LE DÉCOR
A Bagatelle fut organisée Texposition rétrospective « de portraits d'hommes et de femmes célèbres de 1820 à 1900 *, par la Société Nationale des Beaux-Arts. Le réglement stipule en effet que :
Une exposition rétrospective réservée uniquement aux portraits d’hommes et de femmes célèbres de 1830 à 1900, est organisée par la Société Nationale des Beaux-Arts. Cette exposition aura lieu dans les Palais de Bagatelle, du vendredi 15 mai au mercredi 15 juillet 1908. Les portes seront ouvertes de neuf heures du matin à six heures et demie du soir.
Dans le cas où Fexposition serait prolongée, les artistes s’engagent à ne pas retirer leurs œuvres avant la clôture définitive.
Mais avant de distinguer quelques œuvres réunies dans les salles de Bagatelle, il est bon de dire un mot de la recherche qu’impose au
peintre le portrait moderne et nous adresser pour Finformation précise d’un art spécial à notre vie, à Fatmosphëre que crée la femme autour d’elle.
Plus nombreux sont les visages de femmes accrochés aux murs que ceux, ternes et sans grâce, d’hommes auxquels manque Fallure que donnaient à leur élite les XYI®, XYIP et XVIIP siècles.
Pour nous en convaincre il nous suffira de regarder le portrait d’Isidore Paqiiin, tailleur. Quelque talent qu^’ait dépensé Roll, le modèle demeure ingrat, malgré la douce harmonie du décor de plein air.
Nécessaire est la recherche de la joliesse et chaque jour, notre compagne invente, compose, harmonise pour la joie de nos yeux, le « home » où nous trouvons le repos souriant et le bruit chantant des caresses.
Nous sommes las d^un romanesque fané ” qui s^’éteignit avec les méditations de Ro/ia, les mélancolies de Don Paez et du Saule. Alfred de Musset, après nous avoir enthousiasmés, nous a guéris des langueurs amoureuses s’exprimant par des cris, échos orgueilleux d’un égoïsme tendre qui n’est plus de saison.
A la conquête du bonheur, nous tendons nos désirs vers celle qui passe et lui demandons le plus de grâce, le plus de douceur charmante et nous lui offrons en échange une délicatesse d’âme que nous nous efforçons d’affiner encore par une attention constante de l’enfant-malade dont parle Alfred de Vigny.
Nous nous sommes habitués, dësFadolescence, au décor familier des maisons heureuses où nous avons aperçu Flnconnue aux beaux yeux de promesse et c^est en essayant de nous présenter à elle dans la meilleure attitude que nous avons pesé la grâce féminine accrue par le besoin d’être jolie — mieux que belle — .
De même que nous ne comprenons plus les maisons grecques aux péristyles roses où se promenait la nudité des femmes à peine vêtues d’un péplum, de même nous n’évoquons plus la vision aimée simple de sa seule beauté. Le jardin fleuri d’œillets et de roses, poivré de senteurs troublantes où les giroffées laissant flotter dans l’air leur parfum enivrant, sera le refuge de celle pour qui notre cœur tremble et saigne, quand sonne la volupté de son amour.
Nous avons changé d’esthétique, et la ten-
dresse elle-même, la tendresse des heures de calme et de rêve, ne s’accommode plus des phrases que nos pères écoutaient avec un recueillement respectueux.
Notre œil n’est plus habitué aux poses théâtrales des héroïnes qui furent le modèle des amantes que nous attendions. Notre oreille n’écoute plus aussi conplaisamment les lamentations et les aveux et nous prisons davantage le silence des lèvres et l’accueil bienveillant des yeux.
La mordernité suraiguë, morbide quelquefois, nous invite à des voyages vers des pays moins chimériques où nous trouvons une part de songe et d’illusion qui est la parure de notre vie.
Nous attendons l’heure favorable où fleurit en nos âmes la douceur clémente d’une extase inconnue jusqu’alors, et, de nos bouches, rouges de désir, jaillit une chanson suave et délicate qui prépare nos êtres à l’amour.
Je dois dire un mot du bibelot, des meubles où se reposa notre fatigue, des tentures aux dessins soignés, aux fleurs fantastiques que le soleil de la fenêtre vient doter d^’un rayon de vie, des tapis moelleux qui font silencieuses nos demeures, des estampes murales qui sont comme
des fenêtres ouvertes sur un jardin peu fréquenté ; des étoffes encore, des soies chantantes, du caprice féminin qui sème par les chambres ses petites merveilles inutiles, précieuses, adorables.
L’atmosphère que nous nous créons fait mouvoir autour de nos êtres un monde invisible que nous subissons avec lassitude quelquefois, quand nos heures glissent vers un repos apprêté. Cette atmosphère où vit l’âme des choses nous pouvons nous la créer partout, quel que soit le pays, quelle que soit hheure. — Et je me rappelle ce que disait un peintre de mes amis « Je voudrais emporter avec moi dans mes malles, un petit objet d’art, familier, que j'aime à voir, un tout petit tableau simple et frais, un livre lu souvent. Je les installerais sur ma table partout où j’irais, et je serais chez moi partout )>. ît avait raison, la vie ne s’embellit, ne s’orne, ne s’augmente de beauté que dès ffinstant où nous portons en nous les souvenirs d’autres heures, le rêve lointain d’un idéal rarement atteint, dont la réalisation coûte des larmes de la conquête se paie avec du sang î
Les artistes ont toujours eu le spleen aux endroits où ils ont aimé et souffert, et quand
sonnait l'heure du départ, ils regrettaient la souffrance passée parce que c’était, malgré tout, de la vie qui s’en allait. Paul Verlaine, le grand et malheureux poète, connaissait cette peine, et Mallarmé, le mystérieux ciseleur, l’a dépeinte aussi.
La part du souvenir est grande, j’en conviens, mais aux portraits que nous évoquons, aux visages que nous retrouvons, nous associons le milieu dans lequel ils ont souri ou pleuré, et à l’âme qui flotte d^eux vers nous, se marie, étroitement, Tâme des choses qu’ils aimèrent !
Toute une poésie nouvelle s’est donc développée dans la jeune génération littéraire et cette poésie fait grande la part des fleurs et des gestes, des animaux et des arbres. Et ce fut au détriment des psychologies radoteuses, ivres d’ennui et d’errements, en lesquelles se sont perdus les médiocres si facilement étonnés par des dialogues d’amants et les aveux à répétitions qui fourmillaient dans les romans à la mode.
Les arts et les belles-lettres y ont gagné une sensibilité nouvelle, un patrimoine, dédaigné depuis longtemps, dont la richesse dormait
au creux des campagnes, au cœur des villes, au vol des heures, au rêve qui passe pour nous enivrer un instant.
Cette richesse est répartie à chacun de nous : accrochée aux murs, errante à travers les chambres où nous vivons, prodiguée aux mille riens qui semblent négligeables et qui ont en partage cette âme des choses que je voudrais faire aimer. . .
On se rend compte de la nécessité absolue d’embellir la vie en ouvrant les yeux, en regardant autour de soi. Dans les villes, parmi les squares trop symétriquement agencés, au coin des petites avenues bordées de buis et de chèvrefeuille, des nudités et des formes blanches, fixées dans le marbre ou la pierre, dressent leurs silhouettes charmantes. Et si le choix n’est pas heureux, souvent, si les gestes sont d’une banalité choquante, Taîlure maladroitement fixée, c’est en un désir d’égayer par de la Beauté, la nature des jardins emprisonnés, que les statues furent érigées.
Dans les églises où se perpétue le service du mystère aux bruits harmonieux de l’orgue qui répand ses ondes vibrantes sur Faustérité du
sacrifice, la musique verse une mélodie qui atténue la monotonie des psaumes ; et allant à la rencontre de fâme qui s’échappe des longs soupirs de l’orgue, les rayons multicolores qui filtrent à travers les vitraux, offrent leur joie pour de la Beauté encore !
L’évasion des villes par les ouvriers et les femmes qui, accouplés et jeunes, fuient le tumulte pour humer fair frais de la belle saison toute embaumée de roses, témoigne du désir qu’ont les gens les plus simples de réaliser pour leur rêve un décor choisi, car Tamour et la beauté sont deux choses étroitement liées ; où l’on se donne, où chante la caresse, il faut une atmosphère de quiétude et de joliesse et c’est pourquoi les demeures d’amants sont toujours soignées, toujours embellies. Chez les classes les plus humbles, c’est un chiffon, un ruban, une gravure claire aux murs, un bibelot de clinquant, un verre enluminé, un satin jeté sur un meuble, tout le caprice de l’adorable fée qu’est la femme, qui accommodent le logis, et l’amant ou le mari trouvera, après les heures de travail obstiné, un repos adorable et le charme de la demeure enjolivée.
Dans les salons luxueux où les parfums épars flottent encore, perpétuant à travers la solitude le souvenir des valses, toute une légende féminine brode sa fantaisie au rythme des dernières gammes. Il semble que la femme ait laissé traîner parmi les coussins drapés de mâlines et de guipures, la jeunesse de sa beauté. la candeur naïve ou fausse de ses sourires, l’énigmatique attrait de sa fragilité.
Sous les hautes plantes vertes dont les rameaux tombent, quand le temps s^égrène en chapelet métallique et sonore au cadran d’émail, les violons jasent leur dernière romance, les flûtes ironiques perlent la suprême mélodie où, comme en une gerbe, s’unissent les danses lointaines et le regret des heures oubliées.
Et parmi ce décor merveilleux des chambres closes où dort le rêve aimé des belles aux yeux calmes, s’évoque la grâce enfantine aux dessins fous, aux palmes symboliques et dans l’irréel orgueil des fresques de rêve où la femme a laissé des lambeaux de son cœur.
Mais à cette ferveur que nous apportons à
nous présenter à nous-mêmes dans un rythme de lignes le plus chatoyant, cette correction que nous observons, ce choix des étoffes et des joyaux aussi bien chez l’homme que chez la femme, c’est le despotisme éternel de la Beauté, Beauté qu'il ne faut pas oublier puisque désormais elle est une condition essentielle de la vie.
Et je n’ai jamais eu conscience de la force et de l’innocence de la Beauté qu’en observant les gestes d’un vieux potier.
J’étais allé rendre visite à un de ces modestes alchimistes de la couleur et du feu, le céramiste Charles L'Hospier, à Golfe-Juan, au seuil bleu de la Méditerrannée.
Dans le grand hall encombré de moules en plâtre, prêts à recevoir la glaise, parmi le bruit des machines et des tours qui broyaient l’argile sèche, le vieux potier, têtu et doux, coiffé d’un bonnet noir, travaillait, silencieusement. Un sourire confiant éclairait sa bouche et faisait plus ridée encore sa face basanée de père qui ne compte plus ses jours mais se souvient. Peu lui importait la perfection moderne qui simplifie
la main-d’œuvre ; il continuait sa lâche, opiniâtrement, avec l’amour du bon ouvrier qui ne cédera pas aux choses nouvelles parce que trop de passé dort en lui. La jambe repliée faisait virer le tour et de ses mains habiles et vives, l’artisan confectionnait le vase au g-aibe exquis, l’urne grise aux contours soignés. Les doigts couraient, caressaient la terre et lorsque par le trait de fil l’objet fut arrêté, définitif, d’un geste, le vieux potier essuya son front et dit : «Voilà ! » .
Art du potier, premier des arts, forme donnée à la matière pour la doter d’une image de beauté, ta tradition se poursuivait à travers les siècles jusqu’à la mémoire du brave homme.
Vallauris, là-haut, bruissait du ronron des usines ; Golfe-Juan sommeillait au bord de la mer clémente. Et, il semblait que les tartanes aux voiles rouges, apportaient l’offrande des étoffes de pourpre venues de Phénicie, les jarres de Samarrie et les stèles de Grèce, cependant qu’à la proue d’un lointain navire, quelque artiste enluminant l’amphore, pétrie de ses doigts, se rappelait la ligne admirable des hanches que la courtisane de Cyrnos faisait onduler en marchant.
Et cet art primitf et sain, nous ramène malgré nous à la belle lignée des Monet, Manet, Renoir, Cézanne, Sisley, Monticelli, Pissarro, Yan Gog, chers grands maîtres, qui ont essayé d’ouvrir à Fart contemporain, une fenêtre sur la vie avec des théories de vibrations, de divisions de couleurs et de nuances propres à fournir aux peintres venus après eux, les éléments d’une renaissance fraîche et pure.