ÉPILOGUE
Et Babeuf? — Babeuf, l’espoir suprême des misérables que les dragons avaient reçus, à Grenelle, à grands coups de sabre dans les reins?
Transféré du Temple à Vendôme, au cours de la fameuse nuit du « coup des pétards, » Babeuf avait passé l’hiver à la prison du Tribunal avec ses complices. Les détenus occupaient chacun une cellule, au premier étage de la maison d’arrêt, sur un corridor où, tous les jours, ils se réunissaient, comme autrefois aux Bains Chinois, pour entonner en chœur leur complainte; le reste du temps, les plus pacifiques occupaient leurs loisirs à jouer dans la cour au petit palet.
Tous pourtant n’avaient pas l’humeur débonnaire. Un jour que le cuisinier apportait la soupe, avec le cérémonial accoutumé — deux pistoliers, deux factionnaires et un marmiton —
L’ATTAQUE
Babeuf lui dit : « J’ai cassé mes assiettes. » — L’autre répond : « Je ne suis pas chargé de t’en fournir; dans quoi veux-tu être servi?
— Dans une que tu me donneras, » dit Babeuf.
« Oui, pour ton argent. »
Babeuf voulait discuter. L’autre s’impatiente : « Ab ça! veux-tu finir! Où veux- tu que je la mette? »
Il tenait la soupe à la main, le bouilli et l’entrée.
« Dans mon pot de chambre! » crie Babeuf.
A l’instant, l’homme prend le vase, y verse le dîner. Sur quoi Babeuf, furieux, bondit, s’empare du tout et l’envoye par la figure du cantinier.
A la fin de février seulement, l’instruction fut close, l’affaire portée devant les juges. Quarante-six inculpes, dont les anciens conventionnels, Amar, Vadier, Ricord, et le général Fyon, étaient appelés à comparaître avec Babeuf devant la Haute-Cour.
Les débats furent ce qu’on imagine avec des fanatiques de cette espèce, dont cinq femmes, toutes « buveuses et vendeuses d’eaude-vie, » qui n’étaient pas les moins turbulentes. L’avocat, Réal, avait peine à contenir l’exaltation de ses clients. A plusieurs reprises on dut
DE GRENELLE
expulser Babeuf ou Massard, afin de faire cesser les injures ou les menaces qu’ils vociféraient contre le Directoire, les autorités, la Cour, les témoins, et spécialement contre « l’infâme Grisel, » le « traître Grisel, » qui, sa déposition terminée, sa tâche accomplie, se tenait assis, sa tunique boutonnée, insensible, la bouche close, sur une banquette de velours jaune.
Au prononcé du jugement, on vit Babeuf et Darthé, tous deux condamnés à mort, défaillir et s’abattre, couverts de sang, un couteau dans la poitrine. Au petit jour, le lendemain, on porta les deux hommes, moribonds, à l’échafaud.
Babeuf laissait une veuve qui vécut quelque temps rue Saint-Honoré, à Paris, près des Jacobins, d’un commerce de lingerie que lui avaient procuré les anciens camarades de son mari, « avec tout ce qu’il fallait pour garnir son magasin. » De ses trois enfants, le plus jeune, Caïus, né à Vendôme pendant le procès de son père, devait tomber en 1814 sous les balles ennemies. De second, Camille, se jeta du haut de la colonne Vendôme, « pour ne pas voir entrer les Cosaques. » Quant à l’aîné, Robert, dit Émile, qui jadis, du temps des Bains Chinois , faisait les courses de son «général à chapeau siré, » il fut recueilli, âgé de douze
L’ATTAQUE
ans, par le riche et turbulent Félix De Pelletier, un des millionnaires communistes de l’époque. Placé d’abord en pension, il entra, vers l’an VII, en apprentissage à Paris, chez un libraire. Plus tard, ayant pris le baluchon, il voyageait, parcourait l’Kurope, pour le compte de la maison Toumeisen, de Bâle.
On ignore quand il mourut. On dit seulement qu’en 1840 habitait rue de la Harpe, un fabricant de petits pinceaux pour les boîtes à couleurs d enfants, appelé Babeuf, personnage énigmatique, qui passait, dans le quartier, pour « vivre en tête à tête avec un mannequin de femme, habillé à la mode du Directoire, auquel il témoignait les plus grands égards. »
On rapporte aussi que se trouvant en Espagne, vers 1812, du temps que les troupes françaises guerroyaient sur la Bidassoa, Emile Babeuf fut avisé qu’un officier du nom de Grisel se trouvait a 1 armée; « il le provoqua d’une telle façon qu un duel à mort s’ensuivit et que Grisel tomba pour ne plus se lever. »
Par malheur, la tradition s’accorde mal avec ce qu’on sait de source sûre. Grisel était encore à Paris, en effet, en 1800, quand il reçut son billet de route pour l’armée d’Italie. Il partit, fut pris, en chemin, de fièvre à Dijon,
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sollicita une autre affectation et fut nommé, en qualité d’adjudant de place de 2e classe, à Nantes. Il était toujours le même, ombrageux, neurasthénique, se plaignant de sa santé, de ses « tribulations; » toujours aussi capitaine
ni plus ni moins que sous le Directoire —
car l’avancement non plus n était pas venu, quand, au mois de juin 1812, une dépêche du quartier général de la Rochelle avisa le ministre de la Guerre que « M. Grisel, adjudant de place, à Nantes, était mort le 22 du même mois. »