SERGENTS DE VILLE
— Was i.'it das?{i)
Telle était la question que se posaient les bourgeois de Berlin à la vue de bandes d'ouvriers en haillons arrivant un beau jour, dès le malin, dans la Fricdrichstrasse et s'amassant dans la Unter den Linden.
On crut à une émeute, sinon à une révolution sociale. Ce ne fut qu'une protestation des crève-de-faim contre ceux qui possèdent et jouissent.
Les ouvriers sans travail tenaient à montrer aux classes dirigeantes et à Sa Majesté leur misère criant pitié, leurs ligures amai-
(1) Qu'est-ce que c'est?
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gries, leurs vestes en lambeaux, leurs souliers sans semelles.
Ils amenèrent avec eux leurs femmes et leurs enfants : des ménagères ayant perdu l'habitude de faire la cuisine, des petiots à peine nés et souffrant déjà la misère de leurs pères.
Et, en face des palais, des hôtels, des magasins luxueux, ils vociférèrent de leurs voix éraillées leur veto de prolétaires contre tout ce luxe et contre toutes ces richesses.
Ils crièrent : « Du pain ! » en levant leurs poings osseux avec des airs de menace. Ils insultèrent rAllemagne officielle, l'Allemagne capitaliste, tière et heureuse.
Les marchands, terrifiés, fermèrent leurs magasins et se groupèrent, anxieux, derrière les portes closes, en attendant l'arrivée de la police qui leur devait aide et protection contre ces inopportuns perturbateurs.
Celle-ci ne tarda point à exaucer leurs vœux ardents. Plusieurs centaines d'agents à pied et à cheval arrivèrent à la hâte et se précipitèrent sur la foule.
Ils frappèrent les hommes qui ne vou-
laient pas s'en aller; ils piétinèrent femmes et enfants.
Les ouvriers , inclignés , lancèrent des pierres à ces sbires. Une bataille en règle s'engagea.
Elle dura plusieurs heures. Il y eut des blessés des deux côtés ; des arrestations nombreuses furent opérées. Ce fut la police qui remporta la victoire. Elle resta la maîtresse de la place. Les manifestants durent se réfugier dans les rues voisines où ils furent poursuivis par des agents à cheval .
Les commerçants, tranquillisés, rouvrirent leurs boutiques. Des bourgeois-badauds sortirent de leurs maisons pour s'assurer de KHsii que la paix était rétablie à Berlin. . . Des agents secrets, satisfaits et tiers, se promenaient au milieu de la chaussée.
Tout à coup, un grand cri se répandit le long de l'avenue, un cri de triomphe :
— Der Kaisej' f (i)
L'empereur Guillaume, dans une voiture découverte et sans escorte, traversa la Lntcr den Linden avec le calme d'un souverain qui gouverne de par la grâce de Dieu.
(1) L'empereur.
Sa Majesté semblait ignorer les événements de tout à Ihcure.
Bourgeois et mouchards, pleins d'enthousiasme, l'acclamèrent.
Un incident fâcheux qui eut lieu au coin de la Friedriehstrasse assombrit cette joie.
Au moment où la voiture impériale passait à eùté du calé Bauer, un jeune homme, assez bien vêtu, qui, depuis quelques instants, fc tenait tranquillement sur le trottoir, sans éveiller nullement les soupçons de la police, cria à pleins poumons :
— Hoch die Repiiblik ! (2).
Dés agents se précipitèrent vers lui. Mais, avant leur arrivée, il se trouvait déjà étendu sur le trottoir, abasourdi par un formidable coup de poing qui lui fut lancé en pleine ligure par un ofiicier qui se trouvait à côté.
Cet ofticier était le comte de Rau qui était accouru avec quelques amis à la nouvelle de la manifestation ouvrière.
Les badauds acclamèrent le hussard, pendant que les agents entraînaient le manifestant et le rouaient de coups de poings, à leur tour.
(2) Vive la République !
BABYLONE D'ALLEMAG.XE
L'empereur, témoin impassible de celte scène, qui n'avait pas duré plus de deux minutes, tit arrêter sa voiture et, d'un signe, appela le jeune comte.
Raide comme d'lial)itude, la main levée à la hauteur de la tète, Hubert de Rau s'approcha de la voiture impériale, s'arrêta net et resta immobile dans l'attente des ordres du monarque.
L'empereur regarda l'ofticier, s'elForç-a à esquisser un sourire sur ses lèvres froides d'homme triste et tit d'une voix brève:
— Comte de Rau, je vous nomme capitaine.