DANS LE MONDE
La première réceplion donnée par ]Mme de Hollz dans son hôtel de Potsdam avait réussi à souhait. Vingt-deux personnes — vingt ofliciers et deux dames — vinrent orner de leur présence les nombreuses pièces de cette charmante demeure,
Trois jours avaient suffi aux jeunes amoureux pour meubler celte demeure à leur goût. D'après l'avis de tout le monde, l'ameublement était parfaitet confortable. Rien n'y manquait, chaque chose était à sa place, l'ensemble avait cette note berlinoise si moderne.
On ne voyait pas de ces meubles anciens et bizarres, de ces mille choses inutiles et surannées auxquelles se plaisent certaines
.n B.VBYLONE D ALLEMAGNE
personnes. Tout y était du plus pur style Guillaume II.
INIme de Holtz avait choisi le dimanche comme jour de ses réceptions hebdomadaires qui devaient avoir lieu dans la journée pour permettre aux maîtres de la maison et à leurs hôtes de disposer de leur soirée comme bon leur semblerait.
Il était entendu que l'on dînerait entre trois heures et quatre heures, qu'on passerait ensuite au salon pour faire un peu de musique et quelques tours de valse, et que l'on se séparerait vers six heures pour arriver à Berlin juste pour l'ouverture des théâtres.
Le premier dîner de cette série, le dîner de la crémaillère, fut servi avec un petit retard, bien excusable. On avait mis du temps à visiter l'hôtel, on s'était attardé surtout dans la chambre à coucher de madame à faire des plaisanteries sur la commodité des deux lits jumeaux qui s'y trouvaient côte à côte, selon l'usage adopté en Allemagne. Chacun avait trouvé un mot drôle, ces messieurs comme ces dames. Et c'était en riant que l'on entra dans la salle à manger et que l'on s'assit autour d'une grande table où vingt-quatre personnes étaient parfaitement à leur aise.
Les convives formaient un ensemble fort agréable à voir. Les uniformes des hussards se mêlaient à eeux des uhlans, des gardes du corps et des cuirassiers ; les robes claires de ces dames augmentaient la variété des tons de de ce groupe multicolore.
Mlle Ida Bcckmann, chanteuse légère du Friedrich - Wilhelmstaedisches Theatcr et Mlle Louise Holstein, demi-mondaine bien connue à Berlin, représentaient avec Mme de Holtz une sorte de petit triumvirat féminin, au milieu de tous ces messieurs.
Mlle Bcckmann était venue avec le baron Haussner dont, depuis quelques jours, elle était la maîtresse. Quant à Mlle Holstein, elle était une amie personnelle de la maîtresse de la maison,
Cette amitié datait du lendemain de l'arrivée de Mme de Holtz à Berlin. Les deux jeunes femmes s'étaient rencontrées chez la mère Fritz, se prirent de sympathie l'une pour l'autre et, au bout de quelques semaines, devinrent les meilleures amies du monde. Le jour où Mme de Holtz entra dans la vie régulière, Louise Holstein se trouvait encore dans une situation bien pénible. Elle n'avait pas encore d'amant sérieux et était forcée de
50 BABYLOXE D'ALLEMAGNE
chercher de quoi vivre au jour le jour chez des procureuses de Berlin. Naturellement, il avait été impossible à Mme de Holtz de la présenter à son mari, mais elles se voyaient très souvent chez la mère Fritz. Puis, un jour, la Fortune sourit à la pauvre cocotte. Elle fut remarquée par l'un des plus riches banquiers berlinois, le comte de Sclnvartzkopf, qui en fit sa maîtresse. A partir de ce moment, elle cessa de se vendre à bon marché et devint une des femmes les mieux cotées sur le marché demi-mondain de Berlin. Malgré cela, Mme de Holtz, jusqu'à la mort de son mari, ne pouvait la voir qu'en cachette. ^laintenant c'était lini. Les deux amies n'avaient plus besoin de se cacher pour se voir et elles en étaient très heureuses toutes les deux.
Louise Holstein avait vingt-quatre ans.
C'était une grande belle lille, blanche de peau, rousse de cheveux, étincelantc de bonne humeur. Berlinoise pur-sang, elle jetait à chaque instant des bons mots, fort appréciés par ses voisins de table.
Ida Beckmann, une jolie juive de vingt ans, était très gaie, elle aussi. Elle était native de Cologne et se disait lille naturelle du chroniqueur parisien, Albert ^Vol(^. Quand on lui
BABYLOXE D'ALLEMAGNE 57
faisait remarquer que c'était bien douteux, puisque, d'après certains journaux français et allemands, Albert Wolfl' n'avait jamais eu et ne pouvait avoir d'enfants, elle répondait que ce n'était que l'air de Paris qui était défavorable à Wolff, mais que, chaque fois qu'il allait à Cologne se retremper parmi les siens, il ne manquait de rendre enceinte une des jeunes filles du pays. C'était, disait-elle, universellement connu aux bords du Rhin. Sa mère, à elle, avait été la victime d'un des voyages du célèbre chroniqueur.
Mme de Holtz, très en verve, augmentait, par ses plaisanteries à froid dont elle avait la spécialité, la bonne humeur générale. Pour se tenir au diapason, ces messieurs, de leur côté, s'efforçaient à faire de l'esprit, chacun selon ses moyens. Ces dames leur donnaient la répartie, en blaguant ferme ceux dont l'esprit était faible ou dont la langue n'était point suftisamment aiguisée.
Il était quatre heures et demie quand les convives, l'estomac bien rempli, passèrent de la salle à manger au salon où venait d'être servi le café. Un des officiers se mit au piano
58 BADYLOXE D'ALLEMAGNE
et joua un morceau de \Vagner. Ces dames trouvèrent l'exécution très bonne et l'élicitèrcnt le jeune homme de comprendre si bien le maître. Puis, elles réclamèrent une valse de ^Nlillœcker. L'oiVicier s'exécuta et les trois dames lirent valser, à tour de rôle, tous ses camarades.
A cinq heures et demie, Mlle Ida Beckmann, qui devait jouer ce soir-là, s'en alla avec le baron Haussner; à six heures, ce fut le départ général. Le comte de Rau, qui avait l'habitude de passer ses soirées du dimanche dans sa famille, partit avec ses hôtes. Il laissa sa maîtresse en compagnie de Mlle Louise Holstein,
— Vous n'allez pas vous ennuyer toutes les deux, dit un des officiers avec un petit sourire malin.
Madame de Holtz fronça les sourcils ; heureusement pour elle, le comte de Rau n'avait pas compris l'allusion.
TYPES DE BERLIN