‹ Baboeuf et le socialisme en 1796Chapitre 15 sur 15 · IZ · texte numérisé non relu

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La Haute-Cour avait siégé toute la nuit. L'arrêt ne put être prononcé que le 27 mai , au matin.

Dès l'aube , la ville de Vendôme fut réveillée par le bruit des tambours qui appelaient les troupes aux armes, par le roulement terrible de l'artillerie qui allait prendre position autour du palais. Le grand drame de la conspiration des premiers communistes allait se dénouer. La foule , qui avait passé la nuit dans la salle des audiences si souvent agitée, ou dans les rues qu'elle encombrait au loin , attendait avec une impatience fébrile la lecture du verdict.

Les accusés déclarés non coupables furent à l'instant amenés devant la Cour qui les fit mettre en liberté. La foule applaudit avec enthousiasme à Potofeux tombant dans les bras de sa soeur qui versait des larmes de bonheur.

Au milieu d'une émotion plus pénible , les neuf eondamnés apparurent au milieu des soldats. Le président leur lut d'une voix é.nue la terrible déclaration du jury.

L'un des accusateurs publics se leva et requit la peine de mort contre Babœuf et Darthé. Pour les autres il demanda la déportation.

La défense essaya d'un dernier moyea. Elle réclama Tacquittement de tous les condamnés , en se fondant sur ce que la loi du 27 germinal an 4 , dont les accusateurs avaient requis l'application , avait cessé d'être en vigueur comme portant atteinte à la liberté de la presse, puisque la Constitution de 95 portait que toute loi de ce genre n'aurait d'effet que pendant un an au plus et que ce délai était depuis longtemps expiré.

La Haute-Cour passa outre et proBAuça la sentaice....

Alors un grand tumulte se fait. Bnonarotti proteste et appelle le peuple au secours. A cette voix énei^que. , les spectateurs s'émeuvent ; l'officier qui commande fait croiser la baïonnette eft domine le mouvement. Pendant ce tumulte , Babœuf et Darthé se frappent à coups de poignards ; mais les gendarmes , qui veillent sur eux, arrêtent leurs bras. On les enlève ; on les charge de fers.

Un des écrivains qui ont parlé de Babœuf nous a retracé cette scène avec un luxe de couleurs qu'elle ne méritait pas peut-être ; écoutons-le cependant :

€ Au moment où cette partie de la sentence fut

» proférée, une agitation muette se remarqua sur la pai*- » tie des banquettes où les condamnés étaient assis. » Real y était placé sur une banquette intermédiaire , an

» dessus de Dartbé , qu'il avait un peu à sa gauche , au 9 dessous de Babœuf , qui le dominait au contraire à sa

> droite. Darthé venait de tomber en arrière » la tête » appuyée sur les genoux de son défenseur, qui s'empres-

> sait de le soutenir» pendant que Babœuf tombait à son » tour sur son épaule. Il n'eut pas le temps d'attribuer

> cette double défaillance à la terreur ; le sang qui Ti-

> nondait lui en révélait le mystère , et , dans le même

> instant , deux poinçons qui en étaient abreuvés rou- » laient sur les degrés. Celui de Babœuf était formé d'un

> de ees ressorts do fil de fer en spirale qui servent à

> exhausser la chandelle sur la bobèche à mesure qu'elle • se consume , et qu'il était parvenu à aiguiser sur le

> pavé de son cachot. On enleva les deux moribonds... • Si l'on en croit au contraire le geôlier de la maison de

justice , homme moins facile à l'amplification poétique et que ses fonctions devaient forcer à plus de vérité, Babœuf et Darthé ne se seraient pas même atteints. Voici ce qu'il écrit au ministre de la justice , le 7 prairial : c Le juge-

> ment était à peine prononcé, que Babœuf et Darthé se » sont frappés d'un stylet, êom se blesser » par la promp- 9 tilude de la gendarmerie à laquelle ils étaient confiés. » Pour le cœur d'un geôlier cuirassé de dureté , une égratignure n'est point une blessure.

c Le fer était resté enfoncé près du cœur dans la plaie •* de Babœuf > , a osé écrire Buonarotii. C'est un mensonge ! Des secours lui avaient été prodigués. La société punit ses implacables ennemis. Elle les fait disparaître. C'est son devoir; mais elle ne les torture pas.

Croyez-donc aux biographes ! Celui que nous avons cité a écrit que Babœof < s'était frappé de plusieurs

> coups de poignard et qu'on le porta sanglant et demî-

> mort sur Téchafand. • Un autre a osé aller plus loin encore; c'est l'auteur de la Biographie imprimée à Leipsîck en 1806, c'est-à-<fire à quelques années des événe* ments qu'il raconte. Voici ce que nous y lisons : c Real • s'approcha des condamnés et leur apprit le sort qui les » attendait ; Babœuf et Darthé se poignardèrent tous » deux au même instant avec des siylets cachés dans t leurs vêlements. On tratoa leurs cadavres à l'échafaud

> et on les décapita. >

H n'y a jamais deux fois dans le même siècle des Va-lazé et des Fôuquier-Tinville, On aura« beau faire , on ne transformera jamais la Haule-Cour de Yené&me en Tri^ bunal révolutionnaire , et les Girondins ^ que ces deux hommes essayèrent d'imiter, savaient mieux se servir du poignai*d qui devait les soustraire à la honte de la mort publique et infamante.

Ce fut une nuit terrible pour ces deux patients ; leurs blessures, bien que peu profondes, leur causaient de vives: souffrances décuplées par la fièvre d'agonie que la mort apporte toujours, surtout aux hommes qui vont succom^ ber à une fin violente, surtout à des hommes jeunes, énergiques, pleins de sève , que cette violence va arrêter juste au moment où ils tiennent le plus à la vie.

Dans sa prison, Baboeuf écrivit à sa femme, peu d'heures avant de mourir, une; lettre pleine de sentiment et de mélancolique tendresse. Ce n'est plus l'exaltaUon du chef de

parti , ni la dureté d'expression du fanatique. Le masque tombe ; Thomme apparaît. On aime à savoir que , sous cette enveloppe de fer , le cœur bat encore.

c  ma femme et à mes enfants, » écrit-il au milieu de ses douleurs et physiques et morales, c Bon soir , mes » amis.... Je suis prêt à m'envelopper dans la nuit éter-

> nelle. J'exprime mieux à T^miauquelj'adresse les deux j lettres que vous aurez vues ; je lui exprime mieux ma

> situation pour vous , que je ne puis le faire à vous- » mêmes.... 11 me semble que je ne sens rien pour trop

> sentir. Je remets votre soit dans ses mains. Hélas! je ne

> sais si vous le trouverez en position de pouvoir faire » ce que je demande de lui ; je ne sais comment vous

> pourrez arriver jusqu'à lui. Votre amour pour moi vous 1 a conduits ici à travers tous les obstacles de notre mi-

> sère ; vous vous y êtes soutenus au milieu des peines et » des privations. Votre constante sensibilité vous a fait

> suivre tous les instants de cette loi'gue et cruelle pro<- » cédure dont vous avez, comme moi, bu le calice amer. » Mais j'ignore comment ma mémoire sera appréciée , » quoique je croie m' être conduit de la manière la plus » irréprochable. J'ignore enfin ce que vont devenir tous

> les républicains , leurs familles et jusqu'à leurs enfants 9 à la mamelle , au milieu des fureurs l'oyalistes que la

> contre-révolution va amener. mes amis , que ces ré- » flexions sont déchirantes dans mes derniers instants...! » Mourir pour la patrie, quitter une famille, des enfants, » une épouse chérie, serait plus supportable , si je ne

> voyais pas au bout la liberté perdue et tout (;e qui ap-

» partienl aux sincères républicains enveloppé tiaus la » plus horrible proscription ! Ah ! mes tendres enfants , » que deviendrez-vous ? je ne puis ici me défendre de la » plus vive sensibilité!.... Ne croyez pas que j'éprouve du » regret de m'étre sacrifié pour la plus belle des causes» » quand même tous mes efforts seraient inutiles pour » elle ; j'ai rempli ma tâche....

> Si . contre mon attente, vous pouviez survivre à To- » rage terrible qui gronde maintenant sur la République

> et sur tout ce qui lui fut attaché ; si vous pouviez vous » retrouver dans une situation tranquille et trouver quel- » ques amis qui vous aidassent à triompher de votre 1 mauvaise fortune , je vous recommanderais dé vivre ^ bien unis ensemble ; je recommanderais à ma femme » de tâcher de conduire ses enfants avec beaucoup de » douceur , et je recommanderais à mes enfanfs de » mériter les bontés de leur mère , en la respectant et » lui étant toujours soumis. 11 appartient à la famille * d'un martyr de la liberté de donner l'exemple de lou- » tes les vertus , pour attirer l'estime et l'attachement » de tous les gens de bien. Je désirerais que ma femme » fît tout ce qui lui serait possible pour donner de l'édu-

> cation à ses enfants, en engageant tousses amis à l'ai- » der dans ce qui leur serait également possible pour cet 1 objet. J'invite Emile (i) à se prêter à ce vœu d'un père » que je crois bien aimé et dont il fut tant aimé. Je l'in-

(1) Babœuf eut trois (ils, Emile, Talné , Camille et Caïus Graechus. Celui-ci était né à Vendôme pendant le procès.

t vite à s'y prêter sans perdre de temps et le plus tôt » qu'il pourra.

• Mes amis , j'espère que vous vous souviendrez de • moi et que vous en parlerez souvent. J'espère que vous » croirez que je vous ai tous beaucoup aimés. Je ne con- » cevais pas d'autre manière de vous rendre heureux que » par le Bonheur Commun. J'ai échoué ; je me suis sacri-

> fié ; c'est aussi pour vous que je meurs.

» Parlez beaucoup de moi à Camille ; dites-lui mille et

> mille fois que je le portais tendrement dans mon cœur. » Dites-en autant à Caïus , quand il sera capable de Ten- » tendre.

» Lebois a annoncé qu'il imprimerait à part nos défent ses ; il faut donner ù la mienne le plus de publicité pos-

> sible. Je recommande à ma femme , à ma bonne amie , » de ne remettre à Beaudouin, ni à d'autres, aucune co-

> pie de ma défense , sans en avoir une autre bien cor- » rccte par devers elle, afin d'être assurée que cette dé-

> fense ne soit jamais perdue. Tu sauras, ma chère amie, » que cette défense est précieuse , qu'elle sera toujours » chère aux cœurs vertueux et amis de leur pays. Le seul

> bien qui te restera de moi sera ma réputation, et je suis

> sûr que toi et tes enfants , vous vous consolerez beau-

> coup en en jouissant. Vous aimerez à entendre tous les

> cœurs sensibles et droits dire , en parlant de votre » époux , de voire père :

» Il fut toujours vertueux !

> Adieu ! je ne liens plus à la terre que par un fil que » le jour de demain rompra. Cela est sûr , je le vois trop.

■ Il faut en faire le sacrifice. Les méchants sont les plus » forts ; je leur cède. 11 est au moins dou^ de mourir

> avec une conscience aussi pure que la mienne. Tout ce » qu'il y a de cruel, de déchirant, c'est de m'arracher de

> Yos bras , ô mes tendres amis , 6 tout ce que j'ai de

> plus cher !!! Je m'en arrache ! La violence est faite.... » Adieu , adieu, adieu, dix millions de fois adieu!

» .... Encore un mot. Eîcrivez à ma mère et à mes

> sœurs. Envoyez-leur, par la diligence, ou autrement, » ma défense, dès qu'elle sera imprimée. Dites-leur » comment je suis mort , et tâchez de leur faire com-

> prendre , à ces bannes gens , qu'une telle mort est glo« » rieuse, loin d'être déshonorée.

> Adieu donc encore une fois , mes biens chers , me$

> tendres amis..«. Adieu pour jamais !.... Je m'enveloppç » dans le sein d'un sonuneil vertueux !.... ^

> G. Babceuf. » I

Buonarotti dit que le courage de Babœuf ne se dtementitpas; que, fort de sa conscience, il marcha au supplice comme à un triomphe, et que, près de recevoir le coup de la mort, il parla de son amour pour le peuple auquel il recommanda sa famille.

En effet, ce fut avec un grand courage que Babœuf gravit les degrés de la fatale machine. Jusqu'au bout, le fanatisme l'avait soutenu.

Son corps, jeté par les bourreaux dans un coin de terre , mais non point à la voirie comme l'avance à },ort Buonarotti, fut exhumé par quelques habitants de Yen-

dôme , ses fervents admirateurs. Ils Tensevelirent pieusement, et pendant longtemps on montra avec crainte et respect la tombe du chef des Egaux !

Suivons maintenant du regard les pi^incipaux Babou* vistes qui vont rentrer dans cette société si menacée , &i toui*mentée , et qui va se montrer cependant mère si indulgente pour quelques-uns d'entre eux.

Deux fois détenu poiir cause politique , deux fois acquitté , Potofeux revint une troisième fois à Laon redemander à cette ville paisible la tranquillité qu'on ne trouve jamais sur de plus grands théâtres, t Rendu à la

> vie privée , > dit M. Devisme, c il eut des succès au

> barreau, et trouva des clients jusque dans les familles » qui l'avaient regardé comme leur persécuteur. » Cette vie privée, dont parle l'historien de Laon, fut loin d'être irréprochable, et le talent de Potofeux ne dissimula pas toujours son inconduite. Sa fin fut celle d'un athée. U mourut, en 1821 , dans sa terre de Saint-Julien , à l'âge de cinquante-huit ans.

Germain vivait encore en 4833. La leçon qu'il avait reçue à Vendôme avait bien calmé sa fougue et modifié ses doctrines. L'ancien partisan de la Loi Agraire et du partage égalitaire mourut au milieu de ses champs qu'il cultivait lui-même et que , certes, il n'aurait voulu partager avec personne.

Real , le défenseur de Babœuf, l'inlerrupleur violent de Vendôme, fut fait par l'Empereur préfet de police,' puis conseiller-d'Ëtat , puis comte , si nous ne nous trompons.

Quant à Drouet , deux fois assassin de Louis XVI , d'abord en l'arrêtant à Varennes, ensuite en le condamnant à mort à la Convention , sous l'Empire on le voit décoré de la croix de la légion-d'honneur , et de plus souspréfet.

L'ancien noble, marquis d'Antonelle, le montagnard Antonelle, abjure ses erreurs. En 1815, il ne se souvient plus ni du jacobinisme , ni de l'Egalité. Il crie plus fort que personne : Vive les Bourbons! et réendosse son habit de marquis.

Amar, Vadier, étaient morts, l'un on ne sait où, l'autre sous la Restauration dans l'exil.

Quant aux trois fils de Babœuf , ils périrent tous troi^ misérablement, touchés au doigt par la fatalité. Leur père Alt puni jusque dans leur personne.

Leur pauvre mère était morte de douleur et de pau. vreté, les laissant sans ressources, sans pain , sans vêtements. Nous avons cité une fois le nom de Félix Lepelletler, l'un des amis de Babœuf, l'un de ceux qui, plus

heui*eu\ que lui , purent échapper par hi fuite aux lenteurs et aux dangers de son procès. En i798 , Félix Lepelletier apprit la déplorable position des enfants de son ami. Il courut à eux, les recueillit et adopta Tainé, qu'on appelait Emile. Suivant la biographie de Bruxelles , un ancien Conventionnel, le général Turreau , se chargea de Camille et de Caïus Gracchus, le dernier des trois , celui qui éfait venu au monde au moment où son père allait en sortir.

Emile » celui dont nous avons vu les lettres, pièces de conviction que , dans son innocence , il écrivait contre son père ; Emile était assez âgé, lors du procès de Yendôme auquel il assista, pour avoir compris de quelle lourdeur Grisel pesa sur la destinée de Babœuf. Il reçut dans son cœur et y enferma soigneusement les malédictions que son père avait proférées contre celui qui Favait livré au Directoire. Elles y germèrent pour en sortir terribles. La guerre de l'indépendance éclata en Espagne. Emile courut au secours des patriotes espagnols. Grisel servait dans l'armée française. Emile l'apprit , le chercha, le trouva, l'insulta, le provoqua. Ce fut un épouvantable duel où le dénonciateur et le fils de Babœuf tombèrent l'un sur l'autre» Grisel frappé k mort, et Emile la poiti'ine ouverte par une large et dangereuse blessure. < C'était un bravo, un méchant homme , » nons dit un vieillard qui a beaucoup connu Emile Babœuf. On voit Emile faire parler de lui comme journaliste pendant les premières années de la Restauration. Comino son père , Emile essaya de la libi^airie , d'abord à Lyon

où il parait avoir fait de mauvaises affaires ; il vint à Paris en iS\A, ou 1815, et y publia le Nain Jaune^ journal d'opposition violente, jacobine, et qui fut vivement poursuivi par la police, vainement d'abord, et avec plus de succès ensuite ; car , saisi à Troyes où il s'imprimait clandestinement pour delà éti^e répandu dans Paris, ce journal dut bientôt disparaître. Il y avait en 1821 un Babœuf libraire à Paris. Cétait Emile. A Paris, nous avons encore trouvé son souvenir. Il y fit de déplorables affaires comme à Lyon. Babœuf, pour que son châtiment fût complet, immense, terrible, fut frappé dans son honneur^ dans la glaire qu'il rêvait à son jour de mort ; son fils Emile fut forcé de déposer son bilan, c 11 » fit une faillite déshonorante, > nous dit encore le vieillard qui nous donna de si complets renseignements sur lui, et il s'expatria. On croit qu'il mourut dans quelque^ coin de l'Amérique.

Caïus Gracchus, à peine ^é de seize ans, alla se faire tuer par une balle ennemie pendant la première invasion ; celle de 1814.

En 1815, quand les premiers Cosaques entrèrent dans Paris , un homme se précipita du haut de la colonne Vendôme et se brisa le crâne sur le pavé de la place. C'était Camille, le second des fils de Babœuf, Camille qui n'avait pas voulu survivre à l'honneur de sa patrie....!

La Providence avait frappé le coupable jusque dans sa femme et ses enfants*

Reste Buonarotti qu'on nous accuse sans doute d'avoir

trop longtemps oublié. C'est qu'à celui-là nous réservions une place plus considérable dans les dernières lignes de cette étude.

Buonarotti , condamné par la Haute-Cour de Vendôme à la déportation , vit sa peine commuée en une détention qui dura peu. 11 fut mis en liberté dès les premier^ mois du Consulat. Il parait qu'il erra longtemps en Suisse , puis en Belgique où nous le retrouvons mettant à profit la liberté de la presse et écrivant son histoire de la Conspiration des Ëgaux , histoire qui n'est qu'un long panégirique de Babœuf , ou plutôt du Communisme. La révolution de i830 rouvrit à Buonarotti les portes de la France. C'était un petit vieillard , presque aveugle, dont les cheveux et la barbe blanche encadraient durement des traits hautains, un masque sévère, un grand front qui portait l'empreinte d'une volonté de fer, d'un fanatisme que généralement on ne croit plus possible en. notre époque décolorée , sans foi.

Il mourait à Paris en 1837, après avoir eu trop de temps encore à lui ; car il avait pu se mettre en relation , lui vieillard de soixante-seize ans , avec une foule de jeunes gens à l'esprit exalté , audacieux , avec ces rêveurs dangereux qui ont passé de Saint-Simon pour arriver à Fourrier les uns , à Cabet les autres , à Proudhon ceuxci, à Pierre-Leroux ceux-là, tous à la déraison, à la folie, à la violence, au vertige, au désordre et à la guerre civile.

Admirateur enthousiaste et convaincu de Babœuf des nuiîns duquel il reçut prccîciisemcnt l'héritage sanglant

du socialisme qu'ils étudiaient ensemble , qu*^H$ avaient discuté , rédigé en corps de doctrine, Buonarotti ne profita pas de la sévère leçon qui rendit à la raison et ù la société la plupart de ceux qu'il avait en i796 rencontres dans la conspiration des Egaux. Il ramassa sous Técha^ faud la doctrïne de Babœuf et ne cessa de croire à Tabolition de la pr<^riété comme dernière expression de la perfectibilité humaine. Esprit Chagrin , utopiste convaincu , il ne craignait point , après l'exemple qu'il venait de> recevoir « de chercher sa satisfaction jusque parmi les orages des guerres civiles que^soa exaltation pouvait susciter, jusqu'au fond des abîmes que son entêtement pouvait creuser. Il ne voulut point se dire qu'au lieu de perfectionner les hommes, il allait les armer les uns contre les autres , mettre l'avidité des masses et leur paresse innée aux prises avec les droits que le plus petit nombre avait conquis , non [)as tant par le privilège de la naissance que par l'assiduité , le travail , la fermeté » la volonté et le jugement. Parce qiA'il constata par le monde des injustices , de vraies souffrances , une inéjgalilé inévitable dans toute société humaine , il se mit à haïr plus que jamais le riche qu'il regarda comme un exploiteur, qu'il dépeignit comme un tyran brutal, âvide , presque comme une goule qui se nourrit de la substance de ses frères. Longtemps seul à seul avec luimême, poursuivi partout par la société dont il se savait haï parce qu'il la haïssait, par la société qui se vengeait du péril qu'il avait préparé pour elle , repoussé comme un fou dangereux , Buonarotti ne rcva plus que la ruine

de cette société qui l'avait inarqué au front du signe des novateurs ù i*epousser. Sa philosophie ne fut plus pour lui que le prétexte d'un désordre immense ; son utopie devait lui servir de moyen pour susciter une éclatante insurrection contre la loi, contre la société.

Il espéra amener le peuple à proscrire la propriété et à créer , à l'aide d'une révolte plus ou moins prochaine mais commencée de loin , un état de chose tel que les propriétaires ne trouveraient plus ni bien-être , ni sécurité , ni considération dans la propriété , et verraient leui s revenus se fondre légalement dans des dépenses qui sauveraient leur vie seulement, dans l'impôt progressif , creuset absorbant de l'ancien alchimiste qui dévorait Tor et n'en rendait jamais ; l'impôt progressif qu'il voulait substituer à l'impôt de consommation si facile à payer parce qu'il apparaît , à l'impôt tel que nos sociétés l'ont établi et qui n'est plus qu'un équivalent, une rétribution équitable , un juste paiement de la protection donnée par l'Etat ; l'impôt progressif dont la propriété seule eût supporté toutes les charges, sous le poids duquel elle eût bientôt succombé, amenant ainsi d'abord les ruines partielles , puis la ruine générale, puis la misère , puis cette Egalité devant la pauvreté , celte Egalité qu'avait rêvée Babœuf.

A son école se formèrent ces jeunes révolutionnaires dont nous parlions lout-à-l'heure. Ce fut lui qui leur enseigna toutes ces théories qu'il avait recueillies de Babœuf et qu'ils ne commentèrent que trop bien , les uns brutalement et avec violence , le poignard à la main , les

autres avec des apparences plus bénignes , plus pacifiques quoiqu'aussi dangereuses , tous avec le même but : celui de détruire une société qui ne croit point eu eux , qui appelle leur vanilé de la vanité , leur misère morale de l'insuffisance et de Fimpuissance , leurs combinaisons des spéculations imaginaires et impraticables , leur prétendue tendresse des pauvres un leurre , une tromperie , un moyen d'anarchie et de perte, leur égalité delà tyrannie, et qui dans le Communisme enfin ne veut voir qu'une con^iration hypocrite s' enveloppant, pour éblouir les regards, dans les plis trompeurs du drapeau de la démocratie.

Voilà ce que fit Buonarotti ; voilà ce qui nous force à nous appesantir sur lui , sur son rôle , sur la part qui lui est due dans cette étude.

Babœuf créa le Communisme militant , le socialisme poignard , le socialisme incendie , le socialisme égorgement.

Buonarotti transmet les traditions du maître ; c'est Babœuf avec un autre nom , Babœuf mourant pour la seconde fois en 4837 et renaissant en 1848 plus violent que jamais, fatale transmigration des âmes, des doctrines, des perversités !

Les socialistes, sous n'importe quel nom, Egalitaires, Fraternitaires, Icariens, Fouriéristes, Proudhonistes ; les socialistes, pour nous servir d'une appellation générique, ont été couvés, élevés par Buonarotti. Pour nous, c'est encore Babœuf revivant de nos jours. C'est Babœuf avec cent létes. C'est Babœuf qui tourmente notre époque

avec plus de succès qu'il n'a tourmenté la sienne. C*esi Rabœuf après sa mort révolutionnant la société , ce qvf il n'avait pu faire de son vivant.

Mais c'est Babœuf qui succombera encore sous reffort puissant et invincible de la société. 11 n*aura gagné à ce jeu terrible que le triste mérite d'avoir une fois de plus , dans la personne de ses disciples , souftert le martyre pour la cause jerdue d'une Egalité impossible et menteuse.

Laon, le !•>- Juillet 1850.

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