UN UHLAN EN BONNE FORTUNE
E i" novembre 1891, dans un salon réservé du restaurant Miihling, l'un des plus élégants restaurants berlinois, situé dans le centre de la Unter den Linden (i), le jeune comte Hubert de Rau fêtait avec quelques amis sa promotion au grade de sous-lieutenant.
La veille encore, il n'était qu'un simple Fàhnrich (2) que le premier ofticier venu pouvait traiter en morveux, que les femmes considéraient comme un gamin ; le voilà entin OXCizier; officier chic dans toute l'acception du mot.
(1) Lea TUlctih, la promenado à ia mode, quoique chose comme les grands boulevards de Berlin. (2i Elève officier.
Aussi, le jeune homme élait-il tout lier et tout content, et, chaque fois qu'il jetait un coup (l'œil sur son sabre ou sur ses épau- Icttes, sa petite moustache d'adolescent semblait se redresser militairement.
M. de Rau n'avait convié à cette fètc intime que ses meilleurs amis : le comte Otto de Ullrich, Hans de Fctthing, le baron Julius Haussner et Joseph de Bayer ; tous les quatre sous-lieutenants de hussards comme lui.
Il avait été décidé d'un commun accord que l'on n'inviterait point de femmes. Après le souper, on verrait. En attendant, on tenait à rester entre hommes, entre camarades. Les Schnaepen (i) sont si bètes !...
En mangeant, on ne buvait que du Champagne : la seule chose qui soit bonne en France, comme on dit à Berlin. On buvait beaucoup, on était gris, on criait. On trinquait, avec des Prosit{'î), entre deux hoquets. Et les exclamations favorites des Prussiens : Colossal! Pyramidal ! Absolut! s'élevant à chaque instant du brouhaha des paroles, semblaient résumer la conversation des convives.
(1) Filles.
(2) A votre santé !
BABYLOXE D ALLEMAGNE 17
Il était onze heures du soir quand les jeunes gens sortirent du restaurant. Il faisait un froid sec. La Unter den Linden était presque vide. Par-ci par-là, trébuchait un ivrogne ou une tille publique faisait sa ronde de nuit. Les cafés et les brasseries, au contraire, regorgeaient de monde. En face du café Bauer, au coin de la Friedrichstrcifisc, une longue fde de Droschh'en (i) attendaient des clients. Les officiers en hélèrent deux ; puis ils se consultèrent, n'étant pas encore décidés où aller.
Le choix n'était point facile. Les tliéàtres, à cette heure-là, étaient déjà fermés, et, étant en tenue, les jeunes gens ne pouvaient pas se hasarder dans un café-concert ou dans un bal public. A Berlin, plus qu'ailleurs, ces établissements-là ne sont que de simples lupanars pour l'exportation et les ofticiers n'y vont jamais autrement qu'en civil.
— Il n'y a qu'un moyen de s'amuser!
s'écria Hubert de Rau. Allons chez la mère Fritz!...
— Bonne idée , tit le baron Haussner, allons-y !
(1) Fiacres.
— Schôii (l),
— Sehr gut (2).
— lawohl (3).
Lanière Fritz était une procureuse jouissant (l'une grande réputation dans le monde de la jeunesse dorée de Berlin. Elle oceupait dans la Chaussée- Strasse toute une maison composée de deux étages dont elle était d'ailleurs la propriétaire. Elle « travaillait » dans la bourgeoisie. Autrement dit, elle procurait à des hommes riches des jeunes bourgeoises, demoiselles ou femme mariées, qui s'étaient décidées à faire commerce de leur corps, plus ou moins « honnèle » jusqu'alors.
On pouvait être sur de trouver chez la mère Fritz, à toutes les heures, des petites dames assez gentilles : des tilles de boutiquiers et d'artisans, des femmes d'employés de l'Etat, des jeunes veuves, des gouvernantes sans place ; dans la soirée, on y rencontrait aussi des modistes, des demoiselles de magasin, des employées à la comptabilité, arrivant à la hâte après la fermeture de leur boutiijue.
(1) Bon!
(2) Très bien !
(3) Parfaitement 1
Mais, pour ontior en relations avec les « perles » (le la maison, line lleur de la prostitution clandestine , il fallait demander un rendezvous spécial.
Quand on s y prenait dune façon intelligente, quand on savait faire son choix et qu'on écoutait les conseils de la patronne, on arrivait à en avoir largement pour son argent, (lar — la chose était prouvée — la mère Fritz, tout en dirigeant une maison immorale, était l'honnêteté même au point de vue commercial. Elle ne trompait jamais ses clients.
Quand elle vous disait : « Cette femme est mariée », il était certain que la personne en question était réellement en possession de mari, au lieu d'être une vulgaire poseuse de lapins, comme le sont généralement les femmes dites mariées chez la plupart des procureuses parisiennes. De même, quand la bonne femme vous affirmait (qu'une de ses candidates était vierge, le doute n'était pas possible. D'ailleurs, dans ce dernier cas, la vieille — une ancienne sage-femme qui connaissait bien son affaire — vous autorisait à amener un médecin pour contrôler l'exactitude du fait.
La maison de la mère Fritz semblait être
conslniite spécialement pour l'usage auquel elle servait.
Du vestibule on passait dans un grand salon, lieu de réceptions et de présentations, et de là, un escalier conduisait au premier étage, rempli de chambres séparées : chacune munie de tous les accessoires de l'acte de l'amour.
Une porte placée au fond du salon du rez-de-chaussée menait dans l'appartement privé de la patronne, composé de quatre jolies pièces et possédant un autre escalier qui conduisait directement au deuxième étage, réservé, celui-là, à des rendez-vous de « première classe ».
Au bout de cet appartement privé, à côté de la cuisine, se trouvait une petite antichambre, toute sombre, avec une porte conduisant dans la cour et servant à celles et à ceux qui avaient des raisons pour éviter l'entrée principale.
Arrivés devant la maison de la mère ï'ritz, les jeunes gens descendirent de leurs liacres et se tirent ouvrir la porte par un veilleur de nuit, qui les salua avec tout le respect qui leur était dû.
A Berlin, les concierges ne tirent pas le
BABVLONE D" ALLEMAGNE ~i
cordon; chaque locataire a son passe-parlout, et les gens du dehors qui veulent entrer dans une maison, après la fermeture réglementaire des portes, s'adressent au veilleur de nuit. La surveillance d'un veilleur de nuit s'étend à plusieurs immeubles dont il garde les clefs respectives.
Une sonnerie électrique qu'on mettait en mouvement en ouvrant la porte, annonça à la mère Fritz une visite. Elle sortit dans le vestibule, suivie d'une vieille bonne, regarda les hussards à travers ses lunettes, leur souhaita la bienvenue avec un sourire maternel, fut charmante. Puis, elle aida elle-même sa bonne à les débarrasser de leurs manteaux, et les introduisit au salon.
Grande, maigre ridée, cheveux grisonnants, la mère Fritz personnifiait le type de la vieille lille allemande. Et cependant, ce n'était point une prêtresse du célibat, Mme Walter (c'était son nom ofliciel) était la veuve d'un sergent de ville qui, trente années durant, avait servi dans la police de Berlin, et qui était mort victime du devoir, assommé à coups de bottes par des rôdeurs de nuit.
Cette mort héroïque avait valu à sa veuve une pension de cent marks et des protections
puissantes à la prélecliiie de police, qui, vu son petit métier, uélaient point à dédaigner. Au moment d'entrer au salon, vide complètement à ce moment, Otto de Ulrich s'écria :
— Eli bien, il n'y a personne?
— Si, si, répondit la vieille dame, j'ai cpiatre petites amies dans la salle à manger; toutes les quatre, des jeunes filles à marier...
Dans le langage des procureuses de Berlin « tille à marier » veut dire une jeune lille qui se prostitue.pour se l'aire une dot.
— Mais. Donnera' ctter {i), nous sommes ein([ ! lit le baron Haussner avec humeur.
— C'est regrettable, répondit la mère Fritz. Si vous étiez venus un peu plus tôt, j'avais la veuve d'un capitaine récemment décédé.
Etant encore en deuil, elle n'a pas voulu rester plus longtemps. Vous comprenez ses scrupules... elle se doit encore un peu à son pauvre défunt...
— Veuve d'un capitaine ? s'étonna Joseph de Bayer. Pas de la garde toujours, j'espère...
— Si, si, monsieur. Son mari était hussard de la garde comme vous...
(Il Oia^^o ! (Iiilerjeclion 1res usilcc en Allemagne. ^
BAI3YL0NK DALLE.MAGNK 2'^
— Son nom ? cria Hubert de llau.
— C'est un secret...
Le comte de Rau sortit de son portefeuille un billet de cinquante marks.
— Voilà pour toi, vieille sorcière, pour te délier la langue.
La mère Pritz tendit la main avec un sourire bienveillant.
— Parle d'abord !
— Eh bien, puisque vous y tenez tant, je vais vous dire le nom de cette dame. C'est Mme de Holtz,
— Comment?... Alors c'est la veuve de mon ancien capitaine qui me mettait si souvent aux arrêts ! Bravo ! deux fois bravo ! trois fois bravo ! cent fois bravo !...
Et en jetant à la ligure de la vieille femme le billet de banque qu'il tenait à la main :
— Tiens, garde cela. Et lu en auras encore deux comme celui-là, si Mme de Holtz vient ici dans un quart d'heure.
Puis, s'adressant à ses camarades:
— C'est quelque chose de colossal ! Ce cher monsieur de Holtz ne se doutait jamais de la farce que je devais lui jouer après sa mort... Je ferai mon possible pour prouver à
2i BABYLOXE D ALLEMAGNE
sa jeune veuve que son clicr défunt ne connaissait qu'inipart'aitemenl ses devoirs de mari. Je vais être son professeur lin de siècle à la française ! Aii ! ce pauvre de Holtz, plaignezle!
— Holtz l'a donc laissée dans la misère, celte malheureuse ? demanda à la mère Fritz le baron Haussner d'une voix un peu émue.
— Il est mort ruiné, répondit la vieille.
— En elTet. il jouait beaucoup, lit le comte Otto de UUrich.
— C'est triste, conclut Hans de Fetthing;.
— Que le diable vous emporte avec vos doléances dans un endroit destiné à ce qu'on rie et jouisse! cria de Rau. Vous plaignez le sort de Mme de Holtz!... Pourquoi? Parce que j'ai l'intention de l'aimer ?Non? Eh bien, pourquoi ? Parce qu'elle a perdu son mari ? Mais ètes-vous seulement sûrs qu'elle le regrette ?... Eh bien alors, de quoi vous mêlezvous ? Vous. Haussner, vous la traitez de malheureuse... Elle me parait au contraire très heureuse. Vous voyez, je m'intéresse déjà à elle, la connaissant à peine par ouï-dire... Holtz était vieux; moi, je suis jeune; Holtz était ruiné en mourant ; moi, je suis riche... Eh bien, avouez que cette petite dame a une
BABYLONE D ALLEMAGNE 'Zo
rude veine... Si elle réussit à me plaire réellement, je la lancerai dans la grande vie... Tout Berlin en parlera. ..
El, en regardant ses camarades d'un air de triomphe :
— Avoir pour maîtresse la veuve de son ancien capitaine, c'est très chic !...
— C'est très moderne, lit la mère Fritz. Puis, s'approchant du comte de Rau, elle
lui dit à voix basse :
— Si vous voulez (pie ^Ime de Holtz vienne encore aujourd'hui, il faut que j'aille la chercher moi-même. Elle est dillicile et lière... Qu'est-ce qu'il faut lui dire?
— Dites lui que je lui offre cinq cents marks pour la soirée d'aujourd'hui. Après, nous verrons...
— Très bien... Le temps de mettre mon chapeau et j'y cours.
— ^Nlais vous perdez la tète, mamaji Frilz, dit de UUrich. Vous ne pensez qu'à notre ami (le Rau... Eh bien, et nous? Nous attendons nos (juatre lilles à marier...
— Elles seront de suite à vos ordres, dit la mère Fritz en sortant par la porte du fond. Une minute...
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— El (lu clianipagnc pour tout le monde. 11 csl-cc pas?
— A vos ordres...
Au ])oul de quelques minutes, velue d'un lonjç mauteau à pèlerine el coiffée d'un énorme chapeau ayant l'air de remonter aux temps de Frédéric le Grand, la mère Fritz revint au salon et pria les officiers de passer dans son appartement privé.
— Ces jeunes personnes, lit-elle, sont en Irain de souper. Je croyais qu'elles avaient déjà tini. Mais elle n'aiment pas manger à la hâte... Vous seriez bien gentils d'aller leur tenir compagnie.
— Allons-y. Ici ou là, ça nous est bien égal, fit un des jeunes gens.
Et aussitôt les cinq ofticiers entrèrent dans la salle à manger de la procureuse, qui les présenta à ces demoiselles, selon les usages de la maison.
— Ce sont ces messieurs dont je vous ai parlé, mes petites filles. Etant forcée de sortir, je vous laisse avec eux... Amusez-vous bien! Si vous voulez jouer aux cartes, elles sont là, dans le tiroir: si vous voulez danser, passez au petit salon ; si vous vouiez monter, appelez la bonne...
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Les hussards s'approclièrent des jeunes filles et les saluèrent avec des sourires si2:niricatifs et en les dévisageant.
Elles étaient toutes les quatre blondes et grasses, toutes les quatre jolies et très jeunes. Elles étaient assises autour d'une table ronde, couverte d'une nappe jaune et tricotaient des chaussettes d'homme. A tout instant, elle s'arrêtaient dans leur travail pour boire un peu de café au lait servi dans de grands bols, ou pour choisir dans une des assiettes, rangées sur la table, une sandwich au jambon ou aux contltures, un gâteau ou un œuf dur qu'elles avalaient aussitôt.
A la vue des ofticiers, les jeunes lilles commencèrent par baisser légèrement les yeux — aflaire d'éducation, — mais elles s'empressèrent de les relever et se mirent à rire, toutes à la fois.
La bonne apporta du Champagne, les hussards s'assirent, la mère Eritz sortit, la conversation s'engagea...
Les jeunes gens, à part le comte de Rau, qui se tenait à l'écart et pensait à sa veuve, avaient déjà fait leur choix. Ils s'étaient assis en conséquence, chacun à côté de celle qui lui plaisait le mieux. Ils s'étaient
consultés des yeux, et ils étaient daccord.
Otto de UUrich apprit bientôt que la jeune lille à côté de laquelle il était assis s'appellait de son petit nom Mlle Julie, qu'elle avait dixsept ans et demi, qu'elle était la lille unique d'un vétérinaire militaire, qu'elle n'avait pas de dot, mais qu'elle espérait en avoir une en faisant la petite pelote, que sa mère l'autorisait à sortir le soir s'amuser un brin, à la condition d'être rentrée avant une heure du matin.
jNIlle Julie voulut faire accroire au comte que les chaussettes qu'elle était en train de tricoter étaient destinées à son père, mais, en insistant un peu, l'officier lui lit avouer qu'elle les fabriquait pour son fiancé, un aide-pharmacien de grand avenir.
Les trois autres demoiselles à marier répondaient aux noms de Marie, Annette et Augusta.
]Mlles Marie et Annette étaient orphelines. La première logeait chez une vieille cousine et s'occupait de couture, la deuxième était à la charge d'un oncle maternel, un ancien notaire qui avait eu des revers. Quant à Mlle Augusta, elle était la lille cadette d'un pasteur protestant, père d'une famille par trop nombreuse.
Elles avaient des fiancés, elles aussi, elles fréquentaient la mère Fritz depuis plusieurs mois déjà, cela ne foisait du mal à personne, n'est-ce pas? et, comme les afïaires n'étaient pas très mauvaises, elles espéraient pouvoir entrer dans la vie matrimoniale très prochainement .
Leurs conlidenccs de jeunes filles étaient faites le plus naturellement du monde, sans fausse pudeur, sans cachotteries. Elles connaissaient bien la vie et l'acceptaient telle quelle était. Elles savaient que, pour se marier, il faut avoir de l'argent : qu'une jeune iille doit apporter à son mari une petite dot pour être digne de son respect et avoir sur lui une influence morale. Elles excusaient les jeunes gens qui ne se marient pas à la légère, mais qui demandent à la femme dont ils veulent faire leur compagne, à côté des qualités morales, un trousseau convenable et un livret de la Caisse d'épargne.
Leurs idées étaient sans prétentions ; elles étaient simples et pratiques ; elles émerveillèrent les hussards.
Questionnée par un des officiers qui tenait à savoir si elle aimait le Champagne, Mlle Annette répondit que c'était une boisson agréable:
mais qu'il fallait on boire rarement parce ([u'elle coûtait trop clier ; (railleurs elle n'y tenait point plus qu'à la bière et au bon café à la crème.
Ses amies lapprouvèrent à l'unanimité, et, comme elles avaient déjà bu deux verres de Champagne chacune, elles refusèrent carrément d'en boire davantage. A quoi bon boire inutilement et se faire du mal? Du reste, elles n'avaient pas encore fini leur souper.
Au bout de quelques minutes, comme les ofliciers insistaient et qu'elles n'avaient plus de café au lait dans leurs bols, elles acceptèrent de prendre un peu de bière de Munich pour en arroser les œufs durs qui restaient encore sur la table. C'était une concession.
La bière servie, les hussards prirent leurs voisines dans leurs bras et les lirent asseoir sur leurs genoux ; les jeunes filles qui s'y attendaient leur tendirent leurs lèvres les premières. Mais ce fut la seule privante qu'elles leur permirent pour l'instant. Elles ne tenaient pas à avoir les jupes chiffonnées. Puis, il fallait être convenable quand on était habillé. Si ces messieurs étaient pressés, ils n'avaient (ju'à appeler la bonne, et on allait monter.
Le baron Haussner qui, malgré ces obser-
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valions, dites sur un ton poli mais décisif, avait renversé à demi la lille du pasteur en lui relevant les jupes jusqu'aux genoux, s'attira cette verte réprimande :
— Pas ici, pas ici, s'il vous plaît. Vous êtes un malappris.
Le baron ne s'offensa point. Il fit ses excuses à la jeune tille, l'embrassa sur la bouche et lui proposa de la faire valser, ^Nllle Augusta avoua qu'elle ne savait pas danser. Et d'ailleurs, elle serait forcée bientôt de s'en aller pour ne pas rentrer trop tard à la maison. Aussi, si Monsieur l'oflicier tenait réellement à s'amuser un peu avec elle, elle aimerait mieux monter de suite dans une chambre séparée au lieu de perdre le temps.
Le jeune homme trouva que Mlle Augusta avait parfaitement raison et la complimenta de sa franchise. Il appela la bonne, lui dit de préparer une chambre et, priant ses camarades de l'attendre, il sortit, suivant la petite qui connaissait bien le chemin du premier.
Les voyant partir, Mlle Julie, la fdle du vétérinaire, rappela au comte de Ullrich que sa mère exigeait qu'elle fût rentrée avant une heure du malin. Le comte comprit et imita le baron.
De Fcllhing et de Bayer voulurent en (aipc autant, mais les deux demoiselles qu'ils tenaient sur leurs genoux déclarèrent qu'elles n'étaient pas aussi pressées que leurs amies, et qu'elles feraient volontiers quelques tours de valse. Elles aimaient beaucoup la danse, disaient-elles, d'autant plus qu'en dehors des sensations agréables qu'elle procurait, elle était excellente au point de vue digestif.
Le comte Hubert de Rau, bien que de mauvaise humeur (les amours de ses camarades l'embêtaient ; il aurait voulu que la veuve fût déjà là), consentit à jouer au piano et joua la valse connue de l'opérette viennoise Die Fleclcrmaus (la Chaiwe-Souris).
La danse commença : une véritable danse allemande, sentimentale et lente. Une harmonie bizarre s'établissait entre la raideur militaire des deux officiers et le lyrisme de leurs yeux. Leur regard tendre et doux semblait se fondre dans quelque chose d'infini et suggestionnait les danseuses qui tournaient, tournaient, la tète légèrement inclinée, la bouche entr'ouverte, les yeux mouillés, les narines haletantes...
Tout à coup, comme une vision, la mère Fritz apparut dans la porte entre-bàillée. Elle
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lit un signe au comte de Rau, et d'une voix mystérieuse :
— Herr Graff, bitte schôn! (i) Vivement de Rau laissa en plan les danseurs et sortit du salon.
— Eh bien? demanda-t-il à la vieille qui l'attendait.
— Elle est là. venez...
Et elle le conduisit dans son boudoir où, assise négligemment sur un petit sopha, une jeune femme, mise avec élégance, feuilletait un journal de modes.
C'était une jolie brune au type Ijavarois. Forte, sans être grasse, elle avait des grands yeux noirs, un nez régulier, une petite bouche... et du chien. Elle pouvait avoir vingt-cinq ans. Son costume de deuil lui seyait extrêmement bien.
Le jeune sous-lieutenant la salua poliment, en homme du monde. Elle le tixa de ses yeux noirs, l'examina attentivement et demanda, d'une voix légèrement ironique :
— Le comte de Rau, n'est-ce pas?
— Lui-même, à votre service.
[\) Monsieur lo comte, je vous prie.
?,'i BABYLOXE D'ALLEMAGNE
— Asseyez-vous, monsieur,
Elle parlait si froidement, avec tant d'assurance mêlée à une sorte de mordue dédaigneuse, que le hussard se sentit déconcerté. Il prit place sur un fauteuil à coté du soplia... et ne trouva rien à dire.
La mère Fritz s'était esquivée, fermant la porte derrière elle ; l'ofticier et la jeune femme étaient seuls,
— Vous teniez beaucoup, reprit ÎNIme de Holtz, à faire ma connaissance encore ce soir, malgré l'heure si tardive... Dans d'autres circonstances, croyez-le, je ne me serais pas dérangée. Je n'ai point l'habitude d'être appelée de cette façon. Mais maman Fritz, que je connais de longue date, a su si bien piquer ma curiosité que j'ai cédé... II paraît (ici la voix de la jeune femme devint tellement ironique que le hussard rougit jusqu'aux oreilles) il paraît que vous êtes très expérimenté en amour et que vous voulez me donner des leçons... Je ne demande pas mieux, cher monsieur. J'adore ces leçons-là. Toute gamine encore, en j)ension, j'en prenais tant que je pouvais... j'ai continué étant jeune fdle et femme mariée... Pourquoi m'arrèter aux jours du veuvage qui me rend toute ma liberté?...
Hubert de Rau se sentait de plus en plus embarrassé. Il aurait voulu dire quelque eiiose, mais il ne savait pas quoi. Malgré son trouble cependant, une observation plaisante lui vint à l'esprit. « Holtz a bien fait de mourir », pensa-t-il, « il ne devait pas être très heureux. »
Mme de Holtz continua : « Vous m'avez offert, Monsieur, par l'intermédiaire de la mère Fritz, la somme de cinq cents marks pour une séance de pédagogie amoureuse qui doit avoir lieu ce soir. Merci de votre générosité, monsieur, mais ce n'est pas logique... C'est vous qui serez le professeur, pas moi... Et, bien que je ne sois pas riche, je possède des économies et j'aurai encore de (pioi donner quelques centaines de marks à celui qui m'aura appris quelque chose de nouveau en amour...
Le comte de Rau. tout ahuri qu'il était, comprit que la jeune femme se moquait de lui.
— Madame, vous plaisantez, fit-il avec un mouvement de colère.
Mme de Holtz se mit à rire.
— Vous ne voulez pas, dit-elle, soit ! Alors ce sera une séance srraluile...
Sa voix était devenue plus douce, et de Uuu se sentit plus à son aise. 11 voulut faire une ol)jection. La jeune femme l'interrompit.
— Laissez, lit-elle, je suis très têtue et je n'accepterai rien de vous cette fois. D'ailleurs, voyez-vous, nous sommes un peu cousins.
Mon mari était votre capitaine... et les ofticiers du même régiment, n'est-ce pas une grande famille?... Un capitaine est l'oncle de ses subordonnes... par conséquent, je suis votre tante... vous voyez! Il est vrai que d'après ce qui m'a été dit par la mère Fritz, vous n'aimiez pas votre oncle de Holtz, parce qu'il vous mettait aux arrêts. Eh bien, mon ami, nous pouvons nous donner la main... J'avais fait mon possible pour arriver à l'aimer... et je n'ai pas réussi. Il était trop vieux et trop jaloux...
Tout à coup, Mme de Holtz se leva. Elle ôta son chapeau qu'elle avait gardé sur sa tête, le plaça sur une commode et s'approcha de l'officier.
— Voyons, Herr Professor, vous ne dites rien? fit-elle d'une voix câline.
Le hussard se leva à son tour; la jeune femme l'attira vers le petit sopha, et ils s'assi-
l'ont tous deux côle à côte. Elle garda ses deux mains dans les siennes, et, en le contcml)lant :
— Vous êtes Prussien? dit-elle.
— Oui.
— Moi, je suis de Munich, mais j'aime beaucoup les Prussiens.
Elle lui entoura le cou de sa main droite. Il sentit son souffle et l'embrassa sur la bouche.
— Vous êtes un joli garçon, murmurat-elle. Vous êtes blond, vous êtes bien fait... vous ressemblez à notre empereur.
Pour toute réponse, le hussard la saisit par la taille et, en quelques secondes, l'étendit sur le sopha, brutalement.
Elle ne s'attendait pas à cette brusquerie. Elle essaya de se défendre.
— Pas ici, lit-elle comme tantôt la iille du pasteur. ]Mais il était trop tard... Le hussard triompha...
Un quart d'heure plus tard, le comte de Rau et Mme de Holtz, guidés par la mère Fritz, montaient l'escalier conduisant au deuxième étage. La vieille tenait dans une main une lampe à pétrole et dans l'autre une
petite Aalise que Mme de Hollz avait emportée de cliez elle, pour l'aire eroire à un voyage.
Fier de sa victoire de tout à l'heure, le sous-lieutenant avait retrouvé toute son assurance. Il fredonnait nne chanson de caleconcert et faisait sonner son sabre sur les marches de l'escalier.
Le petit appartement de première classe où le hussard et la veuve allaient passer la nuit était composé d'une antichambre, d'une grande chambre à coucher, d'un cabinet de toilette et d'un petit boudoir.
Le lit destiné aux amours du jeune couple était un véritable Bet (i) allemand couvert d'un énorme lit de plume. Deux chemises de nuit : une chemise de femme et une d'homme étaient posées sur les oreillers ; elles faisaient partie du mobilier du logement.
— Vous serez bien ici, petits amoureux, lit la mère Fritz en introduisant l'oflicier et la dame.
— la wohl, répondit de Rau. Puis, il demanda à la vieille :
— De Fetthing et de Bayer sont-ils encore au salon avec leurs donzelles ?
(Ij Lit.
— Non, ils sont déjà montes au premier. Ils ont demandé une chambre à un seul lit pour faire une contredanse.
Après cette explication, la mère Fritz rit longuement. Etant bavarde, comme toutes les Allemandes, elle aurait voulu, avant de se retirer, faire un bout de causette avec les jeunes amoureux. Mais cela ne faisait point l'affaire du comte. Et il lui lit entendre qu'il désirait qu'elle les laissât seuls. Elle comprit, et, après avoir souhaité à ses locataires une bonne et agréable nuit, se dirigea vers la porte.
— Quand vous verrez descendre mes amis, lui cria le jeune homme, dites-leur au revoir de ma part. Je les verrai demain matin au manège.
Une fois la vieille partie, de Rau retira son uniforme et son pantalon, les plia avec soin et, dans cette petite tenue : chemise, caleçon et bottines éperonnées, il s'approcha de Mme de Holtz qui, assise sur une chaise longue, le regardait avec attention, tout en dégrafant lentement son corsage.
Tel qu'il était maintenant, le hussard dut lui plaire, car elle le lit asseoir sur ses genoux, le cajola, l'embrassa tendrement sur
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les joues, sur les yeux, lui passa, selon la mode allemande, sa langue dans la bouche... Puis, telle une mère parlant à son lils, elle lui dit, en lui caressant le menton :
— Mon petit second lieutenant adoré, mon officier chéri, lu es beau et solide, mais tu es encore bien jeune...
m pq
Le lendemain matin, le hussard et la veuve se réveillèrent très satisfaits l'un de l'autre. Lui, avait prouve sa force de mâle ; elle, son savoir-aimer.
Elle l'appelait encore « Herr Profeasor », affaire de rire, car il n'était qu'un élève laborieux, et elle son maître.
Elle l'initia à des choses qu'il ne connaissait point, malgré ses prétentions de jouvenceau qui se croit fort expérimenté en amour sans en connaître l'alphabet. Aussi , se rendit-il compte bien vite qu'il n'était qu'un petit garçon. Mme de Holtz l'avait écrasé de sa supériorité. Et, obéissant, il se laissait faire ou, strictement, exécutait ses ordres.
Le matin, au réveil, après un nouvel
exercice, il trouva amusant d'appeler sa maîtresse : « mon capitaine ».
Car elle était déjà sa maîtresse. Ils s'étaient entendus à ce sujet entre deux étreintes. Elle avait signé son engagement avec ses lèvres sur la peau blanche du jeune homme ; lui, il avait donné sa parole d'honneur.
Mme de Holtz devait quitter de suite le petit appartement qu'elle habitait actuellement. Son amant s'engageait à lui louer une villa dans les environs de Berlin, à lui fournir l'argent nécessaire pour le train de maison et pour ses toilettes, et à mettre à sa disposition une voilure à deux chevaux. En échange, elle promettait de n'aimer que lui, lui tout seul, son petit « second lieutenant ».
A huit heures du matin, le comte de Rau sortit de chez la mère Fritz, laissant sa bienaimée au lit. N'étant point pressée, elle voulait dormir la grasse matinée, et il devait venir la retrouver à une heure de l'aprèsmidi.
Eu descendant, le comte paya à la mère Fritz son courtage et sa part des frais de la veille, ses amis ayant payé en partant leurs parts respectives. Pour ce qui était du petit appartement où il avait passé la nuit en
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compagnie do Mme de Holtz, il larièta pour quelques jours jusqu'à la nouvelle installation de sa maîtresse.
Il ne pouvait pas lui faire des visites trop fréquentes dans son domicile actuel; cela, aurait provoqué , disait-elle , un scandale inouï dans sa maison halDitée par des personnes pleines de vertus bourgeoises. Les mêmes raisons de convenances empêchaient Hubert de Rau de garder sa nouvelle maîtresse chez lui, ne serait-ce qu'une seule nuit.
Là-dessus, il avait hérité de ses aïeux des principes inébranlables. Jamais aucune femme — sa mère, ses sœurs, ses tantes et ses cousines exceptées — n'avait franchi le seuil de son appartement de garçon. Depuis sa sortie de l'école des cadets, cest-à-dire depuis un an, son père, général-commandant de la garde impériale et l'un des plus riches gentilshommes de la Poméranie , lui donnait cinq mille marks par mois; maintenant, depuis sa promotion au grade de sous-lieutenant, il espérait en avoir le double, car son père était large, trouvait que le jeune âge avait ses droits, et excusait ses folies. Mais, s'il était prêt à pardonner à son fils beaucoup de choses, il ne lui aurait jamais par-
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donné la profanation de sa demeure officielle.
Hubert de Rau le savait bien. Aussi, eùt-ll préféré rompre avec ]Mme de Holtz de suite, plutôt que de s'exposer à la colère paternelle et aux reproches de sa conscience de gentilhomme prussien.
Avant d'aller à ses occupations militaires, le jeune homme passa chez lui, changea de costume, mit ses grandes bottes et prit un bol de café au lait. Ensuite, suivi de son ordonnance, il se rendit à cheval au manège. Il y rencontra ses compagnons de la veille, auxquels il raconta comment il avait passé la nuit et combien il était satisfait de sa nouvelle liaison.
Ses amis le félicitèrent et le prièrent de les présenter à la veuve de leur ancien capitaine.
— Attendez qu'elle soit installée, répondit de Rau. Je vous inviterai à une grande fêle que je me propose de donner en son honneur. Vous amènerez des femmes.
— Ce ne seront pas, en tout cas, les fdles à marier d'hier soir , répondit le baron Haussner. Nous en avons assez. Elles sont trop bégueules...
Après trois heures d'exercices, le comte
de Rail repassa chez lui, se changea encore une fois, et, à une lieure précise, il enlrait dans le vestibule de la maison hospitalière de la mère Fritz.
Mme de Holtz Fattendait dans la salle à manger de la procureuse, — et ils dînèrent (i) à trois.,.
Après le dîner, l'officier et sa maîtresse sortirent ensemble. Une voiture du comte les attendait à la porte. Ils se firent conduire à Potsdam où, comme ils venaient de l'apprendre par la mère Fritz, il y avait justement à louer un fort joli hôtel habité jusque-là par une actrice du Schaiispielhaiis ^ Julia Slern, qui venait de se marier.
Le temps étant beau, quoique froid, ils préférèrent faire ce petit voyage en voiture qu'en chemin de fer. lisse sentaient tous deux d'une humeur excellente, et, assis commodément dans leur coupé, ils causaient joyeusement, en s'interrompant de temps à autre par des baisers passionnés.
Mme de Holtz raconta à son amant toute l'histoire de sa vie.
(1) On dîne à Berlin entre 1 heure et 5 heures. Le repas du soir n'est qu'un souper léger.
i8 BABYLONE D'ALLEMAGNE
Fille d'un petit fonctionnaire de Munich, elle avait perdu ses parents peu de temps après sa sortie de pension. Ne sachant quoi l'aire, elle partit pour Berlin et devint institutrice. Elle lit ce métier quatre années durant. Puis, un jour, elle rencontra le capitaine de Holtz dans une maison où elle donnait des leçons. L'officier, vieux déjà et encore célibataire, en tomba amoureux et l'épousa.
Tel était son passé. Quant à son avenir, elle l'entrevoyait plein de charmes. Comment ne serait-elle pas heureuse auprès de son souslieutenant ?
— Nest-ce pas, Herr Professor'i
— la wohl.
Aussitôt arrivés à Potsdam, roffieier et la dame allèrent visiter l'hôtel à louer. Ils le trouvèrent à leur goût, et, comme le propriétaire habitait à côté, ils le louèrent de suite. Puis, l'idée leur vint d'aller faire un petit tour au parc de Sans-Souci {Zang-Zoïizi, suivant la prononciation allemande). Et ils se dirent des choses douces dans les vieilles allées où jadis se promena Frédéric le Grand.
— Entrons-nous un instant au Château?
— Je l'ai visité, trop souvent, hélas! avec
feu (le Holtz. Mais, enfui, une fois de plus, une fois de moins... Allons-y !
Ils entrèrent.
Le comte de Rau, très sérieux et plein de respect pour les souvenirs du grand Roi. donnait à sa maîtresse des explications qu'elle connaissait par cœur. Mais, ne voulant pas vexer le jeune homme, elle les écoutait avec une patience évangélique et sans bâiller.
— Voici la casquette que le Roi mettait d'habitude le malin, voici celle qu'il mettait le soir ; voici sa culotte ; voici la chaise sur laquelle il aimait à s'asseoir quand il était de bonne humeur; voici son testament...
— Pourquoi diable est-il écrit en français? dit Mme de Holtz pour dire quelque chose.
— En ce temps-là, dit gravement le jeune comte, les monarques allemands se servaient beaucoup de la langue française. Heureusement, aujourd'hui, notre vieille langue allemande a repris ses droits à la Cour..
Ils revinrent à Berlin par le chemin de fer. Ils eurent la chance de se trouver seuls
50 BAB^XONE D'ALLEMAGNE
dans un compartiment de première elasse... Et ils connurent la joie des amours .secrètes en wagon, si populaires en Allemagne.
TYPES DE BERLIN