‹ Babeuf et le parti communiste en 1796Chapitre 2 sur 9 · BONHEUR COMMUN · texte numérisé non relu

BONHEUR COMMUN

C’était un brevet, une commission en vertu de laquelle l’officier était institué agent secondaire et militaire auprès du camp de Grenelle, avec des instructions sur la manière d’entretenir l’indiscipline et de faire travailler les têtes.

C’est ainsi que le capitaine Grisel fut affilié à la conspiration de Gracchus Babeuf.

L’autre rendez-vous ordinaire des conspirateurs, avec les Bains Chinois, était, sous les arbres des Tuileries, dans cette partie du jardin qui longeait en terrasse la Cour du Manège. Des

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souvenirs, des habitudes ramenaient là tous les soirs, des figures courroucées, de sombres visages, de longues lévites qui s’étaient usées à traîner dans les comités de la Terreur et les prisons de la Réaction. Etroitement surveillés, ces individus ne formaient pas à proprement parler d’attroupements, mais s’accostant d’une façon convenue, ils arpentaient le jardin d’un bout à l’autre par groupes de quatre ou cinq, de telle sorte qu’à chaque tour, les groupes venant à se renouveler, les ordres et les nouvelles circulaient, se communiquaient à toute la bande, sans que la Police y pût rien.

Grisel ne quittait plus Darthé. Celui-ci, ravi de sa « recrue, » l’emmenait dans ses promenades, aux Tuileries. Un jour, il l’arrêta, lui désignant, au milieu d’un groupe, un homme à l’air dégourdi, jeune, qui portait un chapeau tricorne couvert de toile cirée, avec un bouton blanc de hussard en guise de boucle, et une houppelande à revers foncée. « Voilà, fit-il, celui qu’on appelle Germain. »

Ce Germain était l’ami le plus intime de Babeuf, son ancien compagnon de captivité. On se salua. « Ah, c’est Grisel, dit Germain, considérant l’officier; bien, bien mon ami : ton ouvrage est fort bon; je t’engage à continuer.... »

L’ATTAQUE

Et les deux hommes demeurèrent un moment à s’entretenir en particulier.

Une autre fois, Grisel arrivait chez Darthé, rue Saint-Honoré, — il y avait du monde, — la conversation tomba sur le fameux Drouet, le héros de Varennes, celui-là même qui avait déjoué l’évasion de Louis XVI. Drouet, pris par les Autrichiens, en 93, sous Maubeuge, avait passé vingt mois en forteresse, au fond de l'Allemagne, au Spielberg. Sa carrure de dragon, ses exploits, ses furieuses boutades, son mufle semé de petite vérole, tout, jusqu’au souvenir de cette stupéfiante tentative d’évasion qu’il avait machinée au Spielberg, avec des morceaux de drap découpés et cousus en forme de parachute — on l’avait d’ailleurs relevé, au petit jour, écrasé sur le sol, moribond, la cuisse rompue, avec son parachute — tout faisait de lui, peut-être, le personnage le plus extraordinaire du moment. Quand, à l’hiver précédent, Drouet, rentré par la Suisse, avait reparu, éclopé, tirant la jambe, boiteux pour le reste de sa vie, le pays s’était comme spontanément levé pour rendre hommage à de si fiers souvenirs.

Grisel s informa si Drouet était aussi partisan de Babeuf. On lui répondit : « C’est un homme précieux, parce qu il est entouré d’une grande

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popularité. Lorsqu'on le verra a la tête des insurgés, les démocrates ne pourront douter que ce ne soit dans le bon sens que se fait 1 insurrection. »

Grisel ne dit rien, mais, à partir de ce moment, parut moins assidu aux Bains Chinois. Trop d’ouvrage le retenait a son bureau de l’École Militaire. Et puis, l’affaire, sur bien des points, restait obscure pour lui. Ainsi, un jour qu’il se promenait avec Darthé, du côté de la rue de la Grande-Truanderie, il vit tout à coup son ami s’excuser, sous prétexte « qu’il avait besoin quelque part, » et disparaître brusquement.

Grisel, par la suite, fut près de quinze jours sans revoir Darthé.

Voilà qu’un matin, Grisel travaillait à l’Ecole Militaire avec son collègue Montyon, lorsqu’il avise un bourgeois qui flânait dans la cour du quartier. Généralement, la maison était mieux surveillée. De quidam, s’approchant de lui, s’informa du citoyen Grisel.

« Je sais qu’il est ici, répondit Grisel sans sourciller; mais de quelle part venez- vous?

— Je suis un de ses parents.

— C’est faux, vous n’êtes pas parent de Grisel,

car Grisel c’est moi.

Bh bien! puisque c’est vous; j’ai deux

mots à vous dire. »

Et le tirant à l’écart : « Tenez, lisez cela. »

L’ATTAQUE

C’était un bout de papier, un billet d’une ligne, signé de trois lettres détachées : « Tes frères t’attendent. D. T. H. »

Grisel retournait ce billet sans paraître comprendre. « Ne voyez-vous pas, fit le courrier, que c est Darthé qui vous demande chez lui?

— Ah! c’est une autre affaire; allez lui dire que dans un instant j’y serai. »

Et sitôt que l’homme eut tourné les talons : « Ce sont ces gens-là qui m’appellent, dit Grisel; j’y vais. »

Darthé était absent de chez lui. Da femme de son ami Didié pria le capitaine de s’asseoir; quelqu un allait venir qui le renseignerait.

Au bout de trois quarts d’heure en effet, se présenta un individu a redingote grise, perruque ronde, chapeau rabattu, qui s’informa : « De capitaine est-il là?

- De voici, » fit la femme Didié, indiquant Grisel.

« Ah! citoyen, je viens pour vous emmener : voulez-vous venir avec moi? »

Grisel se leva : « Avec bien du plaisir. »

Chemin faisant, l’homme à la perruque ronde avisa un café. Il avait soif. On prit quelque

chose, puis, toujours en silence, car le particulier ne semblait guère communicatif, on se remit en route : Grisel suivait de confiance. Quittant la rue Saint-Honoré, les deux hommes parvinrent à la pointe de Saint-Eustache, et, là, obliquant à droite, s’engagèrent dans la rue de la Grande-Truanderie. Tout à coup : « Entrons ici, » fit l’homme, et, dans le même temps, il passe, monte trois étages, frappe : Grisel vit une porte qui pivotait, découvrant une antichambre, où, d’abord, l’on butait contre un paravent déployé. L’inconnu avait pris à gauche, et, se faufilant le long du paravent, atteignit une porte qu’il fit glisser sur une coulisse.

Dans le contre-jour d’une pièce exiguë, encombrée de fiasses de papier, de cartons, de brochures de toutes sortes, Grisel distingua quatre ou cinq personnes : Darthé, Germain, le serrurier Didié et un petit être fluet, maladif, sans tournure et sans physionomie vêtu d’une sorte de frac bleu à collet rouge, et chaussé de bottes. Darthé s’avança, et, jetant ses bras au cou de Grisel . « Cher ami, vrai patriote, sache que l’instant approche; l’heure de la vengeance et le tocsin de la liberté sont près de sonner.... » Les camarades s’approchaient eux aussi pour embrasser le capitaine : « Voila, poursuivit Darthé, nos dignes chefs, les seuls que tout vrai patriote

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doit reconnaître pour tels, ceux qui vont bientôt diriger le grand acte insurrectionnel. » Et il nomma Babeuf, qui se tenait auprès de Germain, de Didié et de l’homme à la perruque ronde, un maître de musique, originaire de Pise, en Toscane, Philippe Buonarroti.

Grisel, cependant, au nom de Babeuf, était demeuré interloqué, regardait ce mystérieux conspirateur, ce fameux Tribun du Peuple, réduit à de si minces proportions, maigre, étriqué dans son frac bleu et ses bottes, n’ayant pas seulement l’air capable de lier deux idées 1 une à l’autre et de prononcer trois mots sans difficulté.

Tout le monde s était assis. Grisel paraissant peu au fait de la doctrine, ce fut l’occasion pour Babeuf de développer son programme. Il se défendait de vouloir ce qu’on nommait communément la loi agraire, c’est-à-dire le partage des terres en parcelles de propriétés individuelles. Cette idée de faire de la France une espèce d’échiquier lui semblait absurde, archaïque,

« une sottise qui n a pas le sens commun. » Il fallait, a son avis, travailler en gros, voir de plus haut et plus largement. « Dans mon Bonheur Commun, disait-il, je veux qu’il n’existe aucune façon de propriété. Ea terre est à Dieu, ses fruits sont à tous, en général; c’est le fond

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de ma doctrine; toute personne intelligente peut la comprendre. »

Sur ces entrefaites, il survint d’autres individus qui complétèrent le cercle : un certain Massard, ancien adjudant général, puis un autre, en redingote d’ordonnance et bottes à l’écuyère, appelé Lyon, qui tous deux avaient servi, sous la Terreur, dans les états-majors révolutionnaires. Enfin, l’illustre et populaire Rossignol, « citoyen du faubourg Saint- Antoine » et « vainqueur de la Bastille, » le même Rossignol qui, chef de bataillon de gendarmerie, puis général, s’était signalé en Vendée par une incapacité absolue à se mouvoir avec des troupes, et par la succession la plus étonnante de revers et d’échecs que jamais capitaine eût éprouvés : fâcheux soldat, mais sans rival quant à l’application des « grands principes. » On citait de lui ce propos à son chef d’étatmajor, au moment de l’avance républicaine sur la Loire : « Ah ça, général de brigade, te v’ià près de passer la Loire; tue tout ce que tu rencontreras; c’est comme ça qu’on fait une révolution.... »

En toutes choses, Rossignol n’avait qu une crainte : qu’on fût trop « modéré » sur les expressions. Ainsi, Babeuf ayant donne lecture de son Manifeste Insurrecteur, il trouva qu’avant

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tout, « il ne fallait pas se tromper, » et, du moment que l’extermination radicale des bourgeois et des riches, avec le partage et le pillage des propriétés, étaient bien réellement les fins suprêmes de l’insurrection, il fallait le dire.

« Vous avez raison, reprit Babeuf; car il est essentiel de faire d abord, et de faire faire au peuple, des actes qui l’empêchent de rétrograder. »

A grand’peine, on parvint à excepter du nombre des personnes promises à V extermination les ambassadeurs et les ministres des puissances étrangères.

Alors, renchérissant, Grisel s’enquit s’il ne serait pas possible aussi d’incendier Bellevue, Meudon, Trianon, Vincennes, « tous les châteaux qui sont à deux lieues à la ronde autour de Paris.... » Darthé exultait, ravi de tant de patriotisme chez son sujet.

Enfin 1 on passa a des considérations moins héroïques. L’objet de la conférence, expliqua Babeuf, était de fonder un conseil distinct du grand Comité insurrecteur, et qui aurait pour attribution spéciale la conduite des opérations militaires. On se mit d’accord pour confier à Grisel la « préparation » du coup au camp de Grenelle, où la réunion de huit à dix mille hommes, tous plus ou moins « contaminés »

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déjà, indisciplinés et grondeurs, constituait le principal élément de la garnison de Paris ; Fyon s’occupait des Invalides, Rossignol ou Massard du camp de Vincennes ; le hussard Germain se réservait d’être l’organe et le médiateur du Comité central.

Dehors, s’étant retiré avec les autres, Grisel n’osa trop, par prudence, s’arrêter à considérer la maison d’où il sortait. Il distingua seulement qu’il y avait là quatre ou cinq portes à la suite, toutes pareilles; un café, non loin, peint en rouge. C’est tout.

Le numéro lui échappa.

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