LE TEMPLE DE LA RAISON
Pour celui qui dîne et qui rit; un mauvais citoyen est celui qui ne dîne pas et qui pleure.
(Chateaubriand.)
Le capitaine Grisel avait l’habitude, quand il ne terminait pas trop tard son service à l’École Militaire, de se rendre dans la soirée chez une parente à lui, qui demeurait à l’autre bout de la ville. Il passait, ce jour-là, par la place de Grève : un homme, un ouvrier,
1 Faut-il rappeler que les termes de socialistes et de communistes n’existaient pas du temps de Babeuf? On a dû les employer ici comme M. Aulard l’a fait, dans son Histoire politique de la Révolution, pour abréger et pour simplifier, faute d’équivalents convenables, — le mot à.’ anarchiste, sous lequel on désignait vulgairement alors les derniers jacobins et les partisans du Bonheur Commun, n’étant plus compris aujourd’hui dans le sens qu’on lui prêtait.
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l’arrête : « Parbleu, vous venez à propos; je m’en vais chez moi dîner ; il n’y a qu'un pas, vous ne me refuserez pas.... »
En vain l’officier s’excuse, allègue qu’il a déjà dîné, l’autre l’entraîne, le tire chez lui :
« Eh bien! si vous ne voulez pas dîner avec nous, au moins vous boirez un verre de vin avec ma femme et moi. »
Les deux hommes se connaissaient pour s’être rencontrés, huit jours plus tôt, chez un marchand de vin de la rue du Louvre, au « Café de Genève. » On s’était promis de se revoir « le lendemain, ou le surlendemain au plus tard. » Même, Giisel avait pris eu note le nom et 1 adresse du citoyen : Monnier, ouvrier en cuir,
« ceinturonnier, » au 45 de la rue de la Vannerie C était là, tout juste à côté. Monnier habitait l’étage au-dessous d’un chapelier. Grisel le suit, monte, s’installe avec lui.
Ce Monnier buvait fort, parlait beaucoup, étant de ces vrais « sans-culottes, » de ces enragés du Jacobinisme, qui avaient résisté à la mort de Robespierre, à l’écrasement des faubourgs, a la faillite meme des grands principes révolutionnaires, et, en dépit du Directoire, de Bai ras et de la déconfiture générale, avaient gai de, apiès trois ans, leur chauvinisme de 93, la pipe et le débraillé du « Père Duchêiie, mar-
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chand de fourneaux. » Sitôt assis, les verres sur la table, Monnier entreprend le capitaine, lui demande comment va l’esprit des troupes, si l’on n’est pas disposé au Camp — au camp de Grenelle — à tendre bientôt la main aux prolétaires de Paris. L’officier comprenait mal, faisait l’étonné : « Je ne sais ce que vous voulez dire.... »
Sur quoi Monnier se récrie : « Vous ne lisez donc pas Babeuf ! » Est-il possible, qu’on soit patriote, et qu’on ignore « ce qui se fait, » qu’on ne lise pas Babeuf !
Précisément, Monnier avait là, sous la main, le dernier numéro du Tribun du Peuple, qu’il présente au capitaine. C’était une feuille de petit format in-8°, dix à douze pages de papier chandelle, signées, au bas de la dernière, du nom de Gracchus Babeuf, « tribun du peuple. » Ce Babeuf avait le style le plus diffus, embrouillé, inintelligible, à coup sûr, pour un militaire. Toutefois, ne parlant au peuple, à « tous ceux qui mangent leur pain noir trempé de sueur, » que de révolte, d’insoumission, de mutinerie, le fond de sa doctrine avait au moins l’avantage de la simplicité. Nul maçon, nul terrassier, qui ne fût en mesure d’apprécier Babeuf, du moment qu’on lui promettait, pour prix de ses efforts, l’égalité réelle, absolue, la douce, la
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Sainte Égalité, avec le rétablissement du bienêtre universel, — ce que l’auteur appelait le Bonheur Commun.
Monnier, cependant, le verre au poing, se déboutonnait, s’exprimait plus carrément à mesure que le vin lui assouplissait le gosier. — Il disait que le Gouvernement aurait beau s’évertuer, persécuter les Jacobins, les réduire au désespoir, sous peu on verrait « ce qu’étaient les patriotes.... »
Grisel lui rendit sa brochure. Si troublé qu’il fût, il ne concevait pas où tout cela conduirait : « à des pamphlets, des clabaudages, entre vous autres?... » « Vaudrait-il pas mieux prendre le parti d’être tranquille? »
« Tenez, reprit Monnier, vous n’êtes. pas au fait; je vais vous dire. Nous sommes disséminés en un grand nombre de petites sociétés qui nous tenons toutes par la main, et qui, en dernier résultat, n’en faisons qu’une; au surplus, pour que vous le sachiez, nous avons des chefs.
— Comment des chefs? Quels sont vos chefs?
— Oh! c’est ce qu’on ne dit pas ; mais nous avons un comité « insurrecteur » composé de démocrates sûrs, d’hommes intelligents, de véritables patriotes qui ont toute notre confiance et nous marchons aveuglément sans vouloir
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même les connaître; car il est dans notre système qu’aucun de nos chefs ne soit connu de ceux qui sont au-dessous d’eux.
— Mais, ces chefs, fait Grisel, quel est leur but, leur intention? »
On était au moment le plus critique de la Révolution, après l’hiver si dur de 1796, et jamais, aux plus mauvais jours de 93, le peuple n’avait paru si souffrant, si sombre, si inquiet. Pour quelques-uns, qui tirent toujours leur profit des malheurs publics, combien ne mangeaient de viande qu’une fois par mois, et, le plus souvent, dînaient aux bouches des cuisines de l’odeur des potages et du parfum des côtelettes! Du pain, certes, il y en avait partout, chez les boulangers, les traiteurs, les marchands de vin, les charbonniers; mais ce n’était plus du pain à trois sous : « c’était du pain à quatrevingts francs, cent cinquante et deux cents francs. » D’ouvrier, éreinté, rentrait le soir pour trouver la marmite renversée, la femme, les enfants malades, à bout de résistance. Qu’il restât une dernière paire de souliers, un drap : « ma pauvre femme, disait-il, je n’en puis plus; voilà encore des draps, allons les vendre. » On vendait ces draps, on vendait les chaussures,
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cela faisait six à huit cents francs, qui payaient le rôti du lendemain. Et pour le reste de Tannée, on était sans souliers, couché par terre, contre le mur. C’était pitié de voir tant de malheureux chercher leur nourriture par les rues « dans les tas d’ordure et la saloperie.... » Da France s étiole, s affaisse, le crédit ruiné, la confiance morte. Plus d’huile dans la lampe. Et c’est au moment où le coût de la vie est le plus cher, que le Directoire supprime les distributions gratuites de viande et de pain aux indigents. De pain est taxé à 40 francs (papier) la livre, la viande à 145, ce qui en réalité, sans doute, au prix de 1 assignat, met le pain à quatre sous et la viande à quatorze sous. Mais le peuple ne calcule pas tant; qu’il y ait de la viande à ce prix-là où qu’il n’y en ait pas, pour lui c’est tout pareil : poches vides, estomac creux. Il couibait le dos, rasait les murs, sous la pluie, ou bien, le soir, aux carrefours, regardait les théâtres, les concerts, aux façades inondées de lumière, les files d’équipages à la porte, les cochers, les livrées comme jadis, les toilettes, les élégances. Et tant d’egoïsme à côté de tant de misère lui remuait le cœur confusément. Pourquoi pensait-il — ces disproportions de fortune, « ces révoltantes distinctions de riches et de pauvres, de grands et de petits, de maîtres
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et de valets, de gouvernants et de gouvernés?... » pourquoi « un homme qui s’épuise par le travail et manque de tout, tandis que l’autre nage dans, l’abondance sans rien faire? »
Des ouvriers, des chômeurs se répandaient sur les places, les ponts et les quais, menaçant, si les choses ü’ avaient pas changé avant huit jours, de tout f... à bas. Et, comme l’on sait, il ne manque jamais, en pareil cas, de provocateurs pour exaspérer les souffrances et réchauffer les colères. Certains montraient au peuple famélique, déguenillé, les députés, les riches, les gros bourgeois : « Ivoisible a eux de crever d indigestion, à toi bon peuple de crever de faim! » Aux Tuileries, des femmes, des guenipes, braillaient sur des chaises, rappelant qu’au moins sous Robespierre on . avait du pain, l’ouvrier était nourri, content, le riche et le bourgeois marchaient au pas.
Mais pourquoi, songeait Grisel, repoussant la brochure que Monnier lui avait mise entre les mains, pourquoi toujours remuer les mauvaises passions, les rancunes, l’envie? Eaudrait-il donc toujours du trouble, du mouvement, et, pour améliorer le sort commun, toujours faudrait-il du sang sur le pavé?
Monnier s’était levé : « Camarade, dit-il, lui prenant la main, je veux t’instruire davantage,
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et dès aujourd’hui, décadi, je vais te conduire dans un endroit où tu pourras voir que tout ce que je viens de te dire n’est pas une chimère. » Il avait retiré sa veste, ses effets d’ouvrier, pour se revêtir plus proprement. Il appelle un voisin, le chapelier qui demeurait à l’étage supérieur. I/officier, explique-t-il, est un patriote qu’ils vont conduire au Temple de la Raison.
On sort. Par le quartier des Halles, la place des Victoires, la rue des Petits-Champs, les trois hommes atteignent au boulevard. Bà, au coin de la rue de la Michodière, s’élevait l’édifice le plus baroque : sur une masse de rocaille, un pavillon en forme de rotonde, prolongé de deux avant-corps, une sorte de kiosque, tout armé de clochettes, de balcons, de treillages, de lanternes, de parasols et de monstres sculptés en façon de magots chinois, accroupis, les jambes torses et le ventre velu. De simples vitrages tenaient lieu partout de cloisons, les portes aussi étaient de glace. Bref on était là pour boire et conspirer comme au milieu de la rue. Sans compter que la cocasserie du décor ne laissait jamais d’attirer, à ce coin du boulevard, les flâneurs, les provinciaux, qui demeuraient,’ le nez en 1 air, a bâiller a tant de merveilles, de colifichets, de clochetons, de banderolles.
Au rez-de-chaussée, un café. Il y avait eu là,
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jadis, un établissement de bains, d’où le nom de Bains Chinois, qu’avait relevé le patron de l’estaminet. Pour les amis de Babeuf, les abonnés au Tribun du Peuple, les vieux soutiens de l’idée révolutionnaire, pour tout ce qu on appelait enfin, d’un terme générique « la queue de Robespierre, » c’était le Temple de la Raison, le dernier refuge où, s’abreuvant de gros vins et de cidre à bon marché, ces hommes agités trouvaient d’autres braillards comme eux avec qui fraterniser.
Grisel entra, escorté de ses deux compagnons.
A coup sûr, l’établissement n’était pas ouvert, comme on dit, au public, a n importe quel public. Comprenons qu’à venir là en simple curieux, ou pour se rafraîchir seulement, on eut risqué de se voir mal reçu. Mais Monnier patronnait Grisel : « C’est un bon patriote, dit-il, un des nôtres; c’est une recrue que nous avons faite... » Aussitôt, chacun s empressa, on fit place à l’officier.
Grisel s’était assis, interloqué tout de même du spectacle qui s’offrait à lui. Il y avait là peu de militaires, mais beaucoup de gens « mal mis, » de petits artisans, comme des cordonniers, des bourreliers, tous fort échauffés, des femmes aussi, avec des enfants a leur jupe coiffes du
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bonnet rouge. « Des uns prenaient du café; d’autres du vin, du cidre. » « Je vis — dira Grisel, plus tard, que c était une espèce d’orgie qui se faisait la. » On s y retroussait les manches à 1 idée d’aller bientôt « arranger les chouans, les muscadins.... »
Par moments, les voix tombaient, les verres et les bouteilles s’arrêtaient de remuer : une petite îousse, d a peu près vingt-cinq ans, se mettait a chanter. C’était la Complainte de l’illustre Robespierre, ou la dernière romance de Sylvain Maréchal, sur l’air de : C’est ce qui me désole :
Mourant de faim, mourant de froid,
Peuple dépouillé de tout droit,
Tout bas tu te désoles ;
Cependant, le riche effronté.
Qu’épargna jadis ta bonté,
Tout haut il se console.
On écoutait, 1 œil humide, et au refrain chacun reprenait en chœur.
Gorgés d’or, des hommes nouveaux.
Sans peines, ni soins, ni travaux,
S’emparent de la ruche :
Et toi, peuple laborieux,
Mange, et digère, si tu peux,
Du fer, comme l’autruche.
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Monnier, cependant, s’était écarté. Grisel l’observait, de loin, qui s’entretenait avec un individu, placé devant une bavaroise, un particulier à l’air jeune et « plus discret et réservé de manières que les autres. » Monnier lui parlait à l’oreille. Entre temps, l’inconnu se retournait vers le capitaine, lui jetait « des clins d’œil. » A la fin, il se lève, s’approche, et, d'emblée, sans plus de périphrases, s’informe, tout comme Monnier l’avait fait, de l’esprit de la troupe, demande — c’était la préoccupation dominante — si on lit Babeuf à l’armée, et quel effet son journal y produit. Le capitaine avait sans doute une opinion. Qu’en pensait-il?
« Je pense, dit Grisel, que l’auteur a beaucoup d’esprit, beaucoup, mais qu’il n’est nullement militaire et qu’il n’est pas fait pour parler à des militaires; ce sont des verbiages, des phrases, des figures de rhétorique qui ne sont pas à la portée du soldat; et si j’étais dans le cas de faire des adresses aux armées, ce serait un style tout différent que j’adopterais, car je crois qu’il faut que l’on parle d’une manière à se faire entendre de ceux à qui on veut parler. »
L’inconnu réfléchissait. Le capitaine serait-il pas lui-même l’homme qu’il fallait? S’avançant : « Si tu voulais, insinua-t-il, faire quelque ouvrage dans ce sens?... »
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Mais, Grisel se récusa : il ne disposait pas d’imprimerie.
« Qu’à cela ne tienne! nous avons des presses, nous ferons imprimer. »
Bref, n’osant trop se défendre, Grisel consentit, promit de remettre avant le surlendemain un travail qui serait comme une version à l’usage du soldat, une sorte d’analyse, en style énergique, du dernier article de Babeuf paru dans le Tribun du Peuple.
L’officier s’était levé. Dehors, le jour achevait de tomber.
Pensif, l’esprit travaillé de doutes et d’appréhensions, Grisel avait repris le chemin de l’Ecole Militaire. Dans cette ville, où tant de foyers dévastés, de façades mornes, de cours désertes, d’églises abandonnées, demeuraient comme les silencieux témoins du fléau révolutionnaire, se trouvait-il personne qui eût un soupçon, une idée de la terrible aventure que l’extravagance de quelques rêveurs besogneux menaçait à nouveau de faire courir au pays? personne, seulement, qui eût un souvenir pour hier, un regard pour demain?
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Du monde, des groupes emplissaient les jardins, les carrefours, les rues; des limonadiers, des entrepreneurs de spectacles ou de bals populaires, avaient, de place en place, dressé des tables, allumé des guirlandes de lampions. Des artisans posaient les volets aux boutiques....
Ville fourbue, ville blasée, léthargique, où trop de secousses, de crises et de surprises, depuis six ans, ont aboli jusqu’au dernier atome d’énergie et de curiosité. Au café, les journaux restent sur les tables : « On lit peu, on parcourt, on feuillette, on réfléchit. » Au spectacle, si la Police intervient encore, c’est pour interdire les airs patriotiques « que personne n’écoute plus, par ennui. » D insensibilité publique s’accentue encore aux époques d’élection : les bourgeois ne se dérangent plus, boudent le scrutin, en sorte, que les assemblées sont tenues par quelques douzaines « de maçons, de déguenillés, » clientèle ordinaire du Jacobinisme. Dans telle circonscription de Paris, sur cinq cents inscrits, on compte trenteneuf votants! Ailleurs, on n’arrive pas même à réunir ce qu’il faut de citoyens actifs pour composer le bureau.
La stupidité, l’incurie des gens aisés, des classes moyennes, à ce moment de 1 an IV où se découvre le spectre du Communisme, passe
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1 imagination : conversations creuses, bavardages à perte de vue, sans effet, « sur des paragraphes de gazette ! » Détachement absolu de tout ce qui touche à l’intérêt public, aux affaires du pays. « Les disputes ont le même ton d’inutilité et de vide qu’en 1791. » Et puis, « conjurations, victoires, assignats, mandats, révolution, monarchie, tous ces textes-là, en général — dit quelqu’un — sont épuisés, et ne frappent plus. » « On ne veut que jouir, s’amuser, être tranquille.... »Le jeu, la Bourse, les promenades, Bagatelle, Longchamp, Tivoli, voilà qui préoccupe autrement que Barras, Babeuf ou Bonaparte! « Chacun se moque du Directoire, des Conseils, de la République, mais personne ne contribuerait d’un écu ou d une heure de travail à changer rien.... »
La tristesse surtout est de voir tant de miséîables, de petites gens, dépourvus, honteux, qui dînent d’une sardine ou d’une cuillerée de lentilles, ou bien vont de désespoir se perdre aux filets de la rivière, à Saint-Cloud. Mais la souffrance des uns n’empêche pas les autres, comme on sait, de prospérer, d’avoir des femmes, des voitures, du bien-être, de l’appétit.
« Rapine, et puis rapine, voilà le pivot central, le but, l’élément unique de la République. » Pas deux fortunes sur cent qui ne soient « le prix
d’une bassesse ou d’un crime; » pas une qui ait six mois de solidité. « Un coquin acquiert cent mille écus en huit jours, est ruiné au bout d’un mois et recommence son pharaon ! » Tel jour, un amateur compte quinze cents chevaux de selle ou de cabriolet sur la route du Bois. « Tes toilettes, les lumières, les équipages, les feux d’artifice font s’évanouir toutes les images douloureuses. » Et le même jour, le peuple paye ses haricots ioo francs le litron, le pain 140 francs la livre, la viande 350 francs, le vin 400 francs la bouteille. Le louis d’or, qui valait 8 000 francs au mois de mai, passe à 15 000 le 2 juin, à 19 000 le 4 : ce qui revient à dire que la coupure de 100 francs vaut un peu plus de deux sous. De là, des plaintes, des récriminations qui se renouvelaient sans cesse, et toujours, les mêmes menaces, les mêmes poings tendus aux gens comme il faut, aux profiteurs, aux marchands, aux députés!
Déjà, l’année précédente, aux derniers mois de la Convention, ces députés — toujours les mêmes, car ils n’ont pas changé d’un régime à l’autre — fort embarrassés de leurs insignes, ne cherchaient rien tant qu’à passer inaperçus. Us ne sortaient plus, ne paraissaient plus en public, au théâtre, sans risquer d’être agonis. A de certains cafés, on en voit qui, subite-
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ment, se défilent, gagnent la porte sans rien dire, tant la tournure des réflexions devient fâcheuse auprès d’eux. Sur ce point, 1 accord est parfait. C’est au boulevard du Temple, deux particuliers qui s’entretiennent : « Depuis que nous avons des députés, ils nous ont décrété des milliers de lois, dont aucune n a été executée ; ils ont été les premiers à les enfeindre, et, tant que ces mêmes hommes seront en place, nous tomberons de plus en plus dans l’abîme.... » Rue des Saints- Pères, au coin du quai, un soldat, un dragon : « Il faudrait que tous les députés fussent dans un bois, et qu’on y mît le feu! » Reur médiocrité et leur incapacité générale, leur inaptitude a rien conclure, leur corruption et, chez certains, le scandale des dépenses, achèvent d’indigner le sentiment public. Tant de cynisme « paraît tout juste fait exprès pour révolter le peuple de misère et porter les soldats à le seconder. »
Par bonheur, si l’on peut dire, plus rien ne subsiste, au cœur du peuple, du vieil idéal de naguère, de l’enthousiasme évanoui. Fatigué, dégoûté par trop d’expériences, l’ouvrier a depuis longtemps mis le bonnet rouge avec la pique au rancart. Re Patriotisme, au sens révolutionnaire du mot, achève comme le reste
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d’ « aller au diable. » Et de toutes les faillites de la Révolution, il n’en est pas de plus saisissante. Demain, un prince étranger, le duc d’Orléans, n’importe qui, Louis XVIII, Carnot, viendrait à paraître, à vouloir s’imposer, « pourvu que son règne promît paix, sûreté, et des lois stables, » la place serait à lui. Les ouvriers, abattus, se résignent, abdiquent, ou bien ils ont du travail, se font payer en numéraire, et, préoccupés surtout d’intérêts matériels, « ils n’ont plus envie, au premier signal, de se mettre en mouvement.... »
Au bout de la rue de Tournon, cette terrasse ornée de balustres, « au milieu de laquelle s’élève un pavillon terminé par un dôme avec sa lanterne, >v c’est l’entrée du Directoire. Des factionnaires sont l’arme au bras dans la cour, — de grands diables mal payés, mal chaussés, vêtus de défroques piteuses, le casque du dragon voisinant avec le bonnet à queue de renard et la fausse tignasse de chanvre du volontaire. Audience tous les jours. Sur le coup d’une heure, une foule se précipite : de petites gens, des femmes avec des enfants, des invalides, des rentiers, maigres carcasses.
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Des huissiers se tiennent au premier étage pour accueillir le public, le guider vers la salle d’audience. Ces valets officiels sont accoutrés d’un manteau court, comme Crispin, d’une toque rose et de souliers à bouffettes : drôles de corps!
Mais les maîtres valent encore mieux!
Au fond d un salon qui n’est que lambris, dorures, damas et glaces (l’ancien salon du comte de Provence) un homme est assis, à 1 écart, devant une table : tunique de satin blanc broché d’or, manteau rouge brodé et galonné, chapeau à plumes, le glaive à la romaine, et des escarpins à rubans bleus. Une balustrade sépare ce grave personnage du public. Des solliciteurs défilent, tendent un papier. D’homme écoute, regarde, promet, enfin se lève; et la foule qui se presse dans les portes, suit de l’œil, curieusement, ce lon°oiseau, empanaché, cet olibrius à plumes tricolores qui s’éloigne sous les plafonds dorés et les lustres de cristal.
Souvent, le soir, les fenêtres s’illuminent, les hautes antichambres se garnissent de livrées et d uniformes. On donne à souper chez Barras on danse. Cependant, le peuple, dehors, les pieds dans 1 eau, pressé contre les murs sombres regarde les voitures qui pénètrent sous la porte reconnaît au passage les figures, les glabres
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visages qu’il apercevait jadis, à la Convention , du haut des places populaires, et peut-être, en lui-même, s’ enfonçant par la ville, le ventre creux, le cœur malade, peut-être ce peuple songe-t-il à tant de tristesses accumulées sur un pays, tant de ruines, tant de gâchis : routes défoncées, campagnes désertes, crédit ruiné, confiance perdue, — et pourquoi? pour perpétuer le pouvoir à une poignée de parasites, d aventuriers, ou d’illuminés, « qui, par leurs machiavéliques systèmes et leurs romanesques déclamations, ont obscurci les choses les plus claires, embrouillé les idées les plus simples, porté le dégoût dans tous les cœurs et l’indifférence dans toutes les âmes. »
Georges Grisel n’avait pas toujours porté l’uniforme. Étant fils d’un tailleur d’Abbeville, il avait commencé lui aussi par tirer 1 aiguille et découper le drap. Déjà Grisel passait pour une tête exaltée, un caractère malheureux, jaloux, insupportable. Un jour, un voisin rencontra le plus jeune des petits Grisel qui pleurait : « 'Mon père, dit 1 enfant, a bien du chagrin. Mon frère Georges nous a pris tout
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l’argent que nous avions dans notre tiroir, et il est parti, on ne sait où il est allé. »
Grisel avait échoué à Paris. Sans pratiques, sans connaissances, il y demeura jusqu’à la Révolution a battre le pave tâchant de travailler de son état, ou bien courant sans succès les imprimeries pour placer ses productions, de petites brochures qu’il composait d’après les circonstances, heureux encore de pouvoir « dîner à crédit » et de rentrer le soir, dans un garni où ils étaient douze à dormir dans la même chambre! Enfin n’en pouvant plus, en 91, apprenant qu’on s’occupait dans les départements de former des corps de Volontaires Nationaux, il partit, et, bien qu’il fût de petite taille, grêle, de « complexion délicate, » prit du service au i« bataillon de la Somme, fia Nation ne regardait pas de si près alors à la taille de ses conscrits !
Grisel d’ailleurs, vif, dégourdi, eut vite fait de se pousser. Coup sur coup sergent-major, quartier-maître, il passait, la même année, capitaine. Après trois ans de campagne dans le Nord, en Belgique, on le rappela au camp de Marly, où divers éléments de l’Armée de l’Intérieur étaient réunis pour constituer la 38e demi-brigade. De Marly, un peu plus tard, la 38e passa au camp de Grenelle. — C’est alors
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que l’ancien garçon tailleur, profitant d’une place qui se trouvait disponible à l’École Militaire, se fit affecter au service des Conseils de Guerre.
Il avait pour collègue, dans son nouvel emploi, un officier du nom de Bourgeois, bornrne de sens réputé, « droit et très prudent, » qu’on appelait plus communément, à l’Armée, Montyon.
Perplexe, le soir de son aventure aux Bains Chinois, Grisel s’en retournait au quartier; il va trouver Montyon, s’ouvre à lui des scrupules et des inquiétudes qui le tourmentaient. Ce n’est pas que le côté périlleux de l’entreprise l’intimidât. Mais l’honneur, la dignité d’un militaire a de ces délicatesses qui ne s’arrangent pas de tous les métiers. Complice ou mouchard, il lui fallait choisir : ou trahir, en ne disant rien, le Gouvernement qui le payait, ou livrer, en parlant, ceux qui s étaient fies à lui.
Montyon n’osait trop le blâmer ni l’encourager. Seulement, il le loua de son audace, et lui donna sa parole « que si la conspiration venait à être découverte par un autre que lui, et qu’ alors Grisel risquât d’être considéré comme conspirateur, il assurerait que l’intention de son camarade était purement et simplement de la déjouer. »
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En conséquence, Grisel se mit à l’œuvre, brocha dans la nuit la Lettre de Franc Libre à son ami La Terreur, soldat à l’Armée du Rhin, datée du 24 Germinal de l’an IV de la République Démocratique à venir, qui est un vrai chef-d œuvre de grâce et de politesse, propre à donner à l’Armée l’idée la plus flatteuse de 1 éloquence babouviste. Pas une ligne, une phrase, qui ne fût ponctuée d’un bougre ou d un foutre. C’était là comme il fallait parler au soldat, pour se faire entendre : du laconisme, de la verdeur, de bons jurons bien appliqués, entre deux bouffées de pipe; avec cela, quelques rappels du vieux Paris de 93, —
« où le gouvernement mettait l’égoïsme à contribution pour établir des magasins d’effets et de comestibles, où, comme dit le Père la Tulipe, chacun avait le droit de se croire bourgeois ». Gros effet, toujours actif sur de « braves bougres d officiers de tricot » qui avaient « la peau toute recousue » et que le gouvernement des bavards, des pan-f outres, laissait, par incurie, sans bas, m chemises, ni souliers, et les coudes râpés!
Le, lendemain, Grisel portait son chef-d’œuvre au « Temple de la Raison. » Te particulier, son complice, fut, à ce qu’il parut, transporté de satisfaction. Il assura qu’il se chargeait du reste, qu il ferait imprimer la pièce, prendrait soin de
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corriger lui-même les épreuves. C’était l’affaire de quarante-liuit heures. « Ne manque pas, dit-il à Grisel, de revenir après-demain, ce sera imprimé. J’aurai en même temps quelque chose d’important à te remettre.... » Il ajouta qu’il n’était pas trop nécessaire de se voir toujours dans ce café; qu’on y était gêné. Non qu’il suspectât la parfaite honorabilité des habitués de l’établissement; mais il n’en pensait pas moins « qu’il y avait une infinité de choses qui ne se disent pas devant tout le monde. »
Il finit par donner son adresse, rue Saint- Honoré, à la Conception, un couvent désaffecté, où il demeurait avec d’anciens amis de Robespierre, dont le serrurier Didié. Lui-même avait servi de secrétaire, dans le temps, à Joseph Lebon. Rameuse référence! Il s’appelait Darthé, originaire de Saint-Pol, dans le Pas-de-Calais.
L’impression de l’ouvrage fut bientôt faite. Darthé en apporta, le surlendemain, les épreuves « toutes mouillées, » à Grisel, aux Bains Chinois. Les deux hommes se trouvaient à l’écart, dans l’arrière-salle qui servait de cuisine à l’établissement. Alors Darthé, mystérieusement, tira de sa poche le « quelque chose d’important » qu’il avait annoncé : une enveloppe, un pli cacheté, qu’il remit à Grisel, en l’invitant à la prudence et au secret le plus absolu. Même,
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il n’eut de cesse que Grisel, ayant serré « le paquet sur sa poitrine, » n’eût boutonné sa tunique par-dessus.
1/ autre promit, et, du même pied, rentra chez lui.
T’enveloppe rompue, il découvrit une lettre qui portait l’en-tête du Comité Central Insurrecteur, avec ces mots, disposés en triangle :
Liberté — Égalité.