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— Moi! je n'ai jamais cru à rien.
— Julien !
— Excepté à vous, ma chère I ajouta Julien en réponse à l'exclamation indignée d'Amy.
— A la bonne heure !... Mais vous sortiez, je crois ?
— Du tout! Je ne bouge pas d'ici.
— C'est charmant ! Nous allons passer une bonne soirée. Est-ce qu'on vous attend à Londres, Fidès?
— Personne ne m'attend jamais nulle part.
L'accent de l'isolée émut la jeune femme. Elle
embrassa silencieusement son amie ; puis elle sonna. Un Indien, vêtu d'un riche costume, parut à la porte et s'inclina en tenant la main sur sa poitrine.
— Dites qu'on prépare la chambre de miss Ferreira, à côté de la mienne.
— Je connais cette figure jaune, s'écria Fidès lorsque l'Indien eut laissé retomber la portière. N'est-ce pas Nahima, notre ancien ami de Greek Street?
— C'est lui. Je l'ai donné à Amy et je l'ai habillé de neuf. Quoique un peu délabré par l'opium, il fait encore bonne figure dans sa robe de cachemire brodée, au milieu des meubles et des tentures d'Orient. Et puis, il mourait de faim ! j'ai eu pitié de lui. C'est la seule bonne
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action de ma vie, et je serai bien surpris si elle ne me porte pas malheur.
Le lendemain matin, il faisait très beau et Fidès alla, aussitôt levée, se promener dans le jardin. A peine y fut-elle que Julien la rejoignit et ils marchèrent ensemble. Julien fit craquer sous ses pieds deux ou trois feuilles sèches que le râteau des jardiniers avait oubliées.
— Voyez, dit-il en fronçant les sourcils, comme ces drôles-là gagnent leur argent I
Fidès le regarda.
— Si on vous avait dit, à Greek Street, que plus tard un de vos ennuis serait de ne pas trouver, à neuf heures du matin, les feuilles que le vent de la nuit a fait tomber déjà enlevées par vos jardiniers, l'auriez-vous cru?... Que ce soient des feuilles de rose ou des feuilles de sycomore, il paraît qu'il faut peu de chose pour troubler la jouissance des heureux.
— Heureux I répéta Julien avec amertume.
— Est-ce que vous vous permettriez de ne pas l'être?
Il baissa la tête et ils firent quelques pas en silence.
— Tenez, dit-elle, voilà un banc où je vous ai écrit un jour.
— Quelle lettre?
— Une lettre... que je n'ai pas mise à la poste. Je ne pensais guère que nous nous y assoirions ensemble pour causer tranquillement.
— Oui, répondit Julien d'un air morne, il arrive beaucoup de choses dans la vie au rebours de ce qu'on attend.
Il labourait le gravier avec le fer de sa canne.
— Avouez , reprit Fidès après une longue pause, que vous m'avez trouvée changée. Hier, vous paraissiez tout saisi.
— Sans doute I Vous êtes très changée... Il y a cinq ans, vous n'étiez que jolie, aujourd'hui vous êtes absolument belle.
Fidès rougit légèrement.
— Je croyais qu'entre vieux camarades on ne se faisait pas de compliments.
— Vous m'avez interrogé.
— Ne parlons pas de moi, c'est un sujet qui ne m'amuse plus. Parlons de vous. Vous me faites entendre que vous n'ctes pas heureux. Que vous manque-t-il? Vous avez une délicieuse femme qui vous aime..
— Amy est très gentille. Elle a été parfaite au moment de notre mariage. Mais c'est une enfant qui va de caprice en caprice. Même son amour pour moi était une folie.
— Ce n'est pas à vous de le dire... ni de le penser... Vous souhaitiez la fortune, vous l'avez.
— C'est-à-dire que je gère les millions de ma femme et que j'en jouis avec elle. Et si vous saviez que de soucis I
— Je devine : les origines [de cette fortune, gagnée aux dépens du peuple, blessent vos sentiments.
— Oh ! ce n'est pas cela !
— Cependant les bateaux-cercueils...
— Vous croyez toujours à ces histoires ? Allez, on a bien exagéré... C'est comme les prétentions des classes ouvrières. Si on écoutait ces gens-là, on irait toujours réduisant la journée de travail et augmentant les salaires jusqu'à ce qu'ils touchent des appointements de juge pour ne rien faire. Voyons, est-ce raisonnable?... Les mineurs d'Old Brook ont voulu me forcer la main, je les ai envoyés au diable. On leur a donné un directeur qui n'y va pas par quatre chemins et qui les a matés.
— Savez-vous que vous avez changé, vous aussi ?
— Oui, il y en a qui m'appellent le turncoat, le renégat... C'était fatal. Je n'y fais pas la moindre attention... Ce qui me déplaît dans cette fortune que je manie, c'est que je ne l'ai point faite; c'est qu'elle m'est tombée d'un bloc, par hasard, par la fantaisie d'une petite fille. Maintenant que j'y suis habitué, elle ne me donne
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plus aucun plaisir. Je ne la sens pas plus que je ne sens la tiédeur de mon lit ou la mollesse de mon vêtement. Pour l'aimer, il faudrait que je l'eusse conquise morceau par morceau, que chaque parcelle m'eût coûté un effort d'intelligence et de volonté, me rappelât une bataille livrée et une victoire gagnée. En me trouvant du premier coup en haut, j'ai perdu le divin plaisir de monter. Qui est-ce qui voudra aller à la Jungfrau quand on y sera déposé par un ascenseur ou un wagon?... Moi, j'étais un gourmand de la difficulté vaincue.
— Dites plutôt que vous aimez et que vous aimerez toujours ce que vous n'avez pas.
— Peut-être... En tout cas, pour me mesurer avec la vie, pour me battre en duel avec la société, il m'aurait fallu avoir auprès de moi une vraie femme , une femme intelligente , énergique, supérieure, une de ces femmes pour lesquelles on perd ou on conquiert le monde, une femme... comme vous, Fidèsl... Ah I si vous aviez voulu I . . .
— Me l'avez-vous demandé ?
A peine eut-elle laissé échapper cette phrase qu'elle eût voulu la retirer. Il s'était brusquement tourné vers elle et la regardait en face.
— Alors?... Si je vous l'avais demandé?...
Et, comme elle se taisait :
— Oh ! quelle brute j'ai été I cria-t-il violemment.
— Taisez-vous. Elle vient.
Les deux femmes s'embrassèrent.
— Je ne vous laisse pas encore partir, dit Amy. Rien n'est plus aisé que d'envoyer chercher ce qui vous est nécessaire. Julien m'aidera à vous convaincre. Donnez-nous une semaine.
J'ai tant de choses à vous conter I
— Soit ! je cède. Je m'accorde huit jours de bien-être et de paresse, huit jours « dans le trèfle », comme ils disent; après quoi, je reprendrai le collier de misère.
Quand les huit jours furent écoulés, Amy demanda à Fidès de rester un mois. Au bout du mois, il ne fut même pas question de départ. Fidès se trouva installée à El Obayd sans qu'aucun arrangement eût été pris à ce sujet. Elle semblait avoir perdu cette dévorante activité, cette dédaigneuse et intrépide volonté qui la caractérisait autrefois. Elle paraissait indifférente, distraite ou absorbée dans un rêve intérieur; heureuse, en somme, comme si elle s'abandonnait encore une fois au sensualisme de la vie riche.
— A quoi pensez-vous ? lui demandait quelquefois Amy.
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— Je ne pense plus, et je trouve cela très bon. Je me repose d'avoir trop pensé.
Julien la plaisantait sur ses distractions, au point qu'Amy croyait nécessaire d'intervenir.
— Il est insupportable avec vous, ma chère.
— Laissez-le. Il m'a toujours taquinée. Cela ne tire pas à conséquence.
Telle était l'apparence extérieure des choses, et la vie se passait très doucement à El Obayd. Mais ni Fidès ni Julien ne s'y trompaient. Dès le premier jour, il y avait eu un secret entre eux, et ce secret était dans chaque regard, dans chaque parole, même la plus insignifiante, qu'ils échangeaient. Chaque jour, l'obsession faisait des progrès chez Julien, et elle le savait. Il négligeait tout, amitiés, relations, devoirs de toute sorte ; il demeurait à la maison, dominé par un besoin aveugle de se rapprocher d'elle, d'entendre sa voix, le bruit de sa robe, de s'enivrer de ces premières sensations qui semblent innocentes et immatérielles, mais qui ne le sont point. Le banal serrement de main du matin et du soir était presque coupable. L'effort de Fidès pour dégager ses doigts et l'obstination avec laquelle il les retenait pendant une seconde disaient une lutte et équivalaient à un double aveu. Il pensait : ce Elle sait que je l'aime, et elle reste. »
Les femmes trouvent un charme à ces situa-
tions qu'elles croient pouvoir prolonger indéfiniment, dénouer à leur heure et à leur gré. Elles ne voient pas grandir chez l'homme le désir qui brisera tout. Fidès évitait avec le plus grand soin de se trouver seule avec Julien : dès lors, pourquoi craindre ? Bientôt il s'exaspéra de ce manège. Son dépit trouva des sarcasmes amers, presque blessants, qui firent venir les larmes aux yeux d'Amy. Elle parla avec irritation à son mari, qui haussa les épaules et sortit sans répondre. Lorsque les deux femmes furent seules :
— Je suis honteuse, ma chère, pour Julien!
dit Amy. Je ne l'ai jamais vu ainsi.
— C'est tout naturel. Je suis de trop ici. Cela l'ennuie de trouver toujours une étrangère entre sa femme et lui.
— Mais, quand vous n'étiez pas là, il était toujours à Londres. C'est l'esprit de contradiction qui le pousse... Croiriez-vous que, dans les premiers temps de notre mariage, il était jaloux de Bob ?
Sur ce souvenir, la colère d'Amy s'égaya d'un sourire, mais sans désarmer. Elle reprit :
— S'il a mis dans sa tête de nous séparer, il se trompe... Vous verrez que je suis entêtée quand il le faut.
Toutes les habiletés du monde ne pouvaient
relarder à jamais cette heure de solitude que Julien guettait depuis si longtemps. Une aprèsmidi de juillet, Amy était sortie en voiture pour faire quelques visites dans le voisinage, et Fidès, un peu fatiguée, ne l'avait pas accompagnée.
En ce cas, d'ordinaire, elle s'enfermait à clef dans sa chambre pour être à l'abri de toute surprise. Mais Julien était parti aussitôt après le lunch pour la Cité, en annonçant qu'il ne reviendrait pas avant le soir. Elle sommeillait sur un sofa lorsque la porte fut doucement ouverte et vivement refermée. Elle ouvrit les yeux et vit celui qu'elle craignait. En un instant elle fut debout.
— C'est vous ! . . . Est-ce que vous devenez fou ? Est-ce ainsi qu'on entre chez une femme?... Que penseraient les domestiques s'ils vous voyaient? Faites-moi la grâce de sortir sur-le-champ.
Celait le geste et l'accent de l'ancienne Fidès.
— Ne cherchez pas à m'intimider. Ces mots-là n'ont pas de prise sur moi. Je ne suis pas un gentleman, moi, et, quand je veux une chose, j'y vais par les chemins les plus courts. 11 y a des semaines que vous m'évitez, et ce jeu me fait souffrir. J'ai besoin de vous parler.
— Je vous évite, parce que je sais ce que vous voulez me dire.
— Et vous ne voulez pas l'entendre?
— Non.
— Pourquoi? Parce que mes paroles vous déplairaient ?
— Parce que je ne veux pas y répondre.
— Et si vous vous étiez trompée ? Si la question que je suis venu vous faire était relative au passé? Y répondriez-vous ?
— Peut-être... A une condition. '
— Dites.
— Quelle que soit ma réponse, dès que vous l'aurez entendue, vous quitterez cette chambre et me laisserez en paix.
— Je vous le promets, mais, à voire tour, promettez-moi d'être franche.
— Je le serai. Seulement, prenez-y garde, plus je serai franche, moins je serai faible. Ce sont les hypocrisies, les comédies qui m'énervent; dès que je rentre dans la vérité, je retrouve la force de vouloir. Maintenant, demandez ce qu'il vous plaira.
— Eh bien, lorsque nous habitions tous deux Babel, moi chez ma mère, vous chez le vieux Klaus, lorsque je vous expliquais mes idées, lorsque je vous laissais deviner mon ambition...
Il s'arrêta, puis continua d'une voix basse, haletante :
— Je veux savoir si vous m'aimiez dans ce temps-là.
— Si je vous réponds, encore une fois, partirez-vous ?
— Je vous le jure.
Une minute de silence suivit. Fidès avait les yeux baissés ; ses doigts pétrissaient convulsivement le dossier de la chaise sur laquelle elle s'appuyait. Il la regardait ardemment, la brûlait de son souffle, épiait le tremblement de ses mains et se repaissait de son émotion.
— Je vous aimais, dit-elle enfin... Je vous ai % aimé quand j'étais toute petite. Je ne puis dire quand cela a commencé. Et pourquoi vous aimais-je, pourquoi ? Vous ne m'aimiez pas, vous. Vous ne me montriez que vos défauts...
vos vices, même. Vous me racontiez vos folies. Vous me laissiez voir tout votre mépris pour les femmes. Un jour, vous m'avez fait comprendre que vous me trouviez gentille, et que si je voulais... Mais je n'ai pas voulu. Alors vous ne m'avez plus regardée. Du moment qu'il ne me plaisait pas de devenir votre maltresse, je n'étais bonne qu'à vous servir de camarade. L'idée ne vous est jamais venue que je méritais mieux, que je rêvais autre chose... Je savais tout cela, et pourtant je ne pouvais pas, non, je ne pouvais pas m'empêcher de vous aimer. Oh ! que cet
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amour m'a fait de mal ! Comme je haïssais les hommes pour me venger d'être forcée de vous aimer !
Elle eut un spasme de désespoir qui lui tordit tout le corps, et Julien crut que sa résistance était brisée. Mais, se redressant avec une sorte de rage, elle se recula.
— Vous m'avez obligée à parler : j'ai parlé.
Mais si vous êtes fier de m'avoir arraché cette confession, je vous avertis que votre joie ne durera pas. Cette heure, que vous avez tant souhaitée, nous sépare à jamais. L'équivoque pouvait seule prolonger notre situation ; à présent qu'elle est dissipée, tout est fini.
— Vous croyez que je consentirai à vous perdre quand je sais que vous m'aimez !
— J'ai dit que je vous avais aimé.
— Mais je sais que vous m'aimez. Est-ce que c'est un amour éteint, un amour mort, qui produit de telles convulsions, de telles larmes ? Est-ce que je ne vois pas que vous avez la fièvre?... Vous laisser échapper une seconde fois après avoir été aveugle et stupide il y a cinq ans I Jamais I
— 11 est trop tard.
— Il n'est pas trop tard, puisque nous sommes jeunes et que nous nous aimons. Pas plus que moi vous ne croyez à ces vieilles sottises à
3û4 BAHEL
l'aide desquelles les hommes enchaînent leur vie, mutilent leur âme, mortifient leurs désirs. Vous n'appelez pas le bonheur un péché; vous ne rougissez pas plus d'être une femme que je ne rougis d'être un homme. De qui auriez-vous peur? De Dieu ou de la société?
— Ni de l'un ni de l'autre.
— Alors, qu'y a-t-il entre nous?
— Amy.
Ce simple nom ferma un moment la bouche de Julien. Mais il reprit presque aussitôt :
— Vous n'avez jamais eu d'amitié pour elle.
Je n'ai pas oublié ce que vous m'écriviez quand vous êtes venue pour la première fois à Finchley. Il n'y a pas un atome d'affection pour elle dans votre cœur.
— C'est possible, mais j'ai accepté son hospitalité, je mange son pain, elle s'est fiée à moi. Vous, vous lui devez tout. Si nous la trompions, ce serait une bassesse. Nous avons pu supprimer en nous bien des idées anciennes, mais il y a des sentiments qui demeurent et que nous n'arracherons pas de nous-mêmes.
— Je ne serai pas le prisonnier de ma femme.
L'ai-je demandée, cette fortune? Elle Ta jetée à ma tête en s'y jetant elle-même. Je n'en veux plus. Je ne veux que vous. En ce moment, j'ai envie de vous prendre dans mes bras et de vous
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emporter en plein jour... Qu'a-t-elle fait, après tout ? Elle a tué en moi l'initiative. En faisant de moi un satisfait, un oisif, un repu, elle m'a ôté la raison de vivre, le goût d'agir. Qu'elle reprenne son argent et me rende la liberté I . . . Avec vous, ma chambre de l'East End vaudrait mieux qu'El Obayd avec elle.
Chose étrange, cette violence semblait apaiser Fidès. Elle reprit avec une douceur presque tendre :
— Vous dites des choses absolument folles.
Vous les pensez peut-être maintenant, mais vous ne seriez pas long à regretter le sacrifice. Et puis... même ainsi, nous serions coupables... Moins vils sans doute, mais encore coupables I .. . Vous briseriez le cœur d'Amy.
— Briser le cœur d'Amy ! répéta Julien avec un accent de raillerie.
— Ne vous moquez pas : elle vous aime passionnément.
— Alors, il faut que notre cœur, à nous, soit brisé pour épargner le sien?... Non, cent fois non !
Fidès prêtait l'oreille.
— J'entends des voix, dit-elle. Elle descend de voiture. Elle va monter, elle sera ici dans un moment... Partez vite.
Quoique Julien eût parlé d'affronter le monde
3o6 BABEL
et d'emporter Fidès dans ses bras à la iace de tous, il obéit sur-le-champ et se glissa hors de la chambre. Lorsque Amy y entra, Fidès n'avait encore réussi qu'à demi à maîtriser son émotion.
— Vous êtes encore souffrante, je le vois. Vos mains brûlent.
— Ce n'est rien... J'ai dormi et je viens de me réveiller avec le frisson.
— Vous aurez fait un mauvais rêve.
— Oui. Je tombais dans un précipice, et...
— Je suis arrivée à propos pour vous retenir?
— Justement.
— Vous savez que nous devions aller ce soir au Garrick voir la nouvelle comédie de Pinero, Lady Bountijul. Si vous ne vous sentez pas assez bien pour venir, je resterai avec vous : je veux vous tenir compagnie.
Fidès déclara qu'elle irait au théâtre, et Amy la laissa pour aller s'habiller. Dès qu'elle fut seule, la jeune fille s'assit à sa table et écrivit rapidement la lettre suivante :
« Cher monsieur,
.» Vous m'avez fait offrir il y a quelque temps une place de correcteur pour les ouvrages de mathématiques dans votre imprimerie. Si vos dispositions n'ont pas changé, j'accepte cette
situation aux conditions proposées; c'est-a-dire deux livres par semaine, une nuit de travail sur trois et le logement à l'imprimerie.
» Sincèrement à vous.
» F. FBRREIRA »
c< Prière de répondre par télégramme. »
— Là, se dit-elle, je serai à l'abri de tous et à l'abri de moi-même.
La lettre était adressée au chef de la maison Garner and Co. Elle la fit expédier immédiatement à la poste. Elle calcula que son message serait le lendemain matin sur la table du grand imprimeur, qu'elle aurait la réponse à l'heure du lunch et que, dans vingt-quatre heures elle aurait dit adieu pour jamais à ce cher et funeste refuge.
Alors elle s'habilla avec soin. Elle voulait jouir de ses dernières heures. Ce soir, le luxe, l'élégance, la vie heureuse et brillante où la femme n'a qu'à être belle et à être aimée ; demain, le travail obscur et épuisant dans un coin sordide de la Cité, au milieu du grincement des roues et de la trépidation des machines, sous un rude commandement, parmi des figures étrangères et hostiles ; la vie solitaire, sans confort et sans joie. Elle avait le calme des grandes résolutions prises ;
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cette lettre écrite et envoyée lui avait rendu confiance en sa propre énergie.
On partit pour le « Garrick ». La pièce — qui était plutôt un roman joué qu'un véritable drame — avait pour sujet un homme qui, sans avoir fait grand'chose pour cela, est aimé de deux femmes. L'une est pauvre, avec un humble et vulgaire entourage ; elle n'a rien à donner qu'elle-même. L'autre possède tous les avantages de la fortune et d'une culture supérieure; elle pourrait assurer à son mari la place qui lui convient dans le milieu où l'appellent ses goûts, sa naissance et son éducation première. Mais il s'élève entre eux un de ces malentendus que les auteurs sont si habiles à créer et à entretenir. La fierté révoltée du jeune homme le jette dans les bras de l'autre jeune fille, qui croit son cœur libre et lui donne le sien. Elle est mariée lorsqu'elle reconnaît son erreur, et, en mourant, lègue à sa rivale le soin de rendre heureux celui qu'elles ont aimé toutes deux. Cette situation, par certains côtés si semblable et, par d'autres, si contraire à celle des trois personnes assises ensemble dans la même loge, prêtait à mille pensées. Amy dit tout haut les siennes. Elle ne comprenait pas qu'un homme fît des façons pour recevoir une fortune des mains de sa femme.
« En amour, disait-elle, il n'y a ni bienfaiteur
BABEL 3ûQ
ni obligé, ou plutôt celui qui donne est vraiment celui qui reçoit... » L'antagonisme des deux femmes, leurs droits réciproques et, pour ainsi dire, alternatifs, lui semblaient un problème irritant que l'auteur n'avait pas résolu et qui était peut-être insoluble.
— La mort vient toujours au secours des dramaturges et des romanciers pour les débarrasser de celle qui est de trop. Malheureusement, — ou heureusement, — dans la vie réelle, on fait plus de difficultés pour se retirer du combat. Quand les deux femmes s'obstinent à vivre et à aimer, quelle est la solution?
— Il y en a plusieurs, dit Julien : le divorce, la bigamie... Il y a aussi le ménage à trois.
— C'est hideux, n'est-ce pas, Fidès?
— Absolument.
— Alors, quoi?
Julien reprit :
— Celle qui n'est pas aimée doit disparaître.
— Je voudrais bien savoir en vertu de quelle loi.
— En vertu de la loi de Darwin sur la survivance des plus forts et des mieux équipés.
Amy eut un petit frisson et un sourire.
— Ah ! c'est égal, il est dur de mourir en donnant son mari à une autre. Moi, je serais jalouse dans ma tombe.
3lO BABEL
— On ne sent rien dans la tombe, dit lentement Fidès. Les plus à plaindre sont celles qui, simplement, s'exilent du bonheur et se condamnent à vivre. Celles-là sont les vraies misérables.
Amy la regarda, étonnée de l'amertume qu'elle avait mise dans ses paroles ; mais Fidès était déjà redevenue impassible.
Le retour fut silencieux.
Amy s'arrêta un moment dans le hall pour donner un ordre à Nahima. Fidès était montée la première et Julien l'avait suivie. Il la rejoignit dans la galerie et la saisit dans l'ombre. Pas un mot ne fut échangé ; elle ne fit aucun effort pour se dérober. Ce fut un embrassement muet, éperdu, désespéré. Elle s'y abandonna en songeant :
« C'est le premier et le dernier baiser. C'est tout ce qu'il aura de moi et tout ce que j'aurai de l'amour. Il y a dix ans que je vis pour celle minute-là. »
Amy arrivait ; il s'en fallut de bien peu qu'elle ne les vît dans les bras l'un de l'autre.
L'heure du lunch arriva et se passa sans que Fidès eût reçu la réponse qu'elle attendait. Ils étaient assis tous trois dans le morning room. Amy, renversée dans un fauteuil américain, se balançait tout en lisant le World, éclatant de rire a certains paragraphes méchants dont elle donnait lecture tout haut à ses deux compagnons. Julien, qui s'était arrangé pour lui tourner le dos, dévorait des yeux Fidès et ne perdait pas un seul de ses mouvements. Quant à elle, dans cette immobilité absolue qui est la forme la plus intense, la plus aiguë de l'anxiété, elle feuilletait, sans les voir, les pages d'un album et portait fréquemment ses regards vers le cartel
3l2 BABEL
dont le pesant balancier martelait lourdement les secondes. Il y a entre l'oscillation d'un pendule d'horloge et les battements de notre cœur une étrange similitude qui se fait sentir d'une manière presque douloureuse aux heures critiques de la vie.
Pn frappa à la porte.
Nahima entrait avec une enveloppe rougeâtre sur un plateau d'argent.
— Un télégramme pour miss Ferreira.
Elle l'ouvrit. Ses mains tremblaient si fort qu'elle faillit déchirer le papier. La dépêche ne contenait que ces mots :
« Désolé. Place donnée hier.
» garneu, »
Elle laissa tomber le télégramme sur la table. Julien, allongeant la main, le prit et le lut.
— Vous vouliez partir ?
— Oui.
Elle était comme anéantie ; et, en même temps, elle était obligée de s'avouer qu'une lâche joie montait du fond de son être et l'envahissait.
— C'est le destin qui le veut, murmura Julien.
— Qu'est-ce qu'il y a donc? demanda Amy.
— Rien... Un rendez- vous pour l'essayage de ma robe.
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C'était le premier mensonge, et il allait être suivi de bien d'autres. Ce jour même, Fidès fut la maîtresse de Julien.
Les semaines qui suivirent furent remplies de dévorantes émotions, dont rien ne devait paraître et ne parut à la surface. L'adultère, dans ces conditions, demande plus d'art que les meilleurs % comédiens n'en ont jamais dépensé sur la scène, et il exige de ceux qui jouent ce terrible jeu une attention aussi âpre, aussi intense, que celle du misérable qui défend sa tête devant la cour d'assises et auquel un mot de trop, un geste à faux peut coûter la vie. Certains hommes et certaines femmes, qui aiment à la fois le péril et le mensonge, se complaisent dans cette situation. Julien était de ceux-là. Il savourait sa bigamie. Il n'avait jamais été plus attentif envers les deux femmes. Il entourait de soins Amy, qui était au troisième mois de sa grossesse, et se laissait remercier par elle des égards qu'il témoignait à Fidès. Dans cette cessation d'hostilités, elle voyait une preuve d'affection qu'il lui donnait. Il allait jusqu'à se faire leur arbitre et leur médiateur dans les petites bouderies qui s'élevaient entre elles et où Fidès risquait de se trahir. Un jour, il les poussa toutes deux Tune vers l'autre, les fit s'embrasser, les tint un moment assises cha-
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cune sur un de ses genoux, le bras passé autour d'elles.
— Vous êtes très gentilles comme cela, dit-il en souriant, les cheveux blonds mêlés aux cheveux bruns. Sir Frederick Leighton ferait avec vous un joli tableau : la Réconciliation.
— Il me vient une autre idée de tableau encore meilleure, dit Amy éclatant de rire : Evêqae mormon en famille.
— Oui, cela irait encore, répondit Julien.
Seulement il faudrait tout autour une vingtaine de marmots de provenances différentes.
La grossesse avait suspendu l'intimité conjugale. La chambre d'Afny était placée entre celle de son mari et celle de Fidès; dans les lourdes chaleurs de Télé, sa porte resta souvent grande ouverte. Lorsque Julien gagnait, par la galerie, la chambre de sa mal tresse, le moindre craquement du parquet, une ombre vaguement dessinée, pouvaient avertir la jeune femme, qui parfois avait des insomnies. Fidès attendait, presque défaillante, derrière la porte entr* ouverte, et tombait dans ses bras ; il sentait alors ses mains glacées, son cœur qui battait à rompre sa poitrine, et cette angoisse caressait délicieusement en lui ces instincts de cruelle volupté qui sont endormis au fond de certaines natures.
Mais cette vie épuisait Fidès, qui semblait
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dépérir chaque jour. Il y avaît des moments où elle haïssait Amy, d'autres où elle était prête à s'agenouiller devant elle pour lui demander pardon. Alors, c'est contre elle-même et contre son complice que se tournait sa haine. Dès qu'elle était seule avec lui, elle l'accablait des plus dures paroles.
— Votre amour, disait-elle, ne m'a pas apporté une heure de joie. Vous parliez de me donner ce qu'il y a de meilleur en vous, de faire de moi la compagne et la confidente de vos ambitions ; vous ne m'avez donné que le rebut de votre pensée et de voire âme, vous avez fait de moi, qui valais mieux que vous, un instrument de plaisir et une esclave de harem. Mentir le jour et trembler la nuit, voilà la vie que vous m'avez imposée! Est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux courir le cachet, à travers la boue et le brouillard de Londres? L'institutrice, que les valets ravalent à leur niveau et à laquelle on fait sentir sans cesse sa dépendance, a du moins sa nuit. Tenez, j'aimerais mieux gratter la terre avec mes ongles, balayer les rues, servir dans un cabaret les portefaix et les matelots, — tout plutôt que ceci!... J'aimerais mieux être morte!
Elle se tordait les mains dans un paroxysme de désespoir.
Puis elle reprenait :
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— Vous ne m'entendez donc pas?... Il n'y a donc plus rien d'humain en vous?... Oh! Julien, ayez pitié... Vous avez eu ce que vous vouliez, caries hommes ne veulent que cela... Ne me hrisez pas tout à fait. Laissez-moi aller, m'enfuir d'ici...
— Etes-vous ma prisonnière ? Qui vous retient, si vous ne m'aimez plus?
— Vous savez bien que je vous aime... Mais vous avez raison : c'est moi qui suis lâche, c'est moi que je devrais accuser. Eh bien, ayez la force, ayez le courage qui me manque I Songez à vous-même, à votre sûreté, à votre fortune que vous risquez à chaque minute. On nous épie; c'est un miracle que nous n'ayons pas encore été découverts. Jetez-moi dehors, chassez-moi de cette maison, puisque je ne sais pas la quitter.
A ces paroles, et à mille autres qui coulaient de ses lèvres comme un flot intarissable, Julien ne répondait rien. Il la regardait avec l'assurance d'un dompteur et avec une sorte de complaisance, car il la trouvait belle dans sa colère et désirable dans sa douleur. Puis il se levait et, avant de sortir, disait lentement :
— A ce soir !
Fidès ne se trompait pas en parlant du danger qu'ils couraient. La vieille femme de charge, miss Jardine, semblait avoir des soupçons. Les
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petits yeux perçants de Mrs. Walden s'arrêtaient souvent sur la jeune fille avec une expression de curiosité défiante. Seule, Amy paraissait bien éloignée de la vérité. Un matin, elle prit a part son amie et l'emmena dans sa chambre. Elle tira d'un « bonheur du jour » de Boule un petit coffret dont la clef était attachée par un ruban.
— Savez-vous ce qu'il y a là dedans ?
— Gomment voulez-vous que je devine?...
Un hochet pour baby ?
— Mon testament... un testament bien en règle, certifié par deux témoins... Une femme qui va être mère pour la première fois, c'est comme un soldat qui part pour la guerre... Si je meurs, je veux que ceux que j'ai aimés me pleurent, mais je ne veux pas qu'ils souffrent matériellement de ma disparition... Inutile de vous dire que j'ai pensé à vous... Je laisse ma fortune à Julien, qui, sans cela, serait aussi pauvre qu'avant... Je n'entends pas que mon argent aille à des cousins que je n'ai jamais vus.
Fidès répondit froidement :
— Vous avez une santé de fer. Les femmes de votre tempérament supportent admirablement cette épreuve-là. A quoi bon nourrir des idées noires ?
— Ce ne sont pas des idées noires. Les affaires sont les affaires. Prenez cette boîte, met-
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tez-la en sûreté. S'il m'arrive malheur, vous la donnerez à Julien. Mais ne lui en dites pas un mot à l'avance. Il est si fier, si délicat ! Je craindrais de le blesser.
Fidès prit la boîte en haussant les épaules.
Elle se trouvtait humiliée de cette générosité qui la rendait plus vile à ses propres yeux. Et, comme il arrive, le sentiment de haine et de jalousie qu'elle éprouvait contre Amy s'accentua. Elle s'exaspérait en songeant que cette femme, à laquelle elle volait son bonheur, méditait de la combler de ses bienfaits posthumes. Elle se sentait infâme sans rédemption possible, et, ce soir-là, elle s'abandonna aux baisers de son amant avec une passion ardente et triste qui ressemblait à de la fureur.
L'automne était revenu, noyant de brume les prairies et dépouillant les bois de Finchley. Puis, ce fut l'hiver morne et noir. Mais tout ce qui était jeune et vivant semblait insensible à cette mélancolie des choses. La vie anglaise se faisait, au contraire, plus animée aux approches de Noël. On répétait v des comédies entre amateurs ; les bazars de charité succédaient aux tableaux vivants. Les clubs de football étaient dans toute leur gloire, et on se promettait de patiner sur les étangs de Hampstead. El Obayd, où tout
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se préparait pour souhaiter la bienvenue à l'enfant, paraissait plus bruyant et plus gai que d'ordinaire. Dans ce mouvement d'allées et de venues, de dîners, de thés et de visites, la douloureuse aventure de Julien et de Fidès suivait sa marche secrète. L'amant n'en était pas encore à la lassitude, mais il la prévoyait déjà et ne s'effrayait pas de la voir venir, ce Elle a raison, pensait-il ; cela ne peut pas durer toujours. Un jour ou l'autre, elle demandera encore sa liberté et je la laisserai partir. Qui sait si elle ne sera pas ulcérée d'être prise au mot? Que fera-t-elleP... Ah! il sera temps d'y songer quand nous en serons là. Il faut jouir de ces dernières heures, puis revenir à la vie sérieuse, à l'ambition, aux affaires. Ceci n'est qu'un intermède, mais il a été délicieux et m'a fait reprendre goût à l'existence, que j'allais maudire. »
Maintenant qu'il avait retrouvé son sang-froid, il jugeait autrement la situation. Il connaissait trop la vie pour ne pas savoir que, si le monde ignore à jamais beaucoup de transgressions morales, et même de crimes, toute faute qui se répète et qui dure est infailliblement découverte. C'est pourquoi il en vint à se dire plusieurs fois : « Cette nuit a été la dernière » ; et quand il la revoyait, dans sa grâce hautaine ou brisée, avec son œil plein de sombres flammes, sa taille de
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tit d'une grâce particulière. Une pensée venait 3 naître dans le cerveau de Julien : soit retour es premières et fraîches sensations de la lune e miel, soit vague espoir qu'Amy le guérirait e Fidès comme Fidès lui avait fait oublier Amy. ]lle sentit une sorte de douce insistance dans :es bras qui la retenaient et, secrètement heureuse, elle hésita un instant. Puis, avec un geste de tendre excuse :
— Allons, bonsoir.
Avec un dernier sourire, elle referma la porte.
Environ deux heures plus tard, Amy fut réveillée par une sensation étrange. Une acre fumée remplissait sa chambre et la suffoquait. Par le carreau de l'imposte venait une lueur violente, mais intermittente et trouble. Elle fut debout en une seconde, courut, pieds nus, à la porte, l'ouvrit et recula, frappée au visage par une ardente et épaisse vapeur qui se précipitait à travers cette issue soudainement ouverte.
La maison était en feu. L'immense hall était changé en fournaise. Toutes les richesses accumulées, vieux meubles, étoffes précieuses, bal-
statue, la souplesse et la poésie de sa marche et de ses attitudes, chaque fois il se manquait de parole à lui-même. Un matin, pourtant, il prit, en s'éveillant, une résolution énergique. « Je suis lâche. Il faut en finir. »
Il regarda la date : c'était le iU décembre, la veille de Noël. Il se jura qu'après ce soir-là tout serait dit.
Il y eut du monde à dîner et on veilla tard à El Obayd. On improvisa une danse et, à minuit, on s'embrassa gaiement sous le mislletoe. Amy qui, de son fauteuil, mettait tout le monde en branle, se retira la dernière en recommandant à*Nahima d'éteindre les bougies de l'arbre de Noël. Puis elle remonta lentement chez elle appuyée au bras de son mari, en murmurant à lèvres closes le refrain de la poétique valse alors en vogue et qu'on avait chantée le soir :
Dreamland faces, passlng to andfro...
Ils s'arrêtèrent au seuil de la chambre à coucher.
— Bonne nuit. Il ne faut pas réveiller Fidès, qui a la migraine et qui dort sans doute depuis longtemps.
Mais Julien ne paraissait pas pressé de la quitter.
— Je ne serai pas toujours exilé de cette
chambre, dit-il très bas et d'une voix caressante.
Il la regardait. Elle était jolie, ce soir-là, en dépit des fatigues de la grossesse ; sa maternité prochaine rayonnait déjà sur elle et l'enveloppait d'une grâce particulière. Une pensée venait de naître dans le cerveau de Julien : soit retour des premières et fraîches sensations de la lune de miel, soit vague espoir qu'Amy le guérirait de Fidès comme Fidès lui avait fait oublier Amy. Elle sentit une sorte de douce insistance dans ces bras qui la retenaient et, secrètement heureuse, elle hésita un instant. Puis, avec un geste de tendre excuse :
— Allons, bonsoir.
Avec un dernier sourire, elle referma la porte.
Environ deux heures plus tard, Amy fut réveillée par une sensation étrange. Une acre fumée remplissait sa chambre et la suffoquait. Par le carreau de l'imposte venait une lueur violente, mais intermittente et trouble. Elle fut debout en une seconde, courut, pieds nus, à la porte, l'ouvrit et recula, frappée au visage par une ardente et épaisse vapeur qui se précipitait à travers cette issue soudainement ouverte.
La maison était en feu. L'immense hall était changé en fournaise. Toutes les richesses accumulées, vieux meubles, étoffes précieuses, bal-
cons ouvragés, escaliers à jour, tout brûlait. Une fumée rouge, traversée par des éclairs de flammes, montait en tourbillons vers le toit de verre, qui volait en éclat9, et s'écroulait avec un pétillement sec sur le brasier d'en bas.
La retraite était coupée du côté de l'intérieur, mais la chambre d'Amy avait un balcon extérieur où Ton pourrait tenir en attendant les secours, qui ne tarderaient pas à venir, qui venaient déjà, car une rumeur de pas et de cris, au dehors, se mêlait déjà au bruit de l'incendie.
— Julien!... Fidès 1 cria-t-elle d'une voix étranglée.
Rien ne répondit. Elle songea à la potion de chloral qu'elle avait elle-même portée à son amie : « Elle ne se réveillera pas, pensa-t-elle. Elle est perdue! »
Amy prit courage et, enveloppée d'un manteau, se lança dans la fumée. En quelques secondes , tâtonnant le mur, elle atteignit la porte, l'ouvrit toute grande, et demeura un instant pétrifiée d'horreur. Sous la blême clarté d'une veilleuse d'albâtre, pendue au plafond, elle vil deux têtes se dresser, inquiètes et pâles, et la vérité la foudroya... Ses pupilles se dilatèrent; une expression de rage folle bouleversa ses traits. Elle parut prête à s'élancer sur eux pour les déchirer. Puis, tout à coup, par un subit revi-
rement de désespoir, elle se tourna vers l'incendie, courut à la balustrade, l'enjamba et se jeta dans le gouffre de feu.
Cela fut si rapide que Julien et Fidès comprenaient à peine.
— Sauvez-la I Sauvez-la I cria Fidès.
Julien essaya de s'approcher de la fournaise, mais revint presque aussitôt, livide, noirci, couvert de sueur, les cheveux et les sourcils brûles. Il ferma la porte pour barrer le passage à la fumée qui menaçait de les étouffer. Il n'y avait plus un instant à perdre.
— Venez I dit- il.
— Laissez-moi, et sauvez-la I répétait Fidès. Julien l'enveloppa d'une pelisse tombée à ses
pieds, la prit dans ses bras et l'emporta vers la fenêtre, où une échelle était déjà appliquée et où apparaissaient des têtes anxieuses.
— Maintenant , dit Julien à ceux qui l'entouraient dès qu'il toucha le sol, il faut rentrer à tout prix dans la maison et sauver Mrs. Delaunay.
Mais tous les efforts furent inutiles. Malgré les pompes accourues de Harrow, de Highgate, dé Willesden, malgré le courage et le dévouement de tous, nul ne put dépasser le seuil avant le lendemain. El Obayd brûla toute la nuit ; la toiture s'effondra vers le matin. C'est seulement
le jour suivant, vers midi, que Ton découvrit les restes méconnaissables de celle qui avait été Amy Delaunay.
On trouva aussi, dans sa logette, le cadavre carbonisé de l'Indien, qui était mort peut-être sans se réveiller, dans son rêve d'opium. Avait-il négligé d'éteindre une des bougies de l'arbre de Noël et causé ainsi la catastrophe ? Ou le fourneau de sa pipe, renversé par un mouvement du dormeur, avait-il communiqué le feu aux tentures ? Ces explications étaient trop simples pour être acceptées des gens de Finchley. Ils remarquèrent d'une façon significative que l'incendie avait commencé ce à la place même où était tombé le vieux Saint-Clair ». Ils ne doutèrent pas que le père offensé n'eût pris sa revanche et puni sa fille.
— Ainsi, vous quittez l'Europe? Dieu sait quand nous nous reverrons, Fidès!... Peut-être jamais...
C'était Pauline qui parlait ainsi, sous la véranda de la maison où elle demeurait à Bickley Park, avec son mari. Elle tenait dans ses mains les mains de Fidès, qui était venue lui dire adieu, avant de partir pour l'Australie.
Elle n'avait jamais beaucoup aimé Fidès, mais, en ce moment, tous les souvenirs de son enfance lui revenaient à la fois et coloraient le passé de douces lueurs.
— Vous rappelez-vous Babel? Comme nous jouions dans la boutique et dans l'escalier, et
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comme vous obéissiez à Julien, et comme vous me taquiniez !
— J'élais déjà mauvaise, dit sérieusement Fidès.
— Oh ! je ne dis pas cela, chère.
— Mais moi, je le dis.
— Pauvre vieille maison ! continua Pauline en rêvant. A présent, c'est une maison comme les autres. On ne l'appelle plus Babel, maintenant, et il n'y reste pas un seul des habitants d'autrefois. Mais je crois la voir telle qu'elle était quand on y baragouinait toutes les langues. Je revois ce pauvre Nahima que nous prenions pour un prince déchu, et le philosophe Klaus avec sa redingote verte, si bien brossée, qui nous donnait un penny en passant et nous disait : ce Tâchez d'être bons ! » Cela nous semblait si drôle 1
— Oui, et pourtant il avait raison : la bonté est un effort.
— Que de choses nous souhaitions ! dit encore Pauline après un silence. Que de rêves !
— Avez-vous réalisé les vôtres, Pauline? Êtesvous heureuse?
— Je suis heureuse, mais je n'ai pas réalisé tous mes rêves. I/art, pour commencer!...
Je me figurais qu'il suffisait de sentir pour faire comprendre, d'être émue pour émouvoir.
J'aurais voulu mettre dans mon chant ce que
les grands maîtres ont mis dans leur musique : de l'amour, du bonheur, des larmes!... Je n'avais pas la force. Mon humble voix ne me permettait pas de viser si haut, et voilà ma première déception... La seconde, c'est la pairie. J'aimais passionnément la France, et, quand j'ai voulu y vivre, je n'ai pas pu. Mes parents étaient restés Français : ils n'ont jamais connu le mal dont je vous parle. Mes enfants seront Anglais et ne le connaîtront pas davantage. Moi seule, j'ai souffert. Je vous assure que c'est une chose vraiment cruelle que d'avoir deux patries, l'une pour l'âme, l'autre pour le corps, l'une vers laquelle s'élance l'imagination, l'autre à laquelle les pieds sont attachés.
— Oui, je le crois. Pourtant, Pauline, la pire désillusion, celle dont on ne guérit pas, c'est le dégoût de soi-même.
A ce moment, le son d'une voix bien connue la fit tressaillir.
— Votre frère est ici? demanda-t-elle.
— Ne vous l'ai— je pas dit? Il cause avec Stanley dans le jardin. Il a déjeuné ici. Pauvre Julien ! Vous savez qu'il ne lui reste rien de la fortune des Saint-Clair, qui est allée enrichir un boutiquier de Glasgow. Il a essayé de reprendre une situation dans le parti populaire. Hier, il a parlé dans un meeting.
— Eh bien ?
— Voyez ce que dit le Daily Chronicle.
Elle prit sur la table un journal froissé et le tendit à Fi de s, en lui indiquant du doigt un article intitulé : Réunion orageuse dans VEast End. Fidès lut ce qui suit :
a On attendait avec une certaine curiosité l'apparition — ou plutôt la réapparition — annoncée depuis quelques jours, de M. Julien Dclaunay sur le théâtre de ses premiers exploits. On savait que la séance serait animée ; l'événement a justifié, sinon dépassé, les espérances de ceux qui étaient venus pour assister à- une bagarre. Le mot n'est pas tout à fait exact : la scène dont le public a été témoin hier dans la salle du Standard-Theatre n'a été qu'un duel inégal entre l'orateur et son auditoire. Pas une main ne l'a applaudi, pas une voix ne s'est élevée pour l'encourager ou le défendre. M. Tom Gillott, membre du County Council, et M. Christopher Wemyss, rédacteur en chef du People's Mémorial, se faisaient remarquer au premier rang des assaillants.
» M. Julien Delaunay a commencé ainsi :
« Mes chers camarades, » Je viens réclamer ma place parmi vos défen-
» seurs après une longue absence, que je ne crois » pas avoir été entièrement perdue pour la cause » du peuple. »
» Des exclamations et des rires ironiques ont salué cette phrase. On a crié : « Que faisiez- vous pendant ce temps-là? » Et plusieurs voix ont répondu : « Il fumait des cigares à huit pence, et » buvait du sherry à six shillings la bouteille. » A partir de ce moment, chaque mot a été interrompu et le tumulte est allé grandissant jusqu'à la fin. On a porté sur l'estrade un homme qui a déclaré être un mineur d'Old Brook, et qui a affirmé que jamais l'ouvrier n'avait été plus durement traité qu'au temps où M. Delaunay gérait les actions de Saint-Clair. Un autre a donné le chiffre des assurances touchées par Delaunay pour des navires qui n'étaient pas en état de tenir la mer et qui avaient coulé bas... Le sténographe croit comprendre que M. Delaunay se défend sur ce point en disant que les navires en question avaient été visités par l'inspecteur du Board ofTrade. On crie alors : a Vous avez acheté » l'inspecteur ! L'inspection est une farce ! ... » Une personne dont on ne peut savoir le nom prétend que M. Delaunay a mis le feu à sa maison pour toucher la prime. M. Gillott, assis devant l'orateur, lui montre le poing et gesticule
avec énergie : « Je suis honteux de vous avoir » jamais recommandé au peuple. Vous aviez dé- » nonce SaintrClair, et vous avez été pire que » lui. Maintenant que vous êtes redevenu pau- » vre, vous voulez revenir à nous, mais nous ne » nous laisserons pas tromper deux fois. » On jette des œufs pourris à la face de M. Delaunay, qui est très pâle et s'essuie avec son mouchoir. « Messieurs, je vous en supplie, accordez-moi » cinq minutes, et je vous prouverai... Mes- » sieurs, ma conscience... Ah! tas de brutes, » vous ne voulez pas m'écouter I... » Le bruit devient assourdissant. Une motion de flétrissure, proposée par M. Gillott et appuyée par M. Christophe rWemyss, est votée à l'unanimité. « A l'eau I » crie [une voix. On se rue vers l'estrade, et le propriétaire fait échapper M. Delaunay, dont les habits, nous dit-on, sont déchirés et la figure couverte de sang. Les assistants ne se retirent pas et commencent à démolir les bancs ; on éteint l'électricité. Dans la salle on crie : ce Gare aux poches ! . . . Embrassez les » filles !...» Comme il n'y a pas une seule femme, ce dernier mot a beaucoup de succès. A onze heures et demie, la foule se disperse. »
Fidès rejeta le journal sur la table sans un mot de commentaire.
BABEL 33l
Sur sa figure se lisait une expression de dégoût dont madame Grenville ne put deviner le sens.
— Je ne sais ce qu'il va faire, reprit Pauline. Il songe à passer en Amérique. Mais je crains bien que cet article ne l'y précède...
Fidès s'était levée.
— Vous partez ?
— Il le faut.
— Sans voir Julien, sans dire adieu à Stanley?
— C'est vous qui vous chargerez de m'excuser. Je dois me trouver à Ludgate Hill avant sept heures et je n'ai que quelques minutes avant le passage du train.
Pauline se tut. Ce n'était pas la première fois qu'elle soupçonnait un douloureux mystère dans l'existence de Fidès. [Elle ne cherchait point à le pénétrer, se contentant de remercier Dieu qui avait étendu devant elle un chemin moins rude et plus droit. Elle dit simplement :
— Je vais mettre mon chapeau et vous accompagner à la station.
Mais, à ce moment, on annonça une visite, et Pauline ne put donner suite à celte pensée. Elle conduisit son amie jusqu'à la grille, et là, l'embrassa avec une larme au bord des paupières.
Elle suivit un moment du regard la pauvre
errante qui s'éloignait, sans tourner la tète, vers la première étape de son long voyage. Puis, elle rentra en soupirant.
Fidès marchait dans une allée de grands arbres, que bordaient des maisons silencieuses, enfouies dans la verdure et que dominait de sa silhouette grise l'église de Bickley. De lourds nuages orageux assombrissaient encore ce lieu déjà sombre.
Pas un souffle de vent n'agitait les feuilles. Aucun bruit, si ce n'est le coup de pioche d'un terrassier qui travaillait dans un jardin voisin, et le grincement des roues d'une voiture d'enfant qu'une nurse somnolente poussait devant elle.
Fidès, oubliant l'excuse qu'elle avait donnée pour justifier son brusque départ, marchait sans hâte. Etre ici ou ailleurs, dorénavant, que lui importait ? Elle longeait alors le cimetière et, par delà le petit mur bas qui servait de clôture, regarda les tertres verts.
— Comme ils sont tranquilles, là! murmurat-elle.
Et elle reprit sa route.
Elle entendit derrière elle des pas précipités, et ne s'en inquiéta point jusqu'au moment où une voix haletante, impérieuse, l'appela par son nom.
— Fidès ! Fidès !
— Que me voulez- vous? demanda-t-elle sans s'arrêter.
— Ce que je veux? répondit Julien. Je ne vous ai pas vue depuis... depuis la nuit de Noël. Je veux vous parler.
— A quoi bon ? Nous n'avons plus rien à nous dire.
— Pourquoi allez-vous en Australie?
— Ecoutez-moi et tâchez de me comprendre.
Dans quelques mois, les portes du bagne d'Adélaïde s'ouvriront pour rendre la liberté à une convict qui aura fini son temps. Je ne sais pas si ces quinze années passées dans l'enfer l'auront rendue meilleure. En tout cas, je sais qu'elle sera vieille, usée, incapable de gagner sa subsistance et d'entretenir sa misérable vie par d'honnêtes moyens. Je sais aussi que cette femme est ma mère.
— Votre mère I Son plus grand crime, c'est envers vous qu'elle l'a commis quand elle vous a condamnée à naître.
— Ce que vous dites là pourra bien être la morale de l'avenir. En attendant, le monde regarde comme des criminels non pas ceux qui donnent, mais ceux qui ôtent l'existence à leurs semblables. Vous savez que j'ai causé la mort de deux êtres humains. J'ai pu m'absoudre du pre-
mier crime, je ne puis m'absoudre du second.
La loi ne m'atteint pas, ne me punit pas comme elle a atteint et puni ma mère : en suis-je moins coupable P Je n'ai pas su échapper à ma destinée héréditaire. Je suis son sang, sa digne fille ; nous nous valons. Je n'ai pas le droit de la mépriser, et j'ai le devoir de l'assister. Quand elle sortira de prison, elle me trouvera devant la porte, prête à travailler pour elle, à gagner sa vie et la mienne.
— Ce sera une existence abominable!... La servante, le souffre-douleur d'un monstre!
— J'espère que ce sera une vie très dure...
J'ai besoin de souffrir, j'ai soif d'expier. Comprenez-vous cela ? Non, vous ne comprenez pas... Julien, je me dis quelquefois que c'est peut-être nous, les savants, qui avons tort, et les vieilles femmes prosternées sur le pavé des églises, leurs rosaires entre les doigts, qui ont raison... S'il y avait un Dieu, après tout?
Il haussa les épaules.
— On se trompe, dit-il, quand on s'imagine que les femmes sont faites pour la vérité et la science. Elles ont l'air d'y mordre, mais vient un jour d'orage, comme celui-ci : leurs nerfs s'ébranlent et leur imagination reprend le dessus.
Un large éclair tressaillit dans le feuillage et les enveloppa de lumière. Le tonnerre gronda.
De grosses gouttes s'aplatirent en crépitant dans la poussière.
— Hâtons-nous, dit-il.
Mais elle ne semblait pas l'entendre .
— Il y a une chose dont je suis sûre, ditelle : c'est qu'il existe un bien et un mal.
— Et ce dont je suis sûr, moi, c'est que je ne vous laisserai point partir pour l'Australie.
— Peut-être prétendrez-vous que vous m'aimez encore?
— C'est la vérité.
— Vous ne le répéterez pas dans cinq minutes, quand vous aurez entendu ce que je vais vous dire... Votre femme, Amy, quelques jours avant de mourir, avait fait un testament qui vous instituait son légataire universel.
— Gomment le savez-vous?
— Elle me l'a dit.
— Où est ce testament? Le solicitor n'avait rien reçu.
— Non, c'est à moi qu'elle l'a confié.
— De sorte que ce testament...
— A été détruit dans l'incendie.
— Ah I si vous y aviez songé, pendant cette terrible minute!... si vous me l'aviez dit, seulement !...
— J'y ai songé... et je l'ai laissé derrière moi... volontairement.
— Vous avez fait cela, vous?
Fidès s'arrêta et le regarda en face.
— Ainsi, vous auriez été capable d'hériter de votre victime, de celle que vous avez assassinée ?
— Pas de grands mots, je vous prie I
— Ce sont les mots qui conviennent... 'Je suis heureuse de vous avoir évité cette suprême honte. Maintenant, vous me haïssez, je le vols dans vos yeux, et c'est ce que j'attendais. C'est ici que finit ce grand amour.
Us venaient d'entrer dans la petite gare solitaire dont une grêle furieuse battait le toit.
— Le train de Londres I cria-t-on près d'eux.
— A présent, reprit Fidès, vous ne chercherez plus à me retenir. Je vais à l'autre bout du monde. Si je pouvais aller plus loin, mettre encore plus de terres et de mers entre vous et moi, j'irais... En tout cas, nos routes se séparent et ne se croiseront plus jamais. Vous, continuez votre chemin. Vous ferez encore bien des dupes et bien des victimes, puisque c'est votre destinée de trahir. Peut-être réussirez-vous dans la vie. Je me figure que, parmi ceux qui gouvernent le monde, plus d'un a eu des commencements semblables aux vôtres... Et pourtant, humiliée et brisée comme je suis, je ne voudrais pas échanger mon âme contre la vôtre.
Adieu, adieu pour jamais. Puissions-nous ne jamais nous rencontrer!
Le train entrait en gare. Elle y monta, et la portière fut aussitôt refermée derrière elle. Julien, demeuré sur le quai, regarda les voitures s'ébranler une à une et s'éloigner avec une vitesse grandissante ; il vit les feux rouges de l'arrière se perdre dans une brume d'orage.
Alors une parole grossière s'échappa, entre ses dents serrées, à l'adresse de la femme que ce train emportait :
— Sale gueuse ! . . . Et moi qui la croyais intelligente ! Décidément, elle était stupide.
Mais il se mentait à lui-même, car, au fond de sa pensée, une voix, qu'il ne pouvait faire taire, criait que Fidès avait dit vrai et que la sentence était juste.