UNE FOLIE
Nous entrons dans une maison galante.
Pour y venir, nous avons fui Paris ; et si nous sommes allés au Bois, c’est qu’il y avait les fleurs du souvenir à cueillir, puisque nous dédaignons les lauriers coupés.
Nous avons traversé le bois de Boulogne un peu tard, car, à l’aube, les charmants fantômes se sont envolés. Leur silhouette a disparu aux premiers rayons du jour, et sans bruit, discrets, secouant leur cendre claire dans le soleil triomphant, ils ont emporté l’histoire du passé.
Mais les arbres, nos amis, ont recueilli le murmure de leur histoire, et ce murmure, comme une molle caresse de l’hier agréable, est venu s^éteindre doucement, comme se confie un secret, au seuil de Bagatelle.
Aussi devons-nous saluer le Bois qui évoque le Paris élégant, d’un bonjour affectueux.
« Allons au Bois» disent les mondaines, les grandes dames. — « Allons au Bois » disent
les péripatéticiennes de la grande fête, car le même cadre sert aux mêmes inutilités. — Etre grande dame ne signifie pas forcément « avoir du cœur ». — Etre courtisane, ne veut pas dire « être jolie » ! — Mais c’est ainsi, et ni les unes ni les autres, ne savent quel sol de légende et d’histoire foulent les chevaux qui les emportent vers une heure de snobisme ou de demi-rêve.
Nous sommes ici, dans l’ancienne forêt de Rouvray, célèbre par les chênes rouvres qui y croissaient en toute liberté.
En 1309, Philippe V, le long, posa la première pierre d’une église^ baptisée Notre-Dame de Boulogne hameau de Menus-lès-Samt-Cloud qui, par la suite, devint le village de Boulognesur-Seine.
En 1417, après les appellations de Forêt de Rouvray^ Bois de Notre-Dame de Boulogne y Bois de Saint-Cloud^ il fut titulé Bois de Boulogne.
Les troubadours et trouvères du XV® siècle, faisaient leur Bois de Boulogne tout comme les élégants étriqués et maussades de la troisième république, — la meilleure — affirment les ministres dûment appointés.
Déjà, un ancêtre préludait, sur le mode majeur, la symphonie des honneurs facilement acquis et son effigie devrait figurer en première place, à côté de Marianne qui n’en peut mais, dans tous les ministères. J’ai nommé Olivier le Daim, barbier et ministre de Louis XI, qui prit le titre de capitaine du Pont de Saint-Cloud et garde-général de la Garenne de Rouvray.
De tous âges, il n’y eut pas de petits bénéfices.
Le temps laisse choir son voile gris sur le hois feuillu et nous le retrouvons en décrépitude aux temps révolutionnaires. Napoléon P** le restaura. Mais par un juste retour des choses d^ici has, en 1815, les cosaques d’Alexandre et les soldats de Wellington, mutilent le bois. En 1840, la construction des fortifications en diminue l’étendue (765 hectares et 14 kilomètres de tour).
En 1852, il fut distrait du domaine forestier, resserré du côté d’Auteuil, agrandi vers Longchamps, et aujourd’hui, après sa disposition en parc anglais par la ville de Paris, il compte 900 hectares.
On y voyait alors le château de Madrid,
attribué à François P**, fort galant homme « au déduict ». Henri II et Charles IX le réduisirent aux proportions d’une retraite discrète, et même mystérieuse. Henri III, qui ne dédaignait pas les adolescents platoniques, y fêta ses mignons. Le silence, pendant un siècle, tombe sur la demeure et Jean Hindret, en 1656, y établit les premières fabriques de bas sur métier. Sous Louis XV, enfin, les principales parties du château de Madrid furent détruites. Il ne resta debout que la façade qui sert d’enseigne à un estaminet à la mode.
Plus loin, dans ce Bois de Boulogne qui semble un caprice de la nature pour le plaisir des heureux, voici la Muette et son château. Ce n’était qu’un rendez-vous de chasse où Charles IX venait tirer le cerf et le sanglier. Marguerite de Valois, première femme de Henri IV l’offrit au jeune roi Louis XIII en 1610. La fortune du château est diverse comme la mode à travers les siècles. Il devient la propriété de Fleurion d'Armenonville, et peu après, la duchesse de Berry, concupiscente dame qui mourut dans une orgie, l’acheta haut la main, en fille du Régent qu’elle était, et l’échangea contre le château de Madrid.
En 1719, la Muette revint au domaine royal et à la fin du siècle, de rouge marqués, les souvenirs révolutionnaires s’imposent. C’est là que le 14 Juillet 1790, eut lieu le banquet de fédérés de 15.000 couverts. Ensuite le facteur de pianos, Erard, en devient propriétaire, pour le céder au docteur Guérin qui y installe une clinique orthopédique.
Mais quels sont ces flonflons et ces bruits d’orchestre. Ne les reconnaissez- vous pas? C’est le Ranelagh, bal champêtre où souriaient et levaient leurs jupes les Madeleine sans repentir qui adoptaient pour devise : « Sans danser ptiU-on vivre un jour?)) et qui chantaient:
J'ai le front pur et Vâme d’une sainte
Je tiens fort bien ma place en un festin
J’ai le défaut de boire un peu d’absinthe
Et n' mets jamais une goutt’ d’eau dans mon vin.
Les tziganes du Pré Gatelan ne réussirent pas à faire fuir les ombres de l’histoire. Car voici Nestor Roqueplan, premier concessionnaire, Ernest Ber, Barillet, Deschamps, jardinier émérite, qui improvisa un véritable éden en plantant 8.000 arbres de toutes les essences pour transformer le jardin abandonné. ‘
Et avant eux, avant les bohèmes et les fous, retournons aux beaux siècles de rêve et de légende. La forêt de Rouvray était un rendez-vous galant. Yoici la silhouette tragique de Arnauld de Catalan qui aima Béatrice de Savoie ; Catherine de Verdun, maîtresse de Henri IV. Le XVIIP passe en rafale sans s’occuper des arbres, mais des petites maisons. Et ce sont des spectres roses et souriants,
Le Maure, M. de Beaumont.
La Guimard, chère à Fragonard, Marmontel, Bachaumont, M. de Parente, M®'^® Cléophile, la Duthé, le Duc d’Aranda, le ténor Lainez, M. de Brèvre, la tragédienne Beaucourt, la Duchesse de Valenlinois, M®^^® Beaupré de TOpéra, le Comte d’Artois à qui nous devons Bagatelle et qui s’amouracha de la Duthé au point d’oublier sa jeune femme Marie-Thérèse de Savoie, et d^offrir un carosse en porcelaine à l’autre jolie fille ; le Prince de Montbarry, le Duc de Chartres, le Duc de Bourbon, M®‘^®Adeline et la Deschamps, le Marquis de Villette, M“*® Tallien, M^^® Lange, M“*® Récanier, la Mézeray, François, le maître à danser qui, sur une gondole, emportait ses musiciens de la place Louis XV à Bagatelle,
OÙ nous nous arrêtons aujourd’hui alors que s'éteint un dernier air de contre-danse.
Bag-atelle, mot futile, léger, cascadant, fait de baisers et de rêves. C’est un petit château, un palais en miniature que construisit en 1779 le Comte d’Artois, non loin de la Seine dont nous apercevons les eaux paresseuses de la terrasse où s’étiolent des orangers. Le piquant de cette histoire de cette folie du Comte d’Artois, c^est que les deux bâtiments portant en épigraphe ^Tarva sed Apta” furent construits en 64 jours.
A cette époque, on ignorait cependant le béton armé, les charpentes en fer et M. Dufayel.
Ce Comte d ^Artois, exempt de ses terres, proches de la province de Flandre, entre cette dernière et le Hâinaut, le Cambrésis et la Picardie, et, depuis le traité de Nimègue cédées à la France en 1678, menait fort joyeuse vie en oubliant ses aïeux sous un grand air, sans importance, d’ailleurs. Et c’est invraisemblablement pour Rosalie Duthé célèbre par ses charmes et ses amants magnifiques, que le Comte d’Artois restaura — édifia à nouveau serait plus exact — le Palais de Bagatelle.
Celle Duthé fui cependaril une solle. Née à Paris en 1752, elle mourul en 1820, ignorée, peul-êlre confite en religion el bonnes œuvres.
Elle appartenait à cette grande famille des filles galantes qui, pour éviter le sort de l’héroïque Manon Lescaut, s’improvisaient artistes au temps de Louis XY le bien-aimé. Sauf Marion de Lorme et Ninon de Lcnclos, la courtisanerie était parquée en dehors de la Société sans indulgence et ne montrait point de papiers authentiques ainsi qu’on le voit de nos jours.
Quoique Rosalie Duthé n’eut ni talent ni esprit, elle débuta à l’Opéra comme comparse. Elle était fraîche, blonde, et son masque angélique faisait fonction de miroir aux alouettes. Les grands seigneurs du temps y laissèrent des plumes.
Le duc de Durfort fut le premier qui la mit en vedette en l’introduisant dans la Société pimentée mais non sans recherche des débauches. Notre demoiselle d’opéra comprit bien vite la vie, et indépendamment du duc, ou plutôt en même temps, agréa les hommages de deux comtes polonais dont le comte Potocki, et les pires folies du marquis de Genlis f marié
» à Tune des plus jolies femmes de Paris, fai- » sant gracieuse figure à la cour » .
Cette damnée créature avait toutes les audaces. Elle imagina certain soir un dîner de femmes, courtisanes à la mode comme elle, que servirent comtes, ducs et marquis, la meilleure noblesse, affublés de la livrée des laquais.
A ces fêtes galantes s’ajoutait un ragoût de décadence et de perversion. Les chevaliers servants — le mot est juste — étaient le comte d’Artois, le duc d’Orléans, le duc de Bourbon, etc...
Comme tant de gloire autour de Rosalie Duthé devait fatalement amener l’honneur, elle eut celui, rare entre tous, de donner les premières leçons d’amour au duc de Chartres (plus tard père du roi Louis Philippe). Cet évènement, pour sensationnel qu’il soit, ne doit pas étonner outre mesure si l’on songe qu’à Versailles trônaient la Duharry et la Pompadour.
Dès ce moment, la Duthé afficha un luxe tel que Sophie Arnould, à son sujet, prononça la phrase célèbre : « Quand on voit un tel luxe, doit-on être surpris que de grandes dames se dégoûtent du métier d’honnêtes femmes ? » ;
et que l’étoile pourtant brillante de la Guimard et la Leduc, pâlit au ciel de lit des réjouissances du XVIIP siècle.
Rosalie Duthé fut raillée par Landrin dans une parade qui avait nom : Les Curiosités de la Foire Saint- Germain, et où la courtisane était représentée en automate, donnant des leçons d’amour, pour justifier son surnom de Passage des Princes )>. Cette aimable personne, peu soucieuse de connaître le charme de « la fille à Guillotin », s’exila volontairement en Angleterre au temps de la Révolution et ne rentra en France qu’en 1815 pour y mourir, obscure et sage — enfin î — en 1820.
Pendant la Révolution, « Bagatelle » fut louée à des entrepreneurs de fêtes populaires et seulement, sous la Restauration, fut rendue au comte d’Artois qui lui donna alors le nom de Babiole. Ajoutons, pour être complet, que le duc de Bordeaux y fut élevé et que Babiole passa, certain temps, aux mains du marquis d’Hertford.
Ce marquis d’Hertford inaugura la lignée de joyeux cocktails dont s’honorent, de nos jours, les restaurants à la mode et le trottoir roulant des music-halls parisiens.
C'était une manière de fêtard distingué, flegmatique et doux. Richard Seymour Conway, marquis d'Hertford, né en 1800, mourut Tannée de la guerre franco-allemande. Décidément, toutes les royautés tombaient en cette terrible époque ! Du vivant de son père, notre héros se titulait lord Yarmouth. Sans goût personnel suffisamment développé pour choisir une carrière, il acheta le grade de capitaine de dragons, après un noviciat dans l’armée où il ne se signala pas autrement que par sa fortune. Le métier des armes, aussi tentant soit-il, exige cependant un effort.
Lord Seymour, jugea cet effort inutile et il choisit une carrière de tout repos : la diplomatie.
En 1827, attaché d’ambassade à Paris, puis en 1829 à Constantinople, pour le compte de l’Angleterre, il se résigna bientôt à la seule vocation d’homme fortuné qui était la sienne et la vraie. Il vécut tantôt à Paris, tantôt à Londres, et manifesta quelque goût pour les arts en dotant des ballerines. La Duthé fut de ses préférées et il partagea, conjointement, avec le comte d’Artois et quelques autres hobereaux, la tiédeur parfumée des draps de la donzelle.
La mort de son père, en même temps qu’elle lui assurait une fortune colossale, faisait de notre nocturne mécène, un pair d^Angleterre. Il siégea à la Chambre des Lords, — y figura plutôt — vota avec le parti conservateur, et comme juste récompense de ses passe-pieds et entrechats amoureux, reçut, digne couronnement d^une vie galante, l’ordre de la jarretière en 1846.
Ainsi vont les meilleurs destins !
Bagatelle connut les- excentricités de ce marquis authentique, indolent et fastueux.
Et comme à des balcons trop étroits se pressent des visages anxieux de voir un beau défilé, les figures historiques se bousculent à la douzaine de fenêtres du Palais de Bagatelle : de
Gharolais, de Beauharnais, Napoléon la duchesse de Parme.
Bien avant que le comte d’Artois ne réalisait sa folie, les premières pierres de Bagatelle avaient été jetées à travers les pelouses, grâce à la générosité du roi. En 1747, Louis XV fit don d’un modeste pavillon à la marquise de Montconseil « en Pautorisant à enclore de murs » le terrain qui venait de lui être accordé. ))
M. S. Jousselin, conseiller municipal de Paris qui, le premier, eut souci de fixer quelques souvenirs de Bagatelle, rapporte à son sujet quelques anecdotes savoureuses.
M«iie de Gharolais qui était lasse de sa résidence au château de Madrid, demanda Bagatelle au roi. Elle obtint cette faveur grâce aux charmes qui, depuis les Pharaons, ont fait la femme dominatrice et subtile, et dressa sur les dépouilles de M™® la marquise de Montconseil un luxueux pavillon.
Cette de Gharolais était une intrigante non sans originalité, puisqu’elle eut l’idée de se faire portraicturer « en habit de cordelier ».
M. de Voltaire lui décocha ce trait :
Frère ange de Gharolais Dis~nous par quelle aventure Le cordon de Saint-François Sert à Vénus de ceinture.
D’aventures en fêtes et de mystifications en équipées violentes, M®“® de Gharolais descendit vite la vallée des années et à sa mort, en 1758, « le domaine fit retour à la couronne ». A cette époque, M. le comte d’Artois l’obtint des libéralités du roi.
L’histoire fertile en propos rapportés et en communications plutôt indiscrètes raconte que le comte d'Artois en voulait faire un palais de féerie. Il paria 100.000 livres avec la Reine, de faire édifier sous deux mois un palais à la place du pavillon de de Charolais. Nous l’avons dit plus haut, c^est 64 jours qu’il fallut à l’architecte Bellanger pour reconstruire le château en y dépensant la somme rondelette de 1.200.000 livres.
Marie-Antoinette s’amusa fort de la dépense faite qui dépassait de 900.000 la somme prévue aux frais de la reconstitution. Et le mot, Bagatelle est la folie Artois, fut de courante mode jusqu’à la Révolution. Alors, la folie Artois redevint, simplement, Bagatelle.
M. d’Artois eut un succès de Gazette, son nom courait sur les lèvres des belles, dans les boudoirs et à la promenade. Allons voir Bagatelle disaient les poudrées. A telle enseigne que Bacheaumont put écrire : « Un des objets de promenade des environs de Paris, actuellement, c’est Bagatelle. La Cour étant à la Muette, cela a donné lieu de visiter davantage ce joli palais de féerie ».
On n’invente pas Thistoire d’un site ou d’un palais. Et nous en référant à M. Barras, chef du Domaine de la ville, nous lisons dans le Voyage pittoresque de France publié en 1887, ces lignes sur Bagatelle : d Un petit lac avec pirogue laisse apercevoir dans lelointain un obélisque égyptien. On y voit encore un rocher élévé duquel sort une nappe d’eau qui tombe en forme de cascade et, de chute en chute, se mêle avec fracas dans le lac qui sert de bassin. D'beau de cette cascade vient d’un réservoir pratiqué au sommet du rocher et que l’on remplit d’eau au moyen d’une machine hydraulique »,
Ailleurs, le guide du voyageur, exprimait ainsi son admiration :
(( C’est une machine hydraulique qui satisfait la dépense de ce voyage et qui prodigue au besoin ses eaux pour le plaisir des spectateurs».
Les poètes tressèrent des couronnes fleuries à Bagatelle. Le doux abbé Delille dans son Poèmes des Jardins ne s’écriait-il pas :
« Et toi, d’un prince aimable à Vasile fidèle,
Dont le nom trop modeste est indigne de toi.
Lieu charmant offre lui tout ce que je lui dois,
Un fortuné loisir, une douce retraite ».
En un siècle de frivolité et de joie, ce sont les poètes mineurs qui chantent Bagatelle, les poètes dont la lyre réglait ses accords au son des écus. En même temps qu’ils tenaient le sceptre cher aux muses, les rimeurs n’oubliaient pas l’escarcelle qui pendait, héante sur leurs chausses.
Ce serait faire le procès même de la poésie que de citer des exemples à l’appui de ce dire.
Frôlons la harpe pour qu’un bruit d’ailes couvre les rumeurs de jadis.
Lemierre, poète de cour ou de courtisans, adressa une ode au comte d’Artois, dont la chaleur, à propos de Bagatelle, ne le cèle en rien à la flatterie inopportune. Mais, encore que redondante et vaine, le morceau mérite notre attention car il indique, en les soulignant, les heureuses destinées de la « Folie » du Bois :
Apollon trouve une gloire nouvelle A s'y montrer sous les traits de d'Artois^
Tous les plaisirs y viennent à son choix Et ce jardin J que sa voix immortelle y En se jouant, a nommé : Bagatelle,
Peut éclipser le jardin de nos rois.
Ce que Paris a fait, il y a quatre ans, pour cette petite merveille de luxe et de plaisance
qu’est le palais de Bagatelle, la Convention, en 1793, par l’organe du conseiller Gouthon, le réclamait déjà.
En effet, au nom du Comité du Salut-Public, « Couthon présenta à l’Assemblée un rapport tendant à ne pas laisser vendre Bagatelle, mais à le conserver et Tentretenir, aux frais de la République, pour offrir un lieu de promenade au peuple, ainsi qu’un établissement utile à l’agriculture et aux arts ».
Le texte du rapport ne manque pas de sagesse et nous en détachons à titre documentaire ces passages saillants :
(( Les maisons nationales des environs de » Paris ont été trop longtemps des objets de » luxe insolent et désastreux.
» Le Comité du Salut-Public a pensé qu’il » était temps de les purifier en les utilisant. ») Longtemps, elles furent autant d’objets d’in- » suites au peuple que l’on privait d’y paraître ; » le temps est venu de les consacrer à son » utilité en les transformant en ateliers des » arts.
» Saint-Cloud, par exemple, pourrait devenir » un établissement de peinture ; Bellevue une
» école de sculpture ; Versailles un établisse- » ment pour l’éducation publique ».
Comme on le remarquera, il n'est pas fait mention de Bagatelle. Le farouche Couthon « le réservait pour l’avenir ».
Même sous la convention, Bagatelle fut une (( petite maison » quand même, une retraite à laquelle on ne pouvait toucher sans hésitation et avec la crainte d’offenser de gracieux fantômes.
Hélas, si les peuples heureux n’ont pas d’histoire, les jolis palais en ont toujours une, avec des pages grises et dorées, car ils tentent la convoitise de ceux que la fortune aveugle a favorisés.
Malgré les projets du conventionnel Couthon, le domaine entier fut mis en vente et adjugé au citoyen Lhéritier qui ne manqua pas, après avoir payé un trésor la rondelette somme de 210.000 francs, d’y installer un restaurant, avec tonnelles et guinguettes. Les fêtes champêtres n’allaient pas sans quel que grivoiserie et la limonade, les petits pains d’anis, les pâtés servis chauds, accommodaient de sucrerie, les propos d’amour et les frauduleuses équipées à l’abri des charmilles.
De mains en mains, Bagatelle est encore une fois mis en vente. Nons sommes en 1806, L’empereur, entre deux campagnes, prétend garder jalousement les prérogatives et les biens de l’Etat. Il intervient et rachète Bagatelle « où il ne fit du reste que de rares et courtes apparitions ».
Nous avons signalé plus haut que les cosaques d’Alexandre et les soldats de Wellington avaient abîmé le parc et le palais.
L’histoire a en effet enregistré des actes de véritable vandalisme que réparèrent, avec un soin pieu, les Bourbons de retour en France en 1815. Le Comte d’Artois assagi par l’âge, reprit possession de son domaine et le donna au Duc de Berry.
C’est la grande époque.
L^élégance y rivalise avec l’esprit et la tenue. Des artistes, des poètes viennent à Bagatelle, escortant d’un chœur laudatif la Duchesse de Berry et ses enfants, qui ont fait de ces lieux charmants leur promenade accoutumée.
Un pareil domaine ne coûte pas « un sol d’entretien » mais une fortune. En 1832, la liste civile étant modifiée par la loi, on songe à
tirer parti de Bagatelle, qui, mis en location par l’Administration des Domaines au prix modeste de 8.000 francs par année, d’ailleurs restés impayés, passa d’adjudications en adjudications. Le Marquis d’Hertfurt, père de Richard Wallace, l’obtint pour 313.000 francs, sur une miseà-prix de 180.000 La superficie à ce moment était de dix-sept hectares.
Le Marquis d’Hertfort, homme fort avisé, se rendit acquéreur d’une partie de l’ancien parc du château de Madrid et l’adjoignit au domaine de Bagatelle. En 1847, Bagatelle, ses jardins, ses bois et son parc, comprenaient 23 hectares. C’est la totalité de ce domaine que la ville de Paris acheta en 1904 au prix de six millions cinq cent mille francs.
Le terrain est cher aujourd^’hui, même au Bois de Boulogne.
M. Jousselin qui, de nos jours, s^est fait le premier historiographe de Bagatelle, par un résumé succinct qu’il nous a été précieux de consulter a pu écrire ces propos qui Fhonorent : « Nous ne persistons pas moins à penser que le conseil municipal a très sagement agi en rachetant Bagatelle : Il était impossible de permettre
à un groupe de spéculateurs de venir déshonorer cette partie du bois en y construisant des immeubles. Paris devait à sa réputation d’élégance et de somptuosité d’offrir ce joyau à ses habitants et aux nombreux étrangers qui Tenvahissent de plus en plus ».
Nous avons traversé l’allée plantée de hauts arbres, d’un regard constaté le rouge aspect des écuries et des maisons de garde, et, d’un œil d’envie, remarqué l’opulence du potager gras dont les choux bleus et les légumes s’étalent sur le sol soigné. Nous aimerons tout à l’heure les pelouses et les jardins du Trianon improvisé à Bagatelle. De la terrasse, nous sourirons à l’invraisemblable réduit qu’est la pompe à feu, tout près de la Seine, là-bas, à l’autre bout de la prairie et sur le lac qui faisait l’admiration du XVIII® siècle nous suivrons le voyage indolent des volatiles.
Mais un murmure vient à nous, un murmure de violons et de mélancolie.
Et la musique, sous les hauts arbres chuchotant, dans un décor fané, qu’un rêve fait des-
cendre des tapisseries pâles et cendrées qui dorment dans les chambres closes de notre enfance disparue, nous berce mollement. .
A la nuit, c^est le clair de lune qui illumine les parterres et borde d’ombre les étangs où se pavanent les cygnes, dans la trainée lumineuse et blanche de l’astre qui les guide vers les Leda de marbre, dressées au seuil des bocages.
Echo de fastueuses richesses, reflet d’une gloire partie, mourante comme tombent les lys d’une couronne de clarté !.. Lueur agonisanle, reflétée à l’infini parmi^ les glaces, aux mâtins des paupières lourdes, quand s’éteignait aux violes et aux épinettes, le rythme endolori des gavottes exténuées !
Lunaires décors ! Sentiers soignés, roses éparses de Petit Trianon, printemps du souvenir que rien n’efface, musique chère à ceux qui tournent les feuillets d’un livre, refuge de silence dont les phrases lointaines s^éparpillent au vent. . .
Parva sed apta ”, ainsi se titule Bagatelle par une devise inscrite au fronton du petit
palais, au-dessus des sphinx immobiles emportant des amours cavalcadant sur leur dos.
“ Pawa sed apta Petite mais suffisante, appropriée à ce que l’on veut, bâtie pour remplir un rôie, atteindre un but proposé. C’est bien là une désignation qui évoque un égoïsme charmant dans le bonheur voulu.
Et Bagatelle a justifié sa devise. Cette dernière est celle des peuples heureux, des gens simples, des philosophes qui ont résumé leur idéal de quiétude à un isolement fleuri.
Tout bonheur que la main n’atteint pas n’est qu’un rêve.
Il semble qu’à ce coin du bois de Boulogne où l’on a dressé Bagatelle, la nature ne se soit pliée qu^’à regret et n'ait subi l’aristocratie des saisons lointaines qu’en protestant de ses mille branches.
Ce matin, le soleil joue parmi les frondaisons, et c’est un miracle de beauté qui s’offre à notre pays, avec la gloire souriante de l’évocation, une évocation menue, car le second Empire et les éphémères royautés du XIX® siècle n’ont laissé qu’un souvenir atténué et las. . . Gloire souriante, ai-je dit ? C’est sourire de gloriole
BAGATELLE ET QUELQUES VIrîAGES
qu^il faut dire . . . Bagatelle !
Une bagatelle dont feu M. Osiris fit don à Paris !
Il y a peut-être aussi, le ton bon enfant. C’est « petite campagne » à Bagatelle, et le jardinier, de bonne tradition, sait soigner les animaux familiers, car on entend ça et là leurs cris. Et s’il y a de beaux cygnes noirs sur une eau morte, épaisse comme un velours, des poules caquettent par là.
Le jardin ferait envie à un collectionneur. Les oiseaux et les volatiles y sont en famille, agréables à voir et entendre. Des pigeons, coquets comme des femmes, se rengorgent, orgueilleux ; les coqs, pour n^’être pas du village voisins, conservent cependant Fallure conquérante chère aux belles filles. Des poules gloussent comme de vieux abbés en prière, et les rossignols s’égosillent parmi les branches de la jolie forêt.
Mais ils sont si discrets qu’il faut les surprendre pour les voir. Songez donc, à deux pas du château ! ! !
Et par ironie, il serait à souhaiter que l’on inscrivit sur la porte de ce joli caprice qu’est
Bagatelle, des paroles de philosophe qui traduisent le reproche muet des choses :
« Je ne veux pas que Ton touche à cette touffeur mystérieuse des arhres et des chemins. Ici doit régner la liberté des choses, l’ahsolue volupté que la nature jette par les routes et les campagnes. Les oiseaux font ce qu’ils veulent, les jeunes pousses aussi. Je n’ai jamais cherché à frayer un chemin sous hois. Quand le matin se lève, je suis payé de toute la tendresse qui parfume mon jardin primitif ».
Il y a mieux encore.
Paris veut, en ce beau juin, sacrer une nouvelle reine, oh, une reine charmante, une rose ; et sur les pelouses, les concurrentes dressent leur corrolles, orgueilleusement. Toutes roses sont là :
Alice Gray, Jacqueminot, Triumph, Musset, Madona, Maryland, toute la famille des remontantes, le géant des batailles, la polyantha et ses hybrides, Sarah-Bernhardt et François-Goppée, la rom indica, la Reine-Marie-Ghristine, la blanche Régulus, la Yictor-Hugo, tout en chair, Louise-de-Savoie , en ambre , la Solfatare , soufrée, Hérodiade, encore en boutons, la perle
des blanches, en neige sculptée, les Bengales multiples, les Chinoises, Eugène-de-Beauharnais, au feuillage vineux, les Bourbonnaises, et la savoureuse Malmaison, et les roses qui viennent d’Arménie, d’Asie-Mineure, d’Amérique, du Japon, tout près du Deuil-du-Colonel- Denfert, presque noire !
Ainsi que le disait hier un gazetier :
(( Toutes les reines des fleurs, que chantèrent Catulle, le Trissin, Guaribi, l’Arioste, don Alonzo d’Ercilla, Camoëns, Addison, les troubadours et M“® Deshoulières, se cambrent sur leurs tiges, pour ne pas mourir avant que le jury soit passé ».
Pour notre goût nous irons vers les roses sauvages qui ne sont pas du concours.
Des roses grimpantes tapissent les murs ou s'’accrochent aux bois des treillages, s’ébrouent sur les balustrades où l’on s’accoude à nuit close sous le feu lointain des étoiles, pour des méditations romanesques, devant un inoubliable panorama. Tous les arbres, toutes les fleurs. Les chênes et les ormes, les hauts peupliers chuchoteurs avec leur frisson de feuilles menues, les marronniers décoratifs, les bouleaux à
l’écorce lisse, les sapins couronnés d’aigrettes sombres, les ifs noirs, gardiens séculaires dressés comme des veilleurs. Sur la pente abrupte des rocs moussus, l’eau tombe, éclaboussant d’une pluie blanche le parterre étoilé de marguerites d’où grimpent les tiges flexibles des bambous enlacés par les lierres tenaces. Et partout la luxuriance d'une nature prodigue, les grappes de cydalises mauves baignées par l’eau des fontaines, les lilas odorants, les œillets poivrés ouverts comme des jupes froissées, et sur le tapis des gazons, les sequins de boutons d’or et des pâquerettes jetés à foison par une main de fée. Et lorsque s’éteint le crépuscule, enveloppant comme une caresse, c’est le charme des odeurs enivrantes, et l’éternelle chanson des choses, le bruit de l’eau qui court et la symphonie ardente des rossignols.
Et ce matin, des parfums et des chants d’oiseaux formèrent un hommage pour Bagatelle. Les fleurs s’ouvrirent au sourire du ciel pour que leur parfum montât vers les salles désertes. Dans les bassins, les jets d^eau répandirent la neige de leurs gerbes et les statues immobiles gardèrent en leurs yeux le mirage flottant
des siècles morts. Les mêmes clairs de lime ont versé, sur l’impassibilité du jardin mi-endormi la fluidité des blanches caresses, et des coins d’ombre où se cache un secret, dans la fragilité des dernières roses, des colloques galants ont porté des chansons aux poètes qui s’attarderont, demain, près des murs où grimpe la morsure du lierre.