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famille.... J'entrai sans aucun embarras dans un magasin de confection; en fort peu de temps j'eus fait ciioix d'un costume noir qu'on m'assura être ce qu'il y avait de mieux ; je me laissai même entraîner à prendre un gilet de velours à petites fleurs bleues et blanches, gilet habillé avec lequel, paraît-il, un homme de mon âge pouvait assister indifféremment soit à un dîner, soit à^un bal, c'est là précisément ce qui me convenait; mais je dois dire tout de suite que je n'eus jamais l'occasion d'endosser ce gilet en velours à cause d'un événement de grande importance qui modifia singulièrement ma vie.
La santé de Valentine n'était pas bonne ; j'avais, de trop longue date, l'habitude de l'observation, pour ne pas remarquer en elle mille symptômes alarmants. Elle avait eu coup sur coup plusieurs indispositions qui m'inquiétaient d'autant plus que son mari traitait tout cela avec une légèreté inconcevable. Il ne voulut même pas entendre les observations très-modérées, quoique très-fermes, que je crus devoir lui faireà ce sujet. Et cependant, je me disposais à insister quand même, ainsi que m y autorisait mon titre de père, lorsqu'une nuit, je fus réveillé tout à coup nar des bruits étranges, au milieu desquels je distinguais fort bien des cris étouffés et déchirants. En un instant, je fus hors de mon lit, et m'étant précipité dans le corridor, je tombai dans les bras du valet de chambre qui accourait.
« Que le bon Dieu vous bénisse, s'écria-t-il.
— Qu'est-ce qu'il y a mon ami, qu'est-ce qu'il y a donc?
— Monsieur m'a cogné la tête, je fais mes excuses à monsieur. »
Et il disparut. Je le suivis, je traversai le salon où brûlait une bougie; j'étais dans une angoisse cruelle,
byGoogfe
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mais il ne me vint pas à l'esprit que ma Yalentine accouchait. C'était pourtant Texacte vérité : mon gendre qui apparut, me l'annonça en me poussant la porte au nez. Je sais bien qu'en un pareil moment ma présence pouvait être importune, mais il suffisait de me dire : « Mon père, retirez-vous, » et je me fusse retiré. Cependant, il m'était impossible de tenir en place. Je descendis dans la cuisine pour trouver quelqu'un qui pût me renseigner sur la situation de ma fille. La garde qu'on avait été chercher en toute hâte et qui prenait un bouillon en compagnie de la cuisinière, partit d'un grand éclat de rire en m'apercevant : J'étais en efi'et dans la toilette de nuit la plus légère.' La décence m'imposant de ne pas rester plus longtemps dans cet état en présence de deux femmes ; je remontai dans le corridor, où je me promenai jusqu'au jour avec une grande agitation. Je n'ose pas dire que je partageais les douleurs de ma fille, mais avec quelle joie j'en eusse pris la plus. grosse ()art, si cela eût été possible. Se dire : ma Valentine chérie est là qui souflre horriblement, sa vie est peut-être en danger, chacun de ses cris me traverse le cœur.... et 51 faut me promener silencieusement dans ce corridor I J'arrêtais tout ceux qui passaient.
a Comment cela va-t-il, disais-je avec anxiété?
— Très-bien, me répondait-on ; très-bien, trèsbien.
On me trompait évidemment, car les plaintes étaient de plus en plus violentes.
« C'est un garçon I cria la femme de chambre en s'échappant.
Quelques instants après, mon gendre et Taccoucheur sortirent. Je m'élançai à leur rencontre : c'est un garçon, m*écriai-je, comment va ma fille?
« Te vous présente mon beau-père, fit Joseph, avec
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un haussement d'épaules, en s'adressant au docteur qui raccompagnait, et il ajouta : mais monsieur, allez donc vous habiller, pour l'amour de Dieu. Qu'est-ce que vous faites ici, dans cet état? La mère et l'enfant vont admirablement. Allez, monsieur, allez. x>
C'est deux ou trois heures après seulement, quUlme fut permis d'entrer chez ma tille, encore n'y restai-je que pendant un instant. La garde, quimefitreffet d'un vrai dragon, avait des ordres précis et ne me laissa pas dire un mot; j'avais le cœur tout plein I A peine eus-je embrassé la main de Valentine, car elle trouva la force de me tendre la main, que Ton me poussa vers le berceau où mon petit-fils dormait, et presque immédiatement on me mit dehors. Je n'osai rien dire, de. peur qu'une autre fois on fût plus sévère encore, mais rentré dans ma chambre je me mis à pleurer. Je crois que c'étaient là des larmes ridicules, mais je ne m'étais jamais remis complètement de ma grande maladie et j'avais des moments d'extrême faiblesse morale et physique. Je m'habillai, je pris les cent cinquante francs qui me restaient et je sortis; j'avais mon idée : Je voulais offrir à ma fille un petit bijou qui fut un souvenir à l'occasion de la naissance de son fils. Je me décidai après de longues hésitations pour un médaillon où l'on pouvait renfermer des cheveux, et comme cette acquisition réduisait mes ressources à presque rien, j'allai chez mon éditeur lui rappeler sa promesse et lui demander un peu de travail. Il me confia en effet une assez grande quantité d'épreuves que je devais revoir avec grand soin, il m'indiqua longuement dans quel esprit je devais faire les corrections et les annotations.... Bref, tout cela me prit beaucoup de temps, et je rentrai fort tard à 1 hôtel. En me voyant passer dans la cour, le valet de chambre sortit de la cuisine, et venant à moi, médit:
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Monsieur n'a pas besoin de monter par le grand es^ calier, j'ai transporté toutes ses affaires dans son nouveau logement.
Je n'osai pas lui demander des explications, et sans dire une parole, je me laissai conduire vers une petite porte qui était proche de l'écurie et donnait entrée dans un étroit escalier qui desservait les mansardes. François mit sans doute un peu de malice à me faire monter par là, car au bout de ce grand corridor que j'avais arpenté toute la nuit, était une porte qui s'ouvrait sur Tescalier de service, c'est même par cette porte qu'à l'ordinaire, je montai chez moi.
« Ici, monsieur sera plus grandement, » fît le domestique, en m'introduisant dans une pièce carrelée et mansardée, il est vrai, mais très-vaste, « attenant à cette chambre, il y en a encore une autre où est le lit de monsieur. »
C'est bien, je vous remercie, on va bientôt dîner^ n'est-ce pas?
« Monsieur le docteur ne doit rentrer que très-tard, il a donné ordre que vous soyez servi chez vous.
— Mon gendre a bien fait. »
Ce fut la cuisinière, qui, un quart d'heure après^ déposa sur la table, en soufflant, le plateau qui contenait mon dîner. Cette femme, qui n'avait jamais perdu l'occasion de m' être désagréable, me fît comprendre que si l'on devait continuer à me servir chaque jour mon dîner dans ma chambre, sa situation de cuisinière ne serait bientôt plus tenable. Elle me dit encore beaucoup de choses un peu dures, mais je l'excusai sans peine, et même je fîs des efforts pour la calmer, car la chaleur du fourneau et la respiration continuelle de l'acide carbonique, rerdent les cuisinières facilement irritables. Il est certam que mon changement de logement donnerait aux domestiques unsuF
croît de travail, et je vis bien qu'il me faudrait user dans l'avenir de grands ménagements pour rester en paix avec eux.
Ce soir>là, je pénétrai dans Tappartement de mes enfants par la porte du corridor. Ma fille dormait, mon gendre n'était pas rentré, et dans mon ancienne chambré, j'entendis mon petit-fils qui criait d'une belle petite voix claire, accompagné par une chanson de sa nourrice.
J'avais donc enfin Texplication de mon déménagement; je fus satisfait : Ce n'était pas pajr fantaisie que l'on m'avait fait monter là-haut, mais par nécessité et pour faire place au petit homme. Je rentrai chez moi. Malheureusement, on avait oublié de mettre des bougies dans les flambeaux, et il venait de la fenêtre un vent épouvantable. Je remplaçai le rideau absent par ma redingote marron qui ne risquait pas grand chose, et Je me couchai à tâtons. J'eusse été bien sans une vilaine odeur de pipe qui, vers onze heures du soir, pénétra dans ma chambre. L'un de mes voisins, le cocher, le valet de chambre ou la cuisinière, fumait sans doute avec excès.
Durant la convalespence de ma fille, je fus, je dois le dire, bien heureux. A peine mon gendre était-il sorti que je descendais chez elle, cela ne paraissait pas la contrarier. Se trouvant trop faible encore pour recevoir des visites ou s'occuper de quoi que ce soit, elle n'était pas mécontente d'avoir à ses côtés son vieux papa pour lui tenir compagnie, lui lire le journal, lui apporter son enfant ou lui passer son chapelet. Elle écoutait sans mauvaise humeur et souvent même en souriant, les petites allusions que je faisais à notre maison de Pavras, et se montrait beaucoup plus ouverte qu'elle ne l'avait jamais éié sur ses propres affaires. Elle me montra un livre de prières qu'elle tenait
de Monseigneur de Pansol, et une petite croix d'or que lui avait donnée la marquise de Vélizy. Puis, comme secrétaire trésorière de cette œuvre pieuse, dont je ne compris jamais parfaitement le but, mais dont le siège était à Rome, elle avait reçu d'un cardinal plusieurs souvenirs précieux, grâce à l'intermédiaire de cette grande dame Romaine, la comtesse de Monte- Révilla, qui, lors du mariage, s'était montrée Tamie dévouée de ma femme. — Il ne fallait rien moins que ces petites jouissances d'amour-propre pour faire accepter à ma chère fille le travail auquel elle était soumise. Deux fois par mois, elle adressait à Rome un rapport des plus détaillés sur les progrès de l'œuvre et sur les différents membres qui en faisaient partie. *- Elle exécutait ce travail d'après les renseignements verbaux qui, chaque jour, lui étaient donnés par son mari, sur le génie duquel elle était intarrissable. Je l'écoutais avec bonheur, j'approuvais tout, j'admirais tout, ces confidences me faisaient tant de bien! Et puis George s'agitait. — Mon petit-fils s'appelait George, — il se mettait en colère, criait comme un damné, je le prenais dans mes bras et il se taisait immédiatement; souvent même, au milieu des larmes, il me souriait. La nourrice avec laquelle d'ailleurs nous étions en termes excellents, —j'ai toujours plu beaucoup aux nourrices, —affirmait qu'elle n'avait jamais rien vu de pareil, et pour moi aussi la chose était nouvelle : quelqu'un qui instinctivement me tendit les bras et fut heureux de mes caresses I Si bien que lorsque le petit bonhomme avait une impatience Valentine disait : allez chercher son bon papa.
Souvent, au milieu de ces joies, on entendait le roulement d'une voiture : '
« C'est mon mari, murmurait Valentine, » je m'échapoais en toute hâte, et je rentrais là-haut. Je k
voyais bien maintenant, mon cœur ne m'avait pas trompé : ma fille m*aimait profondément. Peu expansive en apparence, ainsi qu'il arrive parfois aux natures les plus sensibles, empêchée par ses occupations et dominée par Tinfluencede son mari, elle avait bien pu se montrer froide avec moi, indifférente, mais il suffisait de huit jours d'isolement pour la rendre à elle-même. Elle était mère maintenant, elle comprenait combien est ardente et profonde la tendresse que Ton a pour ses enfants, et c'était mon petit-fils, qui, par sa seule présence, allait changer ma vie et me causer tout ce bonheur. Je m'attachais à cet enfant avec passion.
Je retrouve ces notes abandonnées depuis bien longtemps. La dernière page date de quatre ou cinq ans. — Bien souvent durant ma vie, je fus tenté de. trouver le sort sévère ; mais maintenant, que moins orgueilleux, je peux regarder autour de moi sans amertume et sans colère, je me dis : Qu'ai-je donc pu faire, mon Dieu, pour mériter les douceurs dont vous charmez mes derniers moments, pour mériter que mon petitfils me saluât d'un sourire dès son entrée dans la vie et me donnât son cœur. Qu'avais-je fait, pour que ses petites mains vinssent d'elles-mêmes soulever mes cheveux blancs, pour que ses lèvres angéliques s ap^prêchassent de mes vieilles rides, pour qu'il fît son nid dans mes bras, le cher ange,^ et m^aimât comme si j'étais aimable.
A peine remise de ses couches, ma fille étaitrentrée avec plus d'ardeur que jamais dans sa vie ordinaire. Les visiteurs revinrent en foule et elle n'eût bientôt plus un moment. Elle embrassait son enfant à la hâte, le matin, en ouvrant son courrier, ou bien, en mon*
tant en voiture, pour aller à ses affaires, et cela si ^ iolemment, que le petit être en prenait peur. Elle accablait la nourrice de conseils, de recommandations, et pressée par l'heure, s'échappait avec regret. Elle aimait pourtant son fils de tout son cœur, j'en suisconvaincu, mais les exigences de sa situation l'entrâtnaient ; le temps lui faisait défaut, peut-être aussi savait-elle que j'étais là pour veiller sur George. Mongendre, de son côté, de plus en plus célèbre et occupé, était à peine visible; de toute façon, il n'était point homme à s'attarder autour d'un enfant. C'est ainsi que le petit homme me voyant toujours auprès de lui, se fit à mes caresses, à ma figure, prit goût à mes soins qui lui devinrent bientôt indispensables. C'est en tendant vers moi ses bras, qu'il dit papa pour la première fois. Et j'acceptai cette faveur. Je frustrais ainsi mon gendre; mais pourquoi n'était-il jamais là? Ce n'est pas un grand crime que de ramasser un bonheur dont le voisin détourne la tête.
Très-rapidement, j'en arrivai à donner à mon petit fils toutes mes pensées, tous mes instants, et I'od peut dire que ma vie se confondit dans la sienne.
Je ne peux penser sans sourire aux soucis continuels que me causa sa nourrice durant les premiers inois. Il était naturellement d'une importance capitale que cette femme donnât à George du lait de qualité supérieure, et qu'elle-même, par conséquent, fût dans un état de santé parfaite. Quelle ne fut donc pas moD inquiétude, lorsqu'à sa pâleur, à sa mélancolie croissante,, j'ejas la preuve qu'elle était minée par un chagrin caché. Je ne la quittai plus, je l'entourai de provenances, d'attentions, et ayant gagné sa confiance, je sus, qu'elle avait^a faiblesse d'aimer infiniment trop son mari qui était resté au pays et lui donrait toutes les raisons possibles d'être jalouse. Le malheureux
écrivait à chaque instant des lettres où il demandait de Targent, menaçant de débarquer immédiatement à Paris s'il n* obtenait pas une réponse conforme à ses désirs. Lorsque nous fûmes à bout de ressources pour satisfaire ses exigences, il fallut parlementer, trouver des prétextes, inventer mille mensonges qui me fai salent monter la rougeur au front. Ah 1 si le lait de mon petit George n'avait pas été directement menacé 1
« Monsieur, me disait la pauvre femme, mon honmie est terrible, eh bien, je Taime tout de même, » et pour la centième fois elle me faisait le récit de se^ premiè* res amours. C'était à la fête du pays, sur les chevaux de bois qu'ils s'étaient vus pour la première fois....
Grâce à Dieu, mon petit-fils supporta cette première période de Tenfance sans accident grave. La nourrice alla retrouver son infidèle et notre vieille Marianne de Pavras, que ma fille avait toujours conservée comme ouvrière, fut appelée aux fondions de bonne d'enfant.
C'est elle qui a appris au petit homme le chemin de la mansarde, de ce là-haut de bon papa où nous passons une partie de notre vie. Il ouvre déjà luimême la porte du corridor qui donne sur l'escalier de service. Je distingue le bruit de ses petits pas qui se hâtent et le toctoc qu'il sait faire de sa menotte potelée. Ses visites font mon bonheur, mais j'évite maintenant d'aller dans sa chambre, de descendre chez mes enfants. ïai les terreurs du privilégié qui ne demande qu'à passer inaperçu. Aussi ne fus-je pas attristé le moins du monde, lorsque je vis les domestiques continuer par habitude à me monter n^s repas chez moi. Valentine, qui crut sans doute queje l'avais demandé, et qui d'ailleurs avait souvent à sa table de nombreux convives, ne fit aucune observation. Tacitenient.il fut
convenu que je ne descendrais plus sans y être invité. Ce fut un soulagement pour tout le monde. Je préférais aimer ma fille à distance et la voir dans mes souvenirs.
On eût dit qu'en présence de son père et de sa mère, George partageait ma contrainte. Les enfants sont si délicats dans l'estimation des caresses qu'on leur donne I Je ne le vis jamais s*épanouir en toute liberté que là-haut, dans notre chez nous, dans ma petite mansarde. Mais aussi,comme il rattrape le temps perdu I comme ses yeux s'illuminent en entrant 1 comme il me saute au cou, fouille dans les coins, inspecte, examine, m'accable de pourquoi, de comment, avec l'abandon d'un enfant qui se sait aimé! C'est surtout lorsque j'ouvre le tiroir de la commode qu'il est attentif et recueilli. C'est là que sont toutes mes petites reliques, enveloppées dans du papier blanc et soigneusement étiquetées en signes que moi seul peux comprendre. Le contenu de ces paquets n'a de prix que pour moi : ce sont des cheveux de sa mère, Valentine enfant, des* coquillages qu'elle ramassait dans le sable du jardin et que je retrouvais dans mes poches; puis, des rubans, des épingles à cheveux, et mille choses que ma femme avait laissées lors de.... son départ pour l'Italie, et dont je n'avais jamais eu le courage de me déposséder.
Comme les joies et les douleurs d'une existence entière se réduisent à peu de chose I Tous ces témoins de ma vie tiendraient dans une valise.... Encore ce fouillis poussiéreux ne vaut-il pour tout le monde qu'un coup de balai. Pourquoi m'est-il si cher? Par crainte des regards, je me suis réfugié, moi et mon musée, dans la seconde de mes deux mansardes, celle du fond. Là, personne ne pénètre que nous deux George; que nous y soyons tous deux ou que j'y sois seul, je mets la clef en dedans.
Ce n'est pas seulement pour rêver à Taise que je m'enferme : je tiens à être en sûreté pour une foule de petits soins de ménage, et je ne veux pas, à cause de ma fille qui pourrait en être blessée, être surpris par les domestiques le balai ou Taiguille à la main. Or, si je ne raccommodais pas mes habits soigneuse*^ ment, je serais bien vite en lambeaux et je ne pourrais plus aller me promener avec George. Il est bien sûr qu'on ne me le confierait plus si j'avais l'air d'un mendiant; cela est naturel. Dans la position de ma fille, on n'est pas bien aise d'avoir un père qui porte des haillons. Il est pour moi de la dernière impor- • tance d'avoir toujours une mise convenable , J'y arrive mais ce n'est pas sans peine : j'ai toujours été trèsmaladroit, ma vue a beaucoup baissé depuis trois, ou quatre ans, et puis il faut avoir essayé soi-même pour savoir combien il est difficile de mettre, par exemple, une pièce bien propre, à la manche d'un habit. Et la réparation des doublures, et les reprises dans les devants de chemise I Tout cela n'a l'air de rien! Plus les vêtements sont mûrs et plus il est difficile de les réparer. Que de fois j'aurais laissé là mon ouvrage, si je n'avais pas eu en perspective la promenade du lendemain. Il est vrai que la nécessité vous rend ingénieux et patient. Quand on n'est pas riche, on finit par trouver dans Paris des ressources qu'on n'aurait jamais supposées. J'ai rencontré au Temple, que l'on fuit, je ne sais pourquoi, comme un mauvais lieu, deî occasions vraiment superbes: des vêtements tout neufs, taillés avec beaucoup d'art et coûtant fort peu d'argent. Il y a deux ans je fus sur le point d'acheter une redingote à la propriétaire, chaudement doublée, ayant un grand col et des revers en velours noir, et dont on ne demandait que trentre-six francs. Elle 51'avait pas été portée dix fois! Malheureusement j'é-
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tais déjà sans ressources . à cette époque. J*ai bien regretté ce vêtement-là.
Si j'avais pu continuer à gagner un peu d'argent, comme mon éditeur m'en avait donné le moyen, ma vie eût été bien simplifiée; mais après trois ou quatre mois d'efforts, il fallut bien m'avouer que tout travail m'était devenu impossible. Je ne pouvais plus fixer mon attention; et si je me contraignais, j'étais pris au bout de quelques minutes d'une sorte de vertige : les signes, les lettres imprimées tourbillonnaient devant mes yeux.... Quelque chose s'était brisé en moi. Ce fut un moment bien douloureux, car à mesure que j'étais plus misérable, le souvenir de mes succès passés me revenait sottement à l'esprit ; je fouillais avidement dans mes papiers, parmi mes livres; je recherchais mes diplômes.... mes pauvres diplômes! Je finis par les clouer au mur. Où Torgueil va-t-il se nicher! Je me trouvais pitoyable, car je n'avais pas complètement perdu mes facultés de critique et d'analyse. «Je me disais: Tu as eu une petite valeur autrefois, eh bien, qu'est-ce que cela prouve? Ton petit tabouret vermoulu s*est brisé, reste à ta hauteur. » Je fus bientôt distrait par une foule de difficultés. Vers cette époque, mon dictionnaire cessa complètement de se vendre: il avait fait son temps; c'était justice. Pour que mon embarras fût complet, la petite pension qui me venait du ministère me fut supprimée. J'étais, il est vrai, logé chez mes enfants,' dont l'intention, bien certainement, était que je ne manquasse de rien; mais ma fille était beaucoup trop occupée, la pauvre enfant I pour veiller à l'exécution de ses ordres, et les domestiques oubliaient ou négligeaient beaucoup de choses de première nécessité. Peut-être même gardaient-ils pour eux une partie de ce qui m'était destiné. — Je ne me permettrais pas de laisser pla-
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ner sur eux un tel soupçon, si je n'avais pour le faire des raisons sérieuses. — Ils n avaient pas sans doute conscience de la gène qu'ils me causaient, et pour rien au monde je ne me fusse plaint, car ma fille qui m'aimait, au fond, de tout son cœur, j'en suis bien sûr, n'eût pas manqué de faire un exemple; peut-être eut-elle dépassé la mesure.
Il était bien plus convenable de supporter ces petits ennuis. D'ailleurs, en cherchant bien, je trouvai plusieurs objets dont je pus me défaire et qui me permirent pendant quelque temp3 encore d'acheter un peu de bougie, de vin, de café surtout — j'avais toujours la gourmandise d'en prendre après mon repas, — et enfin du cliocolat : je voulais que mon George trouvât ses pastilles dans la boîte verte aussi longtejnps que possible. Ce furent mes derniers jours d'abondance. Quoique je fisse de grands efforts pour économiser mes ressources, je fus bientôt réduit au peu que l'on me montait, c'est-à-dire à presque rien. Deux fois de suite, dans l'espérance d'obtenir quelque chose, je descendis chez ma fille à l'heure où je croyais la déranger le moins; mais il y avait toujours tant de gens attendant leur audience, que je n'osais paB l'entretenir de mes misères, et j'eus raison : je m'habituai assez vite à ma nouvelle situation. En somme, que de gens plus pauvres que moi l'eussent trouvée enviable I
On attache d'autant plus de prix aux joies de la vie qu'elles sont moins nombreuses : ceux qui n'en ont qu'une en dégustent toutes les miettes, et y trouvent des saveurs que d'autres n'auraient point supposées. Ce fut George qui me causa cette joie unique; c'est lui qui m'a fait vivre depuis des années.
Je suis comme un vieux tronc d'arbre difforine, à moitié vermoulu, et n'ayant plus qu'une racine....
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Cher petit homme ! Tu seras heureux, Dieu veuille que tu sois heureux, mon enfant 1
Le sera-t-il? L'idée qu'il a peut-être en lui le germe de mes vices me poursuit parfois. Tandis qu'il joue près de moi, je Tobserve, je voudrais lire en lui. Les ressemblances morales et physiques sautent souvent une génération.... Comment expliquer l'étrange sympathie qu'il me témoigne, sa tendresse, le plaisir qu'il éprouve auprès de moi, si ce n'est par une similitude de caractère, par une communauté de goûts... Gela est effrayant.
En certains moments, je voudrais qu'il fût moins indulgent pour moi, qu'il me jugeât plus sévèrement, afln que plus tard il pût se dire ": « Tout ce qu'a fait mon pauvre grand-papa est précisément ce que je dois éviter. » De cette façon, mon souvenir pourrait lui être utile. C'est quelque chose dans la vie que d'avoir des points noirs sur les pierres où l'on ne doit pas mettre les pieds. En attendant qu'il me connaisse, je ne dois pas me laisser aimer aveuglément par lui ; c'est abuser de sa naïveté, c'est l'empêcher de porter sur moi un jugement impartial. Mais où trouverais-je le courage de lui dire : « Mon enfant, je ne suis pas l'homme que tu penses ; l'état où tu me vois n'est pas Injuste comme tu pourrais le croire ; il est la conséquence logique d'une vie pleine d'erreurs coupables.»
Ce n'est pas par hasard qu un homme termine sa vie ainsi que je le fais; ce n'est pas par hasard que tous ceux qui l'ont connu s'éloignent de lui, et qu'il finit par s^éteindre dans la misère et l'abandon. Il y a là un châtiment mérité, il y a la trace de l'immuable justice. A toutes mes misères je n'ajouterai pas la lâcheté d'en douter et d'accuser les autres. Le véritable auteur de la fau e n'est pas toujours celui qui la commet: le malheureux qui la rend possible n'est-il
pas plus coupable encore? Vous ne vous y trempez pas, mon Dieul et c'est pour cela que vous me châtiez....
L'autre jour il m'est arrivé vers trois heures de Taprès-midi, mangeant sa tartine? J'étais à jeun depuis la veille au soir, car on ne m'avait point encore apporté mon déjeuner, et j'avais grand faim; si bien qu'en souriant je lui demandai un peu de sa tartine. Joyeusement, il me l'offrit tout entière. Tandis que je mangeais cette bouchée de pain, avec trop d'appétit peut-être, il me regarda fixement d'un air étonné, puis il laissa sofl goûter sur le coin de la table comme s'il n'avait plus faim, et se mit à jouer avec affectation pour me laisser le loisir de manger la tartine tout, entière. De temps en temps, je rencontrais son grand œil investigateur fixé sur moi.
Au moment de partir, il s'approcha de moi et, me prenant la tête dans ses deux petits bras, m'embrassa par trois fois avec effusion.
Sans doute il est trop sensible à mes embarras mais que faire pour remédier à cela î II me devine, le pauvre enfanti il m'aime, cela est clair... Depuis ce jour-là, lorsqu'il yient goûter dans ma chambre, sa tartine est plus grosse et son bon cœur lui fait trouver mille détours pour m'en faire accepter la moitié. J'ai beau me défendre, l'assurer que mon déjeuner a été servi à l'heure.... il ne veut rien entendre, me presse, me prie, sort de sa poche des provisions soigneusement empaquetées, dispose le tout sur un coin de la table, avance une chaise, pousse un petit tabouret, et finalement, nous faisons la dînette, tandis que rayonnant, fier de son triomphe, il me fait les honneurs, prétend, en éclatant de rire, que les pastilles de chocolat sont du poulet rôti et les miettes de pain des asperges aux petits pois. J'ai tant de bonheur à lui
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céder I Moi seul, oui, moi seul sais ce qu'il y a de grâce et de bonté dans son cœur.
Est-ce la vieillesse qui me rapproche ainsi de lui? Je ne sais, mais son influence sur moi est irrésistible. Lorsqu'il est resté dix minutes dans ma chambre, je sens que je m'efface en lui, ses idées deviennent les miennes, je vois par ses yeux, je partage ses émotions, je me berce de ses rêves, et cela sans effort, malgré moi. Avec quel bonheur nous cavalcadons côte à côte dans ce royaume des fées où les très- jeunes et les très-vieux se retrouvent et se comprennent!
Lorsqu'il s'approche tout près de moi, loge ses petites jambes sous ma robe de chambre, me regarde de ses yeux brillants et me dit : « Petit bon-papa, veux-tu que nous parlions de Cendrillon? » 31 me semble qu'un rayon de soleil pénètre dans la chambre.
«Ça n'est jamais arrivé, Cendrillon, petit bon-papa ?
— Non, mon chéri; mais ça ne fait rien, c'est une jolie histoire.
— C'est malheureux que ça ne soit jamais arrivé. Peau d'Ane n'est jamais arrivé non plus? Alors il n'y a pas de fées. Mais ça n'est pas bien sûr. Moi j aime bien mieux qu'il y en ait. Bon-papa, est-ce que tu rêves des fées, la nuit, dis ?
— Pas souvent, mon ami.
— Oh! moi si, je rêve des fées. Mais enfin, petit bonpapa, celles qu'tn voit quand on dort, c'est de vraies fées, celles-làl »
N a-t-il pas bien raison, le petit poète? Je n'ose le contredire, tant sa crédulité me paraît supérieure à notre expérience. Comme elle est puissante cette réalité du rêvel Comme ils sont vrais ces mensonges de l'imagination.
Qui osera dire sûrement : « Là est la limite qui sépare la réalité vraie de la réalité fausse, l'objet de
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son image, rame de la matière, le sentiment de la sensation, ce qu'on touche de ce qu'on croit toucher?» Que sont Tespérance, le désir, le don de croire et d'imaginer, qui prennent l'homme par la main, le poussent en avant ou l'arrêtent, le font asseoir au bord du sentier, l'aident à franchir l'obstacle, le consolent ou l'accablent?
Les grands moments de la vie, les vrais, les bons, ne sont-ils pas ceux où l'homme ne sent plus la terre que du bout de ses pieds, ceux où il frémit au contact de la baguette magique, où il croit à la bonne fée, se laisse envelopper dans le manteau de la marraine, et fixe les étoiles qui entourent son front?... La joie de la vie, n'est-ce pas de pouvoir en sortir? Le bonheur peut-être est de n'y pas rentrer! Bien malheureux celui dont les fées s'éloignent. Triste lanterne que celle de l'analyse exacte. Compter les pierres de sa prison, en mesurer les barreaux, ce n'est pas être libre. Oui, cher amour, causons de Cendrillon et de Peau d'Ane. Tu es la sagesse.
Ce qui m'est le plus pénible, c'est le manque de bois. Plus il fait froid et plus les domestiques rognent ma part pour augmenter la leur. Ils le font par habitude, non pas par méchanceté; mais j'en souiFre beaucoup.
Quand j'avais encore un peu d'argent, je me tirais d'affaire : j'achetais des mottes, je les apportais sous mon bras, enveloppées dans un journal, et Ton ne se doutait de rien.... Avec des mottes et de la cendre on peut conserver la chaleur très-longtemps. Mais je n'ai plus cette ressource-là maintenant. Je réserve mes bûches pour les visites de mon petit George. Nous nous chauffons ensemble; aussitôt que je suis seul, j'éteins le feu bien soigneusement, et tout est dit.
Il faut arvouer que ces ennuis-là sont plus supporta-
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bles pour moi que pour un autre : durant tant d'hivers j'ai soufflé dans mes doigts à la lueur d'un quinquet ! Gela me rajeunit, je retrouve mes habitudes de jeune homme.... avec l'espérance en moins et le souvenir en plus.
C'est la nuit surtout que le temps me paraît long! Je bouche pourtant les fenêtres et les portes aussi bien que je peux, j'accumule sur mon lit tous les vêtements disponibles.... le froid pénètre avec une obstination terrible. J'ai beau me dire: « Pensons à George, pensons à Favras. Quels sont les embellissements que je pourrais faire dans la maison et dans le jardin ?» Il m'est impossible de fixer mon attention; mes dents claquent, la toux me prend, et en voilà jusqu'au lendemain matin.
Lorsque mes enfanté reçoivent, ce qui est de plus en plus fréquent, je m'amuse à suivre le roulement des voitures sur le pavé de la cour, ou la conversation des cochers qui piétinent en maugréant. Je me représente ma fille au milieu de ses invités. La chère petite I comme elle était gentille lorsqu'elle ouvrait le robinet du pluviomètre et que je voulais me mettre en colère sans pouvoir y parvenir I.,. Si j'avais de la bougie, je pourrais lire!
La température se radoucit. La terre et le soleil se reconcilient, le printemps va commencer. Gomme je vais en jouir ! Dans quelques jours les arbres de Favras vont se couvrir d'une petite teinte verte, la terre deviendra plus molle, et puis les violettes embaumeront l'herbe et la mousse. Demain, dans l'après-midi, nous recommencerons nos promenades avec mon petit George. G'est mon paletot qui m'inquiète : j'ai décousu le col pour mettre l'envers à l'endroit, mais viendrai-je à bout de cette besogne? Il faut pourtant que demain je ne fasse honte à personne.
Le temps était magnifique, une foule de prome-
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neurs s'acheminaient vers les Champs-Elysées, et nous suivions le quai pas à pas, comme deux bons amis heureux d'être ensemble. A chaque instant il m'arrêtait pour me demander des explications sur les choses qu'il Voyait, et je me sentais heureux. Des collégiens passèrent, George les regarda pendant un instant, et se retournant vers moi :
« Dis-donc, bon-papa, quand tu étais professeur, tu apprenais à des petits garçons pas plus grands que moi?
— Non pas, mon chéri. Ce n'étaient pas des enfants ; quelques-uns avaient de la barbe. Tu vois les collégiens qui passent là-bas ? Eh bien, mes élèves étaient tous plus âgés que ceux-là.
— Et c'est vrai que tu avais une robe î
— Mais certainement; tous les professeurs de l'Université ont une robe.
— Et tu leur commandais, à tes élèves, bon-papa?
— Hum.... oui, tout doucement. Tu sais, il faut toujours parler doucement, surtout à ceux qui doivent vous obéir. On peut se tromper, tu comprends, on n'est pas infaillible.
— Tu parles doucement à tout le monde, et cependant les domestiques de la maison ne t' obéissent pas.
— Ce sont les domestiques de ton père et de ta mère, mon chéri.
— Eh bien, alors, tu n'es pas obligé de leur parler doucement ; et tu aurais joliment raison d'être méchant avec eux, car ils ne sont pas polis quand ils parlent de toi. Louis t'appelle toujours : le vieux.
— Il n'y a pas grand mal à cela, petit homme ; tout le monde voit bien que je ne suis plus jeune. Louis voulait probablement dire : le vieux monsieur, et il aura oublié d'achever; sans doute il était pressé.
— Moi j'ai trouvé que c'était très mal de t'appeler :
le vieux; mais si ça n'est pas mal, Louis sera joliment en colère, car je lui ai répondu.... Si maman savait ce que j*ai répondu 1
— Qu'est-ce donc que tu as dit à Louis ?
— Je Tai appelé : grande bête. Dame, bon-papa, j'ai cru qu'il t'attaquait, alors je t'ai défendu. Si on m'attaquait, tu me défendrais, c'est juste, puisque tu dis que nous sommes des amis. Quand on est des amis, on se défend. » Et avec sa petite canne il agitait l'air. « Ah 1 tu verrais, bon-papa, si on t'attaquait ! »
Ne sachant que répondre à tout ce bavardage qui me réchauffait le cœur, je serrai la main du cher enfant qui répondait à mon étreinte tout en sautillant à mes côtés.
<f Tu crois que je suis aussi fort que les collégiens qui viennent de passer? reprit-il.
— Pas encore tout à fait, mais cela viendra bien vite, quoique les forces soient plus lentes à venir qu'à s'en aller. Pourquoi as-tu si grande envie d'être vigoureux?
• — Pour te défendre, donc! Alors, maintenant, je ne suis pas plus solide que toi, dis?
— Pas beaucoup moins, mon chéri, et c'est peutêtre pour cela que nous nous aimons bien. Quand tu seras un homme, tu n'auras plus de plaisir à te promener avec ton grand-papa. »
George s'arrêta, me regarda avec des yeux étonnés, ne comprenant pas bien si l'observation était sérieuse ou non ; et tandis qu'il levait la tête, il m'attira vers lui et m'embrassa d'un bon baiser large et franc. Il me dit à l'oreille :
« Moi je t'aimerai toujours; et quand tu seras vieux, vieux, eh bieni je t'aimerai encore plus; et puis quand je serai riche, je t'achèterai.... je t'achèterai un beau cadre tout en or.
— Et pourquoi faire, mon ami?
— Pour mettre tes diplômes qui sont accrochés au mur, tu sais, bon papa? »
Arrivés aux Champs-Elysées, nous nous assîmes sur un banc. Il regardait du coin de Tœil la voiture aux chèvres qui roulait dans une contre-allée, et moi je comptais les quelques sous que j'avais au fond de mon gousset, lorsque j*aperçus, à quelque distance, un équipage étrange qui s'avançait au petit. trot de deux grands chevaux efflanqués. Beaucoup de promeneurs s'arrêtaient pour voir passer cette voiture. Elle était de forme ancienne, très-élevée sur ses roues, et avait je ne sais quoi de pompeux et d'austère qui ne pouvait rester inaperçu. Sur le vaste siège, orné d'armoiries compliquées, un cocher et un valet de pied perdus dans les plis d'une livrée fauve et galonnée avec excès. L'équipage s'approchant, je distinguai le noble écusson entouré de devises et d'arabesques qui décorait les portières. Deux dames, vêtues de noir, causaient ensemble dans cette auguste berline. Bientôt George tressaillit, et me tirant par la'manche :
(c Maman, me dit-il tout bas, maman qui est dans la voiture 1 »
C'était ma fille, en effet; mais lorsque j'eus observé avec plus d'attention la personne qui l'accompagnait, je ne pus retenir un cri et je faillis tomber à la renverse : j'avais reconnu ma femme, Esther Paline, ma femme chérie! oui, chérie, car je sentis tout à coup et avec une violence extrême que je n'avais pas cessé de l'aimer. Elle était plus belle que jamais. C'était maintenant une grande dame aux manières imposantes et graves. Une expression de douceur et de majesté souveraine l'enveloppait tout entière.
Le passé m' apparut comme à la lueur de ces éclairs qui, au milieu de la nuit, déchirent le nuage et illu-
minent Thorizon, L'émotion fut trop forte pour ma faiblesse et, misérablement, je me trouvai mal, ainsi qu'il m'arrivait toujours quand mon devoir était d être énergique.
Lorsque je revins à moi, deux ou trois promeneurs m'entouraient. George, dans son effroi, les avait appelés sans doute, et lui, le pauvre enfant I les larmes aux yeux, la main tremblante, dénouait ma cravate et m'embrassait le front. Immédiatement je me rappelai ce qui venait de se passer; je cherchai des yeux l'équipage; il avait disparu.
Voyant que j'étais mieux, quelqu'un voulut faire avancer un fiacre; mais heureusement je me rappelai que nous n'avions pas assez d'argent; je remerciai, j'assurai que la marche me ferait du bien et, m'étant levé, je m'éloignai en chancelant. Vingt fois je dus m' arrêter et m'appuyer contre un arbre. George me tenait la main, et de temps en temps me disait : c Mon petit bon-papa, veux- tu t'appuyer sur mon épaule? je crois que je serai assez fort. » Il ne me fit pas une question sur. ce qui venait de m'arriver ; sans doute il avait compris, avec sa finesse et son tact, qu'il devaiten ignorer la cause. Arrivés à la fontaine de la place Louis XV, je me mouillai le front, cela me fit du bien ; maisq^e la course me parut longue! George me disait tout bas : « Voilà que c'est fini, mon petit bon papa, nous allons être chez nous. » Et moi, je pensais : « Comment se fait- il qu'elles soient ensemble? Elles se connaissent : comment n'en ai'je rien su ? 11 faut que je sois un misérable pour qu'elles m'aient oublié toutes deux aussi complètement I » Je n'avais jamais éprouvé pour elles autant de tendresse, et jamais aussi je ne m'étais senti plus loin et plus indigne de leur affection.
J'étais à bout de forces lorsque nous traversâmes la cour de l'hôtel, mes jambes pliaient sous moi. J'étais
étourdi, chancelant. Sans mon George qui me guidait, j'eusse été, je crois bien, dans rimpossibilité de retrouver le petit escalier. En passant devant Toffice, j'aperçus les domestiques qui ricanaient en me regardant ; mais j'étais trop ému pour y faire grande attention. Je regagnai ma chambre et me couchai sur mon lit. Je n'avais qu'à moitié conscience de ce qui se passait autour de moi, et cependant je voyais mon petit-fils qui, avec mille peines, s'efTorçait de ramener l'oreiller, étalait la couverture sur mes pieds, déboutonnait mon gilet, et, montant sur une chaise, me coiffait de ma calotte. J'avais le cœur gonflé de reconnaissance. Je sentais sa main qui frottait mon front en tremblant. J'entendais sa respiration que l'émotion rendait haletante, et les battements de son cœur, et les douces paroles que ses petites lèvres murmuraient à mon oreille. Qu'ai-je donc fait pour mériter l'amour de cet enfant béni? qui donc Ta mis sur ma route? pourquoi m'aime-t-il ainsi? D'où vient que, logiquement, le malheur fait naître la compassion; que le fait seul d'être pitoyable attire la caresse d'un ami? D'où vient que la souffrance vous apprenne à aimer?... que la fleur qui pousse au milieu des ruines «st plus odorante et plus colorée? Qui donc l'a imaginé, ce contre-poids nécessaire sans lequel l'homme serait écrasé du premier choc? Qu'est-ce que cet équilibre des lois morales, réaction logique du cœur.... si ce n'est la Providence elle-même qui veille et nous soutient?
Bientôt on vint chercher George, et le pauvre enfant s'en alla les larmes aux yeux. Était-ce le chagrin de me laisser seul dans un moment où je pouvais avoir besoin de secours ? Était-ce le pressentiment que les bons jours de notre intimité étaient à jamais passés.
Je me trouvai seul et je me mis à trembler de tous mes membres. L'idée que ma femme était à Paris réveillait une tempête de sentiments que depuis bien longtemps je refoulais au plus profond de mon cœur. Les torts que j'avais eu dans le passé se dressaient devant moi, grossis peut-être plus que de raison, mais accablants et terribles. Je ne me rappelais plus que mes folies ambitieuses, mes erreurs sans nombre, mes ridiciiles intolérables, mon impuissance et mon obstination à me faire aimer d'un être supérieur qui n'était pas fait pour, moi; puis les tristesses et les malheurs qui en avaient été les conséquences.
La rencontre que je venais de faire était une punition toute naturelle, et je ne songeais pas à m'en étonner: J'avais chassé loin de moi les joies de la famille, dont j'étais indigne.... Quel mépris, quel dégoût ma fille devait éprouver pour moi, maintenant qu'instruite par sa mère, elle savait tout ce que je lui avais caché avec tant de soin! L'abîme qui me séparait d'elles était devenu infranchissable, et cependant la grandeur de l'obstacle ne faisait que réveiller mes ardeur» et augmenter la tendresse que je leur portais. En ce moment, j'eusse accepté, je crois, toutes les tortures, s'il m'eût été possible de les serrer dans mes bras, de me faire pardonner le mal que je leur avais fait, d'être pour un instant époux et père.
Je pensais ainsi lorsqu'on frappa à ma porte, et le valet de chambre vint me prévenir que mon gendre désirait me parler immédiatement. Cela rentrait si peu dans nos habitudes, que j'en fus extrêmement troublé. Le mari de ma fille m'inspirait une sorte de terreur. Ce qu'il avait à me dire n'avait-il pas, d'ailleurs, quelque rapport avec la promenade que nous avions faite dans la journée?
Il était assis devant sa table lorsque j'entrai dans
son grand cabinet sombre tout encombré de livres et de bocaux étranges.
« Donnez-vous la peine de vous asseoir, » me dit-il gravement sans détourner les yeux d'une lettre qu'il achevait. Lorsqu'il eut signé bruyamment, relu, plié le papier en quatre, il me regarda fixement pendant un instant, puis joignant les mains :
« Vous me paraissez un peu remis, fit -il, et par conséquent en état de m'entendre, monsieur Babolain; veuillez me prêter attention: Lorsque j'épousai votre fille, il fut convenu, n'est-il pas vrai? que vous partageriez notre habitation et profiteriez des avantages que cette cohabitation comporte, à savoir: chauflage, éclairage et le reste?
— En eflet, lui répondis-je, vous avez bien voulu me....
-^ Permettez- moi -de continuer. Ai-je rempli mes engagements? Êtes-vous logé, chaufië, éclairé?
— Sans doute. .. » La peur rend humble et lâche, a Sans doute, mon cher Joseph, lui dis-je.
-- Je ne vous en demande pas davantage. Il est bien entendu que j'ai agi loyalement et que vous ii'avez rien à me reprocher. Déplus, ma femme et moi, nous avons voulu vous prouver notre bon vouloir en vous confiant notre fils presque chaque jour. Tout cela est-il vrai ? Si vous avez des griefs à alléguer contre nous, parlez, je vous en prie. Vous ne répondez pas, monsieur Babolain ? je poursuis : Loin d'être intolérant, j'excuse certaines bizarreries, certaines excentricités qu'entraîne une nature fâcheuse; c'est de l'affliction et non de l'irritation que j'éprouve à la vue des défauts d'autrui, et mes instincts me poussent à excuser ceux que d'autres condamneraient. Mais il est certains défauts qui dépassent la mesure et rendent la tolérance im- Dossible. — Le vice dont vous êtes affligé est de ceux
BABOi^AIN. 317
qui ne méritent que Tindignation d'un honnête homme. »
M'ayant asséné ce coup dQ massue, il prit une enveloppe dans laquelle il glissa la lettre et, posément, écrivit l'adresse.
J*eus le tort de ne pas repousser avec vigueur son accusation, je sens bien que j'eus ce tort-là, mais j'étais tellement émul D'ailleurs, étais-je bien sûr de ne pas avoir ce vice dont on m'accusait? Je répondis timidement :
— Que voulez-vous dire, Joseph ? Je ne comprends pas bien.
— Je ne m'imaginais pas que je serais dans l'obligation de vous donner des éclaircissements à ce sujet, monsieur.
— Je suis très-pauvre , il est vrai , mais ce n'est pas là sans doute le vice que vous....
— A coup sûr; vous le savez aussi bien que moi. Je n'ai pas à discuter la façon ingénieuse dont vous avez émietté votre fortune.
— Mais vous savez bien que j'ai presque tout donné à ma fille lorsque je l'ai mariée.
— Je crois m'étre conduit à cette époque d'une façon assez désintéressée pour qu'on ne puisse pas m'accuser d'être un homme d'argent. J'ai voulu ignorer quel était l'apport de ma future femme ; j'ai accepté sa dot les yeux fermés. Tout ce que je sais, c'est que vous étiez riche et que vous ne l'êtes plus; quelle est la cause secrète de votre ruine, en admettant qu'elle soit aussi complète que vous le dites? Comment se fait-il, qu'en dépit de votre vie, modeste en apparence, vous soyez réduit à rien?
— Mon Dieu, mais, je....
— Brisons là, s'il vous plaît; il me répugne d'entrer dans tous ces détails, et d'ailleurs, ce n'est pas de cela
qu'il B'agit. Je voulais tout simplement vous dire ceci . désormais, je vous prie de ne plus accompagner mon fils dans ses promenades.
— Ne plus sortir avec George I m'écriai -je. Mais qu'ai-je fait pour mériter un tel chagrin? Mon pauvre petit George ! Je n'ai d'autre joie que d'être avec lui. Joseph, mon ami, vous ne ferez pas cela, n'est-ce pas î J'ai bien soin de lui, allez ! J'évite les embarras de voitures ; s'il fait du vent , je lui fais mettre son paletot. M'empêcher de sortir avec luil Cela serait trop cruel I
— Cruel! Je n'ai à me reprocher que trop d'indulgence à votre égard, monsieur. Cruel I... Mais vous n'êtes pas sans doute assez complètement remis de votre petite indisposition pour saisir toute la portée de vos expressions.
— De quelle indisposition parlez-vous? Ah! oui, j'étais un peu souffrant , en effet.
— Vous étiez ivre, monsieur, parlons français. Tous les gens de l'hôtel vous ont vu , et je veux , vous entendez, que pareil scandale ne se renouvelle pas.
— C'est faux, Joseph, c'est faux. Je vous le juré. -^ Allez vous reposer, allez», dit-il en haussant les
épaules, «moi-même, je suis attendu. Je vous salue. » La nuit était venue : je remontai dans ma chambre à tâtons. J'étais comme un homme qu'on vient de dépouiller de tout ce qu'il possède. A quoi bon vivre encore, me disais-je, à quoi bon ?
J'allumai un fragment de bougie qui me restait. Il me semblait que dans l'obscurité je me laisserais aller trop facilement au désespoir. La pièce était toute pleine des traces que George y avait laissées : sur le petit tableau noir, il y avait des bonshommes qu'il avait dessinés avec un morceau.de craie. Au dossier d'une chaise, pendait encore la ficelle dont il s'était
servi la veille pour jouer au cheval. Il fallait pourtant bien chasser tous ces souvenirs. Mon pauvre enfant , mon pauvre enfant I Je m'assis dans un coin, et je restai là, grelottant.
Il est bien sûr que je ne m'étais pas enivré, puisque depuis si longtemps je ne buvais presque plus que de l'eau. Mais à quoi me servait mon innocence, si personne n'y croyait? Le scandale était réel, et mon gendre avait lieu d'en être irrité. Pour m^ condamner ainsi, il fallait qu'on eût pour moi un bien grand mépris ! Si je pouvais me prouver que je suis une victime, je serais soulagé; mais qui osera dire : « J'ai supporté plus de mal que je n'en ai fait?»
On ne voit à la fois qu'un plateau de la balance , et Ton ne distingue jamais l'aiguille qui en indique le poids. Si dans mon orgueil je n'avais pas méconnu les lois de mon existence, j'eusse évité, sans doute, tout ce qui m'est arrivé.
J'ai considéré TafTection de George comme un trésor qui m'appartenait, et maintenant qu'on me l'enlève, je m'indigne comme si on me dépouillait. Quel droit avais-je de pénétrer dans son petit cœur? N'est-ce pas une sagesse providentielle qui m'en chasse ? Il se fût habitué à mes vilains instincts, les eût acceptés petit à petit, et bientôt les eût partagés. « Console-toi, mon pauvre enfant....» Il me semblait que je l'avais là dans mes bras^ qu'il s'était réfugié sur mes genoux , comme cela lui était arrivé si souvent, et qu'il me regardait en me suppliant. « Console-toi, mon amour; ne vas- tu pas pleurer parce qu'on te prive de ton vieux grand' père? » J'écartais ses cheveux, je baisais son front et je m'eflorçais de sourire. « Ce n'était pas, vois-tu bien, le compagnon qu'il te fallait ; il n'aurait pas pu te suivre longtemps avec ses vieilles jambes. Il fapt toujours se séparer
de quelqu'un ou de quelque chose dans la vie, et cela n'est pas si difficile que tu le penses, mon mignon. Tu souriras bientôt , en te rappelant la cliambre de ton vieux bon-papa, nos causeries, nos promenades; tu m'aimeras toujours, mais tu te diras : « Quel drôle « d*homme !» Et le souvenir de mes ridicules adoucira tes regrets. Il faut que cela soit ainsi. Tout ce que le bon Dieu a fait, est bien fait, vois-tu. Que sa justice rende notre fardeau plus lourd ou plus léger, c'est toujours une consolation et une force que de savoir cette justice infaillible et immuable. Je ne vaux qu'une larme, je le sens bien, mais c'est de tes yeux qu'elle tombera , mon ami, et je quitterai Ce monde en te bénissant. »
Je pensais ainsi, tandis que les bruits de la maison s'éteignaient un à un, et que la solitude se faisait plus profonde autour de moi. Je le voyais, mon petit George, je le voyais devenu homme; moi, j'étais mort depuis longtemps, et cependant, j'étais toujours là, près de lui ;je lisais dans son esprit, dans son cœur, et j'étais émerveillé par tout ce que j'y voyais de noble, de beau et de bon. Il me laissait causer, et nous riions ensemble de toutes les petites misères dont ma vie avait été si comiquement émaillée. Il m'invitait à partager ses joies, me confiait ses projets. Je reconstruisais ma vie dans la sienne, et je me sentais grandi fortifié.
Tout à coup le bout de bougie, que j'avais allumé en montant chez moi, s'éteignit, et je me trouvai dans l'obscurité. Je me déshabillai et me mis au lit.
C'est le lendemain seulement que je compris combien ma situation était changée. Mon petit-fils ne viendra pas me voir aujourd'hui, pensai-je, ni demain, ni jamais peut-être, et je restaiblotti sous les couvertures, fixant à travers mes larmes les ramages du papier. Depuis
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cejour,il me semble que le temps ne veut plusmarcher. Ma vie s'est arrêtée. Je sais bien que tout est fini pour moi, et cependant j'attends. Il est donc vrai que l'homme ne peut exister un instant s'il n'est attiré par le moment qui va venir. Cela n'est plus de l'espérance, mais une sorte d'anxiété, un besoin d'échapper au présent. J'attends le grattement qu'il faisait à la porte lorsqu'il venait me voir. Je sais bien que je n'aurai pas sa visite,, et cependant je ne peux m'empêcher de l'attendre : si le vent fait craquer un» branche d'arbre près de ma fenêtre , si une port: grince dans le lointain, ma respiration s'arrête. Je me dis : qui sait, peut-être est-ce lui! Si ce n'était pas lui, pourquoi serais-je ému? J'attends comme un événement de grande importance que le rayon du soleil qui pénètre à heure fixe, et tourne dans ma chambre, ait touché ce dessin que je fis autrefois de notre jardin et de notre maison. Le soleil n'en éclaire qu'une portion, mais ce petit espace est comme une fenêtre ouverte sur la campagne elle-même. Je sens alors le parfum des herbes et des fieurs qui poussaient là, je vois les arbres frémir, j'entends le bourdonnement des insectes, et les émotions me reviennent au cœur avec une si grande réalité que les larmes souvent me coulent des yeux. C'est ainsi qu'en écoutant certains airs qui se font entendre par hasard, une bonne page de votre existence apparaît tout à coup, et durant quelques instants, on revit de la vie d'autrefois , on oublie ce qui s'est passé depuis, on chemine délicieusement dans ce sentier connu , et l'on pose son pied dans la trace encore fraîche de ses anciens pas.
A mesure que la vie se rétrécit, et que le présent se fait plus dur, la faculté d'en sortir par l'imagination devient plus puissante : la poésie qui fut un luxe pour l'homme de quarante ans . devient le né^
cessairepour le vieillard qui s'éteint. Il faut aux souffrances de la fin le baume, la musique du souvenir. Gomment ne pas voir dans ce dédoublement de la vie la bonté d'une puissance protectrice? Comment ne pas voir dans cet équilibre moral votre prévoyante tendresse, mon Di^u ! C'est aux malheureux qui n'ont plus d'oreiller pour s'endormir que vous entr' ouvrez vos bras.
J'attends les tintements de l'horloge , qui est audessous de moi, dans l'office : le son en est. doux, affectueux pour ainsi dire, on dirait qu'il me rend visite, m'entoure, m'enveloppe de caresses. J'écoute ses vibrations mourantes , et lorsqu'il a cessé , je le suis encore dans un monde imaginaire où la vie est sans souffrances, sans troubles, sans chaos.
Et, cependant, j'ai des heures terribles quand le passé m' apparaît sous sa mauvaise face , que je ne peux plus chasser les fantômes qui me tourmentent, que je désespéra, et que je voudrais mes douleurs physiques, plus profondes et plus cruelles encore, pour qu'elles m'empêchassent de penser. Quelque-^ fois, dans ces mauvais jours-là, j'ai des mouvements de révolte^ J'en arrive, fou que je suis, à maudire ma femme et ma fille. Comme s'il leur avait été possible de triompher delà répugnance que j'inspire à tout le monde I Qui me dira le nombre des douleurs que je leur ai fait supporter, à ces deux pauvres femmes, que la fatalité poussa dans mes bras ? Cette idée me donne la fièvre. Ce que j'ai fait et ce que j'aurais pu faire, se confond, se brouille, et dans cette confusion, je crois entrevoir ^es crimes.
«c Femme et enfant, pardonnez moi le mal que je vous ai fait. Mes forces s'usent, ma vie va m'échap- ^ per.... L'heure du pardon n'est-elle pas arrivée? Chères amies, je vous tends les bras. Pour l'amour du
bon Dieu, ne passez plus sans me voir, ne me repoussez pas. Dans l'état où je suis, je ne peux plus faire le malheur de personne.... Quand je pense qu'en ce moment-ci même, vous êtes peut-être toutes deux dans cette maison I... Non, jamais, jamais je ne vous ai tant aimées. Ce n'est pas d être admis dans votre vie que je demande: j'y serais déplacé, je ne veux pas vous faire honte. Ne changeons rien à ce qui est ; mais de temps en temps, en montant en voiture, levez les yeux vers ma fenêtre..., je me cacherai derrière le rideau, personne ne vous verra. J'ai si froid au cœur..., un regard de vous me ferait tant de bien 1 »
Vers deux heures, au moment où il sort, j'ai pu me traîner jusqu'à la fenêtre, et je l'ai vu partir pour la promenade : Il tenait son cerceau à la main, et la femme de chambre l'accompagnait. Je ne crois pas qu'il m'ait aperçu ; cependant, en passant sous la porte cochère, il a tourné la tête vers moi. Il avait son petit paletot gris et ses bas à raie, mais il ne sautillait plus comme il le faisait toujours lorsque nous sortions ensemble....
Que j'ai été heureux de le posséder! Je l'ai vu s'épanouir à mes côtés ; il était si confiant avec moi I Enfantillages, délicatesses adorables, niaiseries délicieuses, tendresses, curiosités comiques, réflexionaf profondes.... il ne m'a rien caché. Ouvrira t-il jamais aussi complètement son cœur et son esprit à d'autres qu'à moi ?
Au temps où j'avais encore un peu d'argent, je 1^ conduisais de temps en temps chez le pâtissier; j'avais arrangé mon petit budget pour cela. Mais le îher enfant, sachant bien que je n'étais pas riche, ne voulait point entrer, malgré l'envie qu'il en avait. Jamais il n'avait faim, il détournait la tête, me tirait par la manche, fuyait la tentation; et, si à force d'in-
sistances je parvenais à le faire entrer, il me disait tout bas :
<c Bon-papa, un petit de deux sous, c*est bien assez, vois-tu I »
U faisait le tour de la boutique, choisissait, demandait le prix, tandis que ses petites lèvres frémissaient. Jamais il n'en voulait prendre qu'un, encore m'attirait-il dans un coin pour m'en offrir la moitié.
Un jour, que nous sortions de chez le pâtissier, il me parut très préoccupé; je pressai sa petite main dans la mienne, et lui demandai à quoi il pensait?
« Je pense que les gâteaux, c'est bon, mais c'est trop cher, et tu n'es pas assez riche, mon petit papa. »
Une fois rentrés à Thôtel, il me laissa monter seul dans ma chambre, et quelques instants après, il vint me rejoindre. Il était rouge, fort animé, et tenait dans ses deux mains un petit paquet, qu'il ouvrit immédiatement. C'était une boite en carton blanc, pleine de papiers enroulés les uns sur les autres. Il se mit à dérouler tout cela de ses petits doigts impatients, jetant à terre boîte et papiers à mesure qu'il avançait dans son ouvrage.
« Qu'est-ce que cela, mon petithomme?»luidis-je.
Il était trop affairé pour me répondre; mais lorsqu'il eut fini, il me montra, dans sa main grande ouverte, une pièce de cinquante centimes et quatre sous.
« Ça, c'est des sous pour toi I » fit-il, eni me regardant de ses grands yeux.
Je ne sus d'abord que répondre; non que j'eusse honte de l'aumône : dans la siiùplicité un peu brutale avec laquelle il m'offrait toute sa fortune, il y avait tant d'affection et de délicatesse I Je lui pris la tète dans mes mains, et tout en l'embrassant parmi ses boucles blondes, je disais:
<x Merci, mon George,... garde ton argent, tu t'a chèteras quelque chose,... tu iras dans la voiture aux chèvres, tu sais?
— Tu ne veux pas de mes sous? fit-il, avec une émotion où Ton devinait des sanglots prêts à éclater.
— Garde pour toi, mon petit homme, garde, mon chéri. »
U remit l'argent dans sa poche, sans mot dire, alla vers la fenêtre, et regarda dans la cour ; mais la vitre me reflétait comme une glace sa figure toute triste, ses narines gonflées, et ses deux petites lèvres qu'il mordait pour ne pas pleurer.
« Tu n'es pas digne de cette tendresse, me dis-je à part moi; par sottise et par orgueil, tu vas faire pleurer le seul être au monde qui t'aime. » De sorte que j'ajoutai tout haut:
a George,... veux-tu toujours me donner ton argent? » Il se retourna, ses yeux devinrent brillants. « Tu le veux encore? Eh bien, donne-le-moi, mon ami, tu me feras bien plaisir. »
Il ne fit qu'un bond, me sauta au cou, et tout en m' accablant de caresses, il glissait dans ma poche les quatre soiis et la petite pièce.
« Tu prendras bien garde, mon bon papa, pour ne pas les perdre, » murmura-t-il.
Je les ai enveloppés avec les mêmes papiers, je les ai remis dans la petite botte blanche, et ils sont là, près des cheveux de sa mère et de mes autres reliques.
Ahl je croyais bien alors que je ne serais jamais se paré de mon George, et que mon dernier regard ren contrerait le sien.
Quand les forces me seront un peu revenues, et que je souffrirai moins, j'irai aux Tuileries, à l'heure de sa nromenade, je resterai sous les arbres, dans l'ombre, comme autrefois lorsque j'étais à l'École nor-
maie, et je le regarderai jouer. Il suffit que je ne lui parle pas, et qu'il ne puisse m'apercevoir, sans doute? Son père ne peut trouver mauvais que j'aille le regarder de loin..,.
Mais oserai-je jamais sortir de ma chambre, passer encore devant l'office, et traverser la cour? Je peux rencontrer ma fille, et qui sait, peut-être ma femme. D'ailleurs, mes forces reviendront-elles jamais? Il me semble que je suis de plus en plus faible, et que mes douleurs augmentent au lieu de diminuer.
Que me veut-on? Comment tout cela finira-t-il? Que ne me laisse-t-on mourir en paix, dans mon coin! Vous le savez , mon Dieu , je n*ai plus la force de rien réparer.
Il y a deux heures, je venais de me lever, non sans peine, car je souffre beaucoup, et je me reposais entortillé, dans mes couvertures, lorsqu'on a frappé à la porte, et j'ai vu entrer un grand vieillard, plein de noblesse et de dignité. Ses cheveux gris tombaient en boucles soyeuses jusque sur le velours de son long collet. Il portait une redingote noire, d'une forme particulière, boutonnée jusqu'au menton, et laissant apercevoir une cravate blanche, sur laquelle se détachait e ruban noir et jaune d'un ordre étranger. A ses façons simples et aristocratiques, je reconnus tout de suite un grand seigneur. Il s'avança vers moi, leva les yeux au ciel, joignit les mains et me regarda k>nguement.
Un frisson me parcourut des pieds à la tête, il me i;embla que j'avais un fantôme devant moi. Quelque ihose me rattachait à lui; son aspect réveillait en moi des souvenirs confus que je ne pouvais définir.
« Dans quel état d'abaissement vous retrouvé-je, ô mon ami, mon frère I dit-il avec des larmes dans la voix.
— Monsieur, fis-je avec émotionjenè vous reconnais pas bieui et cependant, je vous ai vu, je.... excusezmoi de vous recevoir au milieu de ce désordre, et donnez-vous la peine de vous asseoir. » Il repoussa de sa canne à pomme d'or les vêtements qui encom * braient le seul siège disponible, s'assit avec beau-> coup de précaution et continua :
« Vingt-cinq ou trente ans changent, en effet, beaucoup les hommes, modifient singulièrement leur situation, et je ne suis qu'à moitié surpris que dans le chevalier Timoléon Morbegno, vous ayez quelque peine à reconnaître votre ami d'autrefois.
— Timoléon; m'écriai-je 1 ahl mon Dieu, c'est toi! » Et dans un premier mouvement, presque involontaire, j'allais lui serrer la main, mais il y avait dans son sourire tant de hauteur et de pitié, que je m'arrêtai court. Tout à coup je me rappelai le rôle étrange qu'il avait joué, son départ précipité pour l'Italie, mais ce cauchemar n'avait rien de précis dans ma pauvre cervelle ; mon cœur n'a plus assez de ressort pour haïr personne. J'éprouvai un mouvement de répulsion et je frissonnai. Ge grand vieillard me faisait peur.
« Que me voulez-vous ? Pourquoi venez- vous ici ? murmurai-je, en m'enfonçant dans mon fauteuil.
— Pour vous sauver de vous-même, mon ami, et accomplir la mission que la Providence et votre famille m'ont confiée. Que le calme et la reconnaissance entrent enfin dans votre pauvre âme aveuglée; ayez con fiance en la bonté de Dieii. Mme la comtesse de Monte< Revilla, qui fut votre femme, veut bien oublier le passé.
— Comment I la comtesse de Monte-Re villa est ma.. . Expliquez-vous, comment cela est-il possible?
— Ne feignez pas une ignorance impossible; vous ne pouvez être le seul à ignorer les titres et les honneurs dont la comtesse jouit en Italie, et dont elle s'est rendue digne par ses talents et ses vertus. Votre gendre, M. de Favras, Téminent docteur, votre vertueuse fille, la marquise de Velizy, Mgr de Pansol et toutes les personnes considérables qui fréquentent cet hôtel, ne vous ont pas caché sûrement la respectueuse estime où ils* tiennent Mme de Monte-Revilla. Pour moi, qui depuis plus de vingt ans suis resté le familier de son palais, le confident de ses pensées, son ami respectueux et dévoué, j'ai pu apprécier les qualités de sa vaste intelligence et de son grand cœur.... Rassurez-vous donc, Babolain, ce sont des paroles de paix et de pardon que je viens vous apporter. »
Pendant qu'il parlait ainsi, j'étais comme fasciné par l'image de cette grande dame italienne ; je Tavais pressée dans mes bras; je Tavais possédé cet être idéal, cette femme étonnante, dont le génie n'était plus douteux maintenant. Que ne me racontait-il tous les détails de sa glorieuse carrière I
Le fol orgueil, Famour insensé d'autrefois, se rallumaient dans ma pauvre cervelle, et cependant, devant ce grand seigneur qui me retrouvait déchu, impuissant, et grelottant sous ces haillons, je n'osais faire une question et je restais silencieux, les yeux • xés à terre de peur de rencontrer son regard.
Il reprit, en ajustant sa manchette :
«J'éprouve pour vous, Babolain, une commisération profonde. Quoi que vous ayez pu faire, je ne saurais oublier les liens qui nous unirent dans le passé, et la situation où je vous retrouve me touche extrêmement.»
Je crus qu'il voulait blâmer la conduite de ma fille à mon égard, de sorte que je lui dis •
« Mes enfants sont très-bons pour moi, je ne me plains pas, je ne manque de rien.
— Je connais trop le cœur de votr.e sainte fille pour en douter. C'est en pleurant, que Mme de Pavras, dont la vie n'est qu'une succession continue de nobles actions et de belles pensées, que Mme de Favras, disais-je....
— Vous voulez parler de ma fille ?
— Que Mme de Favras me parlaitde la triste voie où vous vous êtes engagé. Hélasl mon amijpouvais-jeme douter que votre scepticisme de jeune homme porterait des fruits aussi amers ! « Tous les sentiments de «famille semblent éteints dans l'âme de mon pauvre ce pèrel » me disait-^Ue avec désespoir ; « il nous fuit, « il nous évite, et vous savez les tristes conséquence? « que peuvent entraîner chez une nature faible l'isole- «lementet Toubli des autres. »
Cela me fit une douleur affreuse : était-il bien possible que ma fille crût cela ?
« Votre gendre, reprit Timoléon, qui unit à une rare intelligence les qualités d'un grand cœur, me parlait de vous avec une indulgence touchante, quoique une certaine irritation, bien excusable à coup sûr, perçât dans ses paroles. « M. Babolain, me disait-il « en confidence, ne devrait-il pas avoir le respect « de lui-même , ne serait-ce que par égard pour « nous? Peut-il oublier que dans une famille il y « a une solidarité dont on ne peut se dégager? «Peut-il oublier que vis-à-vis du monde, de nos gens, « nous portons la responsabilité de ses bizarreries et « supportons le contre-coup de ses actes? »
ce Voilà ce que me disait votre gendre, mon ami. Chose triste et coupable aux yeux de Dieu, que le fait d'un chef de famille qui méconnaît sa dignité, n'a point le respect de ses cheveux blancs, oublie son autorité, et par là, porte atteinte à cette
sainte hiérarchie de la famille, image de la hiérarchie sociale, dont le bonheur des peuples est le prix.
— C'est vrai, murmurais-je, mais.... j'ai eu mes souffrances aussi, je....
— La pieuse comtesse de Monte-Revilla serait en droit de vous oublier complètement; elle ne lèvent pas. Oui, celle qui fut votre femme veut vous ramener au bien, vous sortir de cette mansarde , vous arracher à vousmême, vous soustraire au mépris et aux hontes; et tout d'abord, vous devez le comprendre, le séjour de cet hôtel est désormais impossible pour vous.
— Quitter l'hôtel I m'écriai-je. Quitter mon George, m'en aller loin de lui I
— C'est à la condition de changer de milieu, que Mme de Monte-Revilla consentirait à vous servir une pension qui vous permit de tenir un rang décent pour vous-même et pour votre famille. » Et comme maphy sionomie exprimait sans doute le chagrin que me eausalent ces paroles, il ajouta : « Je ne croyais pas qu'une semblable proposition pût faire ndtre en vous un autre sentiment que celui de la reconnaissance.
— Mais je ne demande rien, mon Dieu, je n'ai jamais rien demandé !
— C'est précisément ce dont on s'afflige. « Je préfére- « rais, me disait hier encore la comtesse, je préférerais « qu'il eût fait en cachette quelque grosse dette pour « soutenir son rang. »
— Mon rang! Quel rang ai-je donc à soutenir?
— Vous avez à ne pas faire rougir vos enfants et votre femme qui en ont un. Je regrette d'avoir à vous rappeler cela. Je reviens au sujet de ma démarche. On ne veut pas vous imposer un genre de vie auquel vous ne pourriez vous habituer, mais vous donner une retraite convenable, agréable, au grand air.... votre santé qui est ébranlée exige des soins particuliers. On
pourrait aux environs de Paris vous trouver une maison qui fût en rapport avec vos goûts*... un valet de chambre vous suffira : on le choisira attentif. Songez, Babolain, que vous ne pouvez rester éternellement Tobligé de vos enfants.
—J'ai donné tout... ceque j'avais, » murmurai-je, et je ne pus retenir un sanglot, car je me disais : C'est fini, je ne reverrai jamais mon petit George. Gomment résister si Ton veut que je parte?
«Vous souffrez, dit Timoléon. Ces souffrances doivent être un avertissement : voyez combien Tair de la campagne vous est nécessaire, non pas seulement moralement, mais physiquement aussi.
— Et quand me renvoie-t-on ?
— On ne vous chasse pas, ne dénaturez pas les faits. La comtesse est au-dessus de toute interprétation haineuse, et votre malveillance ne saurait empêcher qu'on ne trouvât digne d'éloge le désir qu'elle a d'assurer votre bonheur et votre indépendance.
— Oui, oui, mais c'est bien dur pour moi.... Il y aurait peut-être un autre moyen, fis-je avec hésitation; ne pourrais-je pas rester ici en promettant de ne plus sortir, de ne plus me montrer... les domestiques eux* mêmes m'oublieraient. Je pourrais.... faire mon petit ménage moi-même, quoique je sois bien faible.... mais je trouverais la force, je vous l'assure, je trouverais la force.
— Votre santé est plus profondément atteinte que vous ne pensez. Rester à Paris, c'estabréger vos jours : il vous faut l'air de la campagne absolument. C'est dans votre bien que j'insiste. D'ailleurs, cette pension que vous assure la comtesse, n'est pas à dédaigner : Mme de Monte-Revilla agit en tout noblement. S'il vous faut douze, quinze, vingt mille francs, elle vous les donnera. »
— Cela serait honteux I m'écriai-je en faisant un effort pour me lever; je n'accepterai jamais cela; » et je pensais à part moi : il y a des hommes de mon &ge qui peuvent encore travailler et gagner leur vie.
« Est-ce à dire que je sois capable de vous faire des propositions < avilissantes, répondit le chevalier Timoléon, en se redressant de toute sa hauteur. Ah( c'est ainsi que vous êtes reconnaissant des efforts que nous faisons pour vous retirer de la fange où vous êtes... La patience et la charité ont leur limite! Fort bien, monsieur, drapez-vous dans votre orgueil. Je tais ce qui me reste à faire; je vous salue. »
Et depuis deux ou trois heures qu'il est parti, je suis là tout tremblant. Toutes mes idées se troublent dans ma tète et je n'ai plus conscience de la réalité. Tu sais bien, toi, que je ne suis pas un misérable, n'estce pas, mon petit George. Oui, j'ai commis de grandes fautes en ma vie, mais je te jure, mon enfant, que je ne les avais point préméditées. Je partirai, mon Dieu, si ma présence leur est intolérable, mais je ne peux pas accepter cet argent. La misère ne me fait pas peur. Si je pouvais seulement t'embrasser avant de te quitter pour toujours! mais ils ne le voudront pas!... Ce n'est pourtant pas un crime d'aimer cet enfant.... On monte l'escalier, je....
Pourquoi ne suis-je pas mort après la visite de Timoléon? Ceût été fini, tandis que maintenant je ne veux pas penser à ce qui me menace ; j'ai peur, et cependant jô veux écrire tout cela, ne serait-ce que pour me rendre possible l'attente du malheur qui va m'écraser.
Hier mon gendre est arrivé tout àcoupdansmacbam-
bre; il n'avait pas Taspect glacial qui lui est ordinaire. Sans doute, il avait causé avec Timoléon, car sans préambule il s'arrêta devant moi et me dit avec colère :
« Ah çà, monsieur, il paraît que vous vous trouvez en pays conquis ? Qu'est-ce que me dit le chevalier de Morbegno : que vous entendez rester ici de force et refuser les bienfaits que Ton entend vous faire accepter? Il faudraitpourtant s'entendre une bonne fois ; aussi bien y a-t-il longtemps que je suis à bout de patience et je souhaite avoir avec vous une explication.»
J'étais tellement épuisé et je souffrais tellement de la poitrine, que je ne pus rien lui répondre. Gela l'irrita sans doute, mais en vérité je ne pouvais pas parlei^,
« Vous êtes ici par charité, monsieur; vous ne vous en doutiez pas, je vous l'apprends, poursuivit-il avec hauteur. Si pour reconnaître mes bontés vous vous étiez imposé un genre de vie digne et honorable, j'aurais éternellement supporté le fardeau d'un étranger sous mon toit. Mais croyez-vous que je ne vous observe pas, que je sois la dupe de vos allures humbles, de votre apparente simplicité ? Croyez-vous que je ne souffre pas d'avoir chez moi un philosophe stoïque et déguenillé qui fait scandale dans l'hôtel, ameute mes gens, et pousse limpudencejusqu'àne pas cacher ses vices, lui, le père de ma femme, lui, mon obligé à tous les points de vue, lui, qui ne doit qu'à ma charité de ne pas tomber dans la misère abjecte.... Et il rentre ivre chez moi, non content de se griser à domicile.
— Non, non, vous vous trompez, fis-je enjoignant les mains.
— Je ne vous demande pas votre opinion. Sachez que je ne parle jamais comme je le fais maintenant sans être sûr de ce que j'avance. Je n'ignore rien de ce que vous faites ; je sais les moyens
misérables que vous employez, à l'exemple des valets infidèles, pour vous procurer l'argent nécessaire à vos étranges besoins* Vous vendez la bougie qu'on vous donne, monsieur, l'huile de votre lampe , le bois de votre cheminée.... que sais -je? mille choses encore, sans doute. Le dénûment où je vous vois id et auquel je n'aurais pas cru, me le prouve assez.
— Vous vous trompez, je vous le jure. Gomment vendrais-je ce que Ton ne me donne pas? Ne m'injuriez pas.... par affection pour votre femme, à qui cela ferait de la peine.
— .... Et c'est alors qu'on vous offre un moyen de sortir de l'état où vous êtes, alors que par charité ou par honte.... imaginez le mobile qui vous plaira, on vous assure une pension et un asile ! vous affectez des airs de pudeur et de dignité.... serait-ce par hasard dans le but d'obtenir davantage?... Parlez donc franchement.
— Laissez-moi, laissez-moi ; je souffre beaucoup, lui dis-je en l'implorant.
— Cette comédie est inutile. Je veux dire ce que je pense, et le dure tout au long, car je n'ai aucune estime pour vous. Vous êtes, monsieur, un parasite, un inutile, et qui mieux est, un inutile orgueilleux. Vous avez pris votre impuissance comme un refuge inviolable, votre faiblesse morale et physique comme un moyen de vivre. Vous rentrez dans la catégorie des mendiants dangereux. Je déteste cette espèce de gens; je leur fais l'aumône, mais je ne les touche pas du doigt. Faut*il vous rappeler les tortures que vous avez imposées à la plus noble des femmes, qui par bonheur, se trouvant trop au-dessus de vous pour se laisser accabler, brisa vos chaînes honteuses I Faut-il vous rappeler l'absurde et coupable éducation que vous voulûtes infliger à votre fille unique, l'entortillant
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jusqu'à rétouffer dans votre égoïsme de maniaque , vous opposant même pendant longtemps à ce qu'elle pratiquât sa religion.... Est-ce par tendresse, ditesmoi, que vous avez agi de la sorte? Vous avez, à l'occasion, trouvé des larmes pour attendrir le public. N'est-ce pa3 en spéculant sur votre sensibilité paternelle que vous vous êtes introduit chez moi, que vous vous y êtes fait nourrir et loger? Soyez un peu moins sensible, morbleu 1 et ayez plus de courage pour supporter le poids de la vie.
— Taisez-vous I taisez-vons! Pensez de moi ce que vous voudrez, mais taisez-vous pour vous-même, la porte est grande ouverte.
— Et que m'importe qu'on m'entende ou non? — Je voulais vous dire votre fait; j'ai fini. Maintenant je n'ai plus qu'à vous répéter ce que M. de Morbegno vous a déjà dit : on vous sert une pension, et désormais vous vivrez dans une maison de santé aux environs de Paris. Vous prétendez être malade; moi je l'affirme, et je déclare que le séjour d'une maison de santé vous est nécessaire. Vous ne m'obligerez pas, je l'espère, à un scandale , à quelque acte d'autorité qui me seraitfort désagréable, mais devant lequel je ne reculerais pas. Je dois vous avertir que j'exécute toujours ce que j'ai résolu de faire. Vous vous pâmez I Cessez cette mise en scène, vous ne me touchez pas le moins du monde. Je compte que.... »
Il n'a pu achever, car en ce moment, mon petit George est entré dans la chambre en criant dune voix pleine de larmes : « On te fait du mal, mon bon papa, on te fait du mal.... mais moi je ne veux pas! » Il s'est élancé vers moi, et tandis que ses deux petits bras tremblants m'enlaçaient, que ses lèvres se collaient à mon front, un grand vide s'est fait dans ma tète, et j'ai perdu connaissance
Que s'est-il passé? je ne sais. Je me suis retrouvé ce matin couché dans mon lit.... George, George! Ils ne pourront pas t'arracher de mon cœur! Et vous, mon Dieul qui lisez dans les âmes, pardonnez-moi mes fautes et donnez*moi le courage de supporter ce qui me reste à vivre.
Ici se terminent les notes qu'on vient de lire. Par quelle cause le pauvre homme a-t-il été interrompu? A-t-il été transporté dans une maison de santé? Combien de temps a-t-il vécu encore?... Ce sont là autant de questions auxquelles il nous est impossible de répondre. Il n'est pas probable cependant que sa vie se soit prolongée beaucoup, car à coup sûr il eût ajouté quelques pages à ses Mémoires. Dans le carton qui les contenait je trouve, collée par un pain à cacheter, une lettre bordée de noir et ainsi conçue :
a Madame la comtesse de Monte-Revilla, chanoinesse « de Saint-Azème, Monsieur le docteur Joseph de Face vras, officier de la Légion d'honneur, commandeur a de Saint-Lazare, Madame Joseph de Favras ^Monsieur « George de Favras, ont l'honneur de vous faire part « de la perte douloureuse qu'ils viennent d'éprouver <c en la personne de Monsieur le comte Baboliuo de a Monte-Revilla, commandeur de Saint-Grégoire, décc cédé dans sa soixante-dixième année, muni des saa crements de TÉglise. »