‹ Baboeuf et le socialisme en 1796Chapitre 6 sur 15 · EXPLICATIONS ET PREUVES · texte numérisé non relu

EXPLICATIONS ET PREUVES

> Si Ton démontre que l'inégalité n'a d'autre cause que cette appropriation exclusive , on aura démontré le crime de ceux qui introduisirent la distinction du mien et du Uen,

> De l'instant où les terres furent partagées, naquit le droit exclusif de propriété. Alors chacun fut le maître absolu de tout ce qu'il pouvait retirer des champs qui lui étaient échus et de l'industrie qu'il pouvait exercer.

» 11 est probable que les hommes voués aux arts de première nécessité furent exclus en même temps de toute possession territoriale qu'ils n'avaient pas le temps d'exploiter. Les uns restèrent ainsi les maîti'es des choses nécessaires à l'existence, tandis que les autres n'eurent droit qu'aux salaires qu'on voulait bien leur payer. Néanmoins , ce changement li'en amena pas un sensible dans

la distribution des jouissances , tant que le nombre des salariés n'excéda pas celui des possesseurs des terres. Mais aussitôt que les accidents naturels , l'éconamie ou l'adresse des uns, la prodigalité ou l'incapacité (i) des autres, ayant réuni les propriétés territoriales en un petit nombre de familles , les salariés furent beaucoup plus nombreux que les salariants , ceux-là furent à la merci des derniers qui , fiers de leur opulence , les réduisirent à une vie très-frugale.

1 De cette révolution datent les sinistres effets de Tinégalité développés au premier article. Depuis , on a vu Toisif vivre par une révoltante injustice des sueurs de Tbomme laborieux accablé sous le fardeau des fatigues et des privations ; on a vu le riche s'emparer de l'État et dicter en maître des lois tyranniques au pauvre violenté par le besoin f avili par T ignorance et trompé par la religion,

t Les malheurs et l'esclavage découlent de l'inégalité et ceUe-ci de la propriété. La propriété est donc le plus grand fléau de la société. C*esi un véritable délit public.

> On nous dira que la propriété est un droit antérieur à la société qui a été instituée pour le défendre. Mais comment pouvait-on avoir l'idée d'un semblable droit, avant que les Ck)nventions eussent assuré au propriétaire les fruits de son travail? Comment la société a-t-e1Ie pu

(1) C'est la meilleure démonstration contre l'impossibilité du règne d*une Égalité absolue. Le Communisme fournit des preuves contre lui-même .

devoir son origine à f institullon la plus subversive de lout sentiment social?

> Que Ton ne dise pas, eiiûu, qu'il est juste que Thomme laborieux et Téconome soient récompensés par l'opulence et l'oisif puni par la misère. Sans doute , il est équitable f)ue l'homme actif, en acquittant sa dette, reçoive de la pairie ce qu*elle peut lui donner sans se détruire; il est écfuîtable quii en wit récompensé fAXt la reconnaissance publique ; mais il ne saurait acquérir par là le droit d'empoisonner son pays , pas plus qu'un soldat n'acquiert par sa valeur le droit de l'asservii*.

» Quoiqu'il y ait de mauvais sujets qui doivent imputer à leui*s propres vices la misère où ils sont réduits , il s'en faut de beaucoup que tous les malheureux puissent éU'e rangés dans cette classe. Une foule de laboureurs et de manufacturiers qu'on ne plaint pas , vivent au pain et à Teau , afln qu'un infâme libertin jouisse en paix de l'héritage d'un père inhumain , et qu'un fabricant millionnaire envoie à bas prix des étoffes et des joujoux dans les pays qui fournissent à nos sybarites fainéants les parfums de l'Arabie et les oiseaux du Phase. Les mauvais sujets euxmêmes le seraient-ils sans les vices et les folies dans lesquels ils sont entraînés par les institutions sociales qui punissent en eux les effets des passions dont elles provoquent le développement.

» Art. 7.

» Dans une véritable société , il ne doit y avoir ni riches ni pauvres.

> Art. 8.

> Les riches qui ne veulent pas renoncer au superflu en faveur des indigents , sont les ennemis da peuple.

» Art. 9.

> Nul ne peut, par Taccumulation de tous les moyens, priver un autre de l'instruction nécessaire pour son bonheur ; rinstruction tloil éire commune.

» PREUVES

> i°. Cette accumulation enlève aux hommes de peine jusqu'à la posibilité d'acquérir les connaissances nécessaires à tout bon citoyen.

• â*". Quoiqu'il ne faille pas au peuple une vaste instruction , il lui en faut une, afm qu'il ne soit pas la proie des rusés et des prétendus savants. Il lui importe de bien connaître ses droits et ses devoirs.

» Art. 10.

> Le but de la Révolution est de détruire Tinégalilé et de rétablir le Bonheur Commun.

> PREUVES

1 Quel est l'honnête homme qui voudrait livrer ses concitoyens aux convulsions et aux maux d'une révolution politique , ayant pour but de les rendre plus malheureux ou de les mettre dans un état d'où leur ruine totale doit nécessairement dériver? Saisir adroitement le moment de la réforme , n'e^t pas la moindre tâche d'un habite et vertueux politique.

• Art. il.

i La Révolution D*est pas finie , parce que les riches absorbent tous les biens et commandent exclusivement, tandis que les pauvres travaillent en véritables esclaves, languissent dans la misère et ne sont rien dans TEtat.

» Art. 12.

» La Constitution dé 93 est la véritable loi des Français, pai*ce que le peuple Ta solennellement acceptée , parce que la Convention n'avait pas le droit de la changer; pai*ce que, pour y parvenir, elle a fait fusiller le peuple qui en demandait Texécution ; parce qu'elle a chassé et égorgé les députés qui faisaient leur devoir en la défendant ; parce que la Terreur contre le peuple et l'influence des émigrés ont présidé à la rédaction et à la prétendue acceptation de la Constitution de l'an 5 , qui n'a eu pour elle pas même la quatrième partie des suffrages qu'avait obtenus celle de 95 ; parce que la Constitution de 95 a consacré les droits inaliénables pour chaque citoyen de consentir les lois , de s'assembler , de réclamer ce qu'il croit utile, de s'instruire et de ne pas mourir de faim....

i Art. 45, 14, 15.

1 Tous les pouvoirs émanés de la Constitution de l'an 5 sont illégaux , ceux qui ont porté la main sur la Constitution de 95 sont coupables de lèse-majesté populaire.. >

Constatons d'abord, et pour la troisième ou quatrième fois, que les Égaux, bien qu'on en ait dit, n'ont jamais pu prendre leur système de communauté absolue à un

point de vue sentimental , et qu'ils ont toujours pensé à le faire entrer de force dans la réalité de la vie sociale. Des Égaux de 1796 nous concluons , c'est notre droit , aux socialistes de notre époque, qui parlent tendresse, améliorations , bonheur comme leurs prédécesseurs, et qui, comme eux , s'écrient dans leur cœur : c Malheur à ceux 1 que nous rencontrerons entre rÉgali té et nous! Malheur 1 à qui ferait résistance à un vœu aussi prononcé! i L'histoire n'est pas là seulement pour nous servir de galerie de portraits , pour nous permettre de tracer des biographies. Elle est féconde en enseignements , en rapprochements utiles surtout.

Constatons ensuite que, sous prétexte d'Égalité, toute liberté est impitoyablement immolée. « Nul ne peut 1 émettre des opinions contraires aux principes sacrés > de l'Égalité. > Sic voh , sicjubeo, sic pro rafione vohmfas. Partout la servitude, partout le plus dur esclavage. Point de discussion. La discif^line la plus gênante tient lieu du raisonnement. Vous ne serez pas libre d'être heureux à votre nianièi*e, selon vos goûts, selon ce qui vous plaira le mieux. Vous n'êtes pas libre de vous arrêter au milieu de votre carrière pour jouir du fruit de vos travaux, c Pas un seul oisif valide. > Telle est la loi.

Et la religion, qu'en font-ils, les malheureux? Ils la tueront comme la liberté ; mais leur silence est transparent. La religion, ils l'appellent « fables religieuses! » Ils disent que l'homme a été c trompé par elle » ! Que fait-on d'une fable menteuse? Que fait-on d'un principe {|ai trompe et égare? Et quand on sait à quel radicalisme

on a affaire , et quand on sait avec quelle facilité ces hommes renversent ce qui les gène , peut-on douter un instant du sort qu'ils réservent c à des fkbles religieuses, » à une morale servile? >

Et les arts , la plus magnifique expression des civiii* sations , souvenir éloigné mais sublime de la perfection , souvenir aussi des générations éteintes et qui ont voulu prouver aux jiges à venir qu'elles , non plus , n'avaient point été stationnaires ! Qu-'en font ces hommes plus barbares que les barbares des premiers âges de la chrétienté? car ils détruiraient systématiquement , quand les autres ne détruisaient que par ignorance, c Périssent les arts, » s'il le faut,j)ourYUjq[u'il nous reste l'égalité réelle ! »

Ecouton^uonarotti)commentant la phrase magistrale de Babœuf , "elTïôûs'ue douterons plus. Voici ce qu'il écrit dans le livre t)ù il a raconté la conspiration à laquelle il avait pris une paire si active :

Ç^ Le Comité, i dit-il,, » voyait naître du raffinement des :Aarts le goût des superfluités, le dégoût des mœui*s

> simples , l'amour de la mollesse et des frivolités ; on

> craignait que les hommes qui se voueraient aux sciences » ne se ûsseat insensiblement de leurs connaissances » réelles ou supposées , des titres aux distinctions , à la 1 supériorité et à l'exemption des travaux communs , et

> que l'opinion qu'on aurait de leur savoir, alimentant

> leur vanité, ne les engageât enfin à de fuestes entre-

> prises sur les droits des gens simples et moins instruits » dont ils tromperaient la bonne foi , à l'aide d'une hypo- » cri le et dangereuse éloquence. Au poids de ces tristes

» réflexîou&se joignait celui dei'opinion de J.-J. Rousseau, » qui avait dit, d'après l'histoire, que jamais les mœurs » et la liberté n'avaient été réunies à l'éclat des arts et » des sciences.^

» Les productions frivoles que le besoin d'un ehétif sa- » laire fait éclore , et qui n'ont de prix qu'aux yeux de la

> vanité et de la fainéantise disparaîtraient sans retour. B Cei*tes, ce ne serait pas un mal.

i A coup sûr, t syoute cet écrivain, c il n'en serait pas

> de même des études et des recherches tendant à affer-

> mir l'amour de la patrie et à améliorer le sort de tous ; t on s'y livrerait avec d'autant plus d'ardeur qu'on en » aurait généralement le loisir, et qu'on y serait encou- B ragé par la reconnaissance publique et par l'attrait » d'une gloire sagement décernée, qui fut dans tous » les temps le mobile des grandes actions et des invent tîoDs vraiment utiles, i

Est-il même besoin de prendre à témoin le disciple Buonarotti qui n'a servi qu a perpétuer les traditions? La vraie parole va tomber de la bouche du maître. En décembre 1794 et en juillet 1795, saisi d'indignation à la vue des sauvages destructions des trois dernières années, des ruines que d'imbéciles sicaires de second ordre avaient semées par la France, l'abbé Grégoire avait dénoncé a la Convention les forfaits de lèze-civilisation commis par de nouveaux barbares, les démolitions des églises , des châteaux, des couvents, les autodafés de tableaux, de chartes, de papiers précieux. Voici comment Babœuf termine son numéro 28 auquel d^à

nous avons empruulé quelques passages ; c Les sans-cu- » lottes devraient bien couvrir de boue iin certain rap- I port de Tabbé Grégoire , au nom du Comité d'instruci tion publique, sur ce qu'il appelle le Vandalisme, où il

• regrette la Basilique de Chartres , celle de Nismes et

• celle de Strasbourg, la i»ésurreclion de frère Luc à » Verdun, la descente de croix de Mayence, les viîraux n de Gîsors, les tableaux des sept sacrements à Grasse ,

> lès cloc!bers de Bourg, le mausolée du nKiréchal de c Saxe à S(rasboui*g , les stalactites et les stalagmites d« » Coutanees et autres tui*pitudes tombées sous le fer des-

> tructeur des hochets du fanatisme et du nobilismc. il 1 n'a oublié que les statues équestres des places Royale,

> Vendôme , des Victoires , de Louis XV , et du Pont-Neuf^ » que le Vandalisme parisien a renversées. Mais cela vîen- » dra , eai' Grégaire nous promet la suite de son rapport » tous les mois. Que nous veut ce prêtre ? Regrette-t-U » sa cure d'Embermesnil , ou mieux son évcché de la t Meurthe? N'esi-il pas placé équivalemment? l\ a peur t que cette place ne dure pas autant que lui. Quel âge a-

> t-il ? Qu'on lui fasse uue peusrou honnête et qu'il se

• taise.

Tm. Cabet a connu intimement Buonarotti et a reçu de lui les vraies traditions de leur maître commun. Sa pensée complète donc parfaitement la pensée de Babœuf. Suivons-le dans son Voyage en I carie ^ l'Icarie, le pays du Bonheur Commun et de TEgalité appliquée. Suivant M. Cabet, on n'y trouve d'autres artistes que ceux qui se livrent à la confection des automates de cire, portraits des hommes utiles^\

Laissons maintenant parler Babœuf lui-même; laissonsle manifester sa haine contre les c grandes villes où se » développent les arts. > Le luxe et les arts prennent naissance dans les villes; les Egaux n'auront dIus que quelques gros bourgs et beaucoup de villages /C'est encore Buonarotti, le descendant du grand scui);)teur, du grand peintre » du grand architecte Michel-Ange , qui , reniant la gloire de son aïeul, la foulant dédaigneusement aux pieds , va corroborer , en la commentant » la pensée de Babœuf.

» Les gros propriétaires, > dit-il, c les grands capitas listes et les riches négociants forment le noyau des » grandes villes autour duquel viennent se grouper une t foule de gens qui vivent à leurs dépens, en pourvoyant » à leurs besoins , en flattant leurs goûts , en se prêtant à i leurs caprices et en encourageant leurs vices. Plus une

> ville est peuplée et plus on y rencontre de domestiques,

> de femmes débordées, d'écrivains faméliques, de poètes^

• de npisiciens^ de peintres ^ de beaux esprits , de comé- È diens, de danseurs, de prêtres, d'entremetteurs, de

> voleui*s et de baladins de toute espèce. Ces palais somp-

• tueux, ces vastes jardins, ces riches ameublements, » ces brillants équipages, ces livrées nombreuses et ces

> bruyants salons qui sont , dit-on , les ornements des » grandes villes , font de funestes impressions sur l'âme » de ceux dont ils attirent les regards.^,

M. Cabet convient que le Manifeste des E if aux et surtout ï Analyse de la doctrine de Babœuf ^ sont c beaucoup

• trop avancés pour ne pas épouvanter raristocraiie et

» loiili; la bourgeoisie. Et cependant , » s'écrie-t-il avec I ihuileur, c ils l'étaient trop peu pour électriser {ç > imuple auquel aucun plan d'organisation ne démontrait I la possibilité de la CkMnmunauté , et qui ne savait ni

• que cette analyse était publiée par le Directoire secret,

• ni que Babœuf était un des chefs de la cons^ration. » Oue devait donc faire Babœuf c pour électriser le

» Peuple? > Sans doute, lui monti'er mieux qu'une promesse de communauté , mais une réalisation immédiate , un partage à opérer à l'instant ? Si M . Cabet ne s'exprime pas ouvertement , sa pensée n'a pas besoin de commentaires. Babœuf vit bien comme son disciple qu'une analyse de sa doctrine n'était pas suffisante pour remplir les cadres en<!ore vides de la conjuration. Tout-à-l' heure, au dernier moment, il démasquera tous ses plans, toutes ses batteries, et quand il promettra au peuple le pillage et le partage des biens c des coupables, » probablement, le peuple le suivra, « électrisé » cette fois.

Pendant que les chefs de Tafiaire échangent des idées , écrivent des manifestes et posent des principes , le complot gagnait du terrain. Babœuf avait fait choix des douze agents révolutionnaires de Paris. Il leur avait donné ses instructions. Sur les conseils de Babœuf, les agents organisèrent des réunions privées en grand nombre , de peiits centres où les démocrates venaient recevoir leur impulsion , leur direction , leur mot d'ordre. Le Gouvernement , bientôt effrayé de rémeule permanente que les afficheurs, les « groupiers, » avaient organisée dans les mes , sur les places et que favorisaient la douceur et la beauté de la saison , avait fait dissiper par la force les rassemblements dès qu'ils lui parurent dangereux. II avait obtenu des deux Conseils la création d'un ministère de la police , d'une caisse de fonds secrets et uue loi n'»-

pressîve des excès de la presse. La loi de germinal au 4 lui permit aussi d'atteindre les rassemblements sur la voie publique.

Babœuf alors conseilla à ses agents d'en revenir aux clubs à domicile, t Nous vous dirons , » écrivait-il aux douze agents d'arrondissement » c nous vous dirons donc 1 de nouveau de vous attacher ù fonder , à multiplier le i plus que vous pourrez ces petites réunions , de les

> établir dans les maisons particulières plutôt que dans

• les cafés, parce que dans les maisons l'esprit cort inipteur et l'inquisition ne pénètrent pas. Préférez suri tout la grande multiplication de ces réunions au rapi prochement d'un trop grand nombre de membres dans » quelques-unes d'elles. Que chaque coin de grabat, que i chaque grenier en compose une. Que ce soient une 1 foule de points inaperçus , de petites coteries r pour » nous servir de la digne expression de Mailhe, mais non

> pas de ces rassemblements qui puissent frapper d'une » manière trop sensible l'œil de la tyrannie. Dans chaque

• famille décidément patriote , voilà un club ! Ne faites

• rien davantage que d'y envoyer successivement nos » papiers révolutionnaires. Ne vous iuqui< tez pas du » surplus. On rassemblera immanquablement pour les » lire ses voisins , ses connaissances. Voilà le club , vous » disons-nous! Voilà l'opinion publique qui se nourrit, » qui se soutient ! La voilà qui se forme entièrement ! » Voilà des groupes qu'il est pourtant impossible que la » loi ultrà-martiale vienne dissiper ! Vous aviez , d'après » vos instructions procédenlcf^ , organisé des compagnies

> de groupistes pour aller dans les places publiques ; em-

> ployez-les maintenant à distribuer nos journaux dans » les petits clubs dont nous parlons. »

Les agents n'opérèrent que trop bien. Bientôt les fauboui^ et les quartiers d'ouvriers ne furent plus, qu'une vaste société secrète en permanence , qu'un club insaisissable. C'est là , en famille, que, pendant le travail du mari et des enfants dont quelques-uns forgeaient ou fourbissaient des armes, les femmes lisaient tout baut les articles incendiaires que Babœuf destinait à poUcr le désordre et la perturbation dans ces esprits fiiciles à égarer, dans ces âmes souffrantes et fatiguées de la misère, de la lutte contre la pauvreté, dans ces esprits jaloux que la médiocrité d(^sespère et qui forment le cortège obligé de toute conspiration. Bientôt tous les ateliers furent corrompus. La ville s'effraya de mille bruits vagues et menteurs à la source desquels on ne pouvait jamais remonter , de mille fausses nouvelles inquiétantes à l'aide desquelles on effrayiit à la fois les capitalistes qui resserraient ou rappelaient leurs fonds , les consommateurs qui n'achetaient plus , les marchands qui ne faisaient plus fabriquer , les ouvriers qui ne fabriquaient plus et couraient droit à l'exaspération. dont la responsabilité retombait sur le Gouvernement à qiifl'on attribuait, comme toujours, la souffrance générale. Au bas peuple les agents dénonçaient l'avidité des marchands qui , par l'augmentadou calculée du prix des denrées de première nécessité ^ affamaient les prolétaires et les exlK)saient à la mort lapins cruelle» la mort par la faim.

Le peuple murmuraitytressaîilaîtsous rinfluence pernicieuse de tous ces agents de désordre. Espérant cachera Taide d'un mensonge politique leur action si facile à constater et faire pi^endi'e le change au Gouvernement, les journaux anarchiques accusaient les royalistes d'être les fauteurs de ces désordres. Il est curieux d'entendre Buonarotli avouer ces petites infamies , ces petites roueries : c Mes I contemporains ne se méprenaient sans doute pas sur i la nature de ces insurrections , i dit-il avec naïveté ; > c mais la postérité , qui lira les écrits sans avoir vu les

> faits , doit être prévenue que les écrivains périodiques

> et patriotes ont eu recours à cette ruse toutes les fois que

> les tentatives des républicains ont échoue, >

On connaît beaucoup le nom de Babœuf. On connaît peu ses écrits. Le Tribun du Peuple n'existe plus qu'à de très-rares exemplaires. Ce principal levier de l'insurrection babouviste ne se trouve que dans bien peu de mains. Nous en avons déjà reproduit quelques passages. Nous allons en publier un nouvel extrait. Il donnera une faible idée de la violence des écrits du temps , violence qu'ont à peine égalée les plus mauvais journaux de notre Révolution. On comprendra la rage que jetait au coeur du peuple cette prose passionnée , ampoulée , où la trivialité s'unit à l'exagération. Le peuple ne comprenait pas toujours les imprécations, les ac^urations, les triomphantes figures de rhétorique dont les colonnes du Tribun du Ptfup^ étaient parsemées. Il ne voyait pas toujours trèsclairement le fil tenu qui Hait à une malédiction prononcée contre ses oppresseurs les noms savants et inconnus de

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Sparte , d'Athènes et de Rome , les noms pour lui illisibles des martyrs républicains d'Angleterre et de Hollande. Mais ce qu'il comprenait mieux , mais ce qui le faisait bondir de joie , c'était l'injure jetée à la face du Gouvernement, c'était ce style de carrefour auquel on crucifiait les puissants du jour , les heureux du moment , les riches. Ce qu'il comprenait, c'était ce néologisme révolutionnaire qui méprisait les règles et les origines de la langue et dans lequel excellait Babœuf qui classait la nation en c peuple culotté > les riches, en c peuple déculotta » les prolétaires qui rugissaient d'aise. Ses lecteurs habituels comprenaient tout ce que contenait de promesses décevantes ce simple verbe : t déjjrofyriétuiriser, i Ils maudissaient , sur son ordre , les grands c populicidet. i Et quand le Tribun da Veupie criait aux armes, l'ouvrier de fureur enfonçait ses ongles dans la hampe de bois de la pique qu'il forgeait.

Voici donc un exemple du style et du ton de ces feuilles que chaque jour , dans chacune des réunions qu'avaient su former dans tout Paris les douze agents d'arrondissement , lisait à sa famille , suspendue à ses lèvres roses » une femme , une jeune fille qui ne voulait pas distraire un père, un frère, ou un mari, du travail nécessaire à l'existence; c'est un extrait fidèle du 40* numéro du Tribun du Peuple :

c Nous avons, » écrivait Babœuf, c une double marche 1 à suivre pour miner Tédifice du crime et pour jeter les » fondements de celui de la vraie juntice : Faire détester > les pouvoirs régnants en mettant ù nu leurs continuels

1 forfaits , et faire adorer le système de la réelle Égalité j en en développant de plos en plusles charmes. Si perdre » dans l'opinion publique les envahisseui^ de tous les

■ droits du peuple, ses affameurs, ses sangsues, ses i tyrans , ses bourreaux , n'était point un préalable utile » ûvanf Us grandes mesures qui devront €u6siifu€r à ce i régime affreux celui du Bonheur Commun, nous ne

> nous occuperions pas des turpitudes et des scélératesses

■ journalières de ces juguiateurs Mais il est encore

> nécessaire de stimulei' Tire du peuple et de l'éclairer I sur les horreurs masquées que lui seul n'apercevrait

> pas. >

Ce plan une fo4s exposé , Babœuf mardic a l'exécution en diffamant les actes du Gouvernement, en calomniant ses intentions , en attaquant le Corps Législatif. Puis il fait l'apologie des massacres de la fin de 1792 , à propos des procès que le Pouvoir intentait alors à qnelqnes-uns des auleui*s de ces hoireurs trop longtemps impunies. Babœuf s'étonne de ces poursuites cl en tire l'augure qu'on « veut calmer le feu de cette énergie sans-^caiof figue 1 que l'on apercevait se ranimer un peu. » C'est recommencer le procès de la Révolution , suivant lui.

t L'extermination des traîtres, » dit-il, t est le crime » héroik]ue des légions qui se sont formées à la suite de » la journée glorieuse du 10 août. C'est aussi le crime de » toutes les Sections de Paris qui envoyèrent chacune dos » commissaires pour reconnaître ceux des détenus qu'ils » croiraient innocents, et pour désigner à la vindicte du » peuple, exerçant lui-même sa justice y les individus

> qifils jugcraienl ciimininels. Aux yeux de l'Égalité

» civique, celle coopération des<:oinniissaîres des Sections

» de Paris avec une réunion d'iiommes qui formaient un

» tribunal; ce concert, dis-je, a i^gaiiss les jugemen's

» qui ont vérilableraont précédé toutes les mises à mort. •

Jusque-là , rien d'aussi audacieux n'avait été dit et iu-

veuté pour innocenter les massacreurs des prisons de

Paris, les Septembriseurs, les bourreaux fatigués des

lenteurs de la sainte Guillotine I La tuej-ie est deveinie

justice ! Les égorgenis sont des magistrats chargés de

faire exécuter les sentences devenues légales ! Une fois

dans ce chemin , Babœuf ne s'arrête plus. Une horreur

aracnc une horreur. Mais surmontons notre dégoût pour

faire connaître la conclusion forcée de ces affreuses

doctrines.

Après avoir dit que les Septembriseurs, jusque-là présentés au peuple comme d'ignobles assassins, n'ont été que c les piètres , les sacrificateurs d'une juste immola-

• tion ordonnée par le salut commun, i Babœuf s'adresse » aux patriotes :

« Réunîssez-vous tous , » s'écric-t*il , « pour les dé- » fendre en ce sens. Formez une triple barrière autour

> d'eux. Que le peuple en guenilles y que Va foule affamée

* aille entourer ce tribunal appelé à les juger. Qu'elle » suive constamment les audiences de ce grand procès ! » Qu'elle les occupe toutes ! Qu'cîlle ne s'y laisse point » prévenir par la clanae dorée J Qu'elle dise, sans trem- » bler, que ces exierminaiions , que l'on condamne, au-

> jourd'hui , furent iégiiimes et vivement commandérA- par

> le biin de la masjteJ Qu'elle prononce paiement sans » héslleis sans -rougir, quelle reconnaîl les acteurs de

> ces scènes polifiqaes pour les exécuteurs dune ttagédie

> utile et indispensable , démontrie telle par les crimes 1 étemels de la faction riche ; mieux démontrée encore

-> depuis le 9 thermidor, terme à partir «duquel cette in- » famé faction mit plus en grand à tordre du jour la fa-

-> mi ne y la ruin&, le dépouillement, t assassinat du peuple* » Les exterminateurs des coryphées de cette secte horrible^ » nont donc que bien mérité de la majorité de leurs- coti^ « citoyens; et, s'il est quelque chose à regretter^ c'est

> qH*un 2 septembre t plus vaste ^ plus général, nait pu m faire disparaître tous les affameurs I II "^

c La secte horrible t qui doit tomber sous les <»ups des exterminateurs , » ce sont les t honnêtes gens^ les » royalistes , ces ennemis jurés du patriotisme et des pa~ » trio tes, ces gens si gangrenés qu'il ny a de leur part » aucune espérance de retour; les ennemis incurahles de la 1 patrie y les riches qui sont tous des Vendémiairistes ; les » individus dont la furiune faisait présumer qu'ils étaient

> approvisionnes de subsistances ; les réactionnaires; les

> gangrenés ; les chouans; les gens à porte cochère^ eic^ > Dans son avant-deruier numéro, Babœuf écrivait celte

phrase qui , sans doute , fut facilement comprise des auditeurs de ces c coteries > nombreuses formées à domicile : < L'épce une fois tirée , il faut que le peuple fasse » des actes qui le mettent dans l impossibilité de reculer,,, » Les dépouilles des ennemis du peuple appartiennent

> aux vaiuqucursl..,. »

La plume s'arrête et tombe ! L'indignation vous saisit. Voici ce que tous les journaux du temps répétèrent à l'envi les uns des autres, au risque de faire pénétrer plus profondément, plus sùrencent , ces doctrines odieuses de la plus odieuse perversité.

Ces choses-là ni ne se discutent, ni ne se commentent, et la ville de Saiiit-<}uentin doit pleurer éternellement sur le jour où de son sein sortit un pareil homme!

Est-ii étonnant que pour plaire à ce monstre , un des aflSliés du Bonheur Commun, Tagentdela section Bonne- Nouvelle , lui ait adressé, le 24 germinal (15 avril 1796), un rapport où nous lisons ces phrases :

€ Je suis parvenu à découvrir plusieurs ateliers ; on

• s'occupe dans ce moment-ci à en travailler les ouvriers. » Le lèle, l'ardeur qu'y mettent mes hommes, me donnent

> une vaste espérance. Déjà, j'en connais quelques-uns 1 qui prétendent avoir arsouilU dans la Révolution et qui 1 sont tous prêts à se rem tfre à kt besogne^ pourvu que ce t soit pour tuer les coquins de riches , (T accapareurs , de » marchands y de numchards et de panaches du Luxem» 1 bourg/.... Je pense que le Directoire de Salut Public

> peut et doit même employer ces bons b lis sont

• capables y et ont F intention de rendre de grands ser^ 1 vices l... J'apprends qu'il arrive bon nombre de Lyon- » nais démocrates que les persécutions et l'assassinat

• chassent de la ville , et aussi que t espoir de bûcher bien- » tôt le Directoire et sa clique attire à Paris I... »

Et dans son Manifeste, Babœuf s'écrie avec une indignation bien jouée : c Désorganisateurs et factieux , vous

> nous diics que nous no vouions que dos massacres el

> du butin ! Peuple de France , nouf ne perdrons poê de

• temps à leur répondre ! • Non , noa^, ne leur répondez pas à ces factieux ; car ce serait « du temps perdu ; » vous ne réussiriez point à les convaincre ; ils ne vous croiraient point !

Quand ces lectures avaient réussi à exciter i'efferves-» cence populaire et < à échauffer les têtes » , à pervertir quelques hommes faibles et à eucourager quelques autres hommes déjà perdus d'avance ; quand les agents secondaires les avaient réunis en centre de pensée et d'action» ils rendaient compte au Directoire secret de Saf ut Public de leurs nouvelles conquêtes. Malheur à celui qui, une fois investi de la confiance du Comité , ou pensait à le trahir, ou n'agissait pas avec énergie, c Nous ne pouvons

> te dissimuler , » écrivait-on , le A floréal (S5 avril) , à nn &d ces agents dans une lettre scellée du sceau noir du Comité insurrecleur , c que nous n'avons pas appris

> sans beaucoup de déplaisir tes liaisons intimes avec

> certains hommes, des hommes qui sont très-éloignés

• d'être de noire religion. Citoyen , il n'est rien de ce » qui concerne nos agents que nous ignorions. Aucune

> de leurs actions et de leurs démarches ne peut nous » être indifférente. Malheur ù celui dont nous aurions » tout-à-fait à nous plaindre ! Songe que de vrais conju-

> rés ne peuvent plus quitter ceux qu'ils ont pris une

> fois le parti d'employer. 11 faut que ceux-ci les servent 1 bien , ou que ceux-là sachent à quoi s'en tenir à leur » égard. Ce langage est austère ; mais il est utile de nous » à toi. »

L'action une fois organisée parmi les démagogues des faubourgs et des quartiers laborieux, le Comité insurrectionnel essaya d'agir sur Tesprii de Tarmée. On chercha des agents militaires qui pussent égarer le soldat comme on avait égaré le peuple, lui apprendre la haine de la discipline , de la suprématie de ses chefs , el s*en faire un instrument pour la destruction de la société.

Le Gouvernement, que ses espions avaient averti déjà, s'aperçut bientôt que des embaucheurs travaillaient les troupes* Pour les soustraire à celte déplorable influence, on les avait rassemblées dans plusieurs camps, et on n'avait laissé à Paris que le nombre.de soldats suffisant pour le service quotidien. C'était au camp de Grenelle surtout qu'avait été formé le rassemblement le plus considérable. Sous les murs de Vincennes , d'assez nombreuses divisions campaient aussi. Ces précautions du Gouvernement menacèrent de tourner contre lui. 11 devint très-facile d'opérer sur les masses livrées au repos et à l'ennui , et dont les membres trop rapprochés se gangrenaient les uns au contact des autres. Comme on l*avaît fait pour les ouvriers, on répandit parmi les soldats des journaux incendiaires et des chansons faciles à retenir, t Les papiers de VE clair eur et du Tribun du » Peupltf ont été lus avec enthousiasme dans la compa-

• gnie de l'Ecole Militaire où je les ai fait passer, » écrivait à Babœuf un des agents d'embauchage. « Les soldats » se sont enfermés plus de cent dans une chambre pour

• les lire plus sûrement. La chanson est suc et chantée > dans plusieurs bataillons. » Voilà ce qu'écrivait à Ba-

bœuf UD autre de ses agents en lui reiidant compte de Teffet produit par les criminels enseignements du Tribun du Peuple: c Ton numéro quarante surtout, sdi! qu'il 1 est bon ! comme mes camarades, après en avoir écouté

> \vt lecture avec un religieux silence , ont applaudi auiL » principes, aux vérités qu*il contient ! Si< tu les avais » entendus, comme les uns aux autres ils s'en répétaient

> les traits les plus saillants, tu aurais passé

» un bien délicieux moment !

i Je leur ai conté que, pour prêcher une morale i aussi belle, tu étais en butte aux plus inouïes persécu- » tions , forcé de t'enterrer vivant pour te soustraire aux » recherches des gouvernants que le codé infâme. » de la commission des Onze a rendu les premiers mii nistres de la criminelle fureur des gens riches. Eh bien!

» m'ont-ils dit mande lui de suite qu'il nous fasse

j» passer son écrit toutes fois et quantes qu'il lui sera » possible de le faire sortir. Nous nous chargeons, nous, )» ont-ils ajouté, de le communiquer, de tente en tente y » à nos frères et amis. «

On enrégimenta des filles publiques qui se répandirent par les camps.

c L'avis que tu nous donnes sur le parti qu'on peut

> tirer des femmes est sensé et judicieux; nous en profi- » terons » , répond Babœuf à l'un de ses agents. « Nous » connaissons toute l'influence que peut avoir ce sexe in- » téressant qui ne supporte pas plus indiiïëremment que » nous le joug de la tyrannie, et qui n'est pas doué d'un » moindre courage , lorsqu'il s'agit âc concourir à le

> brtser. > Bien stylées , ces Circés de bas étage coururent aux tentes faire une propagande que rendirent trop facile leurs caresses avinées. Elles disaient aux soldats mal payés qu'ils ne manqueraient de rien , qu'on ' aurait soin d'eux, qu'avant peu leur sort deviendrait plus beureux , que bientôt ils seraient regardés comme l'avaient été les Gardes Françaises après la prise de la Bastille. Elles répandaient à propos quelques bas assignats. Elles chantaient et répétaient les couplets convenus à ceux qui ne savaient pas lire. Ces femmes cruelles, qui ne demandaient qu'à rappeler les beaux jours des mégères de Versailles , des tricoteuses de la Convention , chantaient à nos soldats, entre deux baisers, c la nou- » velle Carmagnole pour la grande réunion des défenseurs » de la patrie campés à Vincennes, à Grenelle, avec leurs * frères les sans-culottes de Paris :

» Français, volons^ tans à Paris, » Pour embrasser DOS bons amis;

» Vive la liberté ,

» ViveTEgalité!

>> Dansons la carmagnole ,

» Vive le son ,

» Vive le son , » Dansons la carmagnole ,

M Vive le son

» Du canon !

<f. Tremblez, trattrcs, conspiratems , M Oligarchistes , imposteurs ,

M Vos projets sont connus ,

i> Vous êtes tous f.....!

» Dansons , etc.

M Fayoz , fuyez , il en est letn]>s , » La guillotine vous attend!

» Noos vous raccourcirons,

» Vos tôles tomberont!

»* Dansons, etc.

Une femme Babouviste , nommée Lambert , se vantait d'avoir à elle seule débauché plus de deux mille légionnaires.

En même temps , ces horribles créatures semaient autour d'elles t adresse du Tribun à rarmée^ des allocutions de Babœuf < aux soldats citoyens, » où il leur promettait rÉgalité, c cette douce compagne de la lî-

• berté , cette récompense des défenseurs de la Patrie, t C'est vous, » continuait-il, t c'est vous, citoyens sôl-

> dats, qui allez, pour prix de vos glorieux et pénibles 1 travaux, recevoir les récompenses nationales auxquelles » vous avez un si juste droit. Etvoiis, tyrans, tremblez!. .«. » En commettant tant de forfaits , vous avez lassé la pa- 1 tience du peuple par le tissu de crimes dont vous vous

> êtes rendus coupables; la foudre est prête à être lancée i par nos soldats républicains sur vos personnes dégouti tantes du sang des patriotes les plus purs. Soldats ! » frappez les traîtres qui ont organisé la guerre civile , » qui ont fait couler (e sang à grands flots, qui ont proi tégé les traîtres et les émigrés... Soldats républicains!

• si vous ne voulez pas voir se commettre de nouveaux » forfaits , il faut marcher de concert avec le peuple pour

> abattre ces tyrans qui tant de fois ont abreuvé la teri*e » du sang des hommes libres. Nous sauverons la patrie ,

» et la république sera désormais consolidée sur des » bases inébranlables, et elle sera une, indiYÎsible et » impérissable. »

Cette prose filandreuse et remplie de lieux*communs ne devait guères avoir d'effet sur Tesprit de ces jeunes gens qui se sentaient peu disposés à se laisser tenter par des mots seulement, c Écoutez encore un moment, > s'écrie aloi*s Babœuf touchant cette fois une corde plus sensible; « avant le 9 thermidor, vos chefs étaient vos

> égaux quant aux droits civils et politiques* Aussi jamais » ils ne vous traitaient impunément avec mépris; ils

> étaient élus par v<iiis et ne pouvaient être destijlués » que par la loi. Aujourd'hui un général en chef a la sou- » veraine pm'ssaiice sur son armée ; il a le droit de i*en-

> voyer les officiers qui lui déplaisent. Aujourd'hui , l'in- » tiîgue peut présider aisément à bien des élections.

» Avant le 9 thermidor, vos agitions de bravoure et

> d'énergie étaient consignées dans un bulletin répandu » dans toute la République comme moyen d'émulation et 1 d'instruction. Aujourd'hui , on vous cache tout, hormis * quelques flagorneries utiles au gouvernant. Aujour- » d'hui , on ne parle pas plus de vous que des satellites

> des despotes. Lisez la dernière relation des victoires » remportées en Italie; remarquez comme on n'y rap- » porte que les actions des généraux , des officiers ; on 9 y rappelle soigneusement que tel général a eu un cheval » blessé , tel ofBcier son épaulette enlevée, et pas un mot » des pauvres soldats.

» Avant le 9 thermidor, on ne vous envoyait que pour

> des expéditions uliles. Aujourd'hui , on verse du sang

> pour des conquêtes inutiles et funestes en Italie qui fut

> toujours le tombeau des Français.

> Les biens nationaux, par suite de l'avilissement des

> assignats , vont être donnés au septième de leur valeur, » mais à qui ? Ce n'est pas à vous ! vous n'avez pas des » monceaux d'assignats. Ce n'est pas à vos femmes, à vos

> mères ! on les laisse mourir de faim. Ce n'est pas au » peuple ! il dessèche de misèi-e et a vendu jusqu'à son

• lit pour vivre. Qui donc aura ces biens? Je m'en vais

> vous l'apprendre : Ce sont les riches , ee sont les fripons, » ce sont les agioteurs qui ont traité avec les émigrés » pour les leur rendre. Cependant» que devient la ré- » compense que vos travaux vous ont acquise, qui vous

> était promise, que vous. étiez sur le point d'obtenir, 1 sans l'exécrable jouiTiée du 9 thermidor qui a contre- » révolutionné la République.

» Cette récompense! > leur dit Babœuf avec une hypocrite douleur, t cette récompense, ouvrez les yeux et

> considérez celle que reçoit la légion de police ; on n'en » a plus besoin , on la congédie. Si vous ne laissez pas » diiiger vos bayonnettes par vos chefs, aveuglément et

> indistinctement contre vos pères, mères, parents, 1 étrangers , amis ou ennemis , patriotes ou aristocrates,

• on vous licenciera aussi. Déjà on vous traite eu auto- » mates dont on dispose à volonté. On se propose même » de vous envoyer pour de l'argent en Turquie et de

> vous vendre comme un vil troupeau envoyé, au gré de » son maître , ou en pâture ou ù la boucherie.

» Voilà, soldats français, voilà quel était votre sort et

> celui de la République avant lé 9 thermidor et quel il ) est depuis cette époque. Or, qui a macbiuc et con-

> sommé les trahisons et les infamies de cette journée?

> ce sont ceux qui vous gouvernent. Bon ! voilà que

• vous allez devenir les soldats de Cobourg , des traîtres» » de I^tt, de Lafayette et de Dumouriez. Par quel ren-

> versement de tout ordre de choses serviriez-vous d'ins-

> truments à vos plus ciiicls ennemis ? Ne deviendriez- » vous pas les ennemis de vous-mêmes? Vous ne tour-

• nerez donc pas vos armes contre vos frères ; ce serait 1 les tourner contre la patrie. Les braves carabiniers

> furent. appelés, il y a un an , à Paris ; on leur proposa

> de contenir le peuple. Ils ont dit : Notre ennemi est

• aux frontières ; qu'on nous y conduise , et nous conti- » nuerons à y verser notre sang ; le peuple est noire ami. » Voilà sans doute voire réponse. Ces états-majors, ces » freluquets vendus à un gouvernement corrupteur parce

> qu'il est corrompu , ont promis de disposer de vos bnis

> eC de vos armes , aux désirs des cinq Directeurs ! Vous

> démentirez celte promesse.

» Vous aviez des chefs qui sont en ce moment destitués, t Ceux-là vous menaient à la victoire et jamais contre le » peuple! Ceux-là étaient vos amis et non vos maîtres!

> Ceux-là partag' aient vos travaux et vos dangei*s,et

> n'affichaient pas le luxe, la débauche et l'insolence! » Ceux-là sont prêts. Vous les verrez au besoin vous » diriger contre tous les tyrans intérieurs et extérieurs ,

> et remplacer ceux qui ne serviraient pas une si belle

> cause. »

Les agonis militaires eui^nt ordre de présenter, c l'es- » poir de faire du butini aux soldats de métier. > Ils promirent aux cavaliei^s et aux artilleurs qui viendraient se ranger sons les drapeaux du peuple, qu'on leur permettrait de disposer librement en leur faveur de leurs chevaux, habillement, armes et équipemeiH, aux fantassins qu'on leur donnerait une somme équivalente aux haniais abandonnés aux soldats de la cavalerie ; ils leur promirent encore de les loger , de les héberger et nourrir aux frais des citoyens et de leur fournir t une paye digne » d'un grand peuple qui punit les i*ois et les tyrans. »

t Pour meilre ces hommes en mouvement , il ne faut f ni beaux ni longs discours. Du vin et l'espoir du pillage » suffisent, » fut-il écrit aux agents d'embauchage, t Void

> les. principes généraux qu'il conviendrait d'employ<'r

• pour opérer la résurrection généraledésirée :

» i*. Dans vos écrits et vos discours, saper à force les » généraux et leurs élats-majors , mais ménager les of-

• ficiers subalteities.

» 2«. Provoquei» sinon la désorganisation des corps , ;» au moins l'indiscipline, le plus possible, afin de pouvoir » après opérer, si besoin en était, la dissolution.

* 3«. Parler à la fois du pillage des riches et des congés » absolus; on saura éluder l accomplissement des pro'

> messes suivant les circonstances. Cependant ne pas trop » parler de l'Égalité absolue ; car les chefs chouans oni » prémuni depuis longtemps l'esprit des militaires contre » ce système , au point qu'ils le croient non seulement » impossible , mais mémo en général ils pensent que c'(»si

> Id marque certaine pour reconnaître les royalistes. » Ceei paraîtra étrange , mais ce n'en est pas moins vrai.

> Et ^\ Enfin , lorsque le jour du grand-œuvre ap- • prochera , il serait très-essentiel d'établir des espèces » de hais dans des guinguettes voisines des casernes , là ) où on attirerait les soldats et où, en les faisant boires » on monterait adroitement leur esprit à la hauteur né-

> cessaire. > Bientôt on vit se faufiler parmi les soldats des gens à figures suspectes qui se chargeaient toujours au cabaret du paiement de Técot. Bientôt on vit circuler dans les casernes d'incroyables quantités d'assignats que les payeurs militaires n'avaient pas distribaés : leurs caisses étaient vides. Les troupes perdirent le sentiment du respect pour leurs chefs et de la discipline, c Croyez-

> vous , > disait un général gagné à l'émeute en parlant à un officier qui se plaignait du peu d'obéissance des soldats; t croyez-vous que vos soldats ont tort, et que

> sous un gouvernement tyrannîque on doive réellement 1 obéir à des chefs qui ne sont que des machines? »

Les effets de toutes ces intrigues ne tardèrent point à se manifester dans la légion de police composée d'assez tristes sujets, et aussi parmi les grenadiers du Corps Législatif. L'insurrection parut si imniinenle, que le Gouvernement dut penser ù faire sortir de Paiis quelquesuns des bataillons les plus gangrenés. Les sentant trop faciles à la séduction, les Directeurs avaient demandé au Corps Législatif une loi qui mobilisât la légion de police et y l'assimilant aux autres corps armés, permît de l'envoyer aux frontières. Cet ordre de départ n'amena

qu'une désobéissance formelle à la suite de laquelle fut rendu , dans les premiers jours de floréal , un décret de licenciement. Si cette mesure énergique purgea Tarmée de son principal ferment de désordre, elle grossît les rangs de l'insurrection d*liommes que leur habitude des armes pouvait rendre très-dangereux. C'était Charles Germain , Tûn des agents militaires , qui avait perdu l'esprit de ces soldats. A chaque instant on le voit transmettre des documents au Directoire secret de l'insurrection. C'est Germain qui se laisse aller à des transports de rage quand la fermeté du Gouvernement enlève à l'émeute l'immense ressource d'un corps armé prêt à faire défection et qu'il licencie brusquement.

Un document du temps nous met à même de montrer dans quelle effrayante proportion le- licenciement de la légion de police et des grenadiers du €orps Législatif grossit et augmenta, d'une seule fois, les forces sur lesquelles Babœuf croyait pouvoir compter dès le début de l'insurrection. Voici l'état de ces forces :

Réxoiii ioiJiiaire.^^ 4,000

M«'nibro> (les anciennes au orilés. . . . i,?>00

Canoniiicrs-Bourgcois i ,0<J0

Officiers ticstilués 500

Révol ul ion naircs des départements . . 1,000

Cn nadicrs .du £orps IcgislaJif. 1,500

l.riîion de police 6,000

Wililaircs détenus 500

invalides 1,600

Total 17,000

C'est à ces soldats indisciplinés et coupables que Babœuf et son Comité réservaient la niisssion de frapper les premiers coups à l'avant-garde de l'insurrection. Ces hommes promettaient que leui-s anciens camarades de Tannée ne tireraient jamais sur eux ; ils affirmaient encore que l'armée, enlevée pa:r leur exemple, passerait aux patriotes aux premiers coups de fusil.

Ainsi se propageait l'esprit de révolte aidé d'un côté par la misère et les souffrances du peuple , de l'autre par • l'ennui de la discipline et l'inaction de l'aitnée. La fermentation devint bientôt extrême. Le peuple, qu'en vain les meneurs essayaient de retenir, déborda, vers le milieu de germinal , sur les places , dans les rues. Toutes les nuits étaient tumultueuses , signal connu d'une émeute prochaine.

Mais l'autorité commençait à s'effrayer de tout ce grand mouvement. La police était sur la trace du complot. Cazin, l'un des douze agents d'arrondissement, dans un accès de zèle et d'ivresse , avait laissé échapper quelques indiscrétions , quelques imprudentes paroles qui , recueillies par la police , avaient été rapportées au ministre Cochon.

Le comité insurrectionnel , cependant , ne cessait de se réunir, chaque soir, autour de Babœufet dans chacun des asiles qui tour à tour le dérobaient aux recherches actives de la police qui flairait une affaire sérieuse. Le Comité , qui suivait pas a pas et d'un œil attentif les progrès de ses agents, crut le moment arrivé. Ce fut aloi-s que Babœuf devint presqu'admirable à force de

traTail, de pensée, d'activité, d'intellig^ence. « Babœuf,

> que la proscription forçait à la retraite , » dit Buonarotli, c fut presque le seul rédacteur de toutes les lettres

> et des instructions > nécessaires à faire agir les conjurés avec ensemble. Il était Fâme de tout , pensait à tout » pourvoyait à tout. C'était lui qui rédigeait les plans , les adresses , les proclamations. On peut à peine comprendre comment, en un très-court espace de temps, il put écrire tout ce qui est signalé comme étant de sa main parmi les pièces saisies et qui servirent au procès.

Voici à quoi s'arrêtèrent les conspirateurs : Il fut d'abord convenu qu'il fallait , avant tout , subs* tiluer une autorité révolutionnaire à l'autorité existante. Mais quel devait être ce pouvoir révolutionnaire et provisoire di'stiné à st>ustraire à jamais le peuple à l'influence des ennemis naturels de l'Égalité et à lui rendre l'unité de volonté nécessaire pour l'adoption des institutions à créer, et pour l'établissement du Bonheur Commun. Trois idées surgirent ;

Rappeler une certaine partie de la Montagne de Tancienne Convention ; Imposer une dictature terrible et toute-puissante ; Ou remettre le sort de la Révolution nouvelle entre les mains d'un gouvernement composé d'un démocrate par département, gouvernement qu'on proposerait au peuple de Paris , après le triomphe de l'insurrection.

Babœuf fit écarter la proposition du rappel de la Convention. Il reprochait à un grand nombre de Conventionnels leur participation sanglante an mouvement réac-

tionnaire du 9 thermidor, la proscription de Robespierre maintenant son idole, la clôture des clubs, le pardon accordé aux restes impurs de la Gironde qu'ils auraient dû écraser au lieu de la rappeler à la Conveution , toutes leurs faiblesses enfin , leur amour du pouvoir en vue de la richesse, et leur peu de dévouement a la sainte cause du peuple.

Le projet de nommer un Dictateur ne fut point accueilli avec plus de faveur. La difficulté du choix d'un citoyen assez fort pour se sacrifier au peuple , la crainte qu'il abusât d'un si immense pouvoir , la ressemblance trop apparente de la dictature avec la royauté, firent repousser cette seconde proposition.

Le Comité s'arrêta a la pensée de faire nomnjer par le peuple de Paris une Assemblée Nationale composée d'un démocrate à prendre dans chacun des quatre-vingt-dixsept départements, sur la présentation du Directoire révolutionnaire. Babœuf, aussi grand admirateur aujourd'hui de Robespierre et de son système qu'il en avait été, deux ans plus tôt , ardent contempteur , ennemi achaimé, songeait à créer au sein de cette nouvelle Convention les anciens Comités révolutionnaires ^ ces tyrans à plusieurs têtes, ces triumvirats terribles qui avaient tour-àtour asservi, sauvé, ruiné, dilapidé, ensanglanté la France, ces puissants leviers dans la main de Robespierre, ces leviers qui n'auraient point. perdu de leur vertu dans sa main, à lui Babœuf, qui rêvait, lui aussi, la toute-puissance, la suprématie, la dictature.

Pendant qu'il préparait sa prise de possession du pouls.

voir , le Comité insurrectionnel ne négligeait rien de ce qui pouvait pousser le peuple à la révolte prochaine et à le surexciter. Malgré les lois répressives de la parole et de la presse , jamais on ne vit circuler plus de feuilles anarchiques , et jamais elles ne revêtirent une apparence plus violente. Jamais on ne compta plus de clubs et jamais leur tribune ne retentit de motions plus fougueuses. Jamais aussi les orateurs » les écrivains , les crieurs publics du parti populaire ne furent plus vivement poursuivis et traqués par les hommes de la police qui commençait à trouver la voie. Pris de fureur, les principaux meneurs voulaient agir ; mais Babœuf et son Comité ne croyaient point encore le peuple assez encoléré. Soit prudence , soit tactique et calcul destiné à les exaspérer , Babœuf retenait toutes ces ardeurs qui bouillonnaient. Par ses derniers numéros du Tribun du Peuple^ il engageait à de la prudence. Au 28 germinal (17 avril), il s'étudiait a rassembler dans sa main dominatrice tous les fils cpars qui devaient faire agir les divers ressorts cachés dé sa périlleuse entreprise.

D'ailleurs , le comité n'était pas non plus d'accord sur l'ensemble des mesures à prendre. On discutait toujours sur le sort à réserver aux membres du Gouvernement , aux cinq Directeurs , à ces hommes exécrés et méprisés à la fois du peuple et de la portion la plus élevée de la nation. Que ferait-on de ces cinq hommes? Leur accorderait-on un pardon dédaigneux, ou donnerait-on aux traîtres un terrible exemple en les égorgeant, pour effrayer à l'avenir ceux qui songeraient jamais à abuser de la confiance du peuple?

Il est probable qu'on u'hésita pas longtemps , cependant » sur le sort réservé aux membres des deux Conseils. Une lettre que le fils de Babœuf portait à Drouet le prouve.

L'acte insurrectionnel, Tappelau peuple, n'était point encore rédigé non plus. On avait longuement délibéré , et Ton n'était point d'accord sur tous les points. Voici enfin sous quelle forme il fut arrêté en projet :

i ACTE INSURRECTIONNEL.

> Considérant que tous les défenseurs de la liberté » sont prêts :

) Après s'être constitués en Comité insurrecteur de » Salut public, ils prennent sur leurs têtes la respon*

> sabîlité et l'initiative de l'insurrection , et arrêtent ce » suit :

» Article l•^ 1 Le peuple est en insurrection contre la tyrannie. •

> Le but de l'insurrection est le rétablissement de la » Constitution de i793, de la Liberté, de l'Egalité et du » Bonheur de tous.

>ni.

» Aujourd'hui, dès l'heure même, les citoyens et les

> citoyennes partiront de tous les points, en désordre et » sans attendre le mouvement des quartiers voisins qu'ils

) fei*ont maicher avec eux. Ils se rallieront au son du

> tocsin et des trompettes, sous la conduite des patnotes

> auxquels le Comité insurrecteur aura confié des gui- » dons portant l'inscription suivante :

» ComtihUioîi de 1793, > Egalité. Liberté.

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