‹ Babylone d'AllemagneChapitre 18 sur 19 · EIN JUDE · texte numérisé non relu

EIN JUDE

Hubert de Rau et Jiilia Stern restèrent à Kissingen tout un mois. Ce fut une véritable lune de miel qu'ils eussent volontiers prolongée de beaucoup, s'il leur avait été possible de le faire. Mais lui était forcé de rejoindre son régiment, et elle son mari qui réclamait son retour, trouvant qu'un séjour de trois semaines aux eaux était bien suffisant. Ils rentrèrent à Berlin avec l'intention la plus ferme de continuer leur amours secrètes.

A peine arrivé dans la capitale, le comte Hubert loua un appartement meublé destiné à recevoir les visites de la jeune femme. Elle y vint le voir et lui dit qu'elle avait parlé à son mari de leur rencontre à Kissingen.

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— Je ne lui ai pas tout dit, naturellement, mais je lui ai raconté que tu avais été mon cavaliero servante pendant mon séjour aux eaux. M. Griinbaum l'est très reconnaissant de ton obligeance. II ira demain déposer sa carte chez toi, et j'espère que tu me feras le plaisir de venir me voir à la maison...

— Mais... qu'en pensera ton mari?

— 11 en sera enchanté. ^Nlais, ce qui est la chose principale, c'est que, de cette façon, nous pourrons nous voir non seulement ici mais aussi chez moi. Et comme mon mari est souvent absent, tu vois comme nous serons heureux. . .

Et, en effet, le surlendemain, Hubert de Rau, qui avait reçu la veille la carte du mari de Julia, vint présenter ses hommages à la belle juive.

Il fut reçu par M. et Mme Griibaum qui l'invitèrent à dîner pour le lendemain.

Le journaliste fut pour l'amant de sa femme d'une amabilité pleine de prévenances. 11 lui exprima toute sa reconnaissance pour les services que « Ilerr Graf » (i) avait rendus à sa femme à Kissingen et se dit très

(1) Monsieur le comte.

honoré d'avoir fait sa connaissance. Il fut si aimal)lc, si flatteur que le jeune comte ne put s'empêcher de se dire : « Il est très bien élevé ce monsieur-là ; je ne savais pas qu'il y eût des juifs aussi corrects, aussi hommes du monde. . . »

Et, le lendemain, il vint dîner avec la famille Grûnbaum, comme cela avait été convenu.

A table, Julia lui annonça qu'elle allait quitter la scène. Le métier daclrice l'ennuyait, d'autant plus que son mari avait l'intention de se présenter à la députation. . .

— Je suis un candidat conservateur gouvernemental, ajouta M. Grûnbaum.

— Je vous en félicite, monsieur.

— Et puis, vous ne savez pas, ajouta la jeune femme en envoyant à l'ofticier son sourire le plus dQux, nous changeons de religion. . . Nous devenons protestants.

— Je suis heureux de l'apprendre.

— Oui, monsieur le comte, fit M. Grûnbaum. Et nous le faisons après une mûre réflexion. Je crois qu'un bon citoyen doit être de la même religion que son monarque

mi BABM.ONE D'ALLEMAGNE

qui gouverne le pays de par la volonté de Dieu.

— Monsieur, répondit le comte Hubert, d'une voix sonore, permettez à un officier de la garde impériale, à un défenseur de la monarchie allemande, de vous féliciter vivement et de votre décision et de vos paroles, si nobles, si élevées. Vous avez raison, monsieur, la religion des sujets fidèles doit être celle du monarque qui remplace Dieu dans son pays... Vos idées religieuses et politiques vous honorent, monsieur. Et puisque nous avons prononcé le nom de l'empereur, je bois à la santé de Sa Majesté.

Et en se levant, son verre à la main, il cria: « Iloch! » d'une voix formidable.

— Hoch! répondirent INI. et Mme Grûnbaum, en se levant à leur tour.

Et, tous trois, ils trinquèrent.

Quelques heures plus tard, après le départ du comte Hubert grisé par le vin, les liqueurs et le contact de la femme aimée, Julia Stern s'approcha de son mari, l'embrassa sur le front et lui demanda :

— Eh bien, mon chat. Es-tu content de moi ?

— Oui, ma chatte, répondit INI. Griiubaum d'une voix un peu triste. Tu es une femme supérieure. Grâce à toi je deviendrai un homme politique, protégé à la cour. Dès lors, l'avenir est à moi. Ton idée dp nous baptiser est excellente. Sans cela, il me serait impossible d'arriver à quelque chose de sérieux. Tous les Israélites intelligents comprendront les raisons qui nous font changer de religion... Et puis... la religion, je m'en moque... J'en changerais comme de chemise, tous les jours... Ce n'est point cela qui m'ennuie...

Julia lui entoura le cou de ses beaux bras blancs.

Il y a donc quelque chose qui t'ennuie làdedans? fit-elle d'une voix câline. Pauvre Isidore !...

— Oui, u sais quoi.... Ce jeune aristocrate est une bonne acquisition pour ma carrière... Mais...

Mme Grûnbaum lui ferma la bouche avec un baiser passionné et elle lui chuchota à roreille :

— N'en parlons pas, va, mon chéri. Quand on veut arriver aux honneurs, il faut bien se décider à faire quelques petits sacrifices... Le

l'.K) BABYLONE D'ALLEMAGNE

chemin de la gloire est rempli des cadavres de ceux qui ont eu trop de scrupules. Mais lu es un homme fort, toi. tu comprends la vie !... Alors ne t'abaisse pas à mes yeux par une jalousie mesquine... Tu sais que tu es le seul homme que j'aie jamais aimé... Oui, je t'aime parce que tu es juif, parce que, comme moi, tu méprises ces goïnis (i) au milieu desquels nous vivons, parce que, tous deux, nous sommes étrangers dans ce pays des Germains qui nous détestent, et que nous luttons contre eux, tous les deux. Tu es mon mari et mon amant!... Cet ofticier... comme les autres que j'ai connus avant de t'épouser, des victimes... Oh! ce que je les hais, tous, ces Prussiens aux tètes carrées, aux joues roses de nouveau-nés. J'aime bien les voir à mes pieds pour pouvoir les traiter comme ils le méritent, pour leur cracher à la tigure mon mépris et ma haine...

M. Grïmbaum, très impressionné, attira sa femme dans ses bras et la serra contre son cœur dans une étreinte vigoureuse.

— Oui, mon chéri, continua-t-clle, nous aurons beau changer de religion cent fois et

(1) Chrétiens dans l'argot des juifs allemands.

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recevoir le comte de Rau tous les jours, nous serons toujours des juifs, et lui, il sera toujours pour nous un ennemi dont on se sert comme d'une échelle pour monter plus haut.... On jette l'échelle quand on n'en a plus besoin...

TYPES DE BERLIN

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