RÉCIT DE BÉROSE
Voyons maintenant la version deBérose telle qu'elle nous est transmise par ses compilateurs : Alexandre Polyhistor et Abydène. Voici d'abord le récit de Polyhistor :
« Otiartès étant mort, son fils Xisuthrus régna dix-huit sares. C'est sous lui qu'arriva le grand déluge dont l'histoire est ainsi rapportée dans les documents sacrés.
« Cronos lui apparut dans son sommeil et lui annonça que le 15 du mois dedsesius (sic, c'est-à-dire le 15 sivan), tous les hommes périraient par un déluge . Il lui ordonna donc de prendre le commencement, le milieu et lafin de tout ce qui était consigné par écrit et de l'enfouir dans la Ville du Soleil à Sippara, puis de construire un navire et d'y monter avec sa famille et ses amis les plus chers, de déposer dans le navire des provisions pour la nour riture etla boisson, d'y faire entrer les animaux, volatiles et quadrupèdes, enfin de tout préparer pour la navigation. Et quand Xisuthrus demanda de quel côté il devait tourner la marche de son navire, il lui fut répondu : « Vers les Dieux, » et il lui fut ordonné de prier pour qu'il en arrivât du bien aux hommes.
« Xisuthrus obéit et construisit un navire long de cinq stades et large de deux; il réunit tout ce qui avait été prescrit, embarqua sa femme, ses enfants et ses amis les plus chers.
« Le déluge étant survenu et bientôt décroissant, Xisuthrus lâcha quelques-uns des oiseaux. Ceux-ci n'ayant trouvé ni nourriture ni de lieu pour se poser revinrent au vaisseau. Quelques jours après, Xisuthrus leur donna de nouveau la liberté, mais ils revinrent encore au navire avec les pieds pleins de boue. Enfin, lâchés une troisième fois, ils ne retournèrent
BÀBYLONB ET LA CHALDEE.
plus. Alors Xisuthrus comprit que la terre était découverte ; il lit une ouverture au toit du navire et vit que celui-ci était arrêté sur une montagne. Il descendit donc avec sa femme, sa fille et son pilote, adora la terre, éleva un autel et y sacrifia aux Dieux. A ce moment, il disparut avec ceux qui l'accompagnaient.
« Cependant ceux qui étaient restés dans le navire ne voyant pas revenir Xisuthrus, descendirent à terre à leur tour et se mirent à le chercher en l'appelant par son nom. Ils ne revirent plus Xisuthrus; mais une voix du Ciel se fit entendre, elle Teur prescrivit d'être pieux envers les Dieux, leur dit que Xisuthrus recevait la récompense de sa piété ; qu'il était enlevé au ciel pour habiter désormais au milieu des Dieux, et que sa femme, sa fille et le pilote partageaient un tel honneur. La voix dit en outre à ceux qui restaient, qu'ils devaient retourner à Babylone , et, conformément aux décrets du destin, déterrer les écrits enfouis à Sippara pour les transmettre aux hommes. Elle ajouta que le pays où ils se trouvaient était l'Arménie. Ceuxci, après avoir entendu la voix, sacrifièrent aux Dieux et revinrent à pied à Babylone.
« Du vaisseau de Xisuthrus, qui s'était enfin arrêté en Arménie, une partie subsiste encore dans les monts Gordyéens, en Arménie, et les pèlerins en rapportent l'asphalte qu'ils ont raclé sur les débris ; on s'en sert pour repousser l'influence des maléfices. Quant aux compagnons de Xisuthrus, ils vinrent à Babylone, déterrèrent les écrits déposés à Sippara, fondèrent des villes nombreuses, bâtirent des temples et restituèrent Babylone.
« Ceci est raconté par Alexandre Polyhistor comme extrait de Bérose qui a écrit l'histoire fabuleuse des Chaldéens. »
(Millier. Ber. Frag. de Reb. Bab., lib. 1°, 7.)
Le récit d^Abydène est plus concis :
« Après Evédoreschus il y eut plusieurs rois et enfin Xisuthrus, à qui Chronos annonça que le 1,5 du mois de dsesius (15 sivan) il y aurait.une grande abondance de pluie. Le Dieu lui ordonna donc de cacher tout ce qui composait les écritures dans la Ville du Soleil à Sippara. Xisuthrus ayant accompli ces prescriptions navigua bientôt vers l'Arménie. Car aussitôt la prédiction du Dieu se réalisa. Le troisième jour après que la pluie eut cessé, il lâcha plusieurs oiseaux pour voir s'ils découvriraient quelque
RECIT CHALDÉEN
terre déjà sortie des eaux, mais ces oiseaux n'ayant trouvé partout qu'une mer prête à les engloutir, et ne pouvant se poser nulle part revinrent auprès de Xisuthrus ; il en renvoya d'autres. Ayant enfin réussi, à la troisième fois, dans son dessein, car les oiseaux étaient revenus avec les pieds couverts de limon, les Dieux l'enlevèrent à la vue des hommes. Du bois de son navire qui s'était arrêté en Arménie, les habitants du pays font des amulettes qu'ils suspendent à leur col contre les maladies. »
RÉCIT CHALDÉEN
Si nous n'avons pas le texte même de Bérose sous les yeux, plus heureux qu'Alexandre et qu'Abydène, nous pouvons aujourd'hui consulter les sources mêmes auxquelles Bérose a dû puiser. En effet, on a trouvé dans l'immense collection des textes assyro-chaldéens conservés au Musée-Britannique de nombreux fragments d'une grande épopée babylonienne dans laquelle le récit du déluge, occupait june place importante. Cette découverte, due aux patientes recherches de M. G. Smith, a eu un grand retentissement, non-seulement en Angleterre, mais encore à l'étranger ; elle a été immédiatement répandue en France, et M. François Lenormant l'a vulgarisée en y donnant l'autorité de son contrôle; aussi elle est devenue pour ainsi dire populaire, avant même que le texte découvertpar M. G.Smith n'ait été publié ; car depuis bientôt deux ans, les assyriologues sont privés de la possibilité de l'apprécier directement. Les magnifiques photographies qui accompagnentlapublicationdeM. G. Smith ne peuvent renseigner que ceux qui ont vu déjà le texte même et ne peuvent servir à un exa-, men critique que lorsqu'on a l'original sous les yeux. Toutefois, les travaux assyriens de M. G. Smith nous permettent d'accepter la sagacité de ses interprétations. Ses erreurs ne peuvent porter, ainsi que l'a remarqué M. François Lenormant, que sur des détails qui ne doivent avoir aucune influence sur l'ensemble du document.
Le- texte sur brique appartient à une période relativement moderne des textes de cette nature ; il fait partie de l'immense collection des tablettes que le roi d'Assyrie, Assur-bani-pal, avait fait recueillir dans son palais. Pour le reconstituer, il a fallu fouiller dans plusieurs milliers de fragments, choisir d'abord tous ceux qui, parleur apparence extérieure, paraissaient
BABYLONR ET LA CHALDEE.
devoir appartenir à la même catégorie et réunir, d'après les indications de leur contenu, tous ceux qui avaient trait à la même légende. Il s'est trouvé plus de quatre-vingts morceaux qui provenaient de trois exemplaires du même récit. En les comparant, les parties défectueuses d'un exemplaire se sont complétées par les parties mieux conservées des autres. C'est ainsi qu'on a pu apprécier le document dans son ensemble.
On s'aperçut alors que le texte ainsi reconstitué était la traduction assyro-chaldéenne d'un texte plus antique qui existait à Orchoé dix-sept siècles avant notre ère. Il n'est pas possible d'en reporter la rédaction primitive à une époque plus récente : des traces évidentes d'archaïsme que M. G. Smith apu apprécier, et qu'ilasignaléesfortjudicieusement, indiquent au contraire une origine antérieure. C'est donc le plus ancien de tous les récits connus qui ait conservé la tradition du déluge. Le texte d'Orchôé était antérieur à Moïse de plusieurs centaines d'années. Les tablettes du Musée-Britannique sont antérieures au règne de Josias (640 a. J.-C.) ; elles précèdent de soixante ans la prise de Jérusalem ; elles ont été ensévelies dans les ruines de Ninive, trois siècles avant la naissance de Bérose,
Si Bérose n'a pu consulter le texte ninivite, il a pu consulter à Babylone un des nombreux exemplaires qui y existaient sûrement. C'est peut-être sur le texte antique lui-même qu'il s'est renseigné. Il pouvait, en effet, se trouver encore dans la bibliothèque d'Orchôé, d'où nous l'exhumerons peut-être un jour.
Ce document est un épisode emprunté à une vaste épopée assyro-chaldéenne dont on peut déjà entrevoir l'ensemble. L'épopée paraît avoir embrassé douze chants, douze chapitres, écrits sur douze tablettes distinctes. Chacune de ces tablettes était soigneusement numérotée par les scribes assyriens, et c'est cette précaution qui a pu permettre de réunir plus facilement les fragments qu'on a recueillis et de comprendre l'idée générale du poème. M. G. Smith, qui explore avec autant d'intelligence que de bonheur, les nombreux matériaux qu'il a à sa disposition dans le Musée-Britannique, n'a pu retrouver, quant à présent, qu'un fragment attribué aux cinq premières tablettes. Quelques fragments peuvent être rapportés aux tablettes six à dix. Le récit du déluge remplit la onzième tablette, elle contient plus de deux cent quatre-vingts lignes d'écriture. On peut supposer que les autres avaient à peu près la même étendue.
M. G. Smith, nous donne d'abord une idée de l'ensemble du poème.
RÉCIT CHALDÉBN.
Un personnage fabuleux, dont le nom n'a pas encore reçu la prononciation assyrienne qu'il avait jadis, parce que les caractères qui le composent ne se prêtent pas à une articulation phonétique, mais que l'on désigne sous le nom d'Isdubar, est le héros de l'épopée chaldéenne. Ce héros, qui a tous les caractères d'un Dieu, vit cependant d'une vie humaine, il est né àErech (Orchoé) peu de temps après le déluge; il appartient à cette période, qui, d'après les calculs de Bérose, a dû. commencer 36,538 ans avant notre ère. Quelques-uns des exploits d'Isdubar rappellent ceux d'Hercule. Après un long règne, rempli de péripéties que nous connaîtrons un jour, il tombe malade, il a peur de la mort, le dernier ennemi de l'homme. Pour calmer ses inquiétudes, il se décide à aller consulter le dernier roi-dieu qui a précédé le déluge et dont le nom, écrit en caractères idéographiques, se refuse à une articulation phonétique. Il veut dire, d'après la valeur de chacun des signes qui le composent : « le Soleil dévie » ou « la Lumière de vie. » Nous le nommerons, en suivant provisoirement la donnée de Bérose, Xisuthrus. Pour parvenir jusqu'à lui, Isdubar s'embarque avec un autre personnage, Our-Bel, sur un navire qu'ils ont construit, et descendent l'Euphrate; ils trouvent à son embouchure Xisuthrus endormi sur une rive dont ils sont séparés par un fleuve qu'une puissance supérieure rend infranchissable. Isdubar l'appelle et lui adresse de loin la question qui le préoccupe sur la vie et la mort. Xisuthrus lui répond. Malheureusement, il ne reste plus que quelques lignes qui terminent sa réponse sur ce sujet, puis Isdubar lui demande comment il est devenu immortel? Cette nouvelle réponse, contenue dans la onzième tablette, renferme l'histoire du déluge.
Voici, en nous appuyant sur la traduction anglaise de M. G. Smith, cet important, épisode que nous nous réservons d'examiner un jour au point de vue de la philologie pure.
1 Isdubar parla ainsi à Xisuthrus,. de loin,
Xisuthrus
dis-moi le récit dis-moi le récit.
5 au milieu pour faire la guerre Je suis monté
vers toi.
Dis comment tu as fait, et comment, dans le cercle des dieux, tu as acquis la vie.
Xisuthrus répondit ainsi à Izdubar :
— Je vais te révéler, Izdubar, l'histoire cachée, 10 et je te ferai connaître la sagessse des dieux.
La ville de Sourippak. la ville que tu as établie, ...... située
était ancienne, et les dieux
y habitaient .... une tempête .... leur Dieu. . . . leurs Grands-Dieux.
Anu.
15 Bel
..... Adar.
Le Seigneur du Pays immuable (de l'Hadès) révélèrent leur volonté au milieu de (la nuit). J'ai entendu [Nouah], et il me parla ainsi :
20 « Homme de Sourippak, fils de d'Ubaratutu, fais un grand vaisseau pour toi
Je détruirai les pécheurs et vie
Fais entrer les germes de vie de tous les êtres pour les conserver.
Le vaisseau que tu fabriqueras
25 coudées seront la mesure de sa longueur
coudées la mesure de sa largeur et de sa hauteur
Lance-le sur l'abîme. »
Je compris et je dis à Nouah, mon Seigneur : Nouah, mon Seigneur, ce que tu m'as commandé 30 je l'accomplirai, je le ferai.
armée et troupes (?).
Nouah ouvrit la bouche et parla, et dit à moi, son serviteur,
tu leur diras
il se détourna de moi et
fixé
(15 lignes manquent.)