‹ Baboeuf et le socialisme en 1796Chapitre 3 sur 15 · MB · texte numérisé non relu

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• Quentin, 1764, avait passé, sans se faire remarquer, » les premières années de la Révolution, lorsqu'il en- *> treprit, sous le Directoire, de rédiger un journal qu'il » intitula le Tribun du Peuple, ou Le Défenseur delà » Liberté de la Ivresse. Après avoir développé dans cette » feuille les principes de l'égalité absolue, il voulut im-

• poser ces principes à la France, et secondé par un

• grand nombre de députés et par fous les hommes que » mécnnfenfaf l la marche rétrograde du Directoire, il

• conspira contre ce gouvernement. Trahi et arrêté , il n fut traduit avec quelques-uns des conjurés devant la «Haute-Cour de Vendôme qui, sans preuve et presque

• sans avoir entendu sa défense , le condamna à la » peine capitale. En entendant cet arrêt , il se frappa de

• plusieurs coups de poignard , mais sans pouvoir échap- » per à l'échafaud sur lequel on le porta sanglant et demi- » morf^ le 27 mai 1797. Babœuf est lun des hommps de la

• Révolution que tona le plus calomniés. On lareprésenté » comme un démagogue furieux ^ comme un buveur de

• sang et pourtant on ne peut lui reprocher que ses iheo^

> 7 tes égaUtaires, théories que bien d'autres ont reprises

• et prêchées depuis. — Outre son journal, il a laissé sous

> ce titre : Du système de dépopulation . ou la Vie et les » Crimes de Carrier, un volume în-8**, Fhistoîre la plus

> impartiale que l'on ait de la mission du proconsul I nantais. >

Après avoir lu cet étrange document historique , qui ne demeurerait convaincu de l'innocuité complète de la doctrine et de l'entreprise auxquelles Babœuf a pour

toujours imprimé son nom , son nom qui terrifie les populations , son nom symbole et personnification de l'esprit de désordre» de la haine et des attaques contre la société?

Voilà ce qu'a écrit sur Babœuf un homme qui ne le connaissait que par tradition, qui ne l'avait pas vu, qui n'avait pas vécu près de lui, qui peut-être n'avait jamais rencontré un de ses amis , un de ses disciples. Écoutons maintenant un historien, compatriote de Babœuf, h même de savoir par conséquent , et de dire toute la vérité sur lui, M. Devisme le Constituant de 1789, qui, mêlé toute sa vie, surtout en 1796, aux choses et aux hommes de la politique, eût- pu beaucoup nous apprendre, s'il l'eût voulu , sur les révolutionnaires de son département , Desmoulins, Saint-Just, Ronsin, Babœuf, et qui cependant est resté si insignifiant. Dans son Manuel historique du déparfemenf de t Aisne ^ M. Devisme a fait imprimer ce court article :

c Babœuf, François-Noêl, journaliste. Saint-Quentin. » Que le plus fougueux des démagogues ait été consfam-

> ment en guerre avec les Jacobins , c'est ce qui peut pa-

> raitre incroyable, et c'est le double rôle que joua Babœuf.

> 11 passe pour le créateur de la dénomination de Ter- 1 roriste. Il osa, dans le Tritmn du Peuple^ déclamer vio-

> lemment contre la /y rannic directoriale , et le Directoire • le fit condamner à mort comme conspirateur. 11 avait » publié en 1790, avec un autre écrivain, un ouvrage » intitulé : Cadastre perpéiueL Néen 1764; mort en 1797.»

On ne sait si l'on doit sourire ou se plaindre de cette

ignorance et de la légèreté avec laquelle M. Devisme a traité un homme et des principes dangereux, avec laquelle il fait volontairement ou involontairement , nous n'oserions nous prononcer , erreur et sur la pensée de Babœuf et sur les événements dans lesquels il figura.

C'est tout un livre que la vie de Babœuf, un livre plein d'enseignements , un livre où ne s'écrira pas seulement une portion plus ou moins importante de notre histoire politique^, mais un fragment immense de l'histoire de la pensée et des erreurs humaines, de ces erreurs qui, puisées bien loin dans le passé , troublent profondément notre présent et agiteront non moins profondément peut-être l'avenir de nos enfants.

Babœuf n'eùt-il eu d'autre mérite aux yeux des historiens que d'avoir poussé dans les voies de la lutte violente le socialisme qui , jusque-là , n'avait essayé que de la discussion philosophique , il commanderait l'attention. Avec lui, Tutopie de Thomas Morus, continuée par Mably , embellie par Jean-Jacques de toutes les magnificences du langage et rendue presque séduisante à force de talent, revêt des allures militantes. Des hauteurs éthérées de la spéculation , la doctrine communiste, conduite par la main audacieuse de Babœuf, va descendre dans le domaine de la politique , de l'action, du complot, du combat. Ce n'est plus là le roman Uiopia trouvé, créé dans les brumes de la nuageuse Angleterre. Ce n'est plus là la brillante fantaisie que Campanella , inspiré par le beau ciel de l'Italie , écrivait sous le nom de Cité du Soleil. Ce n'est plus là cette étonnante compilation que Fénclon

mettait sOus les yeux du futur roi de France , dont on a nourri notre jeunesse à tous , où l'utopie républi(îaine se marie à l'idylle et qui a nom TéUmaque , jeu bizarre d'une imagination poétique et ardente qui s'est égarée en religion comme en politique , réminiscence de Virgile qui n'était qu'une réminiscence du vieil Homère. L'idée va passer dans la vie réelle , avec son terrible cortège des fléaux et des excès qu'amène toute réforme non nécessaire et violente : la violence inséparable du paradoxe mis en action, du paradoxe contre lequel se débat avec raison toute société organisée et pressentant dans un changement radical non pas seulement un essai pacifique d^améliorations reconnues indispensables, praticables surtout, mais un despotisme imposé par des novateurs peut-être convaincus, mais à coup sur procédant avec imprudence et sans ces précautions qu'exige le tempérament des nations.

Entre tous ces utopi<^es et Babœuf, on remarque une corrélation d'idées qui devait fatalement aboutir à la violence. Il est la dernière expression connue de toutes ces abstractions philosophiques qui commencent par l'églogue et aboutissent avec lui à l'assassinat politique , à la guerre civile , à la guerre sociale , une première fois tentée en Angleterre par Wicleff à la tête de ses Lollards, les partageux du temps , une seconde fois tentée en Allemagne par le curé Muncer et ses Anabaptistes féroces , se ruant sur la société au nom de la communauté de biens , de cette Egalité plus tard base aussi du système de Babœuf.

Nous trouverons , en effet , une épouvantable resseip-

— iO — blance entre Babœuf voulant égorger les prétendus royalistes , c'est-à-dire les riches , pour leur voler leurs biens et les partager également entre ses sectaires , et Muncer excitant ses paysans fanatiques à la dévastation des châteaux , au massacre , au pillage , en leur promettant les biens des seigneurs et la communauté , Tun et l'autre ne sachant interpréter leur utopie et la faire comprendre que par la violence. C'est cette violence qui imprime à cette grande figure de Babceuf un cachet indestructible de distinction effrayante et sauvage. C'est ce qui le rend digne d'une étude sérieuse, instructive et curieuse surtout pour des populations dont les pères l'ont vu naître , l'ont vu se développer, penser /agir. C'est ce caractère que nous ne trouvons pas indiqué dans l'historien Devismes ; c'est ce caractère que nous voulons rendre à cet homme dont le département de l'Aisne évidemment ne doit point être fier , mais qu'il a le droit de revendiquer comme une exception monstrueuse faisant mieux ressortir que toutes les preuves possibles son dévouement aux pures et vraies doctrines sociales , sa haine des hérésies de la pensée et ses ardents désirs de perfection calme , lente , pacifique et sagement progressante.

N'est-H point , en effet, vraiment curieux de voir naître au milieu des populations amoureuses de la propriété l'homme qui tout-à-rheure va battre en brèche le principe de la propriété? N'est-il pas vraiment curieux de voir sortir de ces pays si dévoués au calme , à la légalité , l'homme qui tout-à-l'heure va codifier l'insurrection, le meurtre , l'incendie , le pillage , la haine poussée jusqu'à

la folie? N'est-il pas vraiment curieux de voir s'élever d'un sol où rindépendaiice et la liberté ont jeté de si profondes racines, un homme qui tout-à-rfaeure va d'un trait de plume supprimer l'indépendance et la liberté pour les remplacer par Y Egalité réelle , l'équivalent du plus lourd despotisme que jamais tyran ait rêvé , le synonime hypocrite de dépendance et esclavage?

Babœuf est donc un contraste perpétuel » étrange, avec ses concitoyens. Il n'a rien de ce qu'ils ont , vertus ou défauts. Nédansla Picardie, ily fut un paradoxe perpétuel et vivant. Là on craint le travail et les fatigues de Ja conviction ; et il est convaincu jusqu'au fanatisme , si convaincu, qu'il restera honnête aux yeux de beaucoup; si convaincu que l'histoire ne lui pardonnera pas, mais comprendra qu'il se soit décidé à réussir par tous les moyens , à faire table rase , comme il l'a écrit dans un de ses nombreux manifestes. Là on ne connaît guères la persévérance et on veut promptement arriver ; Babœuf, au contraire , était patient comme ne le sont pas d'ordinaire les conspirateurs; il a fallu qu'il fût bien patient pour arriver de rien à se faire l'âme de ce grand complot dont nous allons retracer les détails. Là les populations n'ont jamais été violentes ; et Babœuf, lui , a été violent comme les Gracques dont il usurpa le nom , fatal pressentiment de vie agitée, de mort tragique; et Babœuf, créateur du protestantisme politique, a été violent comme Wiclef , comme Muncer , ces babouvistes en religion.

C'est à St-Quentin que naquit François-Noél Babœuf, en 1762 , dit Buonarotti , en ITG'i, si l'on en croit Cabet.

Son père était un ancien militaire, major autrefois au service de T Autriche, et assez distingué dans sa profession pour avoir mérité Thonneur d'enseigner à l'archiduc Léopold l'art sanglant de la guerre. Le père de Babœuf l'éleva sévèrement et voulut qu'il apprît beaucoup , afin que la science lui permit plus lard de se passer de l'aisance qu'il ne devait pas recevoir de ses parents. Tout jeune , nous le voyons déjà tirer parti de ses connaissances exactes et entrer.chcz un architecte-arpenteur, auprès duquel il compléta ses études géométriques. Peu d'années avant la Révolution , il était commissaire-terrier à Roye, petite ville de la Picardie, à quelque distance de St-Quentin. Le besoin d'exprimer ses idées le tourmentait déjà, n confie au papier ses travaux , ses études sur tous les si^ets nouveaux qui surgissent à cette heure de douloureux enfantement de la pensée. C'est pendant qu'il habitait Roye qu'il écrivit sans doute son plan de Cadastre prrpèfupK Un journal intitulé le Correspondant Picard se publiait à Amiens. Babœuf fit insérer dans les colonnes de ce recueil des articles d'économie politique sur la suppression de la gabelle et des droits féodaux. Nous le voyons, en i789, préluder à sa grande idée du partage égalitaire des produits du sol par un projet de partage des biens communaux, mesure qui eut alors pour excellent effet de mettre entre les mains de beaucoup , entre les mains des travailleurs, d'immenses quantités de terrains jusqu'alors improductifs et sans valeur, mais mesure qui, poussée à l'excès, ruina la plupart des communes prodigues jusqu'à l'imprévoyance comme tous les nouveaux enrichis.

Ce ne serait pas une étude sans intérêt que celle qui nous penneUrait de suivre pas à pas le progrès des doctrines égalitaires dans cet esprit illogique par excès de logique, arrivant à être cruel parce qu'il exagéra sa pitié pour le pauvre. Nous voudrions pouvoir , à l'aide de documents certains , émanés de lui » lui qui plus tard fut si prodigue d'encré mêlée de sang , le montrer pauvre arpenteur courbé, la chaîne en main, sur ces terres immenses et infécondes que le grand seigneur possédait par droit de naissance ; débutant par se désoler sans doute de sa propre misère, par maudire l'injustice du sort qui ne lui avait départi pas même une parcelle de cette terre , source de toute richesse; puis, reportant son esprit sur la misérable existence de tous ceux qui, comme lui, lan* guissaient dans le dénuement; puis, s'étonnant que la société , si dure pour la grande majorité de ses enfants , se montrât si prodigue seulement pour quelques-uns, pour ses chéris dont les mérites ne dépassaient pas , n'égalaient pas toujours les mérites de ceux qui restaient misérables ; plus tard , s'irritant de cette inégalité par trop flagrante alors; plus tard encore, cherchant h lui tout seul les moyens de détruire cette inégalité criminelle; et enfin se donnant pour mission la tâche immense de répartir uniformément la propriété, la richesse, le bonheur, de faire que tous fussent égaux, savants, vertueux , par conséquent heureux , et cela au moyen du partage équitable des fruits de la terre entre tous , et cela au moyen d'une simple formule de spoliation générale. Malheureusement, ces précieux documents nous man-

quent. Nous n'apercevons que le point de départ de l'utopie sentimentale de Babœuf et son point d'arrivée ÊM^tieux et coupable. Entre 1789 et 4794, se remarque une fâcheuse lacune que remplissent mal les procès dont nous parlerons bientôt. Entre un article de discussion tranquille sur le partage des communaux et les numéros brûlants du Tribun du I^euple, premier et dernier échelon de tout un système philosophique, il manque tous les intermédiaires par lesquels passe toujours la pensée humaine avant de se faire conviction, volonté, école absolue. Buonarotti nous dit bien que « Babœuf était sensible »

• infatigable ,~ qu'il avait l'esprit pénétrant et juste ; qu'il

• écrivait avec clarté, avec feu et éloquence; que la Ré- » volution-le trouva jeune, livré à l'étude, sobre, détestant m la tyrannie, et méditant sur les moyens de soustraire à D l'oppression ses malheureux concitoyens; qu'il éprouva

• de bonne heure le besoin de se dévouer pour la liberté

• publique ; • mais Buonarotti ne s'est nullement préoccupé ni de nous faire savoir comment Babœuf en vint à mériter d'être chef d'un parti puissant et prépara son succès , ni de nous renseigner sur la natui^e des études dont il parle.

Nous ne savons pas si Babœuf connut et étudia sérieusement les lois de la Crète, premier berceau du communisme , la constitution politique de Sparte , la République de Platon, les croyances des Moraves, et les écrits des novateurs qui le précédèrent pendant le moyen-âge. En eut-il le temps? Très-probablement, élevé à l'école de Jean-Jacques , le Dieu du dernier siècle , il ne fit qu'ap-

pliqaer les théories que lui transmettait presqulmmédtatement ce philosophe. Peut-être même ne fut-il que le continuateur de Saint-Just et de Robespierre qui» les premiers , parlèrent de Bonheur Commun.

Nous le verrons plus tard professer pour ces deux Titans de la Révolution une telle admiration , afficher un enthousiasme si ardent, qu'il se pourrait bien faire qu'au lieu d'être un novateur original , il ne fût qu'un héritier de leurs doctrines , de leur pensée qu'il dénatura et mo» difia en s'en emparant , reliant ainsi aux erreurs d'une école à laquelle il laissa son nom » les erreiu's de l'antiquitéet du moyen-âge » recommençant des excès de folie tentés sous des noms divers , préparant les catastrophes suites d'une doctrine stérile autant qu'inique , qui n'arri* verait jamais à une égalité impossible, à un partage repoussé par les plus simples notions d'économie politique, mais a la ruine de tous , à l'anéantissement momentané de la propriété , par conséquent de la civilisation , par conséquent de la société qui repose sur les fondements immuables, sur les principes impérissables du droit privé, seul garant de la libeVté.

La mode était aux mystères des francs-maçons. Il ne serait pas sans intérêt de parvenir à découvrir si , pendant qu'il habitait le département de la Somme , Babœuf ne se fit pas affilier à la grande Loge d'Arras où peut-être Robespierre puisa les principes du communisme dont il voulait déposer les germes dans sa Constitution de 1793, où peut-être Babœuf s'instruisit en politique et en économie sociale sans passer par l'initiation des livres, et où

— i6 — il aurait trouve toute faite sa formule de conspiration , toutes prêtes ses phrases d'illuminé , ses allures de despote, son affeétation de mystère, ses menaces de mort, ce bagage théâtral enfin que toutes les conspirations se transmettent d'âge en âge.

Le terrain des révolutions était trop bien préparé par la philosophie hardie de la dernière moitié du dix^huitième siècle, pour que les germes qu'elle y déposait ne fructifiassent pas bientôt. Les abus étaient nombreux ; les besoins d'améliorations morales et matérielles ne pouvaient se contester d'ailleurs. Babœuf descendit . dans l'arène ouverte à tous ceux qui se sentaient de l'ardeur, du courage. Il parla dans les clubs de sa petite ville. Son patriotisme le fit distinguer, et l'Administration lui confia le secrétariat du district de Montdidier. Bien que livré aux affaires, il continuait à écrire dans le Correspondant Picard. 11 ne' se contenta pas seulement d'y faire de la discussion d'idées. Il attaqua de front les hommes, leurs travers et leurs mauvaises actions. Des mimitiés nombreuses et redoutables allaient lui être suscitées. Cabet prétend que • ses articles du Correspondant Picardie » firent arrêter et conduire à Paris , où le tribunal pro- » nonça son acquittement le 14 juillet 1790, et que ce ne » fut qu'alors seulement qull revint en Picardie , et entra » au secrétariat de Montdidier. • Il sgoute que, « de retour » à Montdidier, Babœuf fut accusé d'avoir commis un » faux, en substituant un nom pour un autre dans une » adjudication de trois arpents de biens communaux (ce

» qui n'est rien , si ce n'est une erreur sans intention

• frauduleuse , sans intérêt personnel)* »

Nous pensons que M. Cabet est ici dans l'erreur et que Babœuf n'eulpas à subir deux emprisonnements» mais un seul ; car voici ce que nous trouvons dans Buonarotti : « Plus tard, il fut appelé au secrétariat d'une adminis- » tration de district, où ses discours et ses écrits popu- » laires lui firent de nombreux ennemis qui eurent assez i de crédit pour le faire poursuivre et condamner comme » faussaire. »

Quoi qu'il en soit de ces deux condamnations, ou de cette condamnation unique , nous touchons à un moment ou l'histoire de Babœuf devient extrêmement obscure, où 11 est difficile de se prononcer pour ou contre lui , pour ou contre sa moralité d'homme privé et d'administrateur. On va tout-à-l'heure tirer contre lui parti de cette accusation. Le mot de faussaire retentira même à la tribune nationale, en pleine Convention. Nous avons voulu étudier sérieusement cette affaire , remonter aux sources où nous pourrions puiser la vérité, fouiller lesarchives du tribunal criminel du département de l'Aisne qui condamna Babœuf, et essayer d'y chercher les preuves de ce qu'avance M. Cabet dans ce passage de son histoire de la République française : • Babœuf se laisse juger par

• contumace et est condamné à vingt ans de fer, le 25 » août 1795 , et vient à Paris où il entre dans les bureaux » de l'administration des subsistances de la Seine. Là, le » procureur syndic Manuel, qu'il dénonce dans un placard

• comme organisant la famine, le fait arrêter et traduire

» devant le tribunal de TÂisne qui Tacquitie. Babœuf I obtient aussi la cassation du jugement par contumace , % son renvoi devant le tribunal de TÂisne et sa liberté » provisoire^ le 50 messidor an â. »

Malgré nos actives recherches, nous n'avons trouvé dans les archives du greffe du tribunal de Laon rien qui concerne Babœuf. Il manque justement , parmi les registres d'audience tenus jour par jour par le greffier du tribunal criminel, le plumitif devant commencer le i5 messidor an 2 et finissant dans les premiers jours de Tan 4. Aucune trace du dossier non plus. Ce dossier fut-il envoyé à la Cour de Cassation pendant le mois de frimaire de Tan 4, par les ordres du Gouvernement qui voulut alors évoquer de nouveau cette affaire avec l'intention de déconsidérer Babœuf? Ce dossier fit-il partie des pièces volumineuses du procès de Vendôme? C'est ce qu'il est impossible de préciser. Nous regrettons vivement la perte de cette procédure, important document historique.

Quoiqu'il y eût danger pour lui de se montrer après sa condamnation du 23 août 1793, Babœuf nous apparaît plusieurs fois, toujours libre, toujours actif. Il s'est fixé à Paris,- ce centre de pensée vers lequel se précipitent tous les travailleurs de la pensée, ce centre- d'action qui attire invinciblement tous les hommes d'action. Là, sans moyens d'existence, chargé, quoique jeune , d'une assez nombreuse famille , nous le voyons essayer quelques opérations de librairie pour vivre. Il existe de lui de rares exemplaires d'un calendrier républicain qu'il

édita en 4795, en le Élisant précéder de quelques ré" flexions sur la loi nouvelle et Tère qui commence. 11 fit alors aussi un certain nombre de brochures qui probablement ne furent suivies que de peu de succès et ont à peu près complètement disparu.

Nous sommes dans les premiers jours d'avril 1794. Sous la pression puissante de Robespierre , la France entière se courbe encore et gémit. Il y a longtemps qu'il a, dans son projet de la Constitution de 93, déposé les germes des doctrines qu'a embrassées Babœuf, que Babœuf couve avec amour dans son sein. 11 y a longtemps que, dans sa fameuse déclaration des droits de Tbomme, Robespierre a menacé la propriété qu'il a attaquée dans son principe , tout comme Babœuf la menacera et l'attaquera avant que deux années ne se soient écoulées. 11 y a quelques mois à peine que Saint-Just , dans son rapport du 13 ventôse, a jeté aux échos populaires cet axiome qui enfantera toutes les émotions, toutes les insurrections, toutes les guerres civiles : t C'est une idée très-généra- I lement sentie que toute la sagesse du gouvernement 1 consiste à réduire le parti opposé a la Révolution et à 1 rendre le peuple hevreux aux dépens de tous les vices > et de fous les ennemis de la liberté i Evidemment, c'est à Robespierre que Babœuf va courir! Evidemment, il va contracter alliance avec Saint-Just I Â travers les espaces, tous ces hommes ont dû se sentir, se deviner, se comprendre ! Le bonheur que St-Just veut pour son peuple , c'est bien ce Bonheur Commua que le futur tribun ,

Gracchus Babœuf, inscrira sur ses bannièi'es de révolte et de carnage.

Non ! c'est au contraire à ces frères en pensée qu'il va s'attaquer; c'est eux qu'il va combattre, eux dont il se déclare l'ennemi acharné. On conspire contre Robespierre et Saint-Just. On prépare leur chute. C'est droit aux ennemis de Robespierre que marche Babœuf. L'alliance est conclue. Dans un instant , nous allons voir Babœuf accuser les Terroristes d'avoir conçu le plan aflfï*eux d'un depeuviptnfnt général par eux trop bien commencé à l'aide des massacres de Lyon et de la Vendée. Cette tuerie générale des gens qui , selon Babœuf, gênaient Robespierre et le Comité de salut public, fut un instant la marotte du futur chef des Egaux, qui s'imagina que les démocrates avaient sérieusement entrepris d'affamer Paris pour compléter leur plan et dépopuler plus vite le pays, pour forcer la capilale à des soulèvements qui eussent permis de la traiter comme Lyon. Nous avons vu qu'il était entré dans les bureaux de la Commune, section des subsistances. C'est là qu'il trouva ou crut trouver les preuves de son étrange accusation. 11 put par lui-même constater des pillages , des vols , des malversations , d'effroyables gaspillages que permettaient et rendaient faciles les malheurs du temps. Là où des gens cupides étaient seuls en faute, il aperçut tout un système. Secrétaire d'une administration qui se compromettait , ce n'est point à l'autorité inférieure qu'il s'en prit de tous ces crimes de détails. Il porta son accusation jusque contre les

Comités, contre Barrère, contre les ministres, contne Pache le maire de Paris..

Il parvint à persuader à un employé supérieur des subsistances qu'une infernale machination se tramait pour affamer la ville. Cet employé , au risque de perdre sa place, sa vie peut-être, dénonça aux Sections le nouveau Pacte de Famine ; il nomma les prétendus auteurs. Les Sections s'emparèrent de cette dénonciation et nommèrent une commission pour rechercher les auteurs du complot, ^abœuf fut appelé au sein de cette commission à laquelle il fournit d'amples renseignements sur le. mal qu'on ne pouvait nier, mais qu'il exagéra ; il ne craignit pas d'accuser hautement tout le formidable Comité de salut public, le maire. Garât ministre de l'intérieur; il détailla le plan des conjurés , leurs sourdes menées, leur secret désir , leur but criminel. S'attaquer au Comité de Salut Public alors dans la plénitude de sa toute-puissance, c'était presque un acte de folie sublime ; c'était courir à sa perte ; la commission nommée par les Sections , soupçonneuses comme toute assemblée républicaine , écouta favorablement Babœuf ; quand il parla de ses dangers , par un arrêté elle le plaça, lui et son ami , sous la sauvegarde des Sections.de Paris, et ordonna la publication de son rapport. Le Comité de Salut Public, à cette attaque hardie, répondit par un décret qui brisa la commission. L'ami de Babœuf, Babœuf et tous les employés du bureau des subsistances à la Commune , furent immédiatement destitués et jetés dans les cachots de l'Âbbaye. Le Président de la Commission des Sections fut arrête

-. S2 — comme coupable de fédéralisme et condamné à mort. Quant à Babœuf , on le prit sans doute ou pour un fou » ou pour un instrument de trop bas étage pour qu'ilTalnt la peine d'être brisé ; on l'envoya se foire juger par le tribunal de l'Aisne qui le rendit un peu plus tard à la liberté.

Ne pourrait-on pas expliquer de la sorte la guerre que Babœuf va faire à Robespierre? C'est moins contre la Terreur qu'il veut lutter lui et ses amis, la Terreur qu'ils mettront plus tard à l'ordre du jour de leur conspiration» que contre les Terroristes dont ils voulaient la place » qui gênaient leur ambition , par lesquels ils se sentaient devinés, et dont ils craignaient les vengeances.

Robespierre et Saint-Just sont tombés. Les Thermidoriens ont saisi le pouvoir. Le sang lave le sang. S'il est un ultrà-réactionnaire , si l'on compte un exagéré parmi les Thermidoriens naguères suant la peur , aujourd'hui se pavanant dans leur triomphe, c'est Babœuf. On le voit partout avec Fouché , avec Tallien. Il écrit des pamphlets pour eux. Il a, de concert avec eux, sauvé la société. Dès le 17 fructidor suivant (3 septembre 4794) , il avait créé son journal, inconnu sous le titre du Journal de la liberté de la Prettse , plus tard si fameux et si dangereux quand il s'appellera Le Tribun du Peuple, Le Journal de la Idbf^rfé de la Presse eut vingt-deux numéros et disparut dans le Tnbun du Peuple le 5 octobre suivant. Nulle feuille n'attaqua avec plus d'ardeur la tyrannie couchée sur le sol ; nulle feuille ne s'acharna pareillement sur la Terreur vaincue. Jamais on n'inventu

plus de mots nouveaux pour satisfaire et exprimei' des colères nouvelles. Le néologisme était à la mode comme la réaction. Babœuf trouva, dit-on, M. Cabet l'affirme, le mot de 7Vr7 07 istpy mot expressif, qui a vécu jusqu'à nous, et qui vivra tant qu'il y aura des révolutions violentes.

Voici les noms de quelques-unes des brochures qu'il lança contre les Terroristes : L^s Battus paîpnt Camende^ ou les Jacobins Jeannots ; — Voyage des Jacobins dans les quatre parties du monde. Tout-à-l'heure, nous analyserons en détail la plus considérable de toutes , celle qu'il écrivit pendant le procès du fameux Carrier, le proconsul de Nantes.

Babœuf était si bien connu par toute la France , il avait fait tant de bruit contre le Robespipirlsme tombé et que bientôt il relèvera , que le Comité révolutionnaire de Laon, cbef-lieu du département ou il était né, se plaignit dans une adresse aux Jacobins de Paris , de la chute des Montagnards, des persécutions éprouvées alors par les patriotes de la part des propriétaires, des cultivateurs, des marchands, des journalistes, desFréron, des Babœuf^ tous aristocrates, tous royalistes y et qui, n'ayant rien à faire , s'amusent depuis un mois à décocher des traits malins contre les Jacobins et à aiguiser des poignards contre la liberté. Babœuf accusé par ses compatriotes d'aristocratie et de royalisme..,!

Les Jacobins avaient tué la liberté de la presse et muselé leur mère; après thermidor, quand il n'y avait plus rien à craindre, on voulut tout dire, et les Terrorisés se dédommagèrent bien du long silence forcé que leur

avaient imposé les Terroristes baptisés après leur mort. Babœuf , dans son club de TEvéché , réclama la liberté illimitée de la presse. Ce fut lui ainsi qui en usa le premier et le dernier ; car , à la suite de sa conspiration , la presse fut vivement poursuivie par le Directoire. Dans son journal, il demandait encore des élections générales pour toutes les fonctions publiques. Il rédigeait des pétitions dans ce sens et les faisait signer dans les sections thermidoriennes de Paris. Il a pris son essor. 11 ne s'arrêtera plus que dans sa cbûte. On s'occupe de lui. On le connaît. Sa renommée grandit. Il a de l'action sur les club^i réactionnaires. On parle de lui dans tout Paris. Babœuf a déjà tant de pouvoir sur ses auditeurs du club de rEvéchd, que le 20 fructidor (6 septembre 1794), il les envoie pétitionner à la barre de la Convention et de mander cette liberté illimitée de la presse dont il abusera plus tai*d et l'éligibilité de tous les fonctionnaires publics par le peuple. La Convention passa à l'ordre du jour et renvoya celte pétition au Comité de sûreté générale, après avoir entendu Billaud-Varennes , qui alors ne voyait aussi dans Babœuf qu'un chef de contre-révolutionnaires et de royalistes.

Babœuf va appartenir à l'histoire. La Convention va s'occuper de lui. Ses pétitionnaires sont revenus(au|club, se plaignant de la réception qui leur a été faite. Babœuf tonne contre la Convention. Son discours , que le club applaudit et dont il ordonne l'impression , fut dénoncé au Comité de sûreté générale qui fit arrêter et Babœuf et le président du club et les secrétaires , et mettre les

scellés sur les papiers. Le 4 brumaire (25 octobre 1794), MerlÎQ de Thionville, au nom du Comité de sûreté générale , vint à la tribune apprendre à la nation que c tandis 1 que nos armées terrassaient Tennemi de Textérieur I qui dévorait en espérance les dépouilles du territoire 1 de la liberté , le Comité de sûreté générale continuait » de faire la guerre aux intrigants de Tintérieur , et que i Babœufy qui déjà avait été cbndamné aux fers, qui avait » osé calomnier la Convention, était en prison. > La Convention approuva ce qui venait d'être fait ; Babœuf ne resta que quelques jours dans les cachots , où il rentrera plus tard , mais non plus cette fois sous l'accusation d'être un fauteur de contre-révolution.

Robespierre tombé , ses séides devaient tomber. Fouquier-Tînville , presque compatriote de Babœuf, se désolait lâchement dans sa prison. Le fougueux procureur général syndic de l'Aisne, Potofeux, qui comparaîtra aux côtés de Babœuf devant la Haute-Cour de Vendôme , est traîné devant le tribunal criminel de la Seine, comme faisant partie de la queue de Robespierre. L'infâme Carrier, de Nantes , expie ses crimes par un supplice trop court pour un pareil monstre. Babœuf applaudit a ces punitions. € Après le supplice de Carrier, i dit M. Cabet, t Babœuf i publie, dans le sens des Thermidoriens, un volume 1 intitulé : Syslhne de dépopulation . ou La vie et les » Crimes de Carrier, Il rédige une nouvelle brochure

> contre le rappel des Girondins , brochure dont il sou- 1 met l'épreuve à Fouché , en le chargeant de la sou-

> mettre à Tallien. »

La Vie de Cqrrier est un livre mal fait, mal écrit; qui n'a pas même le mérite du courage , puisque les Exagérés ne sont plus au pouvoir depuis longtemps, ont cessé d'être à craindre ; mais du moins il possède le mérite de nous faire connaître la première manière de Babœuf , la première phase de sa pensée politique. Un abîme le sépare alors de la voie où bientôt il entrera. Toul-à-rheure il posera en principe le droit d'insurrection; il se prosternera devant le gouvernement révolutionnaire et cruel de Robespierre; aujourd'hui il ne trouve pas assez de malédictions contre Robespierre et ses tendances. * Gouvernement révolutionnaire ! c'est toi , - s'écrie-t-il, « oui c'est loi, et tes infâmes inventeurs, qui avez em- »• péché qu'une révolution , commencée par la sagesse et

- la vertu du peuple , ne se consolidât avec les mêmes *• éléments. Il est inconvenable , en parlant des effets^ de » se taire sur les causes. L*histoire que j'entreprends est *» celle du moteur du plus grand ressort exécutif du Gou- » vemement révolutionnaire; c'est donc une partie de » rhistoire de ce Gouvemement, Comment la ferais-je » sans parler de ce Gouvernement lui-même ! Oh oui ! j'en *• parlerai, il le faut indispensablement pour mon siyet, H autrement il faudrait m'interdire le tableau de la vie de

- Carrier. Les couleurs noires que je dispose pour la •> peindre fidèlement, avec le système d'où sont sorties » les laideurs cadavéreuses qui l'ont caractérisée, ne ** seront peut-être pas inutiles à la patrie*

- Ma plume recule devant l'instant d'aborder l'esquisse ** du colosse de crimes qu'elle s'est condamnée à exposer

" à la vue des humains épouvantés. Suis-je bien propre à *• donner quelque ton de vie à ce tableau , si mon àme " est sensible, enthousiaste des vertus, irritable sur la • moindre injustice?... Oh! je sens qu'autant j'aurai de » peine à entamer une tâche aussi dure , autant je serai n incapable , lorsqu'une fois je l'aurai saisie , de peindre " froidement un tissu d'actes meurtriers , dont il était *• réservé à nos jours d'offrir l'inouï, le déchirant, le » révoltant spectacle. »

Rien n'est bizarre comme la manie de néologie qui perce à chaque ligne de ce livre , manie du reste que Babœuf transportera jusque dans ses derniers écrîis. Estce défaut de connaître à fond sa langue natale qui ne îui fournit pas assez de mots pour exprimer ses idées? Estce désir de se faire remarquer et rechercher pour son originalité au moins apparente? Ce qu'il y a de certain c'est que personne ne créa de mots nouveaux autant que Babœuf; mais ses enfants n'étaient pas nés viables. Qui connaît aujourdHiul les mots : Foudroyade , Préhension , Subjugation, Amoncela^e, Dépopuler, Egorgerie, Furorisme, Populicide, Nationicide, et mille autres d'une fabrication aussi hardie qu'inutile?

Mais ce qu'avant tout nous avons cherché dans ce livre, c'est l'idée Babouviste, soit en germe, soit développée. Notre espoir n'a point été trompé. Nous ne la trouvons pas encore érigée à l'état, àJa hauteur d'un système absolu, durement et nettement formulé ; nous la constatons seulement ù l'état d'embryon et perdue dans une simple note.

Babœuf accuse Robespierre d'avoir inventé comme moyen gouvernemental un plan odieux de dépopulation systématique qui devait précéder la régénération de la France à Taide d'une distribution nouvelle du territoire basée sur cette conclusion de Jean-Jacques : Pour que le gouvernement soit perfectionné, il faut que tous les citoyens aient assP2 et qu aucun deux nail trop. Robespierre raisonnait ainsi, si Ton en croit Babœuf :

i^ Que dans l'état présent des choses, les propriétés étaient tombées dans un petit nombre de mains, et que la grande msgorité des Français ne possédait rien. ^^ Qu'en laissant subsister cet état de choses, l'égalité de droits ne serait qu'un vain mot , en dépit duquel l'aristocratie <ies propriétaires serait toujours réelle , le petit nombre serait toujours tyran de la masse , la majorité toujours esclave de la minorité , par la puissance qu'ont inévitablement ceux qui tiennent tout, de maîtriser l'industrie, d'en ouvrir ou fermer les ressources; et par là, nécessité aux impossesseurs ou prolétaires de recevoir des premiers la loi. et delà distribution du travail , et de la taxe du salaire, et de la taxe des objets de consommation. 5" Que pour détruire cette puissance des propriétaires et parvenir à mettre la masse des citoyens hors de leur dépendance , il n'y avait pas d'autre moyen que celui d'attirer d'abord toutes les propriétés sous la main du Gouvernement. 4^ Qu'on n'y réussirait sans doute qu'en immolant les gros possesseurs , et en imprimant une ten eur si forte, qu'elle filt capable de décider les autres à s'exécuter de bonne grâce. 5<> Que d'ailleurs un dépeuplement

était indispensable , parce que , calcul fait , la population fi*ançai$e était en mesure excédente des ressources du sol et des besoins de l'industrie utile ; c'est-à-dire que les hommes se pressaient trop chez nous pour que chacun y pût vivre à Taise ; que les bras y étaient trop nombreux pour l'exécution de tous les travaux d'utilité essentielle ; que cette vérité était prouvée par la setile mesure certaine , le relevé du produit total de la culture et de l'économie rurale , mesure hors de laquelle il n'y a plus à faire d'autre calcul , puisque tous les autres arts possibles sont incapables de produire à eux tous une livre de pain de plus. 6® Enfin que, la population surabondante pouvant aller à iaui^ il y aurait une portion de sans-culottes à sacrifier; qu'on pouvait déblayer ces décombres jusqu'à telle quantité^ et qu'il fallait en trouver les moyens.

Alors Babœuf se demande ce que sont le maximum , là Commission des subsistances, XasguMiinades des riches, les confiscations , la guerre épouvantable de Vendée , la haine de la paix , la guerre par système, les distributions de secours aux enfants et aux femmes de ceux qui combattent , si ce n'est l'intention cachée de faire qu'il ne revienne personne de celte portion si iniéressanle de la nation , qui s'est si généreusement armée pour chasser l'ennemi , si ce n'est le premier à-compte de la répartitiini agrairienne.

Babœuf alors compare ses idées avec celle de Robespîen'e. 11 se dit que, à part les cruautés, les proscriptions, les guilhtinad*'s et foudmyades et noyades , les confiscations, les réquisitions, los excès enfin, il pourrai!

s'entendre avec Robespierre. «• Je déclare que je n'entends *' point censurer la partie, du plan politique de Robes- » pierre, relative aux secours levés sur les riches en » faveur des enfants et parents des défenseurs de la y patrie. Je ne censure même pas les mesures institu- » tionnelles qui ont pour objet de saigner Fenfant de la » fortune pour récompenser ces défenseurs eux-mêmes à » leur retour des combats. Ce que je vais dire a déjà été » réfléchi et observé , mais on ne peut trop le répéter. >* Il ne serait nullement juste que celui qui n a rien s*ex- ^ posât et se sacrifiât pour défendre les propriétés au •^ profit de ceux qui les tiennent , tandis que ces derniers t laisseraient languir sa famille , et lui-même à son re- • tour, si le hasard le faisait survivre aux fatigues et aux n périls de la guerre. Je vais plus loin. Je dis que (dût - cette opinioQ paraître ressembler au système de Ro- » bespierre), soit que Ton combatte ou non, le sol d'un " État doit assurer l'existence à tous les membres de cet » État; je dis que, quand dans un État la minorité des » sociétaires est parvenue à accaparer dans ses mains les « richesses foncières et industrielles , et qu'à ce moyen '» elle tient sous sa verge et use du pouvoir qu'elle a de » faire languir dans le besoin la majorité , on doit recon- •» naître que cet envahissement n'a pu se faire qu'à l'abri « des mauvaises institutions du Gouvernement ; et alors •• ce que l'administration ancienne n'a pas fait dans le n temps pour prévenir l'abus ou pour le réprimera sa n naissance, l'Administration actuelle doit le faire pour n rétablir l'équilibre qui n'eût jamais du se perdre , et

•' Tautorité des lois doit opérer un revirement qui tourne* " vers la dernière raison du gouvernement perfectionné

• du contrat social : Que tous aient assez et qu aucun nail » trop. Si c'est là ce que Robespierre a vu , il a vu à cet » égard en législateur. Tous ceux-là ne le seront pas qui >» ne tendront point , par des institutions qu'il soit impos^- - sîble d'enfreindre , à poser des bornes sûres à la cupi- » dite et à l'ambition , à affecter tous les bras au travail , » mais à garantir, moyennant ce travail , le nécessaire à-

• tous, l'éducation égale et l'indépendance de tout citoyen " d'un autre; à garantir de même le nécessaire, sans *» travail , à l'enfance , à la faiblesse , à l'infirmité et à la^

• vieillesse. Sans cette certitude du nécessaire , sans celte *• éducation , sans cette indépendance réciproque , jamais » vous ne parviendrez à rendre la liberté aimable, jamais » vous ne ferez de vrais républicains. Et jamais vous^ » n'aurez la tranquillité intérieure , jamais vous ne gou- ** vernerez paisiblement, jamais la poignée de ricbes ne >» jouira avec sécurité d'un regorgement scandaleux , à n côté de la masse affamée. Que les premiers soient justes

- et ouvrent les yeux à la vérité , à leurs propres intérêts; " ils s'exécuteront eux-mêmes; autrement, la nature

- (elle est toujours juste) , quand la mesure est comblée,

- quand l'essaim du peuple à qui tout garde-manger est

• fermé, est devenu dévorant, force toutes les digues ; « alors cette guerre intestine , qui subsiste toujours entre " les afl:\meurs et les affamés , éclate et renverse tout ;

- alors il n'y a point de gouvernement qui puisse arrêter « le torrent; alors se réalise ce qu'a dit Bertrand Barrère

» dans certain rapport : Lef malheureux sont les puis- *• Minces de la ferre , Us ont droit de parler en maîtres anx » gouvememenit qui les négligent. Il n'y a que la dépo-

• pulation qui soit capable de calmer ce vent impétueux; » mais le simple essai de ce moyen n'est pas sans danger. » Bertrand Barrère, Maximilien Robespierre et adjoints 1 en ont fait l'expérience. •

Babœuf scoute alors : « Mais sur le chapitre de Texter- » mination , je suis homme à préjugés. Il n'est pas donné

• à tous d'être à la hauteur de Maximilien Robespierre. • Evidemment, ces phrases contiennent tout le communisme non pas, nous l'avons dit, positivement formulé, mais facile à reconnaître. Ces prénii&ses posées, la logique forçait à conclure, et la logique aussi forçait Babœuf à être cruel plus tard, plus cruel en pensée, en projets, que jamais ne le furent à la fois Robespierre, St. Just, les Comités, les proconsuls en mission dans les départements. Sans nul doute , une société violentée se retourne à un moment donné contre le novateur qui ne l'a point consultée ; celui-ci veut imposer ses plans de réforme. Par quels moyens peut-il y réussir ; si ce n'est par la violence, l'arme des novateurs? C'est l'histoire de Muncer l'anabaptiste. Ce sera l'histoire de Babœuf, si fermement déterminé qu'il soit d'abord à ne procéder que par la discussion, par l'insinuation, par la propagande pacifique.

Aussi comme contraste avec l'épouvantable série de crimes qu'il osa rêver , il nous semble bon de montrer , par quelques passages encore de la Vie de Carrier ^ quelle

immensité de chemin Babœuf eut à parcourir avant d'c« crire son Manifeste insurrectionnel ÛQ 1796, 1796 dont il était alors séparé par un intervalle de dix-huit mois à peine.

Par exemple, quand il parle du recrutement volontaire et patriotique de 1793, de la levée de trois cent mille hommes destinés à écraser Tinsurrection vendéenne , Babœuf raille < les proclamateurs > qui annonçaient partout que cette levée « était pour aller au secours de nos » frères de Vendée, des bons patriotes opprimés par des 1 hordes de brigands ; •> et il ajoute cette phrase sur laquelle nous appelons ratteniirn ; c Toujours on donne » les motifs les plus respectables lorsqu'on veut faire » ébranler le peuple , parce qu'on sait qu'il a des vertus, » qu'il ne commence jamais à se mouvoir que pour ce » qu'il croit être la justice. » Babœuf, violent plus tard et remuant le peuple à l'aide de mots sonores, de prétextes et de 'motifs t respectables > , pour nous servir de sa propre expression, Babœuf de 1796 n'aura jamais été plus sévèrement condamné que par Babœuf de 171»4.

Plus loin, il stygmatise dans les phrases les plus saintement inspirées « le brigandage décrété en faveur des 1 soldats > , et son appel à l'armée ne sera qu'une longue promesse de brigandage organisé , de vols commis au préjudice de l'Etat d'abord , du pillage ensuite des ci* toyens et de la ville.

Dans un autre pa*sage, Babœuf s'en prend à Léquinio, représentant en fnission en Vendée, et le loue d'avoir posé publiquement comme règles de sa conduite les prc-

dicalions fraternelles, les conquêtes par la donceur, par la tolérance , moyens par lui reconnus plus puissants que toutes les forces militaires, moyens qui eussent épai^é des torrents de sang humain et des millions ; mais comment a agi Léquinio aussitôt son entrée en Vendée? c II p n'a point fait l'application de ses maximes pour son ) propre compte ; /lumble serviteur des Comités, il sut i mettre sa philantropie en réservé pour être féroce à ) leur gré et 9 il faut bien Te dire /hélas! pour faire aussi » le petit Carrier !....> Babœuf, condamnant Léquinio et, comme lui, arborant une philantropie dont il abattra bientôt le drapeau gênant, n'est-ce pas un curieux sujet d'étude? Curieux! est-ce le mot ? Est-ce qu'il faut s'étonner de ces contradictions chez les ambitieux, de ces inconséquences, de ces tristes palinodies dont l'histoire fourmille et qui malheureusement n'ont jamais servi 0e leçon aux peuples qui se laissent toujours et se laisseront toujours égarer par ces doubles mensonges.

Nous pourrions multiplier ces citations, ces exemples, ces moyens de contrastes ; dire comment Babœuf, qui bientôt n'aura plus à la bouche que le mot mort, se scandalise de ce que Léquinio a osé écrire que le plus court en Vendée serait de tout égorger, prouvant ainsi > qu'il a fait un cours pratique d*êgtrgisme » ; raconter comment Babœuf, qui bientôt ordonnera de ne pas faire de prisonniers dans Paris insurgé, se montre fort mécontent que Léquinio ait posé en principe qu'il ne fallait pas faire de prisonniers dans le Bocage. Ces quelques passages de laVie et des Crimes de Carrier nous suffisent

pour bien et profondément tracer la li^e de démarcation lûzarre qui fait de Babœuf un être complexe, une figure historique à deux visages*, un composé de deux hommes qui ne se ressemblent en rien en apparence et qui cependant ne sont pas aussi dissemblables qu'on pourrait le croire tout d'abord. Le philosophe n'avait pas prévu le conspirateur. Le philosophe, du reste noire époque nous fournit des exemples de ces revirements de sentiments amenés par la logique des événements et la nécessité des situations; le philosophe pouvait croire à la possibilité d'une conciliation à laquelle le conspirateur, presse d'arriver, devait plus tard répugner. Au philosophe et au conspirateur, le dernier qui procède du premier et en est la réalisation pratique quoique non prévue tout d'abord, Tutopie communiste sert de trait d'union, de terrain où ils se rencontrent, se reconnaissent, se fondent, s'absorbent, se nécessitent. Aux yeux de celui qui observe, il n'y a donc pas entre le Babœuf de 1794 et le Babœuf de 1796 une différence si radicale d'idées qu'ils ne puissent se préparer l'un par l'autre. Seulement, la formule de 1794 n'est pas encore la formule de 1796 ; elle ne subira qu'une simple transformation extérieure. Le but est unique ; pour l'at» teindre, il se présentait deux voies ; en 1794, Babœuf a cru prendre la bonne parce qu'elle était moins accidentée; en 1796, il la quitta pour l'autre d'abord dédaignée parce qu'çlle était âpre, dure, fertile en dangers, en combats. Dans les deux époques, le philosophe était

poussé par la même conviction différemment exprimée; voilà tout.

Pour terminer l'analyse de la Vie et des Crimes de Carrier^ BOUS rappellerons que de nos jours des écrivains ont tracé en caractères de sang le long récit des forfaits de la Révolution et des révolutionnaires , jour par jour, heure par heure. Ils ont compté les victimes et maudit les sacrificateurs. Us ont énuméré les massacres , les violences, les pleurs, les ruines, et cela pour inspirer la haine des révolutions. Us n'avaient pas besoin de se mettre en frais de recherches; s'ils eussent connu la brochure de Babœuf, leur œuvre eût été inutile. Ils n'avaieut qu'à ouvrir ce livre et à copier le chapitre huit ainsi intitulé: > Journal des atrocités de Carrier , et nombreux collabo- » rateurSy dans lesquels se distinguent Pf^estermann et » Lequinio ; cet article embrasse tout le récit de texécu* » tion du code féroce d'embrasement et d'extermination. » Et encore, après son récit funèbre, Babœuf annonce-t-il qu'il n'a recueilli que » les matériaux les plus essentiels » et les plus affirmés. »

Il termine par cette phrase : « Au reste ce colosse » (le Gouvernement révolulionnaire,) t expire insensiblement » et il mourra de sa belle mort- Ce n'est plus la peine de » faire de grands efforts pour l'écraser, i

Puis . tout-à-coup , chose inexpliquée et presqu'inexplicable, revirement radical dont nous ne connaissons pas la transition, Babœuf abandonne le» vainqueurs et passe aux vaincus. Buonarotti ne songe pas même à justifier son héros , son Dieu. « A la suite des funestes événe-

> moitsduQ thermidor», écriUl» c Babœuf applaudit » un moment à l'indulgence dont on usa envers les enne* » mis de la Révolution ; son erreur ne fut pas de longue » durée , et celui qui avait pris les Gracques pour mo-

> dèles de sa conduite, ne tarda pas à s'apercevoir que

> rien ne ressemblait moins à ces illustres Romains que i ces post-Thermidoriens. Plus grand que s'il n'avait ja-

> mais erré, Babœuf avoua sa méprise, revendiqua les

> droits du peuple, démasqua ceux par qui il avait été i trompé, et porta si loin son zèle en faveur de la démo-

> cratie, que les aristocrates qui gouvernaient la Répu-

> blique ne tardèrent pas à l'emprisonner, i

Ainsi, pas un mot pour expliquer et justifier cette conversion si soudaine, si peu prévue. Est-elle l'effet d'une conviction promptement arrivée ou d'un regret de s'être trompé? Les amis de Babœuf voulurent-ils exploiter son ardeur sans la solder par une de ces positions que tous les révolutionnaires déclarent mépriser et dont ils savent si bien et si vite s'emparer? Encore un problème dont la solution ne peut être donnée jusqu'à présent. Nous voudrions saisir l'idée; les faits seuls nous sont restés avec leur étrangeté, leur inattendu, leur violence.

Car Babœuf, qui vient d'accabler de sa haine les restes sanglants et épars de la faction de Robespierre , n'accable pas de moins de haine ses amis d'il y a un instant, les Thermidoriens au faite de leur triomphe. Il se précipite avec rage sur la Rcaciion^ maîtresse à la Convention. Il insulté sans cesse Tallien son ami de tout-à-l'heure.

el les honn^fes gens^ et \\i jeunesse dorée , et les contrerévolutionnaires. Il est impitoyable pour les ennemis de Hobespieire auquel il demande pardon de l'avoir méconnu trop de temps.

Etonnés de ce brusque revirement, les Thermidoriens, après avoir essayé d'écraser leur ancien ami de tout le poids d'un silence plein de dédain « firent entendre quelques menaces. « Je suis lancé, » disait Babœuf dans son quatrième numéro de La Liberté de la presse^ < dus- » sé-je ne pas sortir de longtemps du caveau de Marat, » qui est tout disposé et où j'ai mon établissement mon- ) té, ma vieille lampe, ma petite table, ma chaise.... > dussent mes colporteurs jouer de nouveau au fin avec » de nouveaux limiers fayettistes.... »

C'est alors qu'il donne à son journal son vrai titre, son nom historique de Tribun du Peuple, C'est alors qu'il se débarrasse de ses prénoms de chrétien, ridicule ba* gage que lui imposa la volonté d'un homme qui n'avait pas mission de s'engager pour lui ; c'est alors qu'il emprunte à ses héros de prédilection, les deux Gracques de Rome, ces deux noms éloquents qui sont tout un système, qui parlent haut de ses tendapces, de ses rêveries, du but qu'il a depuis si longtemps entrevu dans les brumes de l'avenir et à la conquête duquel il va vouer sa vie. Dans son journal, il se proclame Caius Urncchus^ tribun du peuple.

Dès les premières pages du Triban du Peuple^ qui eut quarante -trois numéros parus à intervalles irréguliers, il se consacra à la défense de la Constitution de

95 que la Convention, c infâme marâtre, va tuer de ses » propres mains pour lui substituer la fade compilation de » 1795). En effet, la Constitution de Robespierre renfermait en germe les doctrines babouvistes, les doctrines du Bonheur Commun^ de XEgalUé vraie dont Babœuf posera les principes dans le Tribun du Peuple. La Convention se prépare à détruire la Constitution de 1795 pour la remplacer par la Constitution réactionnaire dite de Tan 5. La Charte révolutionnaire est attaquée partout et par tous. C'est un squelette informe ! s'écrie un journal qui a reçu le mot et auquel une brochure répond en s'écriant avec ironie? Sainte et sublime Constitution / Dans les Sections royalistes, on se demande publiquement s'il est bien sûr que le gouvernement républicain convienne au tempérament de la France.

c Tout mon sang s'allume à ces horribles complots ! » s'écrie Babœuf avec indignation dans son n^ XXVIII du Tribun du Peuple, t Faction infâme! qu'on a l'air de ne

> pas voir, je te distingue très-bien, moi! je te suis, et » je te déclare que je ne te perdrai de vue qu'avec la vie. » Tyrannicides ! je vous convoque tous. Que le premier » esclave qui osera encore attaquer j directement ou indi-

> rectement, le système républicain indivisible, soit irré-

> missiblement frappé de mort. Que le premier chicaneau I liberticide qui viendra opposer ses moyens de nullité

> aux Droits de l'Homme, parce qu'ils ont été proclamés

> depuis le 51 mai, soit écartelé vif par le Peuple , si les

> lois qui punissaient capitalement ces premiers de tous » les forfaits, sont devenues sans vigueur.

Puis il reprend : • Les hommes libres sauront mainte- » nir l'œuvre du Peuple. Qu'ils se tiennent prêts, il est » temps. Ne nous effrayons pas du nombre des valets de

• la tyrannie , il n'en faut pas tant des nôtres pour les

> comprimer. Voici pour ma part mes dispositions , voi- » ci mon avis aux esclaves.

c Je vous déclare que mon caractère de républicain » ne me laisse pas quitte de m'escrimer contre vous de » la plume ; je vous poursuivrai du glaive. Je vous dé* » clare que le titre seul de principes éternels , et la sanc-

• tion par le peuple, des maximes de la déclaration des » droits, me vaut de forme suffisante pour les reconnaître » sacrées et inattaquables. Je vous déclare que, ceci

> posé, je regarde comme d'obligation à tout républicain le » précepte de l'article 27 de cette déclaration : Que fout % individu gui usurperait la souveraine/é, soit à tinstanf » mis à mort par Ips hommes libres. Je déclare en con- » séquence que le premier mandataire du peuple , qui » osera proposer le renversement de la déclaration des » Droits et de l'Acte constitutionnel , l'un et l'autre ga- » rants uniques de cette souveraineté , je le poignarde..,. » au sénat, chez lui, dans les rues, partout: il nem'im-

> porte. •

€ C'est ainsi qu'avec moi tous les Scœvola Français , » (il en est plus d'un) peuvent parvenir à arrêter cette » conspiration manifeste contre la Révolution entière. »

Nous l'avons vu , à côté des principes qu'il développe et qu'il traite avec ardeur , en homme convaincu , Babœuf écrit dos personnalités haineuses, violentes.

comme Marat lui-même n*en écrivait pas. Sa piuroe ose tout. C'est Fouché» plus tard ministre de Napoléon, et encore en 1795 l'un de ceux qui regrettent le régime de la Terreur; c'est Fouché qui le pousse , l'excite , lui désigne ceux qu'il faut attaquer et lui fournit des armes contre ses propres ennemis. En ce moment . Babœuf n'est encore qu'un instrument secondaire. Il s'essaie , sous des inspirations étrangères , à ce terrible rôle de factieux dans lequel il débute avec tant d'audace. Le Tribun du Peuple est presque un insulteur public. Fréron , l'abbé Grégoire , la majorité modérée , sont journellement l'objet d'attaques cyniques. Tallien, l'ennemi intime de Fouché , ne fut certes pas épargné. Tout ce qu'une plume peut verser de fiel découla sur cet antagoniste , sur ce vainqueur de Robespierre. Ba* bœuf servait à la fois deux animosités, la sienne d'abord et'celle de Fouché.

C'est à ce point qu'un jour, le 28 janvier 1795, Tallien, constamment flagellé par la plus dure satire, s'élance à la tribune de la Convention, et, sous prétexte d'intérêt public, y dénonce les violences de Babœuf.

t Je viens, > s'écrie Tallien, t vous dénoncer un • homme qui veut amener la guerre civile. C'est Grac-

> chus Babœuf qui , dans son journal , dit que Coblentz » a ici des représentants , qu'ils siègent en majorité dans

> le palais des Tuileries , dans la Convention ; que le » peuple doit s'insurger s'il ne veut pas perdre sa liberté ; » qu'il doit tout tenter ; que l'insurrection doit éclater » sous peu de temps, parce que ses droits sont usurpés.

> Cet homme n'est qu'un mannequin mis en avant , et il * est ici un individu qui lui a parlé , qui a eu et corrigé

> l'épreuve d'un ouvrage de Babœuf , et l'individu est » ici , il m'entend / cela suffît. >

» Nommez-le, > s'écrient plusieurs voix.

« C'est Fouché ! > répond l'impitoyable Tallien en le » désignant sur son banc, c Je le répèle, je n'attaque

> point la liberté de la presse ; personne n'en sera jamais » plus que moi le défenseur; mais je veux ajouter aux » nombreux tableaux des scélérats qui veulent à tout

> prix exciter la guerre civile et en donner le signal dans

> la Convention même. (Vifs applaudissements.) Je vous ]> combattrai toujours avec le même courage, rien ne » m'en imposera. D'autres hommes ont aussi prêché l'in- » surrection. Eh bien ! que les autres hommes soient pu- » nis ! N'est-ce pas vous qui avez institué le gouvernement » révolutionnaire? N'est-ce pas vous qui avez mis à l'ordre » du jour la Terreur et la Mort? »

- Toute la salle applaudit.

« Et lorsque l'on s'occupe, » reprend Tallien, « de 1 réparer tous les maux que vous avez faits ; lorsque nos 1 braves défenseurs vont partout planter le drapeau tri- » colore, vous calomniez leurs frères et amis! Et c'est » au moment où l'esprit public se manifeste de la ma- 9 nière la plus énergique contre les hommes qui ont

> porté la désolation dans notre patrie ; c'est lorsqu'au T» règne du brigandage succède le règne des lois , que » vous voulez exciter la guerre civile ! Mais vous ne Tau «

> rez pas. (Vifs applaudissements.) Rangez-vous, vous.

» vos écrivains et tous les gens de votre suite ; rangez-

> vous sous la même bannière. Nous, ralliés autour de

> Tarche sainte, réunis à tous les vrais Français, nous i nous présenterons à vous , et d'un seul regard nous » vous anéantirons ; car le regard du peuple est le coup

> de foudre pour ses ennemis. (Bravos prolongés.) Rap-

> pel*îz-vous quel fut le sort de votre patron , de Robes-

• pierre! Hier, il dominait la France; aujourd'hui il est

> abandonné de la France. Tous les yeux seront bientôt

> ouverts ; bientôt aussi vous serez abandonnés de tout t le monde. Cestle sort de tous ceux qui ont pactisé avec » le crime. Voilà ce que je voulais dire pour prouver que

• les hommes que l'on accuse de pusillanimité sont réso-

• lus de mourir à leur poste, plutôt que de souffrir » qu'il y ait d'insurrection contre toute autre puissance

> que celle de la tyrannie. » (Vifs applaudissements.)

« Dépositaires de la confiance du peuple , nous saurons » la conserver jusqu'au moment oii il n*y aura plus de

> dangers pour sa liberté , où il pourra jouir de tous ses 1 droits. Je ne prends point de conclusions contre Babœuf;

> le mépris public lui appartient, t

Au milieu des applaudissements que la majorité menacée prodigue à Tallien, Fouché demande à lui répondre, t Un républicain, > dit-il avec dédain, t ne doit » compte de ses relations qu'à la loi ; je suis prêt à les

• faire connaître quand elle me l'ordonnera ; il n'en est » pas une qui ne m'honore. Assez d'autres ont des re- » iations avec la fortune et le pouvoir ; il n'est pas encore

• défendu d'en avoir avec le malheur opprimé. Oui , j'ai

» eu des relations avec Babœuf , et puisque Tallien vient

> de le dire à la Convention Nationale , je dois dire que » Babœuf m'a effectivement envoyé une épreuve d'une

> brochure contre le décret qui rappelle soixante-treize

> de nos collègues dans notre sein, i

Pendant que Fouchéà la tribune défendait Babœuf et s'honorait de son amitié , dans son journal Babœuf soutenait Fouché y déclarait hautement l'aimer et l'admirer , et poursuivait d'une guerre incessante Tallien , dont les mœurs ne prêtaient que trop à la critique. Cette attention , qui tombe de la tribune sur l'inconnu de tout-àl'heure, lui souffle au cœur plus d'ardeur encore. Son journal ne suffit plus à Babœuf. On le suit partout dans les clubs les plus violents; on l'y voit pérorant , préchant la révolte, préparant de loin celte fatale journée du 1'''' prairial où , sous prétexte de famine et de misère , le parti terroriste essaiera son dernier effort contre Tallien et ses amis vainqueurs.

Le Comité de sûreté générale fit arrêter Babœuf et l'envoya dans les prisons de la Maison du Plessis. Babœuf eut encore une fois , à celte occasion , les honneurs d'une mention à la Convention, c Un nommé Babœuf, > dit le député Mathieu au nom du Comité de sûreté générale , € violateur des lois et faussaire jusque sous le nom de » Gracchus qu'il usurpe, est arrêté. Il est maintenant 1 dans l'impuissance d'appeler les citoyens à la révolte , 1 comme il ne cessait de le faire depuis un mois. Vous 1 ne serez point étonnés , lorsque je vous dirai que cet » homme a voulu corrompre le gendarme qui l'a arrêté ,

> et qu'il lui a proposé trente mille livres et une sauve- » garde pour prix de sa liberté. Vous ne serez point » étonnés non plus lorsque je vous dirai que le gendarme,

> nommé Labre, a opposé le silence du mépris à cette

> coupable proposition. Le club de Lajouski , faubourg » Marceau , celui des Quinze-Vingt , faubourg Antoine , 1 sont fermés provisoirement , et la voix des amis de la • patrie et de la liberté se fera désormais entendre avec » fruit dans les assemblées générales des Sections, chaque

I décadi , sans que les heureux fruits de leurs sages ^

> délibérations puissent être altérés par de coupables » acclamations dans deux Sociétés populaires oii la voix t des bons citoyens ne pouvait plus être écoutée. »

Babœuf passa quelques mois dans les prisons d'Arras , où il fut transféré en quittant celle du Plessi&. 11 y rencontra beaucoup de ces éternels conspirateurs , esprits exaltés , toujours en lutte contre la société à laquelle ils ne peuvent pardonner la médiocrité qu'ils ont méritée par leur inconduite ou par leur inconstance , leur inconsistance d'idées. C'est la que Babœuf fit connaissance avec beaucoup de ces hommes qu'il entraînera tout-àrheure dans ses projets coupables et dans son malheur : Germain , ex-officier de hussards , rédacteur du journal YEclaireur; Didier, ancien membre du tribunal révolutionnaire, et proscrit après thermidor. Il se lia aussi avec plusieurs pal» ioles du Pas-de-Calais qui souffraient pour leur cause. Babœuffut bientôt en intime liaison avec tous ces lions captifs qui, comme lui, n'attendaient que l'heure de la liberté pour se jeter sur leurs ennemis. Pauvres

poiirl a plupart, ambitieux et avides pour la plupart, il les trouva merveilleusement disposés à l'écouter et à l'applaudir, quand 11 leur parlait de ses théories audacieuses , de SCS plans immenses où les mots et les idées de Bonheur et de Mort ne craignaient pas de s'accoupler. Dans leur fréquentation incessante, ces hommes devaient facilement s'égarer l'un par l'autre. Ils pouvaient être entrés dans ces cachots citoyens rebelles , mais philosophes raisonnables. Leur politique perdit leur philosophie, et ils sortirent des prisons toujours mauvais citoyens et de plus idéologues détestables.

Babœuf même se confirma plus profondément encore dans son système social , au milieu des entretiens suivis qu'il eut avec un prisonnier nommé Bodson c qui ayant » passé toute sa vie , » écrit Buonarotti , t à examiner

> les causes des maux publics, avait saisi mieux que » personne les vues profondes de Robespierre. » Bodson ne quittera plus Babœuf. Nous les verrons conspirer, combattre et succomber ensemble.

Babœuf eut bientôt gagné l'esprit de tous ses compagnons d'infortune. Profondément convaincu , il sut les convaincre. Plus instruit qu'eux tous , il leur prêchait ses doctrines , les développait avec entraînement. Doué d'une grande patience, il relevait leur courage abattu, leur montrait des horizons plus heureux , très-prochains , la liberté , l'action , l'avenir, c II fut parmi eux , t nous apprend Buonarotti que nous aimons à citer , c un propa-

> gateur infatigable d'institutions populaires. 11 échauffait

> leur haine contre les nouveaux tvi*ans. Il les familîa-

> risait avec l'idée d'une grande révolution dans les pro«

> priétés y et les disposait à une Vendée plébéienne , afin t de recouvrer par la force ce qui ne lui paraissait plus » possible d'obtenir par les réclamations, i

Rien ne peut donner une malleure idée de Fempire exercé par Babœuf sur ses amis des prisons politiques que ce passage d'un discours prononcé par Germain pendant les débats du procès de Vendôme : c Comme on B nomme Précui*seurs ceux qui les premiers annoncent

> une doctrine qu'on estime bonne, ainsi je nommai » Babœuf Chef. Ce n'est pas très-certainement que j'igno« I rasse que le mot de Pure Egalité excluait toute supré-

> matie, toute domination; mais je voyais qu'il était le » seul qui eût eu le haut courage de traiter un si beau

> sujet. Il me semblait que j'étais sous la tente , dans mes I courts instants d'armistice , mon Mably , mon Jean- » Jacques , mon Diderot , mon Puffendorf à la main , ai- I guisant par ces lectures mon courage contre les en-

> nemis , les oppresseurs de l'humanité. Mon imagination » se montait , je m'enflammais : trop plein de mon âme , • elle m'échappait; il ne m'était plus permis de considérer

> les formes, la convenance, la justesse des épithètes. » Est-ce fanatisme, folie, fureur? Hélas ! ce n'est suivant » moi qu'une forte sensation. Vous qui pour un objet i quelconque en éprouvâtes jamais de tels, si vous avez » été assez maîtres de vous pour vous modérer dans ces » accès, condamnez-moi. Est-il un seul homme sur la t terre de qui j'aie à redouter la boule noire? »

Et cependant non seulement Babœuf n'était point élo-

quenty mais il ne savait point parler. Mais ù la persuasion que sa parole lui refusait, il suppléait par la persuasion et le nombre prodigieux de ses lettres. C'est encore Germain qui parle. • Pendant mon emprisonnement à » Arras , j'entretenais une correspondance avecBabœuf,

• correspondance qui a toujours charmé Tennui de ma » prison , et quelquefois doré mes grilles et mes verroux.

• Abandonnés de tout au monde , échappés comme par

• miracle à la proscription que les réacteurs aveugles » étendaient sur tous les républicains, nous nous couo solions mutuellement de nos infortunes , en allégions

• le poids cruel en les confondant , et bassinions de nos » larmes les plaies que nous faisaient nos rigoureux fers, o Que ne Tai-je , cette correspondance ! »

Tottt-a-rheure , quand il quittera les cachots , Babœuf aura sous la maiii tous les chefs , gens d'action , qui lui seront nécessaires pour guider à l'assaut de la vieille société l'armée nombreuse qu'il compte bien recruter parmi les mécontents de la politique, de l'idée, de la fortune. Tout-à-l'heure , quand il retrouvera sa liberté , Babœuf aura jeté les bases de la plus terrible conjuration qui ait jamais mis en péril la République.

Pendant qu'il se préparait ainsi des séïdes , des agents secondaires , des créatures , un grand événement marquait les derniers jours de la Convention. La fin de septembre 17. 15 cl le commencement d'octobre furent extrêmement agites à Paris. Les Sections remuantes parurent en armes au Palais-Royal. Quelques-unes se déclarèrent en insurrection contre la Convention. Plusieurs combats

eurent lieu dans la rue St-Honoré , et Bonaparte triompha enfin de Fémeute écrasée sur les degrés de Saint-Rocb. On aurait pu croire que la Convention triomphante aurait . durement puni ses ennemis terrassés et aggravé la position de ceux qu'elle avait jetés auparavant dans les prisons. C'est au contraire à cet événement que Babœuf et ses amis durent leur liberté. La Convention se montra généreuse à l'égard des vaincus. Une fois encore sauvée des menaces de l'émeute , elle se sépara en décrétant qu'à partir de la paix générale , la peine de mort serait abolie dans toute la République , que la place de la Révolution s'appellerait désormais place de la Concorde, et que tous les condamnés politiques seraient amnistiés. C'est à cette amnistie , dite loi du 4 brumaire an 4, que Babœuf dut quelques instants de liberté.

Babœuf accourt à Paris; il y trouve réduite à la dernière misère, la misère que Babœuf lui avait apportée en dot avec ses exagérations criminelles, ses tentatives de révolte , sa femme qui s'était réfugiée dans un grenier où la faim avait déjà tué l'un de ses pauvres enfants. Ce spectacle de désolation va faire sans doute réfléchir l'auteur de cette ruine? Il doit être touché de la mansuétude du gouvernement qui vient de lui pardonner? Non ; celui qui s'est enivré une fois à la coupe des conspirations voudra toujours y boire.

La présence de Babœuf à Paris y est dénoncée par les numéros de son journal le Tribun du Peuple ^ auquel il rend à la fois la vie et son ancienne violence. Il attaque le Directoire. 11 s'acharne après la Constitution de 95 à

peine appliquée. Ce n'est rien que cette polémique pu^ blique. Tout ce grand bruit ne sert qu'à couvrir des menées souterraines. Pendant qu'il écrit, Babœuf agit. Pendant qu'il sème les germes de sa conspiration dans les masses à l'aide de son journal, Babœuf cherche les mains qui se serviront du poignard qu'il aiguise.

Remontons un instant en arrière pour essayer de retrouver les éléments dont il composa cet immense complot.

Dès les premiers jours de la révolution , il se forma lentement, progressivement, un parti qui , désireux d'un grand changement politique, poursuivit aussi un idéal, une pensée spéciale , un moyen de régénération de Fhumanité. Ce fut sous T inspiration de ce parti qu'on écrivit dans la loi et pour la première fois en France le mot : Egalité. Ce sublime et trompeur mot d'ordre fut adopté instantanément par tous et partout. Pour ne choisir qu'un exemple, nous pouvons citer un discours prononcé le 15 octobre 4787, devant l'assemblée d'élection de Château- Thierry réunie sous la présidence du vicomte de Saint- Vallier, par M. Graimberg de Belleau, procureur-syndic pour l'ordre de la noblesse et du clergé. Par la bouche de son procureur-syndic, la noMesse du pays proclame son ardent désir « de déraciner les anciens

» abus ; de faire passer dans les cœurs, au lieu du soupçon > inquiet, la confiance la plus intime ; de faire , du sein » de la confusion , naître Tordre et la liberté^ et surtout 1 de détruire X arbitraire^ ce dévastateur des propriétés , » cet ennemi de toute ègaHU\ de toute équité ^ cet ins- » trament funeste sous le poids duquel gémissent tant » d'infortunes. »

Ce n'est pas seulement à Château-Thierry que la no- Messe du pays tient ce langage. Tous les procès-verbaux de nos assemblées d'élection que nous avons étudiés, manifestent hautement les mêmes intentions. Toute la noblesse de France parla Egalité, et c'est sous l'inspiration de ce sentiment de justice que se fit la magnifique séance du 3 août, trop, belle d'inspiration et d'enthousiasme pour que le regret n'arrivât pas bientôt. Les pr<^trcs eurent aussi leur émotion sociale; les curés agirent contre les évéques dont ils se séparèrent au nom de l'Egalité. La bourgeoisie suivit l'élan et parla peuple et Egalité, l'Egalité dont elle ne comprit ou ne voulut comprendre que le mot ; car elle se sépara du peuple et ne l'appela point au partage du pouvoir. H lui servit de marchepied.

Certains hommes , — chez les uns c'était conviction , chez les autres besoin d'un levier qu'ils crurent capable de soulever les obstacles surgissant sous les pas de leur ambition ; — ccrtaîtt^) hommes s'obslinèrent à poursuivre et à vouloir atteindre le fantôme de l'Egalité appliquée absolument et surtout immédiatement. Ne voulant pas voir que dans le monde tout est inégal , ils pen-

sèrent à niveler les hommes et ne surent pas reconnaître que VEgalîté est plutôt un droit à l'Egalité, une possibilité d'Egalité, quune Egalité vraie, applicable, qu'une Egalité absolue.

Rousseau et Mably avaient été leurs maîtres. L'utopie ^lilaire de Rousseau était le rêve d'un bon cœur, d'un cœur honnête et sensible plutôt que d'un philosophe ayant profondement étudié l'humanité , la société. Avant . Babœuf , il voulait le Bonheur Ck)mmun , le bonheur de chacun des membres de la société, faisant ainsi abstraction des passions, des entraînements, de la liberté, du tempérament , de tout ce qui modifie si étrangement la situation des hommes, comme la paressé, la nonchalance, Tamour exagéré de l'indépendance, la mauvaise étoile aussi et le hasard, ce qui fait enfin aux yeux de ceux même qui ne sont pas fatalistes que, de deux hommes se livrant au même travail, soit matériel, soit d'intelligence , pendant le même espace de temps , avec la même ardeur, la même science, la même dose de persévérance, à peu près la même force corporelle, l'un doit toujours dépasser l'autre, créant de suite l'Inégalité, l'une des raisons d'être de ce monde : car elle pousse à une de nos causes de succès, le besoin d'émulation.

Evidemment, l'Egalité doit être posée comme motif d'émulation et non comme un mot axiome. Nous ne nions pas l'Egalité, parce que nous voulons pour nous la puissance ou la richesse : nous nions l'Egalité absolue, en ce sens que , le but posé en face de la société, chaque membre de celle société doit faire tous ses efforts pour

le conquérir. L'homme qui, par paresse, par incurie et apathie, ne sait pas mériter la récompense, n'a point de droit à la récompense : chacun doit le reconnaître. Je ne puis voir un égal dans celui qui, placé dans les conditions où j'ai moi-même été placé, ne sait point ce que j'ai appris àrforce de labeur. Je no puis voir un égal dans l'homme immoral qui n'a pas su se dompter comme je me suis dompté. J'éprouve pour lui quelque chose comme de la pitié; j'essaierai de lui prouver par des exemples qu'il est entré dans une fausse et déplorable voie. Si les forces physiques seules lui ont manqué, je lui dois secours. Si les forces morales l'ont trahi, moi, société, je le punis et je le plains s'il ne s'est pas corrigé ; mais il faut poser en fait que cet homme a perdu ses droits à l'Ëgalité. Admettons un droit; mais, à côté de ce droit, posons un devoir, des devoirs, lesquels n'étant pas accomplis^ la possibilité d'atteindre au droit disparait nécessairement à tout jamais. Et surtout qu'on n'espère pas nous prouver qu'à la suite de la négation des devoirs par un paresseux ou un immoral, il incombe pour l'homme honnête et laborieux une cruelle nécessité: celle de partager avec son voisin coupable le fruit de toute une vie d'efforts et de sacrifices. L'Egalité est tout bonnement impossible.

Ce mot cependant, drapeau de la révolution politique, égara bien des tètes et mena tout droit à ce qui perd les meilleurs esprits, c'est-à-dire à l'absolu. Dans ce mot, quelques hommes virent tout un système et n'aboutirent

qu'à une révolution sociale, au socialisme, mot alors non encore inventé.

Ainsi, dès les premiersjours de la Révolution, ils voulurent s'opposer à la sépai*alion des citoyens actifs et non actifs , pour arriver d'un bond au suffrage universel qui n'avait jamais été étudié et surtout appliqué que sur une faible échelle même dans les républiques anciennes. Le suffrage universel chez nous les eût peut-être du reste condamnés sans retour. Ce furent eux qui parlèrent d'impôt progressif. Ici , leur motif se montre naïvement dans tout son danger, c L'impôt progressif diffère de

> l'impôt proportionnel, » dit Buonarotti le commentateur de Babœuf , « en ce que le rapport de celui-ci au revenu, « quelqu'élevé qu'il soit, est toujours le même, tandis » que dans celui-là ce rapport croit avec le superflu. » L impôt progressif empêche les grandes fortunes et 1 ménage les pefitei, • Nous autres, nous ne regardons pas les grandes fortunes comme un moyen seulement de donner la superfluité aux riches , mais encore comme un mobile puissant et énergique d'émulation.

Ce furent eux qui, après avoir séduit Camille Desmoulins qui écrivit pour eux son pamphlet du Marc d'argent , séduisirent Condorcet qui , le premier , parla de République et, jusque dans Fa retraite où il fuyait les fureurs de la Montagne , rêvait encore l'Egalité absolue comme perfection de l'humanité. Ce furent eux qui firent voter la loi du divorce, eux qui, c au mérite des 1 conceptions de Jean-Jacques, ajoutèrent la hardiesse

> de l'application à une société de vingt-cinq millions

> d'hommes ; > eux qui firent du peuple une armée d'égorgeurs, en le poussant aux massacres où ils espéraient détruire la tête, la force, l'idée de la noblesse, la noblesse qu'ils affectèrent d'appeler aristocratie absorbante pour la rendre un obet de haine à ce peuple dont elle avait la première et si imprudemment demandé l'affranchissement. Ces massacres, nous allons voir Buonarotti , l'ami , le confident intime de Babœuf , non seulement les excuser, mais les présenter comme dignes de louanges : c Tandis que les aristocrates que la Convention » reufermait dans son sein, » dît-il, < donnaient le signal

> de la proscription générale des amis de l'Egalité , le » peuple de Paris porta F effroi dans l'âme des députés » infidèles et les força , le 31 mai 1793 , à livrer à la jus • » tice naUonale les chefs de leur complot. La liberté de la » Convention fuf violée pour sauver celle du peuple ; le » pouvoir des mandataires fui comprimé pour faire res^

> pecler la souveraineté nationale. »

Ce furent eux qui tuèrent la Gironde, les modérés d'alors, les propriétaires d'alors, les aristocrates du moment , les représentants de la propriété. Ce furent eux qui dictèrent à Robespierre , l'un des leurs , son projet de Constitution de 93. Le véritable type du socialiste du dix-huitième siècle, on le trouve en effet dans Robespierre, avant que Babœuf apparaisse et conquière le premier rang par son audace. Saint-Just , dans son discours du bonheur à donner au peuple, fit aussi, nous l'avons vu, du socialisme à la suite de ce parti. Mais le tempérament de Saint-Just ne le poussait pas dans ces voies ; il ne s'é-

tait point encore découvert ; il n'avait pas trouvé son vrai chemin ; il était trop jeune ; il ne savait encore qu'obéir a une impulsion que plus tard il aurait certainement donnée à son tour. S'il avait vécu , il eût été plus grand que Robespierre qui n'avait pas de courage et se ressentait trop des influences indélébiles de sa profession passée d'avocat. Saint-Just avait une force immense de caractère, et trop de hauteuf , et trop de froideur pour pouvoir jamais faire un vrai socialiste. Peut-être exploitait-il un moyen à la mode pour arriver.

Il n'est qu'une seule remarque à faire pour démontrer l'affiliation intime de Robespierre aux principes non encore écrits du communisme. Cette preuve , nous la trouvons dans la Constitution de 93. Le droit de propriété cesse d'être placé au nombre des droits. principaux, comme il l'est dans toutes les Constitutions possibles, comme dans la Constitution de 95. Au contraire, Robespierre a posé des bornes à ce droit ; il consacre le principe de l'impôt progressif, la plus terrible des machines de guerre qu'un homme envieux ou ambitieux ait pu créer contre les propriétaires dont il n'a pu réussir à faire partie, ou qui l'ont repoussé de parmi eux.

Prouvons, c Art. 2 de la Constitution de 93 ; les prin- » cîpaux droits de l'homme sont ceux de pourvoir à la » conservation de l'existence et de la liberté. » Il n'est pas fait , dans cet article , niention de la propriété, c Art.

• 6 ; la propriété est le droit qu'a chaque citoyen de jouir » et de disposer à son gré de la portion de bien qui lui

• est garantie par la loi. » De cette rédaction , au moins

ambiguë , ne peut-on pas conclure que la loi ne garantit qu'une portion de bien qu'elle se réserve la faculté de fixer? Art. iS ; « les citoyens dont les revenus n'excèdent

> point ce qui est nécessaire à leur subsistance sont dis- » pensés de contribuer aux dépenses publiques? les aatres » f/vivent le» supporter pfogreêshemenf, selon l'étendue

> de leur fortune. >

Voi)à le vrai point de départ du socialisme. De là aux doctrines babouvistes il y a loin, loin comme de l'embryon à l'bomme fait. Aussi Babœuf , tout eu acceptant et arborant la Constitution de 93 et en la projclamant dans ses appels à la révolte, regrettera-t-il d'y trouver « les

> vieilles et désespérantes idées sur le droit de propriété,

> Mais ses amis regardaient comme nécessaire cette pru-

> dente circonspection commandée par l'attitude hostile » des riches ameutés par les Girondins. »

Nous ne pensons pas que Robespierre ait voulu faire de la science» de l'abstraction. Evidemment, c'était lui qui dictait ces phrases à Saint-Just ^ ces phrases que nous entendons chaque jour répéter et commenter par les socialistes : € Que l'Europe apprenne que vous ne voulez » plus un malheureux ni un oppresseur sur le territoire

> français. — Le bonheur est une idée neuve en Europe. » — Si vous donnez des terres à tous les malheureux ,

> je reconnais que vous avez fait une révolution. — Celui » qui s'est montré l'ennemi de son pays n'y peut être

> propriétaire. > Mais ces paroles sentencieuses ne contiennent pas, à nos yeux, une doctrine, un système. Dans sou besoin d'exciter le pauvre contre le riche, Ro-

bespien*e avait, comme nous récrivons plus .haut, inventé ou plutôt perfectionné une machine de guerre et non posé des principes. La gloire de codifier^ si c'en est une , était réservée à Babœuf.

Robespierre roula sur les cadavres de ses victimes. Sa chute ne fut pas seulement le résultat sanglant d'une lutte politique entre des ambitieux voulant ou saisir ou garder le pouvoir. C'était une nécessité de la situation. Toute société , bien ou mal organisée , s'appuie sur l'amour et le désir de la propriété. La propriété se sentait menacée dans son principe ; elle réagit alors comme elle réagira toujours, jusqu'à ce qu'on trouve une nouvelle formule au besoin de jouir du fruît de son travail , ou jusqu'à ce qu'on trouve moyen de détruire la nécessité du travail.

Le 9 thermidor , auquel applaudit la nation entrevoyant l'aurore de meilleurs jours, ne détruisit pas dans ses plus profondes racines l'esprit du communisme ; pas plus que la fin tragique de Babœuf et ses épouvantements ne feront périr avec lui sa doctrine que nous avons vue renaître en Allemagne , le pays fertile en utopies , pour envahir dernièrement nos contrées cependant plus positives. Le communisme ne périra que quand périront l'envie et la paresse ; et la paresse et l'envie sont impérissables. La Constitution de 93 ne subsista donc qu'un moment. Elle fut noyée dans le sang de ses auteurs.

Un mouvement politique, celui du 12 germinal an 5,. devint la cause du mouvement social auquel présida Babœuf.

Les Montagnards de la Convention , anciens amis de

Ho!)es[)icri*c , ne consentirent point à disparaître de la scène politique sans avoir au moins une fois essayé de ressaisir leur ancien souvenir tant regretté. C'est ce qu'on nomma la queue de Robespierre, Ils étaient nombreux encore , quoique vaincus. Leur parti se composait de tous les fonctionnaires qui avaient fait de la Terreur dans leurs départements. Autour d'eux s'étaient ralliés quelques hommes de principes et de pensée, qui voulaient avancer leur heure. C'étaient ces hommes qui acceptèrent Baboeuf, quand le hasard les jeta plus tard près de lui dans les cachots d'Arras et du Plessis. Ceux-là ne prirent point part à l'action matérielle ; mais leurs tendances révolutionnaires les trahissaient. Les conspirateurs de l'action et les conspirateurs de la pensée ftirent arrêtés ensemble et peuplèrent les prisons de Paris , particulièrement celles du Plessis et des Quatre-Natîons.

Ci st là que Billaud-Varennes, Amar, Collot-d'Herbois, Barère, Vadier, et autres, tous membres de la Convention et des anciens Comités de salut public ou de sûreté générale, tous collègues et amis de Saint- Just, des Robespierre , de Couthon , connurent Germain , Buonarotti et les futurs chefs des Egaux.

C'est là que fut aussi conduit, nous l'avons dit, Potofeux , l'ex-procureur-général-syndic du département de TAisne.

Puisque ^nous écrivons l'histoire des idées et de la conspiration babouvistes, disons un mot d'un des hommes qui avaient été choisis dans les départements pour y répandre ces idées, pour y faire réussir cette conspiration.

qui représeDtèrent le mieux en province l'esprit et les principes révolutionnaires , de celui qui y tint, parmi les agents secondaires , une des plus larges places dans ces temps de malheur, qui à ce titre mérita le regrettable honneur d'avoir été distingué par Babœuf , et de figurer , presque seul parmi tous les agents départementaux, au procès de Vendôme et aux côtés des chefs du premier complot communiste.

Un jeune légiste de Saint-Quentin était venu a Laon depuis quelques années. Il se nommait Polycarpe Potofeux. Dès les premiers moments de la Révolution, il s'était fait remarquer par l'ardeur de son zèle en faveur des nouvelles idées. Nous le voyons successivement aux conseils du District de Laon , puis du Département. Ardent comme tout ce qui est jeune, insinuant, éloquent, persuasif, beau de figure, il fit promptement son chemin. Bientôt, ses collègues le portèrent à la tète des affaires du pays, en le nommant procureur-général-syndic du Département. A l'administration modérée de 4792, succéda bientôt une administration mieux en rapport avec la violence de la politique et des circonstances. Potofeux était là dans ses eaux. Les arrestations , le désarmement des suspects, la persécution des prêtres, la ruine des nobles en émigration , furent réclamées par lui qui parlait au nom de la loi. Bien des haines s'accumulèrent sur sa tête. Les temps d'orage eurent leur fin. Les cruels dominateurs d'un instant payèrent chèrement leurs crimes comme Carrier de Nantes, leurs fautes et leurà exagérations comme Potofeux. Heureux encore le département de

— Gâ — r Aisne de n*avoir pas connu d'autre proconsul! En 1792, 4795 et 1794, le terrible procureur-général-syndic avait à la lettre fait trembler le département de TAisne. Il était tout simple qu'au fort de la réaction , son compte se chargeât de bien des iniquités qu'il n'avait pas cojBmises , de bien des haines qu'il ne méritait pas peut-être !

Il devint donc un des anneaux de la célèbre queue de Robespierre. Il fut arrêté et conduit au Plcssîs, au moment où Babœuf allait quitter cette prison pour être transporté à Arras.

Potofeux arrivait de Saint-Quentin comme Babœuf; il était exactement de son âge ; il avait pu le connaître dans celle ville, le fréquenter, s'inspirer de ses idées. Il avait aussi , dans les collèges de Paris , été le condisciple , l'ami de Robespierre ; plus tard , il avait avec celui-ci conservé des relations d'affaires et d'amitié. A tous ces titres, sans nul doute, Potofeux servit dans la prison de moyen dé rapprochement entre les politiques et les idéologues englobés dans la même infortune.

Une autre insurrection, celle du i^' prairial an 5, grossit encore le nombre des captifs, c Un spectacle aussi > nouveau que touchant, » écrit un prisonnier, c embellit » alors l'intérieur de ces cachots. Ceux que l'aristocratie » y avait plongés, vivaient frugalement dans la plus in- » lime fraternité, s'honoraient de leurs fers et de leur » pauvreté, suite de leur dévouement patriotique, se lî- » vraient au travail et à l'étude et ne s'entretenaient que » des maux de la patrie et des moyens de les faire cesser. » Les chants civiques , dont ils faisaient tous ù la fois re-

1 teatir les airs (i), rs^sembiaient tous les soirs, autour » de ces tristes séjours, une foule de citoyens qu'atti« » raient la curiosité ou l'analogie de leurs sentiments

> avec ceux des prisonniers. Des hommes de cette » trempe, brûlants de patriotisme, enfermés par la per-

> sécution, et affermis dans leurs sentiments communs » par une longue et fréquente communication, durent se » trouver naturellement disposés à tout entreprendre

> pour relever la Révolution et atteindre enfin le but » constant de leurs vœux. Aussi, les prisons de cette « époque furent-elles les berceaux des conspirations dé-

> mocratiques qui éclatèrent dans le cours de la troisième

> et de la quatrième année de la République. » Comme à Baboeuf , l'amnistie du 4 brumaire rendit la

liberté à tous ces hommes qui avaient pu se mettre en communication intime avec lui. Ils lui avaient parlé politique ; il leur avait parié Bonheur Commun. On n'était pas d'accord sur le but; on pouvait s'entendre sur les moyens. Comme toujours, le pardon, quand il ne désarme pas les cœurs farom^hes, ne fit qu'exciter leur audace. On quitta le Plessis, certain qu'on ne serait point séparé à toujours, et qu'à un signal donné on pourrait se trouver. Les Conventionnels allèrent conspirer à part. Potofeux avait été acquitté et porté en triomphe par le

(1) Noos n'avons trouvé aucune de ces chansons. Par la déposi-^ tiou d'un témoin du procès de Vendème, nous savons seulement qu'elles devaient être très - violentes , si l'on en juge par le premier vers d'un refrain cité devant la Haute-Cour : Soyons toujours Terroristes.

peuple toujours facile à entraîner par l'éloquence et la passion ; il était revenu à Laon, modeste avocat, comme avant de dominer à la tète du département. Buonarottî, Darthé, Lacombe, Didier, Germain, Bodson et les idéologues, suivirent Babœuf qu'ils reconnurent tout d'abord pour leur chef.

Ceux-là savaient où trouver des complices. Il en sortît de dessous terre. Les complots recommencèrent alors. On put bientôt s'apercevoir de leur présence à Paris. Le Directoire, qui les connaissait, les faisait surveiller. Les réunions secrètes étaient dangereuses ; on eut des réunions effrontément publiques. Certains cafés, celui par exemple des Bains-Chinois, autrefois Temple de la Raison, se garnirent d'adeptes qui, sous prétexte de boire, autour des tables, de la bière, du cidre, y établirent un club en permanence. Germain, dans une de ses plus violentes apostrophes à Grisel, le dénonciateur, a tracé une description pittoresque du café des Bains-Chinois; Mercier ne renierait pas ces quelques lignes, vives, hardies, pimpantes, vraies surtout :

» Comme dans le cours du débat l'occasion se repro- » duira souvent de parler de ce café, je crois essentiel de » le faire définitivement connaître. Le peindre tel qu'il est, » tel que je l'ai vu, tel que le monde a dû le voir, tel que » Grisel lui-même aurait dû le voir, est tout ce qu'il faut

> pour prouver combien il était effectivement propre à re-

> celer des conjurés, à être le poste avancé, la première » ligne de circonvallation d'un comité insurrecteur.

» Il existe sur le boulevard du théâtre italien , an coin

de la rue de la Michaudière, en face de celle du Moot- Blanc, un bâtiment de structure orientale. C*est là qu'était autrefois l'établissement des bains chinois. La façade de cet édifice piqua et attache la curiosité de tous les passants. Chacun s'y arrête pour bailler aux colifichets qui s'offrent tout-à-coup à sa vue. Des ma gots de la Chine, au front largement chauve, à la poitrine ombragée d'une barbe épaisse, des parasols adroitement découpés , une innombrable multitude de clochettes , d'inintelligibles hiéroglyphes , des pavillons arlistement peints, des balcons, des treillages, des sols artificiels, en voilà bien autant qu'il en faut pour forcer la multitude des badauds à stationner devant cette burlesque habitation. Le café se trouve au rez de chaussée, et par le nombre de ses vitraux, ressemble assez à une cage ouverte à tous les regards. Devant, derrière, sur les flancs, sont de grandes portes de glaces transparentes. A sept ou huit pas de la principale porte d'entrée, et sur la façade du boulevard, d'élégantes marchandes de mode ont fixé leur temple de toilettes , dans lequel la foule des amateurs et amatrices se presse à toutes les heures du jour et de la nuit. A quelques pas de là est un nombreux corps-deg^rde. A trois portées de fusil, sur la gauche, rue Neuve-des-Capucines, se trouvaient alors, en germinal, letat-msgor général de l'armée parisienne, les bureaux des commissaires des guerres, le département de la Semé, et le ministre de la justice , un des hôtels 4e la trésorerie nationale y établissements qui provo-

> quaieut dans le quartier une plus grande el plus active » surveillance, un concours non interrompu de pa-

> trouilles a pied et ù cheval , de vedettes , de faction- » naires et d'espions de la police. A droite, deux portées

> de fusil au-dessus du café , est la fameuse promenade ) qui , par la fréquentation habituelle de tous les agio-

> teurs , de tous les escrocs , de toutes les luxueuses » prostituées, a mérité le sobriquet de Ptiit'^CohJentz, Je

> conviens qu'il est difficile de douter qu'un site plus

> avantageux puisse ailleurs se rencontrer pour conspi* % rer en une sécurité parfaite. >

Au café des Bains^hinois , on faisait cercle autour d'une jolie chanteuse, — les femmes jouent un grand rôle dans la conspiration de Babœuf , — nommée Sophie Lapierre, maîtresse de Darthé, l'un des clubistes, et l'on applaudissait ces vers appelant à Tinsurrection , ces vers qu'elle déclamait avec le double enthousiasme de la passion politique et de l'amour^ car c'était Darthé qui les avait composés pour elle :

Un code infâme a trop longtemps Asserfi les hommes aux hommes ! Tombe le règne des brigands !

Sachons enfin où nous en sommes.

Réveillez- vous à noire voix Et sortez de la nuit profonde , Peuple , ressaisissez vos droits , Le soleil luil pour tout le monde.

Tu nous créas pour être <^aux , Nature, ô bieii faisante mèfel

Pourquoi des biens et des travaux L'inégalité meurtrière?

Pourquoi mille esclaves rampants Autour de quatre à cinq despotes?

Pourquoi' des petits et des grands?

Levez- vous, braves sàns-culottes.

On vit des princes , des sujets ,.

Des opulents , des misérables :

On vit des maîtres , des valets ; La veille, tous étaient semblables..

Du nom de lois et d'instituts On revêt l'affreux brigandage ; On nomme crimes les vertus Et la nécessité pillage.

Et vous, Lycurgues des Français»

O Marat, Saint-Just, Robespierre!!

Déjà de vos sages projets Nous sentions Tefifet salutaire ; Déjà le riche et ses autels.

Replongés dans la nuit profonde ^ Faisaient répéter aux mortels :

Le soleil luit pour tout le monde.

Déjà vos sublimes travaux Nous ramenaient à la nature.

Quel est leur prix? Les échafauds.

Les assassinats, la torture!

L'or de Pitt et la voix de d'.4nglas Ont ouvert un nouvel abîme. Rampez ou soyez scélérats ; Choisissez la mort ou le crime.

D'un trop léthargique sommeil , Peuples, rompez l'antique charme Par le plus terrible réveil.

Au crime heureux porter l'alarme ,

Prèlf z l'oreille à notre Yoix Et sortez de la nuit profonde , Peuple ! Ressaisissez tos droits :

Le soleil luit pour tout le monde.

La jolie Sophie Lapierre, c femme blonde-rousse, i chantait encore une complainte sur la mort de Xillusfrp Robespierre, ou ces couplets encore dont les buveurs répétaient avec enthousiasme le refrain menaçant :

Là , dites-nous de bonne foi , Messieurs les tyrans de la France , Jusqu'à quand ferez-vous la loi, Quand verrons-nous tourner la chance?

H'esl-ce pas assez gouverner?

Plus longtemps vous serait funeste.

Gapet aussi voulut régner !

Gomme nous vous savez le reste....

Soyez-en sûrs , le peuple est las , La faim Tagîte et le réveille.

Il veut du pain , non des débats , Yenti'e affamé n*a point d^oreille.

Grassement il vous entretient ; Et que lui donnez-vous? un zeste.

S'il se lave , pekisez-y bien , On ne vous répond pas du reste....

Et quand elle avait fini , quand un adepte lui ofiTraît un verre de vin , avant d'apaiser la soif produite par son enthousiasme, elle levait son verre au ciel et buvait à la Liberté perdue et qu'il fallait reconquérir.

Dans les jardins ouverts à la foule, en pleine place publique, les Egaux , les Babouvistes , car c'est ainsi qu'on les appelait déjà , se réunissaient jusque sous les yeux de

-Gela police. Ob s'entendait d'un mot, d'un signe, d'un geste; on se reconnaissait d'un corp-d'œil. Les chefs passaient des revues sur les boulevards extérieurs ; on comptait les recrues qui grossissaient.

A peine hors de sa prison , dès brumaire an 4, Babœuf pensa a créer un centre d'action où se rallieraient tous les républicains exaltés. Des offres furent faites aux anciens Conventionnels ; mais le projet, mal conçu, mal exécuté d'abord, ne put réussir.

Les Égaux étaient nombreux déjà. Ils avaient créé plusieurs cercles, au Palais Egalité y à la Réunion des Patriotes rue Taranne, au théâtre Feydeau, dans l'église St-André-des-Arts ; et cependant un mois s'était à peine écoulé depuis la mise en liberté de Babœuf. Dès le mois d'octobre 1795, la fameuse Société du Panthéon ^ qui leur fit donner un inslant le nom de Panthéonistes , existait déjà. Un des futurs Égaux, Félix Lepellelier, le frère du représentant Lepellelier assassiné par le garde Paris , le lendemain de la condamnation de Louis XVI , et le seul riche parmi les sectaires , avait loué une partie de l'ancien couvent bâti tout au haut du faubourg Saint- Jacques en l'honneur de sainte Geneviève ; il en mit les bâtiments à la disposition de ses amis politiques. On se réuniss'iit la nuit sous les feuillages encore impénétrables de cette antique abbaye. Chaque soir , des hommes rasant les murs avec précaution , se glissaient dans les détours des rues étroites qui mènent au Panthéon. La porte , à peine entr'ouvertc , se refermait sourdement sur chaque conspirateur armé qui pénétrait , après les formalités les

plus minutieuses , dans les cryptes où , parmi les énormes pilastres romans de Téglise souterraine , les Égaux complotaient, à la pâle lueur des torches, comme une assemblée des démons de Milton , la ruine de la propriété , de la société par conséquent. Le secret le plus absolu devait présider à ces sombres conciliabules. Peu d'entre les conjurés se connaissaient entre eux. Nous verrons comment Babœuf comprenait la nécessité d'empêcher ses agents de correspondre, de se lier^ de se connaître, de se trahir, la nécessité du mystère.

Des discussions rien ne devait apparaître ; on ne dressait point de procès-verbaux des séances. On ne discutait point d'ailleurs; on n'avait plus à convaincre, maïs à entretenir dans toutes ces âmes la haine de ce qui était Pouvoir. Le président ne siégeait jamais , la pensée commune , la haine et l'envie , étant toujours là présente. Pour mieux dépister la police , pendant que les conspirateurs tenaient leurs séances dans l'ombre , un semblant de Société politique publique était créé dans cette même abbaye de Sainte-Geneviève ; tous y étaient reçus. On y discourait des affaires publiques. On approuvait ou on désapprouvait tour à tour les actes du Gouvernement qui , trompé tout d'abord , prit un instant sous sa protection cette association à laquelle il accorda quelques faveurs , quelques places qu'elle demanda pour ses membres. Le Gouvernement avait ses espions dans cette Société publique; mais îj ne paraît pas avoir connu, de suite du moins ,. la Société secrète d'où partait le mot d'ordi'e. Il est à croire que les cinq Directeurs ne regar-

dèreat point d'abord l'association du Panthéon comme dangereuse ; il y régnait cette confusion qui ne manque jamais aux grandes assemblées populaires; des indis* crétions devaient en sortir d'un jour à l'autre. Peut-être même la police entretenait-elle cette confusion dont se plaignait Germain , l'un des chefs des Égaux , quand il disait dans un interrogatoire qu'à chaque instant on était dans l'anxiété sur la manière dont se comportaient les Panthéonistes , dont les uns voulaient ceci, les autres cela, et que le Panthéon c c'était comme la tour de » Babel. >

Bientôt l'association publique comptait plus de deux mille affiliés , tous héros des plus détestables journées de la Révolution, vainqueurs de la Bastille , compagnons de la Lanterne, combattants des Tuileries au 40 août, massacreurs de septembre , fuyards du camp de la Lune , combattants de l'armée révolutionnaire à la suite de Ronsin et de la guillotine , « tous ardemment jaloux de 1 voir la République dans la splendeur et la félicité, tous » dans la ferme disposition, > c'est Germain, l'un des leurs qui l'avoue, « d'immoler 4es tyrans et la tyrannie. >

Quand Germain a fait son dénombrement , il s'écrie : c Auguste et sublime association , tu voulus afiermir la » Liberté sur la base des Vertus!... Oui , je le confesse , » c'est avec la plus profonde douleur que j'ai vu fermer » les Sociétés populaires, que j'ai vu s'éteindre les flami beaux lumineux qui dardaient sur tout l'univers des > rayons salutaires et vivifiants , que j'ai vu la tribune » des orateurs du peuple couverte des ombres de la nuit,

^ 72 — » vous, qui fûtes si longtemps la teireui* des rois et » de leurs mercenaires ! vous , sentinelles vigilantes et

> incorruptibles du peuple, pierres angulaires de l'édifice » républicain, je. le déclare, dès le jour qu'une ligue

I sacrilège de féroces conjurés osa porter sur vous des » mains liberticides , j'ai prévu tous les malheurs qui » devaient fondre sur la patrie. Il me sera donc permis » de croire et d'avancer que le moyen le plus sûr de les

> détourner, ces maux, était de rétablir l'institution dont » la ruine les avait provoqués. »

Une brochure du temps. Le Secret des Conspirateurs, publiée contre le Panthéon et les Égaux, donna de curieux détails sur celte société moitié secrèle , moitié apparente et agissant au grand jour. Comme nous l'avons fait pressentir , la paternité du Panthéon y est attribuée à la francmaçonnerie. L'auteur du Sectel des Conspirateurs considère le Panthéon comme « un de ces antres ténébreux » où d'autres Templiers aiguisaient les poignards dont ils » aspiraient à frapper d'autres Philippe-le-Bel , d'autres » Clément Cinq. » Il en faisait remonter l'origine à Baudouin, roi de Jérusalem. Pour patron il lui donnait le grand maître Jacques Molay, pour sphère l'univers entier.

II démontrait par la filiation des idées que la tentative Panthéonienne s'était transmise à l'aide des grands conspirateurs italiens Rienzi , Mazaniello , du Lord-Protecteur Cromwel , jusqu'au magnétiseur le comte de St-Gerniain, jusqu'au prestidigitateur Cagliostro , jusqu'à l'assassin du roi Gustave de Suède, tous hommes dont les Égaux n'étaient que les disciples, les continuateurs. Les De-

femlers de FÉcosse, les WhiteBoys àe Tlrlande, donnaient la main , suivant lui , aux Panthéonistes de France. Malheureusement pour bien établir la parenté des Égaux violents avec les Sociétés secrètes du Moyen- Age, les preuves manquent jusqu'ici ; on ne peut conclure que parla ressemblance de quelques traits de la physionomie extérieure.

Quoi qu'il en soit, les adeptes se groupaient nombreux déjà autour de Babœuf qui se fit illusion sur la valeur morale de cette tourbe de mécontents , d'avides , d'insuhordonnés , d'émeutiers perpétuels , d'hommes à qui devait toujours déplaire même la velléité d'un gouvernement, d'nn pouvoir régulier, d'une autorité à peu près honnête et sage , même de celle du Directoire.

Babœuf crut le moment venu de sonder l'esprit des niasses. Des affiches qu'il fit placarder sur les murs de Paris s'adressèrent au peuple dont il voulait par avance exciter, soulever les passions, avant de lui mettre un poignard dans la main. A l'aide de l'emphase sonore parce qu'elle est creuse , d'une éloquence furibonde toujours arrivant au succès malheureusement , il parvint à faire lire ces anarchiques publications constamment coulées dans le même moule , et par lesquelles le premier ambitieux venu fait croire au peuple que le Pouvoir l'exploite abominablement, le suce, le dévore, en fait sa proie, le ruine systématiquement, i Prends ta majes- > tueuse attitude , » disait Babœuf au peuple dans une de ces proclamations incendiaires, « arme-toi de ta foudre » vengeresse ; écrases-en ces modernes Titans qui osent

» attenter à ta souveraineté. Souvieus-toi de tes triomphes

> et , s'il te reste des périls à éviter » tu as encore des

> trophées à obtenir. >

Bien qu'il fût certain que la violence de ce style dût être suffisante pour attirer la foule au pied des murs où des « compagnies d'afficheurs » allaient la nuit les apposer, Babœuf enrégimenta des clubistes qui firent l'office d'allumeurs, pour nous servir de l'argot des marchands en plein vent. Des « groupiers > arrivant de divers côtés, sans paraître se connaître , s'arrêtaient près du placard , le lisaient bas d'abord , le lisaient à voix haute ensuite , s'en montraient du doigt les passages qui paraissaient leur plaire, se les expliquaient entre eux avec force commentaires. Quelques passants se réunissaient, la foule accourait , le rassemblement se complétait , et tous les matins la police eut à dissoudre vingt émeutes de détail. Cette comédie , peu neuve mais très-habile , obtint tout le succès possible. « Conformément à l'article 7 de votre » lettre du 19 courant, » écrivait au comité insurrecteur un des principaux agents du complot Babouviste , « les » compagnies d'afficheui*s et de groupiers sont organisées » dans les sections du Mont-Blanc, Lepelletier, faubourg » Montmartre, Bulte-des-Moulins. Les affiches ont été » posées et lues par le peuple avec empressement et avi- » dite. Chacun disait : Voilà la vérité ! et manifestait la » haine la plus profonde contre les scélérats qui nous » tyrannisent. A la cour Mandar , un commissaire de po- » lice a an'aché l'affiche. Aussitôt un patriote énergique j» lui dit : Scélérat, tu viens ai racher au peuple la vérité

» qu'ion veut lui faire coanaître ; tu es un agent de nos » affameurs. Les lecteurs se mirent à applaudir, et l'agent

> de la police prit la fuite pour son salut. >

Un autre agent écrivait : « L'ailicbe a été lue avidement; » elle a produit son effet. J'ai organisé une compagnie

> de groupeurs qui se forment tous les jours à la brune 1» aux portes Martin et Denis , à l'instant où les ouvriers » s'en retournent à leur domicile. » — « Les groupes , > selon un autre rapport, « ont toujours lieu au bout des » ponts Notre-Dame , au Change , à la Grève et sur le^ » port au blé où les Forts sont animés du meilleur » esprit. » — € L'esprit des groupes hier était bon , » raconte un agent de la police qui cumule les utiles fonctions de mouchard aux gages du Gouvernement et de mouchard patriofe. Un autre agent provocateur se plaint que si ses « groupistes vont à merveille, il a plutôt à

> tempérer leur effervescence démocratique qu'à la pro- » voquer. » Un autre encoi'e se défie « des groupes dont » l'esprit est si vif qu'il craint qu'il n'amène des mqu- » yements qui nuisent à la cause de la liberté, i» Pour empêcher des collisions regrettables parce qu'elles éclateraient avant l'heure , il a pensé à créer quelques petites réunions d'ouvriers républicains aussi sages que courageux; quand ces réunions se composent de plus d'une douzaine d'habitués , du surplus il en forme une nouvelle.

Nous disions il n'y a qu'un instant que, parmi les agents, on avait embauché des gens de la police qui trahissaient leur devoir au profit de l'insurrection; ce fait

ne peut se contester. La huitième pièce de la dix-huitième liasse à la charge de Babœuf est le rapport d'un agent sur ses tentatives à Thôtel de la police, c Les individus at- » taches à la police , » dit ce rapport, c sont des patriotes » prononcés qui servent la liberté par les avis utiles » qu'ils donnent. > L'agent du troisième arrondissement annonce qu'il ne reçoit plus d'avis de la police et que les patriotes , qu'il avait réussi à y faire entrer , viennent d'en être expulsés. D'ailleurs , Buonarotti est forcé d'avouer que la conspiration eut recours à ces ignobles instruments , à ces ignobles moyens. On verra plus tard comment , par esprit de bonne réciprocité sans doute , la police introduira ses meilleurs limiers parmi les conjurés, des espions gagés qui se mêlèrent parmi les Égaux , les poussèrent à tous les excès possibles , adoptèrent leur costume , leur langage , et enfin les trahirent et les livrèrent.

Revenons au principal auteur de toutes ces intrigues.

En même temps qu'il couvrait les murs de ses placards, Babœuf réclamait , dans son Tribun du Peuple , l'exécution de deux lois des plus mauvais temps révolutionnaires : l'une qui décrétait l'extinction de la mendicité , l'autre qui promettait aux défenseurs de la patrie un milliard de biens nationaux. 11 voulait qu'on créât des hospices pour tous les vieillards et que des ressources et des travaux fussent assurés ù tous les âges , à tous les sexes , à toutes les industries. Et Louis Blanc croit avoir inventé le droit au travail et les invalides civils !

Ouvertement , sans détour , il se posait en adversaire

de la nouvelle Constitution , il la signalait comme devant être immédiatement détruite et demandait qu'on lui substituât la Constitution démocratique et sociale de Robespierre.

Il écrivait ce principe neuf alors : f La propriété indi-

> viduelle est la source principale de tous les maux qui i pèsent sur la société. >

Pour lui» le Directoire n'est qu'un i gouvernement » perfide, une tyrannie qui se meurt et perd la tête. > Les cinq Directeurs il les appelle « séquelle infâme des Luxem • » bourgeois; cinq mulets empanacbés; nouveaux Tarquins

> qu'il est temps de faire disparaître ; des tyrans dont

> chaque pensée , chaque acte est un délit national dont

> les preuves sont tracées en caractères de sang dans

> toute la République, i (Passim.)

Dans une autre page de son journal, saisi d'une recrudescence de baine , il ose s'écrier : c La société est une

> caverne. L'harmonie qui y règne est un crime. Que

• vieni'cn parler de lois et de propriétés. Les propriétés

• sont le partage des usurpateurs , et les lois l'ouvrage

> du plus fort. Le soleil luit pour tout le monde et la » terre n*e$t à personne. Allez donc^ âmes amis, dérau'

> ger, bouleverser, culbuter cette société qui ne vous co7t«

> vient pas. Prenez partout tout ce qui vous conviendra. » Le superflu appartient de droit à celui qui n'a rien.

> Ce n'est pas tout , frères et amis. Si l'on opposait à

> vos généreux efforts des barrières constitutionnelles , » renversez sans scrupule et les barrières et les Constitua » fions. Egorgez sans pitié les tyrans , les patriciens^ le

> Million Doré, tous les êtres immotaux qui s'oppose- » raient à votre Bonheur Commun. Vous êtes le Peuple, • le vrai Peuple , le seul Peuple , digne de jouir des

> biens de ce monde ! La justice du peuple est grande » et msyestneuse comme lui. Tout ce qui! fait est légi- » time, tout ce quil ordonne est sacré! »

Et des gens oseront soutenir que Babœuf voulait arriver pacifiquement à faire prédominer ses idées ! Tout-àrtieure nous publierons sa lettre à Bodson doutant que le communisme pût s'établir autrement que sur les ruines et sur la violence, et s'effrayant de Taffreux avenir qu'il voyait préparer à sa patrie. Cette lettre où Babœuf cherche à réhabiliter les exécutions , la Terreur et le c Hobespierrisme , » et qui à elle seule suffirait à prouver que Babœuf n'aurait pas reculé devant les cruelles nécessités du rôle qu'il s'était imposé , n'est rien auprès du passage que nous venons d'emprunter au Tribun du Peuple i Est-ce un philosophe, un fou, ou un brigand qui écrivit ces affreux conseils et osa les répandre parmi les hommes, avec l'espoir, hélas! malheureusement réalisé, d'être écouté et suivi? Marat, l'infâme Marat, et l'odieux Phre Duchène , ne trouvèrent jamais des accents de semblable violence. C'est parmi vingt articles du Tribun du Peuple , tous rédigés de la même encre co^TOsive, que nous avons choisi celui-là pour l'appeler en témoignage contre les faiseurs de systèmes. Ils débutent toujours avec le désir apparent d'une propagande légale et pacifique ; mais la société se refuse à s'empoisonner avec leur panacée. Ne pouvant la convaincre,

ils veulent la soumettre; et le massacre alors devient leur ulfima ratio*

Comprend-on qu'un jour un député osa blâmer les poursuites dirigées contre la presse démagogique et dire à la tribune du conseil des Ginq*Cents qu'il f était bon 1 de lire et Richer-SeriEy et Babœuf , » parce qu'entre eux deux se trouvaient la Liberté et l'Egalité, sans que le président lui retirât la parole immédiatement et sans le rappeler à l'ordre.

Comprend-on que, pendant quelques mois, les pam-< phlets de Babœuf purent librement circuler dans Paris? Comprend-on que les cinq Directeurs purent gravement délibérer en conseil sur la question de savoir si de pareilles provocations au meurtre et au pillage étaient ou non des écrits séditieux , des écrits à poursuivre , des écrits à punir? Cette incurie, cette coupable insouciance, cette inintelligence du danger ^ ne pouvaient être que le Eût d'un gouvernement aussi déplorablemènt faible, aussi incapable que celui du Directoire.

Cette fois enfin ^ le gouvernement s'efiFraya de cet excès d'audace. Il voulut faire arrêter Babœuf qui, prévenu à temps , put s'enfuir. Les agents , envoyés pour le saisir, le poursuivirent en criant : Au voleur! Deux Forts de la halle V accourus à ces clameurs, le saisirent au collet. Il se nomma , et son nom seul , s'il faut en croire Buonarotti , lui servit deux fois de sauve-garde. Babœuf, qui connaissait la foule badaude et toujours opposante de Palis, s'avisa de crier au mouchard. Bien qu'ils ne sussent pas quel était cet homme qui leur demandait

protection, les passants s'attroupèrent, génèrent l'action de la police et favorisèrent la fuite de Babœuf qui se réfugia dans une maison ou il cpnnaissait un ouvrier. Ce fut là que Didier alla le chercher, à la nuit tombée, pour le conduire un instant chez les filles du menuisier Duplay, Fancien hôte de Robespierre. Plus tard, Babœuf fut caché tantôt par l'un , tantôt par l'autre de ses disciples, le plus souvent chez Darthé.

Dans sa retraite, Babœuf écrivait plus que jamais. De temps à autre apparaissait un numéro du Trihun du Peuple^ violent comme toujours, appelant toutes les haines du peuple contre ies oppresseurs, invitant le peuple ù la vengeance et à la conquête des droits qu'on lui refusait. Il y avait alors çà et là dans Paris de petites imprimeries clandestines. C*est là qu'on composait et qu'on tirait ce journal dont les frais étaient couverts par la vente secrète et mieux encore par des souscriptions particulières; car la pauvreté de Babœuf le réduisait à l'impossibilité absolue de solder de sps deniers l'importante dépense de l'impression. La Société du Panthéon, où chaque jour de séance on faisait des collectes dont le produit devait servir en apparence à secourir la misère des patriotes, envoyait quelqu'argent à Babœuf dont elle encourageait de loin la violence. Elle l'engageait < à re- » doubler de zèle contre les oppresseurs et à appeler » sans ménagement le peuple à la conquête pleine et » entière de ses droits. »

Babœuf n'écrivait pas seulement dans le Tribun du Peuph. Un de ses amis publiait de son côté YEclaireur

du Périple qui contint assez fréquemment des arlicies signés par Babœuf. A propos de cette double collaboration , il se souleva an procès de Vendôme un incident trèscurieux. V(^ci ce qui y ftit dévoilé et prouvé.

Le numéro 5 de VEclaireur dm Peuple commençait par une lettre signée : Babœuf. L'article , qui suivait immédiatement cette lettre et qui paraissait appartenir à la rédaction ordinaire de YEclaireur renfermait le plus pompeux éloge de Babœuf, de ses doctrines, de son journal. Sa lettre, acceptée par YEclaireur^ était commentée avec force compliments; on présentait Babœuf comme un homme à grand caractère, méritant toute confiance, à idées hardies, sagement progressives, utiles à écouter et a propager. Bientôt parut le numéro 34 du Tribun du Peuple qui à ces éloges répondit par des éloges à YEclaireur . VEclaireur était le meilleur , le plus patriotique , le plus sensé des journaux.

Or 9 c'était Babœuf qui avait écrit lui-même, et Tun après l'autre, l'article de YEclaireur et l'arlicle du Tribun du Penp/e y petite tricherie spirituelle qui n'eut que le tort d'être dévoilée. Mahomet commande à la montagne de venir à lui ; la montagne rétive reste plus immobile que jamais; Mahomet marche à la montagne et le miracle est accompli. Babœuf cherche le bruit et la renommée ; la renommée ne vient point assez vite; Babœuf marche vers la renommée. Il ne s'agit que d'un peu d'habileté.

M. Cabet prétend que les Directeurs ne pouvant parvenir par la violence à faire taire Babœuf qui leur faisait,

— Saune guerre à outrance et commençait a les inquiéter, essayèrent de toucher du bout de la magique été d'or sa langue pour la rendre muette, et lui firent proposer par son ancien patron Fouché le ministère des finances. Babœuf aurait bien loin rejeté ces offres déshonorantes. Nous regardons comme une fable cette assertion inventée pour donner à Babœuf un brillant vernis d'importance. C'est alors que, ne pouvant triompher de cette flère indépendance, le gouvernement aurait cherché , toujours s'il faut en croire M. Cabet, à tuer son ennemi par l'arme terrible de la calomnie, en appelant l'attention publique sur l'ancienne affaire de faux jugée à Laon, et en déférant au tribunal de Cassation l'ancien jugement qui accordait à Babœuf sa liberté provisoire , afin d'avoir l'occasion de publier de nouveau l'arrêt du 25 août 1793 qui l'avait condamné comme faussaire à vingt années de fers.

Quoi qu'il en soit de cette affaire de corruption et de vengeance , voici ce qu'on lisait' dans le Moniteur^ à la date du 20 frimaire an 4 (40 décembre 4795) : « Le Di- » rectoire Exécutif, sur le compte qui lui a été rendu

> par le ministre de la justice des procédures faites

> contre Camille Babœuf, pour raison d'un faux par lui • commis dans l'exercice de ses fonctions d' administrac teur du district de Montdidier , et en réparation du-

> quel il a été par contumace condamné à vingt ans de

> fers, par un jugement du tribunal criminel du dépar- » tement de la Somme, 1795, annulé pour défaut de

> forme par un jugemenf du tribunal de Cassation, qui

> a renvoyé le fond du procès^ devant le tribunal crimi-

> nel da département de TÂisne ; — considérant que le » tribunal criminel du département de l'Aisne a manifes-

> tement excédé ses pouvoirs par son jugement du 30 1 messidor de Fan II, en ce que, contre le texte précis

> de la loi» il a accordé la liberté provisoire à Camille » Babœuf, prévenu d'un crime qui, par sa nature, em- » porte peine afflictiveet infamante; — considérant que, » d'ailleurs , dans l'état actuel de la législation , ce tribu- » nal ne peut plus connaître immédiatement et sans dé- » claration préalable d'un jury d"accusation, du crime

• imputé à Camille Babœuf ; — Arrête que le ministre

■ de la justice est chargé de dénoncer au commissaire » du Pouvoir exécutif près le tribunal de Cassation, l'é-

■ tat où se trouvent les procédures dont il s'agit, afin

> que, sur les réquisitions de ce commissaire, le tribo-

• nal de Cassation puisse les envoyer devant un direci teor du jury d'accusation, à qui la connaissance en

> sera attribuée conformément à la loi. — Signé Rev^el, » président du Directoire Exécutif. »

Quelques jours plus tard, Babœuf répondait à celte accusation par la lettre suivante qu'il adressait au rédacteur du Manifeur^-et qui jettera quelque lumière sur cette affaire passablement embrouillée.

> Vous avez jugé à propos, citoyen, d'insérer, dans 1 TOtre feuille numéro LXXXV, un arrêté du Directoire

• Exécutif qui me concerne. J'espère , en conséquence , » que vous ne ferez pas difficulté d'insérer la réponse » suivante. Je n'attribue qu'à Merlin, ministre de la jus

tice, l'inventioB et la fabrication de cet arrêté qui n'est, comme Tont déjà observé quelques publicistes, qu'une misérable chicane d'avocat. Ne voulant point abuser de l'espace de votre feuille, je me contenterai d'expliquer ici les masses.

> Lorsque, l'année dernière, mes écrits contrariaient encore les puissances d'alors, on ne voulut pas, de même qu'aujourd'hui, avoir l'air d'attaquer en moi la liberté de la presse : on me fit une première mauvaise querelle dans les journaux , sur cet ancien procès dont parle l'arrêté du 20 de ce mois. On alla jusqu'à afficher dans Paris , poursuite et diligence de Fréron , le jugement qui m'avait condamné. Je répondis à cette méchante querelle d'une manière apparemment si convaincante qu'ayant été arrêté depuis et emprisonné neuf mois comme apôtre du Terrorisme, on ne m'inquiéta nullement pour l'autr'e affaire et l'on me rendit la liberté quelques jours après le 30 vendémiaire, non pas par amnistie et en vertu de la loi qui l'a accordée à tous les prévenus pour faits relatifs à la Révolution : on pourrait croire alors que je suis passé à la faveur de la foule. Un arrêté particulier du Comité de sûreté générale, précédé d'un rapport, d'un examen de toutes les charges portées sur mon compte , a brisé mes fers.

» Depuis, on ne pensa de nouveau à m'inquiéter que quand je me montrai inébranlable dans la fidélité à mon engagement pris avec le peuple , d'écrire uniquement pour lui et dans une absolue indépendance.

» Voici maintenant le motif que je présume exister » chez Merlin, pour n'attribuer qu'à lui ce resssouvenir

> par lequel il a calculé qu'il parviendrait tout au moins » à entacher ma probité et à m'enlever la confiance. Ce » fut Merlin lui-même qui, avant le 9 thermidor, comme

> membre du Comité de législation, sollicita et obtint

> pour moi le décret de la Convention Nationale qui

> cassa, non seulement pour défaut de forme, comme » le dit l'arrêté du Directoire, mais pour défaut d'équité, » une condamnation atroce qui était peut-être le premier

> attentat audacieux porté par la chouannerie contre le

• franc et loyal républicanisme. Cette affaire terminée

> définitivement , quoi qu'en dise l'arrêté , tant au tribu-

> nal de l'Aisne, en messidor an 2, qu'à la commission

> des administrations civiles, police et tribunaux en

> thermidor, Merlin put être mécontent de moi, de ce » qu'ayant embrassé de suite la carrière périodique, je

> n'avais point sacrifié la reconnaissance au devoir. » Parce qu'il avait pu être juste à mon égard, je ne crus

> pas devoir, plus que pour un autre, passer sous si-

> lence ce qui vint à me paraître répréhensible dans sa

> conduite politique. Je m'élevai souvent contre son pro-

> jet de loi sur la calomnie, qu'il essaya tant de fois de » faire passer.

> C'est là, j'imagine, le principe de la petite escobart deirie de l'arrêté du 20. Elle ne fit point fortune l'an

• passé et ne m'aliéna point les cœurs des patriotes. Elle » le fera bien moins encore celte, fois , quand on verra t que c'est un moyen usé. — Salut et fraleniilé. >

Nous ne trouvons plus trace dans rhistoire de ce procès et de ses suites. Probablement , entraîné dans de plus grands soucis par la découverte du complot qu'il ne faisait jusque là qu'entrevoir, le Gouvernement négligea ce détail pour pourvoir à de plus importantes nécessités, à de plus sérieuses préoccupations. Nous ne croyons pas même qu'on rappela l'affaire de faux pendant les interminables dâ)ats du procès de la Haute-Cour de Vendôme.

Babœuf est donc en fuite. Babœuf se cache. Comme antrrfois Marat, il liabite on caveau, dont il a fait sa retraite habituelle et dont il ne sort que la nuit, que rarement; mais la persécution et les précautions à prendre ne fout qu'irriter cet indomptable courage. Les réunions nocturnes du Panthéon n'avaient point cessé, bien que le principal moteur de l'action eût momentanément disparu. Sous l'influence de Babœuf que ses amis visitaient dans sa retraite , la révolte se préparait activement.

Bien que le gouvernement eût découvert déjà un ou deux de ç^s ateliers clandestins où s'imprimaient les numéros de YEclaireur du Peuple , du Cri du Peuple , du Tribun du Peuple^ cette dernière feuille continuait à paraître et à jeter ses poisons dans des cœurs bien disposés à l'inocu-

ialion. D(*puis qu'il se cachait, Babœuf occupait tous tes esprits; jamais l'attention n'avait été plus vive autour de lui. Qui répandait ses numéros? Où se cachait-il? Double question que la police, pourtant si habile du Directoire, ne pouvait parvenir à résoudre , malgré tous ses soins. Bientôt, ce ne fut plus seulement Babœuf que le Gouvernement fit poursuivre. En ventôse an 4, (mars d796) sa femme fut arrêtée sous la prévention d'avoir contribué à répandre les écrits du folliculaire factieux. En réalité, on ne la prit que pour essayer de tirer d'elle quelques renseignements sur l'endroit où il se cachait. Cette femme dévouée ne laissa point échapper une parole. A la nouvelle de son arrestation, le Panthéon s'émut de pitié; les Sociétés firent des collectes pour aider à vivre elle dans sa prison , ses deux enfants dans la maison d'où elle avait été arrachée. Une adresse , signée par tous les clubistes, fiit envoyée au Gouvernement pour demander la liberté de cette femme. Une autre adresse dans le même but arriva même au nom des patriotes d' Arras qui avaient connu la femme de Babœuf, quand elle avait habité cette ville où son mari était emprisonné. Ces efforts furent couronnés de succès, et la police qui ne put rien tirer d'elle , la rendit à la liberté. Nous allons la voir agir; son fils va raconter ses démarches.

c Bon époux, père tendre , > dit Bnonarotti, c Babœuf » était chéri de sa famille. > Il avait su à ce point se. faire aimer de ses enfants, qu'il en avait fait de petits politiques. Babœuf est caché ; il ne peut que deviner de loin Teffet produit par ses articles. C'est son fils Emile, à

peine âgé d*une douzaine d'années , qui se fait son espion, qui étudie pour lui l'opinion publique, qui écoute les convei*sations ou se prononce le nom de son père. Des lettres, où l'enfant prend même la précaution de donner à son père un nom de guerre qui ne le compromette pas , si par hasard sa missive se perd , sont vraiment délicieuses de naïveté et pleines d'intérêt. Le Gou» vernement les fit publier avec les pièces du procès; c'est à ce recueil que nous les empruntons.

€ 7 germinal (27 mars 1796). Egalité ou la mort » s'écrie le jeune enthousiaste. « Bonjour, mon petit Proscrit.

> Lon vien de nous en voier un billet de garde pour aie

• au poste de Versaille. C'est encore pour venir faire une

• visite chez nous; au reste nous nous en f.....! Maman 9 fini toute ses course. Elle a été au faubourg. Ils ont 1 paru fort content. L'affiche a tou de même été affiché

> par les famé. 11 se copie de chanson, s'et étonen. » Adieu, nous ten voyons tes pilules. Ton ami, Emile

> Babœuf. >

c il genninai, (31 mars.) Mon ami, lon de mende

> toute partou ton numéro 41. Bodsont est venus hier,

> il nous a porté 700 liv. Il nous a dis qu'il avé une pe« )i tite prèse en talle douce et que lui çai gravés , qu'il

> poures bien tirés en ridicule le Directoire , les deux 9 Conseils pour vendre au peuple, qu'il méteré un ré- » sumé en bas. Dis si se ton avis. Adieu. Courage ; nou 9 nou porton bien, Emile Babœuf. >

c 16 germinalé (a avril.) Bon jour , général , comment 9 sa vas? 11 est venu hier un citoyen pour sabonner lui-

> même pour les dcpartoment, qui a 1er d'élre uu bon

> plébîen. Ils &Ht lui envoie le 35, 36, 37, 58, 39, le » 40 et 44 ; nous lui avons donés. Notre petit Camille

> va mieus. Je m'envé lalé promener aujourd'hui sur le » boulevar; tu as raison, Fespri publique est écelan.

> Les patriotes du fauborg Heiitoine sont animés tu ne » sorés croire. Ton numéros a fait un grand effé parmi

> le peuple. On ri beau coup de ce qui as en bas du nu-

> méro , les grugeurs , etc. Adieu général à chapeau si- » ré. Emile Babœuf. >

> 18 germinal (7 avril.) Bon jour, mon ami, comment

> te porte tu ? Toulotte est venu renouvelé son a bonne-

> ment; il nous a donné 500 liv. pour son abonnement

> ponr le secon volume, il le prendratchez la citoyenne » Baudrai ; il ne fau pas envoie tes numéros chez lui par- » ce que c'est des cbouen. J'ai été chez le citoien » Tranche-la-Ghausse (i) qui m'a donné une bouteille de

> régénérateur ; son élésire étai ranchérie, on le ven 300 » liv. Ils mon demandé mon nom. Je leur édi que j'étai

> le fils de Gracchus Babœuf; il na rien répondu , il a » été parlés à sa femme, ma donné une bouteil , je lui 1 ais donné 300 liv., elle mas remi 100 liv. en me disan 1 come son mari te conaisftit, quel me le pases à SOO. 1 Je ne savai ce que sa voulai dire , je me suis enalé sans

(i) Tranche-la-Chausse était un des plus enragés .«ans-culoltes de i795 et 1794. On le voit plusieurs fois* $e présenter à la tête des députations que la Convention recevait à sa barre ; c'est toujours 1 ui qui porte la parole.

> savoir si il éud aristocrate ou patriote. — J'ai été chez

• Leronge ; il m'as donné son livres. Je ne croiais pas

> serai si peti ; ils ni a qun volum , gros comme ton Ca»

• dasfre perpétuel ^ et sa traite 7 parti. Juge corne sa doit

> être mové* — Je suis bien content que tu travaille 1 comme démont aux yeux des gouvernement. Cache toi

> bien. Yoi corne les gan d'Amien son lâche, ce j,... f.... » d'imprimeur qui oté son bouet de la liberté de sa fe-

> nétre. Il a bien mieux fait se maréchal à qui on a cou-

> pé la tête. Si nous avions le desus , il devrai être au » Panthéon de martir de l'Egalité ; je suis bien conten de

> tous ces cauler impdsen salut public. Je t'envoie deux

> per de bas, une cravate, une chemise et un mouchoir.

> Emile Baboecf. i

t 19 germinal. (8 avril.) Je été, mon ami, chélecitoien i Isriseospich ; je fes ce que tu mas dit; il nés se doute

> pas qui jetés. Il mas demandé des nouvelles de las ci-

> toicns Babœuf ; il las parue si enterressés à sel a

> longue. Je vus qui iasves 1er asses brave : je lui été di

> qui getet ; ils remie quatre mille francs ; il es abonné

> à tont journal ; il la même resu son numéros ; mes il » voudré con ne lui anvoi pas, que je lui porte chaque

> fois qui pàrretras quelque chos,. parce que il a bien

> dé chiens dan sa uiesons ; je tant vois les 400 francs ;

> gis goiens encor mille francs, quand nous en resevc-

> ron, je tant nanvesré. — J'ai reçu , mon bon ami , tes » deux lettres^ en même une du Id, l'autre du 17. Je

> vais chez Drouet, lui montres ta lettre. Quend nou$.

> auron de l'argent, nous serons fier; auparavant de

• panser à ce billet, il faut avoir des fon. Mamau va » chez l'étrange. Nous veron le peut de connaissance que » nous, avons pour mètre a la masse. Nous avons doné

> des numéros à la citoyenne Mantade, une douzen au

> cordonié, une douzenne à la citoienne Kouviile, 6 à

• la citoienne Clozelle, 6 au fauboui^, une dousene a la 1 citoiene Gérard. Ils nous on paie tout ; ce est pour

• leurs ami. I^e reste, il lont doné à la troupe; étai toute » biencontent; de manier de tout sa , nous nous en avons

• pu retiré qu'à peu près 500 liv. Jaime bienquen tu dis » dans ton n^ 41 : Nétes vous pas peuple osis. J'ai aidé » ma bonne maman à mon petit ami Camille qui es tou-

> joules lengissent ; renvoi nous la lettre de la citoiene

• Girard et le petit ordonnanse du citoyen Tranche-la- » Chausse. Emile Baboeuf. >

> 21 germinal. (14 avril.) Je connois bien, mon ami,

> la manière de corrigé; insi je menvés travailles. Mon » ami, nous n'avons pas eu le petit ocri intitulé Doii'on ;

> nous avons resu l'autre ; mai on ne nous en a porté que » 6 douzen. Je suis bien content de l'analise et de la » lettœ de Franche libre à son ami la Terreur; si tu sa- » vès comme Ion ris ! L'esprit public se montre , sa va » bien. Adieu. Non porton bien. Emile Baboeuf. >

Abandonnons ces détails de famille; les événements publics sont là qui nous pressent et ne nous laissent même pas le temps de blâmer Baboeuf apprenant à son fils les terribles jeux des révolutions , au lieu de le laisser se distraire et se former au milieu des innocentes distractions que réclamait sa tendre jeunesse.

— gs —

L^adresse des Panthéonisles en faveur de la femme de leur apôtre , fut le premier acte public de cette Société popiilaii-e. Quelques autres faits qui apparurent au grand joui:« une foule de ces imprudences qui trahissent toujours les conspirateurs, ennuyés des précautions et du silence , et dont le zèle fait explosion juste au moment où le secret devient plus nécessaire à garder, amenèrent la dissolution de l'association. Darthé, Tundes conidents intimes de Baboeuf , hit un soir aux clubistes réunis on desnumért)s du Tribun du Peuple^ où les cinq Directeurs et plusieurs députés étaient violemment attaqués. Les applaudissements des Égaux couvrirent ces lignes énergiques. Malgré toutes les précautions, des espions se glissaient chaque soir parmi les conjurés» Le lendemain, la police apprenait tout par le rapport de ces faux patriotes qui s'étaient chargés en même temps de provoquer les excès et les désordres et de les dénoncer ensuite au Pouvoir. Les journaux du temps s'emparèrent aussi de cette séance turbulente. Ils dénoncèrent à l'indignation publique c cet antre de Terroristes et de bri* • gands. » Par un décret, le club fut déclaré dissous, et ^naparte lui-même , qui commandait alors l'armée de l'intérieur, voulut présider à cette dissolution. H assista à la fermeture officielle de la salle où la Société du Pan* théon se réunissait. C'est de ce jour sans doute que date» dans cette âme ferme et constante même dans ses répugnances, cette grande haine que Bonaparte conserva jusque sur le trône , jusque dans l'exil , contre les philosophes, les novateurs d'idées, les travailleurs de la

pensée turbulente , contre ceux qu'il flétrissait du nom générique d'idéologues.

En même temps quMl fermait tous les clubs des démagogues , le Panthéon , le Palais-Royal , les réunions de la rue Taranne , de Téglisc Saint-André-des-Aris, le Pouvoir destituait un grand nombre de fonctionnaires soupçonnés d'affiliation , de relations avec les Égaux.

On se préparait ainsi des deux côtés ù une action prochaine.

Chassés de leurs clubs , les Panthconistes recoururent à une ruie qui leur réussit mal. Ils essayèrent de se faire passer pour une secte de philosopher déistes qui , à l'instar des Théopfaiiantropes, voulaient fonder un culte, des temples , des réunions religieuses, c On résolut dcmc de

> paraître dans des temples publies sous le titre de » Déistes, préchant pour tout dogme la âiorale naturelle. » 11 fut arrêté qu'on célébrerait publiquement les fêtes dé- » cadaires , et , qu'à cet effet un vaste temple serait de*

> mandé au gouvernement. » C'est Biïonarotti qui parle. « 11 devint néccRSsaire, • ajpute-t-il, de tenir à la Société

> un langage clair et de lui faire entrevoir une partie des 1 vues secrètes qu'il, eût été imprudent de lui faire con-

. » naître dans la totalité. On voulait la déterminer à se » couvrir des former religieuses , afin de Jouir de la pU" » blicifê et des Temples garantis par la loi aux sectaires

> de tous les cultes. > Le gouvernement ne fut pas dupe de cette hypocrite supercherie. Il repoussa péremptoirement la demande des Panthéonistes qui , alors, se retrouvèrent dans les cafés dont nous avons déjà parlé, dans

d'autres encore qu'ils firent créer par leurs adhérents, ou le soir sur les places et dans les rues qu'ils agitèrent périodiquement. Plus que jamais, leurs écrits et leurs journaux prirent un caractère d'exaspération et de violence. Du fond de sa retraite» Babœuf exaltait encore leurs esprits par des articles du Tribun du Peuple..

Traqué par la police qui parfois le découvrait dans ses retraites ,, changeant d'asile presque chaque semaine , il avait encore le temps et la volonté de faire son journal qu'il écrivait tout entier^ de composer des proclamations, de commenter et d'expliquer son système , de chercher les hommes qui allaient bientôt l'aider dans son entreprise coupable et surtout téméraire contre la société , de rédiger des projets, des plans, de les débattre et de les mûrir avec ses amis.

Ce fut vers le commencement de germinal an 4 (fin de mars 1796), qu'avec Ântonelle, avec Buonarotti, avec Darthé, qui paiera de sa tête son ardente complicité, avec Bodson, son maître et son guide en philosophie, avec Simon Duplay, le menuisier hôte et ami de Robespierre , avec l'écrivain Sylvain Maréchal , il conçut la première idée de l'insurrection communiste dont le but avoué. était le Bonheur Commun et la délivrance du peuple , dont le but secret , celui d'ailleurs de tous les conspirateurs, était l'envahissement du pouvoir et la plus lourde et odieuse dictature qui eût pesé jamais sur une nation. Ces quelques meneurs se constituèrent en Directoire secret de c Salut Public » , se réservant ainsi l'initiative de tous les mouvements « qui devaient mener

> le peuple à ressaisir sa souveraineté ». Ces hommes égarés osèrent » dans le contrat qui les lia les uns aux autres, écrire cette phrase orgueilleuse: c Pénétrés du

> souvenir que lorsqu'une Constitution démocratique fut

> donnée au pays et acceptée par lui , le dépôt en fut

> remis sous la garde de toutes les Vertus ; que c'est , en

> conséquence , aux Vertus les plus pures , les pïus cou- 1 rageuses qu'appartient l'initiative de l'entreprise de » venger le peuple lorsque , comme aujoui'd'hui , ses 1 droits sont usurpés, sa liberté ravie, et jusqu'à son 1 existence compromise ; que le peuple n'a jusqu'ici » ajourné sa justice qu'à défaut d*avoir de bons con-

• ducteurs prêts à paraître à sa tête , etc » .

On discuta longuement sur les moyens à prendre. Quelques-uns , Bodson et Antonelle surtout , répugnaient aux actes violents, à la guerre civile, à la levée de boucliers. Antonelle, dans t Orateur PUbeieny son journal, vantait la communauté de biens , mais écrivait que c la » possibilité éventuelle du retour à cet ordre de choses » si simple et si doux, n'était qu'une rêverie peut-être ; » qu'on ne pourrait marcher à rabotition effective de la

* propriété et à la conquête de cette communauté de » biens que parle brigandage et les horreurs de la guerre » civile , qui seraient d'abord d'affreux moyens uniquc- » ment propres d'ailleurs à détruire la première sans » pouvoir jamais nous donner l'autre. Où retrouver , en » effet, ces Vertus et cette simplicité nécessaires pour » rentrer et se maintenir dans un ordre de choses naturel

> et pur, dont il ne bous serait plus donné d'apprécier » les douceurs. »

€ Qu'entends-tu > Antonelie, qu'on ne pourrait marcher Y à la conquête de rÉgaiité réelle que par le mensonge? > ripostait Babœuf , marchant à la tête de ceux des Égaux qui voulaient un appel aux armes, c seraitK^e bien Antonelle qui définirait le brigandage comme le définissent les praticiens? Mais dans le sens où s'entendent les hommes justes et les enfonts de la nature, qu'estce que le brigandage? Ce sont les cent mille moyens par lesquels nos lois ouvrent la porte à l'Inégalité et autorisent le dépouillement du grand nombre par une petite portion. Tout mouvement, toute opération çui effectuerait déjà^ ne fut-ce que partiellement, le degor* gement de ceux qui ont trop au profit Je ceux qui n'ont pas assez ^ ne serait point, ce me semble, un brigandage ; ce serait un commencement de retour à la justice et au véritable bon ordre. Tu ajoutes que cette marche vers la conquête de la parfaite Égalité ne pourrait s'opérer que par les horreurs de la guerre civile ! La guerre civile ! Je te demanderai s'il en est une plus horriUe que celiç qui existe^ perpétuellement depuis l'établissement de la propriété , par le moyen de laquelle chaque Êimille est une répuUique à part qui> par la crainte d'être dépouillée et l'inquiétude constante de manquer elle ou les siens , conspire sans cesse pour dépouiller les autres. Tout cela me parait prouver bien clairement qu'il n'y a point à craindre , en mai*chant à l'Égalité, de guerre civile comparable aux

» guerres d'homme à homme et de peuple à peuple 1 qu'entretient sans interruption notre état présent. Eh!

• Natui^ , puisqu'on n'a pas^ hésité devant les guerres » sans nombre et continuelles qui ont été ouvertes pour 1 maintenir la violation de tes lois , comment pourrait-^n 1 balancer devant la guerre sainte et vmerable qui aurcUt

> pour objet leur rétablissement? Encore est*il bien cer-

> tain qu'il y aura une guerre au moment où nous serons

> assez sages pour vouloir instituer l'Égalité? Je n'en crois t rien et personne ne le croira plus que moi, si l'on » trouve incontestable une démonstration de la page SOI » du n** 39 da Tribun f/u Peuple, où j'établis qu'il y a en » France quatre*>vingt<divneuf individus qui n'ont point

> assez contre un centième qui a trop ! >

A cela Antoneiie répondait, dans le journal fies Hommes Libres^ n« 44, que f r<îtat de communauté est bien le

• seul juste, le seul bon, le seul conforme aux purs

> sentiments de la nature, celui hors duquel i! ne peut » exister de sociétés paisibles , vraiment heureuses ; mais

> que cela ne veut cependant f^as dire qu'il faille aujour- » d'hiii voter l'abolition effective de la propriété et la

• conquête de la communauté de biens. Tout ce qu'on

• pourrait atteindre, ce serait un degré supportable » d'inégalité dans les fortunes. •

De son côté, Bodson pensait que Babceîlf, en voulant ramener un état de choses à peu près semblable au Gouvernement révolutionnaire , augmenterait prodigieusement le nombre de ses ennemis ; que le peuple lui-même était fatigué des révolutions et des révolutionnaires , et

n'aspirait qu'après un gouvernement stable qui assurât son indépendance et son bonheur. Le temps des Robespierre et des Saint-Just , le temps des violences était passé à jamais. < Les plus grands crimes que l'on pourrait re- » procher à ces bommes que tu préconises, > écrivait Bodson à Babœuf, « c'est cette démoralisation, c'est

> cette insouciance du peuple sur le choix de ses ma- 9 gistrats , c'est cette espèce de joie barbare qu'on le

> força plusieurs fois de témoigner à la vue de Ieui*s

> supplices , et ce par des récits aussi mensongers qu'as* 9 tuciensement perfides. Non, les hommes qui se servaient » de ces moyens pour conserver plus longtemps un pou- • voir sans bornes , ne me paraîtront jamais dignes d'être

> les régulateurs d'un système qu'ils auraient fondé. B Quant au parti du Roàespierrùme et à la masse des

> patriotes que tu ranges sous cette dénomination, je ne

> pense pas non plus que tu puisses en attendre un aussi » grand avantage que tu semblés t'en promettre. Gon- » venant avec toi que l'engouement , l'enticherie et l'adu-

> iation furent en partie les principales causesqui entra-

> vèrent la Révolution , qui montra mieux que jamais à » quel point on peut porter l'excès que la célébrité mons- 1 trueuse de Robespierre? Combien d'hommes dont le 1 dévouement, les vues et les tal^ots, l'ont au moins 9 égalé , sur lesquels on a à peine jeté les yeux ! Ceux

> sur lesquels tu comptes et qui ont pu ainsi se dégrader B aux yeux de la raison , en attachsmt le sort d'une révo- » lution aussi importante que la nôtre à la destinée d'un » homme, sont des instruments bien frêles pour travailler

» à la confection de l'édifice dont le programme est dans t le cœur de tous les anciens amis de Thumanité, mais 1 dont tu as jeté des fondements plus impérissables, que 1 la gloire de ceux que je verrais avec plus* de plaisir au 1 Panthéon qu'au Comité de salut public. •

Ainsi le but et les moyens de Babœuf ne sont plus un mystère. Son but, c'est l'Egalité absolue, le nivellement le plus complet; son moyen, c'est le peuple qu'il va déchaîner sur la société avec toutes ses colères , toutes ses avidités, toutes ses impatiences, le peuple dout il va remuer les plus détestables passions, l'envie, la jalousie, la haine, bien qujeses amis lui aient prodigué les conseils les plus sages, les conseils dont il ne profitera pas.

Gomment préparera-t-il ce Bonheur Commun auquel il promet tout haut dans une de ses proclamaticms de n'aspirer jamais par le massacre , quand le massacre est sa pensée constante, son instrument de prédilection, quand le massacre est une nécessité de la situation qu'allait créer Babœuf? Allons chercher le fond de sa pensée ailleurs que dans son Manifeste public, mais dans sa réponse aux sages avis de Bodson désapprouvant les projets de violence et la réapparition de la Terreur. Voilà la lettre de Babœuf dans toute sa cruelle franchise:

c Je confesse aijgourd'hui de bonne foi que je m'en » veux d'avoir autrefois vu en noir et le Gouvernement * révolutionnaire, et Robespierre, et St-Just. Je crois > que ces hommes valaient mieux à eux seuU que tous les » révolutionnaires ensemble et que leur Gouvernement dic'

» fatoricU était diablement bien imaginé. Tout ce q^ii » s'est passé depuis que ni les hommes ni le gouverne-

> ment ne sont plus, justifie peut-être assez bien Tasser-

> tîon. Je ne suis pas du tout d'accord avec toi qu'ils ont i commis de grands crimes et bienfait périr, des républi* » coins. Pas tant / je crois. Je n*entre pas dans l'examen

• si Hébert et Chaumette étaient innocents. Quand cela

• serait y je justifie encore Robespierre. Ce dernier pouvait

• avoir à bon droit l'orgueil d'être le seul capable de 1 conduire à son vrai but le char de la révolution. Des 1 brouillons, des hommes à demi-moyen selon lui, et

> peut-être aussi selon la réalité, de tels hommes, dis-je, » avides de gloire et remplis de présomption, peuvent 1 avoir été aperçus par notre Robespierre avec la volonté 1 de lui disputer la direction du char. Alors celui qui » avait l'initiative , celui qui devait avoir le sentiment de » sa capacité exclusive, a dû voir que tous ces ridicules » rivaux, même avec de bonnes intentions, entraveraient,

• gâteraient tout. Je suppose qu'il eût dit: t Jetions » sous léteignoir ces /ar/adets importuns et leurs bonnes 1 intentions y mon opinion est gu'iljit bien. Le salut de » vingt' cinq millions d'hommes ne doit point être balancé » contre le ménagement de quelques individus équivoques. » Un régénérateur doit voir en grand. Il doit faucher » tout ce qui le gène^ tout ce qui obstrue son passage,

> tout ce qui peut nuire à sa prompte arrivée au terme i qu il s'est prescrit. Fripons, ou imbécOes, ou pré- » somptueux, ou avides de gloire, cesi égal: tant » pi* pour eux. Pourquoi s y (rouveni-ils ? Robespierie

> savait (oui cela , et ceet en partie ce qui me le fait

• admirer. C'est ce qui me fait voir en lui le génie ou ré- 1 sidaieni de véritables idées régénératrices i

» Je ne croîs point encore el comme toi impolitique et » superflu d'évoquer la cendre et les principes de Ro- 1 bespierre- et de St^Just pour étayer notre doctrine. » D'abord , nous ne faisons que rendre hommage à une

> grande vérité y sans laquelle nous serions trop au des-

• sous d'une équitable modestie. Cette vérité est que » nous ne sommes que les seconds Gracques de la Révo- » lution française. N'est-il pas utile de montrer que nous » W innovons rien » que nous ne faisons que succéder à de » premiers généreux défenseurs du peuple qui, avant nous^ » avaient marqué le même but de justice et de Bonheur » auquel le peuple doit atteindre? Et en second lieu, ré- » veiller Robespierre 9 c'est réveiller tous les patriotes » énergiques de la République et avec eux le peuple qui » autrefois n'écoutait et ne suivait qu'eux. Rendez à sa » mémoire son lustre légitime : tous ses disciples se re-

> lèvent et bientôt ils triomphent, ije Roôespierrisme al- 1 terre de nouveau toutes les factions. Le Robespierrisme » ne ressemble à aucune d'elles , il n'est point factice ni » limité. Le Robespierrisme est dans toute la République, >^ans toute la classe judicieuse et clairvoyante , etnalu" » rellemeni dans le peuple, La raison en est simple : c'est

• que le Robespierrisme cest la démocratie, et ces deux 1 mots sont parfaitement identiques. Donc, en relevant 1 le Robespierrisme , vous êtes sûrs de relever la démocra- » /te. Nous avons tantrebaifuensemble autrefois la grande

> maiière quaujourdhui je mets à F ordre du jour^ que Y je suis hors de tout doute que ton esprit juste aura là- ) dessus enfanté quelque chose de précieux. — Salut » d'Egal. »

c P. S. Attendu que j'ai fait, sans y penser, «ne dis*

> sertation qui me semble contenir quelques aperçus lu*

> mineux et intéressants peut-être à faire connaître , je

> ne fais que te prêter ma lettre pour la lire seulement. 1 Renvoie-la moi tout de suite afin que je puisse en em- » ployer la première partie dans mon prochain nu-

> méro, >

Les idées violentes de Babœuf prédominèrent dans le Comité directeur , malgré les efforts de Bodson et d'Antenelle. Les hommes de main l'emportèrent sur les hommes de tempérament.

Ces premiers principes posés, le Comité s'occupa des moyens d'action. Afin d'agir avec sécurité, le Directoire fat déclaré secret, comme nous l'avons dit. Par des efforts qui apparaissent partout, il essaya de s'envelopper du mystère le plus impénétrable. Les noms des membres du Comité directeur ne devaient point être connus même de leurs premiers agents, de ceux qui devaient diriger le mouvement dans chacun des douze arrondissements de Paris. Entre ces agents et les membres du Directoire, les communications n'avaient lieu que par l'intermédiaire de quelques conjurés choisis auxquels on livrait une portion de la pensée. Ce fut à ceux-là seuls que les douze agents d'arrondissement furent obligés chaque jour de remettre les détails de leurs observations quotidiennes

que les intermédiaires aflaient pour plus de sûreté chercher à leurs domiciles.

On prévoit ce qu'avaient à faire les agents d'arrondissement : chaque conspiration agit et opère comme les conspirations précédentes. Organiser des réunions ; corrompre l'esprit public en répandant i foison des publications plus ou moins violentes; chercher et rassembler les individus les plus immoraux » les plus compromis, «les plus décidés à se jeter à corps perdu dans les troubles publics; se défier des faux-frères; multiplier les rassemblements; recommander la lecture des journaux f populaires; > engager les patriotes aisés à se cotiser pour subvenir aux frais d'impression des journaux , pamphlets /proclamations, placards incendiaires; tenir note du c thermomètre de l'esprit public ; > organiser des compagnies de groupeurs, d'afficheurs, de mouchards; rechercher des armes et les réunir en petits arsenaux partout disséminés , chez les marchands de vin surtout ; dresser les listes des hommes à proscrire ; agir sur l'armée , égarer l'esprit du soldat par de perfides caresses, par l'appât de certaines jouissances que la discipline lui défend, par une commisération hypocrite sur ses ennuis, sur ses travaux, voilà la base des instructions qi*e Babœuf fit parvenir aux douze agents principaux que le Directoire secret s'attacha à isoler les uns des autres, entre lesquels il empêcha toutes relations possibles , c afin que chaque individu employé média- » teraent ou immédiatement par lui ne puisse trahir per- > sohne , et que sa perte n'enlève que lui aux révolution-

* naires. » Â Tun de ces agents , intelligent et énergique, lu paraissait sincère y Babœuf écrit : c Ta marche ac-

> tive 9 suivie, n'a pas besoin d'être encouragée par » nous ; on reconnaît à ton allure rhomme qui sait qu'il

> travaille pour lui-même. Continue , voilà tout ce que » nous pouvons te dire. » A un autre dont on craint la trahison, il adresse cette menaçante apostrophe : c Des

> conjurés n'emploient personne avant de l'avoir appré- » cié : Ceux qui te parlent ne sont pas des conjurés à » demi. Songe que des conjurés ne peuvent plus quitter

> ceux qu'ils ont pris une fois le parti d'employer. > Cette letu*e qui rappelle le lien sanglant et indissoluble des terribles Sociétés secrètes du moyen-âge, est scellée. du grand sceau noir de l'association. Babœuf exhorte un • autre agent à user vigoureusement de son influence à Lyon.' 11 envoie dé l'argent à celui ci; celui-là il le charge de monter jour et nuit la garde à la porte de r hôtel de la police, de savoir ce qui y entre, ce qui eu sort, de faire parler les soldats de la Légion de police après les avoir enivrés.

Cette activité dévorante n'est égalée que par celle des agents. Les lettres s'entassent sur les lettres , les avis sur les rapports., les demandes de renseignements sur les réclamations de conseils, c Ce n'est pas à nous à dé- » cider si le mouvement doit éclater le jour ou la nuFt ,

> vous seuls pouvez avoir prévu quel serait l'instant le

• plus favorable ; hâteai-vous de nous en instruire : car » ce qui est praticable le jour ne Test pas la nuit ; et

> même il est des mesures à prendre , dans un mouve-

1 ment nocturne, étrangères à celles qui conviennent au » jour. Pour asseoir nos plans militaires , il faut que » nous sachions dans quel ordre placer la troupe , soit 1 légionnaire, soit campée sous nos murs. > C'est là un spécimen des questions que les agents secondaires posent à résoudre au Comité secret.

Il règne dans les lettres aux agents une étrange couleur de sécurité , de volonté dominatrice. C'est en illuminé, en voyant, en prophète, que parle Babœuf; ces instructions acerbes , absolues , convaincues , durement menaçantes, devaient enflammer les ardents , entraîner les indécis , terrifier les traîtres , tous les grouper vaincus dans la même main puissante.

Laissons les agens subalternes préparer la révolte , et pénétrons dans la retraite où se cache Babœuf. Bodson, Darthé , Ântonelle , Didier, Sylvain Maréchal, tous les confidents de sa pensée, tous ses collaborateurs intimes, sont réunis autour de lui. Ils vont discuter et rédiger leur déclaration de principes. Ils vont parler au monde. Pour la première fois , le Communisme va se manifester dans un écrit. Ce n'est plus dans une idée qu'on saisit bien ou mal , qu'on commente en s'exposant à ne pas la comprendre, à la diminuer ou à l'étendre, qu'on va pouvoir étudier le Communisme. Non; c'est lui-même qui parle et qui enseigne, qui explique son essence, ses tendances , ses désirs , ses volontés. Le fait est acquis à l'histoire.

On a beaucoup parlé du Manifeite des Egaux. Peu de personnes le connaissent ; on ne le trouve que dans très

peu de reeueils. Od connaît encore bien moins le travail intitulé ; Analysa de la doctrine de Babceuf ^ avec la discussion. Ce commentaire, œuvre du Comité secret luimême y est très-précieux à conserver à Thistoire et surtout à consulter. Nous allons publier en entier ces deux documents importants que nous empruntons au recueil des pièces du procès de Babœuf, recueil imprimé en 1798, àlimprimerie nationale , et répandu aux frais du Gouvernement. Ce livre maintenant rare > nous a fourni bien des documents qui n'ont été à la disposition que de bien peu de ces écrivains qui, en parlant de Babœuf, n'ont fait que copier servilement leurs devanciers.

Voici donc d'abord le fameux Manifeste des Egaux , où se trouve résumée toute la doctrine du Babouvîsme :

naiilfleste de» Ë^aiix.

» Egalité de fait, dernier but de l'art social. (GoNBORCET, Tableau de l'esprit humain,)

» Peuple de France ,

• Pendant quinze siècles^ tu as vécu esclave et par » conséquent malheureux. Depuis six années, tu respire^

> à peine, dans l'attente de l'indépendance, du bonheur • etderfigalité.

> L'Egalité! premier vœu de la nature, premier besoin

> de l'homme et principal nœud de toute association lé~ » gitime ! Peuple de France , tu n'as pas été plus favorisé » que les autres nations qui végètent sur ce globe infor-

» tune. Toujours vX partout, la pauvre espèce humaine » » livrée à des antropophages plus ou moins adroits , ser- » vit de jouet à toutes les ambitions, de pâture à toutes » les tyrannies. Toujours et partout on berça les hommes

> de belles paroles; jamais et nulle part ils n'ont obtenu • la chose avec le mot. De temps immémorial , on nous » répète avec hypocrisie : Les hommes sont éigaux i et de » temps immémorial t la plus avilissante comme la plus » monstrueuse inégalité pèse insolemment sifr le genre » humain. Depuis qu'il y a des sociétés civiles, le plus

> bel apanage de Fhomme est sans contradiction reconnu, » mais n'a pu encore se réaliser une seule fois ; l'Égalité

> ne fut autre chose qu'une belle et stérile fiction de la » loi. Aujourd'hui qu'elle est réclamée d'une voix plus » forte , on nous répond : Taisez*vous , misérables ; l'E- » galité n'est qu'une chimère ; contentez-vous de TEga-

> lité conditionnelle ; vous êtes tous égaux devant la

> loi: Canaille, que te faut-ll de plus? Ce qu'il nous faut » de plus; législateurs, gouvernants, riches, proprié- » taires! Ecoutez-nous à votre tour :

» Nous sommes tous <^gaux, n'est-ce pas? Ce principe

> demeure inconlesté, parce qu'à moins d'être atteint de

> folie, on ne saurait dire sérieusement qu'il fait nuit » quand il fait jour.

» Eh bien, nous prétendons désormais vivre et mourir

> égaux comme nous sommes nés ; nous voulons l'Egalité » réelle ou la mort. Voilà ce qu^l nous faut. Et nous » l aurons cette Egalité réelle f n'importe à quel prix. » Malheur à ceux que nous rencontrerons entre elle^et

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» nous i Malheur à qui ferait résistance à un vœu aussi

> prononcé ! »

Peut-être effrayés de leur propre violence , les conspirateurs, à la suite de ces terribles menaces, promettent à la France que, s*ils réussissent, il n'y aura plus jamais de révolution possible. C'est l'histoire de tous les hommes de violence et de complots.

c La Révolution française, s'écrient-ils, n'est que l'ai vant-courrière d'une autre révolution plus grande,

• bien plus solennelle et qui sera la dernière. Le peuple t a marché sur le corps aux rois et aux prêtres coalisés

> contre lui. Il en sera de même aux nouveaux tyrans ,

• aux nouveaux tartuffes politiques assis à la place des 1 anciens.

» Ce qu'il nous faut de plus que l'Egalité des droits ? » demande Babœuf à la société. Ecoutons sa réponse et méditons-la; car elle va nous servir à juger les prétentions de tous ces novateurs d'aujourd'hui qui battent comme Babœuf la société en brèche, mais qui n'ont pas comme lui l'orgueilleuse audace de se dévoiler, tant ils ont peur que la hideur de leurs projets ne les fasse avorter à elle seule.

1 Ce qu'il nous faut? Il ne nous faut pas seulement cette

> Egalité transcrite dans la déclaration des Droits de » rhomme et du citoyen; nous la voulons au milieu de » nous, sous le toit de nos maisons. Nous consentons à » tout pour elle , à faire table rase pour nous en tenir à » eiis seule/ Périssent^ s'il le /au/, tous les arts ^ pourvu » qu il nous reste tEgaiitiréetlei

— ilO —

• Législaleurs et gouvernants qui n'avez pas plus de

> bonne foi que de génie , propriétaires riches et sans » entrailles 9 en vain essayez-vous de neutraliser notre » sainte entreprise en disant : Us ne feront que repro-

> duire cette loi agraire demandée plus d'une fois avant » eux. Calomniateurs 9 taisez-vous à votre tour, et dans » le silence de la confusion , écoutez nos prétentions dic- • tées par la nature et basées sur la justice.

> La loi agraire, ou le partage des campagnes, fut le^

> vœu instantané de quelques soldats sans principes , de » quelques peuplades mues par leur instinct plutôt que » par leur raison. Nous tendons à quelque chose de plus

> sublime et de plus équitable: le bien commun, ou lâ

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