SOI
> Je passe toutes les nuits depuis quinze jours u travail* » 1er; je viens ici le matin après m'avotr donné bien de 9 la peine pour me défendre, après m'avoir mis l'esprit i à la torture pour chercher à me mettre dans les termes » de la loi. Après que je me suis rendu malade et que je » viens ici par les plus grands efforts pour me mettre » en état d'être jugé et que l'on me ferme la bouche , je
> n'ai plus besoin d'être présent au débat. Qu'on me
> reconduise dans mon cachot. • Et ses joues sont enflammées de fièvre; ses yeux sont gonflés; il parait souffrir. Il fallut lever la séance. Le lendemain , autre système. Il a renoncé à son projet de mutisme; mais il se renferme dans des dénégations obstinées et insigni • fiantes, fatigantes par leur monotone répétition etjjpar leur longueur démesurée.
Car Babœuf improvisait mal et rarement. Rarement il s'exposait à parler sans avoir à l'avance préparé ses réponses. Quelquefois, il lui arriva, quand il ne les avait point écrites dans l'intervalle des suspensions d'audience, de remettre au lendemain un discours qu'il écrivait alors, pendant la nuit, dans sa cellule.
En le voyant tirer de sa poche un énorme et menaçant cahier, le président Gandon lui dit un jour: c Voyons^ 1 Babœuf, parlez et sans lire votre volume. » — c Je ne
> sais point improviser», répondit Babœuf. 'Le président essaya de lui faire comprendre qu'il ne s'agissait point d'improviser , mais de répondre à un fait précisé dans une question posée par l'accusateur public, c C'est parce » que vous connaissez ma faiblesse là-dessus , » répliqua
Babœuf , > que vous me dites d'improviser. » Un autre jour, le président lui demande s'il a quelques observations à présenter contre une argumentation du ministère public. Babœuf répond qu'il les fera quand il pourra parler, c Faites-les de suite, > lui dit le président. — c Je ne sais pas me défendre comme cela ; je ne sais pas
> parler. Vous vous préparez bien pour me faire des
> questions ! > — Mais n'avez-vous pas eu le temps de » vous préparer depuis dix mois? > — c Je n'ai pas de
• mémoire. Tout le monde sait qu'il y a des hommes qui
> ne savent pas parler. > — c Mais vous parlez bien ac-
• tuellemenl > , fit remarquer le président en souriant. Dans plusieurs de ces discours, nous trouverons de
l'éloquence , de l'entraînement , de la chaleur. Tout cda n'était que le produit du travail. Ces discours, publiés au procès , étaient raturés en maint endroit. Cette éloquence était difficile. Babœuf, peu sûr de lui , voulait cependant toujours poser devant le public et pour l'histoire. A ses derniers moments , nous le verrons encorese préoccuper de l'attention publique et se draper pour mourir.
Tout-à-l'heure , nous parlions des menaces contre les témoins ; on ne peut se faire une juste idée de l'insigne violence déployée contre eux par les accusés. Rien de pareil n'a jamais été prononcé dans aucun procès connu. Ecoutons Germain qui s'écrie en singeant à froid l'érudition autrefois déployée par Camille Desmoulins : c Qui » donc pourrait ne pas voir de quelle machination af* » freuse nous sommes les victimes? Là, ce sont des
> homoies dont on a exaspéré Tâme , incendié l'imagina-
> tion , excité par tous les moyens possibles la civique » pétulance, et qu'on a, pour ainsi dire, menés par la » main au tabernacle des sacrifices ! Ce n'est plus de
> TEphod et du Rational que se revêtent les sacriûca- » teurs, c'est de la dissimulation et de la perfidie; ce
> n'est plus les bandelettes qui distinguent les victimes , » c'est leur patriotisme , c'est leur énergie , c'est leur
> ardeur! Ici , c'est le dernier {>ériode de l'infortune et » de l'agonie qui devient , dans des mains assassines, un
• instrument de meurtre ! Je dis de meurtre : celui qui
> aggloméra sur ma tête les nombreuses charges conte-
> nues dans la déclaration surprise à Barbier, que vou- » lait-il, sinon me meurtrir et me trucider? J'ai dit un ins-
> trument de meurtre! qu'est-ce autre chose donc? En
> est-il un seul qui ait suivi notre afiaire et , notamment, » vu les séances d'hier et d'aujourd'hui , qui ne puisse » résoudre le grand problème' de la persécution dirigée
> contre certains hommes depuis le premier floréal an
• 4, qui ne soit pleinement convaincu que l'on veut, à
> quelque prix que ce soit, l'immolation des républi-
» cains? Oui, à quelque prix que ce soit
» rien ne conte rien n'est ménagé pour
» cela ! Les objets les plus vils , les plus odieux , les 1 choses les plus respectables, les plus saintes, sont amal-
> gamées et concourent à cette immolation ; les excré- )» mcnts et l'or confondus, broyés dans le même mortier, y> préparés par la mérce main , y concourent aussi déna-
> turcs en poison ! On emploie , pour l'opérer, cette im-
1 molation , des mouchards , cette lie infecte de la so^
> clété , et des défenseurs de la patrie ! . • . Je me
> rétracte , ce ne sont point des défenseurs de la patrie,
> ils n'en ont que Thabit ; ce sont des sicaires , des 1 agents de l'intrigue ; ce ne sont pas ces braves qui
> ont vaincu sous les enseignes dé la liberté : ce sont ces
> mercenaires qui , lorsque le Sénat, à la voix éloquente
• de Satuminuê^ se mettait en devoir de rétablir la
> République, allaient dans le fond du palais saisir Tim- 1 bécille Claude pour le placer tout défaillant sur le
> trône ensanglanté de Caïus Caligula, et livrer à sa fé- » rocité brutale les Cassius Charrias et les Lupus. Vrais » défenseurs de la patrie, votre âme se soulève à la vue ) de ceux qui souillent ainsi votre honorable vêtement !
• Ah ! ne vous indignez pas contre eux ; ils sont assez
• écrasés de votre mépris! •
Ces débats étaient mortellement longs. Babœuf espérait sans doute secrètement en quelque bouleversement politique qui viendrait à temps l'arracher au bourreau. Nous avons raconté avec quelle fécondité il savait créer les incidents , les entasser les uns sur les autres, c On
> veut prolonger indéfiniment l'affaire » , dirent un jour les accusateurs publics fatigués, c et mille voix s'élèvent » contre la lenteur des opérations de la Haute-Cour. >
Babœuf se lève avec fureur. Il menace du geste et du regard la cour stupéfaite de tant d'audace, c (juelles
> sont ces voix si multipliées, > s'écrie-t-il, c quelles sont
• ces voix? Amis du peuple, ne les devinez-vous pas ! Ce » sont celles de cette caste improprement dite' honnête ,
» qui n'est qu'on point par rapport à la masse, mais
> qui a rinsolence de prétendre être tout , de vivre sans
> rien faire à l'aide des sueurs du grand nombre, de i compter pour rien cette masse exclusivement utile , de
> la juguler, de l'affamer pour prix de l'emploi perpétuel i de ^es bras, de son intelligence, de son industrie. » Telle est, républicains, la poignée de Vampires dont
> on dit que toutes les voix s'élèvent contre la lenteur des 3 opérations de ceux qui se sont promis de nous immoi 1er. Voiià ceux à qui l'on s'empresse de complaire !
> Honnêtes gens, serez-vous satisfaits? Lisez les pre-
> mières séances des débats de la Haute*Cour, et vous » vous convaincrez comment vous y êtes servis.
> Et vous, portion essentielle et majeure du peuple, 1 voyez comme on vous traite dans la personne de ceux » qui n'ont point abandonné vos intérêts ! Vous aussi , » ses amis , ses défenseurs , nos compagnons de gloire , » vous r avez entendu! C'est le Million doré qui appelle » votre crucifiement! À travers les clameurs de la horde » dévoratrice, vous ne pouvez démêler les voix de ces 1 vipgt-quatre millions d'opprimés dont vous avez à » soutenir la belle cause! Ils gémissent en silence, char- 1 gés de fers, dépouillés, nus, tombant d'inanition, adres- » sant leurs hommages et leurs regrets aux mânes des 1 glorieux martyrs qui nous ont précédés dans la car-
> rière de l'établissement de la félicité publique dont ils » vous ont légué l'apostolat sublime, de même que vous » le transmettrez à d'autres justes aussi zélés et peut-être » plus heureux que vous et vos prédécesseurs ! La Vertu
» ne meurt pas ! Les tyrans s'abusent dans leurs atroces » persécutions ! Ils ne détruisent que des corps ; Tâme » des hommes de bien ne fait que changer d'enveloppe.
> Sitôt la dissolution de cette enveloppe , elle anime 1 d'autres êtres chez qui elle continue d'inspirer les 1 mouvements généreux qui ne laissent jamais de repos » au crime dominateur.
> D'après ces dernières pensées, et d'après toutes les • innovations que je vois introduire chaque jour pour
> hâter mon holocauste , je laisse à mes oppresseurs
> toute la facilité qu'ils désirent. Je néglige les détails
> inutiles de ma défense. Qu'ils frappent sans rien at- » tendre ; je m'endormirai en paix dans le sein de la » Vertu!.... •
Plusieurs fois , il faut le reconnaître , en répondant aux questions du président , Babœuf sut trouver de véritables mouvements de véritable éloquence, c Génie
> de la liberté » > s'écriait-il en levant les mains au ciel, c que de grâces j'ai à te rendre de m'avoir mis dans
> une position où je suis plus libre que les autres hommes, 1 par cela même que je suis chargé de fers! Qu'elle est
> belle ma place ! Qu'elle est belle ma cause ! Elle me i permet exclusivement le langage de la vérité....! Au
> milieu de mes chaînes, ma langue est privilégiée sur » toutes celles de l'incalculable nombre des opprimés et
• des malheureux, à chacun desquels on n'a pu, comme
• à moi, bâtir pour demeure un cachot. Us souffrent; 1 ils sont vexés ; on les pressure ; ils vivent accablés » sous la plus cuisante détresse , courbés sous le plus
> odieax avilissement et , pour comble d'atrocité , il ne » leur est pas permis de se plaindre....! Qu'au moins, » si la patrie est condamnée ^ au moins dans tous ceux
> de ses enfants qui sont dans celte affaire , il soit dit » qu'en périssant ils n'ont pas trahi, mais qu'ils ont cou- » rageusement professé les maximes de leur mère.... Je » parle aux Vertus ; s'il n'en était plus pour m'entendre, » ah ! sans doute il ne resterait plus qu'à dresser l'écha- » faud!.... »
On lui demandait qui avait rédigé l'acte insurrecteur, et l'un des accusateurs en rejetait la pensée sur le traître Grisel. c C'est Grisel qui l'a fait.... ! > répondit Babœuf avec un sourire d'un suprême dédain, c Non , non, il ne » l'a pas fait. Ce n'est pas là une pensée qui doive faire
> rougir son auteur, et Grisel est un trop grand scélérat 1 pour avoir écrit un pareil acte... ! •
Ui^des plus coupables hardiesses de Babœuf fut le discours où , s'étayant de l'autorité , ou plutôt de l'opinion de Mably, il essaya de détruire l'argumentation des accusateurs nationaux qui , élevés eux aussi dans les principes révolutionnaires , acceptaient l'insurrection comme respectable, sainte, légitime, mais quand elle était faite par l'universalité des citoyens. Ces dangereuses discussions publiques , colportées par les journaux dans toute la France , n'ont pas peu servi à égarer la génération qui nous précède immédiatement.
Abandonnons maintenant Babœuf pour accorder un peu d'attention à un personnage qui ne joue qu'un rôle insignifiant dans ce drame immense , à Potofeux.
Tous left autres aocusés ont été interrogés. Le tour de Potofeux arrive. Il se lève. Un murmare d'approbation parvient jusqu'à lui. Chacun le plaint, chacun s'intéresse à ce jeune homme. On se raconte tout bas qu'il a passé dix mois déjà dans les cachots pour la simple mention de son nom sur une liste de conspirateurs. Avant de lui permettre de parler» son défenseur expose toute ia surprise qu'on éprouve en voyant , dans ce procès , figurer tant de personnages obscurs , tandis que des hommes qfui devraient y jouer un grand rôle peut-être, n'ont pas même été recherchés. Ainsi , le défenseur de Potofeux cite un général Gamier dont le nom est écrit tout aii long dans des pièces très-importantes et des mieux faites pour compromettre ; ce général, au moins coupable en apparence, n'est point appelé à rendre compte de l'apparition de son nom dans ces pièces capitales, tandis que Potofeux est traduit devant la Haute-Cour, après une iongue^étention préventive , parce que des hommes qu'il n'a jamais connus ont composé une liste et y ont inscrit son nom !
Nous empruntons encore les lignes qui vont suivre au rédacteur de ce fameux procès. Elles sont simples et vraiment touchantes. Laissons-le parler :
c Potofeux , porté sur une liste comme agent dans les
> départements, a déclaré , avec sa douceur et sa modé- » ration ordinaires , être absolument étranger à cette » conspiration. Il ignorait la cause de son arrestation ;
> il ne l'a apprise qu'au moment où les pièces lui ont été
> remises , et où il a lu son nom sur des listes dressées • par des gens qui lui sont inconnus. Il s'est plaint en
» peu de mots d'une aussi cruelle tyranniei II a promis
> un discours plus étendu à Tépoque des débats gëné- » raux. Cet accusé , jeune et de la plus intéressante fi-
> gure , paraît s'être livré au barreau et posséder les ta-
> lents qui y promettent et y donnent le succès. Sa sœur » présente à Vendôme le modèle du plus sincère et du » plus louable empressement. Elle ne s'éloigne jamais de » son frère auquel elle prodigue les plus tendres soins. •
Soit tempérament , soit adresse et puissance sur luimême , on le voit , Potofeux avait su se faire remarquer par le calme de son attitude au milieu des violences et des scandales pei*pétuels soulevés avec tant d'insistance» chaque jour, à chaque heure, par ses co-accusés. Un jour, ce sont des soufflets que Babœuf donne en pleine audieàce à son ancien secrétaire Pillé , parce qu'il s'était permis de murmurer contre une de ses assertions, c Que » Pillé n'en rougisse pas , > se contenta de dire l'avocat qui défendait ce pauvre homme, c Cette manumissian 1 précieuse suffirait pour l'affranchir de tout soupçon. » Un autre jour, ce sont des paroles de haine qu'échangent entre eux les accusés compromis et les conspirateurs qui espèrent échapper à la vengeance de la société. Un autre jour encore , ce sont des chants féroces qui interrompent la séance et forcent le président à prendre un arrêt défendant aux accusés de troubler ainsi par leurs hurle* ments la majesté de la justice. Cependant , cette comédie donnée au peuple de Vendôme par les Babouvistes qui , chaque soir , ne se retiraient qu'après avoir en chœur déclamé quelques strophes de la Marseillaise , hymne de
sang et de guerro civile tout aussi souvent , plus souvent peut-être qu'hymne de bataille et de victoire ; cependant celte comédie , disons-nous , commençait à manquer son effet. La foule n'écoutait plus qu'en riant ces cris d'énergumènes , ne frissonnait plus à ces malédictions violentes ; elle souriait de pitié à voir ces gestes furieux et menaçants, ces contoi^sionSy ridicules alors qu'elles n'apportaient plus la terreur. Aussi , au moment où nous sommes enfin parvenus , ces vociférations , ces cris , ces chants avaient à peu près cessé.
Un seul et dernier épisode de ce procès mérita» encore un moment d'attention. Quelques personnes de Vendôme, que les doctrines babouvistes avaient séduites , essayèrent de rendre la liberté aux prisonniers. Elles tentèrent, mais vainement , de gagner les soldats de garde. On fit alors passer aux détenus des outils à l'aide desquels ils purent pratiquer une assez large brèche dans l'épaisseur des murs. Mais au moment de fuir , on se disputa sur l'ordre dans lequel on tenterait de s'échapper. Evidemment, toutes les chances de liberté étaient pour ceux qui pourraient sortir les premiers ; un des détenus , que le sort n'avait point favorisé , livra le secret de tous ; la surveillance redoubla , et plus jamais ne se présenta l'occasion de s'enfuir. Il fallut attendre la punition terrible qui s'approchait quoiqu'à pas lents.
Nous touchons enfin au dénouement. Le cinquième acte de cette tragédie va commencer. La parole est donnée aux accusateurs nationaux.
L'accusateur public Railiy parla le premier au nom de la société. Orateur éloquent , moraliste et philosophe de haute portée , magistrat courageux , ferme et inébranlable , Bailly sut se faire à l'aide de ce réquisitoire habile , une grande et solide réputation de talent. Sa tâche était immense , mais facile d'ailleurs. Comme 11 l'avait dit en commençant sa plaidoirie , il s'agissait d'un crime dont le but était d'ébranler jusque dans ses fondements la société française , et dont les résultats devaient être d'ensevelir la patrie sous des monceaux de cadavres, dans des flots de sang et de larmes ; il parlait à des hommes immédiatement intéressés » puisque / désignés les premiers par leur position et leur fortune , ils eussent
les premiers succombé , si la conspiration eût été suivie de succès. Bailly demanda au JU17 la condamnation |de Babœuf et d'une trentaine de ses complices les plus compromis y de ces hommes dont les théories devaient infailliblement, nécessairement déchaîner sur la société le massacre, le pillage , la dévastation , la dépopulation , la barbarie c et par suite , de fil en aiguille > , ajouta-t-il , c le retour de la royauté, i
Après avoir appelé toute la sévérité de la loi et de la société sur la tête de Babœuf dont il démontra, et au delà des besoins de l'accusation , la prépondérance et l'influence funeste , qu'il posa aux yeux de tous comme le chef de la conjuration ; après avoir insisté sur la culpabilité de Darthé , Germain , Buonarotti , des Conventionnels qu'on avait retrouvés dans tous les complots , l'accusateur public Bailly arriva enfin à une catégorie d'accusés moins compromis ou par les pièces saisies , ou par leur attitude aux débats. Parmi ceux-ci figurait Potofeux que le ministère public ne peignit point comme absolument exempt de blâme, d'imprudence , mais contre lequel il ne trouva point de preuves sufiisantes c pour oser prendre > sur lui, ) dit-il , c de le déclarer auteur ou complice I de la conspiration. >
Babœuf seul avait un intérêt à gêner l'accusation marquée au coin de la convenance et du calme. Babœuf seul essaya, comme toujours, d'interrompre Bailly, et le président de la Haute-Cour dut de nouveau le menacer, s'il troublait la paix de l'audience, de le faire emporter au-dehoi^. A cette menace Babœuf répondit en montrant
une pétition signée de quelques-uns des détenus qui l'avaient , assurait-il , chargé de demander un délai de quelques jours pour préparer leur défense , et par conséquent une suspension des séances, c C'est Babœuf qui
> nous a forcés de signer cette pétition » , répondit un des prisonniers, « et tous nous avons hâte d'en finir. > Ce fut Germain qui le premier eut la parole. Son plaidoyer écrit n'a rien de remarquable qu'une définition de l'Egalité comme il l'entendait dans sa défense : c Oui,f
s'écrie-t-il, « je suis épris de l'Egalité : il n'est qu'un sen-
• timent plus fort en moi , peut-être, que celui de mon
> amour pour cette Egalité ; ce sentiment plus fort est » ma haine, ma détestation pour la vraie anarchie. Je
> suis épris de l'Egalité de droits. Je crois, si c'est une » erreur, elle m'est douce et chère, que cette Egalité
> de droits peut seule rendre les hommes heureux.
> Loin de moi , bien loin de moi cette exécrable doc-
> trine, ni gouvernants y ni gouvernés; elle est tout au
> plus profitable à un Boccoliy pour se faire établir » à Munster roi de Sion , et pour métamorphoser le con« » sul Chipperdoling en bourreau. Loin de moi cette » exécrable doctrine qui me rendrait nécessairement le
> tyran d'un plus faible , et l'esclave d'un plus fort.
> Mais la bonne, la douce Egalité qui oblige chacun
• à supporter, suivant ses forces et ses moyens, les
> charges de l'État ; qui oblige chacun à le défendre des
> atteintes de l'ennemi commun ; qui modère la cupidité » des unis et satisfait les besoins pressants des autres;
> qui enlève au publicain fastueux des trésors entassés
> & force de brigandages, pour réparer les cruels 1 malheurs de rindigence prête à se livrer à tou( ce que 1 le fatal désespoir est capable de lui offrir : oui ; je la 1 chéris, cette Egalité, cette tendre Egalité qui fructi- 1 fierait, par une douce rosée, toutes les branches de
> l'arbre social. N'est-elle pas en effet préférable à ces
> grêles terribles qui en détruisent la riante parure et i les bourgeons naissants, et laissent quelquefois le su-
> perbe tronc lui-même dans une pitoyable nudité?
> Voilà, voilà au juste ce que je pensais en prenant le • titre d'Egal. Le sublime législateur Nazaréen était aussi
> un Egal; et si le tribunal qui l'assassina eût été comf posé d'Esséniens , de membres de cette secte fac meuse qui honora si longtemps , par la simplicité de
> ses mœurs et sa dévotion à l'Egalité , la populeuse fa-
> mille d'Israël, tous les chrétiens seraient aujourd'hui 1 des égaux. >
Après Buonarotti, Pillé, Ricord, Antonelle et quelques autres accusés, ce fut à Babœuf à se défendre. Nous espérions trouver , dans l'immense compte-rendu du procès de Babœuf, le discours entier que prononça le chef des Egaux ; mais ce recueil ne contient qu'un insignifiant et court résumé. Ce discours eut été sans nui doute une page utile à consulter par l'histoire et la philosophie, et d'autant plus intéressant que Babœuf y parlait longuement , c'est lui qui nous l'apprend, de ses maîtres , de ses premières études , de la façon dont les vagues idées de son jeune âge devinrent et se firent système , corps de principes. Nous eussions voulu voir comment il fai-
— 3i5 — sait la démonstration de cet aphorisme d'un de ses nu^ méros de journal : c Le citoyen d'une république ne peut > faire un pas sans marcher sur son terrain , sur sa pro- » priété. »
A défaut de ces renseignements , nous avons feuilleté les journaux du temps , le MÂiteur , le livre de Buonarotti, et nous avons pu reconstituer à peu près l'ensemble de cette plaidoirie d'autant plus regrettable qu'elle renfermait , nous l'avons vu , tout un exposé de principes. Voici comment le libraire qui publia les débats de ce grand procès expliqua la résolution de n'en donner qu'une très-courte analyse, c La dernière défense de Babœuf , > dit-il , € formerait plus d'un volume , et ce volume est » plutôt un ouvrage politique qu'une véritable défense. » Le respect dû aux propriétés nous fait un devoir ri- 9 goureux de laisser à la veuve de Babœuf le soin de » publier un écrit dont elle peut penser pouvoir retirer » quelque avantage. Nous n'imprimons de l'ouvrage de » Babœuf que ce qui tient à sa défense particulière. >
La parole est donc à Babœuf. Il se leva tenant à la main un énorme cahier dont le seul aspect effraya la Cour , les accusateurs publics , les jurés et l'auditoire ; et Babœuf se plaignait de n'avoir pas eu tout le temps nécessaire pour terminer son discours! Bailly essaya de faire comprendre à la Cour que , si les accusateurs publics avaient eu besoin de huit jours pour préparer un réquisitoire contenant tant de charges et concernant tant de personnes, chacun des accusés n'avait pas besoin f)u même espace de temps pour préparer sa défense en
ce qui le concernait personnellement, c Babœuf a en
> tout le temps pour écrire son plaidoyer i s* écria l'accusateur public ; c et ce discours doit être terminé , puis- 1 qu'il contenait déjù , il y a trois semaines , quatre cent 1 soixante-dix-sept pages sur grand papier ! >
La Haute-Cour voulut être jusqu'au bout ce qu'elle s'était toujours montrée pendant plus de quatre mois, patiente, complaisante, pleine de longanimité excessive peut-être. Et les auteurs de la biographie que nous avons citée au début de cette étude, prétendent qu'on condamna Babœuf c presque sans vouloir entendre sa défense > !
Le 5 floréal an 5 (mai 4797} , toute une longue séance de cinq heures fut complètement consacrée à la lecture que Babœuf fit de sa défense écrite. Divagations insupportables et interminables , logomachie inutile , facilité verbeuse , épisodes tirés de loin , définitions pénibles , paradoxes et hardiesses , ou trouve de tout dans ces pages où de temps à autre scintille un bon sentiment , une pensée juste , une page éloquente. Tout cela est inégal, incomplet, pénible, incorrect, violent sans nécessité, sentimental hors de propos.
Cette longue défense était divisée en quatre points.
Babœuf débuta par un éloge pompeux du jury qu'il avait un jour insulté , et de sa froide sagesse dont il avait voulu douter publiquement, i Je compte , > dit-il, « sur votre patriotisme. De votre décision va dépendre
> la solution de ce problème : La France restera-t-elle
> en République, ou redeviendra-t-elle monarchie? > lieu commun v ulgaire à l'aide duquel il aurait voulu persua-
dcr que le sort d'une des premières nations du monde peut parfois reposer sur la léte d'un seul , d'un homme ambitieux mais médiocre, d'un faiseur de syllog[ismes péniblement agencés, d'un novateur, d'un utopiste, d'un fou c malade et frénétique > , comme l'appelle avec rai-' son M. Thiers.
Après ce préambule ridiculement orgueilleux, Babœuf aborda la première partie de sa défense. Il définit ce qu'il entendait par Bonheur Commun. Il déplora l'aveuglement des hommes , l'imperfection de l'état social ; il s'étendit longuement c sur la mauvaise et inégale distri- • btttion des biens. »
c Non-seulement >, poursuivait-il, et nous copions textuellement: c non-seulement les fruits de la terre appar- » tiennent i\ tous; mais c'est encore les bénéfices del'in- I dustrie et des arts qui doivent se partager. Le riche » nage dans l'abondance , tandis que le pauvre souffre
> patiemment dans un état qui crie contre le droit na-
> turel. La propriété sur la terre est la source de tous les I maux. Le droit d^hérédité est utie monstruosité dans » Vardre social. Ces principes sont les miens , et je les
> professe à cause de mon amour excessif pour la cause
> sainte de Thumanité. Je suis le même système que des » philosophes qui font l'admiration et la gloire du monde ;
> et SI je l'ai proposé, Tidée de troubler mon pays était
> bi«n éloignée de mon esprit. Je sais bien que le peuple
> français n'était pas assez mûr pour l'adopter sur-le-
> champ ; aussi n'était-ce que par degré que je voulais » qu'il fût conduit au véritable Bonheur, i
Au secours de son système de Bonheur Commun, il apporta alors de nombreuses et diffuses citations empruntées à tous les philosophes qui, partant d'un principe faux, ont divagué et entraîné derrière eux les hommes , et qui , parfois , ont cherché un prétexte à des erreurs volontaires et intéressées. Il parla de Mably, de Jean-Jacques Rousseau , de Diderot. La lettre de Jean- Jacques à M. Bordes, académicien de Lyon , fut par lui analysée tout entière. ( Je m'attends bien, > continuait Babœuf c à être victime de mes sentiments généreux;
> mais je partagerai avec courage le sort des hommes
> dont la morale a été la plus pure , celui de Socrate qui t but la ciguë, celui de Jésus le Galiléen qui fut attaché 1 à un poteau , celui de €aton , celui de Sidney , celui
> de Lepelletier St-Fai^eau , dont le noble cœur a été i percé par un fer royaliste ; et si la hache menace ma 1 tête , les licteurs me trouveront prêt. Il est glorieux de
> mourir pour la cause de la patrie. >
Les socialistes de notre époque s'imaginent sans doute faire croire qu'ils ont les premiers osé la comparaison impie de leurs doctrines insensées avec celles du €hrist qu'ils ont appelé le premier des socialistes. Cette citation les accuse et les convainct à la fois d'imitation et de plagiat.
f Reportez-vous » t disait Babœuf au jury après avoir exposé ses doctrines et en avoir essayé la justification, c reportez-vous à l'époque on j'écrivais. Vous n'avez
> point été témoins dans vos départements de l'état dans » lequel étaient plongés les Parisiens. Les pères de fii-
• mille étaient au désespoir. Un de mes enfants est mort 1 d'inanition faute d'un peu de nourriture grossière que » sa triste mère n'a pu lui présenter. Ma malheureuse
> femme n'a cessé d'être persécutée. On l'a jetée dans un 9 cachot, afin de lui faire révéler le lieu qui me dérobait
• à mes ennemis. Mon épouse était en prison, et moi , » triste victime de la réaction thermidorienne , je fuyais, » tandis que nos enfants , abandonnés dans un galetas ,
> y périssaient de misère et de faim.... On m'a fait un
> crime de mes opinions écrites; d'autres en ont émis I de plus fortes , et aucun accident ne leur est arrivé ! »
Deux jours durant , Babœuf parla de son procès , de la conspiration , de ses théories , du complot royaliste de La Villeheurnoy ; il allait mêlant tous les sujets, confondant sa cause avec celle des accusés contumaces qu'il voulut défendre , presque toujours violent jusqu'à l'insolence , jusqu'à la brutalité , parfois pathétique et ému jusqu'à arracher des larmes à son auditoire, forçant l'intérêt et l'admiration quelquefois , appelant le plus souvent l'ennui par ses redites continuelles , par ses retours fréquents sur des sujets déjà épuisés , par une déclamation fatigante et monotone , et prouvant enfin que la logique n'était pas la qualité la plus développée de son esprit.
A la fin, fatiguée de voir sa plaidoirie s'égarer sur des sujets complètement étrangers au procès , la Cour dut prier Babœuf de se renfermer dans un cercle plus étroit. Il protesta contre cet avertissement ; ce fut le signal d'un de ces scandales comme il ne s'en était que trop soulevé
peudant le cours des débais. A la voix de leur ai>ôlre , plusieurs accusés poussèrent des cris de fureur contre le magistrat assez audacieux pour rappeler à Tordre le chef des Egaux. Germain s'écria qu'à ce train , avant qu'il fût six mois , la France gémirait sous le joug du despotisme royal. La Haute-Cour Ait obligée de se retirer pour avi-' ser au parti qu'elle aurait à prendre afin de mettre terme à ce désordre » à ce scandale , et pendant sa délibération , il n'est sorte d'insultes que n'aient vomi contre les juges les accusés arrivés au paroxysme de l'exaspération. La Cour rendit le jugement suivant :
> Attendu que Babœuf a versé tour à tour le poison de
> la calomnie sur le peuple français dans ses assemblées
> primaires et sur ses représentants dans la personne de
> ceux qu'il a traités d'égorgeurs, la Haute-Cour ordonne » que Babœuf devra se circonscrire dans sa défense.
» Attendu également qu'il se plait à se perdre dans
> d'étemelles divagations absolument étrangères à sou » sujet, la Haute-Cour ordonne que, pour terminer sa
> défense , il ne lui sera accordé que la séance de demain » 16 floréal > (3 mai.)
Le lendemain, Babœuf reprit donc sa plaidoirie, après avoir reçu de l'accusateur Vieillard l'avis de ne plus compromettre sa défense par Jes folies et les violences qui lui avaient la veille fait oter la parole. A cette audience , Babœuf parla avec longueur comme toujours , mais au moins avec calme. Il se défendit d'avoir écrit le Manifeste des Egaux , pièce sans date , et qui suivant lui n'était qu'un chapitre ou de Mabîy , ou de Rousseau, Qt
destinée par lui à être insérée dans un des numéros du Tribun du Peuple. On ne reconnaît plus là ce fier courage. Ces phrases qui devaient enfanter la guerre civile, regorgement , tous les fléaux , c'est de la discussion vive peut-être , mais légale, suivant lui. Ces projets, ces plans du Comité insurrecteur, ce sont les rêves d'une âme qui gémit sur les maux de sa patrie , mais non les préparatifs d'une conspiration qu'il serait le premier à blâmer, c Ces listes de démocrates qui devaient suppléer à la
• Convention , ce n'est qu'un simple badinage d'écolier.
> Dans les longs loisirs de sa détention au Plessis, Ba-
• bœuf s'amusait avec ses compagnons d'infortune à
> former ces listes. Pendant que le peuple français exer-
> çait ses droits dans ses assemblées primaires, eux
• s'amusaient à faire des élections imaginaires; mais ja- I mais la formation d'une liste de conspirateurs n'est
• entrée dans leur esprit. Lorsqu'on veut travailler au
• maintien de la République, il est tout simple de cher- » cher en quels lieux sont les francs républicains. >
Enfin c'est à n'y pas croire. Le loup dévorant de toutà-l'heure est maintenant un doux agneau qui bêle. L'homme qui a écrit ces phrases ensanglantées dont la rouge couleur ne pâlira plus devant l'histoire , se pose en réformateur pacifique qui attend tout du temps et rien de la violence. Où est le Babœuf que nous connaissons ? devant lequel nous avons frémi ? dont l'aspect seul sufiSsait pour nous inspirer de la terreur? qui naguères s'honorait de son crime ? Est-ce bien lui qui va plaider la question d'intention et s'abriter sous celte phrase de
raccusateur Bailly : t 11 n'y a de crime que loi'âqa'on a
> coDSommé Faction ; et lorsqu'il y aura retour au mo-
> ment même de le consommer , il n'y a pas de crime » ? Est-ce bien cet audacieux Babœuf dont la hardiesse ne connaissait point de limites et qui , se penchant mystiquement, mystérieusement, vers le banc des jurés, leur annonce maintenant de sa voix la plus contenue, la plus doucereuse , la plus féconde en séductions, qu'il c va leur découvrir des choses extraordinaires, qu'il ren-
> fermait dans son cœur , parce que le moment de les t découvrir n'était point encore arrivé > ? L'attention redouble ; un silence solennel a glacé l'auditoire. On écoute. Ce n'est rien, rien qu'une ruse vulgaire comme en trouvent dos accusés vulgaires.
Babœuf avait-il épuisé tout ce que la nature lui avait départi d'intelligence , de courage et d'énergie ? Avait-il dit son dernier mot? N'était-il pas vraiment, ce que nous croyons fermement , à la hauteur du rôle gigantesque qu'il s'était taillé dans la ruine de sa patrie ? Ou tremblait-il à l'approche de la mort? Essayait-il* de se rjccrocher à une dernière espérance , à la branche qui S3 rompait sous ses efforts? Nous n'osons à nous seul résoudre une question aussi grave. Toujours est-il que Babœuf est peureux, médiocre, misérable, gêné, et Germain dut souvent lui venir en aide dans les luttes qu'à la fin de cette journée , l'accusateur Vieillard entama contre lui.
Ce jour-là , il ne put point encore conclure , et , par un reste de complaisance , la Cour dut lui permettre de
parler une heure à l'ouverlure de la séance prochaine.
Enfin f le 8 mai, il lermina son interminable discours.
c Citoyens jurés, > dil-il, « je ne vous ferai point ici une
» récapitulation trcs-délaillée des diverses preuves de
> ma défense, mais je dois pourtant vous en donner une
> analyse quelconque, et rapprocher les principaux faits » dont les développements indispensables de la discus- » sion peuvent vous avoir fait perdre l'enchaînement et
> l'ensemble. Je vous ai d'abord montré quel je fus;
» je vous ai fail ma profession de foi politique. Je vous » ai dit quels principes , quels dogmes j'avais aimés , de » quels maîtres j'avais reçu des leçons. Je vous ai tout
> de suite portés à l'époque de vendémiaire, où j'ai établi » ce que bien d'autres observateurs ont vu, comme moi:
> que le feu de la liberté était éteint; que le peuple , sur-
> tout h Paris, fatigué de révolutions, reconnaissant que » !a nôtre ne lui avait encore produit qu'un accroisse- » ment de malheurs, égaré d'ailleurs par la tourbe des
> immoraux, par tous les infâmes corrupteurs de l'opi^
> nion, qui étaient alors seuls en possession de la diriger;
> que le peuple, dis-je, influencé par toutes ces causes, » était absolument royalisé. Je vous ai dit que je crus
> devoir essayer de contribuer à le sortir de cet état de
> mal moral qui menaçait de sa ruine prochaine la Répu-^ » bliqne; que, pour l'y rattacher, je crus devoir lui dire
> que la vraie République était autre que celle qui avait t constamment aggravé le malaise de sa situation; que je
> lui parlais de principes, d'idées, de bonheurs nouveaux
> pour lui , mais qui avaient déjà été proclamés depuis
longtemps par les sages et les philosophes ; qne je professai publiquement cette doctrine ; que , je Tavoiie encore y j'aurais bien désiré qu'elle pût être admise, parce que je suis convaincu qu'elle ferait le bonheur général : mais doctrine que je reconnais bien , et plus aujourd'hui que jamais (par résultat des lumières que la réflexion fait acquérir et que le commerce des hommes qui ont de la sagesse et de l'expérience développe encore) ; doctrine , dis-je » que je reconnais bien être iuiniroduisible au milieu de tant de vices, de passions et de préjugés qui forment , ai^tour des vieilles institutions, une barrière qui ne sera jamais franchie , et qui assure à tous leurs partisans une paix aussi inaltérable que celle qui n'a jamais pu être troublée par les principes ci< devant proclamés , avec tant de liberté cependant, par les autres niveleurs, Mably , Diderot, Rousseau , Helvetius , etc.
> vous qui êtes appelés à prononcer le plus éclatant, le plus mémorable jugement , > continue-t-il alors en 'adressant toujours au haut-jury, < sans doute les vastes lumières que vous avez déjà recueillies vous ont préparés à le rendre digne du peuple que vous représentez , digne de la postérité qui vous regarde ; elle est hâtive la postérité ; elle est déjà présente pour cette affaire. La voix des préventions qui souvent a empoisonné les derniers moments de l'innocence aussi pure que celle qui réside ici , n'a rien pu contre nos vertus qui brillent (j'ose m'en enorgueillir) aux yeux de ceux qui sont eux-mêmes vertueux.... Entendez
> tous les gens de bien ; lisez les annales dés amis de » la justice et de la liberté ; vous serez frappés du cri » unanime qui vous trace sans doute vos devoirs. « L'opinion publique , a-t-on déjà crié sous ces voûtes , » c'est elle que Ton doit consulter ; oui , c'est exclusive-
> ment elle : eh bien ! quels en sont les accents ? nos
> sens nous trompent-ils ? Tout ce que nous lisons , tout » ce dont nos oreilles sont atteintes , nous dit que nous
> recueillons partout les bénédictions, de la Vertu.... » S*U était vrai qae des échafauds se dressassent ^ non , » ce ne seront point ceux de l'ignominie ; des fleurs se* 1 ront répandues ^ur la route, et peut-être nos noms 1 vivront dans la mémoire des hommes justes. Est-ce à » la fin du dix-huitième siècle , à la naissance d'une » illustre République , que des insensés se sont promis
> de faire le procès à la philosophie ? On ne le fit jamais
1 impunément Que deviennent chez tous les âges,
» les noms des juges immolateurs ? où sont ceux de • Galas ? où sont déjà ceux de la commission du Tem- Kple? ils se cachent dans l'opprobre , (peut-être en 1 sont-ils encore susceptibles) dans le remords.... Oh ! » combien ils ont sujet d'en être bourrelés , lorsqu'ils
> voient rendre à la liberté le reste de tant de maiheu-
> reux échappés à leur boucherie exécrable et que tous
> les siècles exécreront ! que ne doivent-ils pas ressentir
> pour celles de leurs victimes à qui l'on ne peut rendre
> la vie ? Ils ne la rendront point à l'époux de cette
> femme vertueuse qui est sur nos gradins Mais , au
» moins, cette absolution ne dit-elle pas que le temps de
voir sî facilement des conspirateurs et de punir des conspirations est bientôt passé ?..., Il n'y en a point
eu en vendémiaire Des jurys de Seine et de Seine-
et-Oise l'ont osé déclarer; et cependant quarante mille hommes en armes avaient paru marchant pour exterminer le Sénat français Plusieurs mille des deux
partis qui en vinrent aux mains restèrent sur le champ de bataille.... Ce ne fut point là, dit-on cependant, une conspiration. Skce ne fut qu'un rêve, quelle différence avec ceux des démocrates de floréal qui n'avaient point en réalité une cartouche et dont il ne résulta pas une égratignure !... Le conseil de guerre de la Villeheumoy éluda aussi à peu près la déclaration qu'il y eût eu une conspiration de Louis XVIII , et cependant j'ai fait voir quels étaient encore de ce côté les projets et les
moyens Il n'y eut pas non plus de conspiration
royale pour les dix-sept accusés de la Mayenne qui viennent d'être tous acquittés et mis en liberté , quoiqu'ils eussent été saisis avec des trésors, dés drapeaux fleurdelysés , des preuves d'enrôlements et autres
moyens d'exécution Serait-il donc réservé à des
républicains aràents d'être déclarés conspirateurs sans avoir été munis d'une seule amorce , mais seulement avec des témoignages écrits attestant qu'ils désiraient que le système du Gouvernement fût un peu plus popu< laire , et surtout qu'ils étaient jaloux qu'il ne le devînt pas encore moins et qu'il ne se changeât point en royauté.
> Loin de nous , citoyens , rintenlion de parler k vos
1 consciences un langage qui pût les contraindre. Jouis- » sez de toute votre liberté ; mais écoutez la voix de » rintérél public et du vôtre , la voix de l'équité et de la » vérité Toutes ces voix vous crient : Soyez justes ,
> considérez l'innocent qui est devant vous ; considérez » la patrie ; considérez vous vous-mêmes. Faites atten-
> tiott que les hommes que vous êtes prêts à condamner » laissent des monuments qui attesteront leur renommée » et la vôtre Quelle est la ligne de leurs écrits qui ne
> respire pas la plus saine philanthropie , la soif du » bonheur des hommes, le fanatisme de la justice? Jurés » républicains , voulez-vous accélérer l'approche de l'en- » tière contre-révolution , voudriez-vous donner un af- » freux signal aux hécatombistes ? Voyez l'immense » chaîne de proscriptions qui se prolonge sur tous les » points de la France ; voyez la première vaste holo-
> causte qui frappe les malheureux portés » sous le titre
> de bans citoyens , dans les listes des volumes accusa- » tenrs ; voyez le massacre s'étendre insensiblement sous
> les auspices de la royauté triomphante, et gagner jus-
> qu'aux moindres acteurs de ce que des journaux ap- » pellent déjà impudemment la révolte de huit années.... • Si déjà les modérés, les acquéreurs de biens nationaux » sont dans quelques endroits livrés aux poignards im* » punis 9 que sera-ce alors qu'on aura enhardi le monar- 1 chisme par la chute exemplaire de ses plus déterminés
> ennemis ? Les déchirements succéderont aux déchire-
> ments ; et, au milieu des nouveaux partis qui , assuro- » ment, naîtront, la France, démembrée comme la mal-
heureuse Pologne , deTiendra la proie de divers brigands qui régneront chacun sur une portion de ruines... Il est peut-être temps d'abjurer bien des haines» d'effacer des nuances , de rallier à un centre commun toutes les forces de la République , de songer tout de bon à ce qui en menace jusqu'au nom^ et au moins de le sauver encore une fois, ce nom révéré.
> SI cependant notre mort est résolue ; si l'horloge fiitale a sonné pour moi ; si mon heure dernière est fixée à ce moment dans le livre des destinées , je l'attends cette heure , il y a long-temps. Victime presque perpétuelle, depuis la première année delà Révolution, de mon amour pour le peuple ; identifié avec les cachots ; famiharisé avec la pensée des supplices , des morts violentes qui sont presque toujours le partage des révolutionnaires, que peut avoir qui m'étonne cet événement ! Depuis un an surtout n'ai-je pas tous les jours présente la Roche Tarpéïenne ? die n'a rien qui m'effraie. Il est beau d'avoir son nom inscrit sur la colonne des victimes de Tamour du peuple ; je suisr sûr que le mien y sera :... Alors , trop heureux. Gracchus Babœuf, de périr pour la Vertu !!...
» Eh !.... tout bien considéré, que manque-t-il à ma consolation ? puis-je jamais attendre de finir ma carrière dans un plus beau .moment de gloire ?.... J'aurai éprouvé, avant ma mort, des sensations qui ont accompagné rarement celle des hommes qui se sont aussi sacrifiés pour l'humanité. Le Pouvoir qui les persécuta est presque toujours parvenu à étouffer pour eux la
1 voix de la vcrîté ; leurs contemporains , trompés ou
> terrifiés par la tyrannie , n'ont déversé sur leui*s plaies
> que les caustiques brûlants de Taffreuse calomnie et » du sanglant outrage ; leur agonie a été le plus souvent » abreuvée des plus fétides poisons. Qui sait si , même à
> la vue des injustices de la foule égarée et de ses séduc- » teurs pervers , ils n'ont pas été loin de cette prescience » consolatrice que le temps vengeur réhabiliterait leurs » noms vénérables , appellerait sur eux le culte de tous » les âges et garantirait leurs droits à l'immortalité ?.... » Du moins il leur fallut attendre la postérité. Pour nous^ * nous fûmes plus heureux la puissance qui fut bien
> forte pour nous opprimer long-temps , ne le fut guères ^ pour nous diffamer. Nous vîmes la vérité jaillir de tous
> les pinceaux pour buriner » dès notre vivant , les faits » qui nous honorent et feront éteniellement la honte de » nos persécuteurs. Jusqu'à nos ennemis , du moins jus- » qu'a ceux qui nous sont le plus opposés d'opinion, jus-
> qu'à leurs annalistes passionnés ont rendu justice à nos
c vertus Combien ne devons-nous pas être plus sûrs
» que l'histoire impartiale gravera notre mémoire en 3 traits honorables !... Je lui laisse des monuments écrits » dont chaque ligne attestera que je ne vécus et ne res- »«pirai que pour la justice et le bonheur du peuple.... »
Alors il se tourne vers les prisonniers qu'il regarde un instant avec attendrissement , auxquels il tend les bras. '^ Quels sont aussi ces hommes au milieu desquels je suis
> traité comme coupable...? > leur dit-il, c c'est Drouet! » t'tst Lepelletier !.... noms chers à la République!...
Ceux que vous désignez 9 voilù donc mes complices..... Amis, vous qui m'entourez de dIus près sur ces gradins , qui ôtes-vous encore?.... Je vous reconnais , vous êtes, presque tous , des fondateurs , des fermes soutiens de cette République. Si Ton vous condamne , si Ton me condamne , ah ! je le vois , nous sommes les derniers des Français» nous sommes les derniers des énergiques
républicains L'affreuse terreur royale qui a déjà,
il y a long-temps , comprimé tous vos frères , triomphant de votre chute , va partout promener ses poignards ; et la proscription horrible moissonne tous les amis de la liberté. Mais ne vaut-il pas mieux n'être pas témoins de ces derniers désastres ? Ne vaut-il pas mieux emporter la gloire de n'avoir pas survécu à la servitude , d'être morts pour avoir voulu eu préserver tous nos concitoyens ? Quelle source donc bien abondante de consolations ! >
Des pleurs coulent de ses yeux. Babœuf a pleuré ! Ses accents déchirants ont porté l'émotion dans l'âme de toutes ces femmes qui attendent depuis si long-temps la liberté l'une d'un frère, l'autre d'un mari, l'autre d'un père, qui soupirent si ardemment après la fin de ce procès. A sa voix, ces courages si faibles se sont fondus ; des sanglots coupent la solennité du silence ; les visages se baignent de larmes. L'émotion fut k son comble, quand il voulut parler à toutes ces femmes et qu'il leur dit avec des pleurs dans la voix : c N'est-ce pas encore une conso-
> lation que la douceur d'avoir été suivis ici par nos en-
> fauis et nos femmes !... Oh ! préjugés vulgaires ! vous
• n'êtes rien pour elles.... Elles n'ont pas rougi de nous » accompagner jusqu'aux pieds de nos juges parce que » les actes qui nous y conduisent ne peuvent les faire rou«
> gir !... Elles nous accompagneront aussi jusqu'au pied » du Calvaire , pour y recevoir nos bénédictions et notre » dernier adieu....!
> Mais, ô mes enfants! je n'ai, du haut de ces bancs, lieu » seul d'où je puis vous faire entendre ma voix , puisque » l'on m'a enlevé encore^ contre le vœu des lois , la satis- » faction de vous voir ; je n'ai , dis-je , qu'un regret bien » amer à vous exprimer: C'est qu'ayant désiré fortement » de concourir à vous léguer hi liberté , source de tous m les biens , je vois après moi l'esclavage , et je vous laisse
• en proie à tous les maux. Jon'ai rien du tout à vous lé* » guer !!! Je ne voudrsMS pas même vous léguei' mes ver- » tus civiques , md haine profonde contre la tyrannie , » mon ardent dévouement a la cause de l'Egalité et de la
• liberté , mon vif amour pour le peuple : je vous ferais un » trop funeste présent.... Qu'en feriez-vous sous l'oppres-
> sion royale qui va infailliblement s'établir?.... Je vous » laisse esclaves , et cette pensée est la seule qui déchi;ik rera mon âme dans mes derniers instants. Je devrais, » dans ce cas, vous donner des avis sur les moyens de sup-
> porter plus patiemment vos lîrs , et je sens que je
> n'en suis point capable. >
Et Babœuf vaincu , écrasé, se rassit , ne songeant ni à essuyer , ni à cacher les larmes abondantes qui ruisse^ biient sur sa figure.
Nous ne suivrons pas les autres accusés dans leurs plai-
doiries. Nous serions entraînés trop loin. Pendant de longues journées, Babœuf s'efface complètement.
Le 18 mal» c'estKk-dire vers les derniers jours des débats, il prît encore une fois la parole pour répliquer à Taecusateur paMtc Vieillard. Cette fois» il a retrouvé plus de force et de dignité. Dans son discours respire im pro* fond dédain de h vie qu'il ne peut plus aimer, dit-il, c puisque la France est menacée de retomber sous son 9 ancien joug , (*t que le sacrifice des fondateurs de la » liberté est de toutes parts ordonné. > 11 finit en disant que lui et les siens étaient les seuls vrais amis de la patrie et que l'histoire graverait leurs noms en traûts impérissables , et il déclara s'abandonner au patriotisme et à la conscience des jurés.
On attendait un discours de Potofeux. Les quelques phrases bien faites et bien dites qu'il avait eu l'occasion de prononcer , le faisaient désirer. Sans doute , il le crut inutile ; car ce fut son défenseur officieux , Lafecturé, qui dit seulement quelques mots pour remercier Taccusateur national d'avoir rendu l'innocence à son client.
A l'audience du J»' prairial (20 mai), Real, défenseur de Babœuf et de quelques-uns de ses principaux complices, eut la parole. Son plaidoyer , qui fit beaucoup de bruit alors , n'a pas toute la valeur qu'on lui attribue. Il sent la déclamation et l'emphase. Pour en donner une idée , il nous suffît de dire qu'il osa comparer la mission de Babœuf et de ses complices à la sublime mission du Christ et de ses apôtres , à la mission de ceux qu'il appela t les zélateurs de la- religion chrétienne » ; et pour in-
— ooo —
nocentcr les Babouvîstes , il prétendit qu'à eux aussi . Jésus-Christ avait dit : c Allez et prêchez. >
La plaidoirie de Real avait duré trois audiences entières.
Le 25 mai , Rey-Paillade , directeur du jury , demanda Tapplication à cette affaire de la loi du 27 germinal , combinée avec celle du 5 brumaire.
Quelques jurés se joignirent aux accusés pour demander que les questions sur Tintention fussent posées. Après de longs débats, la Cour posa les questions eu ces , termes :
Y a-l-il eu conspiration en floréal et prairial an IV, pour le renversement de la Constitution ?
Pour détruira les autorités constituées ?
Pour établir la Constitution de 1795?
Ces tentatives ont-elles été faites par des provocations par écrit ?
£t par des discours ?
A toutes ces questions on sgouta celle-ci : L'accusé un tel Ta-t-il fait dans Timention de faciliter Inexécution de la conspiration ?
Le 6 prairial an 5 (26 mai i797) , arriva enfin la solution de cette énorme affaire qui durait depuis près de sept mois.
Aux termes de la loi spéciale , sur les seize jurés quatre suffisaient pour absoudre ; trois seulement se montrèrent constamment favorables aux accusés. Cependant , toutes les questions relatives à la conspiration furent négativement résolues. Le jury admit seulement
le crime de tentative de provocation afin d'arriver au rétablissement de la Constitution de 93«
D*aprë$ son verdict » Babœuf et Dartbé , ceux-ci sans circonstances atténuantes , Buonarotti , Germain et cinq autres moins connus » ceux-là avec le bénéfice des circonstances atténuantes, furent déclarés coupables.
Potofeux et tous les autres accusés furent acqiûttés.