Babolain
Vivre sa vie, si humble qu'elle soit, c'est là le triomphe I Avoir un instrument à soi, en jouer librement!... Et dire que tant de gens ont seulement eu la peine de souffler dans cet instrument-là pour en tirer des airs charmduts, alors que moi je n'en ai pas même su trou • ver Fembouchure 1
Ce n'est pourtant pas que je sois complètement dénué d'intelligence, même j'en eus toujours assez pour souffrir de n'en avoir pas davantage, ce qui est quelque chose. Doué d ailleurs dans une certaine dose du sens critique et de Tesprit d'analyse, j'ai porté sur les autres et sur moi-même des jugements justes parfois, mais qui malheureusement n'arrivaient jamais à temps pour éclairer mon chemin et m'éviter les erreurs. J'ose dire que je ne me suis jamais ignoré longtemps ni même perdu de vue. Par crainte du ridicule, — cette crainte fut mon cilice éternel, — je fus toujours inquiet, curieux de m'observer moi-même, de sonder mes caves, et le résultat presque unique de ces observations fut de constater en moi la présence de l'orgueil le plus prodigieux. Il est même incroyable qu*unfr
passion ait pu pénétrer aussi avant dans les fondations d'un pauvre homme.
En dehors de cela, rien et beaucoup de choses. Dans Tia méchante cervelle tout était disjoint, mal enchevêtré, prêt à choir. J'ai souvent examiné mon crâne : il est irrégulier., contrefait; sauf erreur, bossu..., et dans son intérieur, je suppose des cavernes.
En somme je fus pitoyable et.... j'allais dire inutile! le brin d'herbe qui végète entre deux pavés a lui aussi sa raison d'être et sa petite mission. Par le seul fait que j'ai vécu, 'n'est-il pas clair, mon Dieu! que vous m'aviez réservé une place que sans doute je n'ai pas su trouver, confié un rôle que je n'ai pas su comprendre?... Je ne me plains pas, j'ai eu mes joies et ma part de soleil ; mais que d'averses I
Ma mère mourut le lendemain de ma naissance, et six ans plus tard, lors de la grande inondation de la Loire, mon père, qui était professeur au collège d'Or-^ léans et habitait par économie une petite maison du faubourg, fut noyé.
En vieillissant, on se retourne involontairement vers le chemin parcouru ; on dirait que le passé vous tire par la manche : je revois comme à travers un voile mon pauvre père, ch^.tif et pâle comme moi, ijustant'ses lunettes, ou de sa main maigre façonnant /jn toupet avant de l'emprisonner sous sa calotte, qu'il glissait avec de grandes précautions; ou bien encore, courbant la tête avec un petit sourire triste sous l'autorité. bruyante de son frère cadet, mon oncle Babolain, qui habitait aux environs de Beaugency. Jamais deux êtres unis par des liens aussi étroits ne furent plus différents l'un de l'autre. Autant l'auteur de mes jours tenait peu de place, moralement et physiquement, autant par l'esprit et par le corps mon oncle était volumineux. Doué d'une vigueur prodi-
gieuse que développaient encore ses travaux de vigneron propriétaire, sûr de lui, confiant dans son poids, riche, bien portant, coloré, crachant sec et de loin dans son vaste mouchoir à carreaux qu'il tenait étendu devant lui de ses deux grosses mains velues, brisant les noix et les noisettes par le simple choc de son doigt, soulevant les barriques pleines et raidissant les muscles de son bras qu'en ses moments de belle humeur il aimait à faire tâter.... c'était un homme avec lequel il fallait compter.
Lorsqu'il parlait ou riait, l'ouragan qui s'échappait de ce vaste coffre faisait vibrer les fenêtres et trembler le plafond.... Ahl mon pauvre père bien-aimé, que vous ressembliez peu à ce héros, dont la renommée n'est pas encore éteinte à dix lieues à la ronde autour de Beaugency! Mon oncle m'apparut toujours comme un personnage surprenant et redoutable, tenant un peu de l'ogre.
En somme, malgré ses duretés, l'oncle Babolain fit en ma faveur autant qu'il pouvait faire.
Au sortir du cimetière où mon père venait d'être enterré, mon oncle mit par-dessus son habit vert foncé une large blouse brodée au col et toute pleine de petits boutons, disposa son mouchoir autour du crêpe flottant de son chapeau, car il pleuvait un peu, et d'un bras, me saisissant à la ceinture, il me déposa dans sa cariole au milieu des débris du mobilier paternel que l'on avait pu sauver. — A gauche, sur la banquette, garçon, fit-il de sa grosse voix. — L'émotion me rendait maladroit, et lés larmes m'empêchaient de voir. Il monta lui-même rapidement, malgré les gémissements de la voiture, qui semblait prête à se briser, empoigna les guides, siffla d'une façon particulière, et le bidet partit au grand trot pour s'arrêter quelques instants après devant la boutique du
bourrelier. Malgré mon chagriD, j'en fus bien aise, caf Toncle Fabolain s'était assis sur ma main, et je ressentais à chaque cahot une douleur très-vive. Plusieurs fois encore, nous nous arrêtâmes devant les magasins, et à chaque station la carriole s'emplissait d'objets de toute sorte, mon oncle ayant profité de Tenlerrement qui l'amenait à Orléans pour y faire de nombreuses acquisitions.
Lorsque tout fut enfin terminé, il entoura ses grosses jambes d'une vaste couverture, fit gaiement claquer son fouet, et nous nous engageâmes dans les faubourgs solitaires. La pluie avait redoublé ; bientôt les maisons devinrent plus rares et nous fûmes dans la campagne, encore couverte des grandes flaques jaunâtres de riçondation. Il me sembla que tout se brisait autour de moi ; les désastres qui m*entouraient semblaient ne faire qu'un avec ma propre infortune. A travers mes sanglots , je disais adieu aux maisonnettes, aux buissons, â ces arbres qui défilaient devant moi.... j'aurais voulu m'y accrocher.
Mais je n'osais pas bouger à cause de mon voisin, cfui me faisait peur, et me regardait de temps en temps comtoe on regarde un paquet mal placé que l'on craint de perdre en route. J'abaissai ma casquette, d'où la pluie ruisselait, je joignis les mains, et je priai le bon Dieu de tout mon cœur.
J'étais trempé jusqu'aux os et frissonnant de la tête aux pieds lorsque, vers le soir, nous arrivâmes à la Gloserie. On détela le cheval dan* la grange, on déchargea la voiture, et mon oncle demanda le souper. Ma mine était sans doute bien pitoyable, car en m'a- ])ercevant dans le coin où je m étais réfugié, son visage eut une expression de pitié réelle, et immédiatement il m'envoya coucher.
Je ne sortis de mon lit que six semaines nprès, jour
pour jour, à peine guéri d'une fluxion de poitrine qui avait failli m'emporter. Tétais, comme on le pense, plus pâle, plus faible que jamais, ce qui doublait mon embarras, car mon oncle avait une répulsion instinctive pour les souffreteux. Je savais qu'il n'avait jamais pu cacher à mon père le mépris que lui inspirait sa chétive constitution. Je ne devais pas m' attendre pour moi à plus d'indulgence. Cependant je fis de grands efforts, je ne dirai pas pour me concilier ses bonnes grâces, car je l'évitais avec le plus grand soin, mais pour ne pas trop choquer les êtres robustes et joufflus dont j'étais entouré : je voulus manger comme les enfants de la ferme, jouer leurs jeux, porter leurs fardeaux.... J'eus des indigestions, je faillis me casser la jambe, et ma maladresse naturelle acheva de m'enlever toute considération.
Alors, au lieu de racheter mes défauts par des qualités que je pouvais peut-être atteindre, je devins jaloux de tous ceux dont le seul crime était d'avoir une organisation physique supérieure à la mienne, et mon malheureux orgueil aidant, je considérai bientôt leurs avantages comme autant d'infériorités qui me grandissaient d'autant. Je vécus â l'écart, en sauvage, m'enfermant dans mes infirmités comme dans un sanctuaire inaccessible aux profanes. Bref, après quelques mois de cette vie détestable, lorsque mon oncle, (|ui avait assez de son rôle de protecteur, m'annonça que le collège d'Orléans m'offrait une bourse entière, en souvenir des services rendus par mon père, il me sembla que cette réhabilitation était bien due aux mérites exceptionnels de mon intelligence méconnue. J'entrai au collège comme un conquérant. J'allais donc vivre enfin avec mes pareils ! Pauvre cher père , que n'étiez-vous près de moi, avec votre douce parole Ht votre bon rep:ardl
Était-ce mon costume, qui certainement était étrange, car depuis bien longtemps personne ne s'en était occupé ; était-ce ma personne elle-même? Je ne saurais le dire, mais ce qui est certain, c'est que j'excitai tout d'abord l'hilarité de mes camarades. Quand on sut que j'étais le fils de ce père Babolain qui était si drôle, l'hilarité tourna au fou rire ; tous ces petits misérables se tordaient. On me chanta des couplets dont le défunt était le héros, on trouva que je lui ressemblais, et en effet j'étais tout son portrait; décidément le petit père Babolain n'était pas mort; il était rajeuni seulement et redevenait élève pour payer son passé de professeur.
Mes nouveaux camarades ne se doutaient certainement pas de la douleur profonde qu'ils me causaient : on n'est cruel qu'à son insu; mais j'avais trop peu souffert encore pour comprjsndre tout cela. A la récréation du soir qui suivait Te souper, mon parti était pris : sans hésiter, je me campai droit et raide devant l'un de ceux qui s'étaient le plus moqués de moi. Il était des plus forts et des plus grands, je l'avais justement choisi à cause de sa taille, de sorte qu'il me dépassait de la tète. Cependant tout mpn sang refluait au cœur, et véritablement j'entrevoyais la mort.
« Monsieur, lui dis-je en balbutiant beaucoup à cause de Témotion, monsieur, je. ne veux plus que l'on insulte ma famillo, et vous. .. et vous ne passerez )as.... »
Il fallait que je fusse bien comique car j'entendis aussitôt ce rire abominable qui m'avait accueilli le matin et qui me poursuivit, hélas I pendant si longtemps.
« Mon petit vieux, fit mon adversaire en me frôlant gaiement la joue, — l'assistance piétinait de joie, — -u vas te faire fouetter si tu ne te déranges pas.
— Vous allez demander pardon à papa, m*écriai-je.»
En même temps , je me haussai sur la pointe des
pieds, et d'un coup j'envoyai bien loin le chapeau de mon camarade. Presqu'en mfeme temps, je reçus en pleine figure un soufflet violent qui acheva de me faire perdre la conscience de moi-même. Je me jetai ^n avant et des poings et des pieds, sans rien voir ni rien entendre, je frappai avec rage. Je ne sais combien de temps dura ce- combat, car je ne retrouvai mes sens que dans un lit de l'infirmerie où Ton m'avait porté. J'étais couvert de compresses, les draps étaient tachés de sang, et lorsque je voulus faire un mouvement, je ressentis vers l'extrémité du bras droit une douleur intolérable.
• « Demandez pardon au bon Dieu, mon enfant, murmura la sœur qui était près de moi en compagnie du médecin; faites un acte de contrition.
— Diable! diable I... pardon, ma sœur; l'enragé s'est démis le poignet, dit le docteur brusquement. Voilà ce que l'on gagne, petit sauvage, à se battre contre les murs. »
Il paraît en effet que dans ma colère j'avais chargé la muraille, à la grande joie de l'assistance, et je m'étais meurtri contre les pierres.
Je restai longtemps dans cette infirmerie et je m'y trouvai bien tristement, car la cause qui m'y avait amené n'était pas de nature à m' inspirer les sympathies. Le proviseur ne m'avait pas caché la terreur que lui causaient pour l'avenir mes instincts pervers, et bien certainement tout le monde me considérait comme un être des plus dangereux. Un soir que la sœur apportait mon potage et se penchait vers moi pour repousser Toreiller, j'eus tout à coup le cœur tellement gonflé de reconnaissance pour tous ses soins que, l'entourant tout à coup du bras qui me restait libre, je l'embrassai eii fondant en larmes. Elle se recula vivement avec une réelle indignation, son vi-
sage se couvrit de rougeur et dès lors, je fus soigné par un garçon malpropre et qui avait une odeur trèsdésagréable. L'abandon de la bonne sœur me fit une peine extrême; encore un châtiment que je ne comprenais pas! je supposai vaguement qu'elle avait ressenti pour moi un dégoût irrésistible, causé par ma laideur naturelle et peut-être aussi par quelque infirmité dont j'étais affligé sans le savoir. Toutefois, je n'osai jamais lui demander en quoi je l'avais irritée; d'ailleurs je n'en eus pas le temps, car deux jours après on me renvoya parmi mes camarades, encore meurtri, très-faible, mais décidé à tout supporter d'eux.
Il y a dans l'humilité qu'on s'impose à soi-même une certaine joie consolante; c'est la force des faibles que de plier sans se plaindre, de s'envelopper d'indifférence, de se réfugier en soi et de pouvoir dire : ici, je suis le maître. Il y a là un triomphe qui flatte la vanité et endort le ressentiment, car Tâme humaine est ainsi faite que les sentiments qui y naissent se doivent faire contre-poids et s'équilibrer, et les petites victoires que l'on remporte au dedans de soi font oublier les défaites du dehors : on a des chaînes aux pieds et des lauriers dans sa poche....
Je me précipitai dans l'étude comme on se jette à l'eau, par désespoir, et je fis si bien qu'après quelques mois d'efforts, j'étais à la tête de la classe. Alors les cruautés que j'avais eu à subir cessèrent peu à peu et Ton se contenta de se moquer de moi. Quelle sensation de bien-être j'éprouvai '
Un dimanche soîr, — j'avais, comme à Tordînaire, passé ce jour de congé dans la plus grande solitude, — je fus abordé dans l'escalier du dortoir par mon voisin de classe, qui chantonnait joyeusement. Ce garçon s'appelait Timoléon, et comptait parmi les personnages influents de la division ; il était grand, robuste, adroit à tous les jeux; ses grands cheveux blonds entouraient son visage riant et rosé comme celui d'une fille, ses yeux bleus avaient une expression de franchise et de gaieté tellement séduisante qu'il était aimé de tous, en sorte qu'étant le plus dissipé il était pourtant le moins puni, sans qu'on songeât à s'en étonner. Ajoutons que cet enfant gâté était extrêmement paresseux; encore eût- il fait aimer la paresse par la grâce joyeuse avec laquelle il portait son ignorance.
a Petit vieux, me dit-il, je t'apporte quelque chose qui te fera plaisir, » et il me mit dans les mains un paquet contenant deux brioches.
J'étais si peu habitué à des procédés semblables que d'abord mon embarras fut extrême et, je l'avoue à regret, j'éprouvai un sentiment de méfiance. Les chiens qu'on a trop battus s*éloignent lorsqu'on les appelle.
« Pourquoi me donnes-tu cela?murmurai-je. »
— Mais, pour te faire plaisir. Tu ne sors jamais, mon pauvre petit vieux, personne ne vient -te voir, et tu n'as pas un sou....
— Je ne me plains pas.
— J'ai été long à découvrir ce que tu valais.... ne mets donc pas tes vieilles lunettes sur le bout de ton nez. Écoute, Babolain, — c'était la première fois qu'un camarade m'appelait par moii nom, — veux-tu que nous soyons amis? dis, le veux-tu? »
Je fus touché jusqu'au fond du cœur. Je n'avais jamais supposé que personne pût m'adresser d'aussi douces paroles. Je murmurai : «Tu ne crains donc pas de t'attirer des désagréments en te liant avec moi ? »
Il se redressa fièrement comme un garçon brave et généreux qu'il était.
« Des désagréments I ahl je voudrais bien voir qu'on tFOuvât à redire à ce que je fais et que quelqu'un touchât un cheveu de celui que j'appelle mon ami. Donne-moi une poignée de main; c'est dit?
— Oh oui, c'est dit. Jamais je n'oublierai cela, Timoléon ; non, jamais.
— Bonsoir, petit vieux.
— Bonne nuit, Timoléon. »
Je regagnai rapidement mon lit, et, lorsque je fus couché, je me mis à manger lentement une brioche tout entière. J'avais faim, j'étais heureux.
Notre camaraderie, qui ne s'éteignit jamais, car Timoléon a toujours joué un rôle dans ma vie, débuta d'une façon qui me contraria fort : le surlendemain de ce fameux dimanche, il me pria en passant de lui faire sa composition. Il me demandait cela comme il m'eût demandé de lui prêter une balle ou de lui passer la carafe; je voyais bien qu'il n'y attachait aucune importance, et je l'aimais trop, je lui étais trop reconnaissant pour refuser un service qu'il estimait si peu ; mais il m'en coûtai J'étais timide, facile à m'alarmer, esclave de la discipline, et ma conscience me disait clairement : ce que tu fais là est déloyal et coupable.
Cependant je commis cette faute, et régulièrement, presque chaque semaine, il me la fit renouveler sans qu'une seule fois j'aie osé lui dire combien j'en étais troublé. Gomme il eût ri de bon cœur, si je lui avais avoué mes scrupules, ce grand enfant joyeux et excellent, qui ne voyait le mal nulle part. Ce brave Timoléon! il me disait toujours : « Dieul que tu es bête, petit vieux 1 Voyons, tais-toi ou je t'abandonne. » J'avais toujours tort.... je l'aimais tant, n'ayant que lui.
Nous fûmes séparés plus tard lorsque j'entrai à l'école normale, mais nous ne nous perdîmes pas de vue pour cela. Il vint même me voir, quoiqu'il fût alors bien occupé par les plaisirs du quartier latin, dont il Se grisait un peu trop. Eh bien I malgré cela, il vint à l'infirmerie de l'école voir son petit vieux.
Ces choses-là ne s'oublient pas. Cette maladie que je fis en entrant à l'école normale avait eu pour cause, le travail forcé que je m'étais imposé dans mes dernières années de collège. Mon intelligence était si lente, et j'avais devant moi tant de barrières à franchir avant d'être professeur! Grâce à Dieu, le prix d'honneur que j'eus en mathématiques spéciales me fit des protecteurs; outre que l'oncle Babolain, qui était venu me voir couronner, me glissa dix francs dans la main, le maire de la ville m'embrassa et me parla publiquement de l'avenir dû à mes talents. S'il avait su par quels efforts terribles j'avais obtenu cette couronne, il eût douté de mes talents tout autant que j'en doutais moi-même. Quoi qu'il en soit, l'excellent homme me promit officieusement une pension de trois cent? francs, si toutefois la ville, fort obérée par la répa ration de ses égouts, pouvait s'imposer cette nouvelle charge.
Elle ne le put jamais, la bonne ville I Cependant je fus autorisé à rester au collège en qualité de maître
d'étude, ce qui me permit de préparer mes examens san$ avoir recours à la charité de personne. J'eus tout en haut dans les vieux combles une chambrette délicieuse. La température il est vrai y était torride en été, glaciale en hiver mais par la petite lucarne j'apercevais à Thorizon, entre deux grandes cheminées de brique, la tête branlante d'un peuplier.... et la nuit, quels effets de lune sur tous ces vieux toits I C'est dans ce réduit que j'éprouvai les joies les plus pures et les plus complètes de ma vie. J*eus des éblouissements de bonheur à la lueur de ce petit quinquet de confessional que l'aumônier m'avait donné et dont il fallait relever la mèche à l'aide d'un clou, la mécanique étant brisée. Le but semblait se rapprocher, j'entrevoyais ce diplôme chéri, plus désirable cent fois que le trône de France. C'est qu'en effet le bonheur est tout entier dans le désir et l'espérance : la chose ardemment souhaitée n'est qu'un canevas grossier que l'homme épris brode à sa guise; c'est dans l'action de broder qu'est la jouissance. L'aiguille est d'or ou d'acier, les fîls sont de laine ou de soie, la tapisserie sera grande ou petite, insignifiante ou merveilleuse, qu'importe I L'homme a d'autant plus joui qu'il a mis dans son travail une plus grosse portion de lui-même et que dans un plus grand nombre de mailles il a laissé une parcelle de sa vie.
Peut-être eût-il été préférable que mes efforts fussent moins passionnés; je n'aurais pas été malade en entrant à l'école normale, et, mes succès étant moins rapides, je n'eusse point été aveuglé pas le sot orgueil qui s'empara de moi. Je me crus un être remarquable, et en même temps les blessures d'autrefois se rouvrirent plus cuisantes encore que par le passé, car pour être devenu mathématicien, je n'avais pas pour cela -^hangé d'allure et de visage. Les moqueries de l'école
normale, moins brutales que celles du collège, n'en étaient pas moins douloureuses, tout au contraire : elles étaient dirigées d*une main plus sûre, atteignaient plus juste et pénétraient plus avant.
J'avais maintenant des preuves trop irrécusables de mon intelligence pour ne pas me croire très-spirituel, et quoi qu'il en coûtât à ma timidité, je tentai de me défendre et de mettre les rieurs de mon côté.... je fus tout à fait pitoyable. Il faut dire aussi que mon visage se prêtait mal à l'expression de mes finesses : jamais miroir de rame ne fut plus indocile que le mien. Mes traits malheureux étaient comme les touches d'un vieux clavecin ruiné dont Liszt lui-même n'eût tiré que des bruits discordants, bons à faire fuir le monde.
J'avais d'ailleurs d'autres tourments, étant arrivé à cet âge difficile ou des horizons nouveaux s'ouvrent à l'esprit, où l'âme est atteinte d'un malaise indéfinissable. L'aspect vainqueur de Timoléon que j'entrevoyais à de rares intervalles, les recherches de sa toilette, les délices de sa vie qu'il me jrévélait avec une discrétion pleine de coquetterie m'inspiraient une sorte de terreur et de jalousie*. Je savais bien que son existence ne pouvait être la mienne, mais je n'en devinais pas moins tout un monde d'émotions dont jusque là' mon innocence n'avait point supposé l'existence et qui m'attirait tout en me faisant peur. Le désir de cacher mon trouble augmenta ma sauvagerie. Aux jours de liberté que me laissait mon travail, n'ayant ni parents, ni amis à aller visiter, j'errais dans ce grand Paris, les narines dilatées, l'œil ardent, toujours prêt à frissoiiner, il me semblait que ma personne devait attirer tous les regards, que chacun pouvait lire en moi — où l'orgueil va-t-il se nicher? — et dans celte foule où personne ne me connaissait ma préoccupation était de conserver mon incognito
j4 babolain.
Eh bien I malgré tout cela ou peut-être à cause de tout cela, j'étais toujours attiré vers les endroits les plus fréquentés. Les élégances aristocratiques me transportaient d*admiration ; je les guettais comme un chasseur à Taffût. En certains moments, je crois que j'eusse donné mon prix d'honneur et mon titre de normalien pour être un de ces cavaliers que je voyais passer au petit galop de leur cheval dans l'avenue des Champs-Elysées ; pour posséder ces grâces naturelles, cette aisance, cette distinction que le travail ne saurait acquérir, pour me mêler à ce monde éblouissant que je dévorais des yeux.... de bien loin, tout en cheminant dans l'allée sombre et humide que longe la terrasse des Tuileries. Dans le fond de sa vilaine boîte mon cœur bondissait, et toutes les femmes... . oui, toutes, me semblaient avoir une beauté surnaturelle.
Parfois, la tentation de m' approcher d'elles était s: grande que boutonnant mon habit avec une résolution que je trouvais héroïque, je pénétrais au milieu de la foule. Ma situation devenait alors intolérable.
J'étais comme un homme qui traverserait un feu d'artifice ayant une meute aux talons. Je croyais entendre des fusées d'éclats de rire retombant en gerbes sur ma tête, je sentais tous les regards fixés sur moi, je me prenais les jambes dans le cerceau des enfants, je marchais sur les jupes, je heurtais les vieux messieurs, et déshonoré, ahuri, je retournais en fuyant dans l'allée sombre d'où je n'aurais pas dû sortir.
On pourrait croire qu'après cela je ne souhaitais plus qu'un désert pour y cacher ma honte ; ce n'était pourtant pas ce que j'éprouvais : à peine éloigné de ces lieux enchanteurs, je respirais librement, mon pas reprenait son assurance et je me découvrais des tré-
sors d'initiative et d'audace. « Ah, certes, la prochaine * fois, je ne serai pas si sot I »
J'ai passé ma vie à redire cette niaise petite phrase 1
Lorsque pendant longtemps on a manipulé les abstractions mathématiques, la formule devient la clef d'or qui ouvre toutes les armoires, celles du cœur comme les autres, et cette clef d'or, on l'a toujours pendue au cou. Doucement, logiquement, on se fait infaillible et Ton se promène alors dans le monde, la toque sur la tête, la craie à la main, tout prêt à faire un inventaire définitif et à coter les émotions.
Quoique je fusse trop hésitant et craintif pour ' tomber complètement dans ce travers, je n'y étais pas cependant tout k fait étranger; une lois rentré à l'école je retrouvais mon assiette, l'air que j'y respirais avait je ne sais quoi de réconfortant, je voyais les choses de plus haut, je n'étais plus étoufïé par l'émotion, mais je la dominais, au contraire, et les impres-^ sions que j'avais éprouvées au dehors m'apparaissaient comme des renseignements physiologiques, comme les difféçents termes d'une équation à résoudre. La réalisation de mes folles aspirations n'était plus qu'un problème comme un autre qui ne pouvait embarrasser longtemps une intelligence habituée comme la mienne aux procédés d'une logique inflexible, et je me disais : «Pour être moi aussi un homme du monde et prendre ma part de ces joies délicieuses, que me manque- t-il donc en somme? — Un chapeau neuf et une paire de gants, rien de plus. »
Grâce à Dieu, je fus délivré de ces préoccupations absurdes par mes examens, que je passai très-heureusement et à la suite desquels je fus nommé professeur de mathématiques à Carcassonne.
L'émotion que j'éprouvai dans la diligence qui ma conduisait a mon poste, ne peut être comprise que par
* les conquérants. II est impossible d'être plus glorieux que je ne Tétais. Évidemment la ville m'attendait, on devait se dire en pensant à moi : est-il grand, est-il petit, est-il beau, est-il laid?
Je composais d'avance ma démarche et mes phrases pour le moment où j'entrerais dans le cabinet du proviseur. Au roulement de la voiture qui servait d'accompagnement, j'étudiais les intonations de ma voix. Ce furent là des peines perdues : mon arrivée à Carcassonne fut aussi peu triomphale que possible. Sous une pluie battante qui défrisait un peu mon enthou- • siasme et transperçait mes vêtements, je suivis le crochetetir qui s'était emparé de ma petite malle. Sans hésitation il me conduisit dans une auberge de mince apparence où, sur ma mine, on me poussa directement dans les combles. Je n'avais pourtant pas résisté au plaisir d'écrire sur ma malle : monsieur Babolain, professeur au collège de Carcassonne \
La série des désenchantements que j'eus à subir ne suffit point à éteindre complètement mon ivresse : vainement mes élèves m'accueillirçnt avec la plus inconvenante hilarité, vainement le proviseur, qui était un homme superbe, me toisa de la tête aux pieds pendant trois bonnes minutes sans dissimuler la surprise que lui causait ma personne..., en dépit de tout, je restai conquérant; j'empoignai résolument mon sceptre et me mis à travailler mon cours. Je voulais qu'il dépassât tout ce qu'on pouvait attendre.
Ces préoccupations et ce prodigieux gonflement de mon orgueil qui m'empêchait de douter de moi, me délivrèrent momentanément de mes rêves mondains, et ce fut vers la fin de ma première année de professorat seulemeot que de nouveau se manifesta le malaise moral dont j'avais souffert à l'école :^ ma carrière n'avait désormais plus d'obstacles pour moi, malgré
l'indiscipline de mes élèves, mon cours était estimé ; j'étais posé dans la vie, j'avais un titre, une situation, mon oeil était sûr, mon jugement infaillible, je possédais déjà sur les passions humaines un système tout préparé, enfin, j'avais des gants!,.. Le moment n'étaitil pas venu de pénétrer dans l'idéal de la vie, de lâcher la bride à mon cœur qui frémissait toujours, indompté, le malheureux I et de prendre ma part des douceurs de ce monde?
Oui, en vérité, le moment était venu. Au moindre désir que j'en manifesterais on renouvellerait certainement les invitations auxquelles jusqu'à présent j^ n'avais pas osé répondre, les familles de mes élèves me recevraient avec empressement, le proviseur, le maire et bien d'autres m'attendaient le sourire aux lèvres sur le seuil de leur porte ; je n'avais qu'à me présenter, j'en avais la conviction.
Mes promenades sentimentales recommencèrent mais bien autrement inquiètes qu'autrefois, car maintenant j'étais fort connu dans la ville— mon extérieur n'était pas de ceux qui pussent passer inaperçus — la notoriété m'accablait....
« Cette ville de province avec ses mesquineries n'est pas décidément le théâtre qui me convient » pensaisje. Et je regrettai Paris où j'eusse été moins observé, plus maître de moi, moins raillé en cas d'insuccès. J'eusse pu sur cette vaste scène me faufiler dans la foule et pénétrer dans la 'société sans trop attirer l'attention, — la modestie me revenait. La Providence en fut satisfaite, car un matin je reçus une énorme lettre timbrée du ministère et contenant ma nomination comme professeur titulaire au collège Saint-Louis.
Tout en bouclant ma valise pour rentrer dans la capi taie, je me disais : « Pourvu que le sort n'ait pas la main trop lourde et qu'il n'engag« pas l'a venir par l'excès de
ses faveurs présentes. » J'étais effrayé. Combien je l'aurais été davantage si j'avais pu savoir ce qu'un avenir prochain me réservait I Je frémis encore quand je pense à la violence du coup dont je fus accablé.
J'étais à Paris depuis trois ou quatre mois, j'avais pris possession de ma nouvelle chaire, lorsque tout à coup, sans prévenir personne, mon oncle Babolain, le vigneron de Beaûgency,fit un faux pas et glissa dans la tombe, me îaissantbien in voiontairement vingt-cinq bonnes mille livres de rente. J'étais le seul parent du défunt étil n'avait pris aucune disposition testamentaire.
Des cervelles plus solides que la mienne eussent été ébranlées : je fus d'abord anéanti, puis, ainsi que font les colimaçons après une alerte, je tâtai le terrain et une douce chaleur me parcourut de la tête aux pieds, je me faisais l'effet d'un blessé sans blessure qui, retrouvant ses sens, s'allonge dans un bon lit douillet. Ce pauvre oncle Babolain !
Après le calme délicieux qui suivit le premier saisissement, l'ivresse d'une semblable fortune éclata tout à coup. Je n'avais donc pas compris que les portes d'un avenir resplendissant s'ouvraient toutes grandes devant moi? Désormais, j'étais grand, j'étais beau, j'étais robuste, savais-je au juste ce que j'étais maintenant? Je saisis ma canne, j'enfonçai mon chapeau sans aucun des ménagements qui m'étaient familiers et je sortis pour respirer le grand air. Paris n'avait plus le même aspect pour moi, je le possédais tout entier, que de surprises et de ravissements j'allais avoir à déguster 1
Cependant ce diable de sens critique, ce don d'analyse exacte qui ne chômait jamais dans ma cervelle me faisait entrevoir que j'entrais dans une voie absurde; mais cela, d'une façon confuse qui n'avait rien de blessant pour moi; c'était en quelque sorte à Thu-
manité tout entière que mon sens critique en voulait, de sorte que tout en lorgnant à la devanture des boutiques les cravates vert pomme et les nécessaires en cuir de Russie, je chantonnais : « L'homme en vérité n'est qu'une boîte à sottises I en vérité, en vérité. »
Lorsqu'après bien des démarches je me trouvai dans ma pauvre petite chambre, assis devant un gros sac d'écus que j'avais été chercher moi-même à la banque
— l'or à cette époque ne courait pas les rues — j'enfonçai mes deux mains dans mes poches et je me mis à philosopher. Je ne voulais plus être dupe de mes émotions comme le premier enrichi venu; j'entendais ne rien ignorer de moi-même, conserver en mains les rênes et le fouet et ne pas permettre à mes chevaux démonter sur le siège, t Qu'ai-je fait, me dis-je, pour mériter ces richesses qui peut-être m'eussent tourné la tête si je n'avais pas été un homme de science et de raisonnement; qu'ai -je fait pour mériter ces dangereuses faveurs? Je n'ai pas été, en somme, plus malheureux que d'autres ; ou du moins, bien d'autres ont été plus malheureux que moi!... Eh, eh! analysons : (je me méfiais toujours de mon premier mouvement)
— analysons : grâce à ma nature qui est bonne au fond, très-bonne même, j'ai toujours su trouver le bon côté des choses, éviter les plaintes inutiles et me contenter de presque rien. Que de gens à ma place eussent maudit leur sort! je dois bien avouer que ma jeunesse fut un peu.... rude.... extrêmement rude.... quelles années atroces j'ai eu à supporter! « Âi-je eu dans ma vie des jouissances, ce qui s'appelle des jouissances? Non, jamais. Jamais tu n'as joui mon pauvre Babolain I » et mon passé défila au grswid galop. Je me rappelais les longs corridors humides du collège et de l'école, les murailles sombres, les fenêtres grillées, mon travail de forçat, mes luttes obstinées.... et
cet isolement cruel durant les jours de congé, tandis que mes camarades étaient heureux dans leur famille! Avais-je oublié les moqueries, les mauvais traitements, ma pauvreté, mes embarras? Ne fallait-il pas que j'eusse en moi une certaine noblesse, que mon cœur fût incapable de rancune et de jalousie pour que le voisinage de tous ces gens plus heureux que moi ne me troublât pas davantage ; pour que je restasse Fami de Timoléon, par exemple, de ce gros privilégié? Il était grand, fort, joli garçon; j'étais petit, chétif et mal tourné. Il était riche, choyé, fêté; on me rudoyait. J'étais pauvre ; il se moquait de moil et cependant, durant des années entières, je lui ai fait ses versions et ses thèmes, je lui ai trouvé ses problèmes.... M'at-il seulement remercié ? Que de misères, grand Dieu I... Allons franchement, la Providence me devait bien une compensation. »
J'ouvris mon gros sac, je pris une poignée de pièces de cent sous, j'en mis dans toutes mes poches, et je sortis pour aller déjeuner dans un cabaret fameux.
Je n'étais pas au bout de la rue que je m'arrêtai net, et je me dis : « Aurais-je l'âme vile, par hasard, serais-je déjà souillé ? Moi qui veux lire dans le cœur des autres, que se passe-t-il donc au fond du mien? Riche depuis huit jours, et déjà je me fais un piédestal de misères imaginaires pour me prouver que cette fortune est une réparation qui m'est due I » Je me trouvai hideux. « Eh bien! misérable, ajoutai-je en me frappant la poitrine, tu déjeuneras ce matin avec un petit pain. »
Je tournai brusquement à droite, et j'entrai chez un boulanger.
Une femme maigre et pâle, accompagnée de deux enfants, était là dans la boutique, baissant les yeux devant la boulangère, qui, sur un ton fort animé, lui
disait : «J'en suis désolée, mais vous m'avez déjà trop souvent entortillée.... Qu'est-ce que monsieur désire^
— Madame, répondit la pauvre femme, je croyais que mon mari se rétablirait plus vite; quand il pourra travailler, nous vous payerons tout.
— Oh! je le sais bien, ce ne sont pas les bonnes raisons qui vous manquent, mais si je n'avais pas été compatissante jusqu'à la bêtise, je ne vous aurais pas ouvert un compte, et vous ne m'auriez pas fait des dettes. Dans \otre bien, je dois vous refuser.... Ainsi, c'est dans votre bien, c'est dans leur bien, monsieur.
— Elle vous doit beaucoup d'argent, fis-je?
— Relativement, oui, monsieur; elle me doit vingtcinq ou trente francs. Comment voulez-vous que ces gens se libèrent de trente francs?
— Les voilà, dis-je en déposant sur le comptoir les six écus que j'avais comptés dans ma poche ; et je m'échappai rapidement, car ma position était embarrassante : ne pouvait-on pas croire que j'agissais ainsi uniquement par orgueil, et pour faire parade de mes capitaux, alors que c'était par fureur contre moi-même? Je murmurais en marchant : As-tu jamais manqué de pain, sot, misérable, impertinent, parvenu I
La femme pâle, qui m'avait suivi, criait derrière moi : « Mon bon monsieur, je vous en prie, mon bon monsieur, laissez-moi vous remercier.»
Je m'arrêtai tout à coup, et d'une voix sévère : « Je ne suis pas un bon monsieur.
— Oh I Dieu vous récompensera. »
Précipitamment, avec colère, je lui mis dans U
main tout ce qui me restait d'argent; après quoi, je pris la fuite pour aller en un endroit sûr, analyser les sensations par lesquelles je venais de passer.
En somme, la prospériîé tardait bien à rétablir le calme dans mon esprit: il me semblait même que
jamais je n'avais été plus agité par ces intermittences de confiance et de terreur où se consumait ma vie.
Plus mes désirs étaient violents, et moins leur réalisation pratique me paraissait possible. Mon sens critique me prouvait clairement que dans la grande situation où je me trouvais maintenant, ma riçiicule inexpérience était un obstacle plus redoutable que jamais : il ne m'était plus permis d'être sot et de prêter à rire ; il était trop tard pour courir la chance des débuts; c'est justement parce que j'avais des théories solides sur le jeu des passions humaines que je craignais davantage les conséquences de mes plus petites actions. En ces questions du cœur, où je brûlais de me montrer, j'eusse bien voulu toucher du doigt, mais je tremblais d'être malhabile, de me compromettre et de me couvrir de honte. N'aurais-je pas été alors comme un général en chef qui deshonorerait ses épaulettes en faisant tout de travers la charge en douze temps ? Les quelques tentatives timides que je fis pour sortir de ma coquille n'eurent d'autres résultats que de me faire rentrer plus vite dans cette coque maudite où je commençais à me dévorer moi-même.
Aux premières heures de mon ivresse, j'avais loué sur le quai Voltaire un vaste appartement en rapport avec ma position, mais avant de m'y installer, lorsque par l'imagination je m'aperçus moi-même avec ma petite taille, mes petites façons et mes petites habitifdes, errant dans ce grand salon, que j'entendis le ricanement de mon valet de chambre et de ma cuisi nière, que je songeai à tous les ridicules qu'allait mettre en évidence ce cadre magnifique, je pris sans hésiter une feuille de papier blanc, et je donnai congé pour le plus prochain terme.
Et il en fut ainsi pour tout le reste.
Il n'est pas jusqu'à ma toilette qui ne me causât des
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embarras inouïs : j'avais à profusion des vêtements tout neufs avec lesquels je n'avais jamais osé sortir, et quelque soin que je prisse pour combiner les détails de mon ajustement, il était bien rare qu'en m'apercevant, ce brave Timoléon, que j'avais retrouvé plus brillant' que jamais, ne me dit en éclatant de rire : a Es-tu fagoté, mon pauvre petit vieux I » C'étaient là des paroles dures, mais bien excusables dans sa bou che : il avait pour se bien mettre un goût si délicat! Quel charmant cavalier I comme il était séduisant avec ses folies, son aisance et sa gaieté I je ne veux pas dire que j'en étais jaloux, mais il me laissait toujours plus rêveur qu'avant. Vers cette époque, il m'emprunta souvent quelques petites sommes, eh bien! j'en fus toujours affligé : je souffrais qu'il eût à me demander ces bagatelles ; il n'était pas dans l'ordre des choses, ce me semble, qu'il fût mon obligé. — Il m'éblouissait, j'étais timide devant lui. C'est pour cela, sans doute, que je n'osai jamais lui avouer mes tristesses et mes souffrances. Je crois qu'il les devina cependant, car il me dit une fois : « Que tu es sot de ne pas être heureux, mon petit vieux I »
— Mais je suis heureux, mon cher, très-heureux.
— Toi? Est-ce qu'on ne lit pas dans toute ta personne, dans tes paroles, dans tes gestes, sur ton visage ridé comme une pomme, et jusque dans tes toilettes incohérentes, le trouble, l'inquiétude, la gêne?... Drôle de corps I » Il me regarda fixement pendant quelques instants, et reprit : « Tu es à la fois gauche et hardi, naif et compliqué, simple et prétentieux, intelligent et très-bête.... Tu ne m'en veux pas? Je me sauve. »
Lui en vouloir! Il fallait bien qu'il m'aimât sérieusement pour avoir pris la peine de m'observer avec tant d'attention.
Un peu avant 1830, le jardin du Luxembourg était un parc immense, aux allées sombres et fraîches, séparé de la pépinière, que Ton appelait encore l'enclos des Chartreux, par un petit mur fort bas, où j'aimais à venir m'accouder. On dominait de là l'enclos ^out entier. Une bonne odeur se promenait dans Tair et vous arrivait par bouifées ; les poiriers et les pommiers craquaient sous le poids des fruits; la clématite et les liserons grimpaient dans l'aubépine ; et les légumes s'épanouissaient avec béatitude. Sous le pavillon de la pompe, un cheval philosophe, pensif, les yeux bandés, tournait dans le manège; l'eau s'échappait au loin dans les rigoles, et l'on voyait une pluie Une sortir par gros panaches des arrosoirs en cuivre rouge, et tomber sur les feuilles de choux avec un bruit qui ressemblait au roulement lointain du tambour.
Après le coucher du soleil, lorsque les teintes bleuâtres du soir commençaient à envelopper la nature.... cet enclos, que les Chartreux semblaient avoir quitté la veille, avait un charme irrésistible. Rien, a'ailleurs, ne s'opposait au vagabondage de l'imagination : les pataches, les coucous de Fontenay-aux- Roses qui stationnaient dans la vieille rue d'Enfer avaient terminé leur tapage, on était comme à cent lieues de Paris. La rue de l'Ouest ressemblait alors
à une route tracée en pleine campagne ; les maisons y étaient fort rares, petites, perdues dans la verdure.... tout cela était calme, tranquille, reposé. Quelle douce vie devait être celle de ces bons Chartreux I
ParfoiSjj'e croyais les voir, eux et leur monastère : là-bas était le moulin sur son tertre, dominant les blés, puis le cimetière où les pères venaient r Jter, et la vigne empourprée, et les treilles immenses et les grands celliers 'frais, couverts de tuiles et de chaume, et parmi toutes ces choses, les frères à la grande barbe, à la tête rasée, ramassant le foin, ou, dévotement, liant les salades.
Ce qui surprenait au milieu de ce rêve, c'est le murmure des violons de la Grande-Chaumière, dont le vent d'ouest apportait les joyeux rigodons. Cepeg-dant les vaches, indifférentes à ces gaietés, s'approchaient lentement du petit mur, et leur conducteur, montant avec ses gros sabots les marches de l'escalier, venait prendre à travers la grille les bols que les amateurs de lait pur lui tendaient avec empressement.
Or, ce soir-là, j'aperçus dans le groupe des buveur* de lait un grand cavalier, large d'épaules, que je reconnus immédiatement. Sa fine moustache était crânement retroussée, les boucles blondes de sa chevelure retombaient sur le velours de sa redingote boutonnée haut et fort serrée. Son pantalon collant et de couleur claire s'étalait en forme de guêtre sur une botte extrêmement pointue. Un vaste foulard des Indes flottait autour de, son cou, et un grand feutre noir, légèrement retroussé, donnait à ce beau garçon l'aspect d'un cavalier Louis XIII, sorti par hasard de son cadre.
Devant lui et fort près, car à chaque instant le gentilhomme gagnait ûu terram, était une jeune fille au nez retroussé* à l'œil brillant. Elle avait déposé
sur la dalle du mur son panier à ouvrage, 6t les deux bras soulevés, la tète un peu en arrière, elle buvait, lien n'était joli comme cette joue fraîche et ce petit nez moqueur à moitié perdu dans les blancheurs laiteuses de cette tasse. N'étant remarqué de personne, j'examinais tout cela.
Le cavalier Louis XIII, apparemment, lui murmu- ^aità l'oreille des choses pleines d'intérêt et de gaieté, car la jeune fille était prise entre deux gorgées de petits éclats de rires qui laissaient voir ses dents blanches et ses lèvres vermeilles où des gouttelettes de lait restaient attachées. Lorsque le nectar fut complètement absorbé, sa nuque eut un si joli mouvement, ses bras s'arrondirent avec tant de grâce que le jeune homme, devenu plus entreprenant, lui dit d'une voix plus haute et tout en la caressant de ses beaux yeux bleus :
Pâque Dieu I la charmante oreille pour y loger un baiser.... El vire, ma belle, entendez-vous les violons et les chalumeaux.... Oublions nos chagrins, allons danser. Nous souperons après la danse de quelque racine et nous pleurerons d'amour ensuite, voulezvous, belle demoiselle?
Comme la grisette tenait à la main son bol vide, le îavalier releva sa moustache et se retournant vers, rhomme aux sabots :
«Holàl maître Orsini, tavernier du diable, holàl pasteur inculte, reprenez sur l'heure la coupe de cette daine. »
Tandis que les buveurs de lait murmuraient avec indignation, la jeune fille dit avec beaucoup de dignité :
« Mais, monsieur, je ne vous connais pas ; laissezmoi, monsieur, laissez-moi.
— Vous ne me connaissez pas, Ëlvire? ah I cruelle I
— Je ne m'appelle pas Elvire. Ah çà 1 voyons, j'en ai
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assez de vos bêtises, je ne vous ai jamais vu de ma vie; vous me prenez pour une autre. Moi, je suis mademoiselle Julie du passage Dauphine et vous saurez que ma réputation est sans tache, monsieur. »
Ce disant, elle reprit sur le petit mur le panier qu'elle y avait déposé et s^échappa d'un petit pas rapide, plein de pudeur et de séductions.
Le cavalier allait sans doute s'élancer à sa poursuite, lorsqu'il se sentit retenu par la manche et s'étant retourné avec colère, il éclata de rire tout à coup.
« Eh bieni que me veux-tu, infernal petit vieux? « me dit-il. » Serais-tu, par hasard, mon rival?
— Moil ah I Timoléon !... viens de ce côté, je t'en conjure.... au nom de notre amitié.... résiste pour un instant aux ardeurs de la passion.... je t*en supplie.... mon cher ami.... à ton âgel... cette conduite 1 »
J'étais fort troublé, car on nous regardait, et en même temps les écarts inouïs auxquels venait de se livrer Timoléon m'affligeaient profondément. Peutêtre allait-il se laisser entraîner sur une de ces pentes fatales dont j'avais, dans mes rêves, mesuré tout le danger I
Il se laissa conduire dans l'allée de l'Observatoire et lorsque nous y eûmes fait quelques pas il posa brusquement sa main sur la mienne et me dit :
ce Pourquoi manges- tu ta canne? »
J'avais en effet l'habitude de porter à mes lèvres la pomme de ma badine lorsque j'étais embarrassé. Sans dire un mot je tais la canne sous mon bras.
« Bon, reprit-il, voilà maintenant que tu t'acharnes contre tes lunettes ! veux-tu donc les dévorer aussi? Calmez-vous, Babolain, et expliquez-moi votre indigne conduite.
— Tu sais que je t'aime beaucoup, mon cher Timoléon?... Or.... j'ai pensé qu'il était de mon devoir de
t'interrompre.... persuadé que tu m'en serais plus tard reconnaissant...* On t'observait.... j'ai voulu sauver.... en un mot, ta dignité ; conséquemment... »
Je trouvais difficilement mes expressions lorsque j'étais en présence de Timoléon, mais je fus confondu lorsque avec un ton grave et sévère que je ne lui connaissais pas^ il me dit:
< Monsieur, vous m'avez fait au cœur une de ces blessures qu'entre gentilshommes....
— Sur mon honneur, Timoléon, je ne voulais pas te blesser.
— Dieu ! que tu es niais, petit vieux ! ne vois-tu pas que je plaisante ? je t'ai prié de ne pas manger ta canne.
— Si j'avais pu te blesser, je serais le premier à te faire mes excuses, sois en convaincu, car en....
— Tu es un ange de candeur; je t'aime; tais-toi. Sais-tu ce qui me causera un éternel chagrin? c'est la sécheresse de ton cœur. »
Sans me demander s'il y avait encore là une plaisanterie, je fus profondément touché par cette accusation. Elle était fausse, absolument fausse, mais les apparences étaient contre moi. Il poursuivit sans pitié :
«Tu t'étonnes qu'à mon- âge j'aie conservé cette fraîcheur de sentiments, cette soif de tendresse, cette facilité d'émotion qui sont les plus précieux trésors de l'âme humaine. Tu t'étonnes que le cou satiné de cette Ëlvire dont tu viens de m'arracher, me fasse frissonner ; tu t'étonnes de tout cela, vilain petit professeur qui consume ta vie à galoper dans le cercle étroit des réalités pratiques I Et si je m'étonnais à mon tour de ta glaciale indifférence, 6 raisonneur, 6 desséché!
— Mais, mon ami, je comprends l'amour, murmurai-je avec conviction.
— U comprend l'amour I et il traite de fous ceux qui
boivent à sa source vivifiante. Ne vois-tu pas, enfant, que dans cette sainte ardeur de la jeunesse, dans ce c ilte de la femme, il y a autre chose que le plaisir des sens; il y a Télan des âmes vers cet idéal qui est un rayonnement de* Dieu même?
Je ne comprenais pas très-clairement, tnais j'étais enthousiasmé par l'ardente poésie de Timoléon.
Oui, j'admets la passion, dis-je, — je cherchais à m'élever jusqu'à sa hauteur — La passion est une force nécessaire au mécanisme moral.
Mais de même qu'un corps sollicité par deux attractions inversement. ...
— Fais moi grâce de ton potage scientifique, ô Babolain. Je ne suis pas, grâce au ciel, un érudit capable de mettre Dieu en formule, de peser mes larmes dans une balance, de mesurer chaque battement de mon cœur. Je suis un pauvre garçon plein de faiblesses et de souillures; je n'ai pas sur moi-même l'empire que tu as, mais j'ai foi dans l'indulgence Divine et je crois comme le père Enfantin, mon maître, à la réhabilitation de la chair ; je crois comme lui que la morale tout entière est contenue dans le culte de la femme, car c'est dans ses yeux que nous verrons la vérité.
— La vérité elle-même ne peut se passer de démonstration, et le raisonnement il me semble....
— Moi, je raisonne avec mon cœur. Je suis de ceux qui, dans la succession des amours divers que la Providence leur fournit, cherchent leur développemen: moral et pour ainsi dire l'épuration de leur cœur.
— Quoi, tu les as aimées toutes? murmurai -je avec stupéfaction. Je connaissais vaguement le nombre considérable de ses succès, il me répondit avec une entière franchise :
— Et certainement que je les ai toutes aimées ; je
serais sans cela le plus méprisable des débauchés. Je fais partie de la classe des mobiles que le père Enfantin autorise à ne s'enchaîner que par une succession de mariages momentanés ; je condamne les mariages exclusifs, qui sont la négation de l'amour et l'abâtardissement de la race.
— Mais, Timoléon, ce sont là des théories étranges qui veulent être soumises à une analyse sérieuse, car enfm il est... »
Il s'arrêta, me frappa sur l'épaule brusquement et dit :
« Si tu veux entrer il faut aller chercher ton billet, petit vieux!
— Quel billet, Timoléon? »
Je levai la tête, car j'étais absorbé par mes réflexions et j'aperçus devant moi un garde municipal grave, immobile,sur le casque duquel, ainsi que dans un miroir, se reflétait tout un panorama d'orangers et de lanternes. J'étais sur le propre seuil de cette Grande-Chaumière qui m'avait toujours inspiré un secret effroi. Je frissonnai de la tête au pieds.
Il faut avouer que bien souvent, autrefois, avant de rentrer à l'École Normale et récemment encore depuis mon retour à Paris, j'avais suivi d'un regard troublé la folle jeunesse se rendant au lieu de ses plaisirs, et tout en errant autour de cet infernal paradis, j'avais aperçu par-dessus le mur le chariot des montagnes russes, emportant avec fracas un couple d'amoureux serrés l'un contre l'autre. J'avais sondé d'un œil ardent cette allée tapissée de sable joune, garnie de lilas et d'orangers au bout de laquelle, dans un nuage lumineux, on apercevait des jupes flottantes. Je connaissais ce municipal — un père de famille peut-être — qui gardait la porte, je l'avais envié, je l'avais plaint aussi de tout mon cœur en songeant aux tentations sans
nombre dont sa mission était la conséquence.... mais, je jure sur l'honneur, je ne l'avais jamais approché. Ma situation présente n'en était que plus cruelle : moi, professeur titulaire au collège royal de Saint-Louis, moi, posé dans le monde, revêtu d'un caractère considérable, moi, sur le seuil de cette porte!..,
— Eh bien, voyons, entres-tu on n'entres-tu pas? tu interceptes la communication et le municipal va se fâcher.
J'allais répondre comme je le devais, lorsque, de l'autre côté du boulevard, deux dames fort élégantes, accompagnées d'un monsieur, passèrent rapidement. Le monsieur me regarda avec une expression de doute, hésita un instant, puis, se retournant avec un sourire discret, m'adressa de la main un salut amical.
— Grand Dieul Timoléon, mon ami, on m'a reconnu, m'écriai-je et je lui serrai le bras avec une violence extrême.
— Qu as-tu, quoi, qu'est-ce, petit vieux?
— Tu vois ces dames qui..,.
— Tu les connais?
— Qui viennent de passer.... non, je ne les connais pas : j'étais suffoqué.
— Eh bien alors?
— Je connais le monsieur, c'est Prudent de la Sarthe. mon amil
— Prudent de quoi?
— De la Sarthe. Je suis perdu !
Et je m'élançai à la poursuite des deux dames et de leur cavalier à qui je voulais prouver mon innocence.
Quand je repense à tout cela, il me semble étonnant que cette rencontre m'ait aussi prodigieusement troublé. Avais-je instinctivement conscience des conséquences immenses qu'elle entraînerait pour moi?
C'est au théâtre de TOdéon, où j'allais fort souvent, que j'avais fait connaissance de Prudent de la Sarthe, homme fort distingué, âgé d'une cinquantaine d'années et causeur des plus brillants. On lui donnait le titre de peintre, mais à vrai dire, je ne vis jamais dans son atelier, où il eut la bonté de m'admettre, ni un pinceau ni une vessie. Son œuvre tout entière se composait de petits dessins très -remarquables, paraît-il, mais qui me semblaient extrêmement confus. Mon opinion est d'ailleurs insignifiante, car j'étais alors abso lument étranger à toutes les questions artistiques. Il travaillait sur des papiers de toutes les couleurs et préparés avec mille peines. La teinte de ces papiers, leur grain, leur épaisseur, leur dureté, la nature des crayons, la composition des liquides à l'aide desquels il fixait ses travaux, étaient pour le savant artiste une préoccupation constante dont il m'entretenait souvent. Il me demanda même un jour des renseignements spéciaux au sujet d'un blanc inaltérable dont il cherchait depuis vingt-cinq ans les éléments constitutifs. Ce qui ne l'avait pas empêché d'inventer en se jouant plu sieurs petits engins extrêmement ingénieux : pinces à ressorts, chevilles pour chevalet, porte-crayons autopulseurs et bien d'autres choses encore dont l'importance ne sautait pas d'abord aux yeux. Cependant lorsqu'il discutait en homme spécial sur la valeur de toutes
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ces men^eilles, il le faisait avec tant de science et d'autorité, il savait si bien appeler à son aide le souvenir des grands maîtres et Tavenir de Part français que ces questions grandissaient tout à coup dans des proportions inouïes, et les petits dessins eux-mêmes, dont l'exécution avait été la cause de tant de recherches, prenaient une importance magistrale. Prudent de la Sarthe était d'ailleurs parfaitement élevé, courtois, liomme du monde, protestant par la simplicité de sa mise contre les fougueuses excentricités des romantiques et, très -justement, se piquait de bel esprit.
Porté vers l'analyse des choses et doué, comme je l'étais, du sens critique, je prenais un plaisir extrême à cette conversation instructive et charmante, qui m'ouvrait sur les arts des horizons inconnus.
C'était merveille de voir avec quelle spirituelle aisance il volait d'un sujet à l'autre et, soit qu'il entrât dans Tétude des procédés de Corneille ou me révélât de curieux aperçus sur la fabrication du papier à dessin sous Léon X, il se montrait toujours supérieur.
Il est vrai que, dans les premiers temps, mon esprit un peu lent avait peine à suivre le sien dans ses rapides détours. Il en souriait parfois.
L'estime particulière et en quelque sorte respectueuse où je tenais Prudent de la Sarthe explique l'ardeur avec laquelle je m'étais précipité â sa poursuite, lors de notre rencontre devant la Grande- Chaumière, Mais, en dépit de tous mes efforts, il me fut impossible de le retrouver : les boulevards étaient alors fort peu éclairés, ma vue était mauvaise et sans doute aussi la fatalité s'en mêlait. Je dus rentrer chez moi fort triste et fort inquiet.
Le lendemain je me présentai chez lui , il était absent. Ce fut le surlendemain seulement que je le rencontrai à rOdéon, assis dans sa stalle ordinaire : j allai
me placer à ses côtés. Il me tendit la main d'abord, d'une façon cordiale qui me remit un peu : je voyais bien qu'il ne me méprisait pas.
« Eh bien , mon jeune ami, » me dit-il en souriant avec une finesse un peu railleuse qui me larda de part en part « comment allez-vous depuis l'autre soir.... affreux mauvais sujet I ajouta-t-il comme en confidence et en me pressant la main plus affectueusement encore.
— Je vous jure sur l'honneur, fis-je, que j'étais là par hasard, tout à fait par hasard. Vous devez comprendre que dans ma position.... alors même que mes Mncipes.... dans ma position, disais-je, je ne m'exposerais pas.... non.... assurément; conséquemment.... Mon Dieu, je vous ai cherché pendant une demi-heure, pour me disculper à vos yeux, pour vous affirmer que le hasard seul....
— Tout cela n'a aucune importance, mon cher ami. D'ailleurs , ne vous défendez pas trop, car cette apparante escapade ne vous a pas nui, tant s'en faut, aux yeux de ces deux dames.
— Ces deux dames que vous accompagniez ?
— Précisément. » Le visage rose et bien rasé de mon voisin s'était épanoui.
« Mais alors elles ont pu croire que je me disposais à entrer dans ce.... »
Le savant artiste devint grave, et avec cette autorité de langage que personne ne lui contestait, il murmura : L'une de ces dames est Evelina Paline; l'autre est Esther Paline, sa fille.
J'attendis un instant, espérant qu'il allait ajouter quelques éclaircissements à cette révélation qui ne m'apprenait absolument rien ; mais il resta silencieux et je dis :
« Ah, vraiment ahl... je ne savais pas, je ne me doutais pas que ces dames.... fussent.... Mon histoire
est à la fois bien simple et bien extraordinaire : J'avais rencontré dans le Luxembourg un de mes amis et tout en causant, nous suivions Tailée....
— Le fait est qu'à les voir passer dans leur simple costume, on ne se douterait pas que ce sont là deux des femmes les plus distinguées, les plus remarquables, non-seulement par la.... beauté, » il sourit avec délicatesse et tàta le noeud de sa cravate, « mais encore par l'élévation de Tesprit et du cœur, par le sentiment des arts, par.... Plus de trois ou quatre fois dans la soirée elles m'ont parlé de vous. Vous avez fait leur conquête, mon cher.
— Leur conquête ! je ne peux pas croire.... assurément , vous vous moquez de moi. » Je me sentais rougir.
a Je plaisante si peu, que j'ai juré de vous présenter chez ces dames un de ces lundis soir. Ce ne sont point, comme vous pouvez bien le penser, des réceptions officielles et prétentieuses ; on est là dans un milieu tout intellectuel. Artistes , littérateurs , gens de goût et d'esprit.... société charmante. On cause peinture, musique, art, on prand une tasse de thé et voilà. Sérieusement, j'ai promis de vous amener. »
Il me parut bien, cependant, que Prudent de la Sarthe ne se jouait pas de moi. Cette aventure était prodigieuse I... «Pourquoi, murmura tout bas mon effroyable orgueil, pourquoi ces dames si supérieures n'auraient-elles pas découvert les qualités peu ordinaires de ton esprit? Ta carrière, ton titre, ta position ne prouvent-ils pas ta valeur morale? Pourquoi cette valeur échapperait-elle à des yeux clairvoyants? Il ne s'agit point ici de ces femmes du monde futiles et ignorantes, qui jugent un homme par la forme de son habit;... D'ailleurs, ta mise est soignée. Voyons, Ba bolain, trembleur incorrigible, relève enfin la tète:
Voccasion est solennelle; sois à la hauteur des circonstances. »
L'orgueil me dit tout cela, de sorte que je répondis avec une aisance étonnante : « Je suis on ne peut plus sensible à vos bonnes paroles. L'indulgence de ces dames me confond et je ne sais comment vous exprimer.... mais....
— Oh, pas de mais I J'ai donné ma parole; vous êtes attendu et je suis même venu ce soir ici tout simplement pour vous chercher.
— Gomment, me chercher I mais c'est impossible. Oh! non, non.... Me chercher?
— Sans doute. Ne sommes-nous pas lundi? Prenez votre chapeau, Tentr'acte va finir. »
Comment se fait-il que la résistance me parut impossible , que l'abîme infranchissable qui m'avait toujours séparé du monde se trouva comblé tout à coup, et qu'ayant pris mon chapeau, je suivis l'artiste docilement?
Mme Paline et sa fille habitaient rue Saint-Sulpice une maison de fort modeste apparence. Arrivés à la porte , mon introducteur prit les devants et nous montâmes un escalier étroit el mal éclairé. J'étais ému. comme à l'approche d'un redoutable examen ; cependant Ccît oSôaliér me paraissait d'un bon augure, il ne pouvait conduire que dans un milieu patriarcal; or, ce que je craignais le plus au monde, c'était un vaste salon resplendissant de lumière, c'était un grand laquais lançant mon nom à pleine voix, ainsi que je l'avais vu souvent sur la scène de l'Odéon.
Ma conduite est toute tracée, pensais-je en montant . je dois être très-simple, sans affectation toutefois; un peu froid, comme il convient à un savant, ma:s gracieux et courtois....
L'appartement de ces dames n'a rien de pompeux
me dit Prudent de la Sarthe en s'arrètant au troisième étage devant un large ruban moiré qui pendait à côté de la porte et servait de cordon de sonnette. « Chez les artistes, vous le savez, on ne trouve pas le luxe tapageur dont se parent les enrichis du faubourg Saint- Honoré; mais vous êtes assez homme de goût pour apprécier tout cela. »
Une grosse cuisinière , à Fair fort respectable, vint nous ouvrir et nous entrâmes dans Tantichambre. On voyait tout de suite que ce n'était pas là un logis ordinaire : la fenêtre figurait un vitrail du moyen âge. Les murs disparaissaient sous une quantité d'estampes, de petites statues, d* objets de toute sorte, et sur une table étroite, recouverte d'un velours noir dont les bords découpés en dentelures régulières pendaient tout autour, brûlait une bougie rose à côté d'une paire de mouchettes en cuivre sculpté , où Ton voyait figurer le soleil de Louis XIV. Au-dessus étaient accrochés une guilare vénitienne et un morceau de cuirasse; dans un coin, un amas de paletots et de parapluies.
Je n'avais jamais rien vu de semblable , si ce n'est dans les boutiques de curiosités où par hasard j'avais jeté les yeux. Je ne pus retenir un mouvement de surprise qui n'échappa pas à mon compagnon. « Ces dames sont passionnées pour les souvenirs archéologiques, me dit-il ; mais entrons dans l'atelier, c'est là qu'on se réunit, on y cause plus librement. »
Le bruit des conversations prouvait, en effet, qu'on y parlait sans contrainte. Cet atelier ne se distinguait d'une chambre ordinaire que par la profusion des ornements divers qui y étaient accumulés. De tous côtés, des toiles sans cadré et des cadres sans toiles, des mains et des pieds en plâtres suspendus au bout de ficelles, des morceaux d'étoffe à ramages bizarres pendant comme des drapeaux conquis, des pots de tleurs»
une bassinoire vieille au moins d*un siècle ou deux, des épées rouillées.... tout un monde, et sur la cheminée un grand buste en métal, brillant comme un tuyau de poêle. Devant un chevalet, sur lequel était un tableau d'assez grande dimension, six ou huit messieurs, portant pour la plupart des cheveux fort longs, semblaient être en contemplation,
A peine la grosse cuisinière m'eut-elle annoncé, que Mme Evelina Paline, venant à moi , voulut bien me tendre la main avec une affabilité des plus gracieuses. Je fus gêné pendant un instant , car il m'avait été impossible d'enfiler le pouce de mon gant et je cachais ma main droite dans le fond de mon chapeau; je me décidai rapidement à lui donner la gauche et saluai assez heureusement. « Soyez le bienvenu, monsieur, me dit-elle; présenté par notre cher Prudent de la Sarthe, vous êtes déjà de nos amis, » puis, se retournant vers l'assemblée, tandis que je cherchais une phrase convenable pour lui répondre, « messieurs, ditelle, M. Babolain , l'un de nos chimistes les plus distingués.
— Non.... madame, pardon.... non.
— Et de la modestie par-dessus le marché 1 oh I mais alors l
Ce nétait pas modestie, c'était désir bien naturel de ne point me parer d'un titre qui ne m'appartenait pas.
« Je n'ai jamais fait en chimie de travaux, spéciaux, murmurai-je, jamais; conséquemment....
— L'art et la science sont sœurs.
— Oui , mais n'étant pas chimiste , je ne voudrais pas.... il me serait même pénible que l'on....
— Chut, chut, n'interrompons pas la séance. Le paysage historique que ma fille destine au Salon de cette année passe pour l'heure à la censure. »
Elle posa sur ses lèvres un doigt couvert de bagues
et voulut bien m* adresser un sourire dont je ne saurais exprimer le charme. Cette dame réalisait vraiment le type delà noblesse et de la beauté. Je ne crois pas exagérer en parlant ainsi. Un embonpoint considérable sous lequel une femme ordinaire eût été accablée, n'était chez elle qu'un avantage et qu'une séduction de plus. Couverte de dentelle, de colliers et de bijoux, elle glissait sur le parquet avec une aisance majestueuse, tandis que la longue queue de sa robe la suivait respectueusement. La grâce et la distinction se révélaient dans ses moindres gestes. J'étais donc enfin en relations avec une femme du monde, j'étais assis à ses côtés, elle me témoignait de la sympathie.... Ce pauvre Timoléon, si excellent malgré ses folies, pouvait-il en dire autant ? Cet intérieur un peu fantastique, qui d'abord m'avait surpris, se poétisait. Il me semblait impossible, maintenant, que ces toiles inachevées dont j'étais entouré, n'eussent pas une grande valeur artistique, que ces objets de toute sorte ne fussent extrêmement précieux, l'absence de tout luxe, le sans façon qui régnait dans le salon lui donnait un caractère dont les délicats, les gens initiés aux raffinements de l'art pouvaient
- seuls apprécier le prix.
Quant à Mlle Esther Paline, qui était restée immobile au milieu de ses juges, ma mauvaise vue m'empêchait de la bien voir et je n'osais sortir mon gros lorgnon, il me semblait cependant qu'elle avait le profil
^ admirable de sa mère. D'ailleurs, elle était assez maigre, autant qu'on en pouvait juger sous la vaste robe de chambre en velours nacarat dont elle était drapée. Ses cheveux, relevés en hâte et tordus sur le sommet de la tête, étaient retenus par un vaste peigne en écaille planté de travers.
Tandis que je m'efforçais d'en voir davantage, Mme Paline se pencha vers moi eS murmura ^
« Vous nous excusez, n'est-ce pas, nous vcus recevons en costume d'atelier.... entre artistes I mon Esther a travaillé aujourd'hui jusqu'au dernier moment : en deux heures elle a repiqué tous ses premiers plans. »
Je n'osai pas lui demander le sens de ces paroles qui m'échappait et je m'inclinai. Elle poursuivit :
« La pauvre mignonne était brisée de fatigue, je crois même qu'elle a eu un peu de fièvre; songez qu'elle a dû attendre pour recaler dans le cadre et ce maudit cadre n'arrivait pas I je vous laisse à penser dans quel état elle était I c'est demain le dernier jour, comme vous savez. Ne trouvez-vous pas la chère enfant énor7 mément pâlie ? » ajoutait-elle en portant à ses yeux un charmant petit lorgnon en or.
Gomme mes lunettes ne me suffisaient pas pour me faire une opinion sur la plus ou moins grande pâleur de Mlle Esther, je suivis l'exemple de ma voisine et je sortis mon verre de ma poche.
« Vous avez, comme moi, la vue très-basse, à ce qu'il parait? '
— Oh ! je vois très-bien, maintenant. D'ailleurs, à distance je....
— Précisément comme moi. Ma vue est d'un capricieux qui déconcerte tous les oculistes.... c'est ce' qui m'a fait renoncer à la peinture.
— Ahl vous?...
— Oui, oui, oh! beaucoup; sans m'élever toutefois Jusqu'au talpnt de mon Esther, mais je n'ai jamais éprouvé une ombre de jalousie pour elle, la chère belle aimée I D'ailleurs, comme je vous le disais, ma carrière fut brisée par les caprices de ma vue. Hélas l nous autres, pauvres femmes , nous sommes exposées dans la vie à tant d'épreuves 1 ce sont d'abord les chagrins qu'entraîne fatalement une union mal assortie.... »
BABOLAIN. ^i
Il lui échappa un soupir profond qui certainement était l'écho de grandes douleurs.
« Les tortures incessantes qui étouffent et brisent ; or, l'art, comme la science, veut Tâme tout entière, mon cher monsieur.... Et puis, ajouta-t-elle d'une voix confidentielle, certaines natures nerveuses, délicates, ne peuvent supporter les assauts trop nombreux de la maternité : je fus heureuse de ne pas payer de ma vie des épreuves au-dessus de mes forces et d'en être quitte pour cette faiblesse de la vue qui m'oblige au continuel emploi de ce lorgnon. Oh I sans mon lorgnon, je serais morte aux trois quarts! Que voulezvous, il faut en ce monde de la philosophie. »
Je m'inclinai respectueusement. Cependant j'étais parvenu à observer le visage de la jeune artiste :
« Il m'est assez difficile, dis -je, ne connaissant pas le teint ordmaire de mademoiselle votre fille....
— C'est la seule qui me reste de trois enfants; aussi, ce que j'éprouve pour elle n'est pas de la tendresse mais de l'idolâtrie. On pourrait croire que je suis orgueilleuse, que son talent, sa réputation.... non, oh! non!
— Sans doute.... je la trouve, en effet, un peu pâle, mais il m'est impossible de savoir si cette pâleur est plus grande qu'à l'ordinaire , n'ayant aucun terme de comparaison.... »
Mme Paline tressaillit, et- posant sa belle main sur mon bras :
— Pourquoi me parlez-vous de la pâleur de mon Esiher? mon Dieul lui trouveriez -vous quelque symptôme de maladie, quelque signe alarmant? ohl pariez! je vous en prie ! Elle est si belle , ma fille , et si bonne ; son âme est si haute I ne craignez pas de me tout dire : je suis forte ! »
Pauvre mère, elle était tremblante.
kl BABOLAIN.
a Oui, je suis forte. Vous autres, médecins, vous prévoyez l'avenir.
— Mais, madame, je ne suis pas médecin, je....
— Et que m'importe, monsieur, que m'importe.
— Je suis désolé d'être la cause involontaire de votre émotion, madame; je répondais simplement à la question que vous voulûtes bien m'adresser il n'y a qu'un instant. Ne trouvez- vous pas que ma fille est .un peu pâlie par le travail, me disiez-vous. C'est à cela que je répondais.
— Ah! c'est juste, pardon; suis-je assez folle; j'en frissonne encore, cette idée de maladie!... je vous ai fait une question ridicule, insensée.... je ne sais pourquoi je vous parle comme à un ami de vingt ans, il me semble que je vous ai toujours connu. Ohl mais c'est bien mal, celai pardonnez-moi.
— Veuillez croire, madame, que.... la cofifiance dont vous m'honorez me.... »
On ne peut pas s'imaginer combien il est difficile, en certaines circonstances, d'achever une phrase mal commencée. J'étais touché par les confidences de Mme Paline : que de sentiment et de délicatesse dans ce noble cœur si prompt à s'alarmer ! et le décousu tout aristocratique de cette conversation fiévreuse, brillante, délicieuse, et cette grâce inimitable , et la simplicité de ce salon où des artistes éminents se donnaient rendez-vous.... non, mes rêves n'avaient point atteint cet idéal.
« Mais taisons-nous donc , murmura ma voisine , chuti Girbec va enfin porter son jugement, je suis émue comme un enfant; songez-donc, le grand Girbec I quel admirable talent, n'est-ce pas? Écoutons, écoutons. »
Depuis dix bonnes minutes, en effet, le grand Girbec, les sourcils froncés, les bras croisés sur la poi-
trine, regardait le tableau de la jeune fille. Tout à coup il allongea le bras et d'une voix profond^ il dit : « Bien, très-bien.
— Ne trouvez- vous pas, cher maître, remarqua la jeune artiste, que je ferai bien d'accentuer cette lumière frisante qui caresse le rocher? »
Girbec prit son menton dans sa main, fronça de nouveau les sourcils et resta silencieux, tandis que tout le monde attendait son oracle dans le plus grand recueillement.
— Lumière frisante, fit-il enfin d'une voix sourde, oui.... bonne idée.... j'y pensais.
— A moins de supprimer la lumière frisante et le rocher, poursuivit Esther en se mordant le petit doigt.
— Bon.... bien.... ohl ohl... parfaiti »
Ayant ainsi parlé, le grand Girbec reprit son chapeau qu'il avait déposé sur le piano et s'éloigna, mais comme à regret, marchant de côté et enveloppant le paysage d'un dernier regard.
« Ne prendrez-vous pas une tasse de thé ou de chocolat avec nous, dit Mme Évelina Paline en s'éloignant de moi.
— Non, mille regrets. Rendez-vous chez Gavé, pour affaire. M. Thiers veut me parler.... mille regrets. »
Il salua les assistants d'un faible mouvement de tète et disparut accompagné de ces deux dames.
Durant l'absence des maîtresses de la maison , je profitai de l'isolement où était le tableau de Mlle Es^ ther pour m'en approcher, et, soulevant* mes lunettes, j'examinai avec attention. Contre mon attente, il me fut à peu près impossible de comprendre quoi que ce s^'t à ce que j'avais devant moi. Peut-être aussi, dans mon inexpérience et gêné par ma mauvaise vue, regardaisje de trop près, car à un certain moment mon nez, j'ai honte de ces détails, se heurta contre une épaisse cou«
kk . BABOLATN.
che de couleur et j'éprouvai une étrange sensation de fraîcheur.
Cependant rapprobation du célèbre Cirbec, l'admiration, Tenthousiasme de la compagnie, ne me permettaient [las d'avoir un doute sur la valeur de l'œuvre; j'étais évidemment en face d'un tableau remarquable, mais comment en constater Tindiscutable mérite? Vainement je concentrais mon attention. Où était ce rocher dont ils avaient parlé; où était cette lumière frisante? Le sentiment de mon impuissance me faisait beaucoup souflTrir. Quoi I depuis mon enfance j'avais travaillé avec acharnement, mon esprit s'était enrichi d'une foule de connaissances, mon jugement s'était formé, j'avais de la logique, du sens critique, et cependant j'ignorais tout un monde. Les joies les plus pures de rintellfgence humaine m'étaient-elles donc interdites? Ne pouvais-je même pas saisir la trace de ce sentiment artistique, de cette flamme admirable que tous ces gens avaient en eux?
Je pensais ainsi, lorsque derrière moi j'entendis une voix charmante qui disait :
« Vous examinez mon tableau en connaisseur, monsieur ; vous cherchez, je le vois, à surprendra mes procédés. »
Quelle raison pouvais-je avoir de suprendreces procédés?
« Oh I non, mademoiselle, fis-je en abaissant mes lunettes, et, faute de mieux, j'ajoutai: « La peinture doit être bien difficile ! »
La jeune fille me regarda avec une assurance, un sang-froid qui me fit baisser les yeux ; puis, après avoir enfoncé ses mains dans les poches microscopiques de son grand vêtement : « Difficile? mais non. Quand on ait s 'y prendre, c'est la chose du monde la plus simple, d'abord il vous faut des poils de lapin; c'est indispen-
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sable. Si vous n'avez pas de lapins, ou si vous êtes dans un pays où les lapins n'aient point de poils, il ne faut pas songer à faire de la peinture. »
N'ayant pas alors l'habitude de ce genre de plaisanteries, j'écoutais avec une attention croissante :
« Vous étalez donc ces poils de lapin sur une table bien propre, vous les divisez par petits paquets au bout d'une baguette longue comme cela, environ
— Ne voulez-vous pas parler des pinceaux ? murmurai-je avec embarras.
— Vous connaissez donc les termes techniques ? Alors ce qui me reste à dire est insignifiant. Vous achetez des pâtes diversement colorées, vous trempez votre petit balai dans ces pâtes diverses avec intelligence et dis- ^étion, puis vous balayez à votre idée une toile tendue sur un châssis. Voilà ce que c'est que la peinture. »
Tout le monde se mit à rire .
Il ne me restait plus qu'à m'assocîer à l'hilarité de tous : j'exécutai donc une douloureuse grimace, mais je sentais les veines de mon front se gonfler, tandis que des gouttes de sueur glissaient sur mes tempes.
a A ce propos, dit Prudent de la Sarthe, il me revient en mémoire une petite anecdote dont Gadamour est le héros. Vous savez? Gadamour, le modèle de Girodet.
— Parfaitement , il avait des attaches admirables.
— Oui, mademoiselle, précisément. Or, un jour....» J'aurais bien voulu entendre cette histoire, qui sans
doute allait m'initier à quelque particularité de ce monde merveilleux ; mais Mme Paline, p&r un excès de courtoisie sans doute , vint s'asseoir à côté de moi et tout à coup me demanda :
« Comment trouvez -vous Cirbec? il est fort bien, n'est-ce pas?
— A coup sûr. Il a un grand talent, à ce qu'il paraît?
k& BABOLÂIN.
— Oui, oui, c'est un juge extrêmement sévère, et les éloges qu'il vient de nous donner me touchent d'autant plus qu'entre son talent et celui -de mon Esther il y a des analogies évidentes qui pourraient bien lui inspirerunpeu de.... jalousie; mais Cirbec est au-dessus de ces misères, chose rare dans les arts, mon cher monsieur!
— Ahl vraiment I
— Eh sans doute : l'extrême délicatesse de l'esprit entraîne des susceptibilités toutes naturelles. L'épiderme est sensible chez les artistes ; de là des souffrances profondes dont le public ne peut apprécier la cause. De là des indignations, des révoltes au simple contact de certaines banalités.... Je sais ce qu'il en est: c'est affreux! Non pas que mon mari eût une mauvaise nature, mais la médiocrité de son intelligence, son impuissance à s'élever jusqu'à notre idéal!... Quel est le secret, me direz-vous, de certaines unions en quelque sorte monstrueuses? comment se fait-il qu'une jeune fille de naissance se trouve un beau jour l'épouse, l'esclave d'un notaire, perdue, étouffée dans le fond d'une province? vous me demanderez en un mot comment f ai pu....
— Je ne me permettrais jamais une indiscrétion semblable, veuillez le croire, madame-
— Eh! mon Dieu, la marquise de Salvain n'était pas moins étonnée que vous. « Ma belle, me disait-elle le lendemain de mon mariage, tu viens de faire une horrible chute; l'épouvantable trou dans lequel tu es tombée I
«La marquise était une dePlancel, etavari épousé en premières noces le cousin germain de ma mère, qui elle-même était une Martignac, une Martignac-Gorbbn, branche cadette. Or, vous entrevoyez, n'est-ce pas? quel navrant effet dut produire mon mariage dans un
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pareil milieu. Ahl Seigneur, que de choses étranger dans la vie, que de hasard, de fatalité i
— Le hasard n'est pas compatible avec la fatalité, madame, car si d'une part....
— Tout beau, mon cher, vous me rendriez folle. » Tandis que mon oreille droite recueillait les confidences de ma belle voisine, mon oreille gauche était assiégée par les éclats de la plus bruyante conversation. Un tout petit jeune homme, en particulier, à Tœil étincelant, aux gestes énergiques , gesticulait furieusement. « Oui, s'écriait-il, avec un accent méridional des plus prononcés, oui certes, je tremperai ma plume dans le fiel pour flétrir ces réputations scandaleuses.
— Écoutez, mon cher Tambergeac, reprit un autre, j'admire vos éminentes qualités de critique d'art, mais je vous trouve sévère pour Cirbec. Avez-vous vu ma Galathée?... — Le talent de Cirbec! ahl ahl ahl... — Messieurs, entendons-nous.... si Ton étudie les Vénitiens.... -— Chez moi c'est un dogme, et si vous aviez vu ma Galathée.... — Oui trempée dans le fiel, car je le répète : artistiquement, Cirbec est un pleutre. — Comme si on pouvait séparer l'homme de l'artiste I Cirbec n'a jamais été qu'un polisson. »
a D'après tout cela vous devez comprendre ce que fut ma vie, n'est-ce pas? murmura Mme Paline, qui n'avait pas cessé de parler. Obligée de ménager la susceptibilité des de Martignac, et en même temps....
«.... Ma Galathée était un morceau solide et.... — Ce qui ne l'empêcha pas d'être refusée au Salon. — Je le sais aussi bien que vous; elle le fut en même temps que les deux natures mortes de mademoiselle.
— .... Qui étaient deux bijoux! » s* écria Mme Paline en se précipitant tout à coup dans la conversation générale. Ce fut Finiustice la plus révoltante, la plus
effrontée. Ce jour-là l'Institut s'est laissé voir à nu: Impuissance et bassesse I
— Mais quelle pouvait être la cause d'une telle infamie, » fis-je à mon tour. La fièvre générale me gagnait, et je partageais malgré moi l'indignation de ma noble voisine.
a La cause? Hélas I c'est Téternelle haine des êtres médiocres et repus contre tout ce qui est original , puissant, jeune, individuel; c'est la lutte éternelle de la banalité qui se venge par la traîtrise et veut réduire tout à sa taille.
— Mais, madame, cela est horrible! m'écriai-je avec conviction.
— Gela serait atroce si Ton n'avait pas l'estime de ses amis, dit à son tour la jeune artiste en m'olTrant sa main.
— Et l'avenir pour soi, ma fille. »
Teus une nuit fort troublée par des rêves încohérenta : deux ou trois fois je dus me lever pour avaler un grand verre d'eau. Vers le matin, cependant, je m'endormis profondément, et à mon réveil j'éprouvai un bien-être délicieux : les rayons du soleil emplissaient ma chambre, tout étincelait autour de moi, mon cœur était plein d'allégresse et d'audace.... j'étais homme du monde. Je ne sais quel besoin d'étrangeté me poussa ce matin-là dans la boutique d'un coiffeur.
M'étant installé dans le plus profond des fauteuils, je me livrai aux mains du garçon. Après m'avoir rasé, il s'absenta et revint en tenant à la main un fer à friser qu'il faisait tourner rapidement, tandis qu'il cherchait un papier sur lequel il pût éprouver la chaleur de son instrument. Pour la première fois de ma vie j'allais être frisé !
Il fallait, dans tous les cas, que j'eusse assez bon air pour que ce coiffeur, sans me consulter, de luimême, tout naturellement, en arrivât à ces raffinements. Cependant j'avais envie de rire.
a Monsieur n'a pas besoin de savon de toilette? — Nous en avons d'excellents.... Peignes, eau de quinquina contre les faiblesses de l'épiderme. Monsieur sait à combien de maladies la bulbe, est exposée? »
Entortillé dans mon grand peignoir blanc, les jambes étendues, j'écoutais cette musique qui me ravissait. On s'occupait de moi, on m'entourait de considérations, on s'efforçait à m'embellir.
a Nous avons aussi un assortiment complet de brosses anglaises, rondes ou ovales, que nous vendons par jeu ou séparément.... Il n'y a que les bros- * ses anglaises qui ne laissent rien à désirer.
— Quel est le prix? » fis-je. Cette question m'était échappée, tant étaient profondément enracinées mes habitudes d'économie. Je fus contrarié, mais bientôt distrait, car je voyais dans la glace chacune de mes mèches rebelles s'enrouler autour du fer, tandis qu'un léger pichpich se faisait entendre et qu'un nuage odorant montait dans l'air. Et ce fer étant écarté prudemment par petites secousses successives, je voyais une belle boucle remplacer la longue mèche plate et raide dont la nature m'avait doté. N était-ce pas là l'image de la métamorphose physiaue et morale qui m'attendait?
« Le prix diffère, poursuivit le coiffeur, suivant la monture, qui est en buis, en ébène ou en ivoire.
— Ah! vous en avez en ivoire? » L'hésitation ne me paraissait pas possible, la brosse en ivoire m'était commandée parles circonstances; je ne pouvais désormais me passer d'un bijou semblable.... Et puis quelle joie d'oser enfin jeter l'argent par la fenêtre 1
Dix minutes après, je sortais de chez le coiffeur, emportant dans la poche de ma redingote non-seulement une brosse incomparable, mais encore une jolie fiole contenant une liqueur parfumée et cravatée d'une faveur rose. J'éprouvais une satisfaction très-grande dont je ne voulais pas cependant rechercher la cause, par crainte de trouver là quelque faiblesse indigne de moi. Mme Paline ne me suivait-elle pas de son regard noble et velouté, tandis que sa fille me gratifiait d'un sourire approbateur? C'était pour elles, en somme, aue je souhaitais d'être moins laid.
Par hasard, je levai la tête et j'aperçus une horloge qui me rappela le collège. Au milieu de ces préoccupa- *tions mondaines, j'avais été sur le point d'oublier les devoirs sacrés de l'enseignement ! Poursuivi par l'odeur du jasmin dont ma chevelure était parfumée, je me mis à marcher très-vite ; mes pas, quoique tout petits , étaient fort rapides.
A l'aspect des externes qui chuchotaient en me regardant et dissimulaient mal leurgaieté, je me souvins des élégances factices de ma coiffure. Le premier moment fut désagréable ; mais ce n'était pas au lendemain d'un triomphe que je pouvais être intimidé par une poignée déjeunes étourdis. Je promenai autour de moi le regard circulaire d'un homme chatouilleux qui va chercher querelle au prochain; puis, m'avançant vers le tableau noir : a Messieurs, dis-je avec beaucoup de
fermeté, soit ABCDE la base dun polyèdre; soientM et N les sommets. »
Je pris un morceau de craie, et, après avoir relevé par un grand mouvement de bras la manche de ma robe, je traçai quelques lignes.
Oui certes, c'était pour elles que je souhaitais de ne plus déplaire. Quelle réception cordiale, quelle douceur dans cette main tiède et satinée dont je ressentais encore le contact! Je m'appliquais plus que de coutume aux figures que je traçais sur- le tableau ; je m'aperçus même que je soulevais le petit doigt avec une certaine grâce. Cette soirée, passée au milieu d'artistes, faisait naître en moi un respect inaccoutumé pour le côté graphique de ma démonstration. Pendant ce temps, la brosse en ivoire se balançait sous ma robe et me frôlait la jambe gauche, tandis que la jolie fiole cravatée de rose agaçait la jambe droite; de sorte que j'étais à chaque instant ramené dans le petit salon du coiffeur, et de là, par un enchaînement involontaire de la pensée, je me trouvais assis entre ces deux dames....
Cette classe fut bien pénible pour moi, car à mesure que ma démonstration scientifique s'avançait, j'étais de plus en plus envahi par le charme du plus doux des rêves; et c'est avec des larmes de tendresse dans la voix que je prononçai ces dernières paroles : « Donc enfin , messieurs, deux polyèdres semblables ont les faces homologues semblables et les angles solides homologues égaux. C'est ce qu'il fallait démontrer. »
Le difficile était de retourner chez Mme Palme ; j'en brûlais d'envie, mais comment faire? Il était indispensable de laisser passer quelques jours avant cette seconde visita qui me paraissait maintenant d'autant plus périlleuse que le succès de la première avait été plus complet. Comptant sur une rencontre heureuse pour renouer mes relations avec ces dames, je passais et
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repassais dans la rue Saiiit-Sulpice ; et lorsque j'étais arrivé devant le numéro 14, j'étais pris dans les genoux d'une défaillance incompréhensible. A l'heure où les habitants du quartier venaient au Luxembourg pour y respirer Tair du soir, j'errais parmi les promeneurs, mais prudemment, car on devait lire sur mon visage l'état tumultueux de mon cœur. Or le surlendemain du grand événement, je n'eus pas fait dix pas dans le jardin — ces choses n'arrivent qu'à moi —que je me trouvai nez à nez avec la personne dont je redoutais le plus la perspicacité, j'entends: mon cher Timoléon. Il était plus gai, plus ouvert, plus Louis XIII que jamais :
« Eh ! le voilà, le petit vieux , s'écria-t-il. On ne te voit plus ; au fond de quel trou te caches-tu, mon cher? » puis, se reculant d'un pas : « Et dans quel costume te retrouvai-je ! Ce pantalon noisette, cette cravate vert-pomme, ces cheveux bouclés ! »
J'avais eu en effet la faiblesse de retourner chez le coiffeur. J'essÊ^yai de sourire, je mangeai ma canne et voyantbien qu'il fallait m' abaisser jusqu'à mentir pour détourner ses soupçons, je lui dis : « Oh mon Dieu, je travaille beaucoup en ce moment-ci, je suis trèsoccupé et je ne sors pas.... Mais quelle belle soirée I dis moi, oh ! quelle belle soirée I
— Petit vieux, petit vieux.... tu vas te marier, » fit-il en éclatant de rire.
Je ne sais quelle plaisanterie il ajouta ; je ne l'entendis pas car en ce moment-là même, à dix pas de nous, au beau milieu de l'allée, ces deux dames passèrent dans la plus noble et la plus imposante des toilettes. Je tressaillis de la tète aux pieds et soulevant mon chapeau d'une main tremblante, je saluai de mon mieux.
« Tu connais ces princesses ? dit Timoléon, Pâque- Oieu ! mon gentilhomme vous êtes friand 1 La plus
jeune de ces deux déesses , la ûlle sans aucun doute^ a des jambes incomparables. »
On m'eût donné publiquement un soufflet en plein visage que je n'eusse pas ressenti une émotion plus poignante : et c'était mon ami préféré qui me blessait ainsi dans mon honneur I Je cae redressai avec indignation et lui saisissant le bras: « Tais toi, lui dis-je, tais-toi, je ne peux supporter ces insultes, ces insinuations calomnieuses. Les personnes qui viennent de passer sont dignes de tous les respects et par leur naissance et par leurs rares mérites. »
Je devais avoir Tair terrible en disant cela, car j'étais vraiment capable d'affronter tous les dangers. Cependant Timoléon ne fut pas autrement intimidé.
« Mais, sabre de bois ! petit vieux, lorsqu'on est amoureux de cette façon- là, on prévient les gens. Voyons, calme-toi. Cette jeune fille, tout au contraire, a des jambes affreuses; elle en a même une en bois, là, estu content? en vieux bois.
— Timoléon, je t'en supplie.... je te jure que je ne vais plus pouvoir me contenir.
— Et que puis-je faire de mieux? je te dis : en vieux bois. Si tu veux en avoir la preuve, va au musée, vers trois heures, et devant les Rubens, tu apercevras l'infortunée sur une sorte d'échelle à larges marches où elle copie la tète d'un personnage cuirassé et moustachu. Attends que l'artiste descende pour parler à sa mère qui lit en bas du Lord Byron, approche-toi, mon ami, mets toutes tes vitres et tu verras que, outre les vertus morales, cette jeune personne possède une jambe.... comme je te l'ai dit.
— Si tu ajoutes un mot, je me brouille 'avec toi pour toujours. Au nom de notre vieille amitié, je te conjure de m'écouter. »
Je m'éf ais pourtant juré de renfermer tout en moi ;
mais il fallait bien le convaincre, lui prouver combien était faux le jugement que dans son incorrigible étourderie il venait de porter sur elles. Je ne voulais pas laisser dans Tesprit de Timoléon l'ombre d'un doute sur Thonorabilité de Mme Paline; mon honneur, ma dignité y étaient engagé^.... et je lui ouvris mon âme tout entière. A minuit nous causions encore et la paix était signée.
Cette conversation eut sur moi un effet considérable. Elle fut comme une révélation de mon état moral. En effet, à mesure que je racontais mes impressions, elles se précisaient à mes yeux, devenaient plus nettes; toutes les émotions confuses que j'avais éprouvées depuis quelques jours se groupaient, s'enchaînaient Tune l'autre, et j'étais effrayé par la gravité de ma situation.
« Tu es amoureux comme un fou 1 s'écriait Timoléon. Sonnez, trompettes ; petit vieux languit d'amour I »
Je m'en défendais comme d'un sacrilège ; c'était impossible ! Et cependant si c'était vrai, si ces symptômes ne mentaient pas ! Âurais-je en moi, grand Dieu ! le germe d'une passion?
Dès lors je voulus me rendre un compte exact; j'analysai chacune de mes pensées, j'en discutai la nature, je fouillai dans tous mes recoins et j'irritai si bien ce léger bouton, d'abord sans importance, que le jour où je retournai place Saint-Sulpice, j'avais une plaie profonde.... j'aimais I Était-ce la mère , était-ce la fille ? En vérité je n'aurais pas su le dire, et cette incertitude augmentait encore mes terreurs. Car enfin si je les aimais toutes deux j'étais victime d'une passion déshonnète, inavouable.... Dans quel enfer étais-je plongé?
La cordialité de l'accueil que je reçus me calma beaucoup et me fit un grand bien. La présence seule de
Mme Paline était comme une caresse et une consolation. En m'apercevant, elle me tendit la main avec effusion et poussa un soupir joyeux plus éloquent cent fois que tout un discours. On eût dit qu'elle m'attendait. Au boijt d'un instant elle murmura :
« Nous craignions que vous ne revinssiez pas, monsieur Babolain; oui vraiment nous le craignions. Esther m'en parlait encore ce matin.... J'ai tort sans doute de vous dire cela : si ma fille m'entendait I
— Ne plus vous revoir ! oh I madame I
— Assurément : le monde des arts n'est pas pour plaire à tous ; aux savants surtout qui ont Timmense avantage de ne point se laisser aveugler longtemps par la vivacité, souvent trompeuse, des premières impressions. Peut-on supposer qu'un homme habitué à ne se fier qu'à ses calculs puisse prendre du goût pour ces discussions d'artistes toutes de sentiment d'imprévu, parfois insaisissables. Un savant doit nécessairement nous considérer comme des êtres futiles, nerveux à l'excès, impressionnables jusqu'au ridicule ; il doit juger bien sévèrement notre sans façon, nos manières un peu particulières.... A moins qu'il ne soit lui-même le plus fin des observateurs et, à son insu, le plus délicat des artistes. »
Elle façonna de sa belle main les boucles de ses cheveux et à plusieurs reprises la gaze de son corsage se souleva. C'en était assez pour me faire comprendre qu'elle était émue, et je vis bien que ses dernières paroles s'adressaient à moi.
— Je suis peut-être au-dessous de ce que vous pensez, madame, mais si....
— Vous plaisantez j'imagine ? Ne me croyez-vous ni tact ni finesbe pour juger les gens?
— .... Si vous vouhez me guider un peu, sans doute je deviendrais beaucoup meilleur. »
Elle m'enveloppa d'un sourire admirable et je sentis que j'avais en elle une amie dévouée.
C'est de cette façon charmante que se nouèrent définitivement mes relations avec ces dames Paline. Gomment aurais-je pu rester insensible aux égards affectueux, aux attentions de toute sorte dont elles voulaient bien m'entourer. Bientôt je me sentis plus à Taise : je risquai quelques observations, je me mêlai de mon mieux à ces conversations que parfois je croyais comprendre et presque toujours elles m'approuvaient, disant: «Voilà qui est juste, bien pensé, bien dit; voilà qui résume admirablement la question. » Je savais qu'elles y mettaient une grande indulgence ; mais c'est précisément cette indulgence, si nouvelle pour moi, qui me faisait du bien. Et puis on me consultait, on me confiait mille choses avec le charmant abandon d'une amitié de dix ans. On me demandait des nouvelles de mes migraines ; on m'indiquait un remède contre les maux de gorge, auxquels j'étais sujet.... Il me semblait parfois que tous ces petits soins et ces douces paroles s'adressaient à un autre dont j'usurpais la place. Les misères de mon passé, les ridicules de ma persoiine, me revenaient à l'esprit pendant un court moment. «Elles m'estiment supérieur à moi-même, me disais-je. Ne les ai-je pas trompées ; n'ai-je point à mon insu joué la comédie? Si elles s'apercevaient, mon Dieu I de leur erreur I Je suis indigne de tout ce bonheur.... et pourtant s'il fallait qu'un jour il cessât.... » Et je ne sais quelles vagues idées d'avenir, de foyer, de famille, se mêlaient à mes craintes.
Que de fois, rentré chez moi, le soir, me trouvant seul, je pleurai dans mes deux mains en songeant à ce qu'elles faisaientpourmoi.il y avait évidemment beaucoup de charité dans leur conduite ; elles n'avaient aucune raison d'être aussi bonnes, elles ignoraient même
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la tendresse que je leur portais, car je m'observais beaucoup à cet endroit, de peur de leur déplaire.
Bientôt, non content des nombreuses visites que je faisais rue Saint-Sulpice, je pris Thabitude d'aller au musée où ces dames passaient une partie du jour. Je m'étais donné pour prétexte la nécessité d'entamer sérieusement mon éducation artistique. Je m'étais acheté une petite lorgnette à un seul tube que je cachais aisément dans ma main, de sorte que je les apercevais de loin dans la galerie. Elles étaient toujours parées avec une élégance et une recherche que je ne rencontrai j amais chez d'autres femmes. . . . Mais qu'il m'en coûtait de marcher sur le parquet glissant de cette interminable galerie l Je me savais observé ; j'étais seul au beau milieu de ce désert trop ciré et un simple faux pas pouvait amener une catastrophe dont la seule pensée me faisait frémir. Croirait-on que par délicatesse toute féminine, par indulgence pour ma gaucherie, elles affectaient de ne point me voir jusqu'à ce que je fusse à trois pas d'elles. Alors je marchais sur la pointe des pieds pour ne point troubler Esther dans son travail; j'échangeais avec Mme Paline un sourire, une poignée de main et j'allais m'établir à quelque distance devant le tableau dont je voulais analyser les secrets. C'était toujours un Rubens, le maître préféré par mes amies. Là, j'étais heureux, je me sentais dans leur voisinage, et si par hasard je détournais la tète, j'apercevais la jeune lille au haut de son estrade, regardant sa palette d'un œil inspiré. Quelle profondeur mystérieuse dans ce regard d'artiste 1 Un jour elle m'avoua que l'harmonie des couleurs lui causait une sorte d'ivresse et que devant certaines toiles de Rubens elle éprouvait une émotion dont elle n'était pas maîtresse de calmer k violence.
Par quels moyens arriver à comprendre la cause de
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ces émotions ? Et d'abord — je voulais procéder avec méthode. •— Quel lien mystérieux entre un sentiment et la juxtaposition de certaines couleurs, entre les vibrations du nerf optique et la sensation douce ou pénible qui en est la conséquence ? Il y avait là comme en musique des lois numériques qu'on pourrait peutêtre arriver à surprendre.... Et remettant à plus tard Tétude théorique, je voulais me soumettre à l'épreuve expérimentale, je concentrais mon attention dans un petit coin de la grande toile et j'appelais l'émotion de tout mon cœur. «Cette teinte rosée, me disais-je, n*est pas là par hasard : son effet se combine certainement avec celui de cette autre teinte bleuâtre qui est à côté. Toutes deux, probablement, se modifient par le voisinage; il y a une sorte d'échange réciproque, de fusion, d'endosmose; car si je me recule, ces deux nuances se confondent absolument. Mais est-il bien certain que cette touche soitrosée et cette autre bleuâtre ? n'estce point là une illusion d'optique ; serais-je déjà sous le charme ? » Je montais sur un tabouret pour observer déplus près et bientôt, dans la moindre touche, je devinais des complications infinies, ma vue devaiait moins nette, tout se brouillait, miroitait, et les personnages du tableau m' apparaissaient la tète en bas.
Que de sciences, de calculs prodigieux, de combinaisons merveilleuses dans une œuvre d'art I Je remettais ma lorgnette dans ma poche, et, sous le coup d'une violente migraine, j'allais rejoindre ces dames. « C'est étourdissant, disais-je !
— N'est-ce pas que c'est beau, bien beau? répondait parfois la jeune fille. Souvent aussi elle haussait légèrement les épaules et cavalièrement disait : « Laisseznous tranquilles , vous n'y comprenez rien, d
Décidément, il m'était impossible de m'expliquer nettement le caractère de Mlle Esther. Il fallait vraiment
c[ue Tamour de Fart se fût emparé de son esprit bien puissamment : tantôt gaie, insouciante, affectueuse, elle se jetait dans un fauteuil, riait à tout propos, m'adressait mille plaisanteries ; tantôt elle devenait se* rieuse, ses gcands yeux restaient fixes. Si on lui adressait la parole, elle semblait ne pas comprendre, avait un mouvement d'impatience et détournait la tête, à moins qu'elle n'éclatât de rire.
Ces étrangetés dont Mme Paline cherchait à atténuer l'effet par ses douceurs, me plongeaient dans des alternatives de joie et d'inquiétude ; mais j'étais d'autant plus curieux d'approfondir ce caractère que je le sentais plus ditficile à pénétrer. Je faisais appel à toutes mes facultés critiques ; j'étudiais la physionomie capricieuse de la jeune fille, son regard, ses gestes ; je notais dans ma mémoire les plus minces détails de sa -personne.... et, à chaque instant, je découvrais des séductions nouvelles qui m'enchantaient.
Un jour Mme Paline, m'attirant vers la fenêtre, me dit, avec sa noblesse et son aisance ordinaire :
Venez çà, cher ami, je vous trouve soucieux, qu'avez-vo.us ? Confiez-vous à moi; veuillez m'avancer ce tabouret. Je parierais qu'Esther s'est livrée à quelque boutade.
J'aurais sacrifié mon petit doigt plutôt que d'avouer l'importance extrême que j'attachais aux bizarreries de la jeune artiste. Je me contentai de sourire avec embarras.
Eh bien, moi, dit-elle, je vous ouvrirai mon cœur ; aussi bien, j'ai besoin d'un conseil. L'affection et l'estime que j'ai pour vous peuvent seuls me décider à une aussi entière franchise.... le sujet est fort grave.
— Mon Dieu! de quoi s'agit-il? Parlez, madame. Vous ne doutez pas de mon dévouement I »
Pour toute réponse, elle me tendit la main, puis, après un sourire, qui me troubla beaucoup :
« Une pauvre veuve se trouve bien seule, allez, lorsqu'elle s'aperçoit tout à coup que la santé, la vie de son enfant sont peut-être en danger. » .
Mon vidage exprima sans doute l'angoisse que je ressentais, car la pauvre mère tressaillit à son tour en me regardant : .
« Vous l'avez remarqué comme moi, dit-elle, n'estce pas? ne le niez pas, oh ! ne le niez pas, vous ne sauriez me tromper : je lis dans votre cœur, » et portant à ses beaux yeux un mouchoir plus richement brodé qu'à l'ordinaire : « Mon Dieu I que nous réservez-vous ? Lui aussi a vu que mon Esther était languissante. Ma fille, ohl ma fille aimée, que deviendrai-je sans toi? Vous la trouvez très-mal?
— Je n'ai rien remarqué, je vous jure, rien abso-' Jument.
— Faites-moi la grâce de me traiter en mère courageuse, mon ami. Le coup est porté, que sert de me tromper.... Parlons plu3 bas, elle est dans la pièce voisine. Puis-je ne pas ra'apercevoir que son caractère change étrangement depuis un mois ou deux, que le mal s'aggrave? Vainement elle cherche à me dissimuler son état. Vous me direz qu'elle est artiste, c'est-àdire impressionnable, sensible à l'excès, que les préoccupations de son art doivent influer sur son humeur, . que le refus de son grand paysage au Salon a dû l'impressionner fortement ; mais elle, si vaillante autrefois, eût puisé dans cet échec une nouvelle ardeur ; or vous avez vu que, depuis, elle n'a pas touché un pinceau, si ce n'est pour terminer sa superbe copie de Rubens, et encore avec quelle peine I Que de fois s'estelle jetée dans mes bras en me disant : «Mère, je ne peux plus, non, je ne peux plus! » Mon amour, lui
répondais-je en dissimulant taes larmes, tu dois à ta réputation d'achever cette copie.... Vous ne savez pas mon ami, vous ne pouvez savoir quels trésors renferme ce cœur de vingt ans. Hélas! hélas 1 elle est trop belle et trop bonne pour ce monde. »
Quelles profondeurs infinies dans cet amour maternel î Comme je comprenais les larmes de ma noble amie, comme je partageais sa douleur ! Cependant la cause première de ces chagrins me paraissant mal définie :
— Peut-être, dis-je avec beaucoup de discrétion, peut-être vous alarmez-vous à tort, chère madame, les symptômes ne me....
— N'achevez pas, vous me briseriez le cœur. Rien ne peut échapper à une mère qui aime, voyez-vous bien. En dépit de ses efforts pour me cacher ce qu'elle souffre, car elle se cache de moi, comprenez- vous, elle se cache de moi! Ne la vois-je pas languissante, s'éteindre sous l'action mortelle de je ne sais quelle torture morale? Elle a perdu l'appétit, n'a plus de goût pour rien; elle passe indifférente devant ses meilleures ébauches.... Et ses nuits I Vous ai-je parlé de ses nuits?... Je ne sais en vérité, car ma tête se perd.... de ses nuits affreuses. Qu'est-ce que ces mouvements nerveux, ces mots entrecoupés qui lui échappent? Et vous voulez que je ne sois pas mortellement inquiète? Ahl mais c'est qu'alors vous ne comprenez rien ou ne voulez rien comprendre.
— C'est affreux 1 mon Dieu ! que faire? m'écriai-je.
— Oh I merci, voilà une bonne parole. Oui, cela est affreux. J'en arrive à me demander parfois si je dois souhaiter sa guérison. » Je frissonnai devant ce désespoir muet. « Et sans doute, pour certaines natures trop délicates et trop impressionnables, mourir jeune est un bienfait. Quel est l'homme aui saurait l'appré-
cier ; où trouver un époux digne d'elle ? Ah ! certes plutôt mourir que d'être exposée à ce que j'ai souffert I »
J'avais des larmes dans les yeux , et je voulais m'écrier : « Je suis cet époux que vous cherchez; je suis homme à lui sacrifier chaque heure de ma vie, à l'aimer, à l'adorer ; » mais outre que je n'étais pas sûr d'être digne d'elle, je ne trouvais pas une forme décente pour exprimer ce que je ressentais, de sorte que je dis simplement :
« Est-ce que vous craignez que la poitrine soit attaquée?
— Je redoute tout, mon ami. Quant à présent, le mal est moral, j'en suis sûre, je le sens à ses alter^ natives de tristesses accablantes et de folle gaieté, à toutes les bizarreries que.... Ainsi, tenez, ce matin même , je vous dis tout, excusez-moi, ce matin, j'entre dans sa chambre pour l'embrasser et je la trouve assise dans un coin , complètement absorbée par la lecture d'un petit livre qui m'est inconnu. Je m'approche : a Que lis-tu là, ma mignonne, lui dis-je? » alors elle me tend le volume avec ce geste plein de grâce et de candeur que vous lui connaissez.
— Oui, oui.
— ...Où en étais-je?... ah! m'y voici: je regarde donc ce volume; c'était un petit traité d'arithmétique dont elle avait fait usage autrefois à la pension. Je lui dis en souriant : « Tu recommences donc tes classes , ma chérie? » Mais elle, se jetant dans mes bras et m'embrassant avec passion : « C'est si beau la science, mère, c'est si beaul »
Il me sembla que tout mon sang refluait au cœur, et je ne sais plus vraiment quelles paroles inintelligibles j'eus la force de balbutier. Mme Paline s'était emparée de ma main, et me dévisageant de son regard anxieux : « Que faire, disait-elle, mon ami, que faire? Gom-
ment porter remède à un mal dont on ignore la nature.... Mais chut I je l'entends marcher; elle vient. Et moi qui ai les yeux rouges î Soyez discret et prudent, pas un mot qui puisse.... »
Je me levai brusquement et me précipitai vers la porte; impossible de rester, m'écriai-je. Pardon... ma classe.... impossible. » Je traversai la salle à manger, r antichambre comme un ouragan.
Mme Paline me poursuivait disant :
«Mais qu'avez-vous?... vous reviendrez demain, ze soir, n'est-ce pas, vous reviendrez? »
Lorsque je fus dans la rue, je m'arrêtai un instant, car mon cœur battait si fort que je ne pouvais plus respirer; puis, je pris ma course à l'aventure, droit de-vaut moi, comme un criminel que les remords poursuivent.
« Je suis le jouet d'un rêve, pensaîs-je; j'ai cru voir dans la terrible confidence de Mme Paline un sens qui n'y est pas. Je suis absurde, agité par la fièvre, fou d'orgueil I » et je maudissais ce don fatal d'analyse qui me soufflait à l'oreille : « Cette jeune fille t'aime, Babolain; ne te refuse pas à l'évidence, considère l'enchaînement logique de ces détails dont la résultante saute aux yeux. » Et cette pauvre mère qui dans sa douleur ne voit rien, ne s'aperçoit pas du danger, ne se doute pas qu'elle me livre le cœur de son enfant, à moi qui l'adore I
J'ôtai mon chapeau ; ma tête était en feu I
Je luttais de mon mieux contre l'ivresse qui me gagnait, mp disant : « Non, je ne suis pas fait pour assurer le bonheur d'une femme exceptionnelle, d'une artiste qui sera bientôt célèbre et qu'attendent la gloire, la fortune, les succès du monde. N'est-il pas évident que je suis... allons, soyons franc, que je suis trop au-dessous d'elle? ûu' adviendrait-il lorsque Esther,
ouvrant enfin les yeux, verrait de quelle illusion elle a été victime, dans quel piège je Tai fait tomber.... Tout cela est honteux, misérable ; c'est à moi à prévoir, et s'il le faut à résister. Je m'éloignerai. Je ne la reverrai plus, et elle guérira de son incompréhensible folie. Que m'importe ma carrière.... je retournerai en province.... Et cependant son amour pour moi est peutêtre profond, indestructible 1
Deux jours après, malgré mes résolutions, je remontais l'escalier de Mme Paline. J'avais beaucoup réfléchi et le calme s'était fait en moi. Quoi 1 sur un mot qui pouvait être interprété de mille façons diverses, j'avais bâti tout un roman et il m'avait fallu deux jours de réflexion pour me convaincre de démence? A quoi sert-il donc d'avoir de la logique dans l'esprit? La pauvre enfant, m'aimer !
Cependant lorsque j'eus dans la main le ruban de la sonnette, je sentis un léger tremblement. Peut-être n'étais-je pas délivré de ce rêve ridicule aussi complètement que je le pensais. « Quand bien même j'aurais dû les quitter, ne leur devais-je pas un adieu et un remercîment pour l'accueil qu'elles m'ont fait? » La porte s'ouvrit et Mme Paline apparut. Elle me sourit et m' offrant la main :
« Mon pressentiment ne m'a point trompée; je vous attendais. Parlez bas,Esther est dans l'atelier. Gela va un peu mieux, ajouta-t-elle.
— Que j'en suis heureux, chère madame 1
• — Oui, nous avons causé ensemble, elle s'est remise au travail et vous allez la trouver achevant l'esquisse d'une nouvelle composition. Ohl vous serez étonné, je ne sais ce qui se passe en elle. Ce n'est plus du tout son genre ; plus du tout I Elle a renoncé à la couleur; mais quelle noblesse, quelle grandeur dans la conception du sujet I C'est un Caïn et Abel. L'ardeur qu'elle met dans son travail me fait trembler, vous allez dire que je m'inquiète toujours? Eh, mon cher ami, c'est là le lot des mères. Le l'ait est que hier à minuit, elle dessinait encore. Attendez que je frappe ; quand elle compose, vous savez, il ne faut pas trop la déranger. » Et tout en frappant à petits coups, la chère maman murmurait avec douceur : a C'est notre ami Babolain, ma mignonne, peux-tu nous recevoir? »
La réponse fut favorable et nous entrâmes. L'atelier, comme on l'appelait, était méconnaissable : tous les vains ornements qui pendaient au mur avaient été enlevés : la jeune artiste travaillait dans un désert. Sur une foule de papiers errants dans la pièce, on distinguait des têtes colossales fusinées d'une manière fougueuse. Esther était tellement absorbée devant son chevalet qu'elle ne détourna même pas la tête : « Ah, vous voilà, » fît-elle. Au bout d'un instant elle ajouta: « Eh bien, qu'est-ce que vous dites de cela? Et sa mère me montrant les feuilles de papier éparses :
« Elle a fait tout cela depuis deux jours; n'est-ce pas inouï? Vous voyez là l'ensemble de la composition.... prends un peu de repos, ma chérie, je t'en conjure, fais cela pour moi. »
La jeunjB fille passa rapidement sa petite main dans ses cheveux :
« Je me reposerai uuand i aurai trouvé mon affaire,
— Sans doute, mais ta santé, mon enfant I... Dieu qu'il est noble cet Abel I
— Votre santé, mademoiselle,... la position du Caïn est vraiment superbe.
— Est-ce que vous gagnez à la loterie, me dit Ësther, en ricanant?
— Non, mademoiselle, non je n'ai jamais gagné à la loterie.
Cela ne m'étonne pas, car vous n'avez pas de chance. Je conviens que mon Abel a du galbe, du souffle, de l'ampleur.
— .... Il est magnifique, ma fille, il est étourdissant.
— Enfin il n'est pas mal'; je l'ai trouvé du premier coup ; mais en revanche mon Caïn que monsieur admire, ne vaut rien; cest du Girbec.
— Oh, permets, mignonne, permets....
— Vous êtes trop sévère, mademoiselle.... Et le tahleau sera-t-il grand?
— Mais plus grand que nature ; croyez-vous que je Teux faire un dessus de romance pu de tabatière? »
Alors elle me regarda avec une fixité désespérante qui m'intimida prodigieusement : « c'est l'expression de la tète qui m'embarrasse murmurait-elle. J'ai mon idée mais je ne peux la rendre. Je cherche, je cherche! » Elle s'approcha de sa mère sans pour cela me quitter des yeux et lui parla tout bas,
— Oh, ma mignonne I mais je n'oserai jamais.... 'Savez-vous ce que me dit Esther, mon cher monsieur Babolain 1 n'allez pas lui refuser, au moins I Ma fille vient d'être frappée par une certaine expression de votre physionomie..., c'est là précisément ce qu'elle iherche depuis hier.... seriez-vous assez son ami pour rester immobile un moment; le temps de prendre une note, de faire un bout de croquis? »
Je crus d'abord ruelles se moquaient de moi et je
restai niaisement sans répondre, attendant que la plaisanterie s'accentuât.
« Si monsieur ne veut pas me rendre ce petit service, fit la jeune artiste d'un air boudeur, il est libre. .
— Mademoiselle 1 mais je croyais que vous vous mo- • quiez de moi. Sérieusement, vous voulez.... on m*a pourtant bien souvent rappelé que je n'étais pas beau.
— Il ne s'agit pas de beauté, mais de caractère.
— Je vous en conjure, faites ce qu'elle vous dit, chuchota la mère ; puis, reprenant sa voix ordinaire : « Esther a raison, mon cher monsieur, il y a dans votre visage un cachet, un accent.... c'est le profil surtout. Vois donc, ma chérie, quelle fermeté dans ses méplats. » J'ê'tais résigné mais fort ému. « Montez sur ce petit tabouret; bon. Ne bougez pas, mon cher ami, oui, c'est cela. Que vous êtes aimable et complaisant!... La tète un peu à gauche.... Regardez le clou qui est là dans le coin. » Tout cela fut dit très-rapidement et j'exécutai de mon mieux ce qu'on me priait de faire.
« Bravo, s'écria Esther, en frappant dans ses deux petites mains avec une joie enfantine , voilà mon affaire. On ne dira pas que c'est poncif au moins I »
L'artiste prit une feuille de papier, saisit un morceau de fusain et on entendit immédiatement le grincement de ce charbon s' écrasant sur le papier. Elle mordait ses lèvres vermeilles, penchait la tête en fermant à moitié les yeux, ou de son petit doigt coquettement relevé elle effaçait les traits inutiles.
La contrainte que je m'imposais était si grande, je faisais des efforts musculaires si énergiques pour rester immobile que des gouttes de sueur commençaient à me tomber du front.
« Ah, si* vous bougez, par exemple, bonsoir la compagnie. » Il y avait dans les vibrations de sa voix un
charme irrésistible, ce Savez-vous que vous êtes excellent, monsieur Babolain, ajouta-t-elle avec un mélange de pudeur et d'affectueuse bienveillance qui •me ravit. » Je n'osais pas vraiment vous imposer cette corvée, quoique j'en eusse envie.
— Tu es un enfant, ma chérie, prends-tu monsieur pour un bourgeois? Voyons, ne dis plus de folie. Il connaît assez les artistes , Test trop lui-même.
— Oh madame, par exemple!...
— Je vous demande pardon, mon ami; je sais ce que je dis.... 11 Test trop lui-même pour trouver étrange une demande aussi simple.
— Dame , maman , une jeune personne a sa petite timidité; on n'est pas un dragon.
— Veux-tu bien te taire, espiègle, on va avoiir de toi une jolie opinion !
— Mauvaise opinion I par exemple.... pouvez-vous croire.... murmurai-je en tachant de sourire.
— Mais ne bougez donc pas, restez à votre clou.... Maman, le monsieur qui se décroche I »
Les éclats de rire s'échappèrent de son gosier comme une volée d'oiseaux. Sa gaieté avait quelque chose d'agressif et vous irritait délicieusement. Elle s'y abandonnait tout entière, et Ton peut dire qu'elle était gaie avec passion : le corps renversé , les yeux presque fermés. On voyait par l'étroite ouverture de son corsage mal joint, les frémissements de son col et de sa poitrine. Sa petite bouche s'ouvrait si librement que l'on distinguait dans leur entier les deux rangées de ses dents blanches, étincelant dans cette chambrette fraîche et colorée comme une rose humide. Cependant, Mme Paline avec sa douceur et son tact ordinal-* res disait :
«Mon ange, calme toi; ne seras-tu jamais raisonnable? .. Vraiment, je Suis confuse.... excusez-la, mon-
SABOLAIN. 69
sieur Babolain, c'est nerveux..,. Mon Dieu, mon Dieu, c'est plus fort qu'elle. »
Perché sur mon petit banc comme un pêcheur à la ligne Test sur sa pierre étroite, je souffrais bien un peu d'être ridicule à ce point, mais je n'en voulais pas à la jeune fille de ce fou rire interminable. Bien mieux, je lui trouvais quelque chose de franc, de loyal qui me touchait. Avec un étranger elle eût trouvé la force de se contraindre et d'être polie. Il y avait donc entre elle et moi un lien dont elle éprouvait la force sans oser se l'avouer.... Et si sa charmante impertinence n'était qu'un moyen de dissimuler la vérité I Que saiton ! Il est si difficile de lire ce qui se passe en elle.... Cette étrange gaieté n'était pas naturelle ; était-ce bien de moi qu'elle riait ainsi? — Je n'en étais plus qu'à moitié sûr, et dans tous les cas j'éprouvais une sorte de jouissance à me sentir victime de son espièglerie ; je m'imposais avec joie cette petite souffrance qui me rapprochait d'elle.
On souffre de l'aiguille qui vous entre dans la chair, mais on jouit parfois en voyant la main qui la pousse et Ton ne voudrait pas être délivré de l'aiguille, si en même temps la main devait s'éloigner.
Ah! que c'est bon de rire, fit Esther au bout d'un instant. Vous m'excuserez, n'est-ce pas, monsieur Babolain? Là, me voilà calmée, maintenant, à l'ouvrage. Voulez-vous me donner l'expression s'il vous plaît.
Quelle expression? je....
— Drôle de question I vous . venez de tuer votre frère, n'est-ce pas?
Je me rappelai tout de suite le Gain « Ah! c'est juste, pardon, mademoiselle, j'ai tué mon frère en effet. Ah î ah!... la fiction est un peu....
— Eh bien, après ce meurtre, vous ne pouvez pas avoir l'air d'enfiler des perles; votre frère, c'est ce
<:lou; regardez-le avec horreur et stupéfaction. Un enfant de quinze jours comprendrait cela.
Je ne saurais dire combien me fut pénible cette grimace dont elle avait besoin, J*y mis cependant toute la bonne volonté possible. Au bout d'un instant elle s'écria tout à coup :
« Maman, je ne peux rien faire avec cette redingote, ce col blanc, cette cravate bleue. » Je frissonnai. « Ce costume est d'une banalité qui me coupe bras et jambes.
— C'est juste, ma mignonne; voyons, que pourrionsnous iùventer pour éviter cela.... Ton dessin a une grande tournure, mon enfant.... Ah!... Si monsieur Babolain voulait me permettre de lui jeter sur les épaules la grande draperie blanche. Qu'est-ce que tu en penses? en l'ajustant un peu....
Le visage d'Esther s'épanouit tout à coup : « Oh, c'est cela, oui , certainement. Mais où donc est-elle, cette, cette draperie blanche?
— Dans la salle à manger, sur les Confitures, je vais la chercher, » murmura Mme Paline en s'échappant.
Nous nous trouvâmes seuls : il me sembla que le visage d'Esther se dépouillait d'un masque. Elle baissa les yeux et avec un air d'embarras et de modestie : c< Vous ne m'en voulez pas de ma gaieté de tout à l'heure? Je ne suis pourtant pas méchante, je vous l'assure ; il ne faudrait pas me croire plus folle que je ne le suis. J'ai mes petits moments, je le sais bien.... enfin, si je vous ai fait de la peine, vous savez, je vous en demande pardon. » Et elle me regarda bien franchement avec une expression de.... bonté.... Il y avait plus que de la bonté dans cette expression-là.
« Ne dites pas des choses semblables, je vous en supplie, fis-je à mon tour. J'avais envie de me jeter à ses pieds. Je connais bien mes défauts, mademoiselle.
je sais combien ils sont choquants.... Moquez-vous de moi toujours un peu; si vous ne le faisiez pas, il me semblerait que vous m*en voulez. »
J'étais si fort ému que je fis à peine attention à Mme Paline qui apportait la draperie blanche et déjà se disposait à rajuster sur mes épaules. Je pensais à part moi : « ces allures étranges que le§ sots peuvent mal interpréter, ne sont-elles pas la preuve de la plu» angélique candeur! Comment n'ai-je pas compris cela? à force de vouloir tout expliquer par l'analyse et la logique, aurais-je perdu le sens commun? Serais-je assez blasé déjà par l'étude théorique de phénomènes pour ne plus pouvoir distinguer la tendresse véritable sous ces apparentes folies? La science aurait- elle desséché mon cœur? Elle est émue, elle aussi, elle sait que je l'observe, elle sait que chacun de mes regards est comme un coup de scalpel qui peut mettre à nu une fibre de son cœur. Et si plus tard.... mon Dieu, je déraisonne.
— Pourquoi baissez-vous les yeux, monsieur Babolain, vous avez perdu une pièce de dix sous I
Et si plus tard, demain peut-être, elle me disait : <c Eh bien oui, la dissimulation ne m'est plus possible. Assez d'épreuves pour vous, assez de contraintes pour moi..,, soyons l'un à l'autre;» si elle me parlait ainsi, oserais-je accepter, en serais-je digne? oseraisje flétrir sa divine ingénuité par le contact de mon scepticisme analytique? Je me faisais pitié,je me trouvais trop fort I
Durant ce temps, Esther dessinait tantôt avec fougue^ tantôt avec onction. Tout à coup elle pâlit, se leva, arracha la feuille de papier sur laquelle elle travaillait, la pétrit dans ses deux petites mains et la lança au milieu de la pièce avec le morceau de fusain qui fut réduit en miettes
72 BABOLAIM.
« Là, voilà, c'est fini.. . je vous remercie; j'ai ce qu'il me faut, » dit-elle, et elle se précipita dans les cous^^ sins du divan qui était proche.
Mme Paline s'avança précipitamment et je m'élançai vers elle quoiqu'un peu empêché par la grande draperie dont j'étais entortillé.
« Mon enfant, ma fille, qu'as-tu ma chérie?
— Mademoiselle.... souffrez-vous?
— Voyons, ma belle mignonne, je suis là, qu'as-tu? confie-le à ta mère ; tu me mets au désespoir.
— Je n'ai rien, mais je n'ai rien, laissez-moi. » On ne voyait pas son visage qui était tourné contre le
mur, mais on apercevait sa main crispée égratignantles coussins, tandis que son pied s'agitait impétueusement. «... Un verre d'eau hasardai-je, mademoiselle, avec un peu de fleur d'orange.
— Pour l'amour de Dieu, taisez-vous ; vous me donneriez une attaque de nerfs; votre voix m'agace m'agace I
— Laissez-nous seules, mon ami, fît Mme Paline ; je ne comprends rien à tout cela, mais votre présence l'émeut.... je devine qu'elle va éclater en sanglots. Pauvre chérie, pauvre amour I »ajouta-t-elle à haute voix.
Je me dépouillai de la draperie, je pris mon chapeau et je gagnai la porte. Mais lorsque j'eus passé le seuil de la chambre, je m'arrêtai un instant; je ne pouvais me décider à l'abandonner ainsi dans une circonstance aussi critique.
Presque iaussitôt, Mme Paline dit d'une voix irritée : « Ah çàl voyons, qu'est-ce que c'est que toutes ces bêtises-là?
— Il m'agace, voilà, répondit la jeune fille avec beaucoup de calme. Dis-donc, mère, tu sais que le divan est décousu ?
^ Oui, c'est Cirbec l'autre soir en s'asseyant. »
Ainsi donc je l'agaçais, ma seule présence avait été la cause de cette crise. J'étais un malheureux, un paria. Durant toute ma vie n*avais-je pas irrité mon prochain ? Je Tagaçais, elle ne pouvait supporter le timbre de ma voix, ma personne lui était odieuse.... Et cependant, ne m'avait-elle pas, une heure avant, demandé pardon pour ses railleries, ne m'avait-elle pas dit: a Je ne suis ni folle ni méchante. » Ne me rap-pelais-je pas la douceur affectueuse de sa voix, l'expression presque tendre de son regard?... Cet agacement que je lui causais était-il bien réel? Le calme avec lequel elle en avait parlé était au moins étrange. Et cette façon de couper court à toute explication en faisant remarquer que le divan était décousu, que fallait-il en penser? Peut-être savait-elle que j'étais encore là, derrière la porte, et avait-elle voulu me soumettre à une nouvelle épreuve ?
Je ne pus fermer l'œil de la nuit. Après m'être agité pendant plusieurs heures, j'allumai définitivement ma lampe et j'ouvris le traité sur la femme, du docteur Virey J'avais lu et. relu cet ouvrage de physiologie, j'en avais couvert les marges d'annotations, et je dois dire que de ces statistiques irréfutables, de tous ces documents scientifiques, de ces lumineuses observations, j'avais dégagé certains inconnus de grande valeur. Mais maintenant, semblable à ces gens qui ayan^
7hI babolain.
trompé leur faim par la lecture d'un livre de cuisine, donneraient, à six heures du soir, tous les traités culinaires du monde pour une petite côtelette cuite à point, je trouvais sec, aride, ce livre du docteur Virey qui cependant avait été pour moi l'ami le plus constant. Il me semblait désolant et désolé.
Vers neuf heures du matin, on me remit un billet de Mme Paline ; il contenait ces simples mots : « Grise affreuse ; ne venez pas. » Tout d'abord je m'imaginai que la pauvre enfant était morte et je baisai le billet.
Je m'expliquais maintenant ma pénible insomnie : pouvais-je dormir lorsqu'elle souffrait? N'avions-uous pas l'un sur l'autre une influence mystérieuse et puissante ? Vainement elle avait cherché à s'y soustraire et en dissimuler les effets, la pauvre amie I Non, non je ne l'agaçais pas, je faisais plus: je torturais son cœur.
Une demi-heure après, j'étais rue Saint-Sulpice, cherchant dans l'aspect de la maison la trace visible de cette crise affreuse. Comment ces vieilles pierres pouvaient-elles rester insensibles et conserver leur apparence ordinaire dans un pareil moment? Je m'approchai jusqu'au seuil de leur demeure et tout à coup je pris la fuite. C'était lui faire courir le plus grand danger que de m'exposer à son regard I Comment avais-je été assez imprudent, assez égoïste pour venir jusque-là?
Moii cœur battait avec violence et j'errais par les rues, éprouvant cependant une sorte de consolation à souffrir en même temps qu'elle, à prendre ma part de cette crise horrible.
Je ne sais comment cela se fit, mais je me trouvai bientôt dans la grande galerie du musée, en face de ces rubens qu'elle aimait tant. Quelques artistes travaillaient comme à l'ordinaire, sans avoir l'air de se
douter qu'Esther n'était pas là. Les tableaux des maîtres étaient décolorés ; un voile de mélancolie s'était répandu sur cette galerie, et parmi ces échelles, ces tabourets, je me demandais où étaient ceux dont elle avait dû se servir.
Vers le soir, n'y pouvant plus tenir, je montai résolument l'escalier de ces dames, mais en dépit de mon insistance je ne pus être reçu. Le lendemain, le surlendemain, même insuccès. J'étais désespéré, je me disais : c'est fini, c'est bien fini. Je n'y peux plu^ retourner puisqu'elles ne veulent pas de moi. L'idée de quitter Paris me revint à l'esprit, mais cette pensée me causait maintenant une douleur bien autrement cruelle que par le passé. Je ne pouvais plus raisonner, me rendre compte, voir clair en moi.
Le troisième jour, comme je faisais une dernière tentative pour pénétrer, je rencontrai dans l'escalier la mère d'Esther : « Vous ici, monsieur, » me dit-elle avec une émotion visible. Sa noblesse ordinaire avait acquis quelque chose de grave et d'imposant qui m'accabla. Il me semblait que j'allais comparaître devant un juge justement indigné; je murmurai:
«J'étais tellement inquiet que je n'ai pas eu le courage. . . comment va-t-elle ?
— Mieux, merci; mais remontons, s'il vous plaît; une explication est devenue inévitable entre nous, remontons, monsieur. »
Je la suivis dans une petite pièce sombre, et Mme Paline ayant fermé les portes avec soin, vint s'asseoir sur une chaise, porta son mouchoir à ses yeux et l'on entendit le bruit des sanglots mal étouffes.-
« Je vous étonne, n'est-ce pas, me dit-elle? Vous vous demandez la cause de ma douleur? Ahl malheureux jeune homme, pourquoi donc avez-vous franchi le seuil de cette demeure I
— Ne pleurez pas, madame, je vous en supplie : » je tremblais -et je n osais pas la regarder en face; « qu*ai-je pu faire, mon Dieu?
— Ce qu'il a fait I Vous avez fait, monsieur, le malheur de deux femmes isolées, sans défense, vous avez....
— Mais comment cela est-il possible ! moi qui donnerais ma vie pour vous rendre heureuses?
— Que le mal soit volontaire ou non, peu importe ; et d'ailleurs, ajouta-t-elle avec un soupir navrant, ne revenons pas là-dessus, n'y revenons pas. Il ne me reste plus qu*à faire appel à votre honneur, à votre loyauté. Partez, jeune homme, partez; mettez l'univers entre nous, » et au milieu des sanglots, tandis que de son bras étendu elle semblait me repousser, elle balbutia: « Esther... Esther vous aime! Comprenez-vous ce qu'il m'en coûte pour vous faire de pareils aveux? Comprenez- vous ce qu'il me faut de force ^ et d'amour maternel pour ne pas mourir de honte? Oh, partez, je vous en conjure. Vous le voyez, je supplie à genoux quand je pourrais ordonner; je foule aux pieds tout sentiment d'orgueil ; mais c'est qu'aussi ma tête se perd, je n'ai plus la force, non, je n'ai plus la force de lutter. S'il vous reste un peu de charité dans l'âme, fuyez, monsieur, sauvez ma pauvre enfant. »
Elle avait posé son bras sur mon épaule, et prête à se jeter à mes pieds, les yeux pleins de larmes, elle répétait: sauvez-la, sauvez-la. Enfin, vaincue par Témotion, elle tomba pâmée dans mes bras.
a Laissez-moi parler, madame, au nom du ciel, laissez-moi parler, »disais-je en faisant des efforts suprêmes pour replacer Mme Pallne dans son fauteuil, car j'étais peu robuste. « Remettez-vous, écoutezmoi... il faut vous avouer la vérité, si pénible que soit
cet aveu; moi aussi, je... revenez à vous. » Je frappai timidement dans les mains de la malheureuse mère qui bientôt rouvrit les yeux ; alors je continuai :
« Oui, je vous Taurais caché toute ma vie, je me le cachais à moi-même, mais Theure est venue; il faut que je parle.
— Eh- bien, parlez.
— J'aime... j*aime, j'adore Mlle Esther.
— Monsieur I
— Et ma vie... oh, je. suis sincère; toute ma vie lui sera consacrée.
— N'achevez pas, » dit-elle avec force, et reprenant d'une voix basse, lente et pleine d'amertume : « H ne comprend même pas ce qu'a pour nous d'insultant son audacieuse proposition ; non, il ne le comprend pas. Seigneur, donnez-moi la force d'être calme. Ne
. savez-vous pas qu'une union mal assortie, loin de réparer le mal que vous avez fait, le rendrait plus irréparable encore. Ce langage que vous tenez, monsieur, je le connais de longue date et je payai par toute une vie de sacrifice la folie d'y avoir ajouté foi. Mon mari, lui aussi, m'implorait, se mettait à mes pieds. Lui aussi il me disait : « Mon nom et ma vie sont à vous. ...» J'étais jeune, j'étais belle, et moi, une de Martignac- Corbon, j'épousai ce notaire qui trouva la chose toute simple, ayant tout payé de son argent. Ma fille et moi ne sommes pas riches, je le dis sans honte, mais notre honneur, notre indépendance nous sont d'autant plus chers et, veuillez le croire, nous avons l'âme trop haute pour être éblouies par une fortune dont vous vous exagérez sans doute les séductions. Vous avez à faire à deux artistes, monsieur, et à deux femmes bien nées. »
Pour la première fois, depuis bien longtemps, je me rappelai que j'étais riche et je n'en fus que plus cod^-
plétement ébloui par la grandeur et la fierté du désin- ' téressement de ces deux nobles créatures.
Ainsi donc ce qui facilite le bonheur des autres hommes causait irréparablement ma perte. Pendant un instant je détestai l'oncle de Beaugency, dont l'héritage brisait ainsi mon existence. Si j'avais eu alors mafortune tout entière, contenue dans un portefeuille, avec quel bonheur je Taurais jeté par la fenêtre I mais ce n'était pas là le seul obstacle : j'étais aussi sans naissance, mon nom était des plus humbles, il ne leur était pas permis à elles de passer par-dessus les préjugés du rang. Ma physionomie exprimait sans doute une douleur profonde, car Mme Paline me dit en se radoucissant un peu :
« La fatalité a peut-être tout fait; je veux vous estimer encore, mais partez, partez vite.
— Et s'il y avait un moyen. Laissez-moi une lueur d'espérance, madame. Oui, cela est vrai, j'ai de la fortune, je n'y songeais plus, mais il n'est pas si difficile de se ruiner; je peux tout donner etacheter ainsi lé bonheur d'être pauvre.
. — Ne dites pas de ces folies, si nobles qu'elles puissent paraître. On ne renonce pas plus à un héritage légalement et loyalement transmis qu'on ne renonce au nom honorable que vos parents vous laissent. Cela ne peut pas, ne doit pas se faire. Voudriez- vous qu'on crût que la fortune dont vous avez hérité a été mal acquise et que vous rougissez de l'accepter? Ne verrait-on pas dans votre conduite un excès d'orgueil ou la prouve d'une honte dont vous ne voulez pas être solidaire.
— Cependant si je • ne devais plus rien qu'à moimême? Il faut mériter la main de Mlle votre fille, je le 3ens bien. Oin, je reconnais qu'en ce moment-ci je suis encore indigne d'elle. Elle sera plus tard célèbre,
illustre et la fortune que lui assure, dans l'avenir, son talent, sera cent fois supérieure à la mienne. Je travaillerai moi aussi pour me faire un nom. Il y a dans les sciences des travaux admirables à tenter. Si je n'ai pas une grande intelligence, j'ai du moins Thabitude du travail, et l'on est bien puissant, allez , madame, lorsque le bonheur tient au succès des efforts. » Je pris ma tête dans mes deux mains et je ne dis plus rien. J'entendais l'excellente femme qui murmurait: «Comme il l'aime, mon Dieu, comme il l'aime I » Elle reprit bientôt d'une voix entrecoupée :
« Ne me parlez plus, au nom du ciel, laissez-moi réfléchir, ne m'obligez pas à répondre; vos sentiments me touchent, l'éloquence de votre cœur me trouble; en ce moment je ne suis plus maîtresse de moi. Eh I sans doute, si je n'écoutais que mon émotion, je vous dirais d'espérer. Que m'importent à moi les préjugés de fortune et de naissance! mais je suis mère, j'ai charge d'âme, je n'ai pas le droit d'autoriser mon enfant à une folle action que le monde ne lui pardonnerait pas, à rompre en visière avec cette société dans laquelle elle devra vivre. Ne me dites plus rieir vous auriez raison de moi peut-être. Je me croyai plus forte, je.... je.... Grand Dieu ! j'entends ma fille, elle vient. Ouvrez la porte, qu'elle ne se doute de rien, oh I mon ami, qu'elle ne se doute de rien : elle en mourrait. »
Esther entra presque aussitôt. Elle était fort calme et chantonnait un petit air avec la plus parfaite insouciance. Que d*empire et de force sur elle-même, quelle délicatesse et quelle dignité dans cette apparente indifférence I Pourrai-je jamais atteindre à la hauteur de ta grande âme, jioble fille, le pourrai-je ?
« Vous êtes tout pâle, monsieur Babolain, fit-elle
80 BABOLArx'.
c'est le bleu de votre cravate sans doute? rien ne pâlit comme le bleu.
— Ma cravate.... murmurai-je dans ma confusion, ah , oui, le bleu.... vous trouvez ma cravate laide, mademoiselle?
— Mais pas mal, et vous? »
Incapable de soutenir une conversation, j'allais me retirer, lorsque Mme Paline se retournant vers moi avec une solennelle majesté me dit :
« Eh bien, cher ami, offrez donc votre main loyale à ma fille bien aimée, peut- être ne vous refusera-t-elle pas. » Et elle ajouta d'une voix plus basse : « Si je fais mal, que Dieu me jugel »
YIII
A quelque temps de là, une élégante voiture s'arrêtait bruyamment devant une des rares portes cochères de la rue de Vaugirard, et un petit monsieur, assez gauche dans ses manières mais lustré, paré, frisé, mit pied à terre et offrit sa main à deux dames admirablement belles.
Le petit monsieur, c'était moi ; l'une des deux dames était ma future belle-mère; l'autre : mon Ésther chérie que j'allais épouser. Ma joie était si grande qu'à chaque instant j'éclatais de rire, j'accrochais les den- L3lles de ces dames ou je marchais sur leur jupe. J'étais fou. Penser que j'allais être uni par les liens les
plus étroits à ces deux femmes si fières et si imposantes dans leur toilette princière !
« Le premier aspect n'est-il pas charmant? dit Mme Paline, aussitôt qu'elle fut hors de la voiture : cette porte cochère entre deux pavillons, ces arbres dont on aperçoit le feuillage.... je suis sûre que cela nous conviendra parfaitement. »
Nous entrâmes : « Le rez-de-chaussée est toujours à louer, mon enfant? reprit ma belle-mère, en s'adressatit à une jeune femme qui remplissait les fonctions de concierge. Voyons, montrez-nous cela.
— Oui, montrez-nous cela, » dis-je à mon tour. J'avais je ne sais quel sot besoin de parler, de m'épanouir. Tandis que la concierge agitait son trousseau de clefs , ouvrait les portes avec fracas , Mme Paline lorgnait de droite et de gauche, disant avec indifférence : « cela n'est pas mal ; voici le petit salon, où est le grand?
— Madame est dans le grand salon. Le petit se trouve plus loin, à côté de la salle à manger.
— D n'est pas énorme, votre grand salon, ma belle enfant , combien dites-vous ; vingt-quatre pieds de long?... Enfin. »
Quant à moi, ne pouvant me figurer qu'un appartement aussi^magnifique pût jamais devenir le mien; je ne cachais guère mon admiration. Ësther me dit en souriant :
« Taisez-vous donc, vous avez l'air d'avoir toujours nabité un quatrième étage à Pantin. Cet appartement est convenable, rien de plus.
— En somme, je ne vois dans tout cela que quatre chambres à coucher, reprit Mme Paline.
— Il y a en plus deux chambres d'amis, une chambre de débarras et plusieurs cabinets où Ton peut coucher.
— 11 y a écurie et remise? \
— Non, madame.
— Cela se trouve joliment bien, fis-je gaiement.
— Vous ne pouvez pas rester un instant sans parler, » murmura Esther. Et ma belle-mère après ra'avoir décoché un regard mécontent, reprit avec un sourire très-fin :
« Sans doute, cela se trouvera bien si je vends mes chevaux, mais je n'y suis pas du tout résolue. »
Cette plaisanterie, dont le seul but était de tromper la concierge, me choqua beaucoup, car j'avais toujours eu une horreur instinctive pour les mensonges petits ou grands. Je n'y pensai bientôt plus ; j'étais épris trop complètement pour approfondir quoi que ce soit. Je ne quittais pas ma future femme, jô dégustais des yeux chacun de ses gestes, j'avais l'oreille toujours tendue -pour recueillir ses moindres paroles, et si par hasard elle me frôlait, je lui en étais reconnaissant comme d'un service signalé. J'étais d'ailleurs dans l'impossibilité d'analyser mes sensations; le temps me manquait absolument : il fallait courir chez le notaire , accompagner ces dames chez les tapissiers, dans les magasins de nouveauté.... J'acceptais tout, je trouvais tout parfait. Rien n'était trop beau ou trop cher pourvu que le choix fût rapide. Et puis, j'avais sur mes revenus les idées les plus vagues, et en certains moments même, j'étais porté à croire mes ressources inépuisables ; aussi, allais-je au-devant des scrupules que ces dames parfois avaient la bonté d'exprimer :
a Je vous en prie, leur disais-je, rendez-moi le service de choisir pour moi. Je n'ai pas bon goût et je ferais quelque sottise. Ce qui peut arriver de pis^ c'est que nous nous ruinions en famille.
« Mes enfants, dit Mme Paline, lorsque nous fûmes remontés en voiture, tout cela est fort bien, mais il
faut agir avec prudence ; l'économie est une nécessité pour tout le monde. Or cet appartement que nous venons de voir est convenable.
— Je le trouve vraiment princier, fis-je remarquer.
— Il peut être princier et n'être que convenable. Je vous accorde qu'il est vaste. Esther, te rappelles-tu le grand salon de ta cousine de Salvain?
— Non, maman.
— Tu m'étonnes..., au fait tu étais beaucoup trop enfant pour te souvenir de cela. Quel admirable salon était celui des de Salvain I peu importe. L'appartement dont il s'agit n'est pas mal, mais le prix me paraît un peu.... il est vrai que je paye une partie du loyer. Vous savez, mon ami, que nous sommes convenus de cela?»
Je me sentis blessé. Cette pitoyable question d'argent reviendrait-elle donc à chaque instant? On ne pouvait donc l'étouffer une bonne fois. « Madame, disje, je vous en prie, laissons tout cela.
— Oh , je suis inflexible. Si je consens à vivre avec vous, mes enfants, c'est à la condition d'être absolument indépendante et par conséquent de payer ma part du loyer.
— U faudra mettre des vitraux moyen âge à toutes les fenêtres, dit Esther dont les yeux brillaient; puis, dans la salle à manger, un énorme dressoir encombré de plats et de hanaps ciselés. Je veux un orgue dans le salon, ohl je veux un orgue.
— Rien n'est plus simple, mademoiselle.
— Oui, sans doute, mais il me faut un grand orgue montant jusqu'au plafond.... Quant au plafond je le peindrai moi-même ; c'est superbe à composer, v
Mme Paline nous regarda avec une expression de bonté infinie, et nous souriant :
« Ah! mes pauvres enfants, je vois bien que si je ne
84 BAfiOLAIN.
m'en mêle pas, vous ferez des folies. Il faut compter dans la vie et vous oubliez que le loyer de cet appartement est de trois cents louis. C'est énorme; dans ce quartier surtout.
— Mais nous sommes en plein faubourg Saint-Germain, fit Esther.
— En plein faubourg Saint-Germain, répétai-je machinalement.
— Oui, cela est vrai. Je parle de ce loyer parce que mon devoir est de calculer pour vous, car sans celai... Je ne trouve pas d'ailleurs que cet appartement soit trop cher.
— Relativement, il me semble bon marché, qu'en pensez-vous, mademoiselle ?
— Moi je pense qu'il est pour rien ; c'est une trouvaille ; ce salon de vingt-quatre pieds et cette énorme thambre du fond qui fera un atelier délicieux.
— Quant à cela, remarqua ma belle-mère, cette chambre du fond a pour nous une valeur inappréciable.... non, vraiment, trois cents louis ne sont pas un gros prix.
— Je crois, maman, que le concierge s'est trompé : cela vaut plus.
— En ce cas il faudrait se hâter, dis-je à mon tour. C'est une occasion qu'il ne faut pas laisser échapper; qu'en pensez- vous, madame? ^
— Il faut réfléchir, mes enfants. Je vous accorde du reste que nous ne retrouverons rien d'aussi convenable pour nos besoins.
— Je vous en prie, laissez-moi louer cet appartement qui plaît tant à Mlle Esther.
— Ahl que j'aurai de la peine à vous rendre économe; enfin I
— Si nous allions voir des orgues, mèret
— Petite folle, tu sais bien que nous avons rendezvous pour ces cachemires. Pendant ce temps vous pourriez aller chez le propriétaire, mon ami, puisque, un peu contre mon gré, vous avez pris une résolution.... je crois qu'il faudrait conclure immédiatement De là vous viendrez nous rejoindre chez le tapissier. Ne perdez pas de temps, car vous savez que nous devons choisir l'argenterie à cinq heures. Que de choses, mon Dieu, sans compter la couturière I allons, au revoir, à tout à l'heure.
— Ne soye2 pas long, » murmura Esther en me saluant d'un délicieux sourire.
Elle avait de ces petites choses-là qui me rendaient fou.
Je crois que durant les derniers jours qui précédèrent mon mariage, je fus pris d'un véritable vertige, je fus entraîné et je n'eus certainement pas le liijre usage de mes facultés analytiques.
Un beau soir, dans le grand salon de la rue de Vaugirard encore vide de meubles et sonore comme une cathédrale, un notaire en cravate blanche, assis devant une petite table, ouvrit un large cahier blanc et à la lueur des deux bougies, lut notre contrat de mariage tandis que ces dames chuchottaient gaiement; puis, on se passa une grande plume d'oie et chacun apposa sa signature. La mienne était tellement petite et égratignée, —j'écrivais ainsi, — qu'au milieu de ces parafes elle avait l'air de s'être introduite sournoisement, par surprise, comme un convive inattendu à l'heure du dîner.
Un quart d'heure après, tandis qu'Esther, Timoléon, Cirbec, Prudent de la Sarthd, le notaire et trois ou quatre autres amis entamaient je ne sais quelle discussion, Mme Paline m'attira dans un coin et me dit:
« Mon cher ami, je n'ai pas voulu diminuer la no-
86 BABOLATN.
blesse de vos procédés en les signalant à l'attention de tous. Vous venez de reconnaître par contrat un apport de cent vingt mille francs à ma fille chérie : c'est agir en gentilhomme cela, mon cher. Entre gens qui ont l'âme bien placée la poignée de mains suffit, n'estce pas?
— J'avais si peur que cela ne vous blessât, murmurai-je ; et en effet, j'avais craint qu'elles ne fussent offensées par ma façon un peu cavalière de leur jeter une fortune à la tête. N'était-ce pas leur dire brutalement : je suis riche, vous êtes pauvres.... C'était fort embarrassant.
cÇEn acceptant tout simplement, mon cher ami, je vous donne la plus haute preuve d'estime. De tout autre..., ah ! sur l'honneur, j'aurais refusé avec indignation. QuantàEsther, elle n'entend rien aux affaires, la chère belle, et je vous déclare qu'elle n'a pas compris un mot à la lecture de ce grimoire ; mais quand elle saura ce qu'il en est, je prévois un orage, fîère et susceptible comme elle l'est I
— C'est pourtant bien naturel ; j'aurais voulu lui donner tout.
— Noble cœur I supportez avec douceur son premier mouvement, mon cher. Elle finira sans doute par vous en être reconnaissante; mais, véritablement, vous avez joué gros jeu. »
Mon clBur déljordait lorsque, vers minuit, nous dû* mes quitter ces dames, qui depuis la veille s'étaient installées dans deux chambres du vase appartement : a Cela me fait une peine extrême de vous voir campées comme vous l'êtes, vous devez souffrir, leur di- «ais-je.
— Mais non, mais non, répondit Esther en souriant, d'ailleurs le tapissier a promis de se hâter ; à demain, vous venez déjeuner? »
BABOLATN. 87
Quelques caisses à moitié déballées erraient dans rantichambre, qu'une lampe sans abat-jour éclairait à peine. On se prenait les pieds dans des poignées de paille qu'on n'avait point songé à balayer; le notaire faillit tomber.
a Sais-tu que ta femme est charmante, fit Timoléon, lorsqu'il se trouva seul avec moi dans la rue. Charmante en vérité, fine, intelligente, spirituelle et riche par-dessus le marché. » Je pressais le bras de mon ami, n'osant répondre. « Et sa mère, ajouta-t-il?
— Ah, mon cher Timoléon, quand tu la connaîtras, tu verras quelle nature d'élite.... Elle est dr jurande famille : ma belle-mère est une de Martignacfcorbon branche cadette.... artiste comme sa fille, mais moins célèbre naturellement. Non, vois-tu, Timoléon, je suis trop heureux.... un peu trop. Si j'avais le temps d'y penser, je serais effrayé, mais je n'y songe pas; conséquemment....
— Conséquemment, tu n'as pas peur. Ce brave Babolainl ah, ce qui t'arrive là me fait furieusement plaisir. Qui aurait dit, il y a dix ans, qu'un jour tu.... moi j'aurais parié que tu resterais garçon.
— Oui, ce qui m arrive est inouï ; c'est un rêve, car enfin entre nous, — tu me connais assez pour pouvoir me juger — entre nous, je n'ai rien de séduisant, au contraire ; je suis même ce qu'on appelle un drôle de corps. Tu te souviens, au collège? Et à l'École normale, ah grand Dieu !... on n'avait pas tout à fait tort. Eh bien, malgré tout cela ...
— Tu es le meilleur des hommes, petit vieux.
— Voyons, voyons, soyons sérieux, et parle-moi comme à un frère : pour quelle raison Esther peutelle m' aimer? car elle.... c'est pourtant vrai, mon ami, elle m'aime; nous faisons un mariage.... d'amour I Je prononce ce mot- là bêtement, niaisement.
83 BAUOLAIN.
ii'est-ce pas? Je n'ai pas les lèvres faites à ces expressions, et cela accroche en passant. Tout autre que toi sourirait en m'entendant dire pareilles choses. Jamais tu ne m'as donné une aussi grande preuve d'affection que ce soir, en m'évitant des railleries qui m'auraient fait beaucoup de peine. Au fond, vois-tu, je suis très-sensible; mais comme la sensibilité ne va pas à l'air de mon visage, je me raidis et me cache un peu par coquetterie.... Je la rendrai bien heureuse, tu verras : j'ai des projets plein la tète. A un génie comme celui de ma femme, le voisinage d'une intelligence plus lente, plus pratique, n'est peut-être pas une mauvaise chose : il faut un équilibre dans la vie : l'imagination veut être maintenue par l'analyse et le sens critique.... Je suis d'ailleurs inférieur àEsther, ohl je ne me fais pas d'illusion.... Tiens, Timoléon, tu as été souvent un peu dur pour moi. Je ne te reproche rien aumoinsl mais je me rappelle que sans le vouloir tu m'as fait bien de la peine. Je n'avais pas d'autre ami que toi, tu comprends? je t'aimais beaucoup, et.... enfin ne parlons plus de cela; nous avons été bon camarades : tu te souviens, quand tu es venu me voir à l'infirmerie de l'École? Eh bien, veux-tu être de ma famille maintenant? Tu me conseilleras, tu seras mon frère. — Cela ne t'empêchera pas de te moquer encore un peu de moi, mais tout bas, n'estce pas? à cause de ces dames. — Oublions le passé? et laisse-moi t'embrasser. »
Dans le chaos et la confusion des dernières heures que je passai sur cette terre en qualité de célibataire, il m'est impossible de retrouver une impression nette. La veille de mon mariage, je me surpris en plein Jardin des plantes, appuyé sur la balustrade qui entoure la fosse des ours et murmurant avec passion : « Es* ther, mon Esther, comme je te rendrai heureuse 1 Si
tu savais combien je t'aime 1 ah I si tu le savais I y> Mais, hélas, il était impossible qu'elle le sût, .car c'était loin d'elle seulement, et réfugié dans quelque coin, que j'osais exprimer par des mots ma tendresse.
Cependant, le matin du grand jour, comme j'arrivais en toilette, ma fiancée me dit :
« Mais, monsieur le marié, regardez-vous donc dans la glace, vous n'êtes pas pâle, vous êtes vert. »
Je crus remarquer qu'elle faisait cette plaisanterie pour dissimuler son embarras. La timidité a parfois des allures si étranges ; je sais ce que c'est I Je lui répondis : « Je suis si heureux, mademoiselle. » C'était une sotte réponse, j'y pensai plus tard, car le bonheur ne se peint pas nécessairement sur le visage en teintes verdâtres.
a Dépêchons-nous, dit Mme Paline, il ne faut pas nous faire attendre, mes enfants. Èsther, mon fils, je n'aurai jamais la force de supporter tant d'émotions. Laissez-nous seules dans la même voiture, mon ami, que ma fille soit à moi pendant quelques instants encore, je vous en prie, et puis....
— Et puis nous serons moins chiffonnées, » ajouta Esther très-gaiement. Quoique j'en éprouve un peu de honte, je l'avoue franchement : ce fut pour moi une terrible torture que cette cérémonie où toutes les pompes divines et humaines se réunirent pour allier, — je cite les paroles du prêtre qui nous maria, — pour allier l'art à la science. Comment pouvais-je élever mon âme, alors que j'étais grelottant, blotti dans un coin de ce fauteuil doré, beaucoup trop grand pour moi, alors que toute une foule me dévisageait, et que ce gros diable de suisse, qui était à trois mètres, semblait toujours sur le point d'éclater de rire ?
A mesure que les splendeurs de cette journée se
déroulaient lentement, une terreur nouvelle s'emparait de moi : je n'avais jamais osé démasquer ouvertement ma tendresse qui s'était gonflée dans mon cœur d'autant plus violemment, en sorte que je voyais avec effroi arriver le moment d'une explosion dont je ne serais pas maître. Tout à l'heure, lorsque nous nous trouverions seuls ensemble, quel parti prendre ? . Ne devait-elle pas douter de mon amour? Rien ne lui prouvait, en somme, que j'en eusse pour elle. Pauvre chère Esther I que d'inquiétudes, de terreurs peut-être, dans cette âme trop fière et trop timide pour avouer ses faiblesses.
Mais aussi quel ravissement quand sonnerait l'heure de la confiance, quand nous pourrions nous dire les mille petits supplices délicieux qui avaient précédé le divin épanchement.
* A deux heures du matin, la fête étant presque terminée, je m'acheminai doucement vers la grande chambre que nous devions occuper désormais. Pour égayer et sécher un peu cette pièce inhabitée depuis longtemps, on avait allumé un feu pétillant devant lequel ma femme était assise et chauffait en regardant la flamme, sa petite bottine en satin blanc. Au bruit que je fis en entrant, elle détourna la tête : « Ahl c'est vous, fit-elle avec une moue indéfinissable, tout le monde est parti? »
Si naturellement que la question fût faite, je frissonnai.
« Oui, fis-je, oui, tout le monde, ma.... » Je ne savais pas comment l'appeler : le moment était solennel, la moindre maladresse pouvait avoir des conséquences incalculables. Pour plus de sûreté, je n'achevai pas ma phrase, et je m'approchai d*elle lentement, à petits pas, frémissant et tremblant comme un enfant qui ne sait pas sa leçon.
« Pourquoi tou'ssez-vous toujours ainsi, fit-elle en me regardant fixement.
— Je ne sais pas; cela n'est rien, merci; j'y ferai attention.
— Oh, si vous en avez Thabitude, il ne faut pas vous gêner. »
. Je compris à peine ce qu'elle me disait, car tout à coup je fus envahi par une étrange ivresse. 11 me sembla qu'un immense besoin d'aimer, qui someillait en moi depuis mon enfance, éclatait maintenant. Je fléchis les genoux devant la jeune femme dont le cœur allait donner asile au mien, et lui prenant les deux mains dans les miennes, je penchai la tète et je pleurai. Je ne sais ce que je dis au milieu de ces larmes, qui loin de se tarir, coulaient de plus en plus abondamment.
Enfin je relevai la tête et je m'écriai : « Esther, ma femme chérie! » tandis que je fouillais avec impatience dans les deux basques de mon habit pour y trouver mon mouchoir dont j'avais besoin pour m'essuyer le visage et nettoyer le verre de mes lunettes obscurcies par les larmes.
« Vous me pardonnerez de pleurer ainsi comme un écolier.... Cela est plus fort que moi. J'avais pourtant bien des choses à vous dire, mais je ne sais plus quoi. Il ne faut pas me mal juger; je fais si maladroitement les choses que l'on pourrait peut-être se méprendre.... C'est de joie que je pleurais.
— Oui, mais les autres croiraient que je vous ai battu, à vous voir dans un pareil état. » Elle dit cela d'une voix affectueuse. « Je ne suis pas fâchée le moins du monde. Tout cela veut dire que vous avez de l'affection pour moi, n'est-ce pas, mon ami? eh bien alors 1... »
C'était la première fois qu'elle m'appelait son ami.
« Vous serez indulgente, mon Esther?... Tu.... tu vois, je tremble d'une manière absurde. J'ai si peur de ne pas trouver mes mots pour te dire que je t'aime ; si peur de mal embrasser tes belles mains et tes grands cheveux !..• Veux-tu me permettre de les baiser, dis? Tu ne peux pas savoir combien tu es belle I » Elle agitait son petit pied tout en souriant. « C'est ta beauté qui m'intimide, et ton eçprit aussi. Me dire : « J'ai pour femme une artiste enivrée d'idéal.... elle me laissera pénétrer dans les trésors de son cœur.... pensées, étnotions, tout entre nous sera commun. J'ai fait de fameuses économies de tendresses, ma chérie, depuis que je suis au monde I Tu verras, tu verras.... Je te dis : tu. Cela ne vous blesse pas?
— Pas trop, tant que nous sommes seuls ; cependant quand il y aura du monde....
— Oui, oui, ohl sans doute.... Comme vous êtes bonne !
— Bonne ; qu'en savez-vou^s ?
— Si vous ne l'étiez pas, me parleriez-vous avec douceur? Je sais bien qu'il y a en moi mille choses qui doivent vous déplaire, et si vous n'étiez pas indulgente, vous m'en feriez apercevoir. »
Je sentais avec inquiétude que je devenais bavard; mais il m'était maintenant impossible de me taire et de dissimuler mes impressions. « C'est trop de bonheur d'un coup, repris-je. Je suis ébloui comme un homme qui, au sortir d'une cave où il a toujours vécu, regarde le soleil en face.
— Vous êtes poétique, mon cher ami.
— C'est beaucoup dire ; mais je le deviendrais, bien sûr, si tu me laissais penser avec toi. Ce qui est certain, c'est que j'ai toujours eu besoin de rêver ; seul héritage que mon père m'ait transmis. Pauvre homme î
comme tu Taurais aimé I il était professeur aussi, professeur à Orléans.
— Ah 1 vraiment?
— Oui, oui. 11 eût même été un excellent professeur, s*il avait eu la force de se faire respecter par ses élèves; mais il était trop bon, trop doux; ses qualités morales n'étaient pas apparentes; tout cela était renfermé dans un pauvre petit corps souffreteux. Il fut noyé lors de l'inondation, et je me trouvai tout seul. Ce fut un moment bien terrible, je t'assure! Je vois encore son corps immobile, inanimé.... Je ne voulais pas y croire, je....
— C'est une mort affreuse. Mais que disiez-vous tout à l'heure à propos de rêves, je crois?
— Je ne sais plus.... Il eût été bien fier, mon pauvre père, s'il eût assez vécu pour te connaître et t' appeler : Ma fille.... Je me souviens qu'il me parlait toujours de....
— Il s'agissait de poésie....
— Ah ! oui : je disais que j'avais beaucoup rêvé dans ma pauvre vie, quoique, à vrai dire, je n'aie fait qu'un seul grand rêve : celui d'être un peu aimé. Malheureusement.... je n'ai jamais trouvé d'occasion.
— Vous m'étonnez.
— Non, jamais. C'est que probablement je vous attendais, instinctivement. Oui, mon Esther, je t'attendais. Quel bonheur, que celui d'avoir souffert! Car, vois-tu bien, les souffrances passées sont une fortune dont on payera les joies de l'avenir. Les lois morales veulent que les sentiments s'équilibrent et se fassent contre-poids; le sourire n'est qu'une larme qui se sèche. Il faut avoir pleuré pour savoir être heureux, et c'est pour cela, ma bonne petite femme, que mon bonheur présent me trouble. Il mo semble que je ne serai jamais assez riche pour payer tout cela.
— Nous en recauserons au moment de l'échéance, fit-elle gaiement. Mais comme vous êtes sensible, pour un plviosophe! voilà encore vos yeux qui se mouillent! C'est une calamité cela. Voyons, séchez-vous, monsieur mon mari. »
Elle prit son petit mouchoir brodé qui sentait la verveine, et de sa main le promena sur mes yeux.
« Mon amour, mon amour, murmurai-je à son creille, je voudrais mourir.
— Mourir I ah, ah, ah, vous avez le bonheur lamentable, et c'est une drôle d'idée que de vouloir commencer par la fin! Pourquoi me regardez-vous ainsi? 11 y a devant yos yeux comme un voile de deuil.
— Ohl par exemple I n'allez pas croire cela. Ce sont tout simplement mes lunettes : souvent la réfraction delà lumi^e produit....
— Vous m'expliquerez cela plus tard. » Les coins de sa bouche s'abaissèrent imperceptiblement, la fossette qu'elle avait à la joue se creusa davantage.... «Justement, je voulais, vous demander quelque chose.
— Quel bonheur I Que désires-tu? Au moins si cela pouvait m'obliger à un gros sacrifice 1 Je suis à toi : mets-moi à l'épreuve.
— Vous m'aimez donc vraiment?
— Je t'adore. Voyons, parle.
— Eh bien,... Il y a longtemps que je voulais vous demander cela; en me l'accordant, vous me ferez vraiment plaisir, w
Elle approcha son visage si près du mien que les boucles de ses cheveux frôlaient ma joue : « Mettez donc un pince-nez au lieu de ces affreuses lunettes, ^> dît-elle en laissant échapper un petit éclat de rire. « Voulez-vous faire cela pour moi? »
Et comme je murmurais avec un peu de confusion :
« Pourquoi ne me l'avoir pas dit plus tôt. Mon Dieu! c'était si simple ! » elle reprit :
« C'est que vraiment ces lunettes vous donnent un petit air.... je ne vous fâche pas?... un petit air dft sacristain et d'alchimiste.... Mais je me tais, car vous êtes susceptible.
— Je ne croyais pas. Comme on se connaît peu! Ohî je vous en prie, dites-moi tout, tout ce que vous pensez de moi. Puisque ton mari a des ridicules, eh bieni moquons-nous de lui, parbleul c'est le plus sûr moyen de le corriger, »
La porte s'ouvrit avec fracas, et ma belle-mère entra tout à coup dans la chambre.
« Vous ici! dit-elle en se retournant vers moi, qui étais toujours agenouillé au pied de ma femme. « Ne crains rien, mon Esther, ta mère est là, » et, m'invitant par un geste à sortir : « Je voudrais vous parler, monsieur. »
Je suivis ma belle-mère , ainsi que je le devais. Lorsque nous fûmes seuls dans le petit salon, où des bougies achevaient de brûler, elle se retourna et, mettant la main sur son cœur, elle dit :
« Vous m'avez fait mal, bien mal ! Mais, monsieur, quel démon vous pousse? que cachez- vous donc sous votre apparente bonhomie? Quel homme êtes-vous? » Ses yeux exprimaient l'effroi. « Quel monde avez-vous fréquenté? Dieu puissant! quel monde a-t-il pu fréquenter pour avoir l'audace de nous tromper ainsi I
— Je ne comprends pas très-bien, murmurai-je avec émotion, on m'a calomnié sans doute, expliquezvous, ma mère.
— Ahl n'employez pas ce nom sacré I Ne sentez-vous pas que c'est le cœur d'une mère 'qui saigne en ce moment, et aussi l'orgueil d'une femme bien née qui s'indigne? Mais les sauvages eux-mêmes respecteraient
ces derniers moments de la pudeur alarmée; ils rougiraient, sur mon honneur, de pénétrer, ainsi que vous venez de le faire, dans une chambre nuptiale, avant la bénédiction maternelle. Au-dessus du code écrit, qui autorise peut-être.... Ne m'interrompez pas.... qui autorise peut-être dans un certain monde des brutalités semblables, il y a, monsieur, le code de l'honneur et du savoir-vivre, et celui-là tient pour sacré le seuil de ce temple où la jeune fille éplorée verse une dernière larme, et offre son front à la bénédiction maternelle. Mais peu vous importe tout cela; ayant le texte de la loi pour vous, peu vous importe de tuer mon Esther. »
Quoique j'éprouvasse un certain respect, je dirai même une sorte d'admiration pour Mme Paline, il me parut évident que l'amour maternel l'aveuglait singulièrement; de sorte que je lui dis avec une grande franchise :
« Vous vous trompez, ma mère.
— Enfin, vous vous démasquez I Voilà donc ce que cachait cette candeur diabolique dont vous vous êtes paré pour nous mieux séduire 1
— Ohl madame I jamais.... permettez...-
— Et maintenant vous relevez la tête, vous enten. iez piétiner sur nos cœurs.
— Mais votre erreur. *..
— Voilà les insultes qu'il me jette à la face I Je n'étais pas assez éprouvée, mon Dieu I Le jour même où il me ravit mon Esther^mavie.... Je devais m'y attendre.
— Quelles insultes?... Moi, des insultes! Ma mère, calmez-vous.
— Non, je n'avais point assez souffert sous le joug de mon maril Frappez, monsieur, accablez-moi, achevez votre œuvre, écrasez-nous sous votre main de fre-
Digitizéd
chassez-moi maintenant, chassez-moi, je n'ai pour me défendre ni époux, ni frère. Vous êtes un tigre I mais, sur mon âme, je vous aime mieux ainsi. Du moins, vous n'êtes plus hypocrite.
— Je surs au désespoir, écoutez-moi.
— Non, monsieur, je ne veux pas vous écouter. Vous ne m'imposerez pas, j'espère, devons écouter.... Non, ma fille, je ne te laisserai pas seule, sans défense; je lutterai.... oui, monsieur, je lutterai..., »
Elle ne put en dire davantage, et, fermant les yeux, elle s'affaissa sur un siège. Je commençais à perdre la tête : n'avais-je pas, en somme, commis quelque faute indigne d'un galant homme? Mes intentions étaient pures, il est vrai, mais je pouvais m'être trompé. Malheureusement le temps me manquait pour analyser ma conduite.
Cependant, Tétat de Mme Paline était vraiment inquiétant : des mouvements nerveux l'agitaient tout entière; ses beaux bras se tordaient.
a Pardonnez-moi, lui disais-je, quoiqu'elle parût ne pas m'entendre, pardonnez-moi, écoutez-moi. » Cétait, hélas I une attaque de nerfs, elle y était sujette. Ses dents claquaient, et l'on apercevait entre ses deux paupières soulevées le blanc de ses beaux yeux, ce qui était véritablement effrayant. Alors, je lui pris les mains, je la conjurai, je m'humiliai, j'avouai mon crime. Elle ne me répondait pas, et la crise allait croissant. Tout à coup — la nécessité vous rend ingénieux — j'eus une idée : je courus dans la salle à manger, qui depuis le dîner de la veille était restée dans un grand désordre, j'emplis un verre d'eau pure, j'y trempai une serviette, et, revenant en hâte vers la pauvre femme qu'il fallait à tout prix sauver, je lui cinglai vivement le visage de la serviette mouillée/
Quoique fort mal, elle tressaillit comme sous Tin- Eluence d'une décharge électrique, se leva immédiatement, et me lançant un regard où le mépris et la fureur ne se peignaient que trop clairement :
« Brutal, sot, dit-elle d'une voix sourde. » Puis elle sortit, et Ton entendit la porte de sa chambre qui se fermait avec fracas. Je restai stupéfait, tenant d'une main le verre à moitié plein, et de Tautre la serviette humide : « Pourvu qu'Esther n'ait point entendu cette scène; elle, si impressionnable, » pensai-jel Trois heures du matin sonnaient à une horloge voisine; je déposai ce que j'avais à la main et me dirigeai sans bruit vers la chambre de ma feûime, à la porte de laquelle je frappai discrètement. Il faut parfois un peu de diplomatie : je ne pensais pas lui faire un mensonge, mais je voulais lui cacher une partie de la vérité. Je frappai une seconde fois plus nettement, mais pas plus qu'avant je ne reçus de réponse. Je voulus quand même tourner le bouton de la serrure; la porte, fermée à double tour, résista à mes efforts. Alors un mouvement d'indignation s'empara de moi ; je me le reproche, car cette indignation était tout à fait inutile, et j'aurais dû avant tout chercher les causes de ce qui m' arrivait; mais j'étais encore jeune et orgueilleux! J'aurais voulu frapper encore, appeler, me faire ouvrir, et peut-être je l'eusse fait si je n'avais eu la crainte de m'exposer encore à la colère de Mme Paline, qui sûrement serait arrivée au bruit.
Mon pardessus était resté accroché dans l'antichambre, je le pris, m'en enveloppai, et rentrant dans le salon, où le vieux divan de la rue Saint-Sulpice avait été déposé, je m'y étendis. Chose singulière : lorsque je fus là, j'éprouvai une espèce de bien-être; j'étais soulagé comme l'est un homme que la nécessité force a remettre au lendemain une entreprise difficile.
Et même, en sentant ma tête s'enfoncer doucement dans les coussins, je me rappelais ce jour où Estber, étendue sur ces mêmes coussins, les égratignait de sa petite main blanche, tandis que sous le velours de sa grande robe de chambrej'apercevais les saillies de son corsage.
Je venais de me réveiller et j'étais en train de dénouer le foulard dont j'avais enveloppé mon crâne, lorsque ma femme entra brusquement dans le selon.
« Qu'avez-vous fait hier au soir, dit-elle, qu'avez-vous fait, mon ami? Ma mère a passé une nuit horrible Comment vous êtes-vous oublié jusqu'à en arriver aux brutalités et aux violences; car ma mère parle de violences et de brutalités. Ne pouvez-vous, ne serait-ce que par affection pour moi, résister aux emportements de votre nature? »
Précisément, je me préparais à demander à Esther d'amicales explications au sujet de cette porte fermée, mais en apercevant sur son charmant visage les traces évidentes d'un profond chagrin, je fus complètement désarçonné.
« Ma chère amie, dis-je, ne vous affligez pas avant de m'avoir entendu; voici ce que c'est....
— Oh! taisez-vous, fit-elle en plaçant sa main devant ma bouche. Voudriez-vous, par hasard, me faire douter des paroles de ma mère? Elle m'a tout raconté. Hélas! je sais bien que les hommes tiennent à honneur de ne jamais céder, et préfèrent pousser 1 énergie jusqu'à l'injustice. Vous ne vous reprochez rien, dites-vous, mais....
— Je n'ai rien dit qui pût....
— Ayez la loyauté de ne pas dénaturer les faits. A qui ferez-vous croire, mon ami. que, sans raison aucune, ma pauvre mère, si bonne et si indulgente, quoi-
qu'elle ait tant souffert, puisse se trouver dans Tétat où elle est. Elle vous aimait si sincèrement! Ahl vous ûe savez pas ce qu'il y a dans son cœur de nobles vertus 1 Sa susceptibilité en tout ce qui touche aux choses du cœur n'est-elle pas la preuve la plus évidente de sa délicatesse?
— A coup sûr. Mais voici ce qui s'est passé. Ma bonne amie, ne me....
— Toute explication de votre part serait une accusation détournée, vous devez le comprendre.
— Moi, accuser votre mère?
— Alors vous voysz bien que vous regrettez ce qui s'est passé.
— Assurément; mais je ne peux pas comprendre que....
— Vous ne pouvez pas avoir assez de courage pour reconnaître un tort même involontaire, pour aller trouver ma mère simplement, loyalement,. et lui exprimer vos regrets? Vous ne pouvez, au lendemain de notre mariage, me sacrifier un peu votre orgueil?... Eh bien, moi, je sais que vous pouvez faire tout cela, et.... tu le feras, n'est-ce pas? »
Rien ne peut rendre la tendresse du regard qu'elle m'adressa. Il eût été monstrueux de résister à sa prière. Je courus offrir mes excuses à Mnie Paline, qui les accepta sans trop de peine. Ce petit incident n'eut pas de suites fâcheuses, mais il me fit comprendre que je devais maintenant agir avec une grande prudence, si je voulais ne blesser personne.
lî
Cependant il régnait dans Timmense appartement de la rue de Vaugirard un désordre inqualifiable. Tandis qu'on apportait pièce à pièee Torgue "monumental qui devait occuper le fond du salon, les serruriers démontaient les fenêtres pour faciliter la pose des vitraux gothiques. Les tapissiers déclouaient les tapis et les tentures disposés le jour du mariage, les peintres dressaient leurs échelles pour transformer le plafond en un ciel d'azur parsemé d'étoiles d'or; et au milieu de tout cela, on défaisait des caisses, on ouvrait des ballots. Grâce à l'infatigable activité de ces dames, qui du matin au soir parcouraient Paris et achetaient à profusion, les paquets de toute espèct^ et de toute grosseur arrivaient à chaque instant. On .'es déposait au hasard, un peu partout, les uns sur les autres, mais plus particulièrement dans la salle à manger, qui était devenue le dépôt central. Il y avait là des montagnes de vaisselle dorée parmi les cartons à chapeau, des cristaux sous des paquets de linge, des vêtements, des tableaux, des chevalets, des manchons et des gravures écrasées sous la batterie de cuisine. Tout cela était tellement confondu dans la paille et le papier, qu'il était impossible à première vue de rien distinguer. Jamais je n'aurais pensé qu'il fallût autant de choses pour installer un ménage. Cependant on empilait» on empilait, et la marée montait
102 BABOLàlN.
toujours. Ce qui me contrariait, c'est que mes livres et mes papiers gisaient tout au fond, sous le chaos de la salle à manger. Je recevais d'ailleurs les paquets et je payais les notes avec une sorte d'enthousiasme bien naturel, assurément, car.... depuis deux jours Esther mavait laissé comprendre Tamour qu'elle ressentait pour moi. J'étais désormais Tépoux, le compagnon de cet être supérieur qui, cherchant l'exquis jusque dans les choses ordinaires de la vie, ne pouvait se plaire qu'au milieu des splendeurs de l'art, dans un milieu d'or et de soie. Il devait y avoir dans tous ces paquets de véritables merveilles I
Mon indifférence naturelle pour le confortable et le luxe m'était douloureuse maintenant. N'était-ce pas le signe d'une grossièreté intellectuelle sans doute ineffaçable? J'en étais inquiet. Du reste, pas un nuage n'avait obscurci notre horizon. Il est vrai que je veillais avec une extrême attention sur mes moindres gestes et mes moindres paroles. Il faut dire aussi que ces dames étaient toujours dehors.
Ce qui me ravissait, c'est que ma femme commençait à se confier à moi, et j'entrevoyais les premiers symptômes d'une grande intimité morale. Un suir qu'elle déroulait ses cheveux, elle me dit :
c J'ai fait une grande faute, vois-tu, mon ami, lorsque j'ai ébauché mon Caïn. On se laisse aller à des enthousiasmes vraiment absurdes. Le dessin ne peut me suffire 1 Voyons, tu me connais assez maintenant pour m'apprécier : crois-tu vraiment que les sécheresses du dessin puissent me satisfaire? »
Ce n'était pas seulement de l'amour, c'était aussi de l'amitié, c'était une confiance aveugle en mon jugement. Si elle avait su combien j'étais ignorant sur cette jgrave question de la couleur et du dessin 1 si elle avait pu supposer que ces deux mots n'avaiçnt
QABULAIN. 103
même pas un sens précis pour moi l Et cependant, en ce moment-là je crus tout comprendre: rien n'était plus simple, plus clair, plus lumineux.... Je lui répondis avec conviction :
a Assurément, le dessin ne peut te suffire, ma chérie, il ne peut te suffire; il est au-dessous de toi.
— Tu dis des bêtises. Il n'est ni au-dessus ni audessous.... Tiens, regarde donc, mes cheveux ne font pas mal, relevés ainsi. Je dis simplement que le dessin n'est pas mon affaire. Moi, vois-tu, j'ai le tempérament des Vénitiens; la couleur est ma vie
— Est-ce que tu ne pourrais pas te coiffer toujours comme cela? Tu es si jolie 1
— Ça ne tiendrait pas.... Oui, le tempérament des Vénitiens, je le sens, je.... Au fait, ça tiendrait peutêtre. Il faudra que j'essaye avec de grandes épingles. Sais-tu ce qui ferait admirablement avec cette coiffure? Ce serait une pluie, une profusion de perles.
— Tu crois? Eh bien, mais il n'y a rien d'impossible à cela.
— Monsieur, vous êtes un prodigue 1 Tu comprends bien que je ne me mettrais pas sur la tête les premières perles venues, et une parure comme celle qu'il me faut coûterait trop cher. Non, non, soyons raisonnables, et, quant à présent, ne songeons qu'à la décoration et à l'ameublement de l'appartement; c'est une grosse affaire. Et puis, dépense pour dépense, ne serait-il pas infiniment plus sage d'avoir une voiture et un cheval? Dans un quartier aussi désert que celui-ci, cela est une sécurité : on peut avoir besoin tout à coup d'un médecin ; que faire ? Perdre à chercher un fiacre introuvable deux grandes heures durant lesquelles on a le temps de mourir vingt fois? La seule pensée vous donne le frisson. Ma
mère n'est pas aussi bien portante qu'on pourrait le croire. C'est encore une santé avec laquelle il ne fau drait pas jouer! »
Ce que je trouvais admirable dans mon Esther, c'est cette puissance d'imagination, et en même temps 'aisance tout aristocratique avec laquelle elle improvisait des fenêtres pour y jeter l'argent. Réduit à mes propres ressources, je fusse mort sous le fardeau de ma fortune, sans trouver le moyen d'en diminuer le poids : « Mais vous avez toujours une calèche à vos ordres, lui dis-je.
— Sans doute, nous la louons, et c'est horriblement cher. Toi, de ton côté, mon ami, tu dois dépenser en cabriolets un argent fou?
— Moi! non, je ne prends jamais de voiture.
— En vérité! Mais ce n'est pas tout: il faut songer qu'un cocher sera ici comme un second valet de chambre, et dans cette maison-ci un seul domestique mâle est tout à fait insuffisant. Si tu veux tuer Joseph, tu n'as qu'à l'obliger à continuer le métier qu'il fait. Mais je bavarde là follement. C'est au maître de la maison à décider ces graves questions. »
Tout en parlant ainsi , elle avait continué à se coiffer : « Eh bien, ma foi, cela tient très- solidement. Comment me trouves-tu, accommodée de la sorte? Cela me change joliment, n'est-ce pas?
— Tu es admirable, » fîs-je avec enthousiasme. Elle s'approcha de moi, et me prenant la tête
comme on fait avec un enfant :
a Ne vas pas faire la folie de m'acheter des perles, au moins I Tu ne t'y connais pas , tu ignores même où cela se trouve, tandis que moi, je sais où sont les bons coins.... Eh bien, voyons, tu ne m'embrasses donc pas? »
Que n'aurais-je pas fait pour mériter un bonheur
BABOLATN. 105
semblable ! Oui, oui, elle aurait une calèche à elle, des valets; et j'irais la voir passer dans son brillant équipage. Il fallait qu'elle fût reine par le luxe comme elle l'était par le talent et la beauté. Elle aurait ûes perles, des diamants, des parures ; sa chambre, tapissée de satin, serait un temple digne d'elle. Gomment avais-je pu jusqu'à présent contraindre ces deux femmes à monter en fiacre 1
Bientôt ce tempérament vénitien dont Esther avait parlé me revint à l'esprit, et je m'aperçus que décidémentje n'avais aucune notion sur le sens de ces mots Je ne pouvais cependant pas rester dans l'ignorance de ces questions indispensables à notre intimité morale, à la communauté d'idées et d'émotions qui devait nous unir. Qu'entendait-on au juste par la couleur et le dessin? Les vacances me donnaient du loisir, je résolus de me mettre à l'étude; j'achetai le livre du docteur Brùcke, je me procurai : La Chromatique et la Chromatographie de George Fied, rOptique, de Newton, et je fus bientôt complètement absorbé. Ce fut un véritable bonheur. Satisfaire en même temps mon besoin de travail, qui avait toujours été le pivot de ma vie, et lui prouver ma tendresse par une étude qui me rapprochait d'elle !
Malheureusement, dans cet appartement encombré de paquets et d'ouvriers, il m'était impossible de trouver un seul petit coin où je pusse travailler à l'aise. Ayant brisé plusieurs assiettes dans la salle à manger avant de rentrer en possession de mes livres et do mes papiers, chassé successivement de toutes les pièces où le vacarme me poursuivait, je pris le parti de m'installer sur une grande malle, dans un petit cabinet ouvrant sur l'antichambre, éclairé par une porte vitrée, et destiné à servir de fruitier. C'est à cette porte que presque chaque jour, venait frapper mon brave Ti-
moléon, qui était devenu rapidemeat le familier de la maison.
« Bonjour, petit vieux, disait-il, ces dames i^ontchez elles? Tu travailles; ne te dérange pas. »
Et ces dames, en le voyant entrer, s'écriaient toujours en riant de tout leur cœur : « Ah, le voilà, le voilà, comme il arrive à point I » C'est qu'en effet il avait Tart de se rendre utile, indispensable : il plantait des clous, racontait des histoires avec une verve incroyable, soulevait les meubles, transportait les tapisseries ou, grimpant à l'échelle, allait écrire sur le mur, à Taide d'un morceau de craie, les indications que lui dictait Esther :
« Tracez une raie verticale, disait-elle; bien. Maintenant, écrivez au milieu du panneau de gauche : brun rouge avec une pointe.... Dieu! que vous écrivez lentement !
— C'est que l'échelle tremble, marquise. » Il avait trop de gaieté pour que ses plaisanteries fussent blessantes, ce Une pointe de quoi?
— .... De cobalt ; c'est cela. Tracez une autre raie à cinquante centimètres de la première, et entre les deux, écrivez : boiserie sculptée.... Port bien. Maintenant, dans le panneau de droite, mettez : drap d'or à ramages noirs et rouges. Descendez vite et venez voir l'effet.
— A vous dire le vrai, chère marquise, je ne trouve pas que depuis cinq minutes ce mur ait notablement cliangé d'aspect.
— Vous êtes un bourgeois, vous n'avez pas la foi. Venez dans l'atelier, nous aider à ranger les toiles.
Timoléon se livrait à des enfantillages si bouffons racontait des choses si plaisantes, que ces dames ou bliaient de sortir, et bientôt on entendait sonner sep heures du soir à l'horloge des Carmes.
« Croyez-vous qu'il y aurait indiscrétion à vous de
mander à dîner? murmurait notre ami avec une timidité affectée.
— Quelle plaisanterie I Ce bon monsieur Timoléon ! Qu'Qst-ce que nous avons à dîner, ma fille?
— Ahl mon Dieu! mais j'ai oublié de commander Je dîner, et toi, maman, y as-tu songé?
— Assurément non, ma mignonne; /ai même envoyé la cuisinière chez le tapissier.
— Et Joseph qui est chez le dentiste, où on lui arrache une dent.
— Une dent! les trente-quatre y auront passé; il est parti depuis midi. Nous voilà bien I » On éclatait de rire.
a Mesdames, s'écriait Timoléon, ce qui nous arrive est adorable. Je ne connais pas de situation plus artistique. Avez-vous du beurre, des œufs, un peu de safran et du poisson frais? J'excelle à faire la bouille-àbaisse.
— Voyons, soyons sérieux, observait ma belle-mère en se retournant vers moi. Mon ami, vous allez courir au plus proche restaurant, et pendant ce temps-là nous mettrons le couvert.
— C'est cela, bravo I » Esther battait des mains, retroussait st s petites manchettes, sautait par-dessus des objets de t ^ute sorte, suivie de sa mère, toujours digne et soun înte, qui murmurait : « Ce cher Timoléon I quel entraiiî , quelle gaieté 1 »
Quand j'a\ ais rencontré mes bottes, trouvé mon chapeau, découi ert ma cravate, je m'enfuyais, et Une demi-heure après je revenais escorté d'un garçon portant un énorme panier. Moi-même j'avais deux bouteilles sous le bras et un tire-bouchon dans moF gousset. On ouvrait avec précipitation le grand panier, t Ton en sortait tout ce que le restaurateur avait bien Qulu y mettre. Il s'ensuivait le plus étrange des dî-
1U8 BABOLAIN.
ners : point de potage, mais un homard, des crevettes, un pâté monumental, trois petits pains, pas une goutte d*eau. Timoléon était étincelant, ces dames se I âmaient, chacun tirait à soi la pièce de toile qu'aidéfaut de serviettes, on avait déroulée sur ses genoux.
Je ne sais pourquoi, je me sentais glacé par cette gaieté folle, je perdais Tappétit, le sourire me devenait impossible. Ce n'était pas seulement de la gêne et de la contrainte que j'éprouvais, mais une véritable tristesse.
11 était bien naturel qu'ils se moquassent un peu de ma piteuse mine, et je ne m'en étonnais pas; mais ils doublaient mon embarras sans me rendre plus gai pour cela. Le repas terminé. Esther se mettait au' piano, et Timoléon, me prenant à part, disait :
« Écoute, mon cher, je peux t'assurer que tu es complètement ridicule avec tes airs contrits. Je te dis cela parce que nous sommes de vieux amis. Tu choques énormément ces dames.
— Est-ce que tu le crois vraiment? Je n'avais aucune intention de....
— J'en suis sûr. Cela te regarde, tu comprends, mais fais-y attention, petit vieux.
— Je suis désolé , Timoléon. Tâche d'arranger cela, mon ami. Tu sais tout expliquer, toi 1 Dis-leur que c'est plus fort que moi, que j'avais la migraine, que je suis souffrant; dis-leur n'importe quoi, mais avant tout, qu'elles ne soient pas choquées. »
A mesure que les jours et les semaines se succédaient, j'éprouvais à de rares intervalles un certain sentiment de malaise. Plus que jamais j'étais épris de ma femme, mais la fièvre des premiers moments commençait à s'éteindre; les éblouissements causés par la transformation subite de toute ma vie s'étaient un oeu calmés ; je retrouvais la terre sous mes pieds, et
en même temps mes goûts et mes habitudes d'autrefois me tiraient un peu par la.manche. Parfois, au milieu de ce désordre qui changeait d'aspect sans diminuer pour cela, je me rappelais ma chambrette de célibataire, étroite, nue, mais si bien rangée ; ma table, mes livres, mes papiers étaient là sous ma main. Ahl j'aurais donné beaucoup pour vivre bien doucement, sans fracas, dans quelque petit appartement modeste où l'intimité est facile, où l'on se sent chez . soi. Il me semblait qu'en un pareil milieu j'eusse possédé ma femme plus complètement. Lorsque je passais dans une rue et que j'apercevais, au troisième étage, ces fenêtres à rideaux bien blancs, encadrées de volubilis et ornées de giroflées, je ne pouvais en détacher mes yeux. Comme on devait être à son aise, là-haut I
Il y a des âmes d'envergure différente : celles-ci se plaisent aux grandes entreprises, aux vastes projets, il leur faut de la place pour déployer leurs ailes, et les champs infinis de la fiction et de l'idéal leur deviennent bientôt un espace nécessaire. L'impossible dji rêve les attire; ils le regardent en face, sans trembler ni frémir, comme font les aigles qui fixent le soleil. Ce sont-là de beaux êtres privilégiés, et nécessaires sans doute à l'équilibre moral du monde. Mais à côté de ces oiseaux de haut vol, que de moineaux qui ne peuvent dépasser les gouttières, et doivent vivre heureux des miettes oubliées çà et là I... J'étais né moineau, fait pour voleter à deux pieds de terre, dans les petits chemins fréquentés et bordés de haies.
Mon orgueil n'en était plus blessé, quoique j'eusse parfois rêvé les profondeurs du ciel. Mais j'étais affligé qu'un aussi grand obstacle me séparât d'Esther. Cependant l'aurais-je autant aimée si la nature l'avait faite mom«i différente de moi?
110 BABOLA^N.
Je retournais cette question sous toutes ses faces. Ce que je ne pouvais nier, c'est la contrainte toujours croissante que j'étais obligé de m'imposer pour partager la vie et les goûts de ces dames. L'interminable décoration de Tappartement, la présence éternelle des ouvriers, ces projets et ces plans sans cesse modifiés me mettaient à la torture. J'avais beau faire, je ne pouvais plus me le dissimuler.
On avait acheté la voiture et le cheval, une bête superbe dont les impatiences me faisaient trembler, et un cocher irréprochable, qui m'intimidait tout autant, avait augmenté le personnel de la maison. C'était un très-bel homme, recherché dans sa mise, froid, grave et doué d'une distinction inimitable. Vis-à-vis de ce personnage, je sentais la nécessité de conserver mon rang, je m'étais même efforcé de lui parler en maître, ainsi que le faisaient ma femme et mu belle-mère. J'avais remarqué leur façon glaciale et tout à fait aristocratique de lancer cette phrase : « Louis, vous attellerez pour deux heures, » et leur geste qui soulignait cet ordre, et leur manière de renverser la tête, comme on fait lorsqu'on appelle quelqu'un qui est tout làbas. J'avais analysé tout cela; mais au moment d'imiter mon modèle, j'éprouvais une honte insurmontable; il me semblait que j'allais commettre quelque vilaine action. Pourquoi humilier cet homme qui, physiquement au moins, m'était bien supérieur? Faurait-il pas pu croire que j'étais jaloux de lui? Alors j'employais mille petites périphrases :
« Est-ce que vous pourriez être prêt pour telle heure? »disais-je.
J'évitais de l'appeler par son nom, ce qui me semblait arrogant dans ma position. « Vous ferez plaisir à ces dames en étant exact.... Allons, au revoir. » Et je m'en allais en lui souriant. Tandis que je lui parlais
ainsi, son silence, son imperturbable gravité avait cpielque chose d'ejQfrayant. Que de chagrins, que de tortures morales peut-être dans le cœur de cet homme, assurément déclassé I
Il m'était impossible de passer à côté de lui comme devant une borne, sans lui adresser la parole; et soit qu'il lavât dans la cour les roues de la voiture, attelât le cheval ou montât sur son siège, je disais : « Ahl ahl vous lavez les roues, » ou bien : « Vous aurez bien chaud aujourd'hui. »
C'était inconvenant. Mme Paline, à qui rien n'échappait, me le fit bien comprendre ; mais le moyen de faire autrement?
J'étais ainsi pour mes deux domestiques. En certains moments, en vérité, j'aurais voulu prendre leur place pour m'éviter la vue de leur servilité, que je me reprochais. Si l'un deux se levait à mon approche, je disais tout bas : « Mais restez donc assis, est-ce la peine de vous déranger I »
J'analysai cette impression et je iîonstatai qu'il y entrait beaucoup d'orgueil : les égards de ces braves gens étaient comme une sorte d'ironie ; leur respect payé contrastait trop violemment avec les railleries sans nombre dont j'avais été le but toute ma vie. J'avais conscience d'être plus ridicule encore sous le panache dont ils ornaient ma coiffure. Que de fois j'ai, attendu que le valet de chambre ou le cocher fussent hors de la cour ou de l'antichambre, pour sortir sans crainte d'être salué par eux I
D'ailleurs, j'eusse été révolté qu'on n*eût pas pour ces dames les égards et les respects dont je ne voulais pas pour moi. Lorsque j'entendais le roulement de la calèche rentrant dans la cour, que j'apercevais ma femme et sa mère dans leur brillante toilette, étalées sur les coussins, je frissonnais de plaisir. Je sou-
levais le rideau, je collais Toeil contre la vitre, épiant les moindres mouvements de leur allure triomphante. Je ne me disais pas : elles- me doivent tout. Je n'ai jamais eu autant de bassesse dans le cœur. J'étais à cent lieues de compter sur leur reconnaissance, puisque j'étais payé par le plaisir que me causait leur vue; mais j'étais fier d'elles, et j'eusse aimé qu'un public enthousiaste les acclamât, à la condition de rester spectateur inconnu, derrière mon rideau, vêtu de ma redingote râpée où j'étais si bien.
Sous mille prétextes je me réfugiais dans mon petit coin, car là seulement j'étais vraiment chez moi. Vainement ma pauvre Esther m'avait imposé une robe de chambre en damas gris à ramages verdâtres, avec des manches à la Véronèse, alors fort à la mode dans le monde des arts. Vainement elle m'avait donné des pantoufles indiennes se terminant en pointes effilées. J'évitais toujours d'endosser ce costume, qui me pesait sur les épaules comme un cilice de plomb. Je m'en parai deux ou trois fois pour déjeuner; mais je me trouvai tellement gêné et tellement ridicule sous ces ornements somptueux, qu'il fut impossible de me les faire reprendre.
Le congé de plusieurs mois que l'on m'avait gracieusement accordé à l'occasion de mon mariage allait enfin se terminer. Je dis : enfin, car, en dépit de mon
amour pour ma femme et de ma respectueuse affection pour ma belle-mère, il faut bien avouer que j'attendais avec une grande impatience la reprise de mon cours. De plus en plus incapable de partager la vie de ces dames, ignorant tout des distractions ordinaires aux gens riches, pourchassé dans ce grand appartement, je souffrais beaucoup de mon désœuvrement, qui m'obligeait à l'existence la plus piteuse. Mon esprit, me disais-je, a besoin des aliments sains et substantiels de la science, de l'analyse exacte, du raisonnement inflexible. C'est par là seulement que je peux arriver à l'intuition des arts ; il faut savoir procéder, aller du connu à l'inconnu. Ai-je été sot de me jeter tête baissée, sans boussole et sans guide, dans le chaos de Timpressionnabilité sentimentale; j'aurais pu tout compromettre.
Mais que je me sentis heureux et léger lorsque je me retrouvai dans ma large robe noire, que j'eus extrait du petit carton vert où elle sommeillait ma toque professorale, glorieuse et légèrement décousue 1 Au fond de ce petit carton il me sembla que je retrouvais la conscience de moi-même. Mes collègues me félicitaient, me tendaient la main, et ces banalités me charmaient. La salle de classe me parut riante, harmonieuse à l'œil.... cette bonne classe hospitalière et sonore, avec ses murs décorés d'une belle et solide teinte jaunâtre, avec son plafond reblanchi et sans étoiles d'or. Je me sentais à Taise, chez moi; mon re gard errait avec complaisance sur ces bancs tachéî^ d'encre, sur ces fenêtres grillées, sur ce parquet grisâtre.... C'est ainsi que le guerrier qui revient d'une expédition lointaine et glorieuse s'arrête avec émotion devant les noyers et les toits de chaume de son village, témoins de sa vie passée. 11 arrive même ceci dans Vesprit du guerrier, c'est ;que en face de ces cabanes
et de ce clocher, ses succès militaires 'prennent une. certaine teinte héroïque.
Pareillement, tandis que je professais, avec l'assurance d'un homme qui ne sera ni interrompu ni discuté, ma situation d'époux et de maître de çi.aison devenait rayonnante jusqu'à m'éblouir.
Avec la tâche régulière et quotidienne, Tordre et le calme revinrent un peu dans ma vie. Le travail, en réveillant mon énergie de professeur, me détachait de mille préoccupations qui m'avaient trop complètement envahi.
Je n'aimais pas moins ma famille, mais ma personnalité retrouvait un peu d'assiette. Souvent même, lorsque la conversation de ces dames s'élevait jusqu'à ces régions artistiques où je n'avais pas encore pu pénétrer, loin de m'obstiner à les suivre, je m'esquivais poliment .par la pensée, et je songeais à la teçon du lendemain, à quelque démonstration nouvelle ; ou bien encore je me laissais aller à remonter au gré de mes souvenirs vers ces années d'école qui n'étaient point aussi sombres que je l'avais cru.
« Quand j'ai l'honneur de vous parler, mon gendré, vous seriez aimable de m'accorder la grâce d'une réponse, disait tout à coup Mme Paline.
— Mille pardons! Oui, sans doute, vous avez raison. Je pensais....
— Ah I j'ai cru que vous dormiez. Vous devriez prendre des amers : votre sang s'épaissit. »
Malgré ces avertissements, je me réfugiais de plus en plus dans un monde à moi, et je me faisais à côté de ces dames une existence à part. De temps en temps, lorsque je m'apercevais de mes absences, j'avais de véritables remords. Alors je rentrais dans la vie de famille comme par effraction, j'éclatais en questions de toute sorte sur l'ameublement, les domestiques, les
toilettes; je trouvais des adjectifs étonnants pour qualifier ce qui m'entourait, et, dans mon empressement à payer ma dette d'admiration, presque toujours je dépassais le but et blessais ces dames profondément.
Je crois qu'à cette époque je fus vraiment insupportable. Je les aimais pourtant de tout mon cœur, mais on ne peut changer complètement sa nature. Ah I si elles avaient pu comprendre avec quel bonheur je leur abandonnais ce train de maison; avec quelle jouissance, du fond de ma coquille, je contemplais leur luxel II n'y avait pas jusqu'aux domestiques dont je n'eusse plaisir à constater le bon air, depuis que je ne les considérais plus comme étant les miens. Mais elles ne pouvaient lire en moi I Je fus pourtant bien sincère- * ment touché, bien reconnaissant pour leur bonté, lorsqu'elles m'introduisirent dans le beau cabinet qui avait été préparé pour moi, qu'elles me montrèrent la table recouverte de velours vert, où je devais travailler, et le fauteuil énorme, sculpté comme une rosace de cathédrale, où je devais m'asseoir, et la peau de lion où mes pieds reposeraient, et la lampe byzantine qui pendait du plafond, et les sabres turcs, et les pistolets circassiens qui décoraient les murs.... Est-ce ingratitude, égoïsme, vice de nature? je ne sais, mais ce jour-là même je m'installai définitivement dans le fruitier. Sur les planches, je rangeai mes livres et mes papiers, je disposai dans le coin une petite table, une chaise de paille, je fermai à double tour la porte de ce sanctuaire, et je mis la clef dans ma poche.
Après avoir pris ce grand parti, je ressentis la joie de l'homme libre qui, pour toujours, vient d'assurer son indépendance. Et cependant, je le jure, j'adorais ma femme.
Vers cette époque, le grand salon fut relativement mis en ordre, les murs sur lesquels Esther devait exé-
cuter des peintures restèrent nus, il est vrai, mais les fauteuils gothiques et les ottomanes, les tapis d'Orient, les crédences et les lustres furent placés régulièrement, et ces dames se mirent à recevoir. Contre mon attente, . il y eut d'abord énormément de monde, et dès le premier jour j'eus à saluer une dame polonaise inimitable sur le violon , un comte italien , deux artistes valaques, un major prussien qui dessinait le paysage et jouait du basson. Ces soirées promettaient vraiment de devenir fort brillantes.
« Comment connaissez-vous toutes ces personnes, mon amie? dis-je à ma femme. Vous n'avez pourtant pas beaucoup voyagé?
— Il paraît, mon cher, que ma petite réputation suffit à attirer tout Paris; je ne peux rien à cela. Dans notre monde d'artistes, cela se passe ainsi. On sait déjà que je veux exécuter des peintures décoratives, et beaucoup de curieux viennent sans doute pour cela. J*ai même dû leur exhiber mes ébauches. Dans l'enseignement, vous n'avez pas de ces ennuis-là, vous n'êtes pas comme nous en évidence. Enfin, ce sont les inconvénients du métier.
— Sais-tu que dans ton salon tu es comme une reine au milieu de ses sujets? Si j'étais jaloux I ah! ah! ahl tu es assez belle pour.... Tu vois bien que je plaisante.... Mais je ne savais pas vraiment que ton talent fût aussi populaire.
^ Voilà ce que c'est que de ne pas lire les journaux, monsieur le savant : la Ferme-Modèle m'a consacré un long article qui n'est pas trop mal tourné, ma foi.
— Et tu ne m'en as rien dit I Voilà donc enfin le succès et la célébrité qui couronnent tes efforts. Ah 1 que je suis heureux, ma chère Estherl II faut aux artistes la gloire, l'éclat, le triomphe, et je comprends bien cela. »
Ces réceptîons m'apparurent alors sous un aspect nouveau : elles étaient la constatation du talent de ma ^ femme; et quoique j'eusse à triompher de mille repu- * gnances, je considérai comme un devoir d'y faire bonne contenance. Je m'efforçais d'être aussi simple que possible. Je savais bien que tous ces artistes n'étaient point venus pour moi , mais qu'ils avaient été attirés uniquement par le talent de ma femme, c'était donc à elle à faire les honneurs de son salon ; mon rôle était tout à fait secondaire et dans le fond de mon cœur j'er étais enchanté. Je ne négligeais rien cependant poui aider Esther dans ses délicates fonctions; je tâchaif de trouver pour chacun une phrase aimable et, dans l'embrasure des fenêtres, je parlais avec chaleur sur le seul sujet qui pût les intéresser, à savoir le talent de ma femme et la peinture décorative. Ce n'était pas un mince labeur I Quoique je misse à remplir ma tâche une grande énergie, il était évident qu^elle était lourde pour moi, car Esther, en passant près de moi, me dit un soir :
« Le nœud de votre cravate se défait. Mais , ditesmoi; j'ai honte, mon pauvre ami, de te faire veiller aussi tard; tu te lèves de grand matin; vraiment, ne te crois pas obligé de vider le calice jusqu'à la dernière goutte au moins; en t'esquivant adroitement, personne ne te remarquera.
— Rien ne t'échappe, mon ange! Je parle, je parle pour me tenir éveillé, mais, en vérité, je tombe de sommeil.
— Ne te gêne donc pas, je t'en conjure. »
Quoi, même au milieu de cette soirée où on l'entourait d'hommages^, elle avait une pensée pour moi 1 « Quel bon cœur, » pensai-je, en exécutant une retraite savante.
L'autorisation que m'octroyait ma femme me faisait
d'autant plus de plaisir que je n'étais pas habitué à veiller et que deux fois déjà, le lendemain de ces soirées, je m'étais levé trop tard et étais arrivé au collège cinq minutes après l'heure , ce qui m'avait profondément humilié. J'avais pour la ponctualité un respect religieux. Je me rappelai un réveil-matin que j'avais acheté en province au début de ma carrière, et pour éviter tout accident nouveau, je résolus de m'en servir comme je faisais autrefois. Je disposai donc le petit meuble bien soigneusement, derrière le rideau et je me tins éveillé pour prévenir Esther qui, certainement, comprendrait la nécessité qui me faisait agir.
Le diable voulut qu'au moment où elle rentrait je fusse endormi profondément. Le lendemain UKitin, à six heures et demie précises, je fus réveillé tout à coup par un vacarme épouvantable avec lequel je n'étais plus familiarisé, et tandis que la conscience de la réalité me revenait lentement, ma femme, réveillée tout à coup, s'écria :
« Qu'y a-t-il? mon Dieu, qu'y a-t-il?
— Mon ange, calme-toi, ce n'est rien, dis-je en souriant pour la rassurer plus sûrement... Voyons, Esther, ce n'est qu'un petit réveil-matin. Je voulais te prévenir hier au soir et je me suis endormi. Je suis désolé, ma chérie, et je te demande pardon. »
. Ces paroles de conciliation, accompagnées par le carillon de la maudite machine, loin de la calmer, n'avaient fait qu'exciter ses nerfs : « Le sot, » disait-elle en accompagnant ces paroles de gestes désespérés. Et dans la chambre voisine, qui était celle de Mme Paline, on distinguait les clameurs confuses d'une voix en détresse. Bientôt la cloison résonna sous les coups qu'on lui portait, et les sonnettes de la maison se mirent à carillonner.
Tremblant, pour le coup, je me jetai hors du lit et, à la lumière du jour qui commençait à pénétrer, je m'habillai rapidement. Ma belle-mère allait apparaître, les domestiques accouraient déjà... J'entendais le bruit lointain des portes.
a Chère amie, oui, cela est vrai, j'ai été absurde, je l'avoue, j'aurais dû ne pas tirer la ficelle jusqu'au bout, mais ta mère a bien tort d'avoir peur.
— N'insultez pas ma mère. Dieu, que je suis malheureuse ! »
Je sortis sans bruit, tenant à la main ma cravate, et je me trouvai nez à nez avec la femme de chambre et la cuisinière qui arrivaient en se frottant les yeux
«Ce n'est rien, leur dis-je avec douceur et gaieté, rien du tout....
J'avais fait une sottise, mais, en vérité, pouvait-on supposer qu'une simple étourderie entraînerait d'aussi funestes conséquences?
Le grand air me remit tout à fait. Tout en marchant à l'aventure, je pensais : il est clair que la culture des arts met le cerveau dans un état particulier. Une imagination trop puissante ne peut-elle être considérée scientifiquement comme une maladie? Maladie sublime, à coup sûr , mais enfin maladie , manque d'équilibre entre le système nerveux et musculaire. J'aurais dû la prévenir! la moindre impression inattendue l'ébranle, la trouble, et c'est cette excessive impressionnabilité qui la rend si charmante et lui donne son talent. Comme, en ce monde, tout se fait logiquement contre-poids. Et moi-même, si je n'avais pas eu un tempérament et des goûts absolument opposés aux siens, j'eusse été peut-être indifférent aux délicatesses de cette nature exceptionnelle. Deux électricités de nom contraire s'attirent, tandis que deux électricités de même nom se repoussent. L'effort qu'on fait pour se
comprendre n'est-il pas le lien le plus solide qui puisse réunir deux êtres? Qu'est-ce donc que la tendresse, si ce n'est une suite de curiosités non satisfaites. Qu'estce donc que la communauté morale , si ce n'est réchange incessant, intime d'idées et d'impressions dissemblables. L'éternelle loi veut que les choses soient ainsi. Le mariage est un sel et dans tous les sels il y À un acide et une base. Or, l'un des deux éléments ne serait-il pas mal venu de se plaindre de ce que son voisin n*a pas les mêmes propriétés que lui, puisque cette dissemblance est la raison d'être de leur union.
Ma pauvre Estherl il est bien fâcheux que je ne l'aie pas prévenue.
Lorsque, vers onze heures, je rentrai rue de Vaugirard, mon premier soin fut de demander comment allaient ces dames, jnais , avant même qu'on m'eût répondu, des éclats de rire s'échappèrent du salon et je reconnus la voix de Timoléon. Je me frottai les mains de contentement.
Ce cher ami arrivait toujours au bon moment ; trèscertainement sa gaieté irrésistible avait réparé le mal que j'avais fait. J'entrai le sourire aux lèvres, mais ces dames se levèrent avec gravité: « Viens travailler, mon enfant; cédons la place, » dit Mme Paline qui, en passant à côté de moi , me lança un regard dont la hauteur exprimait le plus profond dédain.
« Que le bon Dieu te bénisse avec tes machines à sonnerie , fit Timoléon , lorsqu'il fut seul avec moi.
— Ah, tu sais cela? C'est vrai, mon cher, j'aurais dû prévenir, mais je me suis endormi.
— Non, vois-tu, petit vieux, il y a tout un ordre de choses que tu ne comprends pas. Tu es tout d'une piècei logique, carré, droit comme un L Pour toi, homme
de bronze à jointures d'acier, les délicatesses, les nuances physiques et morales sont des infirmités ridicules. Tu ne connais aux mots qu'un sens, aux idée? qu'une forme.
— Écoute, mon ami, "permets-moî de te dire....
— Je n'ai pas besoin que tu me le dises : tu es matérialiste. Les vagues inquiétudes de l'âme, les aspirations confuses , les irritabilités inexplicables, tout ce qui constitue la nature de la femme, de la femme artiste surtout, est pour toi lettre close. Mme Paline, que tu rougiras un jour d'avoir méconnue....
— Moi, ne pas apprécier ma belle-mère? ah, Timoléon!
— Je m'entends. Eh bien , Mme Paline me le disait avec des yeux humides : « J'estime mon gendre, mais je le redoute ; il me fait peur. » Et en effet, avec ta façon d'analyser toutes les émotions , de traiter l'âme comme une pièce anatomique, tu es très- capable, quoique très-bon garçon,, de faire le malheur de ces deux pauvres femmes.
— Que me dis-tu là? Tu plaisantes, assurément. Elles, malheureuses par moi! mais que leur ai-je fait?
— Peut-on énumérer les mille coups d'aiguille qui blessent à la longue autant qu'un coup de poignard? D'ailleurs, je le sais bien, tu n'as pas conscience de tout cela, petit vieux.
— Tu ne me connais pas. Je te jure que je suis sensible.
— Laisse-moi donc tranquille : tu es stoïque.... Et puis, vois-tu, pas de religion, pas de sensibilité.
— Tout ce que j'ai pu faire pour les rendre heureuses et satisfaire leurs goûts, je l'ai fait.
— Bon , voilà que tu mets ta fortune en avant. On sait, de reste, que tu es riche, et que, matériellement, tii fais très-bien les choses : pianos à queue , orgues
de cathédrales, cochers superbes, voitures, tapisseries, meubles.... Là, tu es dans ton domaine; c'est clair, i>3t, cela se pèse, se mesure
— Je crois que tu es injuste, Timoléon, et tu me fais beaucoup de peine.
— T'imagines-tu que ta conduite ne m'en fasse pas et que si je ne t'aimais pas de tout mon cœur, j'aurais le couragç de te dire aussi franchement ma façon de penser? Gela, d'ailleurs, ne m'empêche pas de te défendre, de t'excuser auprès de ces dames ; mais j'ai beau faire, est-il possible que ces deux créatures si impressionnables ne s'aperçoivent pas du soin que tu prends à t'isoler d'elles, à rester indifférent à tout ce qui les intéresse et les occupe? Crois-tu qu'elles ne s'aperçoivent pas de l'espèce de mépris avec lequel tu réponds noir, lorsqu'on te parle blanc, et tu coupes court à toute question artistique, mondaine par une banalité. Pourquoi sont-elles toujours seules comme deux pauvres veuves? pourquoi affectes-tu d'être étranger dans ta propre maison, etlaisses-tu à ces dames tout le poids de la direction et du commandement? pourquoi leur prouves-tu enfin par tous les moyens possibles que tu les considères comme des êtres au-dessous de toi, ce qui est tout à fait faux?
« Quand je pense que tu n'as pas même demandé à voir l'esquisse des compositions que ta femme veut exécuter! Voyons, mon vieux camarade, est-ce là de l'affection?
— Mais j'adore ma femme, je te le jure, je l'aime de tout mon cœur et je suis prêt à faire tous les sacrifices.
— Encore tes sacrifices I mais c'est convenu, tu les assassines de bienfaits, es-tu content? Au reste, si mes paroles te blessent, parlons d'autre chose.
« Je t'ai dit tout cela dans le seul but de te rendre ser-
vice et aussi parce que mes convictions, mes idées.... ma religion, disons le mot, me défendent de rester indifférent aux malheurs d* autrui. Or, crois-moi, tu passes à côté du bonheur; tu n'as jamais observé les deux êtres excellents qui vivent près de toi , ou pour mieux dire, tu ne les a jamais vues qu'à travers tes maudits instruments de précision. Tâche de les juger avec ton cœur.
— Tu es un brave ami, un peu sévère; mais je ne t*en remercie pas moins. Donne-moi la main, et après je te dirai toute la vérité. Tu vas déjeuner avec nous?
— Ces dames ont déjeuné, autant du moins que Témotion leur a permis de le faire. .
— Ah, j'ai été bien fou hier au soir, je l'avoue.
— .... Et j'ai pris une tasse de café pour qu'elles ne fussent pas seules. D'ailleurs, je suis en retard, j'ai un rendez -vous.... à ce sujet; j'oubliais que j ai un service à te demander. Mais après la conversation que nous venons d'avoir, voudras-tu me rendre un service?
— Ah, morbleu, mon cher, je ne peux pas laisser passer cette plaisanterie-là! Quelle raison as-tu de douter de mon affection?
— Je n'en ai aucune, mon petit vieux, j'aurai donc recours à toi. En deux mots, voici la chose : J'ai absolument besoin pour aujourd'hui de deux mille francs. »
Je ne pus m'empècher de tressaillir, car l'idée m'était venue tout à coup que je n'avais peut-être pas cette somme.
« Si tu ne veux pas me prêter cette misère, ne te gêne pas, j'irai trouver ce bon Vilser.
— Mais pas du tout, comment, voilà que tu te fâches.
—Dame, tu as l'air de chercher un prétexte. Je m'adresse à toi franchement, le cœur sur la main.... Non,
124 BÂBOLATN.
j'aime mieux aller trouver Vilser. Tu me traites, le diable m'emporte, comme un indiscret I
— Ah, par exemple I
— Tu n*as pas conscience de tes rudesses. Je ne t'en veux pas, parce que je te connais; mais comment veux-tu que ces deux pauvres femmes, qui ont Fépiderme plus sensible , ne soient pas accablées ? »
Je me dirigeai vers un petit meuble et je fouillai dans les tiroirs.
a Ah, heureusement j'ai presque ce qu'il te faut : voilà dix-sept cents francs.
* — J'aurais mieux aimé deux mille, mais donne toujours : Huit, neuf, dix, cinq et deux font sept, c'est bien cela.
— Il m'est impossible de te prêter davantage ; c'est tout ce qui me reste de soixante mille francs. »
J'affectais un grand calme, mais j'étais singulièrement ému. C'était la première fois de ma vie qu'une question d'argent me troublait ainsi.
« Mais tu n'es pas raisonnable, me dit Timoléon avec beaucoup de douceur. Je sais bien qu'une installation comme celle-ci nécessite une première dépense considérable.... C'est une petite brèche qui....
— Ce n'est pas la seule, je me souviens maintenant.
— Avec un peu d^economie, tu combleras tout cela. Ta belle-mère me paraît si entendue comme maîtresse de maison I
— Oui, certainement. Ces dames ont dû faire une foule de petites dépenses.... indispensables.... conséquemment elles ont puisé dans le trésor sans compter beaucoup.
— Elles ont donc la clef de la caisse?
— Naturellement. Crois-tu que je vais leur compter écu par écu? Je mets dans ce tiroir une somme, et je
regarde de temps en temps; ou bien ces dames me préviennent et je remets de l'argent quand cela est nécessaire. Cela a toujours très-bien marché. En agissant autrement, je les aurais blessées.... j'aurais eu honte. N'avons-nous pas les mêmes intérêts, la, franchement! J'irai dans la journée chez le notaire chercher des fonds, voilà tout.
— Je suis fâché de cela, mais c'est que, vois-tu, j'ai l'échéance de ce billet,... Tu n'es pas amoureux, toi, philosophe?
— Pas amoureux I je suis fou de ma femme, tu le sais bien.
— Tu es fou sagement, raisonnablement. Tu ne fais jamais de sottises, moi je m'en permets une. Il faut dire qu'en ce moment- ci la princesse en vaut la peine. Cher petit ange I J'en ai vu pas mal dans ma vie ; eh bien, je n'aurais jamais cru qu'il pût y avoir chez une pauvre enfant sans éducation autant de candeur et de pureté, d'aussi nobles aspirations. Non, vraiment, je n'ai jamais eu l'âme plus épanouie. Pendant que nous sommes là, dis- moi donc au juste, petit vieux, ce que je te dois en tout, je veux régler cela; je déteste les dettes qui se prolongent.
— Oh, cela n'est pas pressé, dis-je en consultant un petit cahier que je plaçais dans un tiroir spécial fermé à clef. Tu me dois en tout douze mille deux cents francs.
— Tu as de l'ordre. Oh, tu as raison; je t'admire. Comme cela s'accumule, est-ce étonnant? Douze mille deux cents I je veux m'acquitter sans retard, mon cher.
— Quand tu voudras, mais n'en parlons plus.
— Pas de plaisanteries, j'y tiens absolument. Allons, au revoir, petit vieux. »
Soixante mille francs, murmurais-je, tout en déjeu-
nant. Soixante mille francs I mais c'est le désordre^ c'est la ruine ; où donc Targent peut-il passer I Maintenant, j'entrevoyais un abîme ouvert sous mes pieds. Bien souvent j'avais été tourmenté par de vagues inquiétudes, mais j'avais toujours remis au lendemain le soin d'analyser ce malaise qui me semblait être l'indice d'une âme étroite et mesquine. En présence d'une dépense aussi prodigieuse, mes instincts de petit bourgeois économe et rangé se réveillant tout à coup; il fallait absolument sonder le mal et y apporter un remède, car il était in^possible de rester dans une situation semblable. J'étais reconnaissant à ce brave Timoléon qui, par son emprunt inattendu, m'avait ouvert les yeux et m'obligeait ainsi à prendre un parti définitif. Je me dirigeai donc après déjeuner vers l'atelier où étaient ma femme et sa mère. J'étais résolu, mais fort calme.
Esther, armée d'une palette énorme, les cheveux en désordre, le regard animé, les mains cachées dans de longs gants de peau de Suède, semblait être en pleine composition. Les meubles étaient encombrés d'étoffes, de cartons, de gravures.
« Je ne vous dérange pas, mesdames,» fis-je doucement.
Pour toute réponse, Mme Paline eut une petite toux sèche qui me rappela l'histoire déplorable du réveil-matin. Gomme il allait être difficile d'en arriver à la question financière I
«Ma chère Esther, mabonnemèreje viens vousfaire mes excuses pour ma maladresse de ce matin, et....
— Oh, pas un mot là-dessus ; cela finirait par devenir agaçant. Vous êtes devant mon jour, mon ami, vous voyez, je travaille.
— C'est juste, dis-je avec plus d'assurance, pardon. Moi oui me flanaue là bêtement devant ton îouri et
VOUS, ma mère, je peuse que vous oublierez ce petit accident ridicule?
— Je n'aurais pas osé me servir de cet adjectif, mais puisque vous l'employez, il a mon approbation : ridicule, en effet, extrêmement ridicule. Brisons là. Vous avez des habitudes bruyantes et matinales auxquelles nous saurons nous soumettre. Vous n'avez pas été en retard ce matin? J'espère que vos jeunes gens ont bien travaillé?... je vous saurais gré de ne pas écraser en vous asseyant les gravures qui sont sur cette chaise.
— Ah, pardon 1 j'intercepte le jour, j'écrase les gravures.... qu'ai-je donc aujourd'hui I
— Mais rien d'extraordinaire, il me semble.... »
Je me retournai vers ma femme : « Ah, voilà l'ébauche du.... pour le salon. Tu as joliment à travailler , ma bonne amie , et tu commences à mettre les couleurs.
— Oui, je mets les couleurs. » Ces deux dames échangèrent un regard de commisération. Je sentis en effet que je venais de parler comme un vrai bourgeois. Je les blessais toujours ainsi par maladresse et inadvertance; il faut dire que j'étais préoccupé par la question d'argent. Je comprenais aussi qu'il était nécessaire de la complimenter sur son travail, mais que dire? je ne distinguais dans ces ébauches qu'un cahos tout à fait indéchiffrable. Cependant je voulais être aimable pour amener plus doucement la fatale explication. Fort heureusement un souvenir intéressant me revint à Tesprit:
« Ce qui m'étonne, dis-je avec empressement, c'est que la lumière venant toujours du côté gauche ne te gêne pas horriblement.
— C'est pour empêcher les couleurs de briller que l'on se place ainsi.
— Je ne dis pas, mais cette habitude est la cause d'erreurs graves dans l'appréciation des couleurs.
— C'est la première nouvelle; et pourquoi, s'il vous plait?
— A cause de la lumière scléroticale, ma chérie.» Certain de les intéresser vivement par ce petit détail scientifique qu'elles ignoraient sûrement, j'avais, je crois, prononcé le mot scléroticale avec une certaine emphase. Ces deux dames éclatèrent de rire, mais je n'en fus pas trop démonté, car je savais très-bien que j'avais raison. Je poursuivis : «Il faut d'abord remarquer que la lumière qui arrive au fond de Tœil ne pénètre pas seulement par la pupille : la sclérotique, autrement dit la cornée opaque, le blanc de l'œil si tu aimes mieux, et qui est chez toi d'une couleur azurée si délicate....
— Vous êtes bien bon.
— Tu vas comprendre dans un instant : la sclérotique et le tissu vasculaire sous-jacent qui la tapisse, laissent aussi passer une notable partie de la lumière extérieure.
— Ah mon Dieu, qu'est-ce que tu me dis là, fit ma femme avec une terreur comique ?
— Cela est peut-être fort intéressant, observa Mme Paline , laisse professer ton mari, mignonne.
— Je ne continuerai pas si cela vous est désagréable.
— Mais au contraire. Je me sens déjà pleine de sympathie pour cette sclérotique.
— Méchante 1 Je poursuis : une forte dose de lumière passe donc à travers la sclérotique et le tissu vasculaire....
— Sous-jacent, c'est entendu.
— Sous-jacent; parfaitement. Or cette lumière se colore en rouge par son passajse à travers les mem-
branes de l'œil, se répand ensuite d'unç manière diffuse sur la rétine et, en raison de sa couleur, diminue la sensibilité de cette même rétine pour le rouge.
— Vous me navrez, maïs que puis-je faire à cela?
— Il n'y aurait pas en effet d'inconvénient si cette lumière scléroticale pénétrait également dans les yeux, mais comme en peignant on a toujours la fenêtre à gauche, il s'en suit qu'il s'introduit dans Fœil gauche beaucoup plus de lumière scléroticale que dans l'œil droit, et par suite la rétine gauche des peintres est bien moins sensible au rouge que leur rétine droite.
— C'est un malheur, et puis après?
— Après?.... Dame, voilà. On pourrait rétablir l'équilibre entre les deux yeux à l'aide de lunettes dont les verres seraient diversement colorés.
— Vous êtes secrètement associé avec un marchand de lunettes, voilà ce qui est certain et vous voulez placer votre marchandise. »
La question financière s'éloignait de plus en plus. Par un hasard providentiel ma belle-mère me fournit l'occasion d'y revenir.
« Mon cher gendre, me dit-elle avec une grande affabilité, je viens de recevoir quelques notes. Je ne sais au juste de quoi il s'agit: tentures, meubles.... Vous verrez cela. Je dois vous faire remarquer quant au mémoire du carrossier que les prix avaient été convenus entre moi et cet homme. Tous ces papiers sont là sur la table, mais continuez, je vous en prie, votre petite leçon.
— J'ai fini.... » Je murmurais à part moi : Il faut parler, il le faut, voyons, Babolain, sois un homme, '^x Est-ce que l'ensemble de ces notes monte à une grosse somme? fis-je d une voix étouffée.
— Voyez vous-même, mon ami, la collection est là.... vous marchez sur ma robe, prenez garde.»
Je me mis à feuilleter et tout d'abord je lus : Lampe de chœur Byzantine en émail cloisonné, quinze cents francs. Dessin original, attribué à Véronèse, neuf cents francs.
J*eus un éblouissement et je sentis en moi une tempête prête à éclater: « Gomment, dis-je, cette veilleuse horrible qui est dans la pièce voisine a coûté quinze cents francs, mais j'ai vécu avec une pareille somme pendant une année entière. Où allons nous?... cela est affreux. Ma bonne mère, ma chère Estiier, réfléchissez. Nous sommes perdus, la ruine nous at* tend si vous ne vous retenez pas sur cette pente funeste. Quoil pas une note payée? mais à quoi ont servi les sommes énormes que j'ai déposées dans le tiroir.... à quoi? c'est la folie du désordre et de l'imprévoyance.... Cet appartement qui dépasse en luxe les demeures princières, ces chevaux, ces équipagesl cela est sans limite, c'est un gouffre, une progression arithmétique croissante et indéfinie.»
Le silence qui m'entourait comme d'un manteau de glace produisit bientôt son effet : ma langue s'épaissit, les mots m'arrivèrent difficilement et finalement je restai court^ stupéfait de ma propre audace.
« Je vois, monsieur, que je ne m'étais pas trompée sur votre compte, murmura Mme Paline , avec une dignité souveraine. Soyez sans crainte, monsieur, vos intérêts seront sauvegardés; je payerai de mes propres deniers toutes les dépenses qui ont été faites ici, vous m'entendez? et maintenant vous pouvez vous retirer.»
Il était vraiment impossible de résister à l'autorité de ces manières. Je gagnais donc la porte dans une grande émotion lorsque Esther me Saisissant le bras, s'écria : « C'est donc une séparation que vous voulez,
. dîtes? Il ne te suffit pas, malheureux, d'avoir brisé notre cœur par mille supplices et mille hontes, tu veux encore le scandale public, tu veux Tagonie de tes victimes, tu veux les joies du tigre, tu les veux? » Les yeux enflammés, les narines frémissantes, la bouche entr'ouverte, le visage a moitié voilé par ses grands cheveux qui venaient de se dénouer, elle était admirable.... Je n'y pus résister, je me retournai et tout à coup la serrant dans mes bras, je m'écriai : « Mon Esther, mon amour.... je.... je suis un bien pauvre homme I » et je m'échappai rapidement.
Tandis que je m'acheminais chez mon notaire je pensais en moi-même : « Oui, je suis un bien pauvre homme. Rien n'est plus lâche que de reprocher un bienfait et de le reprocher avec cette violence! » Plus je réfléchissais à mon inqualifiable sortie, plus jeme trou vais vil et bas. C'était par mollesse, sot orgueil etgaucherie bien plutôt que par tendresse que j'avais laissé cesdeuxpauvres femmes s'engager dans une voie de dépenses folles dont elles ignoraient les conséquences ; n'auraitâl pas suffi d'un mot pour leur ouvrir les yeux avant que leur imprévoyance devînt une habitude? Je n'avais jamais ignoré qu'elles avaient besoin de vivre dans une atmosphère de luxe, au milieu de jouissances artistiques et délicates. Je savais qu'elles n'étaient point femmes de ménage, éconoi;nes, attertives aux misères de la petite vie bourgeoise, mais enthousiastes, prodigues, poètes, incapables de compter et de prévoir; et n'est-ce pas tout cela qui m'avait séduit en elles? N'avaîs-je pas joui de leur faste et de leur prodigalité? Piteusement, il est vrai, en grigou; mais en somme n'en avais-je pas joui? Et maintenant qu'il me fallait payer ces dépenses que j'avais encouragées, mon avarice relevait la tète, et dans une pieuse indignation j'en appelais à la morale, aux saintes vertus domestiques I...
Digitizëd
Si encore je l'avais gagné, cet argent, mais il m'était tombédu ciel. Comment puis-je comprendre cesgrandes âmes poétiques, planant dans l'espace, moi qui piétine dans le sentier comme un mendiant honteux, n'ayant d'autre horizon que les cailloux du chemin.
Cependant une voix timide presque éteinte, que je ne voulais pas écouter, mais que je ne pouvais pas m'empêcher d'entendre, me disait : « Le bonheur est-il si loin? N'auraient-elles pas été heureuses dans un milieu plus modeste? N'étais-tu pas né, fouquetu es, pour les joies calmes et douces d'une vie laborieuse et bien ordonnée? Ta femme devait être une fiUe simple, économe, discrète, n'ayant d'autre ambition que d'allaiter ses enfants et de conduire ton ménage, et alors tu aurais été peut-être un savant distingué ; au lieu d'être le mari pitoyable d'une femme de génie, tu aurais entrepris l'un de ces nobles travaux que tu rêvais quand tu étais pauvre, et l'on t'aurait salué sur ta route comme on salue celui qui a rempli la tâche que la Providence lui avait marquée. » La voix me parlait ainsi ; mais loin d'y prêter Tordille, je pensai: « Comme l'homme est habile à se tromper soi-même I Qu'y a-t-il dans cette vie humble, étroite, qui m'apparaît comme un idéal, si ce n'est le désir d'entasser? Aurais-je des pensées semblables si je n'étais égoïste et avare? Mais par Dieu, je saurai bien arracher de mon cœur ces passions-là , et tu n'auras plus à en rougir, mon Esther I je ne serai plus un obstacle à ton talent et à ta gloire. »
Et je m'acheminai chez mon notaire avec l'énergi d'un homme qui monte à l'assaut.
Je revins de chez le notaire les poches pleines et l'esprit un peu calmé. J'avais pris mon parti: j'hypothéquerais mes vignes, je vendrais une petite ferme, et je tirerais tout le parti possible de mon titre de professeur en donnant des répétitions. J'étais persuadé que, à mon insu, j'avais été bassement jaloux delà cé- - lébrité d'Esther. Je ne pouvais, il est vrai, me prouver cette jalousie par des faits, mais les sentiments honteux savent se cacher si profondément dans les replis du cœur I Oui, oui, j'avais été jaloux de la supériorité de ma femme et je voulais m'en punir.
En attendant, ce qui ne pouvait être long, qu'elle vendît ses œuvres au poids de l'or, qu'elle acquît la fortune que lui assurait son talent, je voulais qu'elle eût toutes les jouissances matérielles que procure l'argent, je devais lui fournir loyalement ce superflu qui était son nécessaire. SiTun de nous deux devait se sacrifier à l'autre, il était juste que ce fût moi, moi, sans génie, sans besoins, né pour l'obscurité. Et d'ailleurs ridée de. m'imposer pour elle un rude labeur que tout le monde ignorerait, me consolait beaucoup. Je l'obligerais ainsi à accepter, sans qu'elle pût s'en défendre, le fruit de mon travail. Ce ne serait plus de l'argent tombé du ciel, mais de l'argent que j'aurais gagné et péniblement gagné.
A peine rentré chez moi je me dirigeai vers le petit
salon où était le meuble pour y déposer le contenu de mon portefeuille. Quoique j'eusse sonné sans ménagement, que je n'eusse pas songé à dissimuler le bruit de mes pas, et que la porte de l'atelier fût restée entr'ouverte, ces dames ne m'entendirent pas, car, en dépit de ma présence, elles continuèrent à causer comme si je n'étais pas là. Ce fut même cette conversation qui me fit comprendre toute l'étendue du mal que je leur avais fait.
« Se sachant riche, disait Esther, il se croit intelligent, cela est naturel. Nous sommes pour lui des folles, rien de plus.
— Ne blasphème pas, mon amour.
— Moi qui avais rêvé dans le mariage une communauté d'enthousiasmes, un élan incessant vers les pures régions de l'idéal I et au lieu de cela, j.e trouve l'esclavage honteux et déshonorant Je trouve l'asservissement de mon âme sous la volonté d'un être inflexible comme l'acier.
— Ton père était ainsi, mon amour; je sais ce que l'on souffre I
— C'est à en mourir I
— Oui, certes ; mais je suis là, mon enfant. Et d'abord je veux que notre situation soit nette ; je l'obligerai... oui, je veux lui imposer cette honte, je l'obligerai à accepter cette pension que je n'avais point encore osé lui off'rir par égard pour lui-même. Je le payerai, comme on paye un maître d'auberge, un vil fournisseur, un simple cordonnier.
— Soyons chrétiennes, ma mère.
— Mais que deviendrais-tu, ma colombe, si j'avais le malheur de mourir, que deviendrais-tu au fond de cet alime ?
— Je trouverais dans l'amour de mon art une force indomptable. Oh! je le sens toutes les ardeurs de mon
âme se reportent vers la peinture, vers cette passion du beau qui me dévore. Eh ! mon Dieu, c'est par la souffrance que le talent s'épure ?
— Tu es admirable, mon pauvre ange.
— Désormais, je ferai de la peinture religieuse ; celle-là seulement peut njaintenant me convenir. La douleur et la résignation, voilà ce que je veux peindre en touches passionnées. Mon Abel était, je le vois, une tentative heureuse, seulement j'ai ébauché avec des siccatifs, de sorte que je me suis trompée sur les causes de mon insuccès. La couleur est pour les âmes épanouies, heureuses ; il faut du soleil dans la nature et dans le cœur ^ pour être coloriste. Ces beaux temps sont passés ! La ligne austère, le pur dessin me consoleront. Oui, je veux faire pour le salon prochain, — j'ai encore quinze jours, — je veux faire deux figures allégoriques sur fond d'or, à la façon des primitifs. Cela sera: Le Désespoir soutenu par le sentiment religieux; un groupe, je le vois, je le sens. Je peindrai le Désespoir d'après moi, pour éviter les modèles, et tu me poseras le sentiment religieux, n'est-ce pas, mère? Ma carrière recommence. Nous verrons ce que deviendra le nom de cette pauvre Esther Paline, de cette folle, de cette exaltée.... Veux-tu sortir, mère, j'étouffe 1... et puis nous irons chez le doreur pour commander le fond d'or.
— Je vais faire atteler. Quel désastre, grand Dieu I
— Et nous reviendrons par les Champs-Elysées.
— D'autant mieux qu'il faut passer rue Royale pour ce lustre.... »
Tout en tenant compte de l'exaltation naturelle aux artistes, je ne voyais que trop clairement par cette conversation combien était profonde la souffrance de ces dames. Dure et salutaire leçon que m'infligeait le hasard I Je jurai qu'elle ne me serait pas inutile et
13d ba bol a in.
que je ferais tout pour me réhabiliter à leurs yeux et regagner leur afifection.
A partir de ce jour, je fus attentif à toute chose, et prévins leurs désirs de mon mieux; malheureusement, je devinais mal le plus souvent. Je m'intéressais avec empressement à tout ce qu'elles aimaient, je les accablais de prévenances, je leur faisais mille petits cadeaux. Au sortir de la classe, je courais chez Chevet pour y prendre des primeurs que Mme Paline aimait beaucoup ; d'autres fois, c'étaient des fleurs rares dont je faisais emplir le salon.... enfin j'agissais pour le mieux.
Elles acceptaient tout avec une politesse froide qui me désolait. J'avais conscience, il est vrai, dé m'y prendre mal : je ne savais pas offrir; cela n'arrivait jamais au moment, mais trop tôt ou trop tard; et dans mes prévenances, on devait lire les efforts que je faisais pour les rendre plus séduisantes. On eût dit que ma conduite leur inspirait une sorte de méfiance et les éloignait de moi. Mon accès de brutalité leur avait causé certainement moins de répulsion que leur en inspirait maintenant mon humilité et ma plate soumission. Elles ne me haïssaient plus, mais je les écœurais. J'en eus la preuve un soir. Il y avait du monde à la maison; j'étais très-fatigué, ayant travaillé depuis le matin, et j'étais assis dans un coin lorsque ma belle-mère s'approcha de moi, et me souriant avec bonté, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps :
« Mon gendre, me dit-elle, votre chère petite femme est tout à fait soufl*rante. Oh I ne vous effrayez pas ; il n'y a rien là de grave, mais il lui faut beaucoup de repos, un grand calme ; quelques nuits de bon sommeil la remettront sans doute.
— Vous espérez vraiment que cela ne sera rien* Ma pauvre Esther l Elle veille peut-être trop tard.
— Elle est peut-être réveillée de trop bonne heure;
c'est d'ailleurs, l'avis du médecin. Vous quittez la maison au point du jour....
— Sans doute, je suis si occupé....
— Je n'ai nullement Tintention de censurer vos actes ; cela ne me regarde pas , mais enfin votre départ matinal et le vacarme qu'il entraîne la troublent infiniment. Pour quelque temps il serait prudent de lui éviter toute espèce de dérangement; où voulez-vous que je fasse dresser votre lit? »
Il me sembla que j'allais me trouver mal tant fut violente mon émotion ; il n'y avait pourtant rien que d'assez naturel dans les paroles de Mme Paline.
« Dans mon petit cabinet , si vous voulez ; là, je ne dérangerai personne.
— Dans le fruitier? comme il vous plaira. Veuillez me donner la clef de ce boudoir.
— Merci, j'y vais aller moi-même. »
Je ne pouvais pourtant accepter ce bannissement sans m'en expliquer avec Esther, sans lui dire bonsoir et sans l'embrasser. J'attendis que tout le monde fût parti et j'allai frapper à la poi^ de sa chambre.
« J'ai à vous remercier, mon ami, me dit-elle tout de suite, vous ne serez pas bien, là-bas dans ce trou, mais vous avez une prédilection pour les petits coins.
— C'est de toi qu'il s'agit, ma chérie, tu es donc très-souffrante ?
— Je suis très-fatiguéé, rien de plus : je travaille trop à cause de ce tableau que je veux terminer.
— Mais aussi quelle imprudence I exécuter en quinze jours un travail de cette importance.
— Cela est une autre question. Ce qui est certain, c'est que je ne dors plus. C'est que j'ai la fièvre. C'est que.... soit dit sans reproche, vous ronflez comme un héros. »
J'eusse préféré tout, sa colère même, à cette observation faite si doucement.
« Mais il fallait me réveiller, me prévenir, rien au monde n'est plus intolérable. v..
— Vous réveiller 1 vous croyez que cela est facile Quand vous dormez avec passion, et c'est votre laço ordinaire, vous seriez insensible aux raisonnements d'un boxeur. Ajoutez à cela que lorsque après une nuit blanche, je commence à prendre un peu de repos, l'heure de la Diane sonne pour vous et le vacarme.... Vous devez le comprendre. Voyons, ne me regarde pas de cette façon lamentable ; je ne t'en veux pas, mais j'ai besoin.... d'un congé; la, vrai. Embrasse-moi, c'est entendu, je ne. t'en veux pas ; bonsoir, mon ami.
— Bonsoir, » murmurai-je. J'approchai mes lèvres de son front, et comme elle baissa la tète, j'embrassai ses cheveux.
L'idée que, à mon insu, même durant mon sommeil je lui avais imposé ce supplice, intolérable pour une femme nerveuse, me poursuivait. Et elle avait eu, malgré tout, la bonté de ne me faire aucun reproche I Ahl si elle avait pu lire en moi, voir avec quelle ardeur je me promettais de redoubler d'attentions et d'égard si mais le malheur était que je ne savais pas me faire deviner ; j'étais comme emprisonné dans une maudite armure dont je ne pouvais me défaire. Si elle avait pu constater la joie singulière que j'éprouvais depuis plusieurs jours en voyant le tiroir se vider avec une rapidité croissante, me disant : Du moins elles ne m'accuseront pas d'avarice I si elle avait pu s'apercevoir des efforts que je faisais!
C'est ainsi que le fruitier devint ma chambre à CQucher* J'étais assurément bien malheureux et cependant,,. — il y a des impressions étranges I —Le sen-
timent (indépendance que j'éprouvai entre ces quatre murs ne fut pas sans charme. J'étais loin d'elle, il est vrai, mais j'étais plus libre de penser sans crainte de lui déplaire en la regardant ou en m' approchant d'elle, sans crainte de l'irriter par une question indiscrète ou par le timbre perçant de ma voix. Je pouvais, par la pensée, la dévisager, lui prendre les mains, la couvrir de baisers, la serrer sur mon cœur> et je ne tremblais plus pour les résultats de mon audace. En vérité, je la possédais davantage.... Et le soir I — ces folies me reviennent à l'esprit. — Quand j'embrassais mon oreiller en murmurant : bonsoir, mon Esther, bonsoir mon amour, je croyais la voir sourire, je lui en étais reconnaissant. Et le matin, au petit jour, tandis qu'en me hâtant je mangeais un morceau de pain et de chocolat, je lui parlais tout haut, sans crainte de la réveiller, je lui racontais mes pensées les plus intimes, je causais mathématiques, et*elle ne bâillait pas. Je comptais devant elle le nombre de mes répétitions, la consultant sur le moyen de les rendre plus nombreuses encore, je lui disais l'argent gagné, je calculais ce que cela nous rapportait par jour, par heure. « Tu vois que tu peux faire la princesse, ma petite chérie, » lui disais- je en l'embrassant, et on voyait bien qu'elle n'était point indifférente.
Oui, je fus bien heureux dans ce vilain petit fruitier! et grâce à mes habitudes d'analyse et de critique, j'eus la chance de ne pas laisser passer une seule dé ces joies sans la constater et la pressurer comme une orange. Tout est là dans la vie.
Un jour que je revenais du collège, marchant trèsvite le long des murs et portant sous mon bras un gros paquet de livres et de papiers, j'entendis derrière moi la voix de Timoléon :
« Te voilà donc devenu colporteur, petit vieux? Que deviens-tu, que fais-tu?
— Je suis occupé.... je... j'ai beaucoup à travailler, répondis-je. Tu te portes bien?
— A en juger par la grosseur de ton bagage, tes occupations ne sont pas minces. Est-ce que tu commences le fameux travail, tu sais, le livre que tu projetais?
— Non, oh non.... c'est-à-dire oui; j'y songe, mais enfin.... Tu viens de chez ces dames?
— Sans doute et j'avais l'espérance dé t'y rencontrer, mais tu deviens introuvable; je disais tout à l'heure à Mme Paline : « Où donc avez -vous caché mon ami, dans quelle armoire l'aivez-vous enfermé? L'auriez-vous vendu, échangé? » j'ai vu tout de suite que je tenterais vainement de les faire sourire. Tes absences prolongées affligent profondément les deux pauvres femmes.
— Est-ce vrai? fis-je tout à coup, ma femme t'a parlé de moi? »
J'aurais bien voulu lui avouer que je travaillais pour elles ; qu'occupé depuis le matin, j'avais déjeuné d'un petit pain acheté en passant chez le boulanger.... Mais lui avouer tout cela, c'était ne pas faire parade de dévouement alors que je remplissais mon devoir, rien de plus. Et puis, aux yeux de Timoléon, c'était descendre de mon petit piédestal scientifique? Je voyais bien d'ailleurs qu'il me considérait comme un homme dissimulé qui veut cacher sa conduite.
« Écoute, mon petit vieux, je te l'ai déjà dit une fois : tu es dans une voie déplorable; sous prétexte de travaux sérieux, tu négliges ta famille. Ta mère et ta femme pleurent, se lamentent ; le deuil est entré dans la maison.... Il faut changer tout cela.... Ah! laissemoi parler, ou je ne me mêle plus de rien. Les deux
BABOLAIN. Ikl
pauvres femmes ont besoin de distractions un peu vives, il est indispensable d'organiser une petite fête, une sauterie, un bal costumé, par exemple; que diable, quand tout Paris s'amuse, se déguise, fait des folies, elles resteraient là, seules dans leur couvent de la rue de Vaugirard.
— Mais, mon ami, tu crois peut-être que....
— Je crois tout simplement que tu restes pendant des journées entières hors de chez toi, que c'est à peine si tu rentres aux heures des repas.... Est-ce vrai ou n'est-ce pas vrai?
— Oui, cela est vrai, mais....
— Il n'y a pas de mais, morbleu I Lss faits sont les faits. Un homme qui aime sa femme n'agit pas ainsi Je te dis la chose carrément, car en vérité mon cœii saigne quand j'entends ces pauvres dames murmurer : a Que faitr-il ? pourquoi nous abandonner ainsi ? quelles habitudes prend-il donc en dehors de son ménage, quels gens fréquente-t-il, pourquoi s'envelopper de mystères? Il ne croit donc à rien, même à Dieu? » Tu agis mal, mon cher. »
Je ne pus résister plus longtemps à mon émotion et je réplondis :
« Il n'y a pas de mystères dans ma vie, Timoléon. Je travaille beaucoup et rien de plus. Je donne.... hum, hum.... je donne des répétitions en grande quantité, étant un peu gêné dans ce moment-ci.
— Comment, 'gêné? Tu plaisantes, j'imagine. Gêné avec ta fortune? Voudrais-tu par hasard me rappeler que je n'ai point encore réglé nos comptes? Tu seras payé, mon cher. Ah, morbleu! tu seras payé.
— Timoléon, mon ami, mon vieux camarade, ne crois pas cela au moins ! » Son observation me faisait une peine extrême. J'avais donc toujours agi bien mal pour que le meilleur des hommes me crût capable
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de sentiments pareils I « Ne m'abandonne pas, repris-je, tu sais combien je suis maladroit. Tandis que toi, c'est bien différent. Tu as raison, il faut distraire ma femme, donner une fête, un bal masqué, certainement.... il n'y a pas de doute à cela. Leur santé, leur bonheur doit passer avant tout. Tu organiseras tout cela, n'est-ce pas? mais, crois-moi, je t*ai dit la vérité : je donne des répétitions parce que je suis à court d'argent.
— N'en dis pas un mot à ces deux pauvres femmes au moins ; cela les blesserait ! Quelle humiliation ! Elles ne pourrcient le supporter. Mais comment en es-tu réduit là I Tu as donc fait des spéculations malheureuses ?
— Oui, c'est cela, j'ai fait des spéculations.
— En un mot, tu as joué.... tu es joueur! ahl les infortunées créatures I
— Non, je ne suis pas joueur; c'est un hasard.. . tu sais ce que c'est? un placement d'argent.... on peut se tromper. Ne leur dis rien; cela sera bientôt réparé. Tu me jures que tu ne leur diras rien?
— Oui, certainement, je te le jure. Irais-je leur dire cela pour les tuer î
— Je te remercie ; tu es toujours bien bon. Ta n'oublieras pas la petite fête ? moi je n'ai pas le temps. »
Quelle bonne idée il avait eue là, ce brave Timoléon ! comme il était homme d'expérience et excellent amil Dès le lendemain je pus constater les effets de sa bienveillante intervention : cette idée de bal fut comme un baume réparateur. Esther, épuisée par l'exécution de son grand tableau sur fond d'or, fui tout à coup ranimée ot elle se livra sans réserve, avec son enthousiasme d'artiste, aux préparatifs du bal. Ce pendant cette petite fête qui ne devait être d'abord qu'une sauterie intime et comme improvisée, prenait
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peu à peu un caractère officiel qui m'inquiétait. Les îistes d'invitation s'allongeaient à chaque instant et déjà trois ouvriers installés dans les salons, taillaient, clouaient presque jour et nuit. Timoléon dirigeait tout cela et ne quittait plus la maison. Et chaque soir en rentrant je remarquais avec un grand plaisir l'activité dévorante de ces dames.
c Ealin, elles sont heureuses et ne m'ont pas fait un reproche, me disais-je, qu'importe le reste! »
Ma chère femme, gaie, rieuse, active, courant, s'emportant, riant de bon cœur, songeant atout, prévoyant toute chose» était comme un général à la veille d'une bataille. Je me disais ; Elle va bien mieux ; elle va maintenant tout à fait bien, et le régime qu'elle est obligée de suivre n'aura bientôt plus de raison d'être.... Dieu, quelle joie I
a Je parie que tu songes à aller te coucher, mon petit vieux, disait Timoléon en me frappant sur l'épaule, voilà qu'il est dix heures du soir I »
Je ne voulais pas laisser paraître l'extrême fatigue que je ressentais toujours à cette heure-là. « Mais non, répondais-je.... Vois donc, mon ami, comme ma femme est jolie I Elle n'a plus Tair d'être malade, plus du tout, n'est-ce pas ? Comme elle est fraîche, épanouie !
— Je n'avais pas remarqué : c'est vrai, mais tu as envie de dormir.
— Tu te moques de moi, Timoléon. Dis donc, donnemoi un conseil, mais sincèrement, un conseil d'ami, ce qui s'appelle. Est-ce que tu penses que je doive me.... costumer ?
— Tiens, parbleu, c'est indispensable.
— Ah, vraiment, la, sérieusement, c'est indispensable? C'est que cette penséMà me préoccupe beaucoup. Je ne me suis jamais dégrisé.
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— Je me déguise bien, moi. Il faut faire comme tout le monde.
— C'est que je vais être bien ridicule? S'il le faut absolu;nent, je le ferai. Depuis trois jours je ne pense qu'à cela. Oh, j'aimerais bien mieux ne pas me.... tu comprends, étant professeur.
— Ce que tu dis là est absurde. Rien ne foblige à te déguiser en sauvage, à te mettre des plumes sur la tête et des anneaux de rideau dans le nez, mon petit vieux. Prends un costume historique, quelque chose de sérieux, un déguisement de maître de maison en un mot. Ce n'est là qu'une simple formalité. Je ne suis pas plus que toi disposé à jouer un rôle de paillasse ; d'ailleurs nous aurons un monde fou et les excentricités seraient inadmissibles.
— Il y aura beaucoup de monde? Ces dames n'en sont pas effrayées? C'est pourtant un grand embarras.... Tu dis : un costume historique?
— Tu comprends bien que tout ce qui touche aux arts de près ou de loin voudra venir à ce bal; ce sont là les conséquences fatales de la célébrité.
— C'est vrai. Et tu persistes à croire que, malgré le nombre des invités, je dois me déguiser? Alors il faudra que j'y songe. C'est que je suis bien occupé.
— Ah, c'est juste 1 Ça marche-t-il, tes répétitions; es-tu content?
— Oui, oui, très-content.
— Allons, tant mieux. »
Le grand jour arriva. Une rangée de gros lampions fumait dans la cour fraîchement sablée, et tandis que dans l'appartement une escouade de valets, en costumes de truands moyen âge, allumaient les bougies, disposaient les banquettes, tandis que l'orchestre s'installait et que ces dames se livraient dans leur chambre aux mains du coiffeur et des habilleuses.
je n/enfermais à double tour dans le fruitier et j'enfilais une culotte de soie noire un peu trop longue pour moi. J'étais pâle, ému, triste à pleurer et je ne pouvais m'expliquer pourquoi. Lorsquej'eus tant bien que mal ajusté la culotte, je me retournai vers mon petit lit sur lequel étaient étalés un pourpoint noir, un manteau court également noir, des gants de même couleur et une perruque châtaine à longues boucles pendantes. Je pris la bougie et je contemplai tout cela avec une sorte de désespoir. « Pourquoi en Charles P', me disais-jeî J'ai eu tort : j'aurais été plus à mon aise et plus caché dans le grand manteau de Richelieu.... il est vrai que ce manteau est rouge et le rouge se remarque beaucoup. Les membres du conseil des Dix portaient aussi une robe, ce me semble, et de plus un masque. Un masque! Comment n'ai-je pas songé â cela? j'étais sauvé. Le bourreau portait aussi un masque.... Cela eût été repoussant, mais j'eusse été à l'abri. »
Tout en me disant cela, Je pensais à tous les accidents qui pouvaient encore m'empêcher d'assister â ce bal. Que sait-on? Je pouvais glisser sur le parquet, me casser une jambe ou simplement attraper une entorse. Oui, mais que de dérangements pour les domestiques si fort occupés déjà. Je pouvais avaler une bouteille d'eau-de-vie, une burette de vinaigre, une drogue quelconque:.,. Je chassai toutes ces folles pensées qui n'étaient pas d'un homme loyal et j'ajustai la perruque sur mon front couvert de sueur.
Ce costume royal n'était pas du tout ce qui me convenait. J'avais pourtant expliqué à M. Babin la situation délicate dans laquelle je me trouvais; j'avais même tout exprès demandé à lui parler en particulier.
«Je suis dans, l'obligation absolue, lui avais-je dit,.
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d'assister vendredi prochain à un bal costumé, et quoique je ne.... »
— Chez madame Esther Paline de Martignac ?
Parfaitement, monsieur ; ce sera une fort belle fête ; nous avons confectionné plusieurs costumes pour ce bal ; donnez- vous donc la peine de vous asseoir. »
J'avais tressailli en entendant appeler ma femme par son nom de demoiselle, dont elle signait naturellement ses peintures, et j'avais été sur le point de répondre à M. Babin : « Permettez, je suis le propre mari de cette dame, et je me nomme Babolain, ancien élève de l'École normale, professeur titulaire de mathématiques spéciales au collège Saint-Louis. » «Pavais été sur le point de dire cela, mais je n'avais pas osé : «Mes goûts et ma carrière, monsieur, je ^ dirai même ma position sociale, ne me porteraient pas à me travestir, mais comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, je suis absolument contraint, je viens donc vous demander en toute franchise quel est le costume le moins.... le plus convenable, veux-je dire.
— Il n'y a aucune hésitation possible : dans votre cas, qui est fréquent....
— Ah I vraiment ; il arrive souvent que des personnes sont obligées de se déguiser contre .leur gré ? je les plains beaucoup.
— Cela nous arrive à chaque instant, et alors il n'y a de possible qu'un Charles P'. Ce costume est grave, historique ; nous l'avons conseillé cent fois à des magistrats, à des médecins, à des notaires, et nous n'en avons jamais reçu de reproches.
— Alors je me décide pour ce costume-là, puisque vous m'assurez.... je ne suis pas notaire.
— Permettez que je prenne mesure.
— .... ni médecin.... cela sera très-sipiple, n'est-ce
pas, et aussi sombre que possible? je ne voudrais pas être remarqué. »
J'étais parti à moitié rassuré par quelques parole affectueuses de M. Babin, et c'est ainsi que je me trouvais, non par excès d'orgueil, mais par la force des choses, déguisé en roi d'Angleterre. D'ailleurs, je dois le dire, sauf la culotte, qui était trop longue, tous ces vêtements étaient fort bien faits.
Lorsque je fus prêt, que j'eus mes croix, que j'eus collé les moustaches et la mouche qui complétaient le costume, je me regardai dans le petit miroir avec un mélange de terreur et de compassion. « Gomme il faut que je t'aime, mon Esther, pour me mettre dans un pareil état. »
L'idée me vint aussi que j'aurais dû raser mes favoris, qui, je ne sais pourquoi, avaient quelque chose de choquant.
Cependant, depuis dix bonnes minutes, je me mouchais, je toussais, j'ôtais et je remettais mes gants à frange, murmurant : « me voilà prêt.... je n'oublie rien ? — Non.... je suis tout-à-fait prêt, » et, sous mille prétextes je retardais le moment où il faudrait sortir de ce fruitier discret pour affronter l'éclat des bougies. Enfin, on entendit le roulement des voitures..,, il le fallait absolument : je me précipitai dehors, et sans regarder autour de moi, je pénétrai dans le grand salon étincelant de lumière, comme eût fait un pauvre acteur poursuivi par les huées et les pommes cuites C'est ma grande canne qui me gênait 1 et aussi le crin de mes moustaches qui m'entrait dans les narines.
Tout d'abord, je n'aperçus pas ma belle-mère, qui, tout en agitant son éventail, donnait aux truands les derniers ordres. Elle était éblouissante, poudrée, ^arée, empanachée, et si complètement entrée dans
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son rôle de marquise Louis XV, que je restai stupéfait.
a Mon Dieu, mon cher ami, s'écria-t-elie en dissimulant mal un éclat de rire, quelle drôle d'idée vous avez eu de vous affubler de ce costume.
— Je suis bien ridicule, n'est-ce pas ?
— Non pas, certes; je ne dis pas cela. C'est le premier moment, vous savez, il faut s'y faire. Prenez garde à votre canne. Mais c'est un cierge pascal que cette canne. Âh I ah ! ah t »
Madame Paline fut interrompue par l'entrée des invités, qui se succédèrent sans interruption. Je saluai les premiers avec beaucoup d'énergie, mais je m'aperçus bientôt que tous ces personnages m étaient absolument inconnus, que je leur étais aussi tout-à-fait étranger, et que, par conséquent, il était inutile de m'imposer plus longtemps un supplice dont personne ne me tiendrait compte.
J'étais depuis quelques instants bien à l'abri dans un petite coin, lorsqu'au milieu de la foule, il s'éleva un liurmure de surprise et d'admiration. Je m'avançai éi j'entrevis Esther, ma propre femme, qui faisait son entrée triomphale. Je faillis tomber à la renverse : jamais, dans les rêves les plus enfiévrés de ma jeunesse, une créature aussi étrangement belle ne m'était apparue. Mais était-ce bien Esther qui était là, sous la forme de cette grande dame vénitienne aux cheveux d'or, à la peau blanche comme le lait, au regard indéfinissable, doux et terrible à la fois ? Par quel art magique avait-elle pu se transformer ainsi ? Une pluie de perles et de pierreries parsemait sa coiffure et couvrait le brocard somptueux de sa jupe, qui, relevée.... j'étais haletant en regardant tout cela ... qui, relevée sur la hanche, laissait voir des tiauts-de- chausses écarlates; et tandis que des flots de
velours et de damas à grands ramages traînaient derrière elle comme une sorte de manteau royal, son ^ cou, ses épaules, sa poitrine bombée, ses bras admirables.... tout cela, délivré de tout ornement, libre de toute contrainte, s'épanouissait avec une confiance que les malveillants auraient pu prendre pour de l'audace; mais je savais bien, moi, que cette excessive impudeur était tout simplement l'innocence du génie.
Instinctivement, toutes les têtes s'inclinèrent, et elle s'avança lentement, se laissant voir, simplement, sans honte jaucune, souriant à tous ces regards avides et curieux qui ressemblaient à de chaudes caresses.
Je m'approchai, moi aussi, le cou tendu, le gosier sec, les jambes tremblantes, me soutenant sur ma grande canne royale, et murmurant dans mon angoisse : « Oui, je la reconnais, c'est elle, c'est ma femme. Dieu qu'elle est belle I... trop belle ! » Que ne pouvais-je jeter à la porte, tuer, massacrer cette foule d'inconnus, la serrer dans mes bras, l'emporter avec moi loin du monde, dans un désert.,., et la fatalité voulait que le moment où je la désirais avec le plus de passion fût précisément celui où un nouvel abîme se creusait entre nous. J'en éprouvai un mouvement de terreur et de rage.
Elle se retourna, écarta deux ou trois personnes, fit un geste aux musiciens de l'orchestre qui attendaient son ordre pour commencer. Au moment où les instruments éclataient à la fois, nous nous trouvâmes nez à nez. Je ne pus me contraindre, et je lui dis à voix basse :
« Oh I que tu es belle, mon amour, je t'aime, je t'aime 1
— Cachez-vous donc, mon petit, cachez-vous donc, répondit-elle avec impatience. »
Je ne pouvais pas lui en vouloir, car elle avait raison, mais ces paroles-là m'entrèrent dans le cœur comme un clou. Je vis un grand seigneur du temps de Louis XI, au nez aquilin, au regard étincelant, à la démarche princière, s'approcher d'elle, lui offrir la main et prendre place pour le quadrille. Puis, comme la foule se précipitait autour des danseurs, je fus bousculé, repoussé, et je ne vis plus que le dos bariolé de tous ces gens, qui s'étouffaient pour admirer ma femme.
J'allai m'asseoir dans l'embrasure- de la fenêtre, j'étais ébloui; tout tournait autoiir de moi. Deux Suissesses, coiffées de longues nattes, passèrent, et l'une d'elles dit à l'autre :
<c Allons-nous-en ; nous n'aurions pas dû mettre les pieds ici. »
Malgré mon trouble, je crus reconnaître les filles de mon proviseur. J'aperçus aussi, confusément, le cocher et le valet de chanibre de ces dames qui se dirigeaient de mon côté. Cette vue me rendit à moimême. A tout prix, je voulais éviter les regards des domestiques ; je me levai donc, et me glissant non sans peine au milieu de tout ce monde, j'arrivai au. bout de l'appartement dans un petit cabinet éclairé d'une façon discrète, et où personne n'avait encore mis les pieds. Je déposai ma canne dans un coin, je m'affaissai sur le canapé, et je laissai couler les larmes qui m' étouffaient.
J'étais là depuis longtemps peut-être, lorsque j'entendis derrière moi un bruit de pas ; je levai la tête, et j'aperçus dans la glace qui était en face, un Charles !•% armé lui aussi d'une grande canne, et porteur de gants à franges d'argent. Il semblait accablé de tristesse, et je l'eusse pris pour ma propre image, si sa taille n'avait été beaucoup plus haute que la mienne,
et toute sa personne beaucoup plus robuste. Nous nous saluâmes d'un pâle sourire, et Timoléon, car c'était lui, s'assit à mes côtés en me serrant affectueusement la main.
« As-tu vu ma femme; Tas-tu vue ? lui dis-je avec une émotion dont je n'étais pas maître.
— Je l'ai aperçue, oui, je l'ai aperçue. » Chose étrange, sa voix frissonnait presque autant que la mienne. « Elle a un énorme succès. Il y avait même tant de monde autour d'elle que je n'ai pu la saluer.... C'est un bal magnifique. »
Et nous restâmes quelques instants sans dire un mot, regardant tous deux les ramages du tapis.
« Tu connais tous ces gens qui sont là, reprit Timoléon avec un emportement qui ne lui était pas ordinaire.
— Pas dix personnes, mon ami, et toi ?
— Moi, pas davantage. Mais, que diable, tu es chez toi, pourquoi n'es-tu pas dans le salon ?... cela est incroyable et de la dernière inconvenance I Morbleu I tu te dois à toi-même de faire les honneurs, de voir ce qui se passe chez toi.... moi, c'est diff'îrent : je viens m'asseoir ici parce que j ai un mal de tête fou. Et puis, ta femme elle-même m*a reçu d'une façon glaciale.
— Il ne faut pas lui en vouloir, tu sais bien qu'elle a beaucoup d'affection pour toi, mais dans un pareil moment.... Elle est admirable, n'est-ce pas ?
— Oui, oui; oh ! oui.
-^ Tu es peut-être comme moi, tu la trouves trop belle.... cela n'est pas de sa faute, mais enfin, elle est trop belle. Si tu l'avais vue quand elle est entrée I Cela brûlait les yeux, mon brave Timoléon. Tout le monde était ému, j'ai vu cela, eh bien.... c'est un sentiment égoïste que j'éprouve, je le sais, mais c'est plus
fort que moi ; tout cela me fait une peine affreuse. Je voudrais.... tu ne peux pas comprendre ce que je ressens. Je voudrais casser tout ce qui est ici.
— €alme toi, mon bon petit vieux; un maître de maison ne doit pas se mettre dans ces états-là. Tes yeux sont rouges, tù es pâle comme un mouchoir de poche, et tu as perdu l'une de tes moustaches.
— Et qu'est-ce que cela me fait ? Tout m'est égal, vois-tu bien, tout, excepté elle. Je sais bien que je n'ai rien de ce qu'il faut pour lui plaire, mais je Taime, moi, est-ce ma faute? je l'aime comme un fou I.... Elle aurait pu choisir peut-être un costume un peu plus discret....
— Elle l'aurait dû, Babolain: sur mon honneur, elle l'aurait dû, par respect pour elle-même et par égard pour toi ; car, enfin, elle porte ton nom, qui est honorable. Il n'y a pas à revenir là-dessus : elle est mariée I
— Il ne faut pas être trop sévère, je suis sûr qu'elle n'a point eu l'intention de me contrarier. Elle <a naturellement l'imagination d'une grande artiste ; elk court d'abord et sans réfléchir vers ce qui lui paraît beau; l'illusion, l'enthousiasme du rêve.... mais au fond, c'est la plus pure des femmes, tu n'en doutes pas, au moins, mon bon Timoléon, tu n'en doutes pas ?
— Ramasse donc ta moustache, elle est là, près de ce tabouret.... tu m'irrites, en vérité, tu m'irrites avec ta sotte manie d'approuver toute chose. Non, certes, il ne suffit pas d'être honnête au fond, il faut encore en avoir les apparences. À combien de conjectures mauvaises, d'interprétations blessantes, la folle conduite de ta femme ne peut-elle pas donner lieu ? Cela est un caprice d'enfant gâté, une fantaisie d'artiste, vas-tu dire ?
— Justement, Timoléon, c'est ce que je voulais te faire observer.
— Eh bien l j'admets les caprices, les fantaisies les plus folles, mais à la condition qu'on sera seul à en supporter les conséquences. Deux époux sont solidaires l'un de l'autre ; devant Dieu et devant les hommes, ils le sont. Les liens du mariage sont-ils une simple plaisanterie ? Ah I morbleu !,..
— Calme-toi, je t'en supplie ; ton amitié pour moi te fait exagérer les choses.... énormément.
— .... si le respect sacré de la famille ne suffit pas à arrêter les effervescences de Timagination, alors où s'arrêtera-t-on ?
— Oui, oui ; c'est ce que je pensais, mais ne nous laissons pas emporter, et tâchons d'analyser tout cela. Quand une femme est plus belle que les autres...
— Elle est obligée à de plus grands ménagements pour tenir à distance....
— .... les impertinents qui la.... je dis bien.... qui la souillent de leur regard.
— Assurément. Elle doit leur imposer le respect dont elle est digne.
— Car, enfin, Timoléon, il y a costume et costume.... c'est le.... je ne sais pas si tu as remarqué, c'est le corsage surtout qui m'a....
— Qui t'a indigné. Ah ! mon pauvre petit vieux, comme je comprends ce que tu as dû souflrir.
— Je sais bien comment tout cela est arrivé : elle n'aura pas résisté au plaisir de montrer un peu son beau bras, et puis, petit à petit, sans songer à mal.... Elle ne pensait peut-être pas qu'on la remarquerait autant.
— Tu es absurde. Est-ce par hasard qu'elle a mis cette perruque à reflets d'or et ces perles ? Est-ce par hasard qu'elle a fardé son visage ?
— Es-tu sûr qu'elle ait mis des fards «ur sa figure ? Elle est pourtant bien belle sans cela 1 Mon Dieu, mais alors elle est folle I... Et cette jupe relevée sur la hanche.... As-tu remarqué, Timoléon ?
— Oui. Est-ce encore le hasard qui a relevé cette jupe ? Écoute, Babolain, crois en ton vieux camarade, car ce n'est pas d'hier que nous nous connaissons
— Non, certes, fis-je en lui serrant les mains avec effusion, ce n'est pas d'hier, mais je ne sais que d'aujourd'hui tout ce qu'il y a en toi de bonté, d'affection, de dévouement. Tu es mon ami, mon seul ami I
— Nous reparlerons de cela plus tard. Pour le moment, sois homme et retourne dans les salons ; c'est là qu'est ta place et non pas ici. Il ne faut pas que le maître de maison se cache, morbleu, et dans certains moments, le mari doit se montrer.
— Je le sais bien, Timoléon, je le sais bien, mais vois un peu comme je suis ridicule sous ce costume.
— Eh bien, et puis après ? Si quelqu'un a le malheur de sourire en t'apercevant, saute sur lui et use des grands moyens. Quand tu en auras souffleté un, les autres deviendront souples. Et, d'ailleurs, s'ils ne deviennent pas souples, je me charge d'eux. Viens, Babolain, viens avec moi. »
Six heures du matin venaient de sonner au couvent des Carmes, tout le monde était parti, et le jour bleuâtre du matin pénétrant dans la salle de fête, luttait avec les lueurs jaunâtres des bougies prêtes à s'éteindre. Les fleurs et les plantes, asphyxiées, défaillantes, baissaient tristement la tête, plusieurs tables étaient encore chargées des débris du souper. Esther, la coiffure et le costume en désordre, animée, frémissante, plus belle encore sous -son fard à moitié tombé, marchait à grands pas. Moi, j'étais assis sur le bout l'une banquette, la suivant du regard. J'avais la fièvre,
et les yeux me brûlaient. Elle s'arrêta, éclata de rire, se versa du Champagne dans une coupe, et levant en Tair son bras, tandis que les colliers de perles s'entrechoquaient, elle dit d'une voix sonore :
« Buvons à Venise la belle. Le veux-tu, monsieur mon mari ? »
J'avalai d'un trait le contenu de la coupe qu'elle me présentait.
« C'était splendide, reprit-elle, avoue que c'était splendide, ô roi sans enthousiasme ! » Elle se dirigea vers l'orgue, plaqua quelques'accords, lança deux ou trois notes à pleine voix, et revenant auprès de moi : « Es-tu content de voir le succès de ta femme, dis, roi d'Angleterre, es -tu content ? Je suis reine aussi, moi, reine de la beauté, reine de la peinture; je suis souveraine dans le monde des arts. Voilà mes ivresses, voilâmes triomphes. Dix ans de vie obscure pour dix minutes de cet éblouissement. Les as-tu vus comme ils me regardaient tous ? C'est beau, mon cher, d'attirer tout Paris chez soi par le seul prestige de son nom et de son talent, de voir les têtes s'incliner, de se dire : ils enragent; Cirbec écume. Prudent de la Sarthe et les autres vont éclater, et cependant ils s'inclinent tout de même. Ah I ah I ah ! »
Elle était fort près de moi, debout, immobile. Je pris son bras nu qui pendait et j'y collai mes lèvres, je dus la brûler; elle ne parut pas s'en apercevoir; mais moi qui depuis des heures désirais avec passion ce baiser-là, je frémis de la tète aux pieds et il me sembla qu'un incendie s'allumait en moi tout à coup. Je sentis que j'allais partager l'ivresse de cette femme adorable que je possédais enfin; j'étais seul avec elle, les angoisses de la soirée s'évanouissaient comme par enchantement... avec des ménagements infinis je glissai mon bras autour de sa taille et je murmurai :
« Tu ne peux pas savoir combien je t'aime, monEs^ ther... mon amour! j'ai été bien malheureux, va, pendant toute cette soirée.
— Tu craignais de me voir éclipsée, pas vrait Tiens, tu es gentil, un peu drôle cependant en roi d'Angleterre, mais cela ne fait rien. »
Je Tembrassai une seconde fois tandis que souriante, regardant dans le vide, elle disait avec une extrême volubilité :
« M'éclipserl ah bien oui! Tu as vu la Polonaise et les deux Russes et la petite comtesse de Ripanera, et toutes les autres avec leurs diamants vrais... eh bien venez vous y frotter, mes amours I Les miens sont faux, mais venez vous y frotter. Je suis fille de Venise, mes belles, ah! ah I »
Je fus blessé : était-il bien possible que ma femme, que cette créature divine devant laquelle tous les fronts s'inclinaient eût des diamants faux comme une simple actrice, comme une aventurière! Ëtait-il possible que cette grande artiste eût à rougir! Il y jLvait là quelque chose qui révoltait ma loyauté. .
a Oui mon petit roi , mais tu le sais bien qu'ils sont faux! m'en as-tu jamais acheté de véritables ? Je ne t'en ai jamais demandé, je ne t'en demande pas.
— Et pourquoi n'en aurais-tu pas? ces dames Polonaises, ces Russes ne te sont pas supérieures, mon amour... je veux que mon Esther puisse marcher la tète haute, je veux qu'elle soit la plus belle, la plus riche..., étincelante, admirable, je veux qu'on ne puisse pas la regarder en face sans baisser les yeux, »
Je perdais complètement la tête, j'étais ivre de tendresse et toutes les paroles me semblaient bonnes pour exprimer mon ivresse.
« Qui donc est aussi digne que toi de porter des bijoux?
— Ne dis donc pas de bêtises; tu ignores le prix de ces choses-là; la moindre rivière en diamants vaut vingt-cinq ou trente mille francs.
~ Eh bien? » je n'avais plus la notion delà réalité. « Si tu as besoin de cette somme, je te la donne, tu sais bien que tout ce que j'ai est à toi. »
Elle me prit la tète tout à coup et m'embrassant avec une sorte de fureur :
« Tu veux donc que je t'adore, toi? »
Puis elle s'abandonna dans mes bras.
M'adorer I C'était une manière de parler, bien entendu, une sorte d'affectueuse plaisanterie, mais quelle délicieuse faconde plaisanter! On a bien tort de désespérer et de se plaindre : jamais ma femme n'eut pour moi plus de bienveillance et de tendresse véritable que durant les quelques jours qui suivirent le bal. Lorsque je lui apportai les trente mille francs enfermés dans un portefeuille doublé de moire blanche, elle fut sur le point de ne point accepter. C'était, disait- elle, une dépense trop forte, il fallait renoncer à cette folie... Je dus la contraindre et presque me fâcher. Elle était excellente au fond et possédait des qualités solides.
Vers la fin de cette semaine exceptionnelle, je rentrais du collège, lorsque j'aperçus madame Paline, ve-
tue de noir et sous Tempire évident d'une violente agitation. Elle m*attendait :
« Mon cher ami, me dit-elle, j'ai un grand malheur à vous annoncer, soyez courageux, le coup est rude pour Esther surtout, la pauvre enfant I son Désespoir soutenu par le sentiment religieux vient d'être refusé au salon, exclus, chassé, oui, chassé.
~ Comment encore I ces deux personnages sur fond d'or? ahl »
Ce ahl futlancé sans indignation car, pour dire le vrai, j'éprouvais une sorte de soulagement : j'avais craint d'abord un malheur beaucoup plus grand, « C'est à n'y rien comprendre : encore refusée! et cela au moment même où elle reçoit ici l'hommage de Fadmiration générale 1
— Oui, c'est une infamie académique. Voilà 'donc à quel degré de bassesse la jalousie peut conduire des vieillards caducs et impuissants. » Après un silence elle reprit avec indifférence et dignité : « Je dois aussi •vous dire une chose que vous ignorez sans doute : voire femme est enceinte de six mois environ, je ne sais pas au.... »
Cette phrase était à peine achevée que m'élancant vers madame Paline et la serrant dans mes bras sans aucun ménagement, je la couvrais de baisers.
« Esther enceinte, m'écriai-je, ah, voilà qui répare tout! enceinte I ma bonne mère... ah mon Dieu I
— Mais mon gendre, vous perdez l'esprit et... vous m'étouffez, vous êtes fou sûrement?
— Quel bonheur I ma chérie, mon Esther I un garçon ou une fille, savez-vous ? »
Et presque malgré moi, je me remis à embrasser ma belle-mère; si bien que, rouge de colère^ elle dut me prier de sortir.
Avaîs-je eu tort de croire à l'avenir, aux joies et au bonheur intimes de la famille? j'avais bien dans le passé traversé quelques petites crises, mais désormais, quel épanouissement I
« Où est madame ? » fis-je à la femme de chambre avec la voix d'un chef d'escadron. Et comme on me répondait que Madame était dans l'atelier, j'y entrai rapidement. Esther était couchée sur le divan, le visage caché dans ses mains et pleurait, je courus à elle et la prenant dans mes bras sans songer que je pouvais lui déplaire :
« Est-ce que c'est vrai, mon Esther, dis-moi que c'est vrai?
— Oui c'est la vérité, les misérables, les lâches ! » ses petites mains se crispaient et ses grands yeux avaient une expression de liaine profonde. « Ils ne veulent pas accepter la lutte au grandjour, la lutte loyale où ils savent bien qu'ils seront vaincus. Cirbec qui leur lèche les pieds a encore aidé à faire le coup. Cirbec, un maniéré, un raté, un pleutre I ah, ils ne craignent pas les faiseurs de pochades, les braillards de la palette. Vous voulez du galimatias, messeigneurs, eh bien non, je ne céderai pas. Vous aurez la guerre puisque telle est votre bon plaisir et une guerre terrible. Quand on fait mine de m'écraser, je me défends, moi; je crie. »
Elle avait débité tout cela si rapidement qu'il m'avait été impossible de placer un mot.
« Sans doute, lui dis-je avec autant de douceur que possible, sans doute cela est contrariant, ma pauvre amie, mais tu n'en mourras pas, quand le diable y serait, et ces messieurs...
— Les gueux!
— C'est ce que je veux dire : ces gueux ne t'enlèveront pas ton talent 1 » Alors ne pouvant m'empècher
de sourire, car j'avais des rayons de soleil dans le cœur, j'ajoutai: « Ce que m'a dit ta mère... tu sais bien?... est-ce vrai?
— Quoi, qu'est-ce qu'a dit maman?
— Que tu serais bientôt mère. »
Elle détourna la tête, les coins de sa bouche s'abais^ aèrent, les narines roses de son petit nez se gonflèrent.
« Eh bien oui, et puis après? Oh! tu m'agaces, tu m'irrites! va-t-en, je te déteste. Maisva-t-en donc, tu me donnerais une attaque de nerfs. » Et elle s'agita violemment sur le divan.
« Veux-tu bien rester tranquille, tu ne sais donc pas que tous ces mouvements-là sont excessivement dangereux pour notre enfant. »
En temps ordinaire, je ne lui aurais jamais parlé avec cette autorité et cette brusquerie, mais en ce moment-là, j'avais un courage extrordinaire.
<c Je me calmerai quand vous serez parti, murmurat'-elle.
— Alors je me sauve. La moindre imprudence peut amener un accident affreux. »
Rien ne pouvait me distraire du sentiment nouveau qui s'était emparé de moi. On eût dit que je venais seulement de trouver ma véritable vocation. Le centre de ma vie était changé. L'idée de cet enfant, dont la venue prochaine colorait l'avenir de teintes imprévues, me poursuivait partout. J'en parlais à tout le monde, je ne pouvais retenir ma langue, et peu à peu je m'habituai à reporter vers ce but unique mes pensées et mes actions.
Si c'est un garçon, pensais-je, il aura de moi, sans doute, le sens critique et le don d'analyse qui sont mes seules qualités. Sa mère, lui transmettra cette puissance d'idéalisation, cette finesse artistique qui élève»
permet de généraliser, de trouver le principe et la loi dans le chaos des observations de détail. En outre, il aura la beauté d*£sther, son aisance admirable... Ce sont- là de bien grandes facilités dans la vie. Or, doué de la sorte, la carrière scientifique s'offre naturellement à lui : il débute dans l'université, mais aisément; la célébrité de sa mère lui donne des protections. Alors, par un trait degénie, il s'élance dans le royaume de la science pure : une découverte, un livre, le mettent d'un seul coup hors de discussion. Jl exécute le grand travail que j'avais rêvé, je lui donne mes conseils, s'il me les demande, ce qui n'est pas bien sûr, car évidemment il doit me considérer comme une ganache... Ahl je ne t'en veux pas, mon cher garçon, qu'importe 1 je jouis de tes triomphes, je suis ton père, on ne peut pas m'enlever ce titre-là... Il faudrait lui trouver un beau nom de savant, qui eut bon aspect, en lettres d'imprimerie. Mais si c était une fille I
Cette pensée me troublait beaucoup. Non pas que je fusse moins disposé à l'aimer que son frère, mais il lui faudrjait, comme à sa mère, un milieu digne d'elle, riche, luxueux, et plus tard, une dot considérable. Comment n'avais-je pas compris que mon devoir était de transmettre intacte à ma fille la fortune de l'oncle Babolain, dont je n'étais que dépositaire? J'avais commis là, plus qu'une faute, un crime véritable. J'aurais dû arrêter ces dames dans leur prodigalité, elles eussent compris tout cela, elles m'eussent approuvé, remercié plus tard.
Dès lors, une rage d'économie s'empara de moi. J'achetai un gros registre, et je me mis à calculer; mais en même temps que je constatais l'énorme brèche faite à ma fortune, je m'apercevais qu'il était impossible de diminuer mes dépenses personnelles. Le sort de ma fille était donc tout entier entre les mains
de ces dames; comment leur imposer un nouveau genre de vie? Je me sentais lâche. En ce moment sur tout où elles étaient agitées, en pleine lutte, comment leur parler de mille détails mesquins, de mille réformes nécessaires qu'ordonnaient la prudence et l'économie? C'est à peine si je pouvais dire un mot à ma femme: Le jeune et fougueux Tambergeac, critique d'art dans le journal La ferme modèle, passait maintenant des journées entières rue de Vaugirard. Grâce â sa plume sans pitié, un article des plus violents avait été lancé contre Tlnstitut, le nom de ma femme avait été prononcé, l'infamie dont elle avait été victime avait servi de texte à la mise en accusation de « ces messieurs du pont des Arts. »
On se réunissait chez Esther, â des heures fixes, on discutait avec passion, on arrêtait des plans de campagne, car peu à peu la question s'était élargie. Ce n'était plus de simples causeries entre gens mécontents, mais bien des discussions passionnées où l'avenir de l'art français se trouvait directement engagé, et le but avoué était maintenant la chute complète et immédiate de l'Institut. Cela était sévère, mais juste à ce qu'il paraît. Plusieurs artistes barbus, chauds partisans d'une révolution radicale dans le monde des arts, avaient été amenés par l'infatigable Tambergeac, qui choyé, entouré, avait son couvert à table, et un coussin sous ses bottes. Était-ce par mesure de propreté, ou par témoignage de haute estime?
Au milieu du plus grand salon, était une table énorme couverte de papiers et de plumes, les pains à cacheter émaillaient le tapis, et les journaux encombraient les meubles... 11 était évident que ces dames se trouvaient à la tête d'un parti redoutable qui ne reculerait devant rien. Esther acheta une sonnette à manche d'ivoire, et tenta la rédaction d'un mémoire.
que ce maudit Tambergeac devait signer. Chaque soir, après ma journée faite, lorsque je me trouvais dans ce club, au milieu de gens animés, furieux et enroués, je me croyais sous l'empire d'un cauchemar. Je m'approchais d'elle, et je lui disais tout doucement:
tf Tu t'échauffes le sang, mon amour, tu brûles ton pauvre sang. Dans ta position.., et puis, ma bonne amie, c'est la layette dont il faudrait s'occuper
— Alors, vous conseillez au soldat d'abandonner son poste, de déserter devant l'ennemi?
— Non pas, mais ta grossesse est fort avancée, et...
— Ne sommes-nous pas, moi et mes amis, les défenseurs, les véritables soldats de la plus sainte des causes? N'est-ce pas insulter à la Divinité elle-même, que de nier le grand art, ou de s'opposer à son libre épanouissement? FauWl vous donner des preuves, citer des textes? Dans la vie morale d'un peuple, tout se tient et s'enchaîne! Qu'est-ce, je vous prie, que cette fermentation qui ébranle le trône?
— Tu as entrepris une mission pleine de noblesse, de
Sandeur, j'en suis convaincu quoique je n'aie pas étué ces questions.
— Alors, taisez -vous. Notre lutte a pour but lé triomphe de l'âme sur la matière, et s'il vous était possible de comprendre, à vous qui n'avez pas la foi, les conséquences mortelles de l'indifférence religieuse....
— Oui, je sais bien, mais tu t'échauffes le sang. On a vu des enfants venir au monde avec des germes de maladie parce que leur mère s'était échauffé le sang. Et puis, vois-tu, ajoutai-je timidement, le bon Dieu ne veut peut-être pas que l'Institut soit réduit en poussière.
— Ne savez- vous pas que votre plaisanterie est un sacrilège?
— Sous ce rapport, dit Mme Paline, je suis tout è
fait de ton avis, mon enfant : les paroles de ton mari sont de la dernière inconvenance, mais d'autre part, je trouve que toi et.... tes amis, comme tu le dis ironiquement sans doute, vous vous engagez dans une voie démocratique qui, je l'avoue, répugne à mes instincts. Outre que tous ces gens qui viennent ici sont d'une inqualifiable malpropreté. »
Esther prenait un trop grand plaisir à foudroyer sous le nom de Tambergeac cette affreuse académie pour se calmer immédiatement. Grâce aux attaques de plus en plus violentes de ma femme, la Ferme modèle se fit si bien remarquer que son fougueux critique arriva un soir avec une bande autour de la tête, une compresse sur l'œil et la main dans son gilet. 11 avait reçu la veille deux forts soufflets et quelques coups de canne d'un fils d'académicien dont le père avait été particulièrement insulté par Esther.
« Mon cher, s'écria ma femme en prenant les mains du blessé, vous avez un grand cœur, vous êtes mon seul ami et je veux vous venger: passez-moi une plume. »
La générosité de sa nature enthousiaste se peignait là toute entière. Cependant le jeune critique exprima de son mieux sa reconnaissance mais fit comprendre qu'il était impuissant à lutter contre la détermination formelle qu'avait prise son rédacteur en chef de renoncer à toute polémique littéraire et artistique. Les concours de Poissy allaient commencer et la Ferme m^odèle devait se consacrer tout entière à l'étude spéciale de l'élevage. C'était à coup sur un grand désappointement, mais j'en fus enchanté.
« Ne serait-ce pas le moment de songer à la layette? » hasardai-je en me frottant les mains.
J'eus le tort de manifester aussi ouvertement ma satisfaction.
Deux ou trois jours après , vers les huit heures du soir, ma chère et bonne femme mit au monde une belle petite fille. Il est impossible de dire combien était charmante cette enfant. Je pleurais, j'éclatais de rire, j'embrassai tout le monde.... je serrai même les mains du cocher en l'appelant mon camarade. Toutefois on s'aperçut que ma fille était absolument sans vêtements et momentanément on l'enveloppa dans des serviettes. Le lendemain matin je montai dans la voiture de ces dames et je me rendis chez la lingère, que je dus faire réveiller. Durant la route, je chantais malgré moi, je m'asseyais tantôt sur une banquette, tantôt sur Tau tre, et il me semblait que ma joie ne devait échapper à personne. Les passants devaient se dire : « Tiens, voilà monsieur Babolain, professeur de spéciales, dont la femme vient d'accoucher. »
«Mademoiselle, dis-je à la lingère, pressons-nous, je vous en prie , ma petite fille n'a absolument rien pour se vêtir.... Merci, mademoiselle, je n'ai pas le temps de m'asseoir.... Nous avons été surpris.
— Ces choses-là arrivent parfois.
— Vraiment? Veuillez me donner ce qu'il y a de mieux.... Rien dans la santé de ma femme ne pouvait faire supposer une délivrance aussi proche.... Vous ai-je dit que c'était une fille?... Ohl donnez-moi tout ce que vous voudrez. »
Successivement on empila dans la voiture, qui fut bientôt pleine : langes brodés, bas en cachemire, brassières merveilleuses, chapeaux à plumes, et le reste. Tout en retournant rue de Vaugirard je tripotais ces jolies choses, caressant les chapeaux, em*brassant les petits bonnets , sous lesquels je croyais voir ma fillette.
«11 est impossible de* faire un choix plus inintelligent.
observa tout d'abord ma belle-mère. » Jene pusm'empêcher d'éclater de rire, j'étais si heureux! « Ne craignez-vous pas, poursuivit Mme Paline en s'adressant au docteur qui était là, ne craignez-vous pas que mon gendre soit atteint de quelque vilaine âèvre? Il me confond.
— Nous verrons cela plus tard, répondit Taccoucheur en riant. Quant à présent, le plus pressé est d'avoir une nourrice, et je vais en choisir une.
— J'y vais aussi , dis-je. On n'est pas trop de deux pour faire un choix semblable, et je suis d'ailleurs assez physionomiste.
— C'est cela, venez. Votre voiture est là? Et puis, entre nous, l'accouchée a besoin de repos. »
Je compris qu'il n'était pas fâché de m'éloigner; dans l'expansion de ma joie, j'avais dû faire depuis la veille un tapage intolér2d)le. Lorsque nous fûmes seuls dans la voiture, je lui dis :
« Docteur, je veux vous remercier de ce que vous avez fait pour moi. Vous êtes excellent, mon ami, mon cher ami.... Je vous demande pardon, mais je ne peux pas mempêcher de vous appeler mon ami. Il faut m'excuser, je suis véritablement grisé par le bonheur.
— Cela est bien naturel. Il est rare de rencontrer une couche aussi heureuse chez une primipare.
— C'est juste, mon Esther est une primipare , je n'y songeais pas.... J'ai la tête à l'envers. Docteur, laissezmoi vous serrer la main. Je suis plus ému qu'un autre, parce que plus qu'un aijtre j'ai à me réjouir qu'un lien indissoluble, sacré, vienne sanctionner notre union. Ma femme, vous ne l'ignorez pas, est une grande artiste : elle en a les goûts, les nobles aspirations. La mère et la fille ont, je peux le dire, une nature admirable. Quant à moi , je suis tout-à-fait terre à terre.
Docteur, je vous parle avec une franchise toute fraternelle. Ahl ahl ahl Quand l'esprit a de longue date l'habitude de l'analyse exacte, il lui est difficile de pénétrer dans le royaume de l'imagination, en sorte que.... Bref, les commencements de notre mariage furent, je dois l'avouer, un peu pénibles.... J'avais été pauvre comme Job durant toute ma jeunesse.... Et tenez , voici un détail bien humain, bien curieux : maintenant qu'un autre horizon s'entr'ouvre, que l'avenir me sourit, j'éprouve une joie indéfinissable à me rappeler les chagrins.... les petits chagrins, entendonsnous, du.... »
Tout à coup j'abaissai la glace de devant et je secouai la redingote du cocher. Je venais d'apercevoir mon ami Timoléon, grave, pâle, soucieux, et n'ayant plus du tout ses allures triomphantes.
« Tu sais la nouvelle , mon bon , mon cher vieux camarade? lui dis-je quand il fut proche.
— Oui , Babolain , oui, je sais. Le ciel a béni ton union en t'envoyant ce petit ange. Je prierai pour vous tous ; je tâcherai de prier.
— Comment 1 tu ne te réjouis pas. Qu'as-tu, mon brave Timoléon, qu'as-tu? Viens choisir une nourrice avec nous.
— Non, non, je suis pressé; au Devoir I ;«> Et il partit.
« Docteur, j'ai grand'peur que mon ami ne soit sérieusement malade. J'ai déjà remarqué que depuis quelque temps il changeait beaucoup.... Je vous disais donc que j'étais pauvre comme Job, lorsque mon oncle de Beaugency....
— Nous voilà place de TEstrapade : descendons , le bureau est là. Il est convenu que vous êtes un de mes collègues. »
Nous entrâmes dans un petit salon fort bas, tout
plein d'une odeur fade extrêmement étrange. Sur la cheminée, une pendule en coquillages; au mur, deux gravures encadrées : Napoléon à Sainte-Hélène et Jeanne d'Arc en cuirasse.
Une grosse dame recouverte d'une robe écossaise, qu'on eût prise pour quelque vieux brigadier de dragons, réformé pour cause d'embonpoint, apparut, agita une sonnette , et huit ou dix nourrices portant leurs marmots vinrent se ranger en demi-cercle. L'examen fut consciencieux. Sous la main du docteur, le lait jaillissait en longs filets blancs qui d'abord faillirent m*atteindre.
L'une des nourrices ayant été choisie, la pauvre femme recommanda avec insistance qu'on lui envoyât sa malle à l'adresse de son nouveau maître, puis embrassa son enfant une dernière fois et monta dans la calèche, où nous nous trouvâmes seuls, le docteur ayant dû nous quitter pour aller â ses affaires.
« Ma bonne nourrice, fis-je, mettez-vous dans le fond et prenez garde aux courants d'air. Vous n'avez pas froid? Attendez, je vais lever la glace, c'est toujours plus sûr.... Et maintenant, dépêchons-nous.»
Il me semblait que ma fille devait trouver le temps bien long et commencer à s'impatienter. Quand la nourrice fut assise dans le fond de la voiture, elle souleva son tablier, chercha sa poche, et en ayant extrait un volumineux mouchoir à carreaux bleus et jaune, sans le déplier, de l'extrême bord de l'un des coins, elle essuya son œil en poussant un gros soupir.
« Pourquoi pleurez -vous? dis-je avec intérêt. Seriez-vous fâchée de venir avec moi?
— Le petit m'était déjà bien attaché ; ça fait de la peine tout de même! »
Je fus très-ému par ces quelques mots si simples.
Comment Tégoïsme avait-il pu m' aveugler au point de me faire oublier que cette pauvre femme était mère et que je venais de lui arracher son enfant? Pourquoi le fils de la paysanne serait-il sacrifié à la fille du professeur? Est-il possible qu'il y ait en ce monde des êtres assez pauvres pour ne pouvoir aimer leur enfant . qu'à distance?... Et je me fais complice de cette monstruosité sociale ! Cette nourrice prit moralement de si grandes proportions à mes yeux, que je lui dis avec un embarras en quelque sorte respectueux :
a Madame Je comprends, veuillez le croire, ce que vous devez souffrir et j'aurai toujours, je vous le jure, après rimmense service que vous allez me rendre, la plus vraie, la plus sincère des reconnaissances. »
Elle écarta son mouchoir et me regarda fixement.
« Ah, je le sais bien, poursuivis-je , ce n'est pas avec de l'argent, ma bonne amie, que 1 on paye de tels sacrifices....» Elle s'agita sur les coussins de la voiture, et parlant d'une voix énergique :
« Alors je vais retourner au bureaif. Pourquoi que vous avez dit vingt écus par mois? et devant tout le monde encore I Vingt écus avec le sucre et le café. .. il y a des témoins. Dites à votre garçon de retourner au bureau.
— Vous vous méprenez sur mes....
— Quoi que vous dites? moi je n'aime pas les personnes qui ont deux faces.... Il y a des témoins.
— .... sur mes intentions, veuillez le croire, ma bonne amie, et vos suppositions me blessent.
— Quand ça que je vous ai blessé? quand ça que je vous ai fait du mal? Ah I mais, c'est que je veux retourner au burejiu! Quand on a un lait.... comment est-ce qu'il a tourné cela le médecin? un lait savoureux qu'il a dit, — ça c'est la première qualité dans les laits
et.quand on en a un comme ça, on n'est pas embarrassé de gagner ses vingt écus avec le sucre et le café.
^ Mais je vous en donne vingt-cinq, ma bonne amie Vous voyez bien que vous m'avez mal compris. Et je vous promets en plus des cadeaux. Je ne serai pas ingrat, je vous rassure. »
La bonne femme continuait à me regarder avec une surprise croissante. Enfin , radoucie tout à coup, elle murmura d'une voix faible où Ton devinait encore une légère méfiance : « Pourquoi que monsieur a dit tant de paroles alors? »
Elle avait raison, mais j'avais cru bien faire.
J'étais le plus heureux dés hommes : ma petite Valentine—c était le nom de ma fille — avait accueilli sa nourrice Marianne avec beaucoup d'appétit, et la brave femme avouait elle-même qu'elle se trouvait chez du bien bon monde. Mme Paline était fort douce avec moi. Quant à mon Esther, elle se remettait rapidement, et je dois dire qu'elle n'avait jamais été plus belle. Entortillée de mousseline et de dentelle, elle avait déjà reçu nombre do visites et s'était prise pour sa fille d'une tendresse passionnée. Du soir au matin elle se la faisait apporter, la couvrait de nœuds de ruban et voulait absolument friser les quelques cheveux que la chère petite avait derrière la tête.
fiABOLAIN. 171
Je perdis plusieurs jours à déguster le plaisir de la contempler ; mais le sentiment du devoir me revint bientôt, et je repris ma lourde besogne avec ardeur. Plus que jamais il fallait gagner de l'argent. J'organisai une sorte de conférence qui me permettait de donner en une heure six ou huit répétitions à la fois. De plus, ayant entendu dire qu'un éditeur, alors fort répandu, projetait la publication d'une sorte de dictionnaire scientifique, je m'offris pour exécuter une partie de ce gros travail. Que n'eus-je pas fait pour réparer les pertes d'argent que j'avais subies, et reconstituer une dot pour ma petite chérie I De temps en temps mon orgueil se réveillait, et je me disais : «J'aurais pu être un homme de science, entrer à l'Institut, mériter des honneurs, des titres , laisser après moi une belle œuvre.... et me voilà réduit à trafiquer de la science...,» J'étais sot, car enfin, n'est-il donc pas aussi honorable d'être un bon père qu'un grand savant? Ma petite Valentine n'était*elle pas la plus belle de toutes les œuvres, et que lui importeraient plus tard mes titres et ma science? m'en aimerait-elle davantage? Assurément non.
Cependant les travaux du dictionnaire, auxquels je consacrais mes soirées après des journées bien remplies, et que souvent même je prolongeais fort avant dans la nuit, me fatiguaient énormément. J'avais des éblouissements qui me gênaient beaucoup, et dans la poitrine je ressentais des douleurs qui m'effrayaient. Que fût-il arrivé si la maladie m'avait obligé au repos I J'eus le tort cependant , au milieu de mon labeur, de négliger beaucoup ces dames et de me négliger moi-même. « Vous devenez malpropre, » me dit un jour Mme Paline. Et dans le fait elle avait raison : mes vêtements étaient usés plus qu'il ne convient ; j'arrivais étourdiment sans cravate et j'oubliais
de me raser. Sans m'en douter, absorbé que j'étais par ma besogne, je pris peu à peu l'habitude de vivre en iehors de ma lac^^^lle. Je déjeunais, pour né pas perdre de temps, dans un petit restaurant modeste» qui se trouvait à deux pas du collège , et le plus souvent mes conférences ne me permettaient pas de rentrer dîner. Ces dames, de leur côté, envahies par les mille obligations qu'entraîne la célébrité , étaient rarement à la maison.
Les choses en étaient là, lorsqu'un dimanche après déjeuner — nous étions par hasard réunis — un petit homme au nez d'aigle se fît annoncer sous le^ nom dlsaac. 11 avait en effet tous les signes extérieurs qui distinguent un Israélite.
« Madame, dit-il en promenant autour de lui un rc% gard curieux, j'irai droit au but, ainsi qu'on doit le faire lorsqu'on s'adresse à une artiste de votre valeur. Je serais désireux d'entrer en affaires avec vous, et je viens vous demander quel prix vous demandez de votre dernière toile : Le désespoir poursuiviparîe.... la..,.
— Soutenu par le sentiment religieux.
— Oui, madame, parfaitement. Il y a dans ce tableau de fort grandes qualités: un dessin sûr, élevé. Veuillez me dire quel est votre prix. »
Je ne fus pas surpris par cette proposition ; j'étais persuadé que tôt ou tard la fortune et les honneurs devaient récompenser Esther de ses efforts ; mais je fus bien heureux, car je songeais toujours à la dot de Valentine. Mme Paline, voyant que ma femme hésitait à répondre, prit immédiatement la parole :
a Monsieur, dit-elle, vous arrivez bien tard ; ma fille a déjà refusé plusieurs fois ce tableau, qui a fait sensation, et je serais la première à user de mon influence sur elle pour l'empêcher de s'en déposséder à moins de trois mille francs. » J'ignorais complètement que l'on
eût fait déjà des offres semblables au sujet du tableau d*Esther. Ce M. Isaac ne parût pas étonné.
«Je crois bien, dit-il, que Tamateur dont je ne suis que l'intermédiaire ne sera pas effrayé par cette somme. Vous dites....
— Je dife trois mille cinq cents francs sans le cadre, » répliqua Mme Paline avec une assurance pleine de noblesse.
« J'avais mal entendu, » — Moi aussi j'avais mal entendu. — « Quoi qu'il en soit, il y aurait à la conclusion de cette affaire une petite condition à laquelle mon client attache une certaine importance : M. le comte de Vaugirau , je n'ai aucun motif sérieux de cacher son nom, désirerait que Mme Esther de Martignac....»— J'éprouvais toujours une véritable douleur à entendre appeler ma femme par son nom d'artiste — s'engageât à lui réserver, aux conditions qu'elle indiquera elle-même, les trois toiles qu'elle aura le plus prochainement terminées.
— J'y songe, fit ma femme.
— Mais il serait beaucoup plus simple, mon enfant, que le comte de Vaugirau vînt visiter ton atelier. Tu as nombre d'ébauches fort belles, nombre de tableaux commencés.»
Le juif approuva fort ma belle-mère , et tout le monde fut content.
Cette visite eut une influence considérable sur la façon d'être de ces dames. A partir de ce jour, j'aperçus de tous les côtés dans l'appartement, des toiles ébauchées avec une hardiesse vraiment surprenante et signées en gros caractère. Comment une imagination pouvait-elle être assez féconde pour suffire à toutes ces productions? Une fois, je fus salué dans la cour par le comte qui remontait dans sa voiture encombrée par les ébauches de ma femme. Cet amateur passionné
pour la peinture était de taille élevée, portait de longues moustaches retroussées, et dans toute sa personne il y avait un parfum de haute distinction. On ne tarissait pas à la maison sur la noblesse de ses procédés. On me montra même un coffret merveilleux dans lequel il avait ofiert à Esther le prix de ses dernières toiles.
Jetais malheureusement de plus en plus absorbé par mon travail , mais je vis bien que ma femme, entourée de louanges et de succès , s'abandonnait un peu trop au bonheur de se faire admirer. Je ne lui en faisais pas un reproche, c'était en somme une faiblesse bien naturelle. Elle avait conquis sa réputation à la pointe de Tépée, il eût été pitoyable de m'étonner qu'elle en fût un peu fière.
Une chose me faisait de la peine : à mesure que, se plaçant au-dessus des préjugés, elle acceptait l'expression parfois étrange d'un culte dont elle était digne, le souvenir du passé semblait lui devenir insupportable.
Elle s'occupait bien peu de sa fille, et je devinais à des riens que ma seule présence l'irritait plus que jamais. On eûi dit qu'en me repoussant de leur existence, où d'ailleurs je n'avais ni le temps ni l'art de pénétrer, elles voulaient s'affranchir d'un joug intolérable.
Il arriva que la pièce où ma femme travaillait devint trop petite, et on affirma qu'il était indispensable de louer dans le voisinage du quai, un atelier, -cher il est vrai, mais très-vaste et fort gai.
J'eus le courage d'intervenir et de parler d'économie : « Le grand salon aurait peut-être pu te suffire, •hasardai-je.
— Eh! ne comprenez-vous pas, répliqua Mme Paline trè^-sèchement, ne comprenez-vous pas que tou4: tra-*
BÀBOLAIM. 175
vail sérieux est impossible dans le voisinage d'un enfant qui crie. »
Ma petite Valentine criait pourtant bien peu; il était impossible de trouver plus de douceur et de gentillesse chez un enfant de son âge. Cependant ma bellemère pouvait avoir raison. Le travail incessant de ma femme était bien autrement absorbant que le mien, et demandait un recueillement absolu. Elle aimait Vilentine autrement que moi. .. mieux que moi, peut-être ; si elle ne l'avait pas adorée, aurait-elle travaillé avec cette fureur pour assurer son avenir? Ses efforts ne remplacent-ils pas toutes les caresses qu'elle n'a pas le temps de lui donner? Pauvre Esther I Est-ce qu'on peut avoir une grande intelligence sans avoir en même temps un grand cœur? Elle ne me dit rien, la chère femme, ne me parle pas de ses affaires : elle a la pudeur de l'héroïsme.
«Si j'ai p^rlé d'économie, ajoutai-je, c'est que je songe toujours à notre petite fille.
— Et aussi à vous, n'est-ce pas? répliqua ma bellemère; mais ne craignez rien: Lorsque vous avez, épousé ma fille, vos instincts ne vous ont pas trompé ; l'affaire est excellente, et, seriez-vous ruiné, vous pouvez être sûr qu'on ne vous laissera pas mourir de faim. »
Elle dit cela en souriant d'une façon étrange , de sorte que je ne compris pas bien « Que voulez-vous dire? fis-je.
— Moi, rien; je plaisante. Au revoir, j'ai à sortir. » C'est plus tard seulement que ces paroles et bien
d'autres encore me revinrent à l'esprit , et il fut évident pour moi que depuis longtemps ma présence les faisait horriblement soufïrir. Hélas I comment aurais-je pu m'en apercevoir? Elles eurent tout à coup pour moi des égards inaccoutumés. Voyant que je souffrais
des yeux et de la poitrine, à cause du travail excessif auquel j'étais . obligé , elles m'adressaient mille paroles pleines de bonté. Un jour qu'elles sortaient en voiture pour aller dîner en ville , j'entendis Esther qui disait à la cuisinière : « Rappelez- vous que monsieur n'aime pas la viande trop cuite^ et veillez à ce que le diner soit bon. » Ces attentions auxquelles je n*avais jamais, été habitué me faisaient venir les larmes aux yeux.
J'étais d'ailleurs aussi épris de ma femme que jamais. A Theure de ses sorties je me mettais encore à l'affût , soulevant soigneusement le petit rideau de la fenêtre pour l'admirer à mon aise. Sa beauté, depuis quelque temps, s'était prodigieusement accrue; j'en étais intimidé, tant elle me paraissait dépasser maintenant les limites ordinaires : un certain embonpoint donnait à toute sa personne un épanouissement et une majesté dont le charme était irrésistible ; en outre, elle avait acquis tout à coup un art nouveau et merveilleux de se vêtir. Je ne savais comment lui exprimer l'admiration que me causait tout cela; mais elle, venant au devant de mes observations, m'expliqua;it avec bonté combien étaient en réalité simples et économiques ces to.ilettes que je trouvais princières. Elle avait eu telle dentelle pour presque rien, grâce à une occasion exceptionnelle ; et ces bijoux, ces pierres^ ces camées dont elle se parait quotidiennement avaient été achetés dans des conditions analogues. Bref, par toutes les petites confidences qu'elle me fit, je fus convaincu qu'en dépit de son apparente prodigalité, elle agissait en ménagère économe et sage. Gela fut un grand soulagement pour moi.
Des mois s'écoulèrent ainsi. Ces dames, malgré leur vie mondaine, continuant à m'accabler de prévenances et d'égards dont j'étais confus . et moi , aimant et
admirant de loin mon Esther, tandis que je retrouvais cette vie d'étudiant laborieux qui avait pour moi un attrait indéfinissable.
Un soir, vers les huit heures , comme je rentrais pour me mettre au travail, j'aperçus sur la table un si gros tas d'épreuves à corriger, que j*eus un moment de découragement, et tout en allumant ma lampe, il me revint à Tesprit que ce soir-là ces dames devaient assister à une première représentation, de rOpéra-Comique. Ce paquet d'épreuves était vraiment énorme ; je n'avais pas mis le pied dans un théâtre depuis plus d'une année. L'idée d'aller surprendre ces dames s'empara de moi, et je m'habillai rapidement. Il fallait que je fusse bien maigri depuis quelque temps, car mon habit semblait flotter autour de moi. Lorsque j'eus parachevé le nœud de ma cravate blanche, j'allai prévenir la nourrice, j'embrassai Valentine qui dormait, et je partis en chantonnant.
Malheureusement la salle était pleine, et ce ne fut qu'en payant le double de la place ordinaire que j'obtins à grand'peine un modeste tabouret dans l'embrasure d'une porte. On était au milieu de Tentr'acte, il y avait dans la salle une grande confusion, et tout d'abord suffoqué par la chaleur, ébloui par les lumières, je ne pus rien distinguer Je remarquai cependant que mes deux voisins souriaient en lorgnant dans la même direction. « Elle est vraiment superbe, disait l'un. — C'est son aplomb que j'admire , dit l'autre. » Et ils se parlèrent à l'oreille en riant beaucoup.
Je regardai, moi aussi, dans la même direction que ces messieurs, et j^aperçus au premier étage, près du couloir de gauche, devant la loge du coin, plusieurs hommes élégants qui, tournant le dos à la salle, causaient très-gaiement avec les personnes
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assises dans la loge, qu'il était impossible d'ailleurs de distinguer. De temps en temps un éventail soutenu par une petite main gantée de blanc apparaissait, et rien de plus.
Peu m'importait d'ailleurs ce qui se passait là. J'étais venu au théâtre pour y rencontrer ma femme et sa mère, qui sans doute, en un jour où les simples tabourets coûtaient des prix exorbitants, devaient avoir pris des places modestes. J'examinai soigneusement les secondes loges, puis les troisièmes, mais ce fut vainement. Je songeais à traverser l'orchestre pour inspecter la partie de la salle qui m'était cachée, lorsque j'aperçus, plongé dans l'ombre de la galerie de droite, comme je l'étais moi-même dans celle de la galerie de gauche , mon ami Timoléon. Il avait lés bras croisés, les sourcils froncés, et fixait avec obstination cette loge si bien entourée qui semblait attirer l'attention générale.
A ce moment la sonnette du théâtre se fit entendre, chacun regagna sa place , la fameuse loge des premières se trouva démasquée, et je reconnus ma femme et ma belle-mère souriantes et étalées parmi des flots de dentelle et de soie. Un gentilhomme d'une quarantaine d'années, portant ses moustaches militairement retroussées, et que je crus reconnaître pour l'avoir vu quelque part, était resté seul devant la loge. Les trois coups retentirent, l'orchestre préluda. Mme Paline adressa un geste gracieux à l'élégant cavalier, et celui-ci vint s'asseoir auprès de ces dames, qui s'écartèrent pour ne pas lui cacher la vue de la scène.
Cette apparition me causa un violent serrement de cœur, et mon front se couvrit tout à coup de sueur. Comme je me retournais pour prendre mon mouchoir, j'aperçus Timoléon qui s'essuyait aussi le visage avec
une grande agitation. Pourquoi mon ami était-il là dans ce coin sombre, se cachant, ému, inquiet? J'allais me précipiter vers lui pour avoir l'explication de ce mystère, lorsque la toile se leva, et les mots : Assis! assis! murmurés de tous côtés, m'obligèrent au silence et à l'immobilité.
Je voulus écouter la pièce, mais il me fut impossible d'en entendre une note et d'y comprendre un seul mot. Je revoyais toujours Esther et sa mère. Qu'avaientelles donc de particulier? Il m'avait semblé que leurs façons, leurs gestes et jusqu a leur mise avaient quelque chose d'étrange. Ëtais-je le jouet d'une illusion ; ou véritablement, ma femme était-elle transformée? « Gomment se fait-il que tous ces gens l'entourent et lui parlent avec cette familiarité,, tandis que moi... Ne suis-je pas son mari?... Et Timoléon, pourquoi n'est-il pas auprès d'elles? Je suis fou, je suis absurde, je me conduis comme un enfant. Au lieu de raisonner, je divague. Aurais-je perdu ma faculté d'analyse?.... Soyons froid : Qu'y a-t-il d'étonnant à ce ^ju'une femme justement célèbre attire l'attention lorsqu'elle se montre en public; à ce qu'elle soit entourée d'hommages et de respects? Ne sais-je pas que depuis longtemps les plus grands personnages tiennent à honneur d'être admis dans son iatelier, qu'elle fréquente tout un monde qui m'est inconnu, et que cela est tout naturel?... Mais alors pourquoi suis-je ému?»
Les applaudissements qui de temps en temps retentissaient autour de moi me réveillaient tout à coup. J'aurais voulu me retourner du côté de la loge , mais je n'osais pas. Il me semblait que tout le monde devait me connaître, et qu'on allait dire en me montrant du doigt : « Ce vilain petit bonhomme au visage pâle, au dos voûté, avec sa cravate blanche de juge de paix et ses yeux rouges derrière ses lunettes bleues, c'est
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le mari de la grande Ësther Paline, de Tadmirable femme qui est là-bas.» «Et pourquoi donc es tu venu ici, me dis-je, sot, orgueilleux I pourquoi es-tu venu, si tu n'as pas l'humilité de rester dans Tombre qui te convient, heureux d*un triomphe que tu ne peux partager puisque tu ne Tas pas mérité? N'étais-tu pas content dans ta vieille redingote, courbé sous ta lampe, à deux pas de ton enfant endormi , travaillant pour elle dans la mesure de tes moyens ? Quelle folie t'a poussé en dehors 'de ton milieu? Eh oui, sans doute, Esther est triomphante, radieuse, admirée.... Et cependant c'est ma femme et je l'aime, ^> ajoutais-je en meurtrissant mon chapeau.
L'entr'acte étant arrivé , je montai précipitamment au premier étage, et, m'arrètant, je me mis àlire raf- 3che qui était contre le mur, contenue dans un cadre. «Je devrais partir, me disais-je, je devrais m'en aller.» mais je me rapprochais peu à peu de cette loge dans laquelle on distinguait confusément, par la porte entr'ouverte, le profil aristocratique du gentilhomme à moustaches.. Après avoir essayé vainement de boutonner mes gants, je frappai deux petits coups. «Entrez,» fit Esther qui était en train de rire. Je pénétrai; ces dames se retournèrent, et ma femme, rougissant tout à coup, — était-ce la surprise ou le mécontentement, — ne put retenir un léger cri.
ce Ah! dit- elle en agitant son éventail avec violence, ah ! vous voilà. Bonsoir. »
Ma belle-mère, extrêmement rouge ei toujours majestueuse, paraissait indignée. Quant aux cinq ou six cavaliers qui de nouveau entouraient la loge, ils se turent, braquèrent leur lorgnon et me dévisagèrent tout à leur aise. Ma situation était atroce. Je me sentais tout à fait ridicule, je souriais bêtement à tout ce monde, et j'exécutais une foule de petits saluts circu-
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laires. «Soyons digne, naturel, pas d'affectation, » mur murai-je entre mes dents. Enfin , me penchant vers Esther, je lui dis :
«J'ai pensé te faire plaisir en venant vous souhaiter un petit bonsoir, mon amie.... La pièce t'amuset-elle?»
Elle ne me répondit pas, se renversa dans son fau teuil, et d'une voix haute, avec une allure de reine :
« Messieurs, mon mari. »
Il se fit un grand silence, et il me sembla que tout le monde souriait ; mais avant que mon trouble me laissât le loisir d'analyser la nature de ce sourire, le monsieur aux moustaches, s'incUnant avec une exquise courtoisie, murmura :
«Madame de Martignac, veuillez me faire la grâce de me présenter à monsieur; c'est la première fois, je crois, que j*ai l'honneur de le rencontrer.
— Mon bon ami, le comte de Vaugirau, qui adore la peinture, dit-elle avec une grande volubilité.
— Monsieur le comte, je suis charmé....
— Pas plus que moi , monsieur, veuillez le croire. Vous vous occupez toujours de sculpture?
— Vous faites erreur, monsieur le comte; je ne me suis jamais occupé de sculpture.
— Ah! mille pardons. A l'un des derniers Salons, j'ai admiré, ce me semble un fort beau buste signé de Martignac, et tout naturellement j'avais cru.... Je me serai trompé.
— De Martignac est le nom de ma femme, son nom de demoiselle. J'aime beaucoup les arts....
— Cela doit être.
— Sans doute, mais je ne les pratique pas.
— Ah ! tant pis. Mme de Martignac... Mille pardons, c'est Mlle de Martignac qu'il faut dire, ou mieux : madame.... madame? «.
— Mme Babolain, monsieur le comte.
— Eh bien I monsieur Babolain, je suis enchanté de taire votre connaissance. Vous avez des enfants, monsieur Babolain?
— Oui, monsieur, j'ai une petite fille,» murmurai-je. Et j'eus un serrement de cœur si violent que je m'arrêtai court. Sous la politesse extrême de ce grand seigneur, il y avait je ne sais quoi dont je souflfrais énormément. Etait-ce mépris, pitié? je ne saurais dire; je ne me trouvais pas insulté, mais je souflfrais. De quel droit me parlait-il de mon enfant dans ce moment-là?....
L'entr'acte étant terminé , chacun de ces messieurs fie salua, et je me trouvai seul dans la loge avec Es • eher et Mme Paline. Je ne me le dissimulais pas : Textrème politesse dont je venais d'être Tobjet, avait pour cause unique la haute estime dont Esther était entourée. C'est pour le mari de la grande artiste qu'on avait eu tous ces égards; car personnellement, j'avais été durant cette soirée aussi sot et ridicule que possible.
Je n'étais pas assez homme du monde, je n'étais pas assez maîti^e de moi pour agir avec cette aisance. Certainement, j'avais dû contrarier énormément ces dames en arrivant ainsi sans être attendu, et je croyais même qu'elles allaient m'adresser à ce sujet quelques observations; mais, contre toute attente, elles me remercièrent d'être venu, et ^ela en termes charmants. Cependant, avec une voix détendre reproche, ma femme me dit tout bas : « Mon ami, tu as laissé Valentine seule à la maison 1 »
Je ne sus que répondre. Elle avait raison : durant mon absence, que d'accidents pouvaient survenir I les domestiques sauraient-ils me venir chercher, prévenir à temps le médecin?... L'orchestre se fît entendre, et je me réfugiai dans le fond de la loge qui était obscure.
Dès lors je fus plus à mon aise, et je m'efforçai d*analyser mes sentiments ainsi que j'en avais coutume. J'étais honteux dû rôle que j'avais si mal joué, j'avais conscience d'avoir été pitoyable : j'aurais dû faire ceci, dire cela. Maintenant que je n'étais plus en scène, je retrouvais ma lucidité et je voyais fort juste. Mais en même temps je contemplais Vadmirable beauté de ma femme 9 je distinguais confusément dans la salle les lorgnettes dirigées vers elle, et des frissons d'orgueil me parcouraient tout entier. «Oui, oui, pensais-je, regardez-la, vous tous qui êtes ici, admirez-la, jouissez de ses œuvres, soyez fiers d'avoir un de ses sourires ; mais moi, j'ai eu ses premières tendresses, j'ai su la deviner, la comprendre; elle m'a aimé, je possède un enfant qui est le gage de notre amour, un enfant qui aura son génie et que tous deux nous chérissons. Ma femme! oui, ma femme 1 »
Tandis qu'un acteur proclamait le nom. des auteurs , je me précipitai dans le corridor , je fis apporter les pelisses et j'aidai ces dames à s'en vêtir; je m'efforçais d'être aussi peu maladroit que possible et, grâce à Dieu, j'en vins à boul sans accident. J'offris mon bras à Esther, je glissai une pièce de cinq francs dans la mam de la loueuse, et je la remerciai d'un petit sourire pour toutes ses complaisances.
Était-ce le fait du hasard ou bien la présence de ma femme en était-elle la cause? je ne sais; mais il me sembla que dans le vestibule beaucoup de monde attendait notre passage. Outre que j'étais troublé par ridée de traverser cette foule, j'avais une trop mauvaise vue pour distinguer nettement tous ces visages. Une sorte de haie se forma, il me parut qu'on nous saluait; à tout hasard, je saluai aussi de droite et de gauche, jusqu'à ce que^ entraîné par ces dames qui
avaient horreur de Fencombrement, je me trouvasse assis devant elles dans la voiture.
a Comment trouvez-vous la pièce? dit Esther, dont îa voix vibrait comme le cristal.
— Oh, admirable, fîs-je.... pardon, je te répondais sans réfléchir. La vérité est que je n'ai pas compris un mot de ce qu'on a joué, mais quel succès tu as eu, mon amie, quel succès!
— Moi? Je n'ai pas remarqué. Dites donc à Joseph de se presser iinpeu....^Mais que diable faisait Timoléon, caché dans l'ombre comme un conspirateur? pensais-je en écartant mes jambes pour ne pas chiffonner les robes de ces dames
Deux ou trois jours après cette première représentation de rOpéra-Comique, j'ouvrais un matin la porte du vestiaire où les professeurs du lycée venaient mettre leur robe avant la classe, lorsque j'entendis de bruyants éclats de rire. Étant un peu en retard, j'entrai tout à coup et immédiatement les rires cessèrent. L'un de ces messieurs qui, sans doute, venait de lire à haute voix un article de journal, jeta négligemment la feuille sur la table et acheva d'agrafer ie col de sa robe. Très-certainement j'avais interrompu une lecture des plus intéressantes. Bientôt je me trouvai seul; le journal était encore là, je m'en
emparai et tout d'abord j'aperçus un titre qui excita vivement ma curiosité. Il était ainsi conçu : la femme artiste. Malheureusement le tambour se mita battre, je cachai la feuille sous ma robe et l'emportai en classe. C'est là qu'interrompu à chaque instant, je pus, miette à miette, dévorer cette prose maudite.
L'auteur de cette étude de mœurs, car c'était là une étude de mœurs, avait peint en termes repoussants un type de femme qu'on aurait pu prendre pour un caractère général, mais qui, en réalité, était le monstrueux portrait d'Esther. Les détails précis abondaient, les faits particuliers, à peine voilés, ne laissaient aucun doute sur les intentions de l'écrivain. Non-seulement le talent de la femme artiste y était jugé d'une façon méprisante, mais on considérait les audaces de sa folle peinture comme un moyen éhonté d'attirer à elle les regards et les cœurs. Étrange procédé de réclame dont il fallait enlin que l'on fit justice. En sorte qu'après avoir lu trente lignes de cet infernal artii^le, on était convaincu qu'il s'agissait là d'une audacieuse et habile courtisane. Ce qui achevait le tableau, c'est le portrait du mari , grotesque et compiaisant, vivant des miettes du festin, n'ayant même pas la pudeur de rester inconnu et apparaissant de temps à autre....
Ce fut d'abord un sentiment de profond dégoût que j'éprouvai. Voilà donc les fruits amers de la célébrité; voilà ce qu'il en coûte de surpasser ses rivaux! A quel degré de bassesse la jalousie peut elle pousser certaines âmes boueuses? Peu m'importaient les insultes qui m'étaient personnelles; l'excès même de ces calomnies les rendait sottes et niaises ; je ne me sentais pas atteint; je méprisais cette fange, mais elle, l'artiste irréprochable, passionnée pour son art, ne songeant qu'à la poursuite du beau, impressionnable
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et sensible ainsi que tous les êtres délicats, comme elle allait souffrir en lisant ces lignes infâmes. J'étais à la torture.
Lorsque ma leçonfut terminée, je me rendis au vestiaire, et en présence de tous mes collègues, je dis :
ce Messieurs, j'ai eu la curiosité de lire ce journal que vous trouviez plaisant, à ce qu'il paraît, car vous riiez de bon cœur quand je suis entré ici avant la classe. »
A mesure que je parlais, chacun sortait par la porte laissée entr'ouverte. «Cet article, messieurs, est une infamie, une suite de monstrueuses calomnies que je mépriserais si elles n'atteignaient que moi, mais s'adressant à une personne dont l'honneur m'est confié, dont la réputation doit rester intacte, je ne les peux supporter et je vous prie de me donner des explications. »
Deux ou trois de ces Messieurs, qui n'étaient point encore partis, haussèrent légèrement les épaules, et sans lever les yeux s'échappèrent^ Gela me fit perdre le calme que j'avais conservé jusqu'à ce moment-là. « Vous êtes des lâches, Messieurs, m'écriai-je, je le dis et je le répète, vous êtes des lâches.
— Voyons, Babolain. calmetoi, tu vois bien qu'il n'y a plus personne, dit lun dé mes collègues qui, caché par le battant de l'armoire, achevait d'accrocher sa robe et sa toque. » Je me retournai et je reconnus le professeur de rhétorique, garçon fort distingué, sorti de l'École normale dans la même promotion que moi.
« Tu es donc là, dis-je î comprends-tu rien à ce qui m'arrive? Comment, d^s hommes honnêtes qui me connaissent, semblent vouloir approuver ces infamies par leur silence et affectent de ne pas mécouter 1 »
L'idée me vint que mes collègues avaient peut-être voulu se faire un jeu de mon émotion , que demain
sans doute ils viendraient au devant de moi, me tendraient la main en s'excusant : « S'ils ont voulu me mystifier, ajoutai-je, ils ont sans le vouloir, dépassé cruellement la mesure I je ne crois pas être susceptible avec excès, mais...
— Babolain, nous sommes de vieux camarades et personne ne nous écoute; parlons franchement: ce que tu fais en ce moment est inutile, tu le sais bien ; pourquoi tout ce bruit? Dans certaines positions... je ne t'accuse pas, remarque bien, mais enfin dans certaines situations, on se tait ; si je te blesse, je le regrette... j'ai raison, crois-le.»
Je m'approchai de lui, prêt à éclater et d'une voix sourde : « Je veux que tu t'expliques à l'instant ; je le veux, ah ! tu souris comme les autres aux basses calomnies, ah I tu aimes la boue...
— Eh, laisse-moi donc tranquille; tu es absurde.
— Non, je ne veux pas te laisser, non ; il ne s'agit plus de moi maintenant. Ah I s'il ne s'agissait que de moil mais c'est pour l'heure, la mère de.ma fille, c'est mon épouse qui... »
A ce mot d'épouse il me frappa sur l'épaule : « Tu n'es pas de force à jouer ces rôles-là, dit-il. »
Je m'arrêtai un instant, j'étais suffoqué... quel intérêt mon camarade d'école avait-il pour m'accabler ainsi? Le poison de la calomnie s'était-il donc glissé dans tous les cœurs? Que faire, que dire, où trouver un appui? Cependant il fallait défendre ma femme, plaider sa cause, prouver, persuader... Je parvins à me calmer un peu, je pris dans mes mains qui tremblaient, celles de mon camarade, et je le suppliai, je le conjurai : « Dis-moi ce que l'on pense, ce que tu penses toi-même; je ne sais rien de ces infamies, moi I Tout ce que l'on peut dire est faux, vois-tu, je te le jure. Cela vient de l'Institut... je te conterai tout, mon
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ami. Tu comprendras à quelles haines ma femme est en butte, par le seul fait de son grand talent. Tu ne peux pas savoir combien sont acharnés les combats que Ton se livre dans le monde des arts... la ligne, la couleur, le clair obscur. .. C'est du fanatisme, et la jalousits s'attaque de préférence aux natures les plus délicates, aux esprits les plus élevés. »
Je vis bien qu'il se laissait toucher. C'est qu'en effet je parlais avec mon cœur. Dans ce moment-là, je ressentais pour ma femme un élan d'amour impossible à dire. Contre toutes ces attaques, j'étais son seul défenseur et cette idée me passionnait, je me sentais grandi, délivré de mes entraves, j'étais de taille à m'élever jusqu'à elle, à la secourir ; pour la première t^fois de ma vie, je la protégeais.
Le professeur de rhétorique me regarda pendant un instant d'une étrange façon, et mettant ses livres sous son bras : « Ta candeur dépasse toute limite, mon pauvre garçon, me dit-il, »puis regardant à sa montre : « Je suis un peu pressé, je te quitte.
— Et lâchement, comme les autres » m'écriai-je en m'abandonnant à la plus violente fureur. Ayant ôté ma robe, je me trouvais en manches de chemise, j'étais coiffé de ma toque, et je répétais avec des gestes de grande énergie : Lâche I oui, lâche I
— Que diable, deviens-tu fou par hasard? Tu m'agaces à la fin. Est-ce ma faute si madame Babolain fait parler d'elle dans tout Paris ?
— Misérable, oh I le misérable menteur 1 » et tout en disant cela, je lui sautais à la gorge. La porte s'ouvrit violemment et cinq ou six personnes se précipitèrent sur moi; je luttai comme un furieux, frappant en aveugle sur tout ce qui m'entourait, mais la rage d'être chétif et sans force devait s'ajouter à mes autres hontes. En un instant on fut maître de moi. Je murmu-
rais : « Je le tuerai, oui je le tuerai, lui et tous les autres.
— Remettez votre redingote, Monsieur, dit le censeur avec une grande gravité, et cessez ce scandale. Veuillez vous retirer, Monsieur Babolain, ou vous y seriez contraint par la force. Retirez-vous immédiatement. »
Je dus obéir, et je fus escorté jusqu'à la porte du collège par deux garçons, qu'on avait appelés pour cela. Quand je fus dans la rue, je m'assis sur une borne, j'é'tais comme un homme ivre. Ainsi donc, j'avais ameuté tout le monde sans persuada personne. J'avais sans résultat compromis ma dignité de professeur. Les calomnies allaient circuler plus rapidement encore, grâce à ma maladresse, il fallait que je fusse le plus sot des hommes pour n'avoir pas pu prouver révidence même. Je voyais ma pauvre Esther tendant vers moi ses petites mains suppliantes et me disant : «Au nom de notre enfant, défends- moi ; tout le monde m'attaque, mon ami, je n'espère qu'en toil »
Cette pensée me ranima, et je me mis à marcher à l'aventure, l'œil fixe, les poingts fermés. Bientôt je m'aperçus que j'avais dans ma main Tinfâme journal froissé, tordu, mais à peu près complet. Ce fut un trait de lumière. Du premier coup d'œil je découvris au haut de la page l'adresse qu'il me fallait. Je montai dans un cabriolet et vingt minutes après je frappais à la porte du Lardon, journal arislique et liiétraîre. Dans une pièce fort étroite et divisée par un treillage ©rné de pancartes, était une grande table couverte de papiers imprimés, parmi lesquels furetait un Monsieur excessivement chauve, à l'air très-fatigué. L'atmosphère était épaisse et toute pleine d'une odeur déjà ancienne de tabac et de bière.
« Monsieur, dis-je sans préambule, je viens deman-
der la réparation d*injures et de calomnies que contient votre misérable journal,
— Donnez- vous la peine de vous asseoir, répondit en souriant l'homme chauve. Je ne comprends pas bien ce que vous voulez me dire. Quel est le numéro auquel vous faites ces graves reproches ?
— Le voici, monsieur, voyez. ». Et je lançai sur la table le chiffon que je tenais toujours à la main.
— Ahl je me souviens parfaitement; mais il n'y a dans ce numéro qu'un article intitulé, une femme artiste; encore ne vois-je là rien de personnel, pas un nom, pas une initiale; c'est une étude de mœurs toutà-fait générale, un type, où peut se reconnaître qui voudra, mais qui n'est le portrait de personne.
— Vous en avez menti. Dans cet article, madame Esther Paline est désignée clairement. C'est contre elle que sont dirigées ces calomnies anonymes; ayez le courage d'avouer votre infamie, dont je veux une rétraction complète et immédiate.
— Et qui êtes vous, monsieur, pour parler avec cette autorité?
— Je suis monsieur Babolain, professeur de spéciales au collège Saint-Louis, et mari de l'éminente artiste, dont vous cherchez vainement à ternir la célébrité.
— Le m^ri? Eh bien, monsieur , j'en suis fâché pour vous, » puis, se retournant vers le grillage, il dit à haute voix: « Vous êtes là, Henri? Venez donc. » Un petit homme, la cigarette à la bouche, les cheveux ébouriffés et la flamme dans les yeux, apparut tout à coup, et ma surprise fut grande de reconnaître dans ce personnage le féroce Tambergeac, l'implacable Toulousain, le rempart invincible de la critique. Je rencontrais donc enfin un homme loyal, indépendant et juste a;)rôt à m'aider par conséquent ; je lui tendi
la main. Mais san^ répondre à mes avances et se posant devant la table avec noblesse :
a C*est vainement que vous tenteriez ici un système d'intimidation hors de toute convenance, monsieur .^ C'est un sacrilège que de limiter les franchises sacrées de la critique, et ce journal, sachez-le, est une tribune indépendante, où Ton peut parler suivant sa cons* cience.
— C'est justement pour cela que j'en appelle à votre loyauté, à vos souvenirs, à l'estime que vous avez toujours témoignée pour ma femme.
— Monsieur, trêve de paroles inutiles. Admettez, si bon vous semble, que je suis l'auteur de l'article en question, dont il ne sera pas effacé une ligne. J'en assume l'entière responsabilité. Le temps est enfi» venu de chasser les vendeurs du temple, de purifier Jes arts, de faire justice complète.
— Vous êtes un fou ou un fieffé coquin , monsieur Tambergeac, misérable valet de l'Institut! » Je lançais cette insulte à tout hasard, n'en comprenant pas trèsbien la portée, mais me doutant qu'il en serait blessé. L'effet fut rapide. Le Toulousain boutonna sa redingote : « Le mépris que m'inspire votre situation vous sauve d'une correction immédiate, monsieur^ J'attendrai vos amis toute la journée, me dit-il.
— Pourquoi faire, misérable î
— Pour m'entendre avec eux sur la façon de vous^ couper les oreilles. » Et il disparut derrière le grillage.
Je rentrai fort tard ce soir-là rue de Vaugirard. f 'on brave Timoléon qui, pour des raisons que je ne compris pas bien, avait absolument refusé d'être mon témoin, s'était d'ailleurs conduit en ami dévoué; voyant que la rencontre était inévitable, il m'avait con signé chez lui durant la journée, pour m' empêcher, disait-il, de faire encore quelque malheur et avait
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pris pour lui la pénible mission des démarches et des pourparlers. Vers dix heures du soir il rentra en nage, et me trouva assis devant un potage et une côtelette qu'on m'avait apportés d*un restaurant voisin, et auxquels il m'avait été impossible de goûter. Il me fit part du résultat de ses efforts : tout s'était passé pour le mieux; j'entends que l'on s'était entendu très-aisément sur les conditions du duel. Tambergeac convaincu de ma maladresse et de mon inexpérience, très-curieux d'ailleurs de pousser jusqu'au bout cette affaire qui, sans danger, lui assurait le bénéfice d'un scandale, Tambergeac, dis-je, fut intraitable. Je me battais donc à l'épée le lendemain matin de fort bonne heure, dans un terrain vague admirablement disposé pour la circonstance et situé derrière les carrières de Montrouge :un étudiant en pharmacie et un jeune sous-lieutenant devaient être mes seconds.
, J'avoue que lorsque -je sus tout cela, je me sentis glacé jusque dans la moelle des os. La fièvre qui m'avait soutenu dans la première partie de la journée s'était complètement calmée, et je voyais clairement toute la gravité de ma situation. Je n'avais jamais manié une épée, ma vue était détestable, et je n'ignorais pas que ma maladresse physique était exceptionnelle. N'y avait-il pas de bien grandes chances pour que je fusse tué? Toutefois ce qui dominait en moi n'était pas la crainte de la mort, mais la terreur de n'être pas sur le terrain à la hauteur de mon devoir et de me conduire en poltron.
C'est sous cette impression que je rentrai chez moi. J'allumai ma lampe et je me mis à ranger mes papiers, interrompant ce travail de temps en temps par de grands verres d'eau que j'avalais avidement. Au petit jour je me dirigeai vers la chambre de Valentine qui dormait paisiblement dans son berceau; je voulus
l'embrasser, la serrer dans mes bras, mais je tremblais si fort que je craignais de la réveiller ; était-ce une raison parce que j'allais courir un danger pour qu'elle fût troublée dans son sommeil, ma situation en serait-elle simplifiée? Je me penchai vers ma petite fille et je murmurai tout bas :
« Il le faut bien, vois-tu, ma mignonne chérie. C'est de l'honneur de ta mère et du nôtre qu'il s'agit. Je dois vous défendre toutes deux. Si je mourais, cela serait un malheur, mais'tu ne me connais pas encore beaucoup, ton chagrin serait bien vite passé.... tu ne m'oublieras pas trop vite cependant? Tu te souviens, quand nous jouions sur le tapis? Nous nous amusions bien ensemble, mon pauvre amour.... »
Cinq heures sonnèrent, j'allai m'habiller rapidement, puis je décrochai un petit portrait d'Esther qui était pendu au mur et le mis dans ma poche. Enfin, ayant salué ce logis que je ne reverrais peut-être plus, je sortis avec précaution.
Nous arrivâmes les premiers au lieu du rendezvous : « Vous auriez mieux fait, monsieur, me dit le jeune sous-lieutenant, de vous chausser de bottes sans talons.... quelle admirable matinée!... voulez-vous me permettre devons prêter des gants d'uniforme? j'en ai justement là une paire.... souples et épais, voyez, cela ne gêne pas le doigté, et l'arme est maintenue. Vous ne connaissez pas le jeu de votre adversaire, monsieur?» Je songeais à ma femme et à ma fille qui devaient dormir en ce moment-là. Pourvu, me disais-je, que i'on n'ait point encore remarqué mon absence î Je n'osai répondre à l'officier, de peur que le tremblement de ma voix ne trahit mon état. Je haussai légèrement les épaules en affectant une grande indifférence.
« Ma foi, je suis comme vous; j'aime autant ne pas connaître le jeu de mon adversaire; on n'en est que
plus prudent et plus attentif^ Tout dernièrement j'eus une affaire avec un individu dont j'ignorais absolument les moyens. En tombant en garde, je me dis : de deux choses l'une, où ce gaillard-là est.... »
Le récit du militaire fut interrompu par l'arrivée du critique d'art qui nous salua et immédiatement 6ta sa redingote. En un instant nous fûmes prêts. Chose étrange : lorsque j'eus devant moi les yeux étincelants, le visage terrible et Ja lame brillante de mon adversaire, la nécessité de remplir loyalement mon devoir jusqu'au bout s'imposa si nettement à moi que toute émotion cessa, toute crainte s'évanouit, il me sembla que la fatalité m'enveloppait, qu'une puissance surhumaine m'ordonnait de châtier ce misérable et que le sentiment de mon droit me rendait invincible. Si bien que les témoins ayant fait joindre les épées et s'étant écartés, je serrai fortement la poignée de mon arme et je m'avançai rapidement sur mon ennemi pour le tuer.
Tambergeac devint extrêmement pâle et se recula avec précipitation jusqu'à ce que, arrêté par une palissade, il allongeât le bras en détournant la tête. Je sentis dans la poitrine une sensation de fraîcheur étrange, puis mes jambes chancelèrent, tout ce qui était autour de moi se mit à tournoyer et je m'affaissai.
« Le temps est faux, mais la botte est bonne, » dit quelqu'un.
Cependant mon adversaire s'était précipité sur moi et s'écriait :
<c Ah I mon Dieu, messieurs, je Tai tué I Comment ai-je fait I... C'est affreux 1 je ne lui en voulais pas du tout, messieurs, mais pas du tout. »
Il me fut impossible de prononcer une parole et je perdis connaissance.
XY
Lorsque je rouvris les yeux, je promenai longtemps mon regard autour de moi, comme fait un homme qui se réveille dans un pays inconnu, puis peu à peu l'espèce de brouillard dans lequel j'étais enveloppé se dissipa, la forme des choses confuse et indécise d'abord comme Test une moire, se précisa, et, avec un étonnement singulier, je reconnus le fruitier, mes livres, le lit étroit dans lequel j'étais couche. Je voulus tâter de ma main ces couvertures, toucher ce mur pour sanctionner lïmpressîon de mes yeux. Mais je m'aperçus que je n'avais même pas la force de soulever mon bras. Cependant une femme pâle, que je reconnus bientôt à sa coiffe blanche pour être une sœur de charité, m'observait avec attention. Sous ce regard pur et bienveillant, je me sentis rassuré, mes souvenirs se réveillèrent et je me rappelai ma blessure, le duel, l'horrible scène qui en avait été la cause et tout \e reste.
« Vous voilà mieux, fît la sœur qui s'était approchée de moi; ne parlez pas, vous êtes encore trop faible. *»
Je murmurai d'une façon inintelligible : « Où est ma femme... et mon enfant?
— Ne vous inquiétez pas, mon cher monsieur, la petite va bien ; elle viendra vous embrasser lorsqu'elle sera revenue du Luxembourg.
— Ma femme? »
Il me semble que la sœur ne voulait pas entendre; mais voyant que je l'interrogeais toujours, elle répondit en rougissant un peu :
« Madame n'est pas ici pour le moment; voyons, voyons, calmez-vous ou sans cela le docteur nous grondera. »
J'étais trop habitué aux absences d'Estherpourm'éonner qu'elle ne fût pas là. Cependant j'eusse été heureux en revenant à la vie. de lui donner mon premier regard. Je sentais bien qu'il y avait maintenant entre nous deux un lien nouveau et indissoluble, celui du sang que j'avais versé pour la défendre. Gomme elle avait souffert, la pauvre femme, pendant cette crise! Elle avait dû se dire, en m'apercevant dans cet état : « S'il en mourait, c'est moi qui l'aurais tué. » D'avance je la consolais, je lui tendais les bras.... Mais pourquoi n'était-elle pas là, cela m'eût fait tant de bien 1 Je rêvais ainsi lorsque le médecin entra, accompagné de Timoléon qui avait les joues creuses et le regard désespéré. Mon vieux camarade vint à moi et me serra les mains tandis que le docteur, rayonnant, disait :
a Je peux me vanter de vous avoir ramené de loin, mon cher monsieur; voilà plus d'un mois, que vous vous obstinez à vouloir glisser dans l'autre monde. Grâce à Dieu, le danger est passé maintenant.
— Et ma femme? balbutiai-je en regardant Timoléon.
— Elle sera bientôt de retour, mon ami ; ces dames ont dû partir à la campagne.... pour quelques jours. Elles ont attendu que ton état fût moins grave, bien entendu.
— Oui, ajouta le docteur avec une singulière expression, il le fallait. C'est moi qui ait ordonné le dé-
part à cause d'un commencement de bronchite qui demandait un changement d'air; mais calmez-vous donc, quel homme vous faites ! Je vous affirme qu'il n*y a aucun danger, pure précaution.
— Bien sûr?
— Mais oui. Du repos, du calme, » dirent à la fois les trois personnes qui m'entouraient. Elles me sourirent et je leur souris aussi.
Mes forces revinrent rapidement, mais à mesure que je devenais mieux portant, l'éloignement de ma femme, son silence obstiné me semblaient plus incompréhensibles. Chaque jour j'en demandais des nouvelles.... Timoléon me dit enfin :
« Mon cher ami, puisqu'il faut te l'avouer, je crains que ces dames ne reviennent pas aussitôt que je le pensais. Elles ont été beaucoup plus loin que je ne te l'avais dit.
— Mais enfin où sont-elles? parle, je t'en conjure.
— Elles sont en Italie... Sans doute elles auraient pu mettre moins de précipitation dans leur départ, mais tu sais combien est vive l'imagination des artistes. Ta femme était chargée de travaux importants qu'elle ne pouvait exécuter que là-bas, et depuis longtemps déjà, tu le sais, elle avait un désir ardent de visiter les musées d'Italie. L'étude des maîtres est une question capitale,... »
Tout en parlant ainsi, Timoléon cherchait ses mots avec un extrême embarras. J'étais resté stupéfait, les yeux fixés, les mains croisées l'une sur l'autre. Au bout d'un instant, je murmurai : « Sans le vouloir, elle est bien cruelle! Et si j'étais mort.... que serait devenu notre enfant? Elle n'a pas songé à tout cela, je le sais bien, son art l'envahit tout entière.... Il nous est trop aisé à nous autres qui, ignorons les ivresses du génie de taxer d'ingratitude ces êtres privilégiés
dont la mission n'est pas de soigner les malades, mais d'enfanter des œuvres superbes qui sont la gloire de l'esprit liumain. Pourraient-ils produire leurs chefsd'œuvre si la recherche d*un but unique ne les rendait pas insensibles aux mille détails de la vie ordinaire? C'est nous qui sommes coupables, nous autres médiocres, qui par instinctive jalousie voulons nous accrocher à leurs ailes et trouver en leur âme nos vertus banales et mesquines qui ne sauraient y être. Elle me cause, en s'éloignant, une grande douleur, Tuais qu'importe en somme, si elle fait un tableau de plus?
— Tiens, tu es sublime I s'écria Timoléon
— Si Ton est sublime à si bon marché, tu es sublhne aussi.
— Moi, je stiis un malheureux, un misérable, un lâche. Si tu me connaissais, tu aurais honte de mV voir tendu la main.
— Tu plaisantes. Ce n'est pourtant pas le moment.
— Oui, je plaisante : j'ai tort. Madame Paline, en partant, m'a remis une lettre pour toi et j'ai promis de te la donner, cher ami. Cette lettre je ne l'ai pas lue; mais, quoiqu'elle contienne, promets-moi de rester calme. Tu seras courageux, n'est-ce pas, tu me le jures ? »
Il ouvrit un tiroir et déposa sur mes genoux un grand nombre de papiers :
« Voilà ton courrier, dit-il, beaucoup d'épreuves à corriger, comme tu vois. »
Il me serra la main et partit. Je reconnus tout de suite l'écriture de ma belle-mère, je rompis le cachet et je lus ce qui suit :
« Monsieur, « Votre dernière folie met le comble aux tortures que
nous supportons depuis que des liens, malheureusement indissolubles, vous unissent à ma fille. » Je m'arrêtai court, je retournai 1^ lettre en tous sens, je vérifiai la signature et je repris ma lecture : « Trop longtemps, monsieur, je vous ai excusé, vous croyant inconscient des douleurs que vous nous causiez; mais aujourd'hui le doute nest plus possible : vous aviez tout prémédité, tout calculé d'avance, vous vous étiez donné pour tâche d*étoufl*er les enthousiasmes et les élans de l'artiste sous le poids vraiment trop lourd de votre écœurante individualité. Pardonnez-moi si quelque expression blessante se glisse sous ma plume ; mon désespoir ne me laisse pas le loisir de choisir mes termes, et je veux vous dire tout de suite ce que nous pensons.
a Pour atteindre plus sûrement votre but, pour achever votre œuvre d'anéantissement, vous faites naître des scandales, vous appelez à votre aide la publicité de je ne sais quelles feuilles honteuses et vous perdez le respect de vous-même jusqu'à croiser l'épée avec des gens de rien, dans l'espérance sans doute que la honte de semblable aventure rejaillira jusqu'au front de votre femme et au mien. Nous avons dans le sang, monsieur, la haine de certaines bassesses et ne pouvons les tolérer en notre voisinage. Vous voulez devenir célèbre aussi, obliger la renommée ; libre à vous, mais ne comptez pas que la réputation artistique de ma fille soit un marche-pied sur lequel nous vous permettions de monter.
« Ma fille, sur mes conseils, a peu usé de votre nom jusqu'à présent; elle compte désormais l'oublier complètement. Nous brisons avec le passé. Abreuvées de désillusions, meurtries de mille coups, sanglantes de mille blessures et la rougeur au front, nous allons demander aux sources sacrées de Fart le repos et
Toubli. Dieti vous pardonne, monsieur. Nous quittons votre toit les mains vides, nous contentant du modeste bagage des choses. personnelles, car nous voulons vous enlever jusqu'à Tombre de ces prétextes que voiis êtes habile à transformer en scandale. Qu'il soit bien entendu que votre fortune, si grande qu'elle puisse être — nous ne voulons pas la connaître — n'est point une chaîne suffisante pour nous retenir sous votre autorité.
« Ma fille, qui approuve cette détermination, se joint à moi pour signer la présente lettre.
« ESTHER PaLINE DE MaRTIGNAC-CoRBON, a ÉVELINA DE MaRTIGNAC-CoHBON. »
Je ne pouvais détacher mes yeux de cette fatale lettre, mais j'avais beau concentrer mon attention, il m'était impossible d'en comprendre parfaitement le sens. J'étais au milieu d'Un cauchemar dont la réalité ne m' apparaissait que confusément. La seule chose qui me parut claire, c'est qu'elles étaient parties en me haïssant. J'appelai Valentine, et lorsque je l'eus dans mes bras, j'embrassai avec passion ses joues, son front, ses cheveux, ses petites mains et ses vêtements. Je l'observais comme si je l'eusse vue pour la première fois.
« Je n'ai plus que toi, ma mignonne, disaîs-je Comment ferai-je pour t'aimer sans me rendre détestable ? » Et je la serrai si fort qu'effrayée sans doute, elle ' appela sa nourrice.
a Oui, oui, emportez-la, fis-je avec empressement, il ne faut pas qu'elle ait peur. »
Machinalement, j'ouvris une autre lettre revêtue d'un grand cachet rouge, voici ce qu'elle contenait :
A M. Babolain, agrégé ès-sciences, chargé du cours de ma* thématiques spéciales au collège Saint-Louis.
« Monsieur,
a Sur le rapport de votre proviseur et d'après ï'avis du conseil supérieur de l'Université en sa séance du 3 courant, Son Excellence le ministre de Tinstruction publique a décidé que vous seriez, jusqu'à nouvelordre, suspendu de vos fonctions et mis en disponibilité.
« Son Excellence, monsieur, regrette que des raisons de haute convenance, inutiles sans doute à rappeler, l'obligent à employer une mesure dont la rigueur s'allie mal aux excellents souvenirs laissés antérieurement par vous dans le corps enseignant. »
Gela était signé, parafé, contre-signe.
« Tout se brise donc autour de moi ! je suis donc maudit I m'écriai-je. Mais enfin, qu'ai-je fait? pour quel crime suis-je poursuivi de la sorte? » Dans un mouvement de révolte et de désespoir, je froissai les papiers que j'avais devant moi, je les lançai dans la chambre et je les foulai aux pieds : « Êtres sans cœur, vous m'avez dépouillé, et maintenant que je n'ai plus rien, que je suis sans force et sans ressource , voua me fuyez comme un chien galeux qui n'est plus bon qu'à tuer!... Le génie, le génie! est-ce que cela me regarde? est-ce que j'entends quelque chose à vos folles imaginations? Pourquoi serais-je la victime expiatoire de votrtJ génie?... Il faut encore, pour votre satisfaction, que je sois dans l'impossibilité de réparer le mal que vous m'avez fait, et pour que ma ruine soit sans remfide, vous m'arrachez jusqu'aux ongles qui mai-
deraient à gratter la terre. Ahl vous pouvez me détester, car je vous déteste aussi. J effacerai le souvenir de votre passage dans ma vie comme on efface la boue de son vêtement. Haine pour haine, mépris pour mépris, c'est la justice et je vous le prouverai lorsque vous serez de retour. » Épuisé par cet accès de colère je tombai sur mon lit. « .... Elles ne reviendront jamais, puisqu'elles me détestent.... Est-ce leur faute? n'est-on pas toujours coupable lorsqu'on s'est rendu odieux? qui m'obligeait à me dépouiller pour elles, ne Tai-je pas fait de mon plein gré, par pur sentiment d'égoïsme? J'étais fier d'elles, mon orgueil était flatté lorsque je les voyais brillantes et admirées; que sert de menacer le ciel ? Dieu serait-il juste si sa logique n'était inflexible ? peut-il changer pour moi les lois morales ; n'ai-je pas été aveugle et fou, vaniteux jusqu'à me croire aimable?... Et cependant elle a eu pour moi des moments de vraie tendresse!... Je ne peux pourtant pas me refuser à l'évidence : elle m'a aimé : oui, oui, je me souviens. »
a Elle aura beau protester, me maudire, pensais-je, elle s'est donnée à moi, la grande artiste I et de ce passé qu'elle ne peut anéantir, il me reste la plub vivante des preuves : notre Valentine, mon petit ange chéri. »
Je me levai, je ramassai les papiers qui étaient à terre et m'installant devant la table, je me mis avec ardeur à corriger mes épreuves.
C'est au milieu de ce travail que Timoléon me surprit lorsqu'il revint. Dès le seuil de la porte il me tendit les bras :
« Excuse-moi, Babolain, me dit-il, je nai pas eu le courage de rester près de toi tandis que tu lisais ces lettres dont je ne devinais que trop aisément le contenu. Mon pauvre ami, mon frère 1 j'ai passé tout ce
temps dans Téglise des Carmes.... Tu es malheureux, n'est-ce pas? il faut te réfugier dans la prière, ouvrir ton cœur à Dieu; c'est en lui seul que tu trouveras Içi force de résister au coup qui t'accable. »
Je ne sais pourquoi la vive sympathie de Timoléon m'était pénible : pourquoi donc avait-il importuné la Providence et me conseillait-il d'en faire autant? Dieu avait-il besoin de tant de vaines paroles? Que pouvais-je lui apprendre, chercherais-je à le tromper en me parant à ses yeux de mes malheurs? seraisje assez pitoyable et vaniteux pour lui demander d'arrêter sa justice, et la seule prière qui fut digne de lui n'était-ce pas d'accepter son jugement inévitable et de courber le front sans plainte et sans plaidoyer?
« Ce. qui est fait est fait, » dis-je en baissant les yeux, car je n'étais pas bien sûr si je le regardais en face de ne pas fondre en larmes :
oc Laisse-moi corriger mes épreuves, tu vois, je suis très en retard et Ton doit être furieux à l'imprimerie. Ne me parle plus jamais de ce que tu sais, n'est-ce pas? jamais, jamais.
— La douleur glisse sur toi sans t'atteindre, fit-il avec une certaine irritation. Tu ignores ce que nous souffrons, nous, autres qui avons l'âme moins bien trempée. Mais je te le jure, ton indifférence fait peur ; si le scepticisme philosophique qui te tient lieu de tout a sur les cœurs de semblables effets, je le trouve repoussant et je te plains.
— Je ne suis pas indifférent, et il est inutile de me plaindre, Timoléon.
— Je n'excuse personne, mais, en vérité, je comprends maintenant bien des choses I Tu ne te doutes donc pas, cœur de pierre, que, moi qui te parle, je souffre comme un damné?... Je te dérange, au revoir. fit-U.
,— Au revoir, Timoléon, au revoir. »
Ma vie était à recommencer, voilà tout : je m'étais tnompé, j'avais été fou, l'orgueil m'avait grisé, j'avais cru que j'étais de taille à épouser une femme qui m'était supérieure.... Il s'agissait maintenant de voir si j'avais en moi l'étoffe d'un père. Cela devint une idée fixe. Je me figurais que dans ce nouveau rôle, ma laideur, mes défauts physiques et tout le reste ne seraient plus un obstacle, et d'ailleurs je me sentais pour ma petite fille des trésors de tendresse et de dévouement.
Je congédiai les dpmestiques, je vendis cheval et voiture, et je voulus mettre mes affaires en ordre ; mais à mesure que je payais des notes arriérées, d'autres dettes, que je n'avais pas supposées, semblaient sortir de terre. Il y en avait d'incompréhensibles et d'exorbitantes. Était ce donc un gouffre où nos dernières ressources seraient englouties? « Mon Dieu, me disais-je avec désespoir, s'il allait ne nous rien rester! »
En même temps que je régularisais ma {èosition, je reprenais mon travail avec acharnement pour achever la lourde besogne dont je m'étais chargé. Le matin, le soir, la nuit j'allais au berceau de Valentine, j'abaissais les rideaux, je rajustais les couvertures, j'écoutais sa respiration. Il me semblait toujours qu'un danger la menaçait et que sa vie dépendait absolument de mes soins et de ma surveillance.
Souvent aussi j'errais dans ce grand appartement dont le désordre ne me rappelait que trop nettement le départ précipité de ces dames. Cela me faisait une peine extrême, et cependant je cherchais mille prétextes pour retourner et rester longtemps au milieu de ces meubles ot de ces tentures. Ne fallait-il pas leur dire adieu ? car je les vendrais bientôt, je me sépare-
rais de ces splendeurs qui n'étaient pas faites pour moi, et je m'asseyais sur ce divan où elle se couchait parfois. J'ouvrais le piano et je m'arrêtais devant Tarmoire à glace ; je fouillais dans les coins, je visitais les tablettes, et si par hasard je trouvais un bout de ruban, une épingle, un rien qui lui eût appartenu, je Tenveloppais bien vite et je le cachais soigneusement
Elle m* apparaissait parfois avec une telle réalité que j'en étais effrayé et je me réfugiais dans ma chambre où je m'enfermais à double tour.
Un jour, je ne sais quel souvenir me revenant à Tesprit, je me rappelai le juif Isaac, ce marchand de tableaux qui avait apprécié si fort le talent de ma femme. Peut-être cet homme avait-il encore dans son magasin quelque toile signée par Esther ... Dans tous les cas il était possible qu'il fût resté en relations d'affaires avec elle et me donnât de ses nouvelles. Après avoir hésité longtemps, je me dirigeai vers le magasin d'Isaac. Lorsque j'eus regardé quelques dessins qui se trouvaient là, je lui dis :
« Je crois, monsieur, que vous avez possédé plusieurs tableaux de Mme Esther Paline. »
Je vis tout de suite qu'il ne me reconnaissait pas. Il caressa son menton comme un homme qui cherche à se souvenir :
a Esther Paline.... Esther Paline.... »
Au bout d'un instant, il sourit très-gaiement.
« Ahl oui, parfaitement, je me rappelle. Une de ces toiles fit même beaucoup de bruit ; c'est M. le comte de Vaugirau qui l'acheta, ahl ah! ainsi que beaucoup d'autres. J'ai tout cela là-haut. » ^j
Je me sentis glacé. ^ ^»
a De sorte, monsieur, dis-je en balbutiant, que vous avez un grand nombre de toiles de cettewtîste?
— Tout ce Qu'elle a fait, probablement. M. de Vau-
girau, en partant dernièrement pour Tltalie, m'a laissé la collection. »
Je me cramponnai à un chevalet pour ne pas tomber. « Pour l'Italie.... pour l'Italie, répétai-je dans mon trouble, mais cela n'est pas possible.
— Vous dites?
— Rien.... Je ne dis rien, je pensais au contraire.... Ahl pour l'Italie. »
Le juif me regarda attentivement et d'une voix insinuante :
« Madame Esther Paline est une artiste d'une extrême originalité; certaines de ses ébauches sont.... étonnantes. Monsieur désirerait-il en voir quelquesunes? je pourrais les céder à un prix tout-à-fait doux.
— Oh! non, je n'ai pas.... ma* situation ne me permet pas d'acheter.... j'allais, au contraire.... pardon: je suis un peu essoufflé.... j'allais vous proposer trois dessins de cette dame que j'ai par hasard. »
La physionomie d'Isaac changea complètement : « C'est bien différent, dit-il, ohl tout-à-fait différent.
— Vous m'achèteriez ces dessins, monsieur?
— Non, Certainement, et il ricana cruellement.
- Ce sont des ébauches fort intéressantes; c'est le premier jet, la première inspiration de l'artiste.
— N'insistez pas, vous le voyez, je suis encombré par les tableaux d'Esther Paline, et ces tableaux n'ont de valeur pour moi que le châssis. Vous devez comprendre que je ne suis pas assez fou pour en augmenter le nombre.... Je vous demande pardon : je suis en train de déjeuner. »
Je me redressai tout à coup comme sous l'action d'une secousse électrique.
«Vous parlez bien dédaigneusement d'œuvres qui ont excité l'enthousiasme et l'admiration.
— Entre nous, répliqua le marchand avec impatience , le prétendu talent de Mme ÎPaline n'a jamais existé et sa peinture est au-dessous de rien. Il s'est fait du bruit autour d'elle comme autour d'une foule d'autres jolies femmes dans lé succès desquelles l'art n'est absolument pour rien ; vous le savez comme moi, mon cher monsieur.
— Cela n'est pas; c'est faux, faux, m'écriai-je, en m'agitant comme un malheureux condamné au bûcher et que la flamme commence à atteindre.
— Il faut avouer que vous êtes un fameux original, dit le juif en éclatant de rU*e.
— Et pourquoi ce comte de Vaugirau aurait-il acheté tous ces tableailx, s'ils n'avaient point eu de valeur? » Ma voix était menaçante.
— Ah I ah! ah I mais que voulez-vous que je vous dise ? Le comte avait sans doute d'excellentes raisons... ces choses-là se comprennent d'elles-mêmes.
— Vous en avez menti, vous êtes un fourbe, monsieur.
— Ah mais! ah maisi Faites-moi le plaisir de sortir et rapidement. »
J'errai dans la ville comme un lièvre éperdu que les chiens poursuivent. Je traversais tout à coup la rue puis je revenais sur mes pas ; je m'arrêtais sans raison, je heurtais les passants, je regardais sans voir, et je reprenais ma course, tandis que la voix du juif bourdonnait à mes oreilles : « Si ce malheureux avait dit la vérité, que serait donc la femme que j'avais épousée, de quelle infernale comédie aurais-je été le jouet?
Mais comment croire à tant d'horreurs? tout cela était faux, j'étais la victirae d'abominables impostures. » Tandis que je me débattais contre l'évidence qui me serrait la gorge, je me disais: « nous parti-
rons. Demain, nous ferons nos paquets. Je briserai, je brûlerai tout ce qu'elles ont touché, il faut arracher mon enfant à ce milieu maudit, avant qu'il Q.it laissé ' dans son esprit une impression durable. Il faut que Valentine ignore toujours ces mensonges. Nous irons nous réfugier dans quelque coin, loin des méchants et des menteurs. Nous vivrons l'un pour l'autre, et le souvenir des mauvais jours s'effacera peut-être un jour. »
Mais on ne peut hélas» supprimer à son gré une partie de son existence. Toutes les pensées et les émotions de la vie se tiennent et s'enlacent comme les anneaux d'une chaîne. La mémoire est indocile aux ordres qu'on veut lui -imposer; les souvenirs sont des ennemis qui veillent, et si pour un instant on arrive à les chasser de soi, ils se logent au dehors, Us vous attendent, vous guettent au passage, vous enlacent, et la ronde du passé tourne autour du vieil homme avec d'autant plus de violence qu'il a fait de plus grands efforts pour s'y soustraire. La vie n'est pas une succession de faits tout nus : autour de chacun d'eux il y a l'émotion, le rêve, les impressions de toute sorte qui l'ont précédé ou suivi, qui en ont été la cause ou l'effet, et ce travail cérébral, ces illusions, ces mirages dont nous avons emmailloté nos actes se confondent bientôt avec eux; si bien que plus tard, nous ne pouvons plus nous rappeler l'acte sans nous rappeler en même temps son entourage, ses langes, son écorce, il nous apparaît tout vêtu et nous sommes impuissants à séparer ce que nous avons fait de ce que nous aurions pu faire; le réel de l'imaginaire, l'objet de son image. C'est ainsi que l'on aime certaines choses du passé qui furent détestables, que l'on chérit certaines douleurs.
Pourquoi maudire le miroir dont le mensonge nous
BA BOL A IN. iU9
rendit heureux? L'illusion fut trompeuse, mais la joie qu'elle fit naître n'en fut pas moins réelle pour cela ? Qu'importe que la chose soit noire si mes yeux la virent blanche tout d'abord, et si le souvenir de cette fausse blancheur me charme et me console encore!
Qu'importe qu'elle m'ait trompé! Pourquoi fouiller dans ce mystère? Et d'ailleurs m*a-t-elle trompé ? Je ne veux pas le savoir. Je veux que l'évidence qui m'accablerait ne soit plus qu'un mensonge. Il n'y aura plus de vrai pour moi que l'illusion qui m'a fait vivre. L'Estherrcelle, c'est celle que j'ai là dans le cœur.
Tels étaient les raisonnements à l'aide desquels je trompais mon chagrin. C'est ainsi que me réfugiant dans le passé avec une sorte d'obstination, je remettais toujours au lendemain le moment de quitter ce milieu qui m'aidait à me souvenir. Et tandis que j'arrêtais le programme d'une vie nouvelle, que je songeais à quitter Paris, je reprenais peu à peu mes habitudes d'autrefois.
A l'heure des classes, je regardais machinalement à ma montre, comme autrefois quand je craignais d'être en retard, et je sortais, rasant les murs, traînant ma honte, fuyant les regards, tremblant d'être reconnu. Peine inutile! J'étais vieilli, brisé, mes cheveux avaient blanchi et je marchais péniblement, appuyé sur ma canne. Lorsqu après avoir cheminé par des rues détournées je m'étais rapproché du collège, je regardais passer mes élèves. Je trouvais celui-ci changé, celui-là me paraissait grandi, je me rappelais leurs gestes, leur voix, et tous les détails de ce temps là. Que ne pouvais-je revivre de ma vieille vie, rentrer dans ce collège dont je m'étais chassé moimême I Mais il fallait subir jusqu'au bout les conséquences logiques de mes fautes, il fallait à la justice
de la Providence que tout se brisât autour de moi, que je fusse abandonné de tous, que Timoléon, lui aussi...
Un soir, j'allai chez lui, et comme je demandais à la concierge si je pouvais monter, la bonne femme m'arrêta court, en me disant: « Qu'il était absent.
— Rentrera- t-il bientôt, dis-je?
— Je n'en sais rien ; monsieur est en voyage depuis quinze jours.
— Et où est-il?
— Voici l'adresse qu'il a écrite lui-même pour qu'on lui flt parvenir ses lettres. »
La concierge chercha dans les casiers, et me présenta un morceau de papier sur lequel on lisait ces simples motâ :
Florence, bureau restant.
Je m'affaissai sur une chaise et laissai tomber à terre le papier que j'avais à la main.
Le docteur Bernard, las de nous attendre, avait été se coucher, lorsque vers onze • heures du soir, notre patache poussiéreuse s'arrêta sur la place de Favras, devant l'enseigne de la Barbe d'or. Valentine, que j'avais tenue dans mes bras durant la route, dormait à poings fermés. On secoua la nourrice,^ ma bonne
Marianne, dont la tête reposait sur mon épaule depuis deux grandes heures, et nous descendîmes. La maîtresse d'auberge jeta dans le feu une bonne brassée de petit bois, tous les chaudrons de la cuisine étîncelèrent joyeusement, et m'asseyant devant la flamme, je déshabillai ma petite fille. C'était le plus pressé.
Lorsqu'elle fut installée dans un grand lit bien blanc et parfumé d'une bonne odeur de lessive, que j'eus tout disposé pour la nuit, je me retirai dans la chambre voisine et j*ôtai mon chapeau qui me torturait depuis le matin; après quoi, j'ouvris la fenêtre. Un pâle reflet de la lune éclairait confusément l'église, la place et le sommet des arbres parmi lesquels apparaissait la silhouette étrange et tout d'abord indéfinissable des cheminées et des hauts pignons. Pas un bruit, si ce n'est le murmure d'une écluse, le tic-tac d'une horloge, l'aboiement lointain des chiens de ferme et le piétinement des chevaux dans l'écurie. L'air était pur et frais, tout plein de ce parfum délicieux des champs. Je me croyais transporté dans un monde imaginaire. Comme j'étais loin de ce Paris maudit dont je chassais jusqu'au moindre souvenir! Je sondais d'un regard curieux cette mystérieuse obscurité, cherchant à deviner d'avance ce que le jour me révélerait de ce nouveau milieu où ma vie allait recommencer. Je trouvais ce grand calme consolateur et plein de promesses. Est-il donc bien difficile après tout d'efl*acer une moitié de sa vie ? Je me mis au lit et avant de m'endormir je relus la lettre du docteur sur l'indication de laquelle j'avais entrepris ce voyage.
J'avais connu Bernard au collège d'Orléans, et quoiqu'il fût mon aîné de plusieurs années, nous avions été dans la même division. J'avais conservé pour lui
une certaine sympathie, je lui avais même écrit une lettre au moment de mon mariage. Lprs donc que je fus bien décidé à me retirer à la campagne, me trouvant fort embarrassé dans le choix de ma retraite, je demandai lavis de mon ancien condisciple que je savais installé dans le Blaisois où il exerçait la médecine avec un grand succès. lime promit avec beaucoup d'obligeance de me chercher dans son voisinage une demeure conforme à mes indications, et presque immédiatement, dans une dernière missive, il m'annonça qu'il avait trouvé ce qui me convenait et se tenait à ma disposition. C'est ainsi qu'après avoir recueilli les dernières parcelles de ma fortune qui, grâce à Dieu, nous assurait le nécessaire, j'allais échouer dans le bourg de Pavras. Le lendemain matin, le docteur venait me chercher dans son cabriolet, et par des petites routes gazonnées, bordées de haies, d'où les oiseaux s*échappaient par centaines, il me conduisait dans cette propriété qui m'était destinée, et dont il m'avoua être le propriétaire. Les conditions étaient admissibles; j'acceptai tout les yeux fermés, je retins sur l'heure une servante du pays et le soir même je m'installai dans la maison. Vraie demeure de curé, riante à l'œil, abritée contre le vent du nord, vieillotte, modeste, située à un kilomètre du bourg et entourée d'un jardin en pente où les pommiers et les chous, les giroflées et les salades poussaient fraternellement. Le long des allées étroites, de hautes bordures de buis; trois marches fendillées, donnant accès dans la salle à manger; un banc en pierre près d'un cadran solaire, et tout en bas, le ruisseau coulant sous les saules parmi les grandes herbes. Puis le lavoir et son. toit en chaume, l'embarcadère pour le bateau.... rien n'y manquait.
Je venais de trouver un cadre fait pour moi ; c'était
bien là le coin où j'aurais toujours dû vivre. Je ^emeï^ciai Bernard avec effusion. Il me semblait qu'il avait dû choisir cette demeure avec tendresse, qu'il avait deviné, par une touchante intuition, mon triste état moral et s'efforçait de l'adoucir en me procurant ce refuge. C'était là, certainement, une affaire de cœur et j'en étais d'autant plus touché que mon vieux camarade poussait la délicatesse jusqu'à dissimuler son affectueuse sollicitude sous une apparence de brusquerie et de hauteur.
C'était un homme gros, court, très-coloré et, comme il le disait lui-même, ne connaissant pas d'obstacle. De bonne heure il avait perdu sa femme qui lui avait laissé un fils appelé Joseph. Il jouissait dans le bourg d'une grande considération, non pas seulement à cause de ses talents et de sa façon joyeuse de les mettre en évidence, mais surtout à cause de sa fortune qui s'était accrue rapidement, à cause de sa belle maison en briques et en pierre qui menaçait le ciel de son paratonnerre, à cause de son habileté à prévoiries occasions et à en profiler, à acheter son avoine, à vendre son vin, à se rendre acquéreur de grands bois qu'il morcelait ensuite à la grande joie des paysans, après en avoir vendu la superficie ; à cause de son caractère entreprenant, résolu, de son timbre de voix sonore lorsqu'il disait : « Les hommes carrés par la base comme moi, ne sont jamais pris au dépourvu »; à cause de son gros ventre, de ses petits yeux, de son poil roax...
Loin de mïrri ter des allures brusques et protectrices de Bernard, je les acceptai avec une sorte de reconnaissance : lesdernières épreuves par lesquelles je venais de passer m'avaient rendu plus timide encore qu'autrefois. J'étais maintenant isolé, sans conseil, doutant de moi et accablé par la responsabilité des résolutions que j'aurais à prendre. Il était véritablement providen*
tiel qu'à ce moment là même un ami solide, résolu, Ignorant les obstacles et carré par la base, me permit de m'appuyer sur son épaule et de m'accrocher à lui.
Bientôt en effet je fus envahi parles préoccupations sans nombre que me causait mon installation ou. pour mieux dire : Finstallation de Valentine. Inhabile aux choses du ménage et porté par nature à prévoir et i peser les conséquences J'apportais dans cette nouvelle besogne la scrupuleuse attention d'un chimiste qui fait une analyse délicate. Deux chambres me paraissaient également propres à recevoir ma fille, mais laquelle des deux choisir? L'une, il est vrai, était réchauffée par le soleil levant ; mais les murs de l'autre étaient plus épais et un massif d'arbres la protégeait contre le vent. D'un autre côté, ce massif d'arbres pouvait entretenir une humidité funeste, cet inconvénient n'était pas à craindre pour la première chambre que j'eusse sans * doute choisie sans les mille inconvénients que j'y découvrais à chaque instant A force de réfléchir, j'en arrivais par des déductions logiques à accroître mon indécision et rien de plus. Plusieurs fois j'allai au bourg pour avoir l'opinion du docteur. Mais quand j'étais dans son cabinet toutplein de cartons, quand je le voyais entortillé de sa robe de chambre, assis devant son vaste bureau couvert de papiers importants et qu'après avoir promené sa main sur son front comme un homme qu'on dérange, il me disait en me riant au nez: « Eh bien, qu'est-ce encore, mon pauvre Babolain? » j'étais arrêté court dans mon désir d'expansion, et comparant mes affaires aux siennes, je m'accusais d'enfantillage, d'indiscrétion, et le plus souvent je le quittais sans lui avoir parlé de ce qui m'avait amené. Je me rappelle encore la prodigieuse hilafrité dont il fut pris, lorsqu'un jour je vins lui demander quel était à son avis, dans ma propriété, l'endroit le
plus convenable pour y établir un pluviomètre dont je sentais la nécessité pour régulariser les arrosages. Et cependant, pour un esprit raisonnable, rien n'était plus naturel que ce désir de pluviomètre : comment donner à la terre la quantité d'eau qui lui convient si Ton ignore statistiquement ce que chaque mètre carré doit et peut recevoir? mais qu'importe tout cela I
Lorsque la chambre de Valentine fut choisie, d'autos soins commencèrent pour lesquels je ne devais avoir confiance qu'en moi. Je me mis à tapisser, à calfeutrer, à clouer des bourrelets sous les portes et j'eus dès le premier jour les mains meurtries par les coups de marteau. Outre que je donnais au jardin une petite façon* je dirigeais encore les menuisiers et les serruriers que j'avais dû faire venir pour des petits arrangements... C'était une bien grosse affaire! En fait de menuiserie et de serrurerie, j'en étais réduit à mes études de mécanique déjà lointaines, de sorte que cette direction me donna beaucoup de mal. Peut-être même calculai-je trop scientifiquement les conséquences probables de chaque chose, car il arriva souvent qu'on dut recommencer le lendemain ce qu'on avait fait la veille. Je m'en excusais auprès des ouvriers cherchant à leur faire comprendre sur quel principe j'avais basé mes raisonnements.
Malheureusement, les notions les plus élémentaires leur faisaient défaut.
Bernard me dit un jour : « Mais quel métiei imposes-tu donc à tes malheureux ouvriers, mon pauvre •Babolain? On ne parle que de toi dans le bourg. » -
Je n'avais pourtant qu'un désir; c'est que le monde entier nous oubliât, moi et ma fillette, dans le petit coin béni où nous nous étions réfugiés.
Enfin le silence et le calme se firent autour de nou notre installation était terminée; nous étions seuls
2*i'Ô BABOLAir^.
bien chez nous. Il se produisit alors en moi un phénomène étrange. Le silence des champs, la pureté de cet air vivifiant qui me redonnait la santé et me grisait un peu, les arbres, les fleurs, le ciel profond.... Tout cela me plongeait dans un recueillement et une béatitude que je n'avais jamais ressentis. Je me laissais pénétrer par cette bonne nature que je voyais pour la première fois. Je me livrais à elle, j'étais confiant, sans crainte de l'avenir et pendant des heures couché dans Therbe, soulevant les brins de mousse, fouillant parmi les petites fleurs, j'écoutais, j'attendais, j'absorbais des sensations indéfinissables, vagues, confuses, mais douces et consolantes. Et ce n'étaient pas là des impressions purement physiques ; il y avait entre la nature et moi échange d'émotions et de sentiments véritables. Je devinais une âme qui parlait à la mienne ; il y avait de la tendresse dans la chaleur ie ce bon soleil qui me caressait le dos, une hospitalité charitable dans cet arbre qui m'abritait de son ombre. Mon jardinet avait du cœur; c'était un confident sûr, discret, toujours prêt à m'entendre, jamais ;as de me consoler. Plus de railleries, plus de méfiance.... Depuis que j'étais seul, je n'étais entouré que d'amis.
Les chagrins et les misères d'autrefois me produisaient l'effet de cette basse vague et continue que cause le roulement de la voiture, et qui vous invite à chanter. Le matin, lorsque je repoussais les volets de ma fenêtre dans les touffes odorantes de clématites et de jasmin, que l'air pur entrait à flots, que j'apercevais mes arbres rafraîchis, heureux de vivre et mon gazon saupoudré de rosée, que j'entendais le ramage des fauvettes et des rossignols qui me disaient bonjour en faisant leur toilette, j'avais l'âme épanouie.
Je pensais : l'horizon serait-il d'autant plus vaste
que se rétrécit le milieu dans lequel on vit? Serait-ce dans notre âme qu'est Timmensité: Dieu lui-même serait-il au fond de notre cœur, et serait-ce là qu'il veut qu'on le cherche?
Tout mon passé avec ses souffrances, ses aspirations folles, me semblait maintenant inexplicable : Il ne devrait être permis de courir au bout du monde pour étudier les plantes exotiques, que lorsqu'on connaît à fond la giroflée de sa fenêtre. Nous avons tous en somme un gros fil qui nous retient prisonniers : en tirant dessus, nous nous cassons la patte, mais nous n'allongeons pas le lien. Les chèvres qui broutent sont d'étranges animaux : mettez-les au beau milieu de la pelouse et tout d*abord elles se précipiteront au bout de leur corde qui les étrangle, soupirant après les broussailles qu'elles ne peuvent atteindre et ne songeant pas à la bonne herbe tendre qui entoure le piquet. N'avais-je pas été comme la chèvre? Mange donc ton herbe, Babolain, me disais-je et tu verras après. Il me semblait que Valentine, si petite qu'elle fût, devait ressentir les mômes émotions que moi. J'en aurais la preuve plus tard, lorsqu'elle saurait parler et me raconterait ses impressions d'enfance. Assurément elle était heureuse, se roulant sur le tapis que Marianne étalait à l'ombra. La chère petite ne pouvait pas me juger encore, elle ne me trouvait ni sot, ni ridicule, je ne lui déplaisais pas.... Il fallait profiter du moment, m'assurer de bonne heure de sa tendresse, et je cherchais dans ma cervelle le moyen de m'en faire aimer. Souvent, irritée par mon regard persistant qu'elle ne comprenait pas, elle m'évitait comme on évite ces rayons de soleil qu'une glace darde sur vous. Aussi j'attendais prudemment son sommeil pour la dévisager à mon aise. Les occasions ne me manquaient pas. Presque chaque soir, ma fil*
lette qui durant tout le jour avait respiré le grand air, s'endormait dans un fauteuil. Alors, comme un avare qui descend dans sa cave, bien sûr de ne point être observé, je m'approchais d'elle avec mille précautions, je glissais un coussin sous la tête de la petite dormeuse sans trop de maladresse, ma foi. Je rapprochais Tune de Tautre ses jambes écartées, je soulevais ses petits bras tout ronds, je disposais l'abat-jour de la lampe et penché sur elle, agenouillé, je désaltérais mes yeux :
« Dors, mon trésor, dors en repos, mon petit ange I Comme tu me rends heureux I Pourrai-je plus tard te payer tout le^ bonheur que lu me donnes. »
Et j'éctutais sa respiration calme, je voyais ses narines transparentes et veloutées se soulevant régulièrement, ses paupières épaisses avec leurs longs cils qu'agitaient des mouvements imperceptibles. Je voyais la peau satinée de son petit cou ; et derrière l'oreille, fraîche et rose comme une pétale de fleurs, les fines boucles de la nuque, moitié cheveux, moitié duvet, aspirant de leurs racines gourmandes les bons sucs de cette crème vivante.
Que de beautés et de merveilles il y avait dans ce petit corps I Que sera-ce donc lorsque je pénétrerai dans son esprit et dans son cœur, que nous pourrons causer, penser ensemble et partager les mêmes émotions ! Ce qui m'intriguait, c'est le sourire qui parfois, durant le sommeil, soulevait le coin de sa bouche et accentuait la fossette de sa joue. Je me demandais quelle pouvait être la cause de sa gaieté. Comment les idées se formaient-elles dans cette petite tête? J'aurais voulu savoir tout cela pour la mieux comprendre et par suite la posséder plus complètement.... Ce qui est sûr, c'est que ma présence ne la gênait pas et je la remerciais d'être heureuse devant moi.
Marianne me surprenait presque toujours en flagrant délit d'adoration; cela était terrible. Je crois que la vilaine femme y mettait une certaine malice, car à Tendroit de Valentine elle était presque aussi jalouse que moi :
a II est pourtant bien l'heure de coucher les enfancs, disait-elle en entrant tout à coup.
— Mais vous allez laréveillerl D'ailleurs la pendule avance, avance beaucoup. » Et lorsqu'ayant porté ma fille dans sa chambre, nous entamions sa toilette de nuit, la discussion reprenait à voix basse. Marianne m'accusait d'arracher les boutons, de faire des nœuds aux cordons, de commettre mille maladresses, de ne rien entendre à cette hesogne.... tout cela était bien vrai, mais je n'en voulais pas convenir, et je me défendais de mon mieux :
« Pas moins vrai que la mignonne va attraper une fluxion de poitrine si mousieur passe une demi- heure à lui mettre son bonnet. »
Il est vrai que je ne me pressais guère. C'était moins le fait de ma maladresse que le désir égoïste de prolonger mon bonheur. Bien souvent je me suis réveillé la nuit, croyant l'entendre tousser, poursuivi que j'étais par l'idée de cette fluxion de poitrine dont la nourrice me menaçait toujours.
Âh 1 les heureux moments que je passai là I Ce, n'est pas, il faut bien le dire, que j'eusse oublié tout à fait le passé ; une boucle de cheveux de mon enfant, une ressemblance lointaine, un geste, un rien, me faisait tressaillir, et bien des blessures se rouvraient ; mais ces moments étaient courts, car le charme de ma vie nouvelle calmait, en les voilant, les souvenirs d'autrefois. Je m'oubliais moi-même.
Durant ces jours sombres et humides, où la pluie ^ombe sans interruption, et où l'on devient maussade
malgré soi J'enfilais mes grosses bottes, et j'allais faire une promenade dans le bois. Or, en voyant les pousses nouvelles, les plantes et les arbres épanouis, heureux, vivifiés par cette eau bienfaisante qu'ils buvaient avec délice, en songeant à toutes ces racines qui aspiraient dans la terre humide la fraîcheur et la vie, j'oubliais ma mauvaise humeur, mes vêtements mouillés, la fange où je pataugeais et je souriais aux vilains nuages noirs. Tous les êtres de l'univers né peuvent être heureux à la fois. Chacun, àtourderôle, a sa part de plaisirs et de tristesses. Il n'est pas de douleurs inutiles, car toutes font équilibre à des joies. Chaque larme qui tombe est une goutte de rosée qui fera éclore un sourire. Et c'est une grande consolation, ce me semble, quand on souffre, que de se dire : « Il y a de par le monde, en ce moment-ci , quelqu'un dont je fais le bonheur. »
Et puis, avant de maudire personne et de ^rier au ciel: « Douleur, tu m'accables », il faut réfléchir un peu, essayer, comme font les malades, de différentes positions, car il en est toujours une où la blessure devient tolérable. Pour moi, — est-ce excès d'égoïsme et d'orgueil? — je ne sais, mais j'ai souvent trouvé du charme à sonder mon mal, à en étudier les détails, à en observer la marche comme du haut d un balcon, la lorgnette à la main.
Des mois, des années, se passèrent au milieu de ces jouissances intimes dont j'avais rempli mon existence. Entre la société et moi se dressait un mur imagi-. naire qui, chaque jour, devenait plus élevé et plus infranchissable. Depuis mon installation dans le pays, je n'avais pas été trois fois au bourg, qui m'inspirait une sorte de terreur ; Bernard, lui-même, avait désappris le chemin de la maison, et je savais qu'autour de nous, les paysans me considéraient comme un
original t^n petz innâce'>^îdj la tête. Malgré tout, on avait pour moi dei^ ^j^ards à cause du pluviomètre qu'on apercevait par «iessus la haie, et que Ton appelaitdans les environs : la manivelle à faire pleuvoir. Cependant Valentine n'était déjà plus l'enfant qu'on pouvait emprisonner dans ses bras et endormir avec une chanson ; elle était arrivée à ce moment délicat et charmant où la femme commence à apparaître dans la petite fille. Peu à peu les traits de sa mère s'accentuaient sur son visage ; elle avait les allures d'Esther, ses gestes, ses intonations de voix.
J'en fus d'abord troublé : ce n'étaient pas le ressentiment et la haipe qui me revenaient au cœur, mais au contraire le souvenir d'illusions dont j'avais joui, d'enivrements délicieux. Si épaisse que soit la digue dont on se protège, il arrive un moment où l'eau suinte et pénètre Les ivresses passées ont des échos qui persistent. Si j'avais su mieux comprendre ma femme, que de malheurs j'eusse évités I La nature l'avait faite aussi bonne que belle, peut-être. Et parfois les preuves de sa bonté et de sa beauté se confondant ensemble m'assiégeaient en foule. « Ah 1 si je pouvais recommencer la vie! »
En même temps que je repensais à tout cela, l'inquiétude me gagnait d'autre part : Valentine avait des curiosités que je ne pouvais m'expliquer, des coquetteries, des façons délicates et féminines dont j'étais intimidé, et cette possibilité d'échanger nos pensées et nos émotions qui avait été pour moi la plus douce des promesses, m'effrayait maintenant. Je la trouvais trop intelligente, je sentais que j'avais devant moi un juge curieux, fin, observateur, à qui bientôt rien n'échapperait. Je devinais déjà les railleries prochaines. Railleries involontaires, inoffensives, dont je ne songerais jamais à lui faire un crime, la pauvre
enfant; pouvait-elle s'empêcher d'être vive et spirituelle? Dès lors, je veillai sur moi plus scrupuleusement que jamais, afin que pas un de mes gestes, pas une de mes paroles ne pût lui déplaire. Je savais par expérience ce que peut coûter une maladresse ou une erreur. Il s'agissait maintenant de ne pas compromettre l'avenir, de calculer d'avance les conséquences probables de mes moindres actions, de l'obliger à m'aimer, de la rendre heureuse, d'épier ses goûts, de comprendre sa nature....
Parfois, la traitant comme une petite femme, je lui demandais son avis, je faisais appel à son expérience. Durant nos promenades, je lui faisais part de mes émotions, je l'invitais à rêver avec moi.... puis, me rappelant son âge et tremblant d'avoir commis quelque imprudence, je rebroussais chemin bien vite et j'entamais énergiquement quelque récit de pure imagination, tout plein de cette bonne grosse gaieté qu'affectionnent les enfants... Chose singulière : elle restait grave, silencieuse, m'observant avec une fixité qui me faisait perdre contenance : je cherchais mes mots, je m'embrouillai3 dans mes phrases, je sentais que mes gestes n'avaient aucun rapport avec ce que je voulais dire, j'avais la conscience d'être pitoyablement embourbé ; et elle, après avoir observé tout cela, quittait ma main et murmurait : « Ça, c'est bien ennuyeux 1 »
C'était une vraie douleur pour moi que cet aveu, et cependant je ne pouvais m'empêcher d'admirer cette cruauté touchante de l'enfance, qui, sans se soucier des conséquences, dit toujours sa pensée et toute sa pensée. Je pensais : « Valentine a un esprit au-dessus de son âge, elle sera femme de grande intelligence.... comme était sa mèrel J'aurais dû comprendre cela tout de suite II faut à son esprit des aliments plus sérieux.
Le moment est venu de l'instruire en Tamusant; il le faut, je le dois ; je suis responsable devant la société et devant ma conscience.... Cette pensée me flattait au fond, et comme père et comme professeur. Tétais là sur mon terrain : les années laborieuses de ma jeunesse, mes succès d'autrefois me revenaient à Tesprit, et je lui savais gré à elle, qui, indirectement, réveillait ces souvenirs. Je songeai profondément, et comme je considérais que le trésor le plus précieux dans la vie est la faculté de juger avec précision et d'analyser toute chose, je pris le parti de commencer l'éducation de ma fille par Tétude des sciences naturelles. Quoique je cherchasse toujours un prétexte ingénieux de l'instruire, j'eus le tort peut-être de la poursuivre un peu de trop de mon enseignement.
Si je voulais, par exemple, conduire Valentine au bord de la rivière, loin de lui imposer ma volonté, je cherchais, par l'adresse et la douceur, à faire naître en elle le désir d'y aller. Alors, j'improvisais de mon mieux : là, c'était un papillon qu'il fallait attraper; puis, un. peu plus loin, une fraise énorme à cueillii^ et de papillon en fraise, de fraise en papillon, nous arrivions au bord de l'eau. Alors, par une secousse habile, que j'exécutais sans qu'elle pût le remarquer, je lançais mon chapeau de paille dans la rivière :
« Ah ! mon Dieu, mon chapeau qui est tombé dans l'eau I » m'écriais je, en m'efforçant de donner à cette exclamation un grand accent de vérité. Quand elle avait fini de rire, je reprenais, car j'avais mon idée : « Tiens, vois donc, mignonne, mon chapeau qui s'en va I Pourquoi s'en va-t-ilî » — Je faisais quelques pas, et à l'aide d'un bâton, je repêchais ma coiffure. Dès lors, mes prémisses étant posées, je me croyais sûr du résultat, et je disais avec une certaine assurance, en lui prenant la main :
22(1 BikBOLÂlN.
« Je suis sûr que tu t'es demandé pourquoi mon chapeau s'en allait loin de nous*^
— Non, papa, cela m'est égal.
— Ah I tu ne t'es pas demandé cela ? Tu n'en seras pas moins contenté de le savoir, car tu es une petite fille curieuse det'instruire.: hum.... hum. La cause de ce phénomène, mon amie, est la pesanteur. Tu vas me dire : «Quoi! papa, c'est la pesanteur qui fait marcher la rivière î » Je m'efforçais ainsi de donner à ma démonstration du mouvement et de la vie.
« Moi, je n'ai rien dit du tout, murmurait l'espiègle, en m'attirant du côté des fraises.
— Tu ne l'as pas dit, mais tu l'as pensé» mon amour; et dans le fait, cela n'est point aisé à comprendre. Il faut t'imaginer, d'abord, qu'il y a au centre de la terre une force qui attire tout ce qui est à la surface : les pierres, les arbres, les hommes, les maisons, les....
— Papa, les fraises.
— Oui, ma fille On dit que les corps sont lourds, parce qu'en voulant les soulever, on a à lutter avec cette force, que Ton nomme pe....san....teur. Voilà que j'ai fini; n'est-ce pas que cela est bien curieux î
— Non, papa.
— .... Or, l'eau de la rivière est soumise, comme tous les corps, à l'action de la pesanteur, et tu vas comprendre dans un instant pourquoi mon chapeau....
-- Mais, papa, qu'est-ce que cela fait, puisque tu l'as rattrapé,
— Sans doute, mais.... » Fallait-il insister ou me taire? Il est certain, qu'en continuant, je gravais dans sa mémoire, grâce à une circonstance fortuite, une notion scientifique précieuse; mais, d'autre part, n'ai* lais-je pas la fatiguer et l'ennuyer par un effort d'at-
BADOLAIN. 225
tention trop prolongé? Et comme Valentine m'attirait de plus en plus vers les fraises, il me venait une inspiration subite, j'en cueillais une, et la tenant délicatement de mes deux doigts, par le fin bout de la queue : « Ce fruit, lui-même, est soumis aux lois de la pesanteur, et la preuve, c'est que si je le lâche il fera tous ses efiforts pour aller vers le centre de la torre qui le sollicite.... En effet, tu le vois, j'écarte leà doigts, j'abandonne le fruit à lui-même, que fait* il? — Il tom.... »
Malheureusement, je ne pouvais achever car Valentine^ sautant en Tair, enlevait rapidement la fraise et la mangeait en riant aux éclats.
N'insistons pas, pensais-je à part moi : insister serait compromettre l'avenir. J'ai été imprudent, je m'y suis mal pris. Il est même heureux qu'elle m'ait arrêté par son espièglerie, car j'allais peut-être dépoétiser pour toujours ces admirables principes de la pesanteur. Quoi de plus séduisant, pour une jeune intelligence, que de soulever le voile qui cache ces grandes lois deTunivers? Une autre fois, je préparerai plus soigneusement mon exorde, et je trouverai pour entrer en matière une voie plus détournée.
Cependant, il devint évident que ma fille avait pour idée fixe de se soustraire à nos instructives causeries. J'avais beau fractionner mes pilules en d'aussi petits fragments que possible, et entortiller chacun d'eux dans le miel le plus parfumé, l'enfant flairait la drogue et fuyait à toutes jambe?*. Vainement, je la priai, je la suppliai ; vainement, je lui fis entrevoir les côtés poétiques de la science humaine ; tout fut inutile. Elle ne retrouvait sa bonne humeur ordinaire que lorsque, rendue à la liberté, elle pouvait aller rejoindre sa bonne et l'aider à cueillir les haricots ou à étendre le linge sur les haies du potager. J'avais pour-
tant un devoir, une mission à remplir; que faire? Je la suivais d'un œil triste, tandis qu'elle s'échappait et courait au soleil. Je frissonnais, en entendant Téclat de son rire, et j'étais de plus en plus jaloux de cette grosse villageoise au nez rouge, à Toeil réjoui, de cette Marianne qui, sans effort, savait se faire aimer. Je lui en voulais d'être gaie, rieuse/^ dévouée, d'avoir donné à mon enfant toutes les preuves de tendresse; \e lui en voulais de l'habiller chaque matin, de natter aies cheveux blonds et soyeux, que j'eusse nattés moimême avec tant de bonheur, si on me l'eût permis ; je lui en voulais de fabriquer des tartes aux cerises, dont Valentine était gourmande.... Enfin, j'étais jaloux, et j'en souffrais, «c j'ai des sentiments bas, me disais-je...^ Et cependant, si cette Marianne, ignorante et superstitieuse, allait avoir une influence fâcheuse sur Tesprit de mon enfant I Mon devoir ne serait-il pas de l'éloigner? »
Et me calmant tout à coup, j'ajoutais : « Je n*ai même pas le courage d'être franc avec moi-même : je calomnie la meilleure des femmes, parce qu'on l'aime et qu'on ne m'aime pas. »
Cependant, ma fille avait au fond un grand attachement pour moi; je le sentais bien à l'amour quej'éprouvais pour elle. Mon inhabileté était le seul obstacle qu'il y eût entre nous : je n'avais jamais su m'y prendre.
Plus tard, j'ai analysé tout cela et j'ai recueilli bien des observations qui m'eussent été utiles si je les eusse faites plus tôt : Les petites femmes qu'on appelle des jeunes filles sont assiégées par mille rêves capricieux, par mille fantaisies indéfinissables contre lesquelles elles ne peuvent lutter qu'en se confiant & une intelligence qu'elles savent sans faiblesse. Elles sont reconnaissantes à l'être énergique .qui les oblige
à sortir d'elles-mêmes et les délivre des obsessions de leur esprit.
Que de fois elles poursuivent celui qui les aime de leurs caprices persistants dans le seul but de le mettre à répreuve, de tâter le terrainl Non pas qu'elles veulent se jouer de lui I Leur conduite est instinctive : avant de s'appuyer sur un bâton n'est-il pas naturel d'en éprouver la solidité? Comme elles savent bien que leurs gros désirs sont fous, leurs tentations inadmissibles et comme elles se sentent amoindries, isolées, lorsque par faiblesse ou les approuve, alors qu'un refus bien net les délivrerait. Ce n'est pas un maître qu'elles cherchent ; mais un ami infaillible qui choisisse, élague dans le fouillis de leurs impressions vagabondes.
Je n'avais jamais eu la force d'être complètement cet ami-là. Même dans les mauvais jours où Valentine s'obstinait à ne pas comprendre une explication répétée vingt fois, le timbre de ma voix n'avait jamais exprimé l'impatience : c'était ma façon de l'aimer. Je n'avais jamais su manifester mon affection qu'en l'entourant de patience et de douceur, en rendant ses heures également faciles et heureuses, de sorte que ma petite chérie était comme au bord de ces lacs tranquilles et purs qu'on ne saurait regarder longtemps sans éprouver le désir de les troubler en y lançant une pierre. Ma patience qui ressemblait un peu trop àdela docilité, l'irritait; elle sentait son espièglerie croître à mesure que je lui enlevais les prétextes de la manifester. Elle était tentée d'avoir raison de ma douceur dont elle n'avait jamais pu voir la fin : la curiosité s'en mêlait rapidement, elle devenait trèsméchante, la pauvre mignonne en avait conscience et l'agacement qu'elle en ressentait augmentait encore sa fâcheuse humeur. Cela était plus fort qu'elle; pour-
328 BABOLAl!!.
quoi aussi ne ravait-on pas arrêtée, pourquoi n'ayait-on pas d'autorité sur elle, était-ce sa faute î
Mécontente d'elle-même, elle en voulait aux autres, ce qui était bien naturel : c'est toujours chez le voisin qu'on cherche la racine des mauvaises herbes qui poussent en soi. Elle m'aimait quand même, assurément, mais d*une tendresse un peu compatissante, car elle savait trop que mon sort était entre ses petites mains.
Et puis, mes caresses n'arrivaient jamais à l'heure. Rien n'est plus mal reçu qu'un baiser qu'on n'avait pas souhaité, et l'ange gardien lui-même qui à chaque instant du jour entretiendrait son protégé de ses projets d'avenir et de sa sollicitude, deviendrait en peu de temps bien ennuyeux. Je compris tout cela plus tard.
Les enfants grands et petits se grisent volontiers d'arbitraire, et bientôt la différence entre le possible et l'impossible s'évanouit complètement. Ma Valentine marchait de ses jolis petits pieds dans cette voie. Elle commandait, ordonnait, réglait toute chose dans la maison; mais sa voix était si bien timbrée, elle était si charmante dans son rôle de maîtresse de maison.... c'était une joie de courber la tête : « Quelle précocité, pensais-je, elle fait de nous ce qu'elle veut. Quelle netteté dans ses idées, quelle justesse de coup dœill Elle a le sens critique, elle Ta! et point timide^ jamais indécise! ces deux défauts que j'aurais pu lui transmettre et dont j'avais tant souffert. Il était tout simple que douée de cette façon exceptionnelle, elle aimât à donner des ordres, à les faire exécuter rapidement, à constater son évidente supériorité. J'aimais dans ma fille chérie jusqu'à ses impatiences et ses petites colères qui donnaient à ses yeux plus d'éclat et à son teint plus de fraîcheur. Sa façon de faire crier
les marches du parquet me faisait tressaillir : ce n'était plus un bruit mais une musique dont l'écho charmait encore mon oreille longtemps après avoir cessé. La beauté de mon enfant me rappelait si bien celle de sa mère, qu'en certains moments de rêverie, Esther et Valentine ne faisaient plus qu'un pour moi ; le présent, le passé, l'avenir se mêlaient ensemble. J'eus, au fond de mon cœur, des désespoirs profonds ou des joies folles pour des niaiseries insignifiantes, et c'est ainsi que, concentrant ma vie dans une unique pensée, je m'efforçai de rendre plus étroite encore cette existence d'ermite où se résumait pour moi l'univers tout entier.
Un jour que je mettais mes raisins en sacs, Marianne vint me dire que le curé de Favras désirait me parler. J'en fus extrêmement surpris, car il ne venait à la maison absolument personne, et pour que le prêtre eût frappé à ma porte, il fallait assurément une raison très-grave. J'étais à peine descendu de l'échelle que j'aperçus dans l'allée se dirigeant vers moi, monsieur le curé en personne. C'était un homme affable, au visage souriant. Il parut touché en constatant mon embarras, et me saluant avec courtoisie :
« Monsieur, dit-il, veuillez excuser ma démarche si elle est indiscrète, mais j'ai cru de mon devoir de venir vous demander un moment d'entretien. »
Alors, avec beaucoup de discrétion et de bonté, il me parla de Valentine qu'il avait entrevue quelquefois ; il me vanta sa grâce, les charmes de sa personne, les qualités morales dont ces avantages extérieurs devaient être l'expression.
Où voulait-il en venir? Que lui importait que mon enfant fût charmante ou détestable, belle ou jolie? Il m'exprima toute la sympathit. l'admiration que les habitants du bourg ressentaient pour elle, et aussi de
rétonnement douloureux que leur causait Tisolement étrange auquel la pauvre petite semblait être condamnée : il y avait des devoirs dont les parents ne pouvaient s'exempter; le contact, la fréquentation des autres enfants était une nécessité inévitable, outre que Tinstruction religieuse, si fort en retard chez Valéntine, était un bienfait' dont on ne pouvait pas la priver sans crime. Voyant l'impression que me causaient ses paroles, le prêtre, tout en redoublant d'affabilité, me parla d'une façon plus précise et je compris qu'on me considérait dans le pays comme un être monstrueux, un tyran détestable, et que lui-même avait obéi à l'indignation du bourg tout entier -en tentant auprès de moi cette visite.
« Mais, monsieur le curé, » lui dis-je avec beaucoup d'émotion, car je me sentais menacé d'un grand danger, « je n*ai jamais eu qu'une pensée : faire le bonheur de ma fille.... elle n'est encore qu'un enfant; elle a.... mon Dieu, je ne sais plus au juste son âge, mais cest un enfant, je vous l'assure.... nous étions si heureux. Vous ne pouvez vous imaginer comme notre vie est douce, elle vous le dirait elle-même.
— Prenez garde, cher monsieur, que votre tendresse paternelle un peu trop jalouse, ne passe aux yeux des malveillants pour un égoïsme aveugle. Ne pourrait-on pas croire en efifet qu'en imposant à votre cher enfant une existence aussi exceptionnelle, vous songez plus à satisfaire vos goûts qu'à assurer son bonheur?»
Je restai longtemps silencieux-, bien des douleurs, anciennes déjà, se réveillaient ; un voile se déchirait tout à coup et l'évidence m'apparaissait nette et cruelle, comme une lame d'acier. N'y tenant plus, je pris les mains du prêtre dans les miennes et avec un accent de désespoir et de franchise :
« Oui, rnoosie^r, vous avez raison : je àe songe
qu'à moi, je n'ai jamais songé qu'à moi; je suis un mauvais père comme j'ai été un mauvais mari ; je le sens, je le vois.
— Calmez-vous, mon cher monsieur, je me suis mal exprimé sans doute, pardonnez-moi de vous causer cette douleur.
— Je vous en prie, laissez-moi tout vous dire; je ne suis du moins ni faux, ni menteur. Mon égoïsme est tellement profond que le plus souvent je n'en ai pas conscience. Je suis un pauvre homme; méprisezmoi, je vous faift pitié, n'est-ce pas? Et cependant j'ai eu dans ma vie toutes les chances de bonheur: mais, que joulez-vous, j'ai tout gâté, toutflétri autour de moi et je voulais condamner mon enfant à respirer le même air que moi ; je l'aime pourtant bien, je vous le jure. Mon Dieu, mais si je dois être toujours un embarras pour elle, si je dois lui porter malheur, je ferais peut-être mieux de me tuer?
— Ce sont là d'affreuses paroles qui n'auraient pas dû sortir de la bouche d'un père, d'un homme de science, d'un philosophe, alors même que ce philosophe ne serait pas chrétien.
— Est-ce que je sais ce que je suis, monsieur le curé! Je souffre cruellement, et je sens que mes souffrances sont méritées; voilà. On sait donc alors dans le bourg que ma fille cherche elle aussi à me fuir, à m'échapper? On sait qu'instinctivement elle s'éloigne de moi comme d'un malheureux qui n'aurait pas dû naître. »
Le bon curé fut excellent, m'offrît son amitié, me conjura d'avoir confiance en lui. Il me promit si je consentais à lui laisser diriger Valentine, de faire d'elle la plus douce et la plus tendre des filles, de resserrer plus étroitement les liens qui m'unissaient à elle, de détruire la mauvaise opinion que Ton avait
de moi dans le pays. 11 me fit toucher du doigt les nécessités que m'imposait mon devoir et m'affirma qu'il saurait me les rendre douces. Il eut enfin tant d'éloquence persuasive, de douceur et de bonté que je consentis à tout avec reconnaissance.
« C'est que je ne m'en suis jamais séparé, monsieur le curé, murmurai -je en le reconduisant. Elle m'aime bien au fond, je le dis sans orgueil, une absence trop prolongée lui serait pénible... elle n'oserait peut-être pas l'avouer. Et puis .. si les chemins étaient humides, s'il pleuvait... ses petits pieds... elle a toujours eu la gorge délicate, monsieur le curé.
— Eh! sans doute, sansdoutel Croyez-vous qu'on exposerait votre chère fille à une maladie? ï)n cas de mauvais temps on viendra la chercher et on la ramènera en voiture : dix personnes dans le bourg, à commencer par moi, seront heureuses de lui rendre ce petit service.
— L'église n'est pas trop froide?
— Nous aurons une chaufferette : il faut sauver l'âme et le corps tout à la fois, ehl ehl ebl mens sana!... Au revoir, mon cher monsieur. »
La première fois que Valentine s'éloigna de la maison, en compagnie de Marianne, pour se rendre au catéchisme, je la suivis longtemps du regard. Dès le matki je lui avais fait mes recommandations, j'avais nis dans sa poche un foulard plié soigneusement, in morceau de chocolat, trois boules de gomme.... En la voyant joyeuse, bavarde, cherchant elle-même son plus beau ruban pour nouer ses nattes, sa robe la plus fraîche, son chapeau le plus coquet, éclatant de rire et se faisant des saluts dans la glace, je m'étais efforcé d'être gai pour ne pas gêner sa joie. Mais maintenant que j'étais seul, et que je 1 apercevais là-bas dans le sentier, j'avair un grand serrement de
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cœur! : « Hélas ! c'est le commencement, pensais-je, les ailes sont poussées : elle s'envole, elle s'éloigne, et cet éloignement lui paraît une délivrance. Elle ne sait pas dissimuler, la chère petite, je l'ennuyais, je la rendais malheureuse; tout le monde excepté moi s'en était aperçu. Depuis que je suis au monde, qui donc a supporté sans se plaindre ma compagnie ? » On voyait toujours dans la prairie sa jupe bleue qu'éclairait le 'Soleil, son chapeau de paille qui se détachait sur le vert de la haie et ses petits mollets blancs qui s'agitaient gaiement.... Au détour du sentier elle se retournera sans doute pour me faire un geste de la main.... se retournera-t-elle ? Cela lui coûterait si peu I »
Elle n'y songeait guère. Toujours sautillant, elle continua sa route et disparut.
C'est la loi, pensai-je, à chacun sa part d'individualité; quel droit ai-je sur elle? parce que je suis glacé, est-ce une raison pour que je lui prenne sa chaleur. Est-ce avec son sang jeune et vermeil que je dois vivifier mon vieux corps flétri? avec sa gaieté, sa jeunesse, ses illusions que je dois stimuler ma vieillesse? Elle né me doit rien ; c'est moi qui suis son débiteur. En exigeant d'elle un sourire, je l'exploite, je la vole, je suis heureux à ses dépens, je l'étouffé, je l'écrase. Si tu ne peux vivre qu'en t' accrochant à ce jeune rameau, disparais donc, être nuisible et parasite, tombe à terre et du moins sois un engrais fécond ; cesse d'être quelqu'un, sois quelque chose.... Aurais-je par hasard la lâche sottise de me plaindre? Est-ce que la gf^iine que le vent emporte et dépose sur un sol sténie se plaint de son sort et porte envie à l'autre graine qui germe dans Iç champ voisin? N'est-elle pas saçe et nécessaire la loi qui condamne cet être à mourir infécond, cet autre à fructifier; qui veut
celui-ci beau, joyeux, qui impose à celui-là laideur et tristesse. Rien n'est inutile dans ce monde : le grain de poussière qui voltige dans Tair n'est pas plus livré au hasard que ne le sont les mondes dans l'immensité. Me suis-je jamais plaint qu une équation fût inflexible et sans complaisance ? Or que sont les êtres qui pensent ou végètent, que sont les choses qui se transforment, que sont les sensations et les pensées qui s'enlacent et se succèdent, si ce ne sont les termes innombrables de l'équation suprême dont nous ignorons l'inconnu ? Et n'est-ce pas en somme quelque chose que de se senlir un atome nécessaire à la marche du grand problème, de constater que ses propres douleurs ne sont pas le fait d'un caprice ou d'une fantaisie, mais la conséquence inévitable et sublime de la loi divine qui nous enveloppe tous. »
Je regardai à ma montre : il devait y avoir un siècle que Valentine m'avait quitté. Pourvu qu'il n'y ait pas de courants d'air dans cette église! Gomme elle doit être émue, troublée, parmi tous ces visages qu'elle ne connaît pas I on a dû l'accabler de questions indiscrètes, elle si délicate, si susceptible ! Que peutelle faire maintenant? Elle va m'arriver les larmes aux yeux peut-être... n'ai-je pas é'é cruel en lui imposant cette épreuve ? A part moi, j'eusse souhaité qu'elle revînt avec le cœur bien gros, à jamais guérie du bourg et de ses habitants. Il n'en fut rien cependant. Le docteur la reconduisit lui-même au grand trot de ses deux chevaux, et lorsque ma fille eut sauté à terre, elle avait les yeux brillants, le teint animé et le sourire aux lèvres :
« Tu vois, l'ami, que je te la ramène en bonne santé, fit Bernard, en me frappant amicalement sur l'épaule. Ah! je t'en voulais Éeaucoup de ta sauvagerie, mais n'en parlons plus. Ta Valentine est un être
adorable, qui du premier coup a fait la conquête de Pavras. On n'a pas plus de grâce et de gentillesse, outre qu'elle est jolie comme un ange.... Ne disons pas cela trop haut, quoique cette révélation ne soit pas faite, je m'imagine, pour la surprendre beaucoup.
— Vraiment, on Ta trouvée charmante? » Je grimaçai un sourire, car ces éloges me causaient à la fois du plaisir et de la peine. Ces admirateurs de mon enfant étaient autant d'importuns qui se mettaient entre elle et moi. Elle allait faire des efforts maintenant pour plaire à ces gens-là! A partir de ce jour, Valentine se transforma rapidement. Toujours joyeuse et de bonne humeur, elle chantait, dansait et mangeait avec un appétit qu'elle n'avait jamais eu. Elle nous racontait les nouvelles et les cancans du bourg, d'une façon si comique, que Marianne, prise d'hilarité soudaine, en cassait la vaisselle. Elle faisait le portrait de celui-ci, imitait la voix de celuirlà, disait les prévenances de toute jorte dont elle avait été Tobjet. Je pensais qu'elle avait bien de l'esprit, qu'elle aussi était faite pour briller et pour plaire, et que de loin, j'assisterais peut-être à ses succès. Tandis qu'elle continuait ses folies, je la regardais d un œil mélancolique, jusqu'à ce que, me sautant au cou, elle s'écriât : et Papa, fais-moi danser, » et il n'y avait pas moyen de lui résister : il fallait à toute force relever ma robe de chambre, et confus, heureux, ridicule, me mettre à danser.
Je m'appliquais, je me mordais les lèvres, murmu.rant tout bas : une, deux, trois, tandis qu'elle chantait un air de valse, cambrait sa taille flexible, penchait sa tète et souriait à la glace.
Ainsi que l'ayait annoncé le bon ciiré de Pavras, les impatiences de ma chère fille, son indocilité, ses petites révoltes disparaissaient peu à peu. Il est vrai,
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que vaincu , refoulé par les tendresses inaccoutumées qu'elle me prodiguait, je n'osais plus ouvrir la bouche; ne demandant rien, acceptant tout, laissant s'émietter les dernières parcelles de mon autorité, je jouissais de mon mieux de ces caresses rapides, sans mesure, dont elle semblait payer son indépendance.
Je sayaii? que ces fils d'or et de soie dont on. m'entourait, étaient autant de liens qui devaient me paralyser et me réduire à l'obéissance, mais qu'importe! il fallait qu'elle s'occupât de moi, pour me maintenir captif; il fallait que sa petite main resserrât continuellement ces fils, s'agitât autour de moi, et tous ces soins ressemblaient si bien à de la tendresse I D'ailleurs, je me disais : Puisque je suis incapable de la guider, je dois avouer francLement mon impuissance et en subir les conséquen':3S. Je dois m'effacer,^u'auraije à lui apprendre ? Il était insensé de vouloir lui inoculer de force mes idées et mes théories, que je sais détestables. Elle est femme déjà, et je dois en toute chose respecter son individualité. C'est ainsi que je concédais ce qui depuis longtemps m'avait été enlevé. Que de souverains violemment chassés par leurs sujets, rédigent du fond de l'exil leur acte d'abdication, et se donnent la consolation de disposer d'une couronne qui fut brisée sur leur propre tète !
Déjà sûre d'elle, Valentine prenait les rênes du gouvernement ; bientôt elle eut ses relations, ses habi* tudes, se fît une existence à part, et s'étonna que je restasse comme par le passé, blotti dans mon coin. Elle avait raison, car j'y faisais piteuse mine. Elle me reprocha la coupe vieillotte de mes vêtements, elle voulait ne point avoir à rougir de son père, exigeait qu'il fût à la mode, eût des gants frais, devînt coquet.— et lorsque je lui répondais en souriant : « A quoi bon,
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ma chérie, » elle avait utfe façon impatiente, spirituelle, délicieuse de répondre :
« On ne vous demande pas votre opinion, monsieur. Qu'on est malheureuse, grand Dieu, d'avoir un papa indomptable I
— Tu te moques de moi, ne sais-tu pas que je fais tout ce que tu veux î»
Elle devenait sérieuse et se mettait à lire silencieusement dans un coin, comme une fille bien soumise qui vient de supporter une réprimande injuste. Je me disais en la regardant du coin de Tœil : Je lui ai fait de la peine involontairement ; sans doute elle aura mal compris mes paroles^ j'avais l'air, en effet, de lui reprocher l'influence qu'elle a sur moi. Je cherchais dans ma tête un moyen de rénouer la conversation, et bientôt je murmurais, avec la gaucherie d'un homme qui n'a pas la conscience nette :
a Valentine, ma fille, qu'est-ce que nous avons à dîner ce soir?
— Je n'en sais rien.
— Tu es fâchée, ma petite Valentine, dis?
— Je n'ai pas le droit de juger la conduite de mon père. On peut souffrir sans se plaindre, disait-elle avec la voix d'une femme de trente ans, et je ne me plains pas.
— Moi, te faire souffrir, mon enfant I Tu ne parles pas sérieusement? Tu ne m'as pas compris, je te jure que tu ne m'as pas compris. » Je lui embrassais les mains, et j ajoutais, en lui parlant bien bas : « Tu sais pourtant bien que je t'aime plus que la vie, plus que tout.... Gela est vrai, mon petit ange, cela est bien vrai.... Tu ne veux plus sourire à ton vieux père maladroit, qui sans le vouloir ne fait que des sottises ?
— Eh bienl oui, j'ai du cnagrin, parce que je suis
toujours seule comme une orpheline, parce qu'on ne te voit jamais au bourg et que Ton doit croire que tu me détestes.
— Qui a dit cela? quel est le malheureux qui a dit cela? oh!
— Dame , les parents sont heureux ordinairement d'accompagner leurs enfants, d'assister à leurs petits succès. • . . l'autre jour, à la procession , j'ai pleuré.
— Toi, mon amour, tu fts pleuré ; tu as pleuré à la procession ?
— Sans doute, car je me disais : Si mon père m'airaait bien, il serait là près de moi. Et après, quand tout le monde est venu me féliciter parce que j'avais bien chanté.... j'étais plus triste encore.
— J'irai avec toi, fis-je tout à coup. Ne pas t'aimerl toi, orpheline! ne dis jamais ce mot-là. » Il me semblait entendre les sanglots de ma femme, me demandant compte de ma conduite. « Personne n'est plus profondément aimé que toi, ma chérie. .. Oh! mais j'irai; je t'accompagnerai partout, maintenant. .. Orpheline!.., Je craignais de te gêner. Et puis, je suis un peu.... gauche, tu sais.... Je vois bien ce qu'il faut faire ; je sais me donner des ordres, mais j'ai beaucoup de peine à m'obéir. Ce qui est très-simple pour les autres, ne l'est pas toujours pour moi.... Je te dis cela pour que tu sois indulgente, ma petite amie. Tu entendras dire de moi bien des choses. On
.m'a jugé sévèrement, avec raison, mais ne te hâte pas de te faire une opinion sur ton père, mon amour, je t'en supplie.... j'ai eu dans ma vie bien despetits obstacles.... je te conterai tout cela un jour.... ne méjuge pas avant de me connaître. Lorsque tu ne me comprends pas, dis-moi sans crainte : « Papa, pourquoi penses- tu ainsi, pourquoi fais-tu cela? C'est une
erreur, papa, tu as tort, tu te trompes ; te voilà encore avec tes idées I » Gela me fera tant de plaisir que tu me traites en ami, j'aurai tant de bonheur à me confier à toi I... Tu ne diras plus jamais que tu es.... tu sais, le vilain mot de tout à Theure ?
— ....Alors, tu viendras à la messe dimanche?
— Oui, oui, ma fille, où tu voudras; à vêpres aussi, partout.
— Tu me conduiras à la fête du docteur?
— Quelle fête ?... Il y aura beaucoup de monde?
— Tu ne sais pas que M. Bernard donne un déjeuner au moulin, à cause de Tarrivée de son fils, qui vient passer ici les vacances î
— C'est vrai, nous sommes en août. Eh bien, nous irons déjeuner au moulin, si tu en as envie. Nous ne nous séparerons plus maintenant. Cela te fera plaisir, vraiment ?
— Mais sans doute.
— Que tu es bonne, mon enfant, si tu savaiis quel bonheur tu me causes I
— Tu iras à Blois acheter des gants?
— C'est juste, des gants. Tu trouves que je me néglige beaucoup, n'est-ce pas ?
— ....Le bon Dieu veut que Ton fasse un peu de toilette pour entrer dans sa maison.
— Il ne faut pas chagriner le bon Dieu. J'aurai de beaux gants.
— .... Jaunes ; et des bottes vernies; tous ces messieurs en ont. Par la même occasion, tu pourras te faire couper un peu les cheveux, petit père.... et me rapporter la robe qui est chez la couturière, tu sais, dans la grande rue.... On trouve votre fille généralement assez gentille, monsieur papa, et vous ne ferez que votre devoir en vous mettant en frais pour lui servir de cavalier.
— Assurément; surtout, si en même temps je fais plaisir au bon Dieu.... Veux-tu que je t'embrasse maintenant?
— J'ai bien envie de vous refuser, à cause de votre impiété. »
Mes débuts dans le bourg produisirent à ce qu'il paraît une certaine sensation. Je sus, depuis, que' Marianne avait été interrogée curieusement sur tous les détails de ma conversion. Avais-je eu une apparition, m'étais-je confessé, observais-je les rogations, comment me comporterais-je à Pâques? J'étais alors à cent lieues de penser que mes actions pussent exciter à ce point la curiosité.
Lorsque je vis ma Valentine, publiquement entourée, fêtée, que je constatai les égards que lui valaient sa beauté, sa grâce, son esprit, que moi-même, j'en eus ressenti, pour ainsi dire, les éclaboussures, je fus troublé comme dans les jours les plus solennels de ma vie. Jamais je n'avais vu mon enfant sous cet aspect-lâ. J'étais effrayé, et en même temps j'éprouvais un sentiment d'orgueil tout nouveau pour moi : J'étais le père d'une jeune fille délicate, éblouissante, admirée de tous. Ces dames l'entouraient, vantaient son bon goût, la distinction de ses toilettes, la grâce de sa coiffure. Ces messieurs, le fils du docteur en tête, ce petit Joseph, que j'avais connu tout enfant, s'empressaient autour d'elle, la saluaient respectueusement, lui parlaient avec des égards qui prouvaient clairement leur enthousiasme, et elle, transformée tout à cpup, répondait à tout cela, avec une aisance et une grâce merveilleuse, acceptant ces hommages comme chose due et naturelle.
Je restais devant elle et je la dévorais des yeux. C'était ma fille, elle était â moi! et je ne pouvais me rendre maître de ce sentiment de possession. Si elle
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souriait, je souriais aussi ; instinctivement je répétais ses gestes, et je remerciais d'un regard, lorsqu'on lui faisait un compliment.
Ce premier moment passé, il me sembla qu'on ne s'occupait pas assez de moi. On ne se rappelait donc pas que nous étions unis par les-liens les plus puissants du monde. J^eusse accepté la moitié de son triomphe, sans embarras, ni timidité. Ma fille, après tout, c'était moi. 11 n'en est pas moins vrai que tous ces gens-là étaient bien plus avant dans son intimité, que je ne Tavais jamais été. C'était là un malentendu bien surprenant,... Peut-être, par délicatesse, avaitelle voulu rester enfant à la maison, pour que l'intimité fût plus facile. Elle avait craint que je ne fusse intimidé, en la voyant devenir femme. « Je suis un si drôle d'homme, et elle est si fine I »
La fièvre me gagna; je voulus faire partie, moi aussi, de ce public privilégié auquel elle souriait, ne plus être à ses yeux le petit vieillard humble et tremblant, dont elle avait pu rougir. Il fallait désormais tenir ma place, me montrer digne d'elle...; et cabliant les obstacles auxquels je m'étais si souvent heurté, chassaiît toute crainte, je me jetai tête baissée dansles plaisir^ du bourg, ainsi qu'un viveur qui se livre à l'infernal tourbillon des dissipations mondaines. Dès lors, je me mêlai à toutes les conversations, de ma petite voix éraillée, je m'agitai, je jouai des cpudes, j'interrompis tout le mcTnde, et la contrainte que je m'imposais pour jouer ce rôle, si en dehors de mes moyens, augmenta mon exaltation. Peu à peu je me persuadai que dans cette lutte acharnée je combattais pour ma fille, pour son bonheur, que je la défendais contre les attaques de ceux qui l'entouraient. Je n'avais plus conscience de mon ridicule; l'opinion d'autrui m'importait peu çt, sciemment, j'eusse commis les plus
folles extravagances, pourvu que Valentine tournât ses yeux vers moi et s'aperçût de ma présence.
et Tu parles beaucoup, mon père, murmurait-elle en passant, ne crains-tu pas de te fatiguer? »
Je faisais tous mes efforts pour rentrer dans mon rôle de père, discret et silencieux, mais si Joseph (Je le détestais cordialement) s'approchait de ma fille, et lui adressait la plus insignifiante des phrases, j'oubliais toute réserve, je bondissais vers mon enfant, je me mettais en batterie, je m'accrochais à elle et je la protégeais avec désespoir : « Quelle mouche te pique, mon bonhomme, s'écriait en riant le docteur Bernard. Il faut faire place à la jeunesse, que diable; laisse donc ta fille tranquille, et viens faire une partie de billard. »
J'obéissais, mais je confondais la rouge avec la blanche, je prenais la queue par le petit bout, je regardais à chaque instant par la fenêtre, et finalement, prétextant une migraine, je m'échappais»
Au milieu de ma folie, je voulais analyser mes sentiments, mais il m'était impossible de fixer mon attention; Valentine ehiplissait mon horizon, et, voulant m'étudier moi-même, je me noyais dans la contemplation de mon enfant. Ma tendresse s'était singulièrement modifiée : il s'y mêlait maintenant quelque chose d'acre et de pénétrant qui me grisait. Plusieurs fois je résolus de quitter brusquement le pays, et certainement j'eusse exécuté mon projet, sans la crainte d'être accusé par Valedtine de despotisme et de tyrannie
Heureusement l'hiver approchait, Joseph venait de retourner à Paris pour y poursuivre ses études médicales; beaucoup de gens qui n'habitaient Favras ou ses environs que l'été avaient également disparu, et le bourg réduit à ses propres ressources reprit
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son aspect ordinaire et ses petites habitudes intimes.
Enfin, je respirai : ma fille m'était rendue, l'orage s'éloignait, je n'avais plus de rivaux. Je souriais à notre grosse provision de bois, qui durant l'hiver allait rendre notre retraite plus chaude et l'intimité plus douce. Ma grande préoccupation fut dès lors de lui rendre la maison agréable. Je fis creuser dans le jardin un petit bassin où nous aurions plus tard des plantes aquatiques ; je lui fis la surprise d'un mobilier tout neuf pour sa chambre, ce qui était une folie, car mes revenus étaient bien modestes, mais quels sacrifices d'argent n'eus-je pas fait pour ramener le sourire sur ses lèvres I Hélas I tous mes efforts furent vains, il semblait qu'elle fût exilée. Souvent, tandis que nous causions assis au coin du feu, elle sortait tout à coup, s'enveloppait de son châle , et malgré le vent, le froid, allait dans la partie haute du jardin où l'on découvrait la plaine bordée au loin par la forêt. Elle restait là immobile, les yeux fixés sur les gros nuages que le vent chassait dans le ciel.
Elle avait pris tout le reste du jardin en horreur, le pluviomètre et sa girouette, les petits bosquets, le cadran solaire, le kiosque rustique que j'avais construit moi-même, et qui était charmant, tout cela l'agaçait, je ne sais pourquoi : c'est pourtant de ce côté qu'elle avait joué, qu'elle avait ri durant toute son enfance :
« J'ai besoin d'espace, disait-elle d une voix étouffée, il en faut à l'esprit comme aux yeux, et je déteste la banalité. »
Aux jours où les châtelains du voisinage chassaient dans la forêt, j'étais sûr, vers le coucher du soleil, de la trouver à son observatoire.
Elle tressaillait à mon approche, et nous regardions
passer les cavaliers, les piqueurs et la meute. Lorsque les trompes sonnaient le bonsoir ou Vappel des chiens^ son visage s'animait. « Ils sont heureux, disaitelle, de pouvoir galoper tout le jour sur un cheval de race qui va comme le vent et ne se fatigue jamais.
— 11 y a des bonheurs pour toutes les bourses, mu chérie, et les petits bourgeois comme nous...,
— Oh I je sais bien ce que nous sommes, » murmurait-elle avec une expression de douleur contenue.
Un jour je la surpris, arrêtée dans ma chambre devant le petit portrait de ma femme, que depuis quelque temps j'avais accroché près de la glace.
Lorsque j'entrai elle s'éloigna bien vite, mais il me sembla que sies yeux étaient humides. Elle avait donc deviné lout ce passé que je n'avais jamais osé lui con- Qer? Il faudrait bien qu'un jour elle fût instruite. Mais quand donc aurais-je le courage de lui tout dire? A partir de ce jour où je supposai qu'elle connaissait ma vie, j'évitai son regard comme celui d'un juge; j'osais à peine lui parler, et sa froideur pour moi augmenta d'une façon visible. J'étais bien* malheureux, mais elle souffrait aussi. A l'expression de son visage, à sa démarche, aux rares paroles qui lui échappaient, à mille riens, je voyab qu'elle se considérait comme la victime d'une fatalité que je ne pouvais comprendre. Tout à coup les pratiques religieuses prirent dans la vie de Valentine une extrême importance, et j'en fus heureux, car je pensais qu'elle trouverait là quelque consolation.
Sous son influence, les réunions du bourg prirent un caractère plus sérieux; les cartes furent généralement exclues, et furent remplacées par des séances de musique sacrée ou par la lecture de quelque chefd'œuvre classique. Chez le notaire en particulier, qui était goutteux et aimait à présider du fond de son fau-
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teuil, la jambe allongée sur sa béquille, la soirée paraissait longue I On était assis en cercle, chacun avait un petit tapis sous ses pieds. Par un sourire et un geste afTable, le maître de la maison maintenait Talignement, et je surprenais Valentine regardant d*UD œil fixe les bougies qui s'obstinaient à ne pas décroître.
Parfois, le docteur Bernard qui continuait à êtrfr Thomme le plus affairé du département, arrivait tout à coup. On entendait le bruit de sa voiture roulant sur les pavés pointus et puis sa grosse voix sonore. Le goutteux souriant, indiquait d'avance la place où le cercle devait se rompre pour faire place au nouvel arrivant. Le médecin entrait joyeusement, et l'animation renaissait comme renaît la flamme de tisons somnolents lorsqu'on ouvre une porte.
« Bonsoir, docteur, avez-vous des nouvelles de Joseph?
— Oui, oui, excellentes et toutes fraîches. M est un garçon prodigieux. »
Et fouillant dans son portefeuille, il en sortait la lettre de Tétudianten médecine dont il lisait les passages principaux. L'écriture était nette, serrée, régulière, Joseph ny parlait que de lui, de ses études^ de ses projets d'avenir : « .... Je me suis arrangé, disait-il, de façon à gagner une heure de travail sans retrancher pour cela les deux soirées que je consacre au monde chaque semaine. De neuf à onze heures du soir, je peux faire trois visites, deux au moins; ce qui est suffisant lorsqu'on sait choisir. Je veux terminer mon internat par la médaille d'or, puis, du même coup : l'agrégation et le bureau central; cela est possible et je le ferai. J'ai une puissance de travail considérable et par-dessus le marché un bon plan de conduite. Quant au vieux Brillette, en faveur duquel tu
^invites à une démarche auprès de mon chef de ser- "viee, je te répondrai bien franchement, mon bon père, -par un refus. Sa situation est touchante assurément, mais la mienne est plus intéressante encore, et je ne •veux pas émietter mon crédit. Tu peux d'ailleurs se- 4:ourir cet homme avec de Targent. Donne-lui les cinq irents francs que tu devais m'envoyer, je n*ai besoin de rien ; j'ai même pour rester pauvre mille raisons excellentes. Mes principes religieux continuent à exciter les railleries de certains ; je m'y attendais bien et je 4n'en réjouis. »
On fut enthousiasmé par cette lecture dont le docteur avait commenté les passages saillants. Que de volonté, d'énergie, quel admirable courage dans la conduite de ce jeune homme, disait-on. «Carré par la base, » ajoutait Bernard avec passion.
J'avoue que je n'avais pas partagé l'émotion générale. La volonté de ce Joseph, qui me .semblait disposé à tout sacrifier pour arriver au but, me faisait frissonner. Je me rappelais ses allures raides, son regard froid et l'aversion que j'avais pour lui en était augmentée. Valentine, au reste, semblait éprouver la même impression que moi, car elle était restée silencieuse durant toute la soirée.
Lorsque nous fûmes seuls sur la route, lalantemeà la main, elle se mit à marcher avec une extrême rapidité, me serrant le bras fortement; on eût dit qu'elle voulait fuir le bourg.
« Tu as peur, mon amie, lui dis-je en souriant.
— Nonl non, je n*ai pas peur.
— C'est que tu parais tout agitée, » et pour la distraire, je'lui parlai de la fameuse lettre. « C'est une barre d'acier que ce Joseph, lui dis-je, ou du moins il n'est pas fâché de passer pour tel ; ne trouves-tu pas î Sous ies paroles de ce travailleur austère, il ne faudrait
peut-être pas beaucoup chercher pour découvrir un.... ambitieux et ud intrigant. Je n'aime pas....
— Tu n'aimes pas la lutte, le combat, fit-elle tout à coup d'une voix vibrante et en accélérant le pas. Il en faut pourtant de ces travailleurs acharnés que la difficulté irrite et passionne, qui se précipitent tète baissée, vers un noble but, de ces fous superbes, nés pour les ivresses de la grande vie.
— Mais, ma chérie, ce n'est pas ce que je voulais dire....
— Marchons, marchons, je ne suis pas bien ce soir.
— Jeconxprends toutes les ambitions, quoique maintenant le calme se soit fait en moi... j'ai eu mes rêves aussi et j'ai travaillé... autant peut-être que le fils de Bernard... je ne t'ai jamais parlé de tout cela. Ah! ah! j'ai pioché 1 je sais ce que c'est que lebbeur constant.
— Eh bien, il faut le reposer maintenant... enfin nous voilà arrivés I
— ....Quand il a fallu entrer à l'École normale .... et plus tard pour l'agrégation I... j'ai passé bien des nuits, et il ne faisait pas chaud, l'hiver, dans la petite chambrette. Je me souviens encore.... Attends que je pousse la grille... Je me souviens que pour me préserver du froid, j'avais une peau de lapin.... Ahl ah! ahl... Oui, j'ai travaillé autant que le fils de Bernard.
— En vérité? Bonsoir, mon père.
— Oui, et peut-être plus. Je ne conteste pas d'ailleurs son mérite, tu comprends, ma chérie. C'est un garçon remarquable, je le crois, et qui sait mener sa barque; je ne crains qu'une chose, c'est qu'il la mène trop bien. Tu verras quelle fille de Crésus ce gaillard-là saura dénicher. »
Ma fille disparut tout à coup et j'entendis la porte «de sa chambre qui se fermait avec fracas Joseph semblait avoir dit adieu pour toujours au
bourg de Favras. Deux ou trois fois par ancéemon ami Bernard allait passer un jour à Paris auprès de son fils et revenait toujours enthousiasmé. Les succès de rétudiant tenaient en effet du prodige. 11 serait une des gloires de la médecine, un des hommes les plus remarquables de son époque si toutefois sa santé résistait au travail acharné qu il s'était imposé. Plusieurs travaux fort remarquables l'avaient déjà mis au-dessus de tous ses camarades d'internat, et dans certains cas difficiles ses maîtres Pavaient appelé adonner son avis. Doué au suprême degré diltact médical, instruit, énergique, patient, indomptable malgré la plus angélique modestie, à quoi ne devait-il pas arriver 1 Devenu familier de l'hôtel de Velizy, reçu en ami intime par la vieille marquise qui ne pouvait plus se passer de lui, la plus belle clientèle l'attendait.
Telles étaient les nouvelles qu'apportait le docteur i son retour de Paris. L'impression produite sur la population du bourg qui avait vu naître le jeune héros, était immense. Durant des soirées entières on parlait 4e l'avenir de Joseph, on se rappelait les prodiges de son enfance et même certains affirmaient que les marques du génie étaient, dès cette époque, visibles sur son front.
Un soir, en nous rendant chez Bernard, nous fûmes étonnés de trouver la griUe grande ouverte. La cuisine était joyeusement éclairée et dans l'antichambre des bagages étaient amoncelés ; une porte s'ouvrit et le doc teur radieux, le teint animé, apparut subitement.
« Ah ! c'est vous, dit-il, entrez donc , mon fils est là, j'allais vous faire prévenir. Je n'ai reçu sa lettre que ce matin. »
Joseph était bien changé. C'était maintenant un homme grave et digne qui tout d'abord inspirait 1« respect. Son visage pâle, complètement rasé, sillonné
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de rides précoces et profondes, avait un caractère de mâle beauté. Son regard brillant et ferme vous pénétrait de part en part. Sa bouche était mince, nette, et son large front, que rendait plus vaste encore une longue chevelure rejetée en arrière, semblait être vraiment celui d'un homme de génie. Il avait des gestes rares, lents, d'une grande simplicité ; parlait fort peu, d'une voix faible quoique bien timbrée, faisant attendre ses réponses conmme un homme sans cesse poursuivi par des préoccupaéions intimes. Quoique fort jeune encore, on le devinait mûri par l'expérience, sachant sa valeur, habitué à l'estime et au respect d'autrui.
Lorsque tout le monde se fut assis, Valentine plu» froide et plus indifférente encore qu'à l'ordinaire, s'approcha de la lampe, sortit de sa poche la broderie qu'elle avait pn train et se mit à travailler comme elle en avait coutume. Cela me fit plaisir de constater le peu d'impression qui lui causait la vue du jeune triomphateur.
Nous parlâmes beaucoup ce soir-là : rassurés par la modestie vraiment étonnante de Joseph, stimulés d'ailleurs par la présence d'une personne d'importance, Bernard, le curé et moi fûmes un peu trop bavards.
A peine le héros avait-il dit un mot, que tous trois, fouillant en hâte dans le sac aux souvenirs, nous risquions notre historiette. Nous avions eu, nous aussi,* notre succès, notre moment d'éclat I Le bon prêtre luimême avait eu dans l'aristocratie les relations les plus intimes : il avait ramené au bien le jeune marquis de P., il avait été le confident de la comtesse de G. et c'est dans son cœur de pauvre pasteur que la duchesse de K. avait déposé ses dernières espérances.
Quant à moi, j'eusse été intarissable en rappelant mes prouesses de l'École normale sans les re^^ards sup-
(diants de ma fille que je mettais évidemment à la torture par ma niaise vanité.
Vers dix heures seulement nous songeâmes à nous retirer. Quand tout le monde fut dans rantichambre, Joseph, s'adressant au prêtre avec tous les signes de la plus respectueuse considération, lui dit:
« C'est demain dimanche, monsieur le curé; l'office est toujours à neuf heures? •
— A neuf heures, oui, mon cher docteur, la grande messe est toujours à neuf heures. Notre église va vous paraître singulièrement modeste, à vous qui êtes habitué aux pompes du culte parisien.
— Dieu est partout, monsieur le curé ; Dieu est partout.
— J'espère dû moins que vous voudrez bien prendre place dans le banc d'œuvre, à côté de monsieur votre père. . ,
— Je suis très-touche de cette faveur, et j'accepte AVec reconnaissance.
— La faveur est pour nous, monsieurfoseph... Par- 4cii, que j'allume ma lanterne... La maison du bon Dieu... Merci, j'ai des allumettes... C'est un honneur pour nous, veuillez le croire... Bien le bonsoir. »
La conduite 'de Valentine effaça complètement de mon esprit mille petites inquiétudes qui m'avaient ^ujours poursuivi. Entre elle et moi, il ne fut pas dit un mot sur le fils de Bernard, ou du moins si je lui en parlai, ce fut d'une façon tout à fait indirecte.
« Rien n'est effrayant, lui disais-je, comme un 'bonheur exceptionnel ! Entrer dans la vie sur un char à quatre chevaux et passer d'abord sdus ui! arc de triomphe, est la plus grande des calamités Comment payer tout cela plus tard? Tu comprends, ma bonne amie , c'est prendre des engagements terribles avec la fortune. Il y a des lois fatales:
le grand soleil attire les gros nuages ; les ambitions démesurées causent les chutes effroyables. Quand on a les yeux fixés à Thorizon, on* tombe forcément dans le premier fossé qui traveri^ la route^ et la vie, mon enfant, est sillonnée de fossés et d'ornières. Le sage imite la prudence des aveugles : il va pas à pas, et de son bâton éclaire la route. Il ne franchit pas les fossés, mais descend modestement et remonte suivant les caprices du terrain. Puis, quand il trouve un petit endroit abrité du soleil et du vent, il met bas sa besace et s'arrête pourvoir passer les autres. C'est pour cela que le sens critique est un don si précieux. »
Valentine semblait ne pas m'écouter, mais à son silence, je devinais bien qu'elle me comprenait et partageait mes idées. Un détail me causa un plaisir bien vif : non content des allures un peu austères dont elle ne s'était pas départie depuis l'arrivée de Joseph à Pavras^ elle changea tout à coup son costume, ne porta plus que des robes noires ou fort sombres et privées de tout ornement. Sa coiffure eut quelque chose d'austère... et moi je me disais: «Il est bien sûr qu'elle ne songe pas à lui plaire. Quelles étranges idées m'étais-je donc fourrées dans l'esprit! J'ai méconnu soi^iœur simple, l'élévation de son caractère. A quoi donc, grand Dieu f m'a servi cette faculté d'analyse que je possède, si ce n'est à déflorer les bonnes choses et à me rendre les^ mauvaises plus difficiles à supporter? »
Qu'elle fût de marbre pour tous je n'en étais pas fâché, , je l'avoue franchement, mais qu'elle conservât avec: moi son expression de mélancolie et de résignation., quade nouveau, elle me tînt à distance par ses allures glar ciales, c'est ce que je ne pouvais comprendre. Depuisf longtemps elle fuyait mes caresses, sans doute pour n'avoir pas à y répondre. Il était naturel en effet que ses lèvres fraîches et roses eussent de la répugnano^
à frôler mes vieilles joues flétries, mais pourquoi ces signes d'apparente hostilité? Que de fois je m'éloignai d'elle en avalant mes larmes 1 Je m'en allais dans le coin*l^lus sombre du jardin, et de ma serpette je taillais, je taillais, àTaventure, avec fureur. Et si mon chien venait me surpendre au milieu de ma tristesse, je le prenais entre mes jambes, je le regardais dans les yeux, je Taccablais de questions. « Pourquoi est-elle malheureuse, dis, Sultan, que lui manque-t-il? Elle ne te caresse plus; toi aussi, tues importun!» Et je consolais la pauvre bête, qui remuait la queue et tendait le museau.
Il me vint une pensée affreuse : « Si la conduite de ma fille était logique, me dis-je, si je ne faisais en ce moment que recueillir le fruit des germes que j'ai semés. » Je me rappelais les transformations successives qu'avait subies mon affection à mesure que mon enfant devenait femme et qu'apparaissaient les symptômes de sa naissante beauté. Je fouillai dans mon cœur et je fus effrayé. Est-ce d'un œil de père que j'observais avec tant de précautions sa démarche élégante, les ondulations de sa taille flexible, tandis qu'elle courait dans le jardin, que j'étudiais ses traits, que j'analysais son sourire, que je jouissais de ses défauts eux-mêmes, ti'ayant pas le courage de les lui faire remarquer. Et plus tard, lorsque tout à coup je lavis admirée par tout le monde, n'est ce pas un sentiment de monstrueuse jalousie que j'éprouvai? N'ai-je pas été le premier à encourager son goût pour la parure, moi son père I le premier à lui apprendre qu'elle était jolie, séduisante? N'ai-je pas fait germer en elle une coquetterie qui pouvait la perdre, mais dont le charme était irrésistible pour moi ? Que de fois, en lui donnant le baiser du soir, j'avais remarqué combien elle ressemblait à sa mèrel Et le l'avais embrassée de nouveau
comme pour les envelopper toutes deux dans la même caresse. Dans mon amour paternel, il y avait donc l'écho d'un autre sentiment ; c'était donc encore le souvenir de ce passé que je ne pouvais oublier, la lueur d'une flamme qui ne pouvait s'éteindre. Que de honte et de faiige dans l'âme humaine I Est-il donc étonnant qu'elle n'ait pour moi ni respect ni estime? Je n'osais plus lui parler, je n'osais plus la regarder en face.... Ce fut une véritable torture. Quoique ses habitudes fussent toujours les mêmes, il fut bientôt évident pour moi que sa santé était atteinte. Elle tomba dans un état de langueur et d'affaiblissement dont j'observais à la dérobée toutes les nuances.
Cette cruelle situation durait depuis trois mois enwon, lorsqu'un jour, en passant près de la maison, j'entendis des sanglots étouffés dans la chambre de Valentine dont les volets étaient fermés. J'en fus d'autant plus surpris que je croyais ma fille retenue au bourg pour une partie de la journée par ses pratiques de bienfaisance et de piété. Ma première pensée fut qu'il lui était arrivé quelque accident. En un instant, je fus auprès d'elle.
La pauvre enfant, encore coiffée de son chapeau, était étendue sur son lit, en proie à la crise la plus violente. Ses mains se tordaient ; son visage, d'une pâleur mortelle, était couvert de larmes, et ses yeux â demi fermés, avaient une expression qui faisait songer â la folie. Je me penchai vers elle, je l'entourai de mes bras. Allait-elle donc mourir? « Qu'as-tu, mon enfant? dis-moi ce que tu as, » lui demandai-je en m'èfforçant de conserver mon calme ; mais prise tout à coup d un rire convulsif , et serrant mon bras avec une violence inouïe, elle murmura :
« Oui... pour toujours... tu as deviné... Je t'aime...
— Et je te le rends bien, lui répondis-je^ je t'aime
aussi de tout mon cœur, mon enfant, ma Yalentinel
— Pour la vie I... Enfin I
— Calme-toi, ma chérie. Oui, nous serons heureux; je ferai tout ce que je pourrai. »
La crise s'apaisa peu à peu. Ses yeux se rouvrirent; elle se retourna vers moi, et me reconnaissant, elle poussa un cri.
«e La lettre I s'écria-t-elle avec une sorte d'angoisse, la lettre I
— Quelle lettre, mignonne? C'est moi, ton père, ne me reconnais-tu pas ?
— Eh bien l pourquoi êtes-vous là? La lettre, où estelle? »
J'aperçus sur le plancher un chiffon de papier qui était là par hasard, et le lui tendant d'une main trem** blante : « Est-ce cela que tu demandes? »
Elle s'empara du papierqueje lui présentais et l'embrassa avec ivresse.
Le doute n'était plus possible, ma fille était folle I
Je criai, j'appelai Marianne ; et lorsque la bonne femme fut là, je m'élançai comme un fou dans la direction du bourg, où le docteur Bernard devait être encore à cette heure.
Je ne saurais dire toutes les folles pensées qui me poursuivirent durant cette course, je me souviens seulement qu'étant arrivé à la Patte-d'Oie, je pris sans m'en apercevoir le chemin de Rochemont, et je dus revenir sur mes pas en courant. C'était un retard irréparable peut-être!
En entrant chez le docteur, je l'aperçus dans l'antichambre, marchant à grands pas avec tous les signes de la plus vive émotion.
« Bernard, lui dis-je en me jetant dans ses bras, je suis bien malheureux I Ma fille. •• ma pauvre fille... »
La rapidité de ma course m'empêchait de parler, et je serrais mon vieux camarade avec une effusion croissante.
« D* abord, fit-il en se dégageant avec indignation, fais-moi le plaisir de rester tranquille et entrons dans mon cabinet; il n'est pas besoin de crier tout cela pardessus les toits. 3>
Lorsque nous fûmes assis et soigneusement enfermés, le docteur prit sa tabatière, y plongea ses deux gros doigts violemment et referma la boîte d'un coup sonore, appliqué sur le couvercle.
«Dépêchons-nous, je t'en conjure! Ma Valentine est au plus mal.
— Pas de démonstrations sentimentales, je les déteste. Laisse-moi. Je veux parler; il n'y pas de doute sur mes intentions, morbleu. J ai toujours été carré parla base et je te le déclare, je considère cette affaire comme déplorable, insensée, folle; je la désapprouve ; je suis navré.
— Tous les reproches que tu peux me faire, je- me les suis faits, lui répondis-je. Mais partons, partons vite.... Est-ce que tu considères son état comme déa espéré? Mon Dieu, mon Dieu, quel affreux malheur I »
Bernard s'enroula dans sa robe de chambre avec impatience, et me regardant en face:
«Affreux malheur! Morbleu, je trouve la plaisanterie déplacée et tu abuses singulièrement de la situation. Crois-tu que je suis dupe de cette grossière comédie? Me prends-tu pour un niais, pour un sot? Me crois-tu donc assez stupide pour rester calme lorsque mon fils fait un mariage comme celui-là. Lui qui pourrait prétendre aux plusbrilantes unions I Valenlmeest jolie, je ne le conteste pas; elle a des qualités^ assurément, mais....
— Comment? que veux-tu dire? explique-toi, m'écriaî-je en devenant furieux à mon tour. Valentine se marier I au moment où sa vie est en danger... Se marier avec Joseph? Jamais. Qui a dit cela? C'est une ca« lomnie, un horrible mensonge. Je ne souffrirai pas qu'on violente ma fille... Épouser Joseph 1 je ne leveux pas ; cela ne se fera pas. J'ai des droits, moi, je suis son père, je la défendrai, et si Ton avait Tinfamie de troubler son esprit par des insinuations semblables, je jure qu'on aurait affaire à moi. Vouloir séduire une pauvre enfant qui vit tranquille et heureuse, l'arracher des bras de son père 1 Eh bien, qu'on y vienne I je commettrai un crime s'il le faut. Ahî oui, certes, un crime I
— Ne gesticule donc pas ainsi: tu me fais pitié ! A qui feras-tu accroire qu*un homme de la valeur de Joseph ait pu prendre une semblable résolution, s'il n'avait été d'abord entouré, circonvenu. Quels moyens a-t-on employés? je ne sais ; mais ce qui est certain, c'est que mou fils est victime d'un coup monté, qu'il est tombé dans un piège tendu depuis longtemps sans doute. »
Devant une semblable accusation, ma fureur n'eut plus de bornes ; et m'emparant d'une carafe qui se trouvait là: « Si tu continues à insulter ma fille, dis^je en frémissant, je vais te tuer, te briser la tète... à l'instant. Nous, souhaiter un mariage honteux avecun ambitieux, un intrigant qu'elle déteste, que nous détestons tous deux I Ah I par exemple I... Je te protégerai, mon amour. Je suis fort, moi, on verra que je suis forti »
J'étais tout à fait hors de moi. Bernard posa sa grosse main sur mon épaule, et me regardant avec pitié : « Retourne chez toi, malheureux. Laisse cette carafe, tu inondes mon tapis. Demain f} te parlerai.... Mais
va-t-en donc, morbleu ! ne vois-tu pas que si tu restais, je ne serais plus maître de moi? »
Je fus poussé dehors et je partis, chancelant comme un homme ivre. Nous étions en automne, la nuit était venue et le vent soufflait avec violence. Les arbres s'inclinaient en grinçant, les feuilles sèches tourbillonnaient autour de moi avec un rire diabolique, et les idées tourbillonnaient aussi dans ma cervelle. Je m'assis effrayé de moi-même au bord d'un fossé. Au milieu du cauchemar qui s'était emparé de moi, je sentais un mystère et je disais machinalement :« Qu'est-ce que tout cela veut dire, mon Dieu, qu'est-ce que tout cela veut dire? Tout à coup je me rappelai l'état dans lequel j'avais laissé ma fille. « Elle n'existe peut-être plus maintenant, » pensai-je avec terreur, et je repris ma course au«si vite que je pus.
Enfin j'arrivai ; je poussai la grille et j'entrai dans le jardin. J'étais à quelques pas seulement de la maison, lorsque la porte s'ouvrit et j'aperçus Joseph que ma fille reconduisait en l'éclairant de la lanterne. Instinctivement j'entrai dans un massif de lilas qui bordait le chemin. Le visage de Valentine avait une expression inaccoutumée qu'il m'était impossible de définir; cependant toute trace de souS'rance avait disparu. Les deux jeunes gens s'avancèrent dans l'allée en se parlant à voix si basse qu'il m'était impossible de rien comprendre ; mais quand ils furent arrivés tout près de l'endroit où j'étais caché, je pus saisir le sens de leurs paroles :
a Oui, oui, disait ma fille, si Ton pouvait mourir de joie, je serais morte aujourd'hui, mon ami. » Elle lui tendit la main, et ajouta: « Vous allez probablement rencontrer mon père sur la route ; je m'étonne qu'il ne soit pas rentré.
— Je le regrette. Il ne se doute de rienî
— Naturellement, le pauvre homme !
— Que vous avez dû souffrir, avec votre nature ardente et noble, sous la pression mortelle d'un vieillard maniaque 1
— J'étouffais un peu, cela est vrai. J*avais honte surtout de cette demi-mort, de ce désœuvrement pitoyable, alors que d'autres s'efforçaient si noblement, acceptaient la lutte avec tant de courage. Ohl je vous le jure, je me sens bien la force de vous comprendre et de vous aider. Mais ne parlons plus de cela.
-^ Tu m'aimes ? dit le misérable en baissant la voix.
— Oui, je vous aime, Joseph, et je vous admire. Partez, partez maintenant.
— Dieunous a entendus. »
C'est dans mon lit que je me retrouvai. En ouvrant les yeux, j'aperçus tout d'abord Marianne qui appliquait sur mon front une compresse.
« Ah, monsieur, fit-elle, avec un accent de joie véritable, vous voilà donc ressuscité I Vous nous avez fait grand'peur ; cela ne sera rien. C'est une faiblesse.... les couleurs vous reviennent un peu. Je ne vous serre pas trop la tète, c'est qu'en tombant, volas vous êtes écorché le front.... moi aussi j'aifailli tomber en me heurtant contre vos deux jambes, qui sortaient du massif.
— Eh bien, mon pauvre père , es-tu mieux, dit à son tour Valentine en s'approchant de moi, et en me. tendant la main.
— J'ai eu un étowdissement, cçla n'est rien. Tun*as pas été inquiète au moins? Je serais désolé de t'avoir inquiétée. » J'avais le cœur bien gros, car je me rappelais maintenant tout ce qui s'était passé et je me disais : « Elle me donne la main, mais me retire son cœuri » « .... Je te remercie ainsi que Marianne de
m' avoir soigné ; je vous en suis reconnaissant. » Puis, d'une voix plus basse : « Tu sais bien , n'est-ce pas , ma fille chérie, tu sais bien que je fais passer ton bonheur avant tout. Je te jure que cela est vrai.... Si tu avais.... un désir.... un projet, il faudrait me le dire, mon amie. Oh, ne crains rien, je ne te ferai pas d'observations.... aucune observation; il faut que tu sois heureuse, c'est naturel.
— Mais mon père, je....
— Ne me dis rien maintenant, je t'en prie. Plus tard. Va , va , ma mignonne , tu seras heureuse , ma fille. »
Et je Téloignai de moi tout doucement, car je craignais qu'elle n'osât pas m'avouer toute la vérité, et je voulais évitera ses lèvres même le semblant d'un mensonge.
Le lendemain matin , en me voyant entrer, le docteur Bernard fronça le sourcil et me dît assez rudement : « Ah, te voilà, tu viens causer.
— Je viens.... tu me permets de m'asseoîr.... je viens te faire mes excuses au sujet de ma conduite d'hier. » J'arrachais de ma poitrine pour ainsi dire chacune de ces paroles, car au fond, je ressentais pour Joseph une aversion qui ressemblait maintenant à de la haine. « Je n'étais pas dans mon bon sens ; je suis désolé de m'étre laissé aller jusqu'à.... Je crois t'avoir menacé.... je t'en demande pardon, Bernard. » Je cherchais le meilleur moyen de lui exprimer mon repentir, car il fallait le désarmer, l'adoucir, son consentement d'où l'avenir de ma fille dépendait, étant à ce prix. « Je pense, repris-je, que tu voudras bien oublier les paroles mauvaises qui me sont échappées. L'idée de me séparer de Valentine me rendait si malheureux I... conséquemment , il ne faut pas m'en vouloir. Si j'avais su que nos deux enfants avaient l'un
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pour l'autre autant.... d'affection, je n'aurais rien dit, mon cher Bernard, car il est du devoir d'un père de tout faire pour le bonheur de son enfant, tout absolument.
— Si je n'en étais pas convaincu, je n'aurais jamais admis la possibilité dune union comme celle-là et je n'aurais pas laissé passer les violences que tu t'es permises. » Il prit sa tabatière et Tagita avec irritation, a Mais plus un mot sur ce sujet ; puisque mon fils le désire, j'accepte.... enfin, j'accepte tes excuses, mais en toute autre circonstance , je te le jure , j'aurais....
— De nouveau , Bernard, je te prie de me pardonner....
— J'aurais écrasé de mes mains l'impertinent, l'audacieux impertinent qui se serait oublié comme tu Tas fait. Ne t'ai-je donc pas donné toutes les preuves possibles d'amitié? Voyons, parle, ne te les ai-je pas données î
— Sans doute, mon ami, sans doute.
— .Et c'est alors que je suis sur le point de consentir.... Encore une fois, je ne veux pas revenir sur cette scène, que j'attribue à un moment de folie.
— Oui , c'est cela : je ne savais pas ce que je di* sais.
— Bien , très-bien : on foule aux pieds tout sentiment de reconnaissance et d'amitié; on insulte les gens.... peu importe tout cela si l'on ajoute ensuite : « Je suis désolé; je n'avais pas conscience de mes paroles. » Ah, tu m'aurais dit simplement: « Bernard, la perspective d'entrer dans ta famille me rend confus, j'étais si loin de m'attendre à ce que ma iîlle pût jamais épouser un homme de la valeur de Joseph I Je ne sais comment t'exprîmer l'émotion, la confusion.... » Voilà ce CLue tu aurais pu me dire. Sais-tu bien que
mon fils, en dehors de sa carrière qui lui assure^ dans un avenir prochain une brillante fortune, possède dès maintenant, du fait de sa mère , cent dix mille francs, sans compter ce que je lui laisserai.... Que pensestu donner en dot à ta fille? »
Je tressaillis. Ma première pensée fut que mon peu de fortune allait empêcher ce mariage maudit, que je souhaitais pourtant de tout mon cœur :
a Je ferai tout ce que je pourrai, dis-je , en ball^utiant, mais je ne suis pas riche.
— Nous ne sommes pas ici pour plaisanter I » Et il agita de nouveau sa tabatière. « Morbleu I Crois-tu que j'aie la mémoire assez courte pour avoir oublié l'héritage considérable que tu fis autrefois ? L'inexplicable folie de Joseph te donne , il est vrai , un avantage considérable sur moi, mais je ne te conseille pas d'abuser de ta situation. Je n'ai pas une nature de dupe, je t'en préviens. Parlons sérieusement. Que donnes-tu à ta fille?
— Mais tout, mon ami. Tout ce que j'ai est à elle.
— Précisons, précisons.
— Mon Dieu, je n'y ai pas encore pensé : la maison que nous habitons d'abord, avec le jardin. Il faut qu'elle soit chez elle, c'est tout simple.... avec les meubles, bien entendu. Je ne veux rien changer à ses habitudes. D'ailleurs, elle a là des souvenirs.... tu comprends, Bernard, nous y avons vécu si longtemps! Elle était bien heureuse dans sa petite chambre bleue avec la corbeille de rosiers sous la fenêtre. Tu n*as peut-être pas remarqué les rosiers.... C'est moi qui avais planté tout cela....
— La propriété a augmenté de valeur depuis le projet de chemin de fer. J'estime que cela vaut à l'heure qu'il est une cinquantaine de mille francs. Tu vois que je x:ompte largement. Tu donnes donc à ta fille
cette maison et ses dépendances, estimées cinquante mille francs; bon, et puis après? Dépêchons-nous, Joseph va rentrer. »
Je concentrais tous mes efforts pour faire un inventaire exact des miettes de-ma fortune : aAh,fis-je, j*ai encore une inscription de rente de deux mille et quelques francs : si vous voulez cela....
— Sans doute, et ensuite?
— Ensuite, mais je n*ai plus rien.... Je te demande pardon, mon ami, j'oubhais....
— Je me doutais aussi que tu devais oublier quelque chose.
— J'ai mon dictionnaire qui me rapporte encore six ou huit cents francs par année. Est-ce que je peux céder à Valentine ces droits d'auteur ? Je m*y engagerais par un papier I .
— Parfaitement; c'est entendu. Écoute, Babolain, permets-moi de te dire toute ma pensée : ta conduite est celle d'un pleutre. Jamais, non, jamais on a vu un père dans ta situation, marchander ainsi quand il s'agit de l'avenir et du bonheur de son enfant.
— Je te jure que je donne tout ce qui me reste, absolument tout, mon cher Bernard. J'ai gardé pour moi seulement les cinq cents francs que le ministère veut bien m'accorder comme ancien professeur. Oh , c'est bien assez I A mon âge, on n'a plus besoin de grand' chose. D'ailleurs, Valentine et.... son mari, me laisseront bien vivre dans leur voisinage, à côté d'eux.... une petite chambre me suffira.... je ne les gênerai pas; ils ne me verront guère. C'est que,. vois-tu, j'ai toujours vécu près d'elle. » Bernard se mit à tambouriner sur sa tabatière. « Si cela est nécessaire, s'il le faut absolument.... je m'éloignerai: mais j'aurais pu leur rendre des petits services, leur éviter des embarras. Valentine est habituée à m' avoir près d'elle.. .
Elle a pour moi plus d'affection qu'elle ne pense. Étant enfant, il n'y a pas bien longtemps, elle m'appelait à son aide pour la moindre chose. Oh, c'est une , bien bonne fille, qui aime son père, j'en suis sûr....
— Ce qu'il y a de plus clair dans tout cela, fit le docteur, c'est que la future femme de mon fils a cinquante mille francs en dot, plus une rente de deux mille francs, et enfin, un revenu fort douteux de quelques cents francs!* Tu es un habile homme, mais nous verrons. Joseph ouvrira les yeux, que diablel On ne se précipite pas dans les fossés de cette façon-là.
— Je voudrais avoir plus à lui donner, mais....
— Où donc alors est ta fortune?
— J'ai fait de grandes pertes.
— C'est-à-dire que tu es complètement ruiné , r^ ïue tu espères réparer le désastre en mariant ta fille Je suis fâché de te le dire, mais c'est le fait d'un aventurier, Il y a peut-être dix ans , quinze ans , que tu lorgnes mon fils?
— Oh, Bernard, ne crois pas cela, je t'en conjure; cela serait, affreux.
— J'ai été trompé par tes allures. J'ai été confiant jusqu'à l'absurdité. Pourquoi te serais-tu réfugié ici , si tu n'avais rien eu à cacher? Que sais-je de ton passé, moi? Quelles sont ces folies , qui ont amené ta ruine. Pourquoi ta femme t'aurait-elle quitté? Tu tes bien gardé de me confier tout cela I Qu'est devenue la mère de ton enfant, Babolain? C'est, réduite au désespoir, sans doute, que la pauvre femme a dû abandonner le foyer domestique? Voyons, parle, qu'as-tu à reprocher à ta femme?
— Je n'accuse personne , » murmuraî-je. Je souffrais beaucoup , car je voyais se dresser devant moi le fantôme que je croyais évanoui. Comme si l'avenir
n'était pas une conséquence fatale du passé, coînme si Ton pouvait se soustraire à Tenchainement logique des choses. J'avais été fou, orgueilleux, et le poids de mes erreurs retombait maintenant sur la tète de ma fille chérie. C'était mon passé, peut-être, qui Tempêcherait d*ètre heureuse. Je repris : « J'ai commis ie grandes fautes, c'est vrai. Je n'étais pas fait, sans 4Qute, pour le mariage. Ces dames étaient artistes, ne vivaient que pour leur art. Moi , tout au contraire.... Conséquemment, elles ont dû souffrir, et j'ai souffert aussi.... Ma femme et sa mère sont en Italie.... Au moins, je le crois, car je n'ai reçu de leurs nouvelles que bien rarement. Je dois même dire que.... elles ne m'en ont jamais donné depuis noire séparation.
— Pauvre femme! fit Bernard. Et pendant vingt années, il ne t'est pas venu une seule fois la pensée de réparer tes torts I
— Elles en avaient eu aussi de bien grands de leur côté.
— Lesquels? Parle franchement. Que leur reproches-tu?
— Des petites choses, me hâtài-je de répondre ; car je tremblais de nuire àValentine, en accusant sa mère. Beaucoup de petites choses. Mais j'ai tout oublié.
— Pourquoi donc alors ne pas rappeler ta femme ; pourquoi ne pas vivre avec elle honorablement? Penses-tu que mon fils accepte dans sa famille une situation comme la tienne? Jamais, non, jamais. Quant à moi, je ne peux admettre cela.
— Bernard, si ce mariage ne se faisait pas, sais- tu bien que ma fille en mourrait peut-être. Elle aime Joseph, mon ami. Tu ne peux pas t'imaginer l'ardeur et la pureté de son cœur. Tu lie fera pas obstacle à ce mariage, je t'en supplie ; cela serait une espèce de
meurtre , que tu ne voudrais pas avoir à te reprocher.
— A la bonne heure, je t'aime mieux ainsi. Tu laisses enfin voir ton ambition tout entière.
— Je n'ai d'autre ambition que d*empêcher ma fille de mourir de chagrin. Je ferai ce qu'il faudra pour ramener ces dames. Je ne leur en veux pas. Je n'ai pas de haine. S'il faut supplier ma femme et sa mère, pour que Valentine soit heureuse, je supplierai. Mais elles ne voudront pas revenir. Je leur écrirai, je leur dirai que je suis la cause unique de tout ce qui est arrivé. Qu'est-ce que cela me fait à moi de m'humilier. J'ai toujours cru faire pour le mieux, mon ami. Et Valentine n'est pas responsable des fautes de son père. »
Nous causâmes encore pendant longtemps , et je partis désolé. Plus je faisais d'efforts pour le calmer, et plus il se montrait irritable.
n est pourtant bien dur d'avoir à souhaiter une chose que l'on déteste.
Et cependant, en dépit des protestations de Bernard, qui s'opposait formellement, disait-il, à cette union, les choses paraissaient marcher rapidement. Je n'osais en parler à personne, mais je voyais des ouvrières venues de Blois et installées dans la maison, remuant des pièces de toile, taillant, cousant du matin au soir. On entendait leurs éclats de rire et leurs chansons. Valentine, qui surveillait avec activité, semblait trouver celte gaieté toute naturelle. Je compris qu'il s'agissait du trousseau.
Ce qui m'étaii le plus douloureux, c'était la transformation singulière qui s'était opérée chez ma fille : elle était maintenant méconnaissable, sa personne tout entière respirait le bonheur, la santé et les plus minces détails de cet épanouissement me sautaient aux
yeux; môme, elle avait pour moi des prévenances et des bontés auxquelles depuis bien longtemps je n'étais . plus accoutumé. Pouvais-je lui dire que son affection me torturait?... Notre maison, que j'aimais pourtant de tout mon cœur, m'était devenue intolérable. Dès le matin, je m'enfuyais parla petite porte du jardin; j'évitais la grande route et les chemins fréquentés, pour n'avoir pas à subir les compliments dont les voisins m'accablaient au sujet du mariage, déjà connu dans le pays. Tous ces gens qui me souriaient semblaient dire : « Pas moins vrai que le père Babolain, avec son petit ^ir, sait faire ses affaires^ et qu'on a joliment entoiiillé le jeune médecin de Paris. »
Instinctivement, je retournais dans les endroits que, durant son enfance, nous avions fréquentés. Dans la forêt, au bord de la rivière.... je la retrouvais partout. C'est là qu'elle s'était arrêtée, là qu'elle m'avait souri en se retournant. C'était comme autant d'apparitions, dont la réalité me replongeait dans le passé. Je la voyais, je causais avec elle. Il y avait un peu de ma ûlle dans ce milieu, elle avait, en passant, laissé quelque chose d'elle, et je recueillais tout cela pas à pas, suivi de mon chien, qui, me voyant triste, devenait plus docile et baissait la tête en me regardant.
Si, au lieu d'être fêtée, aimée de tous, elle eût été repoussée pour sa laideur et détestée pour ses défauts, je l'eusse aimée tout autant, moi, son père, et elle ne m'eût jamais quitté 1 Dans mon égoïsme, je la rêvais infirme, repoussante, et je l'avais ainsi tout à moi. •
Le plus dur moment de tous fut celui où il fallut sourire à Joseph et lé considérer définitivement comme mon gendre. Je crus bien que je n'y arriverais jamais. En vain, je me disais: La haine et la jalousie m'aveuglent ; Yalentine ne l'aimerait pas s'il n'en était pas digne. Je le déteste parce qu'il m'est supérieur, parce
qu'il possède des qualités que je n'ai pas; cela est repoussant. Je me disais toutes ces choses, mais je n'arrivais pas à diminuer mon antipathie pour Joseph. Je pris un parti extrême : je me jetai à son cou, je l'accablai de protestations, je Tembrassai, je lui serrai les mains, j'arrêtai les gens pour faire son éloge. Je fus menteur, faux, misérable; mais grâce à ces violences dont je m'étourdissais, j'arrivai à lui cacher mon aversion.
Deux jours avant le contrat, le docteur Bernard, qui, sous l'influence de son fils, s'était singulièrement adouci, m'attira dans l'embrasure d'une fenêtre, et me dit : « Je suis sûr que tu n'as pas songé au consentement de ta femme ?
— Àh I mon Dieu, fis-je avec désespoir, cela était donc nécessaire ? Mais alors, le mariage n'est pas possible ?
— Port heureusement, Joseph, qui avait prévu ta négligence, a pris les devants et....
— Comment? H a vu ma femme î
— Non pas, mais Mgr de Pansol, frère de la marquise de Velizy, a bien voulu se charger de faire des démarches. Il s'est adressé à la comtesse de Monte-Revilla, qui est fort puissante à Rome. Or, cette comtesse est, paraît-il, fort liée avec ta femme, car monseigneur recevait par le retour du courrier le consentement de Mme Babolain au mariage de Yalentine. Cette pièce était accompagnée d'une lettre de la comtesse de Monte-Revilla, qui est formulée, paraît-il, en termes exquis. Elle y explique que Mme Babolain, retenue à Rome par une longue convalescence, ne peut venir assister au mariage de sa fille, mais de loin, la pauvre mère priera pour le bonheur de son enfant, et Dieu entendra les vœux d'un cœur épuré par la douleur, etc., etc.... Mgr 'de Pansol avait
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les larmes aux yeux en lisant cette lettre. Je reconnais bien là, aurait-il dit, Pâme généreuse de la comtesse de MonteRevilla, qui sait être l'interprètent le consolateur de tous les affligés.
a Tu m'excuseras, ajouta Bernard avec beaucoup de dignité, de te rapporter ces paroles. Je n'ai plus maintenant à juger entre ta femme et toi, tu dois le comprendre, et ta conscience sera plus éloquente que moi. »
Ëtait-il donc vrai que ma femme fût malheureuse et repentante ? Et moi qui, depuis vingt ans, n'avais pas fait un seul effort pour me rapprocher d'elle 1 Si Esther n'eût point effacé le passé par vingt années de vertu, si elle n'eût pas été digne de tous les respects, cette grande dame romaine, cette comtesse de Monte- Revilla eût-elle pris aussi chaudement sa défense?
Je crois encore rêver lorsque je songe au tumulte qui se fit en moi durant cette semaine cruelle. Le jour du mariage, en particulier, j'ai la conscience d'avoir agi comme un fou. Je me sentais la tête vide, la cervelle desséchée. J'avais perdu toute autorité sur moi-môme ; il n'y avait plus personne au gouvernail, et cependant je me rappelle tous les détails de ce cauchemar avec une extrême précision.
Après avoir signé sur le registre qui était dans la sacristie, au lieu de déposer la plume soigneusement, je la laissai tomber, encore toute pleine d'encre, et je me précipitai dans les bras du curé, en l'appelant : mon cher ami. Une violente rumeur me fit détourner la tête, et je vis que tous les assistants me regardaient avec indignation. Ma plume, en effet, était tombée sur la robe de la femme du maire, et la* tache était énorme. Je n'en fus pas surpris ; l'accident me semblait tout naturel. Cependant le maire, s'approchant de moi, me dit- avec autorité a Je compte tout au
moins sur quelques excuses, monsieur Babolain. Ce serait agir en galant homme que de ne pas les faire attendre. »
Je lui pris les mains, les serrai dans les miennes, et souriant avec affection : « Cela n'a pas d'importance, lui répondis-je ; merci; merci, oui, c'est un bien beau jour I »
De sorte que le docteur et M. le curé durent intervenir, afin de calmer le maire, qui était véritableraenf. furieux. Pour couper court à toute explication, on fit monter tous les invités dans les voitures qui station naient sur la place. Je m'aperçus alors que j'avais oublié mon paletot et mon chapeau dans la sacristie. Mais étant rentré dans l'église, je n'y pensai plus , et après avoir erré pendant quelques instants, je m'arrêtai devant les cierges que le sacristain venait d'éteindre. Je ne pouvais détacher mes yeux de cette fumée bleuâtre et puante qui montait en l'air. Comment pourrait-on utiliser cette force ascensionnelle, pensai-je, et tout à coup il me revint à l'esprit que j'avais donné au ferblantier mon soufflet, pour y remettre un nouveau manche. Je sortis précipitamment et je traversai la place du bourg, qui était maintenant tout à fait vide. En m'apercevant, le ferblantier s'écria : « Mon Dieu, qn'avez-vous, monsieur Babolain ?
— Je viens vous demander mon soufflet, mon cher ami.
— Mais il est chez vous depuis quinze jours ! Rentrez, monsieur Babolain, vous êtes sans paletot, et le froid est extrême....
— Kon, merci, vous êtes trop bon. Je ne me souvenais plus que mon soufflet était réparé. Je vous fais mes excuses. Mon gendre est le meilleur des hommes. Permettez-moi de vous serrer la main. »
C'est vers sept heures du soir seulement que je
rentrai à la maison ; j'étais couvert de boue et horriblement fatigué, car j'avais marché longtemps dans la campagne, à l'aventure mais avec beaucoup d'ardeur. £n entrant dans l'antichambre, où s'agitaient des domestiques en toilette, loués à Blois probablement, je me trouvai nez à nez avec Bernard, qui donnait des ordres :
<c Es- tu fou d'arriver & cette heure et dans un état pareil, dit-il.
— Je viens de faire une grande promenade.... il fallait se mettre à table sans moi ; je suis bien fâché de vous avoir fait attendre. »
Et cela n'était pas vrai; je n'éprouvais aucun regret, -car tout m'était indifférent, excepté cette douleur toujours prête à éclater, que je contenais tout au fond de moi, et mon unique souci était de concentrer mes efforts, pour ne pas cesser d'en être maître. Durant le dîner, je parlai avec excès, n'attachant à mes paroles aucune importance, ne cherchant même pas à leur donner un sens précis. Je coupai la parole à tout le monde, j'interrompis la conversation. A un moment où le maire racontait que M. le sous-préfet n'avait pu assister au repas de noce à cause du deuil récent où l'avait plongé la perte de sa femme, je me souviens qu'au milieu du silence général, je me retournai vers le maître d'hôtel, qui me passait une assiette sous le nez, et lui dis d'une voix forte :
« Non, monsieur, jo ne mange pas d'asperges : elles me sont contraires, et d'ailleurs vous m'importunez depuis une heure. »
De sorte que le maire, ayant cru que ces paroles inconvenantes s'adressaient à lui, devint extrêmement ouge, et promena son regard tout autour deia table iivec stupéfaction.
Vainement le docteur Bernard et M. le .curé, qui
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étaient d'un caractère gai, s'efforcèrent d'atténuer un peu Teffet déplorable causé par ma conduite, on eût dit que chacun avait un manteau de glace sur les épaules. Après le repas, toutes ces dames entourèrent mon enfant; je crus entendre les compliments de con^ doléance qu'on lui adressait, et je vis même au milieu du groupe ma Valentine chérie porter à ses yeux son petit mouchoir brodé. C'était plus que je n'en pouvais supporter : je m'échappai, je montai dans ma chambre, et une fois dans mon lit, je versai toutes les larmes qui m'étouffaient.
J'avais malheureusement oublié de m'enfermer i clef, car j'entendis bientôt des pas dans l'escalier; la porté de ma chambre s'ouvrit tout à coup, et à la lueur de la bougie, j'aperçus Bernard, dont le visage avait une expression terrible : « Qu'est-ce que tout cela signifie, » fit-il en entrant. Il allait continuer son discours, sans doute, lorsqu'il entendit le bruit sonore et régulier de ma respiration. Je feignais le plus profond sommeil, et je crois même que je jouais mon rôle avec une certaine exagération. Il enfonça ses deux mains dans la profondeur de ses goussets, agita ses clefs, puis croisa ses bras sur sa poitrine, sans pour cela me quitter des yeux, murmura une suite d'adjectifs, qui ne laissaient aucun doute sur l'opinion qu'il avait de moi, puis il quitta la chambre, en murmurant : « Qu'il dorme donc, mieux vaut qu'il dorme. »
Sans doute, il va raconter à Valentine qu'il m'a trouvé couché dans mon lit, pensai-je, et elle croira peut-être que je ne l'aimé pas, que je suis indifférent à ce qui la touche.... Dans un instant, je descendrai; il faut absolument que je descende.... un père ne peut rester au lit dans un pareil moment. Durant ce temps, j'entendais les voitures roulant sur le sable de l'allée, et s'arrêtant devant le perron, le bruit de la vais-
selle venant de la cuisine, et les sons confus du piano, qui s'échappaient du salon. Combien d'années s'étaient donc écoulées depuis le jour où je la déshabillais au coin du feu. C'était sur cette petite chaise que j'étais assis lorsque je la mettais sur, mes genoux pour l'endormir en la berçant. C'est elle qui avait écorné ce meuble. C'est dans ce petit coin qu'elle jouait à la poupée, et, remontant ainsi le cours de ma vie, je perdis presque complètement la conscience de ce qui se passait autour de moi.
Tout à coup j'entendis dans le couloir le frou-frou des robes et le murmure des voix de femmes. Gela me fit sortir de mon rêve, je me levai, m'apprqchai de la porte, et je prêtai l'oreille. Bientôt je compris que ces dames allaient assister au coucher de la mariée.
Tout était donc fini entre ma fille et moi ? L'édifice de ma vie s'écroulait. L'espérance de certains hommes est-elle donc faite pour se briser comme un verre sous la botte d'un passant.... Et je n'avais même pas embrassé ma fille avant de me séparer d elle!
Je sortis de la chambre avec précaution , m'arrétant à chaque pas, prêtant l'oreille, je descendis l'escalier, et me trouvai bientôt assis dans le jardin, sur le petit banc, près du lavoir où, dans son enfance, elle battait le linge avec un gros battoir, qu'elle avait peine à porter : les laveuses s'arrêtaient et la regardaient faire en riant. On m'appelait de l'autre bout du jardin pour la venir voir.... elle était si jolie avec ses petits bras nus et la moue qu'elle faisait en soulevant son fardeau. C'étaient de fameux jours que les jours de lessive ! Et maintenant, le soleil d'autrefois avait disparu : une bise d'hiver gémissait dans les arbres dénudés, et sous les tristes rayons de la lune, le ruisseau se moirait, la nature entière s'é-
clairait de lueurs bleuâtres, lugubres comme les reflets de Tacier. Au loin, l'horloge de Pavras sonna les heures lentement, une à une, comme le glas d'un enterrement Bientôt le silence se fit dans la maison, et il n'y eut plus d'éclairé que la grande chambre du premier étage, réservée aux jeunes époux.
Je me levai tout à coup, dans un mouvement de fureur. Il me semblait que dans cette chambre se commettait le plus monstrueux des crimes. J'aurais voulu Técraser, ce misérable qui s'était introduit chez nous comme un brigand, m'avait dépouillé, pillé, et piétinait sur mes chers trésors.... Elle l'aimait I
Je compris que cette lumière me rendrait fou si je la fixais davantage. Je rentrai dans la maison sans faire de bruit, je montai jjans ma chambre, et ayant enveloppé dans un mouchoir quelques menus objets, je me dirigeai sans détourner la tète vers la grande route, où la patache des dépêches devait passer au point du jour.
Le vent était devenu glacial ; je me blottis contre un arbre, où les feuilles sèches s'étaient accumulées, et j'attendis la voiture.
« Ah bien par exemple, monsieur Babolain, je ne me doutais guère que je vous conduirais ce matin à la ville, dit le courrier, en me prenant des mains mon petit paquet; dépêchons-nous, j'ai un quart d'heuro de retard. »
La voiture des dépèches, que Ton appelait toujours la patache, je ne sais trop pourquoi, était très-haute sur ses roues et ne possédait qu'une étroite banquette, dont le conducteur occupait la gauche. «Vous ne pouvez pas monter, attendez que je vous aide; » Et le brave homme, qui malgré l'heure matinale avait déjà trop bu, m'attira brusquement à lui. « Vous êtes glacé, et
us n'avez rien pour vous couvrir, enveloppez-vous
dans la couverture et filons... Où diable allez-vous conune cela, monsieur Babolain?
— - Je ne sais pas... je vais à Blois^,. il fait bien froid cette nuit. Dieu I qu^il fait froid; et en effet mes dents claquaient.
— Il fait froid I eh eh, monsieur Babolain, eh eh, » fit le courrier avec un gros rire. Puis, s'adressant à sa jument qui trottait bravement : « Allume, allume, Grisette... Il fait froid cette nuit, mais pas pour tout le monde, et m'est avis qu*il y a chez vous pour le quart d'heure des gens qui n'ont pas froid... Allume, allume. Si elle ne monte pas la côte au trot, nous ne rattraperons pas nos quinze minutes. » 11 fit claquer son fouet. « C'est pas l'embarras, Mlle Babolain est un beau brin de fille, et M. Joseph un bel homme. Ah, nom de nom I vous allez rire : moi, ça me fait plaisir ces choses -là; j'ai pourtant des cheveux gris; eh bien, ça me fait plaisir tout de même. Quand j'ai marié ma fille, ah 1 ah l ah I... » Il se passa son gros gant fourré sous le nez. « Quand j'ai marié nia fille, ah, ça marchait!... Allume, allume,... pendant trois jours je n'ai pas dégrisé, ahl ahl à cause des politesses que Ton me faisait^ naturellement. Ça n*est pas un conte : pendant trois jours. 11 n'y a rien de plus gai pour un père que de marier sa fille : c'est jeune, ça s'embrasse dans les coins, ça se pousse, ça se bouscule, c'est toujours rouge, ça casse la vaisselle... ah, c'est gentil! Oui, monsieur Babolain, jen*a/ pas dégrisé... Si ça n'est pas là une jument qui marche^ je ne sais pas où il faut chercher les juments qui marchent. Je vais vous étonner, eh bien, cette bète-là sait l'heure qu'il est, et dans ce moment, elle veut rattraper ses quinze minutes. Vous allez voir qu'elle va monter la côte sans que je lui dise un mot.... ça ne fait rien, c est une drôle d idée que de voyager à
cette heure-ci.... au fait, chacun a ses affaires, pas vrai? » Il continua à bavarder de la sorte pendant longtemps encore. Arrivé dans le faubourg de Vienne, il me dit : « Où faudra-t-il vous descendre? Eh ! monsieur Babolain, pourquoi ne répondez-vous pas? vous dormez donc? » Il prit les guides d une seule main, et deTautre il me secoua. « Ahçà mais^vous êtes mort? En voilà une aventure I et quinze minutes de retard par-dessus le marché I »
Je l'entendais bien, mais je ne pouvais parler. J'étais comme paralysé par le froid,etlessanglotsm'étouffaient presque. Il s'arrêta devant une auberge, descendit et agita le marteau de la porte avec une grande violence. Au bout d'un instant, un garçon à moitié habillé, coiffé d'un bonnet de coton, apparut. Tous deux me sortirent de la voiture et me portèrent sur un billard. « C'est M. Babolain de Pavras, qui vient de se trouver mal dans ma voiture, dit le courrier, réveillez du monde, et soignez-le bien; moi, je ne peux pas attendre : j'ai au moins vingt-cinq minutes de retard. » Il remonta prestement sur son siège : « Allume, allume! » et il partit avec fracas.
endant plusieurs mois, je fus encore une fois entre la vie et la mort, et lorsque le danger eut cessé, Bernard, qui m'avait soigné avec un grand dévouement, déclara que la convalescence serait extrêmement longue, j'étais complètement épuisé ; mes cheveux étaient devenus tout blancs, et j'avais peine à me reconnaître moi-même dans la glace.
Cependant, ma fille avait dû quitter Pavras presque au début de ma maladie, pour suivre son mari qui ne pouvait s'accommoder d'un séjour prolongé à la campagne. J'avais un vague souvenir de ce départ : c'était un soir, je venais d'avoir une crise violente, elle était entrée dans ma chambre en costume de voyage : j'avais
cru qu'elle allait au bourg, et pendant des semaines, je demandai, paraît -il, si elle était- de retour. Plus tard, lorsque ma vieille Marianne qui était restée près de moi, m'annonça que mes enfants s'étaient définitivement installés à Paris, que je vis la maison démeublée, les chambres vides, le jardin abandonné, les massifs encombrés par les ronces, je fus tout étonné de ne point être au désespoir. On eût dit que la faculté d'être ému s'était brisée en moi. La Providence, pour me rendre plus facile la mort à laquelle je venais d'échapper par miracle, avait-elle pris soin de rompre un à un tous les liens qui m'attachaient à ce monde? Est-il donc une sorte de toilette morale, qui rend plus aisé le grand passage de vie à trépas ? Les pensées ne pouvaient plus se former dans ma cervelle épuisée, ma faiblesse était comme une cuirasse qui empêchait de pénétrer jusqu'à moi les impressions du dehors; insensible aux regrets et aux espérances, sans passé, sans avenir,... les heures, les jours s'écoulaient vides et incolores, je regardais sans voir, et j'existais sans vivre.
Un jour, que l'on avait roulé mon fauteuil sur le seuil de la porte, je vis un étranger qui, accompagné de Marianne, regardait toute chose avec grande attention. Il vint bientôt vers moi, et très-poliment, me dit que cette petite propriété lui convenait beaucoup. D ne me vint pas à l'idée de trouver ces paroles étranges, et le soir, lorsque Ton m'annonça que mon gendre avait mis notre maison en vente, je n'en fus pas autrement troublé. Que m'importait cette demeure, maintenant que Yalentine l'avait abandonnée ?
Je le quittai, moi aussi, ce refuge, où notre vie devait s'achever.
A la tombée du jour, une carriole vint nous prendre ; on chargea les deux caisses, où tout ce que je
possédais était renfermé, je mis sur mes genoux le pe* tit pot de fleurs, où commençait à prendre racine une branchette de l'arbre de ma fille, que j'avais planté devant la maison le lendemain de notre installation et nous partîmes.
Il arrive un moment où Ton déchire sans grandô douleur tout un chapitre de &a vie. Pendant long* temps, j'aperçus parmi les arbres le toit rouge de la maison, et le pluviomètre, et le peuplier du lavoir, et,... à un détour du chemin, tout disparut.
Le vieil hôtel qu'habitait ma fille, avait une noble apparence. Il était situé rue du Regard, entre deux couvents silencieux. La cour d'honneur, où Ton entrait d'abord, était entourée de vieilles bornes cer^* clées de fer et réunies entre elles par de lourdes chaînes. Un valet de chambre, qui ressemblait au bedeau de l'église de Pavras, vint m'aider à descendre de voiture, et me soutenant, me conduisit au premier étage. L'appartement avait quelque chose de triste et de grave ; ma première pensée, en entrant dans Tantichambre, fut que ma fille chérie devait cruellement s'ennuyer dans ce milieu-là. Les murs étaient nus, les meubles vieillis et fanés, d'une forme étrange qui ne vous attirait pas... Une porte s'ouvrit, Valentine vint à ma rencontre, et approchant son front de me$ lèvres avec une sorte de crainte, murmura :
a Dieu n'a pas été insensible à nos prières, mon père. Vous avez enfin recouvré la santé, permettez qm je vous conduise à la chambre qui vous est réservée. *
Il y avait près d'une année que nous nous étions vus. C'était bien loa; pour une première séparation, aussi avais-je souvent songé au premier baisel
que je lui donnerais en la retrouvant, mais ses façons arrêtèrent tout net mon effusion. Je ne crois pas qu'une femme puisse être plus imposante qu'elle ne l'était. Outre que son admirable visage avait pris un aspect solennel, elle était vêtue d'une robe très-sombre, montant très-haut et dépourvue de tout ornement. Ses cheveux, qui frisaient autrefois en toute liberté, étaient maintenant lisses, aplatis, contenus par un bonnet, dont les ruches encadraient tristement sa figure. Gomme elle était loin la fillette d'autrefois, qui me forçait à danser, en riant de si bon cœur de ma maladresse! Hélas, si elle ne pouvait plus rire, je ne pouvais plus danser, moi. Tout change dans la vie.
Valentine me quitta bientôt en s'excusant : elle avait, me dit-elle, beaucoup de monde à recevoii*, et en effet, j'avais entendu plusieurs fois la sonnette s'agiter avec un son de vieille cloche, qui semblait venir d'un monastère. Je restai seul dans la salle à manger, assis près de la fenêtre. A un certain moment, je vis entrer dans la cour une voiture lourde, flétrie, attelée d'un cheval vigoureux, qui après avoir tourné, s'arrêta devant le perron de l'hôtel. Le cocher, qui ressemblait à un négociant retiré des affaires, descendit du siège, wvrit la portière avec beaucoup d'effort, et un homme ieune encore, au visage fatigué, au teint mat et jau- Dâtre, rasé comme un diacre, déjà voûté, portant ses cheveux longs et flottants sur le col de son vêtementmit pied à terre. Son chapeau meurtri, était rejeté e* arrière ; il portait d'une main une poignée de brochures et de journaux, tandis que de l'autre, il attirait à lui un paletot, qui traînant sur le sol, semblait le suivre à regret. Il portait un habit noir, beaucoup trop large, boutonné de travers, et dont les basques étaient coupées carrément. Le négociant retiré attira hors de la voiture une boite noire munie d'une poi-
gnée, puis une chancelière, et suiyit son maître, qui avait déjà pénétré dans le vestibule.
J'avais été quelques instants, avant de reconnaître dans le personnage à Thabit trop large, le mari de Valentine. Je redoutais beaucoup de me trouver avec lui, car j'éprouvais toujours pour lui une antipathie mêlée de terreur. Port heureusement, la froideur et la politesse de son accueil simplifièrent beaucoup les choses . Il m'aborda, comme s'il m'eût quitté le matin même : « Bonjour... mon père, dit-il, d'une voix éteinte, le voyage vous a fatigué; cela devait être.
*— Bonjour, Joseph. J'ai en effet peu de forces.
— Voyons la langue? Elle est affreuse. » Il sortit de sa poche une grosse montre en argent, sans chaîne, et regarda le cadran avec austérité, tandis qu'il me tâtait le pouls; puis, il écouta dans mon dos, me regarda de ses yeux fixes, et s'en alla sans rien dire : j'en fus bien aise.
On aurait pu croire, et je crus d'abord moi-même, qu'en compagnie de son mari, Valentine était la femme la plus malheureuse du monde; mais, bientôt je fus détrompé : ma fille aimait Joseph de tout son cœur, et ne souhaitait rien en dehors de la vie qu'elle menait. Elle se levait de grand matin, écrivait le soir jusqu'à une heure fort avancée, et durant tout le jour donnait audience ou sortait, mais à quelque moment qu'on la rencontrât, elle était préoccupée et semblait être en retard pour un rendez-vous. Souvent, au milieu du repas, qui était rapide quoique très-abondant, les jours maigres surtout, — mon gendre étant gourmand, — je les surprenais, échangeant entre eux des regards, qui ressemblaient à de muettes confidences. Alors, je regardais bien vite le fond de mon assiette, et je n'osais plus lever les yeux. D'autres fois, ils 8' adressaient des lambeaux de phrases dont je nepoU'
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vais comprendre le sens. Valentîne tirait de sa poche un petit agenda, et rapidement prenait une note. A mille détails, je constatais que Tentente était parfaite entre eux. Ils avaient l'air, en certains moments, de deux associés qui combinent une affaire. Je crus compremire qu'ils étaient répandus dans le faubourg Saint-Germain, et que d'une façon ou d'une autre, ils y jouaient un rôle important. Ma fille, qui était en relation avec une foule de personnes, entretenait en outre une correspondance considérable. Elle était trésorière d'une œuvre, qui n'était pas seulement une œuvre de charité, mais avait je ne sais quelle couleur politique, que je ne pus jamais parfaitement définir. La gravité de mes enfants était d'ailleurs plus apparente que réelle : ils étaient joyeux à leurs heures : vingt fois je surpris Valentîne, promenant sa main blanche sur le front pâle de son vieux jeune mari, et le regardant avec une expression de tendresse et d'admiration. De quelle maladie morale pouvait-elle être atteinte, pour aimer ce garçon-là?... sans doute elle était séduite par son énergie, par ses vues ambitieuses, auxquelles elle s'était associée. Elle devait le considérer comme un héros. Et puis, cette vie nouvelle était si différente de son existence passée ! Tout cela la charmait; elle lui était reconnaissante de ses relations, de son influence, de son hôtel, et son train de maison... ma vue, qui lui rappelait la gène et l'obscurité, ne pouvait lui être agréable. Je faisais tout au monde pour ne pas les importuner ; je tâchais de passer inaperçu. J'arrivais dans la salle à manger au moment de se mettre à table, et je m'en allais immé^ diatement après la dernière bouchée, comprenant bien qu'ils avaient plaisir à être ensemble et à causer librement. J'ai passé . des heures bien tristes dans cette petite chambre d'où je n'osais sortir de peur
d'être indiscret. Si encore j'avais pu déballer mes deux caisses, mais la place me manquait. Elles étaient là dans un coin, placées Tune sur l'autre. Je les regar^ dais, me disant : Il y a là dedans mes livres, mes papiers et mille petits souvenirs dont la possession changerait ma vie. J'étais comme un naufragé qui voit la terre ferme et ne peut y parvenir. Ouvrir ces caisses, étaler mes trésors, était devenu pour moi un idéal.
Un jour, comme j'arrivais pour déjeuner, mon gendre qui parcourait des lettres, dità sa femme : « Tiens, voici des nouvelles de Pavras. » Je ne pus m'empêcher de tressaillir. « L'affaire est conclue, ajouta-t-il.
— Hum, hum, » fit Valentine.
Il rejeta la lettre, et se retournant vers le domestique :« François, y a-t-il beaucoup de monde au salon ?
— On commence à arriver pour la consultation de monsieur ; il y a déjà une dizaine de personnes, dont cinq bons frères.
— Ah I déjà, cinq bons frères! vous êtes plein d'égards pour eux, n'est-ce pas, François? j'y tiens tout particulièrement.
— Avant-hier, observa Valentine, j'ai aperçu tous leurs manteaux mouillés entassés sur la table de lantichambre.
— Pauvres frères, ils avaient reçu la pluie.
— Et le parquet était inondé. Il faut veiller à cela, François.
— Madame peut être certaine que je fais de mon mieux : j'ai épongé l'antichambre, mis le tapis du salon où ils se promènent en attendant la consultaion?
— Il est fâcheux que les bons frères attendent, murmura mon gendre, leur temps est précieux. Il est in dispensable d'avoir une salle d'attente particulière dans le voisinage de mon cabinet; je l'ai dit cent fois
— Ham, hum, fit Yalentine.
— Hum, hum, » répondit son mari.
Le soir de ce jour-là, j*étais dans ma chambre en qxain d'arroser la bouture, lorsque j'entendis frapper légèrement à la porte et presque immédiatement je «vis entrer Valentine. Il fallait qu'elle eût une raison sérieuse pour venir ainsi me rendre visite, et je craignais de lire sur son visage quelque signe de mauvaise humeur. Je déposai la carafe, et précipitaminent, je poussai la bouture dans un coin.
Loin de se fâcher, elle me dit en souriant : «Qu'est- •ce donc que ce petit morceau de bois qui est dans ce petit pot?
— Ohl cela n'est rien, ma chérie... c'est un petit arbuste.
— Cette branchette desséchée?
— Oui, c'est une bouture... je l'arrosais un peu : illle n'est pas morte ; on pourrait le croire, mais elle «e l'est pas. »
J'étais rassuré par la bonne expression de son vidage; je crus même un instant que ma fille m'était rendue, et Tidée delà serrer dans mes bras me vint tout à •coup, mais, .par prudence, je sus me contenir. Je continuai : « C'est une petite branche de ton arbre : je l'ai rapportée de Favras. » D me sembla que j'aspirais une bonne boufi'ée de l'air de là-bas. « Je voulais, tu comprends, emporter quelque chose, avant de m'en aller. »
Ce pauvre père, murmurait Talentine en me souriant comme à un enfant qu'on console. « Mon pauvre papa, lu as eu du chagrin. » Dans le premier moment, oin départ semblable est toujours pénible....
— Le gazon était plein de violettes.
— Naturellement, c'est la saison.
— liy avait partout de belles petites feuilles tendres
et... tant de souvenirs. La nouvelle vigne vierge, tu saisi Eh bieni je Tai mesurée avant de partir, elle monte maintenant jusqu'àla fenêtre du cabinet.... Ohl c'est une bien jolie propriété que Favras... Oui, certainement, j'ai eu un peu de chagrin en quittant nos arbres ; on n'a pas toujours le temps à mon âge de refaire de nouveaux amis. Ils s'agitaient en me voyant partir. C'était pefut-être le vent; c'était peut-être aussi rémotion I Que ^sait-on? Ces êtres-là ont plus de sentiment qu'on ne pense. Ils m'ont tous parlé de toi : « Tu diras à Valentine de ne pas nous oublier tout à fait, n'est-ce pas, l'ami ? Elle a joué sous notre feuillage, nous l'avons abritée, protégée, possédée. » Voilà ce qu'ils m'ont dit, et bien d'autres choses encore. Ce qui est certain» c'est qu'ils avaient conservé la trace invisible de ton passage, et tout, les murs de la maison, le sable des allées était imprégné de toi... »
Je ne la regardais pas en lui contant tout cela, je grattais de mon ongle le bois du fauteuil, je chassais un grain de poussière pour ne pas lui laisser deviner, toute mon émotion, mais je sentais son regard fixé sur moi. Regard de compassion et de tendresse, tout à la fois. Elle pensait sans doute : Ce pauvre père, comme il est vieilli, brisé ! Et en même temps elle me trouvait bien fou de causer ainsi avec les arbres et de planter des branches à moitié mortes dans des petits pots à fleur. Cependant, je ne pouvais m' empêcher de continuer : « Avant de partir, j'ai été m'asseoir sur ton banc, près des saules, et la rivière s'est mise à jaser. Situ savais, comme elle a de la mémoire I Quand tu venais là, tu te croyais seule, tu étais à l'ombre, au frais, tu pensais sans contrainte ; eh bien ! la rivière t'écoutait penser, et elle inscrivait tout cela sur ses tablettes : sur la tige des grandes herbes, sous la Veuille des nénufars^ dans le fouillis de la rive...
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j*ai retrouvé le trésor. Elle a conservé de toi des portraits que j'ai tous revus. II y en a où tu es toute petite avec ton petit chapeau et ta robe à carreaux bleus... te rappelles-tu ta robe à carreaux bleus? et d'autres où tu es grande iSlle, et d'autres et d'autres... Il y en avait des milliers, car elle n'a jamais reflété la moindre partie de toi-même, la bonne rivière, sans en conserver Timage avec tendresse. C'est ainsi, ma mignonne, que l'affection vous entoure à votre insu, et qu'on est aimé sans le vouloir... Il y a sur la pelouse des endroits que tu as foulés de ton petit talon et où l'herbe s'est desséchée.
— Ah ! ah I ah I par exemple, voilà qui est poétique; voyons, mon pauvre père, soyons raisonnable.
— Oui, l'herbe n'a pas repoussé, et elle a eu raison : pourquoi ne pas mourir sur une bonne impression, en emportant un souvenir, une caresse ?...Ily a des plantes qui ont du cœur. Qui saura jamais ce qji'a éprouvé ton arbre, lorsque j'ai été lui dire adieu et lui couper une petite branche I
— Voyons, voyons, înon pauvre papa, il faut se calmer... Est-ce que cette pendule va bien ?
— Je n'en sais rien, ma chérie. C'est l'horloge de là-bas, qui sonnait bien les heures ; tristes ou heureuses. Elle sonnait toujours, et c'est naturel, les horloges sont là pour tout sonner, on les croirait indifférentes, mais, pour les oreilles ânes, que de nuances dans leur façon de tinter !
— Sans doute, mais il ne faut pas laisser son imagination battre ainsi la campagne. D'abord je suis un peu pressée et je crois que cette pendule retarde, et puis, il est malsain de se consumer en regrets inutiles. Tu sais bien, et toi-même tu Tas avoué, que mon mari, retenu à Paris par sa carrière, ne pouvait conserver le petit ermitage de Favras.
— Oh I sans doute, ma chérie, vous ne pouviez garder ce petit bien, qui d'ailleurs n'était pas assez beau pour vous.
— Ce pauvre papa ! Tu vois que mon mari t'a laissé en jouir aussi longtemps que possible. Durant ta longue maladie et ta convalescence, tu as été là bien tranquille, bien chez toi, et à toutes les offres d'ac-quisition qui lui ont été ifaites, mon mari à répondu : « Favras ne sera vendu que lorsque mon beau-père, parfaitement rétabli, sera venu s'installer à Paris. »
— Je vous suis reconnaissant, mon enfant. C'est bien involontairement que j'ai retardé la vente, mais il se représentera bientôt dix occasions a\i lieu d'une; c'est si joli I ohl vous trouverez aisément un acquéreur.
— C'est déjà fait; mon mari Ta appris ce matin par une lettre : Favras est vendu.
— Vendu I » m'écriai-je malgré moi; je me calmai tout de suite, et j'ajoutai : « Tant mieux, tant mieux, puisque vous deviez vous en défaire.
— Tu as ici tout ce qu'il te faut, n'est-ce pas, mon pauvre père?
— Oui, mon enfant, je te remercie.
— Tu es chez toi, dans cette maison ; il ne faut pas te gêner, je serais désolée si tu n'osais pas demander ce qu'il te faut. Il n'y a que cette chambre dont le séjour ne t'est pas bon. Elle est au nord, exposée au vent.
— Je n'ai pas remarqué.
— Dans ce quartier le vent est terrible, et puis ces fenêtres donnent sur les jardins ; tu es bien tristement ici. Fort heureusement j'ai mieux à t'offrir : à l'autre extrémité de lappartement, il y a une ch mbre fort gaie, donnant sur la cour, en plein midi. Tu auras la vue des passants et une cheminée à la prus-
sienne, qui est excellente. Mon mari affirme que dans l'intérêt même de ta santé, il est nécessaire....
— Gomme vous voudrez^ mes enfttnts, je serai bien partout.
— Alors, c'est entendu, au revoir, mon père, je suis bien en retard. »
On ne peut se faire une idée de la grâce et du <;harme de toute sa personne ; elle s'en alla en me souriant, j'aurais vécu volontiers dans une cave pour être de temps en temps réchauffé par un de ces sourires-là.
Une heure après, le valet de chambre entra ; il «venait par ordre de ma fille, procéder à mon dé- •ménagement. Respectueusement il se mit à fouiller -dans les tiroirs de la commode. J'eusse préféré de .beaucoup qu'il me laissât faire, car mon linge, je le -savais, était négligé depuis bien longtemps et la toile que j'avais achetée à un tisserand de Favras en était fort grosse et rugueuse. Je tremblais que ce valet de chambre ne constatât tout cela, non pas pour moi, mais pour ma fille à qui l'opinion de son valet devait importer.
<c Je suis fâché vraiment de vous causer cette peine, 4iis-je au domestique.
— Madame m'a donné ordre de le faire, dit-il, en troutinuant sa besogne.
— Ma fille est trop bonne... elle pense à tout... je suis sûr que vous lui portez une grande affection, n'est-ce pas?
— Tout le monde rend justice à madame. »
Je savais bien qu'il n'était pas décent de causef tiinsi, mais j'avais si peu d'occasion de parler d'elle, et de plus, la froideur de cet homme m'excitait. « Ma fille est une femme supérieure. Étant tout enfant, elle •étonnait déjà par ses réflexions...
— Monsieur veut-îl que je transporte aussi les caisses?
— Cela m'est égal ; ma fille est prompte, je l'avoue^ mais lorsqu'elle à un moment de vivacité, d'impatience, il ne faut pas s'en affliger. A peine un mot ui> peu vif lui est-il échappé, qu'elle en est au désespoir... vous comprenez que je connais ma fille. Attendez, mon ami, que je vous aide ; vous êtes trop embarrassé pour ouvrir la porte. C'est au bout du corrido qu'est la chambre où nous allons?» C'était plutôt un ca binet qu'une chambre à coucher. Cependant en reculant un peu le lit, en me privant d'une armoire, qui d'ailleurs ne m'était pas très-utile, je parvins à me ménager près delà fenêtre un espace suffisant pour un fauteuil et une petite table. Après tout, je n'avais pas besoin d'une pièce plus vaste. Cela me rappelait cette chambrette de l'Ëcole normale où j'avais fait tatii de rêves, tant de projets d'avenir. La rovidence, en me repoussant toujours dans un petit coin, n'agissait-elU pas en bonne mère, ne voulait-elle pas me prouver la folie de mon ambition et me rappeler à la raison I
Grâce au valet de chambre, qui voulut bien m'aider, j'enlevai le dessus d'une de mes caisses et je songeai à décorer ma cellule. Le premier objet qui me tqmba sous la main, était précisément celui qui m'était le plus cher. Je veux parler d'un plan de Favras, que j'avais exécuté moi-même, et où les plus petits détails de la propriété avaient été marqués avec soin. Le banc du lavoir, le pluviomètre, l'arbre de Valentine^ le cadran solaire, et les différentes places où j'avai fait jouer ma fille. De tous côtés il y avait des points^ des signes, des numéros qui me rappelaient un souvenir heureux ou triste. C'était comme une bibliothèque où je retrouvais tous les chapitres de vingt années de ma vie \ un cimetière aussi où les émotions*
d'autrefois gisaient en repos sous leurs petites croix noires.
J'accrochai ce dessin à côté d'un portrait de ma Va* lentine, et d'une ébauche à l'encre et au crayon rouge^ que ma femme avait exécutée pour son grand tableau de Gain et Âbel.
Cent fois j'avais été sur le point de bf ûler ce dessin, mais je n'avais jamais pu m'y décider. Douleurs et joies sont les pierres blanches ou noires d'un même édifice : celles-ci supportent celles-là. Il n'est pas d'heure dans l'existence qu'on puisse effacer ou maudire ; les plus malheureuses ont été nécessaires et parfois furent les clefs de voûte qui ont empêché Teffondrement de l'édifice.
Bientôt je fus installé dans ma cabine — je me faisais l'efTet d'un passager sur un navire, — je n'avais pas, il est vrai, toutes mes aises, mais chaque jour j 'amélioraismon installation et puis je n'étais séparé que par une cloison de la pièce où ma fille travaillait, de* sorte que je l'entendais remuerj'e la savais près de moi. Elle vint me visiter une fois, mais par une fatalité inconcevable, le bas de sa jupe s'accrocha à l'un des clous d'une caisse et il s'ensuivit une large d'échirure qui la mit de mauvaise humeur. Elle me reprocha mon désordre avec vivacité, m' assurant qu'elle en serait humiliée devant ses domestiques... que sert d^ me rappeler tout cela? Elle avait déchiré sa robe, cela expliquait bien son irritation; il est certain d'ailleurs que l'encombrement était fort grand chez moi ; j'avais si peu déplace!
Un soir qu'il y avait eu (fu monde à dtner, ma fille me dit assez sèchement: « Je comprends qu'à ton âge on ne soit pas coquet, mon pauvre père, mais en vérité l'abandon de soi-même a des limites ; et par égard pour ^es autres on doitéviter certaines tenues. »
J'avais pourtant mis ma redingote marron, comme je le faisais toujours pour dîner avec mes enfants. « Je croyais être convenable, dis-je avec embarras.... C'est que... je n'ai pas d'autre habit, ma bonne amie, ou du moins les autres sont beaucoup moins bien que celui-ci.
« Eh bien, mais achetez-en, que voulez-vous que je vous dise, je ne peux pourtant pas écrire moi-même à votre tailleur. Vous ferez tant que mon mari, à bout de patience, se fâchera. Quant à moi, je ne me sens pas la force d'être éternellement une espèce de tampon entre vous et lui, toujours concilier, excuser, atténuer. Faites au moins quelques efforts pour me rendre la tâche moins rude. »
En quoi donc avais-je pu déplaire à mon gendre? nous n'échangions pas dix paroles en une semaine. Je rentrai dans ma chambre et j'examinai soigneusement maredingote. Elle était, je dois le dire, en plus mauvais état que je ne l'avais cru: il manquait des boutons, les coutures étaient blanches et même, au coude... Il est certain que je devais faire honte à mes enfants, et l'idée ne m'en était jamais venue I Dans un moment de désespoir j'arrachai ma cravate et mon col. J'apercevais déjà mon gendre me chassant de l'hôtel comme un mendiant. L'important était de me procurer des vêtements le plus tôt possible; mais lorsque j'eus retiré de ma malle le petit sac en toile où je mettais mon argent, que j'eus aligné sur ma table les sous et les pièces blanches, je constatai avec terreur que ma fortune tout entière ne dépassait pas trente-deux francs.
Ce fut une impression désolante. Je ne me reprochai pas d'avoir donné à ma fille ce que je possédais; c'eût été à refaire que j'eusse agi de même, mais pour la première fois, je compris que je serais pour toujours l'obligé de mon gendre. Fort heureusement je me
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rappelai l'éditeur de mon dictionnaire dont je n'avais pas entendu parler depuis deux ans environ. J'y allai dès le lendemain et non sans peine, car mes jambes étaient encore d'une grande faiblesse. En me retrouvant dans cette librairie, où j'entrais autrefois avec tant de confiance, je faillis perdre tout courage, je me sentais tellement vieilli, changé, humble sous cette redingote marron. Ah 1 certes, je serais parti immédiatement s'il ae s'était pas agi de m'acheter des vêtements neufs! Lorsque j'eus dit que je venais de la part de monsieur Babolain, l'éditeur me regarda finement, sans doute il me reconnaissait vaguement : « Le dictionnaire ne se vend plus guère » fit-il « c'était d'ailleurs un bon livre, mais il est maintenant singulièrement dépassé. Il est possible qu'il y ait une fin de compte ; permettez, je vais savoir cela. »
Il déboucha un tuyau vert, qui pendait au-dessus ae sa table, et approcha l'ouverture de sa bouche.
Il est possible, pensai-je, qu'il y ait une fin de compte I... mais si l'on ne me doit rien, que faire?
Et qu'est devenu monsieur Babolain. me dit -il, en m'examinant de nouveau avec un mélange de curiosité et de compassion?
« Il a eu, répondis-je, des... revers, beaucoup de petits chagrins, et conséquemment, il voit peu de monde...
— Mais il n'a pas renoncé pour cela à tout travail.
— Ohl non, et même dans sa position... difficile, je crois qu'il serait heureuii^ de s'occuper.
— Je lui en offrirai volontiers l'occasion de temps en temps. Si monsieur Babolain voulait revoir certetins ouvrages que nous publions, et dont les épreuves demandent l'expérience d'un homme spécial. Ce genre de travail est peu payé il est vrai, mais... »
11 me sembla que le ciel s'entr'ouvrait. J'avais donc
un moyen de n'être à charge à personne', j'allais retravailler comme autrefois, reconquérir ma propre estime. Dans quel abime je fusse tombé, sans cette offre inattendue.
Un commis entra, et déposant un papier sur le bureau :
oc D'après ce compte, nous sommes en effet redeva* blés de trois cent quatre-vingt-quinre francs à monsieur Babolain, f our ses droits d'auteur. » Le commis se retira, l'éditeur prit dans un tiroir un billet de cinq cents francs, et l'ayant étalé devant moi : « Veuillez me donner un reçu, dit-il. »
J'avais les yeux humides de reconnaissance, et en même temps la honte d'avoir caché mon nom, me faisait rougir,. •
« Excusez-moi, monsieur, murmurai-je, jen'ai point osé vous dire la vérité: je suis Babolain, l'auteur du dictionnaire.
— Vous n'êtes pas si changé qu'on ne puisse vous reconnaître, fit-il en souriant; au revoir, monsieur Babolain, au revoir.»
Une fois dans la rue, je fus tout surpris de me trouver des forces et une énergie que je n'avais point avant. Ce billet de cinq cents francs qui était là dans ma poche et les paroles de mon éditeur me redonnaient courage; non, certes, je ne suis pas éteint, me disais-je. Pour qu'on me propose des travaux après vingt ans d'oubli, il faut que ma valeur scientifique ait été bien réelle. N'étais-je pas professeur de spéciales à vingt-huit ans? Ma chère classe I Gomment avais-je pu oublier pendant si longtemps les mathématiques? Je sentais maintenant toute la honte de cette désertion, mais il était temps encore de réparer tout cela, d'obliger mon gendre à me considérer comme son égal, d'être véritablement le chef de la