulais... Il y a un
7(> HAHEL
siècle que nous n'avons causé ensemble... Si nous entrions?
11 lui désignait le parloir derrière le magasin.
— Non, pas là!
Julien regarda autour de lui.
— Asseyons-nous sur la caisse de la tortue.
11 y avail dans la cour une vieille boîte ; elle avait servi de home à une tortue apportée d'Aden par Nahima. Avec la marmotte du joueur d'orgue et une perruche de la Jamaïque, elle variait encore à sa manière et confirmait le caractère exotique de Babel. Deux hivers de Londres avaient mis fin à l'existence de la tortue.
Julien retourna la boîle, la plaça dans un coin abrité et y fit asseoir Fidès avec lui.
— Qu'il fait chaud ! murmura-t-elle distraitement.
Elle retira son chapeau, le posa sur ses genoux. Julien pouvait la voir à son aise et de tout près. Oui, elle était jolie, et plus jolie en ce moment que jamais, avec un léger tremblement du regard et une lueur rose sur sa joue pâle. Les cils abaissés, contenant sa respiration, dans une immobilité étrange, elle semblait heureuse et gênée. Une pensée traversa soudainement l'esprit de Julien :
« Est ce qu'elle m'aimerait ? »
Il lui prit les mains. Elle se recula.
— Comme vous êtes devenue sauvage ! Vous ne vous rappelez donc pas comme nous étions camarades autrefois?
— H y a une grande différence entre autrefois et aujourd'hui.
— Sans doute. Je le sens bien quand je vous regarde.
Elle voulut retirer ses mains ; il les retint de force, les serrant dans les siennes avec une ardeur croissante.
— Vous souvenez-vous du jour où Ton a allumé le lustre de porcelaine?
- — Non, je ne m'en souviens pas.
— Vous m'avez proposé de jouer aux sweethearts.
— Les petites filles ont de si sottes idées.
— C'est moi qui ai été un sot ce jour-là. Je vous ai dit que ça ne m'amusait pas. Oh ! comme ça m'amuserait, maintenant I
— Malheureusement, dit-elle sans le regarder, avec un faible sourire nous sommes trop grands pour jouer à ce jeu-là.
— Au contraire. Nous sommes justement dans l'âge de jouer à l'amour.
Ce mot produisit un effet qu'il n'attendait guère. D'un geste violent, Fidès se dégagea et fut debout devant lui. Et d'une voix sèche, presque rude :
— Alors, l'amour est un jeu?
— Maïs non, balbutia le jeune homme, ce n'est pas ce que je voulais dire!...
— Si... si! Je sais ce qu'il en est. J'ai de bonnes raisons pour le savoir. Je ne serais pas une paria, une déshéritée, s'il n'avait pas plu à certaines gens de jouer à l'amour... Je hais tous les hommes.
— Moi aussi?
— Vous comme les autres, si vous leur ressemblez.
Julien cherchait une réponse, lorsque la voix du vieux Klaus appela Fidès.
— Daddy m'appelle. C'est l'heure du thé. Adieu .
Julien resla seul sur la boîte qui avait servi de maison à la tortue, discutant l'aventure avec lui-même. 11 y songea jusqu'à l'heure habituelle de sa promenade du soir. Il rentra, après minuit, harassé et mécontent comme toujours. Au moment où il fermait sa fenêtre, il s'aperçut que celle de Fidès était encore éclairée. 11 se rappela ce que Pauline lui avait dit des travaux nocturnes de la jeune fille.
«Elle lit, pensa-t-il, les Principia de Newton ou bien Frau und Socialism, de Bebel. Elle n'y comprend rien, mais elle se prend pour une héroïne. C'est une pédante, une orgueilleuse ! »
La blessure que sa vanité avait reçue dans la journée se rouvrait et saignait de nouveau. Puis, derrière le rideau, une ombre s'agita.
« Elle se déshabille, elle va se coucher. »
A cette idée, son cœur battit et l'image de Fidès le tint longtemps éveillé.
Le lendemain, ses impressions étaient singulièrement confuses. Il ne savait plus s'il avait envie de chercher Fidès ou de la fuir. Ce qui dominait, c'était le souvenir d'avoir été repoussé et la pensée qu'il avait une revanche à prendre. Cette revanche s'offrit d'elle-même. La jeune fille vint à lui, souriante, presque humble.
— Est-ce que je vous ai fâché hier? Est-ce que vous m'en voulez de ma brusquerie?
Julien eut un air grave.
— Vous en vouloir ? Pas du tout I . . . J'ai beaucoup réfléchi à ce que vous m'avez dit.
— Ah ! fit- elle, anxieuse.
Il prit son temps avant de continuer.
— Oui, j'ai réfléchi et je trouve que vous avez mille fois raison.
Le visage de Fidès s'éclaira.
— Vous m'avez dit, poursuivit Julien, que l'amour était une sottise...
— Ai-je dit cela?
— A peu près... et que les hommes, quand ils courtisent une femme, n'ont d'autre envie
que de s'amuser... Eh bien, c'est parfaitement vrai. L'amour des hommes, c'est une idée qui vient... et qui passe... Quand ils ont eu ce qu'ils veulent, ils s'en vont... Je ne dirais pas tout ça à une autre jeune fille, à Pauline, par exemple. Mais vous, vous êtes dans une situai ion à part ; d'ailleurs, vous êtes intelligente et vous tenez à voir l'existence comme elle est. C'est convenu, je ne vous ennuierai pas de ces bêtises-là... Maintenant, donnez-moi la main bien franchement, comme a un égal, à un camarade, à un ami.
— Très volontiers.
Julien eut beau la regarder, il ne put lire sur le visage de Fidès si son petit discours lui plaisait ou non. Mais il se sentait en goût de parler.
— Nous avons mieux à faire que de causer d'amour. Nous avons cette chance, vous et moi, d'entrer dans la vie sans un seul des stupides préjugés dont on encombre la cervelle des jeunes gens et des jeunes filles. Klaus vous a appris, comme à moi, que Dieu et la Patrie sont des fictions.
Il ajouta, avec une méprisante indulgence :
— Ces fictions-là ont pu rendre des services à une certaine époque, je ne dis pas... C'étaient les lisières de l'humanité enfant. Aujourd'hui, elles ne sont plus bonnes qu'à exporler chez les
BABEL 8l
sauvages avec des pantalons de cotonnade et des boîtes de conserves. Klaus nous propose de les remplacer par le culte de l'humanité. Est-ce que ça vous dit quelque chose, cette a (Ta ire-la? Est-ce que vous aimez l'humanité, vous, Fidès? Moi, je m'en fiche profondément... Voyez-vous? la société est pourrie, elle tombe en poussière, mais ceux qui l'attaquent ne valent pas mieux... Non, nous ne croirons pas à l'humanité.
— A quoi croirons-nous, alors?
— A nous-mêmes.
— Et à la science ?
— Oui , à la science , si elle met une force dans nos mains. Mais n'attendez pas qu'elle nous renseigne sur ce qu'elle ne sait pas, sur ce qu'elle ne saura jamais. Qu'est-ce qu'elle fait, la science? Elle note nos sensations, elle les systématise, elle les met en petits tas réguliers : rien de plus. Elle ne connaît pas les choses ellesmêmes ; elle est enfermée avec nous en dedans du moi... Ainsi nous ne pouvons jamais sortir de nous-mêmes et c'est pour cela que Tégoïsme est notre grande loi.
Après une pause :
— Quand je parle de ces choses-là devant les jeunes gens de mon âge, ils ont l'air de me suivre, mais, quand ils arrivent aux dernières conséquences, le cœur leur manque, la tête leur
tourne, comme au bord d'un gouffre. Et ils me lâchent en route. Est-ce que vous seriez capable d'aller jusqu'au bout ?
— Je crois que oui/
— A la bonne heure ! Vous êtes un homme, vous!... Alors, nous serons encore de bons camarades ?
— Je ne demande pas mieux.
— Et nous nous dirons tout?
— Presque tout, répondit Fidès en souriant.
Julien était enchanté de lui-même après cette
conversation où il pensait avoir reconquis son prestige, prouvé sa supériorité. Il s'aperçut peu à peu que celte supériorité était chimérique. Il avait parlé un peu au hasard, poussé de plus en plus loin par le désir d'éblouir la jeune fille de ses audacieuses négations. Tout entier aux ardentes émotions de la puberté, il donnait rarement attention aux problèmes philosophiques et sociaux. Les idées de Klaus lui faisaient le même effet que s'il les avait trouvées entre les pages d'un livre vieux de deux mille ans.
C'étaient les jeux de la pensée dans la cervelle d'un vieil Allemand. Seul dans sa petite chambre, Klaus pouvait bien repétrir le monde à sa fantaisie : le monde ne s'en doutait pas et continuait à rouler du même train.
Quand Julien discuta ces questions avec Fidès,
elles lui semblèrent plus vivantes ; il comprit que la rêverie solitaire du penseur affecte, à la longue, la marche des choses humaines. Il trouva la jeune fille mieux informée que lui sur ces sujets. Elle le mit au courant, lui prêta des livres. Il se laissa instruire, mais avec quelque rancune secrète de n'être que l'écolier là où il avait pensé être le maître. Sans le vouloir et probablement sans le savoir, Fidès l'avait humilié deux fois.
Pareil à beaucoup de traités qui ont fait plus de bruit dans l'histoire, le pacte d'amitié conclu entre le jeune homme et la jeune fille ne s'exécuta qu'à demi. Il n'y eut guère de sincérité dans leurs confidences, ^et bientôt il n'y eut plus de confidences.
Julien se trouva lancé dans une aventure que sa prudente vanité ne laissa entrevoir à Fidès que très altérée et très embellie. Il avait fait connaissance d'un jeune acteur sans aucun talent, mais auquel sa jolie figure assurait un certain genre de succès ; par Dudley Fenwick il fut présenté à Lizzie Belmont. Miss Belmont était une jolie femme de trente-cinq ans qu'on disait entretenue par un vieux pair immensément riche. Elle avait été fort à la mode, mais elle commençait à épaissir et elle avait deux faibles : le Champagne [et les jeunes gens. Julien lui plut,
il s'ensuivit une liaison très courte, mais qui lui permit de connaître de plus près le plaisir, ceux qui en jouissent et celles qui en vivent.
L'apprentissage terminé, l'usinier de Deptford refusa d'engager définitivement Julien dont les irrégularités, disait-il, mettaient le trouble dans sa fabrique. Ce fut un coup pour madame Delaunay qui avait une confiance sans bornes dans les talents de son fils et rêvait pour lui les plus hautes destinées.
Elle attribua d'abord la conduite de Julien à des influences étrangères. Elle accusait surtout ce ce vieil athée de Klaus » et « la petite juive », qui ne pouvait manquer, un jour ou l'autre, de se montrer la fille de sa mère. Elle se trompait doublement, car Julien négligeait Klaus et évitait Fidès, dont le regard s'arrêtait quelquefois sur lui avec une pénétration gênante. Quand on fréquente les Lizzie Bclmont et les Dudley Fenwick, cela se voit à mille indices extérieurs. Agacé de cet examen, il se tourna un jour vers la jeune fille :
— Qu'avez-vous à me regarder, Fidès?
— Rien... Seulement, quand marchons-nous à la conquête du monde ?
— J'aurai une position dès que je le voudrai... Pour le moment, je veux jouir de ma
jeunesse. Je ne suis pas comme vous, qui n'aimez que les livres !
En effet, après avoir passé très brillamment la matriculalion de l'Université de Londres, Fidès suivait maintenant les cours de University Collège, où elle gagna rapidement une bonne place dans les classes de mathématiques. Par sa beaulé, ses succès, ses allures sévères et réservées, elle excitait la curiosité. On ne la voyait jamais aux séances de la Debating Society. A la bibliothèque et dans la salle particulière des jeunes filles, elle parlait le moins possible aux autres étudiantes et, parmi les hommes, aucun ne se fût risqué à lui adresser la parole. Mais lorsqu'elle traversait la grande cour quadrangulaire, marchant à petits pas, serrée dans sa jupe étroite et strictement vêtue de noir, des bas au chapeau, sauf une petite collerette blanche, et quelquefois une rose rouge au corsage, les jeunes gens qui causaient, indolemment assis ou à demi couchés sur les degrés du grand péristyle, devant le Dôme, la suivaient des yeux jusqu'au moment où elle disparaissait, à droite, sous le porche qui conduisait dans le hall de la Faculté des arts.
Elle se sentait admirée, et la vieille blessure qui avait tant saigné se cicatrisait un peu. On la voyait maintenant sourire. Une sorte de détente se produisait en elle et la rendait moins diffé-
rente des autres jeunes filles. Elle semblait près de se réconcilier avec la vie.
Cependant Klaus l'entourait de soins. Dès le premier jour, il lui avait donné sa chambre. 11 l'avait embellie de son mieux, d'après ses idées naïves de confort et d'élégance. Un papier gai, des rideaux de perse, semés de bouquets de fleurs, éclairaient la chambre. Grâce à des efforts successifs d'économie, il put placer dans ce sanctuaire une grande carpette de Bruxelles, achetée chez Maple, un petit bureau en thuya recouvert de maroquin violet gaufré, une armoire Il glace et une gentille bibliothèque où s'alignaient Salmon et Todhunter. Il parlait d'acheter un piano, payable en trois ans par échéances mensuelles.
Au lieu de le remercier, à chaque présent nouveau, Fidès le grondait.
— Encore une folie de Daddy I
— Gela me fait tant de plaisir ! murmurait Klaus, rayonnant.
— Oui, je sais bien. Cela vous amuse. Vous êtes un égoïste. Si vous m'aimiez réellement, vous ne me gâteriez pas. Il ne faut pas que je m'habitue aux bons traitements ni au luxe, puisque mon lot ce sera la misère et la lutte.
— Qui sait? répondait Klaus.
Et il continuait à s'ingénier pour lui rendre la
vie plus douce. Les gens du quartier disaient :
— Après tout, ce père Klaus est un bon homme... Il soigne cette petite juive comme si c'était sa fille.
— Et qui vous dit qu'elle ne Test pas? répondaient ceux qui voulaient être malins.
Il se faisait un changement curieux en celui que Ton nommait le père Klaus. Il avait pris des idées plus jeunes depuis qu'il avait une jeune fille auprès de lui. On l'enlendait rire et plaisanter. Gomme, à trente ans, il avait eu le sérieux d'un vieillard, à près de soixante, il montrait la gaieté d'un enfant.
Sa mise était moins négligée. Un jour, la femme de ménage qui faisait leur service (il n'avait pas voulu que Fidès eût rien à voir avec les gros ouvrages domestiques) s'arrêta pour le considérer, et lui dit :
— Savez-vous, monsieur Klaus, que vous devenez coquet? On dirait que vous allez vous marier !
Klaus rougit pour la première fois de sa vie.
— Vous concevez, il ne faut pas que l'enfant ait honte de moi quand nous sortons ensemble.
C'était l'été de i884; les beaux et longs jours élaient venus. Fidès, qui se préparait à passer un examen au mois de juillet, semblait plus pâle que de coutume. Klaus lui dit :
— Si vous continuez ainsi, vous vous tuerez.
Vous auriez besoin de vous reposer, de respirer, ne fût-ce qu'une demi-journée, le bon air de la campagne. Est-ce que vous n'êtes pas lasse des rues et des maisons? Est-ce qu'il ne ferait pas bon sentir l'odeur des foins au lieu de celle du charbon de terre, entendre les oiseaux chanter au lieu des crieurs de journaux et des marchands de petits pains.
— Mon pauvre Daddy, vous êtes un poète encore plus qu'un philosophe. Moi, je ne tiens pas à entendre chanter les oiseaux ; ils ne me disent rien du tout.
— El que vous dit le cri du vendeur de journaux et du marchand de petits pains ?
— Un tas de choses, Daddy, des choses dont vous m'avez vous-même appris l'importance. Ils apportent la nourriture du corps et celle de l'esprit, ils répondent à deux terribles questions : «Que mangerai-je et quepenserai-je aujourd'hui?»
Klaus la regardait avec admiration, heureux d'être battu per elle avec des arguments qu'elle tenait de lui.
— N'importe I une après-midi passée dans les champs vous rendrait des couleurs et vous débrouillerait la cervelle pour l'examen.
Fidès haussa les épaules, et ce fut son consentement.
Le samedi suivant, le ciel, qui n'avait pourtant aucune raison particulière de favoriser Klaus, se mit en frais pour l'excursion champêtre du vieil Allemand et de sa fille adoptive. Fidès avait une robe de toile rose, un chapeau de paille marron, de petits souliers gris, des gants de Suède, et tenait à la main une ombrelle blanche. Lorsqu'elle sortit de sa chambre, Klaus demeura comme en extase, et ce muet hommage ne fut pas perdu pour Fidès. Après tout, quand on a dix-neuf ans, il est toujours délicieux d'apprendre qu'on est belle, même si on le sait depuis longtemps et quel que soit le messager de celte vieille nouvelle.
— Est-ce que je suis gentille comme ça ? demanda-t-elle légèrement.
Sans attendre la réponse, elle continua :
— C'est vous , Daddy , qui vous êtes fait beau!
Klaus avait une cravate bleue, des gants, et une longue redingote verte de coupe ancienne, a revers de velours. En y regardant de près, on eût peut-être retrouvé la trace d'antiques brandebourgs qui avaient dû faire florès trentecinq ans plus tôt dans les brasseries de Bonn et de Heidelberg. Un puissant parapluie, d'origine germanique, complétait sa toilette. 11 sourit, écarta les bras du corps et tourna len-
go BABEL
tement sur lui-même pour que Fidès pût le mieux voir.
— Nous sommes superbes, dit la jeune fille, mais je crains que nous ne fassions peur aux oiseaux et qu'ils ne refusent de chanter pour nous.
Elle riait, elle était presque gaie. Oh ! comme cela commençait bien I . . .
A trois heures, ils descendaient à la petite station de Sidcup. C'était un des coins les plus caractéristiques et les plus heureux du Kent, un de ceux où riait la « joyeuse Angleterre » de jadis. Les horribles maîtres maçons, qui jettent à la fois sur le sol trente cages de briques toutes pareilles et collées les unes aux autres, n'avaient pas encore passé par là. La nature et l'homme y suivaient leur libre fantaisie.
Des chênes de deux cents ans dominent les prairies qu'on ne fauche jamais et où les vaches errent dans l'herbe jusqu'au poitrail. Les haies luxuriantes lancent leurs branches folles clans tous les sens. Les maisons du village se sont plantées comme elles ont voulu, dans toutes les attitudes et à toutes les orientations. Devant, c'est une plate-bande de fleurs ; derrière, c'est un carré de choux; tout autour, des nuées d'enfants aux jambes roses, aux yeux bleus, à la crinière d'étoupe frisée, jouant pêle-mêle avec
les chiens, les oies et les poules. L'auberge, trapue et carrée, est égayée par les vives couleurs de son enseigne, large écusson de fer qui se balance à une potence devant la porte et où brillent les armes d'une famille noble. L'eau claire ruisselle dans de grandes auges. Sur Taire bien battue de terre jaune, un petit poney, attelé a un trop minuscule, secoue sa grelottière, tandis que deux mecklembourgeois, dont le garrot lui frôle l'encolure, et qui traînent un lourd camion de brasseur, semblent lui conseiller la patience. Par les fenêtres ouvertes, on aperçoit des hommes assis devant des tables de chêne rougeâtre, polies par le temps, qui hument leur bière dans des pots d'étain. Une servante rêvasse sur la porte.
Tout ce tableau était paisible, rassurant, cordial, doucement vulgaire. On y entrevoyait l'existence d'autrefois, du temps où la vie du grand nombre consistait à travailler, à rire, à manger et à dormir, où les hommes étaient faciles à gouverner comme à contenter, où, respectueux et indolents, ils laissaient quelques-uns penser pour tous.
Klaus et Fidès firent un grand tour dans les bois. Quand elle fut lasse, elle prit le bras de Daddy. Elle avait agi d'instinct, mais il y vit un bon augure pour ce qu'il avait décidé
t)2 BABEL
de dire ce jour-là. Ils arrivèrent à une sorte de clairière parfaitement solitaire, où des millions de pâquerettes blanchissaient le gazon. « Voici l'endroit! » se dit Klaus, et presque aussitôt, Fidès, fatiguée, s'écria :
— Si nous nous arrêtions ici ?
C'était encore un signe, cet accord tacite, cette coïncidence de leurs vouloirs.
Donc, ils s'arrêtèrent.
De la poche de la vaste redingote allemande, comme d'une arche de Noé, sortirent les éléments d'un thé agreste. Klaus déballa avec beaucoup de soin la lampe à alcool, la théière, les gâteaux et les tranches de pain brun toutes beurrées. Un mouchoir blanc fut étalé en guise de nappe.
— Mettez le couvert et je ferai la petite cuisine... Ou plutôt non, je ferai tout... Aujourd'hui, c'est moi qui vous sers.
Elle s'était couchée tout de son long, en garçon, sans aucune préoccupation d'attitude ; elle le suivait d'un œil moitié amusé, moitié distrait.
— Eh bien, — demanda Wilhelm, lorsqu'ils eurent l'un et l'autre leur tasse à la main, aspirant la vapeur odorante, tandis qu'une goutte de soleil, tombée au fond, faisait trembler le thé comme de l'or liquide; — eh bien, qu'est-ce que vous en dites?
— Je dis, répondit lentement la jeune fille, que le thé est bon. Mais Fidès et son Daddy seraient plus commodément pour le boire s'ils étaient assis devant une table, au n° 1/4 bis, dans Greek Street.
— Vous n'aimez donc pas la nature, Fidès?
— Pourquoi l'aimerais -je ? Est-ce qu'elle m'aime, elle? Elle m'a jetée dans le monde sans me consulter et elle travaille déjà à me détruire. Elle me guette à la moindre faute, au moindre oubli de ses stupides lois. Elle met la mort dans un courant d'air et, tenez I... peut-être dans quelqu'une de ces fleurs qui poussent autour de nous et qui ont l'air si innocent.
— Elle crée encore plus qu'elle ne tue, répliqua Klaus, et d'ailleurs elle tue sans le vouloir et sans le savoir. Elle est l'auteur de tous les poisons, mais elle a fait aussi ce thé que nous buvons.
Il avala une gorgée.
— Vraiment, je ne trouve pas la vie si mauvaise... en ce moment, du moins!
Elle ne répondit pas. Elle n'était pas d'humeur à discuter. Elle s'était allongée de nouveau sur l'herbe après son court repas et regardait machinalement le soleil descendre à l'horizon derrière les arbres du parc de Frognal. La journée finissait encore plus calme qu'elle n'avait commencé ;
un sentiment de glorieuse quiétude se dégageait de tout ce qui respirait et végétait autour d'elle. C'était sa première heure de paresse et la première heure, en toute chose, est toujours douce. Un long silence suivit.
— Fidès ! dit tout à coup Klaus d'une voix légèrement altérée.
— Daddy? fit-elle sans bouger.
— J'ai quelque chose k vous dire.
— Dites... Est-ce que c'est l'heure du train?... Je dormais presque.
— L'heure du train est encore bien loin...
Ce que- j'ai à vous dire est difficile à expliquer.
— Allez toujours. Je comprendrai. Au collège, je comprends toujours la première.
— Ça m'aiderait beaucoup si vous pouviez deviner.
— Oh! par exemple, je ne devine jamais!...
Pour cela je suis bêle comme une oie.
— J'avais fait un projet... ou plutôt un rêve.
— Encore quelque folie ?
— Oui, une folie bien pire que les autres...
Ce matin, cela me semblait si raisonnable, et maintenant je n'ose plus, j'ai peur de vous ; j'ai affreusement peur... Cependant, c'est pour votre bien, surtout pour votre bien.
Fidès était toujours immobile, étendue sur le dos.
. — Savez-vous, Daddy, que vous commencez à m'inquiéter?
Le pauvre Klaus s'était décidé à aborder son idée par un autre chemin.
— Voilà des années que vous vivez avec moi, Fidès. lites-vous heureuse?
Elle se souleva un peu sur le coude.
— Mais... oui... pour le moment.
— Précisément. Vous sentez comme moi que ça ne peut pas toujours durer. Quand vous étiez petite, c'était bien ; personne n'y aurait trouvé à redire, mais vous allez avoir vingt ans, et on peut trouver bizarre que vous viviez sous le toit d'un homme dont vous ne portez pas le nom.
Fidès l'interrompit.
— Vous voudriez m'adopter ?
Elle était maintenant assise et le regardait en face. Klaus, machinalement, tordait la tige de deux ou trois pâquerettes qu'il avait arrachées du sol.
— Vous adopter?... J'y avais songé, mais je ne peux pas... La loi ne me le permet pas. Alors, que faire?... Il n'y a qu'un moyen de vous adopter, de vous donner mon nom...
— Et c'est?...
— C'est... — la voix de Wilhelm baissa et trembla sur ces mots — c'est... que vous soyez ma femme.
gG DABEL
Déjà Fidès était toute droite, l'œil dilaté, les lèvres serrées, les joues pourpres, avec une expression presque sauvage.
— Oh ! fit-elle.
Elle s'arrêta. La parole lui manquait.
Le cœur de Klaus défaillait; il se sentit perdu. Pourtant il fit un suprême effort et, dune voix plaintive, suppliante, désespérée :
— Oui, je comprends... au premier abord, celav vous étonne. Je suis vieux, je suis pauvre, je n'ai rien pour plaire. Mais... réfléchissez. Songez à toutes les misères qu'une femme essuie dans la vie quand elle n'a personne pour la protéger. Nous menions ensemble une bonne petite existence; vous-même, vous en conveniez tout à l'heure. Eh bien, je vous offre le moyen de la continuer. Il n'y aura rien de changé... ou presque rien. A mon âge, on n'a pas de grandes prétentions ; on aime tout seul et on ne demande rien en retour... qu'un peu de tendresse et d'amitié. Voyez-vous, je me suis si peu servi de mon cœur qu'il est encore comme neuf: je l'ai bien senti toute la journée... Pourtant, j'ai des rides et des cheveux gris, et je le sais... Je serais à la fois voire mari et votre papa... ou même, si vous le voulez., rien que votre papa. Oui, je puis faire ce sacrifice-là plutôt que de vous perdre... Et puis... vous n'attendrez pas
bien longtemps votre liberté. J'ai un peu d'argent de côté. Cet argent-là sera pour vous... de toute façon. Mais, si vous étiez ma femme, vous paieriez de moins gros droits de succession... Oh! Fidès, ma petite Fidès, par pitié!
Klaus avait levé les yeux vers elle ; il joignit les mains dans une attitude d'humble dévotion.
Fidès se recula vivement. Elle avait repris tout son sang- froid.
— Assez, monsieur Klaus! dit-elle d'un ton glacé. Ne me forcez pas à vous dire des choses pénibles. Pas un mot de plus sur ce sujet, sinon je vous quitte à l'instant et vous ne me reverrez jamais de votre vie.
Il baissa la tête et se tut.
Le soleil avait disparu. Une brume chaude noyait l'horizon, et, dans le bleu assombri de l'éther, au-dessus de la grande clarté pâle du couchant, s'allumait la première étoile. Des profondeurs du bois montait un gazouillis confus, la chanson des nids qui allaient s'endormir, mais Klaus ne les entendait plus.
— Retournons à la station, dit impérieusement Fidès.
Le vieillard — il semblait plus vieux de dix ans — ramassa tous les ustensiles du thé, et il lui parut qu'il ramassait en même temps les morceaux de son bonheur brisé. Un à un, soi-
gneusement, il remit chaque objet dans du papier et remplit ses poches.
Ils marchèrent silencieusement l'un près de l'autre. Au moment où ils allaient sortir du bois, Klaus toucha légèrement le bras de la jeune fille.
— J'ai été absurde, j'ai été fou; maintenant, je le comprends. Un vieux bonhomme comme moi donnant le bras à une belle fille comme Fidès !... Vraiment, c'était trop bête.
Il essaya de rire, comme on rit d'une idée comique.
— Je ne sais où j'avais la tête... Vous avez bien fait de me gronder, de vous moquer de moi. C'est fini : nous n'en parlerons plus jamais, jamais I mais il faut me pardonner.
— Je vous pardonne.
— Nous serons... comme avant. Voilà tout!
Elle ne répondit pas, et ils n'échangèrent plus
une parole jusqu'à la maison. Elle lui dit bonsoir sans lui tendre le front ainsi qu'elle avait fait chaque soir depuis sept ans. Puis elle entra dans sa chambre et un léger claquement apprit à Klaus qu'elle avait poussé le verrou. Ce verrou tiré déchira le cœur du pauvre homme.
Un soir, — c'était environ un mois après la promenade à Sidcup, — Wilhelm Klaus attendit inutilement Fidès pour le thé. Les cours cessaient au collège et la bibliothèque fermait à cinq heures. D'ordinaire elle arrivait à cinq heures un quart et Klaus, dont l'oreille reconnaissait son pas alerte et énergique, repoussait ses livres et ses papiers pour ménager, sur la grande table, un coin libre où la nappe du thé trouvât sa place. Ce soir-là, elle ne parut pas. Mais elle avait habitué Klaus à ses libres allures. Peut-être une camarade l'avait-elle invitée; ou bien s'étaitelle oubliée, dans Booksellers' Row, à la recherche d'un bouquin introuvable.
ÎOO liABEL
Cependant, à mesure que la soirée s'avança, l'inquiétude le prit. A dix heures, il courut à la prochaine «station» de police. On l'envoya à Scotland Yard, d'où il revint en hâte chez lui, pensant qu'elle était rentrée en son absence... a Elle est là, se disait-il ; elle va se moquer de moi, se fâcher peut-être... » Et il était décidé à lui cacher la belle peur qu'il avait eue. Mais l'appartement était toujours vide. Il en ressortit précipitamment... Où aller? Encore à la police.
A minuit, on le mit dehors ; un inspecteur lui promit qu'on s'occuperait de l'affaire « le lendemain ». Le lendemain I Vraiment, il serait bien temps ! Où pouvait-elle être? Dans les bras d'un homme qu'elle aimait? ou au fond de la Tamise? Elle avait l'air si sombre, si préoccupé depuis un mois! En tout cas, c'était sa faute à lui, stupide vieillard qui, par sa sotte idée de mariage, l'avait épouvantée et avait brusqué le dénouement. Il se tordait les mains d'angoisse et de remords. Il passa la nuit dans l'allée qui donnait sur Greek Street, près de la porte entr'ouverte : il ne fallait pas, si elle revenait, qu'elle trouvât celle porte close ni que personne la vît rentrer à cette heure étrange. Vers le matin, quand il entendit descendre Nahima, il remonta chez lui sans bruit. 11 allait retourner à la police, quand le premier courrier du matin lui apporta
BABEL IOI
une lettre. Sur l'adresse il reconnut son écriture. Il déchira l'enveloppe en tremblant et lut :
« Cher monsieur Klaus,
» J'ai trouvé, par l'intermédiaire d'un de mes professeurs, une situation d'institutrice dans une famille riche, et cette situation me permettra de continuer mes études. J'ai cru de mon devoir d'accepter. Si je ne vous ai pas consulté, c'est que mon parti était pris et que je voulais éviter des discussions inutiles. Vous devez comprendre qu'après ce qui était arrivé, la vie commune entre nous ne pouvait manquer d'avoir quelque chose de pénible. J'ai saisi la première occasion que j'ai pu trouver de me suffire à moi-même et de mettre fin aux lourds sacrifices que vous vous étiez imposés, mais je vous reste profondément reconnaissante pour le passé.
» Très sincèrement à vous.
y> fidès. »
Il y avait un post-scriptum. Après avoir écrit cette lettre glaciale, la jeune fille avait sans doute éprouvé un léger mouvement de pitié. Elle avait ajouté, d'une écriture un peu moins posée et moins régulière :
« Si vous saviez comme je suis fâchée de vous faire ce chagrin, mon pauvre Daddy l mais il le
fallait. » Et plus bas : « Envoyez-moi mes affaires aux soins de W. J. Saint-Clair esq ro . El Obayd, Finchley, N. W. »
Klaus doutait encore après la lecture de cette lettre. Il prit des renseignements et s'assura que tout était bien comme l'avait annoncé Fidès. Il se rendit lui-même à Finchley, et se fit indiquer «El Obayd». C'était une belle résidence de style mauresque entourée d'un jardin planté de grands arbres. Il erra longtemps près des grilles.
Il regagnait la gare, une élégante charrette américaine qui passait à fond de train faillit l'écraser. Il eut à peine le temps de reconnaître Fidès assise à côté d'une jeune fille qui conduisait, tandis qu'un groom, les bras croisés, leur tournait le dos. Les deux femmes riaient.
— Tout est fini, murmura Klaus.
Quelques semaines après, Julien recevait à son tour une lettre de Fidès, beaucoup plus longue :
« Mon cher camarade (ce mot en français),
» Je ne suis pas sûre que vous ayez grande envie d'avoir de mes nouvelles, mais cela m'amuse de raconter à quelqu'un ma vie actuelle et je n'ai que vous à qui je puisse parler librement. Cela ne signifie pas que je dirai tout. En renonçant au droit de mentir que toutes les femmes, depuis Eve, ont revendiqué et exercé
comme la ressource des faibles et des opprimés, je n'ai pas entendu me priver du droit d'omission qui est plus respeclable et qui peut rendre les mêmes services à une personne intelligente.
» Si vous me demandez pourquoi j'ai quitté M. Klaus, je vous répondrai que cela me plaisait. J'espère que vous apprécierez toute la force de cette raison.
x> El Obayd est une très jolie maison arabe, entièrement meublée de curiosités orientales, qui n'empêchent pas le confort européen. Il ne s'agit pas de vieilleries sans valeur comme celles que nous admirions tant quand nous étions petits, mais de véritables raretés collectionnées sans doute par M. Saint-Clair qui a, paraît-il, habité l'Afrique. Qu'y faisait-il? Il aimerait assez me laisser croire qu'il avait là-bas quelque mission militaire ou diplomatique. Je croirais plutôt qu'il se livrait à la traite des nègres. Ce nom de Saint- Clair a une couleur française très élégante, mais c'est peut-être tout bonnement le nom écossais de Sinclair, orthographié d'une manière prétentieuse. Cette idée m'est venue en entendant M. Saint-Clair me demander, pendant le thé, a wee bit of cake 1 . Il est petit, court, avec un teint de brique, des yeux injectés de sang et des che-
i . Les Anglais disent a Utile bit, les Écossais disent a wee bit.
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veux blancs en brosse. Vous voudriez savoir qui est M. Saint-Clair et quel rôle il joue dans la société ? Moi aussi, je voudrais le savoir. J'ai amené la conversation sur ce sujet avec miss Amy. Elle m'a répondu : « Mais papa ne fait » rien. Papa a été dans la Cité. A présent, il » n'a plus rien à faire au monde que d'admi- » nislrer ses biens, de surveiller ses fermes et » ses maisons, de présider cinq ou six sociétés » de bienfaisance, de siéger comme juge de paix » et de faire les volontés de sa fille chérie. »
» M. Saint-Clair dit la prière, chaque soir, dans le hall, devant tous les habitants de la maison, y compris les domestiques, comme un chef de famille du temps de Cromwell. Les mots dont il se sert le plus souvent sont Dieu, mon devoir, ks bons et les mauvais, les récompenses de la conscience et le bien-être des classes souffrantes. Avec tout cela, je ne suis pas sûre de croire à sa vertu. Il se peut que j'aie tort et que ce soit le plus brave homme de la terre, mais ceux qui parlent ce jargon me sont toujours suspects.
M. Saint-Clair paraît désireux de me plaire et me regarde souvent, tantôt par-dessus, tantôt par-dessous ses lunettes, quand il croit que je ne le vois pas. Si je tourne la tête, il se replonge dans le Church Times.
» Mon élève a un an de moins que moi ; c'est
un baby de dix-neuf ans qui dit et fait tout ce qui lui passe par la tête. Quand j'essaie de la faire travailler, elle commence à m'embrasser. Je lui donne à entendre que son père ne m'a pas engagée pour cela, elle rit et continue. Elle frappe à ma porte, entre chez moi, prétendant qu'elle a oublié de me dire quelque chose et, quand je lui demande ce que c'est, elle me répond en français avec un accent déplorable :
ce C'est que je vous aime à la folie! » Elle est venue, il y a un instant, et m'a dit : « Je parie » que vous écrivez à votre amoureux? Oh I que » cela m'amuserait de lire votre lettre ! » J'étais justement en train d'esquisser le portrait de M. Saint-Clair. Je lui ai affirmé que cela ne l'amuserait pas du tout. J'ai ajouté : « D'ail- » leurs, je n'écris pas à mon amoureux : je n'ai » pas d'amoureux. — Allons donc ! — Je vous » assure. — Alors, vous écrivez à une femme.
» Ohl je suis si jalouse I — Non, j'écris à un » homme. — Jeune? — Très jeune. — Ali!
» vous voyez bien ! — Quoi ? — Que c'est un » amoureux. — Non, c'est un ami. Il est cony> venu que nous ne devons jamais nous parx> 1er d'amour. »
» Si vous aviez vu sa stupéfaction!... Elle n'est occupée que de ces sortes de choses. Elle m'a conté toutes ses intrigues et celles de ses
amies : des histoires de danse, de garden-parlics , de jeunes gens délicieux rencontrés sur le continent, de correspondances par les annonces du Telegraph, de rendez- vous au buffet d'un magasin de nouveautés, d'un baiser vendu cinq livres pour les pauvres à la suite d'une enchère et d'un autre qu'elle avait donné pour rien à un concurrent malheureux, — et un tas de niaiseries semblables. Quand elle a fini, elle s'assoit à mes pieds, met ses coudes sur mes genoux et me regarde d'un air contrit.
» — Je suis abominable, je suis horrible, n'est-ce pas ? me dit-elle. Je suis sûre que vous allez me détester. — Pas du toutl — Enfin, qu'est-ce que vous pensez de moi ? — Que vous êtes une petite flirt, mais que vous ferez une excellente mère de famille. — Oh 1 je vous préviens que j'abhorre les enfants 1 — Vous les adorerez.
y>] Voilà à quoi se passent nos leçons. Trouvezvous que je gagne l'argent de M. Saint-Clair? Dès que j'ouvre un livre, elle a mal a la tête. Cependant, elle s'est passionnée pour l'émancipation des femmes, aussitôt que je lui en ai parlé. Quand elle sera riche, — elle est fille unique, — elle veut donner de l'argent, beaucoup d'argent pour la propagande. Nous irons dans les meetings, nous fonderons un journal.
J'écrirai des articles, et elle recevra les visiteurs. A cinq heures, elle donnera le thé aux «femmes avancées», qu'elle croit plus amusantes que les autres. Seulement elle a entendu ^dire que les femmes avancées portent les cheveux' courts.
Cela l'inquiète : elle ne veut pas couper les siens, qui sont très beaux. « Croyez-vous, me demande -t-elle, qu'on puisse «^émanciper » avec des cheveux longs ? » Enfin elle me dit tant de folies que je suis obligée de rire malgré moi.
» Sa grande amie, c'est Mrs. Walden, dont le jardin touche celui d'El Obayd. L' «honorable » Mrs. Walden, ainsi appelée parce qu'elle est la sœur d'un vicomte, possède un neveu qui aurait beaucoup plu ici comme mari et comme gendre, mais qui fait la sourde oreille et préfère mener la vie d'artiste. C'est une petite vieille très parée, très maquillée, très parfumée, excessivement distinguée et parfaitement folle. Quel est son âge? On ne sait pas au juste. Amy prétend qu'elle a dansé au Pavilion avec George IV, mais je ne crois pas qu'elle remonte jusque-là. Du reste, elle déteste la vue, la compagnie, la conversation des vieilles gens ; elle ne se plaît qu'avec les jeunes filles, dont elle reçoit les confidences. Mrs. Walden est le dictionnaire et la gazette des amoureux ; elle donne des consul, tations sur les cas de conscience, les engage-
ment s à accepter ou à rompre. Outre le Court Circular, qu'elle apprend par cœur, et les potins du World sur les Altesses Royales et Sérénissimes, elle ne lit que des romans, mais elle n'est pas contente des auteurs du jour. Elle nous disait hier : « De mon temps, dans un roman » bien fait, il y avait toujours un enlèvement, » un homme qui grimpait, la nuit, à un bal- » con, avec une échelle de soie. Je ne vois plus » cela dans leurs stupides machines d'à présent ». Amy lui a répondu tranquillement : « C'est pcut- » être que les femmes de maintenant trouvent n> plus simple de faire entrer leurs amants par » la grande porte, entre l'heure du lunch et » celle du thé ». Mrs. Walden s'est écriée :
ce Ma petite, il faut que je vous embrasse pour » ce mot-là ! »
» Elle a dû aimer bien souvent dans sa jeunesse. Mais qui? Probablement des héros pareils à ceux qui reviennent sans cesse dans ses récits : « Un gentleman accompli... le plus bel homme » qu'on pût voir... des manières parfaites... et » des sentiments... d'une délicatesse!...» Et la conclusion immanquable : « Quel dommage qu'il » se grisât tous les soirs avec son jockey ! » Voilà ce qu'elle a adoré. Mais les hommes d'aujourd'hui valent-ils mieux? valent-ils autant?
» Un ouistiti, un ara et deux chiens bichons
complètent la famille <T El Obayd. J'allais oublier Mrs. Saint-Clair. Pauvre Mrs. Saint-Clair ! C'est assez l'usage d'oublier son existence. Elle tient si peu de place dans la maison ! Elle fait si peu de bruit entre sa fille et son mari ! Elle parle à peine, et je ne suis pas sûre qu'elle ose penser. Elle a l'esprit aussi décoloré que la figure. Sa seule conversation est relative au temps qu'il fait, et, même sur ce sujet, elle ne se risque guère avant que son seigneur et maître ait exprimé une opinion décisive. Elle étouffe quand il a chaud et elle grelotte quand il a froid. Vous rappelez-vous que nous avons lu dans Froude l'histoire de cette comtesse d'Argyll que le grand chef irlandais O'Neil avait enlevée et conduisait partout enchaînée ? On la détachait aux heures des repas et à l'heure du coucher, où elle avait l'honneur de partager le lit du héros. Et Froude n'oublie pas de dire qu'elle adorait son ravisseur. Je crois que Mrs. Saint-Clair est de cette pâte-là. Il paraît que la terreur n'empêche pas l'amour. C'est abject, n'est-ce pas? De telles choses me feraient mépriser mon sexe encore plus que je ne fais, si c'était possible.
» Les domestiques parlent insolemment à leur maîtresse, surtout une petite femme de chambre, une vraie peste, qui se croit une puissance dans la maison. Pourquoi? J'ai peur de deviner. Mais
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voilà que je vais me remettre à calomnier ce pauvre M. Saint-Clair.
» Ce qui me plaît ici, c'est la maison ellemême plutôt que ceux qui l'habitent. Il y a un grand hall au centre, éclairé d'en haut par un vitrage... Les deux étages supérieurs le dominent par des galeries qui mettent en communication toutes les chambres d'El Obayd. Ce hall contient un véritable amas de richesses. On dirait que, pour l'orner, M. Saint-Clair a dévalisé un palais des Mille et une Nuits, et cela paraît drôle de voir de vulgaires bourgeois faisant les honneurs de cette féerie. Passe encore pour Amy. A dixneuf ans, quand on a le nez à peu près au milieu du visage et les yeux de chaque côté du nez, on se tire de tout sans être trop ridicule. Pour moi, je ne sais quelle figure j'y fais, mais, décidément, j'aime assez le luxe. On s'habitue très vite à vivre dans une atmosphère toujours égale, à. sortir en voiture, à manger des choses délicates, avec un valet de pied poudré derrière soi, à ne jamais sentir le froid qui pique le bout des doigts quand on écrit, et les tiraillements d'un estomac mal nourri. Je donne des ordres comme si je n'avais jamais fait autre chose. Je ne saurais dire par quel bout cette vie nouvelle me prend et me corrompt, si je suis en train de devenir une snob ou une sybarite. Où est le temps où je
portais la même robe six mois de suite et où je brisais la glace dans ma cruche pour me laver la figure ?
» Adieu. Ecrivez-moi ce que vous faites et contez -moi vos nouvelles amours, si elles en valent la peine. Vous savez que je suis un bon garçon, auquel on peut confier bien des choses.
» Tendresses à Pauline.
» A vous.