AMY DELAUNAY
ce /\-S. — Julien est désolé de vous avoir
donné de l'ennui. Il ne le fera plus et sera pour vous un fils dévoué. »
Elle montra le post-scriptum à son mari.
— Ai-je bien fait?
A cette question faite en français, Julien ré- . pondit en anglais :
— Tout ce que vous faites est bien fait.
— Parle-moi français, dit-elle, pour me tutoyer. . . Notre langue est si froide pour l'amour ! . . .
Le lendemain, ils virent arriver la vieille housekeeper de Finchley, miss Jardine.
— Ahl mademoiselle... pardon! madame...
quel malheur I Votre père. . .
— Eh bien?
— En lisant votre lettre, il a eu un coup de sang. En dix minutes, c'était fini.
— Je l'ai tué I cria Amy.
Julien se précipita pour recevoir sa femme dans ses bras.
— Ma pauvre chérie ! mon aimée !
En dedans de lui sonnaient comme une fanfare ces mots magiques :
c< Vingt mille guinées de rente !... »
Les belles promesses de l'agent dramatique qui se croyait sûr de trouver à Pauline, en vinglqualrc heures, un engagement bien supérieur à celui de YAÏstlielic, ne s'étaient pas réalisées. Les deux femmes s'adressèrent à d'autres agences, mirent en campagne le vieux professeur italien. A la fin, Vergani découvrit un engagement dans un théâtre respectable, mais à des conditions très humbles. Là, on distribuait à Pauline des bouts de rôles qui ne pouvaient mettre en lumière que sa bonne volonté et sa gentillesse. Les cheveux avaient repoussé, aussi beaux qu'autrefois, et il est probable que les jambes étaient également <c revenues »; mais le public n'en sut rien, car
BABEL 26l
Pauline n'accepta plus de travestis et ne se laissa plus déshabiller par les auteurs. Ce genre de triomphe l'humiliait maintenant, et, quant au succès d'artiste, il était visible que le peu d'étendue de sa voix ne lui permettrait jamais d'y prétendre. Elle s'acquittait des besognes dont on la chargeait, avec exactitude, conscience et modestie. Elle allait au théâtre sans tremblement, sans enthousiasme, sans fièvre, comme un employé va à son bureau. Depuis qu'elle ne jouait plus en «garçon», elle ne recevait plus autant de ces ridicules lettres d'amour dont un certain public obsède les actrices. Les coulisses étant sévèrement interdites aux étrangers, nul ne pouvait l'y importuner de ses galanteries. D'autre part, la jalousie féminine ne s'acharnait plus après elle : son attitude volontairement effacée l'avait presque désarmée.
Hors du théâtre, toujours simplement mise, elle évitait d'attirer l'attention et semblait indifférente à tout. Quand madame Delaunay, pour qui la geignerie était devenue un état d'âme, dénonçait le temps de Londres ou l'ingratitude de son fils, — ses deux griefs favoris, — Pauline répondait distraitement et, quelquefois, confondait les sujets. Lorsque madame Delaunay murmurait :
ce Ce garçon resterait des mois sans penser à
nous ! » il arrivait à Pauline de répliquer : « Cela s'éclaircira vers midi. » Ou, quand madame Delaunay avait dit : ce Encore cet affreux brouillard ! » Pauline laissait tomber machinalement ces mots : « Au fond, le cœur est bon. y>
Cette inattention piquait madame Delaunay.
— Tu ne m'écoutes pas, tu penses à autre chose. Est-ce que tu te figures qu'on ne sait pas h qui lu penses ?
Cela se voyait donc ? Hélas ! oui, cela se voyait ; cela se verra toujours ! Il avait raison, le vieux poète qui a dit :
Le soin caché se connaît h la faco.
A la face et à mille autres signes, à la chule des bras qui s'abandonnent, inertes, découragés, à la trépidation des mains qui jouent avec toutes choses sans rien saisir, à la langueur des attitudes, aux longues immobilités, à toutes ces façons inconscientes de dire : «Il n'est pas là, rien ne m'est plus. »
Depuis longtemps, sa colère était tombée.
C'était à elle-même qu'elle en voulait. Pourquoi avait-elle refusé de le voir et de l'entendre? Peutêtre se serait-il justifié ; peut-être lui aurait-il prouvé que Muriel avait menti. Et quand même elle aurait dit la vérité? Etait-ce une raison pour briser toutes ses espérances de bonheur? Les
hommes, prétendait-on, ne comptent pas dans leur vie ces heures de basse ivresse où ils s'oublient. 11 lui eût fait comprendre cela et elle l'aurait cru : elle avait si envie de pardonner !... Il y avait des jours d'extrême et douloureuse faiblesse où le vide était si grand, le besoin de l'absent si impérieux que, s'il avait paru, elle serait tombée dans ses bras sans même attendre une promesse. Elle venait jusqu'au bord de ce gouffre de nihilisme où son frère s'était jeté tout jeune avec tant d'insouciance ; elle le sondait de ses yeux moitié effrayés, moitié fascinés. Etait-ce autre chose que de pures conventions, ces vieilles lois austères devant lesquelles tous faisaient semblant de s'incliner et que si peu observaient? Pour leur obéir était-ce vraiment la peine de torturer son cœur? Dans les profondeurs muettes de cet abîme de vie où roulent les mondes, y avait-il réellement quelqu'un, comme le disait le Père Estève, à qui cette immolation faisait plaisir?
Puis, comme elle allait se répondre, une autre pensée, ou plutôt une vision, se levait dans son esprit. Elle se voyait devenue l'égale d'une Muriel Lumley, un jouet vivant qui frémit, s'agite, s'amuse et souffre, en attendant qu'il se détraque et se brise. Alors tout ce qu'il y avait en elle de noble, de pur et de fier se révoltait... Mais à
264 DA1JEL
quoi bon ces alternatives et ces combats? Celui qui les causait n'en savait, n'en saurait jamais rien. Elle l'avait mortellement blessé, éloigné pour toujours. C'était fini. Fini I Quel mot quand on a vingt ans !
Une parole de sa mère, une question delà servante, l'heure qui sonnait, la rappelaient aux petits devoirs du ménage ou du métier. Ainsi allait sa vie d'une rêverie cruelle à des tâches insipides.
Cette existence durait depuis près d'un an lorsque éclata la grande nouvelle : le mariage de Julien.
Quelle influence allait avoir le changement de sa fortune sur la destinée de sa mère et de sa sœur? Tout d'abord il fit connaître sa volonté, du même air que Bonaparte lorsqu'il commença à régenter les siens après le 18 Brumaire :
— Toi, maman, je ne veux plus que tu travailles. Je te meublerai une petite maison... à Blackheath.
Pourquoi Blackheath? Était-ce parce que Blackheath et Finchley sont les deux pôles de la banlieue londonienne? Le choix d'un tel endroit trahissait chez Julien, peut-être à son insu, le désir d'empêcher des relations trop fréquentes de se nouer entre sa nouvelle famille et Tan-
cîenne. Si on lui avait demandé compte de ce sentiment, il aurait répondu :
— Eh bien, oui, pourquoi pas? Les gens qui viennent chez Amy sont des snobs. Ils pourraient gloser sur les façons « peuple » et le mauvais anglais de ma mère. C'est précisément parce que je l'aime que je ne veux pas qu'on se moque d'elle.
Madame Delaunay n'en demandait pas tant.
Elle vit dans l'action de son fils une preuve de ce bon cœur qu'elle niait tout haut et auquel elle croyait plus que personne.
Julien avait également décrété que Pauline abandonnerait le théâtre. Dieu merci I il n'avait pas les sots préjugés des bourgeois, mais enfin tout le monde sait qu'on ne reçoit jamais les artistes sur un pied d'égalité. Ou bien, à force de talent, à force de gloire, ils s'élèvent au-dessus de la société; ou, médiocres et obscurs, ils demeurent au-dessous d'elle. A quelle catégorie appartenait Pauline ? A la seconde, évidemment. Qu'elle quittât les planches : on s'occuperait de son avenir. Une jolie fille passe toujours, et, d'ailleurs, sa tristesse lui donnait l'air distingué. Mais non I la petite buse s'était mis en tête de ne dépendre de personne et de gagner sa vie.
Comment Amy présenterait-elle à ses amies une belle-sœur qui <c gagnait sa vie » . et qui la gagnait
en récitant tous les soirs des rôles de cinquante lignes dans un théâtre de second ordre?
Cependant Amy n'éprouvait aucune inquiétude de ce genre. Les Anglais déconcertent les continentaux par une alternative et, souvent, par un mélange incohérent de servilité et d'indépendance à l'égard des usages reçus. Les choses les plus énormes s'imposent non par la crânerie (comme chez nous) avec laquelle on les affiche, mais par la simplicité, la bonhomie que l'on met à les accomplir. En France, on brave l'opinion; en Angleterre, on l'ignore. Par là, on peut ce qu'on veut; il suffit, pour ôtre libre, d'être très pauvre ou très riche. Amy, en vertu de cette dernière raison, se sentait le droit d'avoir non seulement des volontés, mais des fantaisies. Elle fit accepter Pauline à son cercle intime en ne paraissant pas se douter qu'il y eût la moindre difficulté à l'accepter.
Elle y fut aidée par une personne à laquelle rien ne résistait. Mrs. Walden, qui avait protégé les amours de miss Saint-Clair et travaillé à son mariage, considérait le bonheur des jeunes époux comme sa création, et venait l'inspecter toutes les après-midi vers l'heure du thé, de même qu'on surveille les progrès d'un rosier qu'on a planté. Pauline eut un brusque mouvement de peur et de méfiance le jour où elle fut présentée
à la tante de Stanley. Elle craignait que ce nom ne revînt sans cesse dans la conversation : il ne fut que très rarement prononcé. Alors, convaincue que Mrs. Walden ne savait rien de son aventure, elle se laissa apprivoiser. La vieille dame, d'ordinaire si curieuse, ne lui adressa aucune question, ne prit pas sa face-à-main pour l'examiner, ne lui fit subir aucune de ces épreuves qu'elle imposait toujours à une nouvelle venue. Habituée à être adulée, à voir ses moindres caprices obéis sans retard et sans murmure, à cause de son âge, de [sa fortune et de son rang, Mrs. Walden comprit que ces avantages ne lui serviraient de rien avec Pauline. C'est pourquoi elle s'étudia à lui plaire ; elle s'y acharna ; elle y épuisa cette rouerie que mettent parfois les vieillards à séduire la jeunesse.
Ce manège amusait Amy et l'étonnait.
— Savez-vous, dit-elle un jour à Mrs. Walden, que vous m'intriguez ? Vous qui confessez le genre humain, vous ne cherchez pas à savoir le secret de Pauline. Je vous admire !
Les yeux de la vieille dame, — ces petits yeux bruns qui regardaient le monde depuis quatrevingts ans avec une curiosité insatiable, — pétillèrent de malice, et elle ne put résister plus longtemps à la tentation de faire un coup de théâtre. Alortf, de sa voix ironique et décisive :
'jG8 , BABEL
— Ne m'admirez pas, ma bonne. Si je ne cherche pas le secret de Pauline, c'est que je le sais.
Une longue conversation s'ensuivit qui laissa sur les lèvres de la jeune femme un mystérieux sourire.
Vers la fin de l'hiver, Pauline put disposer de quelques jours ; elle vint les passer à Finchley. Un soir, comme les deux belles-sœurs montaient chez elles pour s'habiller, Amy dit à Pauline :
— Julien a invité à dîner un voyageur, un journaliste qui revient de je ne sais où. Il aura peut-être des choses curieuses à nous dire. Si, par hasard, vous étiez prête avant moi, cela vous ennuiera-t-il de le recevoir ?
— Pourquoi cela m'ennuierait-il? Il n'attend pas de moi que je prononce un discours, n'est-ce pas, chère? Je le prierai de s'asseoir et je lui ferai remarquer qu'il fait beau. Je crois que c'est tout ce qu'on peut demander à une pauvre fille.
— Oh ! fit la jeune femme en riant, ces gens qui ont été au bout du monde ne désirent qu'une chose, c'est qu'on. les laisse parler.
Après sa toilette, qui ne fut pas longue, la jeune ' fille descendit la première et se trouva seule dans le grand salon, où le gaz n'était pas encore allumé. A travers la fenêtre ouverte, elle regarda un moment les jardins que commençait
à envelopper la vapeur du soir, puis vint s'asseoir devant le piano. Elle avait oublié le visiteur atlendu, et sa rêverie s'en allait vers celui qui était toujours avec elle quand elle était seule, surtout à cette heure inquiète et dangereuse de la journée. Il ne faisait plus assez clair pour lire une note de musique, mais ses doigts, abandonnés sur les touches, ébauchèrent pour ainsi dire d'eux-mêmes une mélodie qui chantait quelquefois en elle, bien qu'elle ne la chantât jamais tout haut : cette ariette de l'Amour à laquelle se rattachaient tant de souvenirs. Elle murmura d'une voix tremblante :
Tu vois Eros ; je suis de l'âme humaine
Le souverain.
Tout vient de moi, le plaisir et la peine,
Le mal, le bien !
Que pèse l'or et que vaut la Science
Auprès de moi? Devant l'Amour se courbe la Puissance,
Lui seul est roi.
Il faut aimer, toi, dont le cœur ignore
Mes doux tourments ; Toi qui les sais, il faut aimer encore,
Malgré les ans, Et sous mon joug, sans révolte ni trêve,
Chérir ton sort :
Il faut aimer jusqu'à la fin du rêve,
Jusqu'à la mort !
Comme ces derniers mois sortaient de ses lèvres, vibrants d'une émotion profonde et contenue, un léger bruit l'avertit qu'elle n'était plus seule. Elle se retourna et vit Stanley Grenville debout derrière elle, comme un fantôme évoqué par son chant.
Elle poussa un cri et, toute défaillante, appuya ses deux mains au piano.
— Vous I . . . Comment se fait-il ?. . . On m'avait dit qu'un voyageur, un journaliste...
— C'est moi.
Humble et grave, il ajouta :
— Si ma présence ici vous déplaît, dites un mot, et je pars... Mais ce serait vraiment cruel. Il y a si longtemps que j'attendais cette minute, et j'ai tant de choses k vous dire !
— Que voulez-vous me dire?
— Oh ! pas un mot pour me défendre, rien sur le passé... On vous a dit beaucoup de mal de moi, n'est-ce pas?
— Je n'aurais pas dû le croire.
— C'était la vérité. Vous m'avez chassé : vous avez bien fait. Croyez-vous que je n'aurais pas su arriver jusqu'à vous et plaider ma cause, si je l'avais crue bonne? Mais non, je m'étais condamné moi-même. Je vous aimais, oh ! passionnément, mais pas comme il fallait vous aimer. Je suis parti : je n'avais pas autre chose a faire.
— Pourquoi partir?
— Pour ne plus vous voir, pour guérir, pour oublier. J'ai essayé, je n'ai pas pu. Partout où je suis allé, je vous ai trouvée. Je vous voyais telle que je vous vois en ce moment, et vous me chantiez comme tout à l'heure :
Il faut aimer jusqu'à la fin du rêve, Jusqu'à la mort.
Il s'arrêta et Pauline reprit, après un silence :
— Alors, vous êtes revenu?
— Attendez... je suis revenu quand je me suis senti un autre homme. Je m'étais dit que, puisque je ne pouvais vivre sans vous, il fallait vous mériter. J'ai changé d'existence. J'étais, quand j'ai quitté l'Angleterre, un inutile, un bon à rien, un fainéant de bonne famille. Aujourd'hui je travaille, mon travail assure ma vie.
— La musique?
— Non. Ça n'aurait pas marché assez vite.
L'art restera l'enchantement de mes heures de loisir, mais ne sera pas mon gagne-pain. De làbas, j'ai adressé à un journal illustré des lettres qui ont, paraît-il, été remarquées. J'ai eu cette chance qu'une grande feuille quotidienne a eu besoin d'un correspondant dans une capitale du continent et m'a proposé la place. J'ai accepté, et j'ai réussi. Or, devinez quelle est cette capitale.
— Paris !
— Oui, ce beau, ce cher Paris dont vous rêviez depuis l'enfance et que j'aime, puisque vous l'aimez. Là, j'ai loué un appartement dans une jolie rue ombragée, au milieu d un quartier élégant et gai. Le soleil entre à flots dans les chambres, et un balcon dont j'ai fait un jardin permettra de vivre en plein air les jours d'été. Il y a un mois que j'arrange ce nid, mais je ne veux y entrer qu'avec ma femme.
— Avec votre femme ?
— Oui, dit-il en lui saisissant les mains, avec celle que j'aime uniquement et absolument... Me suis-je trompé quand j'ai fait ce rêve-là ?
Avant que Pauline eût le temps de répondre, la tête souriante d'Amy parut à l'une des portières, soulevée.
— Peut-on entrer ?
Derrière elle, se montra Mrs. Walden :
— A-t-elle dit oui? Aurai-je une nièce?
— Je vois que c'était un complot I — dit Pauline, dont le visage apparut, sous la clarté qui venait du hall, rayonnant de bonheur et inondé de larmes.
— Sans doute, répondit Stanley. Mais les femmes font toujours manquer les conspirations quand elles s'en mêlent... Vous êtes entrée une minute trop tôt, Mrs. Delaunay !
— Nous mourions de faim I dit gaiement Amy... Mais si Pauline vous donne sa main pour la conduire à table, vous saurez bien lui persuader de la laisser dans la vôtre pour toute la vie.
La jeune fille, entendant ce mot, passa doucement son bras sous celui de Stanley, et, par ce geste, il connut qu'elle se donnait.
Quinze jours après, par un de ces adorables soirs de mai où Paris semble un poème vivant qui chante la joie de vivre, Pauline, avec son mari — il ne Tétait encore que de nom — mettait le pied dans son home inconnu. La femme de chambre et la cuisinière, toutes deux jeunes et avenantes, s'empressèrent autour d'elle, avec des sourires de bonne humeur et mille gentillesses parisiennes.
— Est-ce qu'elles savent ? demanda Pauline en les désignant du regard.
— Elles ne se doutent de rien, affirma Stanley.
L'appartement était plein de fleurs, discrètement éclairé ; les fenêtres ouvertes laissaient entrer la rumeur lointaine des voitures qui roulaient dans les Champs-Elysées. On se mit à table. Il y eut des lacunes, des bévues, causées par l'inexpérience de la jeune maîtresse, l'absence de mille objets, la nouveauté de la situation ; il y eut des rires étouffés, puis des essais
de gravité, suivis de rechutes dans l'enfantillage.
Us étaient seuls enfin, assis l'un près de l'autre, le sourire aux lèvres, bercés par ces mille bruits que leur envoyait la grande ville en fête. Au-dessus de tous ces bruits monta le tintement d'une horloge qui sonnait minuit.
— Vous rappelez-vous, dit Pauline, comme vous détestiez les horloges ?
— Maintenant je les adore. Elles ne peuvent plus sonner pour nous que l'heure d'aimer.
Ces premiers jours de Paris furent une féerie.
Pourtant la jeune femme éprouva quelque agacement lorsqu'elle s'aperçut que les bonnes avaient sans cesse l'œil et l'oreille aux aguets, surtout dans les moments où elle était seule en tête îi le te avec son mari. Evidemment « elles savaient», et cela les amusait fort d'être au service de deux nouveaux mariés. Pauline remarqua qu'elles ne s'en tenaient pas là. En la coiffant, la femme de chambre la mit au courant de ce qui se passait à tous les autres étages : au premier, on était dans de mauvaises affaires, le monsieur était sur le point de faire faillite; au second, ils cherchaient à marier leur « demoiselle», mais elle était folle de son professeur de piano; quant à la dame du troisième...
— Mais comment savez-vous tout cela?
— Ce sont les domestiques qui Font dit à la concierge.
Pauline comprit que la loge de la concierge était le bureau où Ton centralisait tous les cancans et que, grâce à ce système, toute la maison savait à quelle heure elle était entrée dans le cabinet de son mari pour lui donner un baiser pendant qu'il travaillait. Elle ne passa plus sans un malaise mêlé de crainte devant l'antre du monstre ; elle sentit de l'ironie dans l'obséquiosité de sa femme de chambre, ce C'est dommage, pensa-t-elle, que la vie parisienne tplère, et commande même, la présence assidue de tant d'espions intimes. Dans une maison anglaise, lorsque les servantes sont dans le sous-sol et la maîtresse dans son salon, au premier étage, elle peut causer librement avec son mari et ses amies. »
La première fois qu'elle' eut la migraine, elle demanda à Stanley comment il se faisait que les rues de Paris fussent beaucoup plus bruyantes que celles de Londres.
— L'explication est très simple, répondit S tanley. C'est que Londres est macadamisé ou pavé en bois, tandis que Paris, généralement, est pavé en grès.
— Mais le bruit dure toute la nuit. Ne vontils jamais se coucher?
— Je crois qu'ils se relayent. Quand les uns se couchent, les autres se lèvent : de sorte qu'il n'y a jamais de silence à Paris. Vos compatriotes sont si actifs !
— Je les voudrais un peu plus paresseux quand j'ai mal à la tête.
Bientôt Pauline eut à souffrir d'un autre inconvénient. Dans l'appartement au-dessous du sien on faisait de la musique très tard, et dans l'appartement au-dessus une jeune fille étudiait ses gammes avant sept heures du matin. Quand les deux pianos jouaient ensemble, Pauline s'enfuyait aux Champs-Elysées.
Peu après son arrivée, les locataires du cinquième donnèrent un grand bal. Trois cents personnes piétinèrent jusqu'à quatre heures du matin au-dessus de la tête de Mrs. Grenville.
— Une fêle au cinquième I Ces gens-là sont fous.
— C'est l'usage, dit Stanley. Dans un pays démocratique, la société, c'est tout le monde. Donc tout le monde reçoit et tout le monde va chez tout le monde.
Au restaurant, Pauline observa que, lorsqu'elle entrait, tous les hommes s'armaient d'un lorgnon. Pour la soustraire a cet examen un peu gênant, Stanley prit un cabinet particulier. Alors, ce fut autre chose.
— Avez-vous vu les airs indulgenls et confidentiels du garçon?... Il vous croit en bonne fortune.
— Il ne le croit pas, il fait semblant. A Paris, cela flatte les honnêtes femmes d'être prises pour des cocottes.
Dès qu'elle sortait, elle était suivie et quelquefois abordée. Au retour, elle racontait ses aventures avec une certaine irritation. Son mari souriait.
— Oui, je sais, ils sont comme cela. Ils ne peuvent pas s'en empêcher.
— Ces messieurs n'ont donc rien à faire ?
— Si, mais leur principale occupation est de plaire.
— Ils ne me plaisent pas.
Lorsqu'elle allait au théâtre, le talent des artistes la ravissait, mais l'éclairage violent lui faisait regretter ces salles demi-obscures de Londres, qui se prêtent si bien à l'illusion et à l'émotion. Son mari lui expliqua qu'à Paris le spectacle était souvent dans la salle et que beaucoup de femmes y venaient surtout pour être vues.
— Que diriez-vous si vous alliez en Italie?
Là, on tourne franchement le dos aux acteurs, et on cause de ses affaires.
— Je croyais que les Parisiens aimaient le théâtre ?
iG
a 78 11 A H EL
— Ils l'adorent, mais a leur façon qui n'est pas la nôtre, à nous, gens du Nord. Nous sommes de grands enfants que le drame possède, ensorcelle, stupéfie, jusqu'à suspendre notre existence individuelle. Le Parisien a la gourmandise du théâtre, le Londonien en a la dévotion.
En revenant du spectacle, cahotée dans une boîte close, elle se rappelait le hansom si léger, si aérien, si ouvert et si abrité tout à la fois. Ainsi, chaque objet nouveau, chaque usage a apprendre était un sujet d'étonnement ou de critique. Stanley l'assurait que c'était « le manque d'habitude ».
— Nous avons vécu à Paris, jusqu'ici, comme des passants, comme des étrangers. Or, les étrangers ne voient jamais ce qu'il y a de meilleur dans une nation. Attendez que vous ayez terminé votre apprentissage et que vous ayez pénétré plus avant.
Ils commençaient à connaître quelques personnes. Des journalistes venaient de temps à autre. L'un d'eux, bavard, familier, cajoleur, toujours l'anecdote aux lèvres, amusait Pauline.
— 11 est gentil, disait-elle, mais qu'y a-l-il de vrai dans tout ce qu'il raconte?
— Il est du Midi ! — répondait Stanley avec un sourire indulgent, comme si ce mot expliquait tout.
Il y en avait un autre. Celui-là, assurément, n'était pas du Midi. Ses cheveux étaient presque blancs à force d'être blonds ; ses yeux, d'un bleu malade et affaibli; suggéraient une autre origine. Il avait l'air mortellement las, immensément dégoûté. C'était un poète qui faisait de la prose pour vivre et, de ce fait, en voulait au genre humain. D'abord, il avait fait songer Pauline à ses anciens amis les esthètes. Mais les esthètes fatiguaient de leur respect même celles qui ne veulent pas être respectées ; le décadent parisien ne semblait pas croire à l'existence des honnêtes femmes.
Ayant trouvé Pauline seule, il s'assit sans y avoir été invité. Il lui expliqua qu'il souffrait, avec toute sa génération, d'une radicale impuissance d'aimer. Cependant il était prêt à tenter une dernière expérience. Où était celle qui le guérirait de ce mal étrange? Elle n'avait qu'à parler.
Les choses en étaient là, quand Stanley rentra. Lorsqu'ils furent seuls :
— Il y a, lui dît Pauline, un talent que je veux apprendre et qui doit être très nécessaire aux femmes de Paris : c'est de savoir mettre un homme à la porte. * *
— Madame Verneuil vous dira cela.
Madame Verneuil était une femme élégante
dont le mari, un banquier, s'était trouvé en relations d'affaires avec M. Grenville. Elle avait entrepris l'éducation de Pauline.
— Le premier point, ma chère petite, est d'apprendre à vous passer de votre mari. Vous êtes toujours cousus ensemble ! C'est trop anglais. Est-ce que vous me voyez jamais avec M. Verneuil ?
— Cependant vous l'aimez?
— Naturellement. Mais il s'occupe de ses affaires, je m'occupe de mes enfants et de ma maison. 11 a ses amis, j'ai les miens... 11 était le camarade de collège de mon père et il m'a épousée pour mettre ma dot dans ses entreprises. Je ne peux pas lui sauter au cou toute la journée. D'abord, il n'y tient pasl... Songez que les hommes, quand ils se marient, appellent cela faire une fin, tandis que pour les femmes...
— C'est un commencement, continua Pauline. Alors, elles aiment... après?
— Mon Dieu ! ma petite, elles aiment quand et comme elles peuvent.
— Enfin, est-il permis d'aimer son mari?
— Oui, en principe. Mais il ne faut pas abuser de la permission. Les femmes sont jalouses. Ne laissez pas trop voir qu'il y a un trésor chez vous : on vous le volerait.
— Ah I par exemple I...
BABEL 28l
— C'est comme cela.
Moins d'une semaine après cette conversation, Stanley fumait béatement sa cigarette dans le petit salon de sa femme, tout en la regardant d'un air sournois.
— Savez-vous, ma chère, que je me sens maintenant un Parisien achevé ? Je n'aurais jamais pensé que je m'acclimaterais aussi vite. Décidément, la vie à Paris est charmante.
— Pour les hommes, dit Pauline.
M. Grenville fut ou parut très surpris.
— Qu'est-ce qu'il y a?
— Il y a que... je donnerais quelque chose pour voir un peu de brouillard.
1 — Rassurez-vous, on voit souvent du brouil-
lard à Paris.
— Ah I ce n'est pas à ce brouillard-là que je pensais.
Stanley eut une franche bouffée de gaieté, et elle rit avec lui, à pleines lèvres.
— Par Jupiler, vous avez la nostalgie de Londres !
— Eh bien, oui I moquez- vous de moi. Londres est bien laid à côté de Paris, la vie anglaise bien maussade à côté de la vie française ; mais là-bas, c'est chez moi... Je ne puis vivre ique là où j'ai été élevée... Enfin, voilà ma confession faite... Vous ne m'en voulez pas trop?
— Pas le moins du monde. J'ai reçu l'autre jour une lettre de ma tante, qui veut, dit-elle, jouir de vous avant de mourir et qui demande si elle aura un petit-neveu pour Christmas. Que faut-il répondre à cette impertinence ?
— Que ce sera peut-être une petite-nièce ! dit Pauline en souriant.
— Elle s'en contentera... De plus, on a découvert une circonscription électorale fort bizarre : depuis le règne d'Henri 111 elle n'a jamais pu mettre la main sur un représentant qui la comprenne. Il n'y a que moi qui puisse exprimer convenablement sa pensée. J'aurais laissé la circonscription se morfondre et ma tante se plaindre ; mais, du moment que c'est l'avis de ma petite Pauline...
Après un moment de silence :
— Je n'aurai qu'un regret, dit Pauline en regardant son mari : c'est ici que...
Elle n'acheva pas sa phrase. Stanley la devina.
— Ce qu'il y avait de plus précieux ici, dit-il dans un baiser, c'était notre amour, et nous l'emporterons partout avec nous.
Deux ans avaient passé depuis Je mariage de Julien. Assis dans son cabinet de Finchley, certaine après-midi d'hiver, il regardait tomber la pluie sur les pelouses d'El Obayd. Soudainement, dans ce fond de la mémoire où dorment les vieux souvenirs, se réveilla une impression oubliée. C'était par une journée à peu près semblable qu'il était assis dans son bureau de sousingénieur à Old Brook lorsqu'on était venu le chercher pour cette promenade dans la mine qui avait décidé de sa vie. Certes, le luxe dont il était entouré ne ressemblait guère au misérable mobilier de jadis, et, même sous la pluie, les ombrages d'El Obayd n'attristaient pas la
vue comme les plats et mornes horizons cTOld Brook. Mais le changement était-il aussi grand en lui qu'autour de lui ?
En quelques minutes, il revécut les deux années qui venaient de s'écouler. C'était d'abord l'arrivée lugubre à El Obayd, où Amy était entrée comme une coupable ; les cris de cette conscience désespérée qui s'accusait de la mort d'un père, et auxquels il ne répondait que par des baisers ; puis celte tempête de sanglots et de larmes s'apaisant d'elle-même après avoir dépensé toute sa violence ; l'appétit de la vie ressaisissant, presque sans transition, cet être organisé pour le bonheur et qui devait rapidement vaincre sa douleur, dès qu'il avait résisté au premier choc, Une fois la crise passée, Amy n'avait plus jamais regardé en arrière. Alors avaient éclaté sans contrainte les joies de ce jeune amour ardent et exigeant qui donne à l'épouse des airs de maîtresse. Très vite, Julien avait songé au côté sérieux de sa romanesque situation. Déjà il dénouait délicatement, sans les rompre, les liens qui l'attachaient au parti ouvrier. En guise d'adieu, il avait envoyé une belle phrase aux travailleurs de l'East End : ce Je ne suis plus votre délégué, je reste votre ami. » Il avait donné, sans se presser, sa démission de membre de la Société Fabienne, en prétextant
((des occupations nouvelles qui ne lui permettaient plus de suivre avec toute la régularité désirable les intéressants travaux de celte Société ». Par là il pensait avoir couvert sa retraite.
— Pourquoi n'invitez-vous pas vos anciens amis? lui demandait sa femme. Us doivent être curieux à connaître. Je n'ai pas du tout peur d'offrir une tasse de thé à Sophia Holmes, si vous me promettez de ne pas tomber amoureux d'elle. Je voudrais qu'elle me présentât au nouveau club de femmes, à ce Pionnier dont on dit des merveilles... Vous ne savez pas que je suis une femme « avancée »...
— Gardez-vous-en bien, ma chère !
— Moi qui croyais vous faire plaisir ! . . . Au fond, cela m'est égal. Il me semble seulement que vous pourriez donner signe de vie à ces deux messieurs qui ont été les témoins de notre mariage.
— Wemyss est une vipère et Gillott est un dindon. Vous ne m'en voudrez pas, je pense, de préférer vos relations aux miennes.
C'est alors qu'il avait étudié à fond les affaires de son beau-père, les jugeant à un point de vue tout nouveau et en condamnant plus d'une, non comme immorale, mais comme dangereuse.
Ainsi, il avait retiré les capitaux engagés dans le
Vindicator, fraude gigantesque sur laquelle couraient des bruits inquiétants, précurseurs d'une débâcle. 11 était resté un des gros porteurs d'actions d'Old Brook et avait fait renvoyer le directeur de la mine, son ennemi personnel; seulement il oubliait de réaliser les améliorations qu'il avait si bruyamment réclamées autrefois au nom des ouvriers. Il avait arrêté le procès intenté par Saint-Clair au Board of Health { après la démolition de ses immeubles de l'East End. Cette démarche, commandée par la plus élémentaire prudence, lui avait coûté- un gros soupir.
— Ane que j'étais!... Ce beau discours que j'ai fait là-bas me coûte dix mille livres.
Ces dix mille livres le chagrinaient aulantque s'il les avait réellement possédées et perdues. Car maintenant c'était son argent. Il y avait eu trois phases qui s'étaient succédé assez rapidement. Pendant la première, il avait dit : « la forlune de ma femme » ; pendant la seconde : c< notre fortune », et k présent il lui échappait de dire : « ma fortune». 11 avait appris peu à peu son métier de riche, et aujourd'hui qu'il commençait à le savoir, n'y trouvait plus les mêmes charmes qu'au premier jour. Une ou deux spéculations manquées avaient mortifié son amour-
i. Administration de la Banlri.
propre. Les affaires, c'était la monotonie dans l'instabilité, un risque, un qui-vive perpétuel, sans Fémotion du jeu. Ce n'était pas son fait. Ce qu'il lui fallait, c'était l'action personnelle où l'on se jette tout entier, des sensations nouvelles, la marche en avant, n'importe où, vers l'inconnu. Si le bonheur, comme on l'a dit, est «une envie de dormir», il n'avait aucun goût pour ce bonheur au chloroforme. Il était de ceux qui souhaitent toujours qu'il arrive « quelque chose », fût-ce une catastrophe.
Jamais, depuis son mariage, il n'avait éprouvé à un tel degré ce sentiment d'inquiétude et d'impatience... Il s'était levé et marchait à travers la chambre, éperonné par ces pensées pénibles. L'appétit d'activité physique s'irrilant à chaque pas, il décida qu'il avait besoin de se distraire et qu'il dînerait au club.
Comme il allait prévenir Amy de cette intention, il distingua un bruit de voix en approchant du morning-room.
— Mrs. Delaunay a une visite? demanda-t-il au valet de pied ; qui est-ce ?
— Je ne sais pas, monsieur. C'est une dame que madame a ramenée dans sa voiture.
Julien était sur le point de partir sans dire adieu à sa femme, lorsque Amy, qui avait
reconnu le son de sa voix, ouvrit vivement la porte du morning room.
— Devinez qui j'ai avec moi.
Elle l'entraîna dans le salon où Julien aperçut la silhouette élégante d'une jeune femme, vêtue de couleurs sombres, tournant le dos à la large baie qui éclairait la pièce.
— Comment voulez-vous qu'il devine ? dit une voix basse et harmonieuse. Je suis aussi loin de sa pensée que je l'étais de la vôtre, il y a une heure, quand vous m'avez rencontrée dans Hyde Park.
— Méchante I cria Amy. Je songeais à vous, justement, ce matin.
— Fidès!... Est-ce réellement vous?
— Je crois être sûre que oui, répondit Fidès en souriant et en lui tendant la main... Et pourtant je ne sais si c'est tout à fait la Fidès que vous avez connue autrefois.
— Ltes-vous meilleure ou pire ?
— Je suis autre...
Elle disait cela avec un peu de fatigue et de tristesse, avec une sorte de calme découragement.
— Je ne vous ai pas vue depuis le jour de l'enterrement de Klaus , il y a plus de cinq ans.
— C'est à cette époque-là aussi qu'elle nous
a quittés. Oh ! que j'étais fâchée contre elle ! Je ne sais comment j'ai pu lui pardonner.
— Il fallait bien finir mon éducation universitaire.
— Et qu'avez-vous fait à Cambridge ? demanda Julien.
Elle raconta la vie de Girton Collège.
— Les pauvres filles ! Si on savait le mal qu'elles se donnent pour faire entrer dans leur cervelle un peu de ce qu'il y a dans la cervelle de leurs frères ! Elles jouent au cricket et au football, elles piochent Todhunter, Salmon et Routh toute la journée ; elles parlent entre elles de déterminants, de potentiels, de fonctions elliptiques. Mais elles lisent le Queens ou le Ladies 9 Pictorial quand elles sont seules, et se regardent dans la glace quand on ne les voit pas. Du reste, cet examen-là ne doit pas être consolant, car elles ont de tristes figures. Et, au fond, elles n'ont pas secoué un seul préjugé, pas renoncé à une seule idée fausse ; elles sont aussi timorées que si elles vivaient sous l'aile de leurs mamans. La femme émancipée, la « femme nouvelle », est une fiction. Il se peut que les efforts de la présente génération féminine préparent un meilleur sort et de plus larges facultés à celles qui suivront, mais les premières qui se dévouent sont sacrifiées, comme les soldats qui comblent le fossé avec
leurs cadavres pour que les camarades puissent monter à l'assaut.
— Quelle lugubre comparaison ! fit Julien.
Vous avez passé vos examens, pourtant ?
— Je les ai passés, et le monde a eu l'air de n'en rien savoir. Le lendemain du grand jour où le nom de Fidès Ferreira a été affiché à côté du n° i/i sur la liste des wranglers, — vous savez que cet honneur-là ne me donne même pas droit à un diplôme, à un morceau de papier officiel qui constate mon triomphe, — ni le président de la Royal Society ni l'Astronome Royal de Qjeenwich n'ont songé un instant à quitter leur place pour me l'offrir, et rien n'a paru changé dans l'aspect général de l'univers. Au bout d'un mois, j'ai reçu un mot, « avec les compliments du docteur Armytage » qui m'informait que, si je pouvais fournir des références sur ma moralité et mes opinions religieuses, j'étais admise à concourir pour une situation de professeur dans un collège du Yorkshire au salaire de soixante livres, plus la nourriture et le blanchissage.
— Naturellement, vous avez jeté la lettre au panier ?
— Non, j'ai concouru. Je ne pouvais faire autrement: mon argent était épuisé. J'avais dit que, quand j'en serais là, je me tuerais. Mais, dans l'intervalle, j'étais devenue lâche... J'ai
concouru et j'ai enlevé cette magnifique place de soixante livres, plus le blanchissage, au nez de cinq ou six pauvres affamées qui, elles, se sont peut-être jetées dans la Tamise... Pendant deux ans, j'ai fait passer le pont aux ânes et je vous assure que ce n'est pas amusant.
— Enfin, vous avez repris votre liberté?
— C'est-à-dire qu'on me l'a rendue, en me faisant savoir, toujours « avec les compliments du docteur Armytage», que ma façon d'enseigner l'algèbre et la trigonométrie n'était pas en harmonie avec les sentiments hautement religieux qui avaient fait la réputation de la maison. J'en suis venue à l'éternelle ressource de ceux qui croient avoir « quelque chose là », à cette industrie qui n'exige, comme frais de premier établissement, qu'une plume d'oie et une bouteille d'encre d'un penny; la littérature.
— Vous faites des vers ? des romans? cria Amy enthousiasmée.
— Mon cas n'est pas si grave que cela.
D'abord, je n'ai pas d'imagination... Non, je suis journaliste, ou, du moins, j'essaie de l'être. Je défends dans le domaine de la théorie les vérités que j'ai trouvées fausses dans la pratique.
— Je vois que vous ne croyez plus.
— Bien peu. Et vous? ,