FIDES
Deux mois après, elle écrivait une nouvelle lettre :
ce Vous ne m'avez pas répondu. Il est probable que vous ne vous souciez guère de moi et que votre existence de Londres ne vous en laisse pas le temps ni l'envie. Qui s'inquiète de moi? Qui songe à moi dans ce vaste monde ? Qui se préoccupe de savoir si je suis heureuse ou malheureuse, ou même si je vis? Personne, sauf, peutêtre, le pauvre vieux Klaus, que j'ai abandonné. Si je vous écris aujourd'hui, ce n'est pas que j'espère vous intéresser, c'est parce que j'éprouve le besoin de me plaindre, de crier, parce que j'ai le cœur gonflé d'ennui et de dégoût à éclater. Qu'est-il arrivé ? Rien du tout. Il pleut depuis le matin ; je suis seule, dans ma chambre.
J'ai essayé de travailler, mais la géométrie à trois dimensions et le calcul différentiel ne m'inspirent aujourd'hui que de l'horreur. Tout à l'heure, je me suis couchée sur le tapis en me tordant les bras. Malheureusement, je ne puis pas pleurer comme les autres filles : je n'ai jamais su. On dit que ça fait tant de bien !
» Moi qui me croyais forte, je me trouve effroyablement faible. Je m'imaginais savoir ce que je veux, et voici que je n'en sais plus rien.
» Amusez-vous. C'est probablement le secret de la vie, si bête que ce soit. C'est là peut-être ce que nous conseillait le philosophe quand il disait : Naturam sequere (ne vous étonnez pas de m'entendre parler latin, puisque je prépare mon baccalauréat es arts). Quelquefois je me dis que les sages sont les fous et que, puisque je n'ai point de préjugés, rien ne m'empêche d'imiter les mauvais garçons de votre espèce. Il me prend envie d'aller me promener dans Régent Street et de suivre le premier homme qui me parlera. Au moins, je saurais, et c'est si irritant de penser qu'il y a des choses que je ne sais pas I Après , je ne vaudrais ni plus ni moins qu'avant, mais la société que vous avez bâtie, vous autres hommes, est ainsi arrangée que, de ce seul fait, je serais au fond d'un abîme. Une femme à la mer, et quelle mer! une mer de
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boue !... Us passent la moitié de leur vie à nous tenter et l'autre moitié à nous lapider, quand nous avons succombé à la tentation... Rien qu'à cette pensée, toutes mes colères me reviennent...
» Quand je dis que mon misérable état d'aujourd'hui n'a pas de cause déterminée, ce n'est pas tout à fait vrai. J'ai eu une longue conversation avec miss Jardine, la vieille house-keeper. Elle m'a pris en gré parce qu'elle a vu que je tenais le maître à distance. Hier au soir, elle m'a ouvert son cœur qui déborde de rancune et d'indignation, vous allez savoir pourquoi.
» Je ne m'étais pas trompée sur le compte de M. Saint-Clair : c'est un parvenu. Il a commencé par manier la truelle et porter des sacs de plâtre. Il n'y aurait pas de lionle à cela s'il se souvenait un peu de ses anciens compagnons de misère.
Il s'en souvient, mais c'est pour leur faire du mal : il profite de son expérience pour mieux exploiter ceux qui souffrent aujourd'hui ce qu'il a souffert autrefois; il est peuple, et il écrase le peuple. Je les connais maintenant, ses œuvres de bienfaisance. L'une est le Vindicator, une drôle d'affaire, évangélique, socialiste et industrielle, qui reçoit les épargnes des pauvres et leur garantit pour leur vieillesse une rente viagère, avec la possession d'une maison à eux, sans parler de lots en nature qu'on tire de temps à autre
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Le diable ne pourrait apurer les comptes de cette institution. Peut-être la justice s'en mêlera-t-elle un jour, mais, probablement, M. Saint-Clair pense que ce ne sera pas de son vivant, ce Après moi le déluge ! ... » Il possède des centaines de maisons dans l'East End, qu'il est censé mettre à la disposition des dockers et de leurs familles à un prix nominal. Mais ce prix est encore trop élevé pour ces abominables masures malsaines que le bureau sanitaire veut faire abattre comme les repaires du typhus. (( Mademoiselle, me disait » la vieille Jardine, ce sont des trous à cochons » et encore je ne sais pas si les cochons de chez » nous (clic est née dans le West Riding du » Yorkshire) consentiraient à y vivre I »
» Sa meilleure industrie, c'est encore le sweating. Vous savez ce que c'est. Vous devez vous souvenir que, quand nous étions petits, nous faisions plusieurs verres de limonade avec une seule tranche de citron. Mais comme il fallait le presser I Quels efforts désespérés de nos petits doigts réunis et crispés pour faire suer une goutte de plus à la pauvre pulpe desséchée I... Eh bien, mon cher, voilà justement le sweating. C'est la machine à faire juter trois ou quatre fois un citron déjà pressé. Le swell qui entre chez son tailleur du West End et se commande une jaquette pareille à celle du duc d'York, la chère
petite folle qui veut, oc coûte que coûte », avoir sa robe après-demain matin afin de paraître au Lever, fournissent le citron originel. La commande passe de main en main ; elle parvient a des greniers sans air où des créatures humaines entassées, — d'ordinaire des Allemands affamés, débarqués de la veille et qui ne connaissent encore ni la langue, ni la vie, ni la loi, — travaillent jour et nuit pour un morceau de pain. C'est par eux que sont fabriquées effectivement et la jaquette du sivell et la robe de la chère petite folle, sur laquelle on ne voit point les larmes de fatigue et de désespoir qui l'ont arrosée. Grâce au bienheureux principe de la division du travail, qui emploie vingt personnes à faire une épingle, ces malheureux et ces malheureuses n'exécutent qu'une petite partie du vêtement demandé, et toujours la même : c'est afin qu'ils ne puissent jamais s'insurger contre cet arrangement, se mettre en rapport direct avec le consommateur et produire l'objet désiré. Ils ne reçoivent pas le vingtième de la somme payée par le client ; le tailleur et la couturière fashionables n'en touchent pas la moitié. A qui va le reste? Aux mystérieux intermédiaires qui trouvent moyen de se glisser entre le marchand et l'ouvrier pour l'exploitation et la ruine de tous deux. » M. Saint-Clair est un de ces intermé-
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diaires, ou, du moins, il les commandite et prélève une part sur leurs bénéfices.
» Pour achever, il a des intérêts dans la marine marchande. Il possède des bateaux-cercueils, c'est-à-dire des bateaux qui sont destinés à faire naufrage et dont l'assurance met de grosses sommes dans sa poche. Il a des procédés a lui qui rendent illusoires la marque Plimsoll 1 et l'inspection du Board of Trade. Quand il arrive malheur à ses navires, le public le plaint et impute respectueusement la catastrophe au Dieu qui tient les tempêtes dans sa main.
» Mais ce qui navre miss Jardine, ce ne sont ni les mirages financiers du Vindicalor, ni les repaires pestilentiels de l'East End, ni les roueries du sweating, ni les bateaux-cercueils, non, c'est ce qu'un philosophe appellerait l'évolution religieuse de M. Saint-Clairet ce qu'elle appelle, en gémissant, son apostasie. D'abord membre d'une congrégation baptiste dont il était le diacre, il a usé tant qu'il a pu de l'influence de ses ce frères ». Arrivé à une étape plus avancée de sa carrière, il a lâché les Baptisles pour l'Eglise basse, l'Eglise basse pour l'Eglise haute. 11 favo-
i. La marque Plimsoll est nppost'c sur chaque navire par les agents du Lloyd, en vertu d'un acte du Parlement dû à l'initiative do M. Plimsoll. Cette marque indique la ligne de flottaison du bateau lorsqu'il a reçu son chargement maximum,
rise à présent les dais, les vitraux, les cierges, les confessionnaux et une foule d'autres choses qui appartiennent à la religion fashionable, mais qui sont des cas de damnation ou tout au moins de purgatoire, avec le maximum de la peine, aux yeux de miss Jardine. Il offrirait demain un sacrifice à Jupiter s'il croyait que cette cérémonie pût hâter l'accomplissement de son double rêve : être fait chevalier par la reine et découvrir une circonscription assez stupide ou assez vénale pour l'envoyer au Parlement...
Alors, sa métamorphose sera complète. Il sera impossible à qui que ce soit, sauf peut-être à miss Jardine, qui a été leur bonne à tout faire, de reconnaître Johnny Sinclair, l'ancien maître maçon d'Aberdeen, dans « sir Algernon Saint- Clair M. P. * ». Songez un peu ! M. Saint-Clair chevalier, M. Saint-Clair représentant du peuple I Pensez à ce que ces deux mots tiennent enfermé en eux : le vieil honneur et la liberté moderne. Peuvent-ils tomber plus bas que de se réunir sur une pareille tête ?
)> J'ai demandé à miss Jardine :
» — Mais toutes ces belles choses, si patiemment collectionnées et rapportées d'Orient par M. Saint-Clair?...