CHAPITRE I
hts oofrtges de Bacon en général.
La nation anglaise , cette nation de la politicpie et du commerce, est loin d'être un peuple sans imagination. Quel pays moderne plus fertile en grands poètes? Le règne d'Elisabeth est une des époques où l'imagination a le plus brillé en Angleterre, à travers un nuage de pédanterie, et, des écrivains du règne d'Elisabeth, aucun peut-être n'avait plus d'imagination que Bacon, quoiqu'il ne se soit pas exercé dans les sujets d'invention et qu'il manquât de l'art du poète. Aussi, quand son nom ne serait resté que dans l'histoire de la littérature, y occuperait-il encore une grande place, et les critiques le citent à bon droit parmi les premiers modèles de la prose anglaise. Cesi un excellent mattre d'éloquence^ disaient de lui ses
iS8 ANALYSE DE LA PHILOSOPHIE DE BACON.
contemporains ^ On peut même soupçonner que, sans l'éclat de son talent, son rang serait beaucoup moins élevé dans la pHilàsOphid. Il a donné à sa pensée cet accent qui la rend puissante et durable*, il a prêté comme une brillante armure à la vérité.
Avec un peu. d'habileté pour tourner un vers, il aurnit p\ï îété^ àe êeh ingédiètisei ktër[]lrétatioiks de la mythologie, quelques gracieux tableaux. Ses récits historiques ont un certaih mérite de narration ^ ses écrits politiques sont d'un homme supérieur^. Mais ce sont surtout les réflexions dtont il sème tous ses ouvrages qui , par la form» autant que par le fond , attestent l'originalité du grand écrivain. On a cru remarquer, dans sa noatiière générale de considérer et de peindre les caractères et les affaires des hommes , quelque ebose qui rappelle Shakspeare, ou
51utôt c'est Shakspeare qui, pénétré de la lecture des t!ssàiàAë fidëdil, ëil flùftt, peut-Strë Satiâ dës^dn, féîiltrdult quelt)tlé§ {M\è àkûÊ Mi iûdompmiAés scènfesi Uiie Cërtaiiië dlspcdtlôtt à fcôm^rendrë âVêC profbndeWlà Idéalité dèâ thoses plutôt qu'à lajugef àveô sévérité était tJôrtlmtiné aU dhanôelîët* et au comédien, Slu t)hilo$oplië et elù poète, et je m Sais ^el ttiâfchiaTéilfeitie élevé et cditië était titi dès Caractères de lèuf gétilé. C'est là ce qdi A pli ttù mofflënt iti^i^ l'éli'ail^e idée d'àttribuet^ à fiàcob lés tt^édiëS de l^haksi^e&fè. (Têtalt dUSUi'étHëtit Mte âtl f»rëMlë^
Shak^t, et his lïmes,
* Grotios, Ëpist. â4ë, p. é4, in-fol^ Amst., 1607; feallam, CtflisHt. Hist., th. Vtj n^t.
h^mmp tfé][ii d'htmiieiif, et 11 foudMlt èûmïM l&
ihodegUë ôtl Itt négUgéheè ée Celui ({Hi, âprèà afôlf écrit IcJ iVbtjèm OfpAMm, mMi IftlsiSé igtiortf àU monde qué U méthe mftifl ftVâit bi'aydnhë leâ iMage^ d'Othello et d'Humlèt; et que le refidVatèui' dë§ ttléthddeâ scientifiques était le tMntté de Juliette et de Rbitiéo. Mais hdU» HVdii§ tU, datlb là t)l*écieuse biblicM thëque de M. GoUsitl^ reiemplairg Uhique des Êè^ais qui |)asâe pôMf avoir àppartetiU ft Shakspearé '; !k)fl noM s'y Ut eUdore écHt de §à ulaiti, et tiôUS cbueë^ vous que le poetë dratnatique, ddht auchne piëM avant les Esmù ti'àvait eutol^e été Itiiprimée, ait pu apprendre à pëtiser ft l'éëole de Bacdti, bleu qUë Baëofi, dans sotl dédaigheui ^letlrié, ait paru igtlôrer jUs^u'â l'ëxlsteticë dd plud gloriëUt de ses ëotitettlpcrt^itiii.
Maia il faut miëu^L lire les bUtTagëâ littéraires que lëS JUgëT; AbatidUntIbhS éëUt de BacoU à la curiosité des gens de goût -, un attrait que itbUS h'ëntheprëndrMi pas d'éxcUser ubUh ràitiètlë excluslvetnëtit A nés écritfe philosophique^. (C'est d*ëuit seuls qUe tious flëuâ sentions le droit et Tentie d'entretenir lé lëë^ teur.
Une pensée générale y respire-, elle êëhâUffâ Vëi^ pHt, ëlte remplit la Vie de Bacoh t c'est belle d'une rtfottne universelle de* scienëéS oU de la philofeo-
\ Si ron tie regarde TiMi Andrmiicuê eémme «n eutraië ae siialLftpeafe ((oublié, dit-on, en 1594), aacane de ses pièces ne parait aToir été liyrée à l*impression avant 4597, date' de. la publication de É^méo et MietH, tfë ÈlchàtA tt hl ié kieha^dïlU ^Ithi tolUH' (makspeare, l. I). Wâii i'etâbdé iiiéme d*an an la pnblicaUon des deax demiétS ôtttHigès. Maiâ If recule celle du Roi Jean jusqii^ la#l. iBtbt biit.)
phie, qui les comprend toutes. Que cette réforme fût possible, nécessaire, opportune, et qu'il fût appelé à la provoquer, à en exposer les motifs et les moyens, à en annoncer Taccomplissement, qu'il dût même la commencer et peut-être en exécuter quelques parties, indiquer du moins comment elle devait s'opérer; qu'en un mot, au monument à construire, il dût ser* vir d'architecte, prêt à servir aussi d'ouvrier \ c'est la conviction et l'espérance qu'il conçut de trèsbonne heure et qu'il entretint jusqu'à son dernier soupir. Il a dit même, avec une modestie fière encore, qu'il estimait plus son œuvre comme produit du temps que du génie. Ce qu'il en admire , c'est que la pensée première de mettre en suspicion tant de préjugés consacrés par les années soit venue à l'esprit d'un homme -, le reste , ajoute-t-il , a suivi de soi-même. On est réduit à des conjectures sur le moment précis où Bacon imagina d^allumei^ le flambeau dans les ténèbres de la philosophie*. On a voulu l'y faire songer dès le temps qu'il était à l'Université. Il est probable assurément que le jeune étudiant de Trinity Collège sortait souvent mécontent des leçons de ses maîtres, et qu'il se sera plus d'une fois dit qu'il y avait quelque chose à faire aux sciences humaines. Cependant, d'après une de ses lettres ', il ne parait pas qu'avant l'âge de vingt-quatre à vingt-cinq ans, il ait fixé bien distinctement dans son esprit l'idée qui jusqu'alors
> De Augmentis scientiarum, VU, i, 1. 1, p. 350. ^ Instaur. Mag,, dédie, t. I, p. S.^cf. AotnimOryon., 1. 1, aph. 122, t. Il, p. 75.
^ Ad. P. Fulgent., t. III, p. 552.
CHAP. I.— SES DIVERS OUVRAGES. i6i
avait dû le traverser. Mais, à partir de cette date^il s'occupa sans relftche de mûrir cette idée, de la dév^ lopper et de lui donner la meilleure forme. U ébaucha, il termina plusieurs ouvrages *, il les refit apfès les avoir terminés. Mais tous se tiennent et très-sou* vent se répètent. Ils constituent presque un seul et même ouvrage sous des titres variés, et ne difièrent ' que par le cadre, Fordonnance et l'étendue. Aussi est-il, au premier abord, assez difficile de se rendre compte de Tœuvre totale de Bacon et de Tordre dans lequel il doit être étudié. Cependant on le connaîtrait suffisamment, si Ton s'en tenait à trois écrits qu'il a publiés lui-même, d'abord le traité en anglais De V avancement de la Science divine et humaine^ imprimé en 1608, puis le Novum Organum (1620), et enfin la traduction latine du premier ouvrage, donnée en 1633, enrichie de nouveaux développements, portant ce titre : De Dignitate et Augmentis scientia^ rum^ et formant, avec une révision du Novum Orgon num^ VInstauratio Magna. On voit que les deux premiers traités ne sont que les deux parties du troisième*, le troisième, une seconde édition des deux -premiers. On peut dire que ce dernier est le monument de Bacon. C'est le plus achevé de ses grands ouvrages, ou te plus près d'être achevé.
Cependant d'autres écrits philosophiques, qui sont des esquisses ou des fragments, des sommaires ou dés appendices, sont parvenus à la postérité, conservés par les soins de fidèles dépositaires'. Malgré des re-
^ Ces éditeurs poettaumes sont Rtwley, Ofuteri l'archevéqae
m ANALTtt BK LA PflrLOSOWE DB iAQON.
dites innombrables , U y a dan» ion» i profttor . Le ptos important est le Cé^iaià êi Vi$à 4$ In»&fpmtùti0h9 naiura^ que Dugald Stewart regarde oomméutte des eompositions les pins parfaites de TairteBi*. On y trouve, en eiet, avee une grande riebesie de traits brillants, la substance de ses idées phlleaopbiqoes, et cet écrit tiendrait Ueo de tous les antres au lee* leur dont les instants seraient comptés. En dehors des ouvrages f^urenent philosophiques de Bacon* on ktèàî bien de consulter le DêSmpiemiia vétêrum^ qui rtfrcH duit quelques-unes de ses doctrines sous des formel aUégoriques, et de relire attentivement les Sumis^ en latin, Sermanei fidébs^ cet exeeUent reMeil, écrit pour tout le monde, oà, do temps en temps, reparais^
TsaiioQ «I Sl«fktiis. Vstei la Mita dis éote patMeplikiiiês de
BacoQ, pour k plupart av#ç 4e«K «ian^» W fi^nlère oeUa de la composition, la seconde celle de la publiçatioQ : i585 (00 i5W)), Tempera portas mascttlxis {maxfmus?) We dé fmi9rpr eMé mB miiuvm Mvi trm. Ob ^i«n«^ laas grandts preuTes. que cet ouvrage a été pul^Hé aiMsU4t que <9om|i9«i^ mais quMl s'est perdu. ( Voyez l'édition Monlagu, t. XI, p. vii^ 47S.) En tout cas, ce qui aurait été publié alors ne serait QU'uu apéetnsa^ d aoa Vfmrm^ aasote IniottplaiV doaA^ seulement par Gruter eu i653« {\(Kf^ ^U« C^^iU»t» i, H» p, xxviii, XLVi, et p. 541.)— 15^97, ^edUalïùnes sacras, 1597. — Avant 1665, ^•" Bacon in praisê of Kncwtcdgc; — P'aterius rerminvs, of the inierjsreMé^n ^ nature ^Uk tHi tmmi m Hm of Hermès Stella ; ^ fUmm lat^iuM «494 |*f P9mU# Un§¥àsUionis adfilhs (en anglafs, malgré le titre latin); ces trois ouvrages fédit. de 1824, t. M, p. IW, 157 et 1C7) sotrt, afrrsî que les H^aats, et preaiièvfe ébaucliei du ùéAugwumUs. -^ iaa9,iS InUrpreUUifim mturx prcKuMiti», 16^3. ^ IQOtt» ÇagUaâa ^ Visa de Inierprctatione naturœ, 1653. — 1609, Partis Instau^ rationis Magnas delineatio et argumentum, 1653. — Redarguiio
sent plus simples et plus piquantes des pensées de VTfiâiauratiQ Magna, En joignant à ces lectures quelque partie de la correspondance, on compléterait tout ce qu'il serait utile et possible de connaître poi^r apprécier le génie philosophique de Bacon,
Nous essayerons de le décrire avec exactitude, en lui laissant, autant que possible, son langage. Bacon est de .ces philosophes chez lesquels, à la différence de Leibnitz ou de Kant» la manière de dire ajoute beaucoup à la manière de penser. Toute philosophie d'ailleurs a non**senlement un sens^ mais un caractère que l'analyse ne doit pas effacer.
Quelques mots encore sur la composition de VJm^ iauraiio Magna, On pourrait dire qu'à l'exception
gtfi^us^ — i61S, D^ Fluxu et »ifiwH WflvU- -^ (h^itaiwneti de Natura rerum; ces trois ouTrages ont été publiés par Gruter, en i0ÎJ3. — Akeeeâarium nnturœ, 1679. — 1680, Fartteeeve ad hisloriamnaiuralem eê etfpenpm^^ifif^* i610. «^i63ll« Bm^ çHpm iUMMiUeetmlU, 1655. -*- Tàewa ofli, 1653. — I^va AÙantU, 1637. — HUtoriœ naturalis et experimenlali4 noi-ma et prxfatio^ 1629. *- Ejueéem Tahulâf. •*- Sctikf intelheiw^ prm^tiù d^timU. -^ HqNcft ^tésitini^ de IWH* ^ f^f$k UfbfritUhi iivt Jn^fujMtiQ legitkinçk de Motu. — ProdromoTMi» pàilosophUs secundsç prmfatio, — Canones mobiles de Ventis, — Apfiùrismi et eonsiiia de ÀuxHii» m^itis, — ^ Be tnéerpretatèmw maiurm semttmttee Xfl, ^ 1093, m^hme^ df 66ll« mtù, lOM. -^ lôM, S^lva $ylvarum^ 16^7. — 16^5, precatio et Confessiez Mei^ 1694. Le classement de ces ouvrages ou fragments est fort difficile, ei les éditeurs nef sont pas d*aecord. Neva aven^ suivi Tordre proposé par M. Bouillet, qui donne presque tous ces écrits dans son excellente édition des Œuvres philosophiques de Bacony la meilleiire de beauconp jusqu'à présent , au jvgement éê» auteurs de eell6 qui se piiiiÂe en «e memeBl à tendres,
t. I, p. IV.
de la préface générale et de rexposition du plan ', aucune partie n'en' a été finie. La première, intitulée Partitiones scieniiarum^ devait contenir un tableau méthodique des sciences, de leurs objets, de leurs lacunes. Elle est remplacée d'une manière satisfaisante par un panégyrique des sciences, Dignitas^ objet du livre I, et un exposé de leurs progrès possibles, Augmenta^ véritable discours encyclopédique qui équivaut à peu près ail Partitiones scieniiarum^ puisque des neuf livres qui le composent le premier traite de la poésie, le second de l'histoire, les six derniers de la philosophie, ou, plus exactement, le troisième de Dieu et de la nature, le quatrième de l'homme en général, les trois suivants de ses facultés, savoir : le cinquième de la raison , le sixième du langage (et tous deux forment une première logique), le septième de la volonté ou plutôt de la morale , le huitième de la société et des lois , le neuvième, qui n'est qu'une esquissé, de lai théologie révélée.
La seconde partie de VInstauratio devait être Ja nouvelle logique, ou plutôt un traité complet de l'art d'interpréter la nature. Elle contient en effet d'abord le Novum Organum, que Bacon plaçait au-dessus de tous ses ouvrages et qu'il a récrit douze fois*. Mais cette composition elle-même n'est pas complète. Le livre premier, où l'auteur a fondu presque toute la substance des Cogitata et Visa, est, au jugement de
* Prxfatio generalis et Distrilmtio operU, t. I, p. 9 et 19. > Dktlog. de bel. sac.^ dédie, t. in, p. 491; W. Bawley, Bac, vita, t. I, p. lxxx.