‹ Bagatelle et quelques visagesChapitre 8 sur 8 · ON FERME · texte numérisé non relu

ON FERME

Nous quitterons Bagatelle, au soir tombant, après le crépuscule, afin que la poésie des choses verse à nos cœurs un peu d’enthousiasme et de foi.

Avant de se blottir sous les feuilles les oiseaux disent leurs dernières chansons, et c’est si doux, si tendre, que la voix meurt, timide, dans un râle et des soupirs.

Les bois envahis d'ombre se plaisent à cacher le mystère confus des g'randes floraisons.

Dans le ciel calme, la lune allume son grand disque blême et des fantômes de pierrots dansent, bleuâtres, sur l’eau des ruisseaux clairs. Le murmure de Fonde est lui-même une caresse et le frôlement des herbes de la rive chuchote bas...

Et les étoiles, amoureuses parmi le grand lyrisme universel des choses bercées de souvenir et de mensonge veillent le sommeil de passion du ciel qui flambe encore, tel un désir immense où doit se fondre à jamais la mélancolie des villes...

Le repos vient... Des odeurs montent toujours... et c’est l’âme des Roses qui triomphe, l’âme légère qui se mêle aux chansons trou-

blantes... Alors, dans une confusion de rêves la chair s’éveille quand l'esprit s’envole vers des paradis défendus dans le triomphe des roses, et sous l’immortalité du ciel profond !...

Tout se colore de hleu, de mauve, se nuance d’écharpes violettes, et le tapis persan que forment la pelouse et les fleurs multicolores qui la jaspent, éteint son charme rutilant.

Et voici que monte Tâme des belles de nuit...

Le mystère tombe sur le palais endormi. Dans leurs cadres, peut-être, les portraits vont avoir une autre vie, pour plaire aux fantômes, en célébrant le souvenir.

Il n’est plus question d’art à présent mais de sentiment. Aussi mauvais soit-il, un portrait est un hommage au souvenir, et ce prolongement perpétuel de la minute heureuse ou cruelle, parle à nos yeux de respect et d’affection.

Vouer à ceux que l’on aime et qu’un destin fatal enleva à notre affection, un culte respectueux et sincère, rachète les erreurs anodines, et aussi les plusgraves^de ceux qui y ont pensé ! Tous les êtres émus au souvenir des joies disparues à l’heure de l’anniversaire, descendent à

nouveau la vallée des années. Ils y marquent, au passage, telles fêtes, telles douleurs, la gaieté d’une minute, et la lutte opiniâtre de jours nombreux. On gravit ainsi un chemin de croix singulier, comme un calvaire qui n'aboutirait pas au supplice ; et le cœur serré, on part vers l’aventure éternelle du triomphe ou de la déroute, après avoir jeté quelques fleurs sur la tombe de ceux qui sont à jamais endormis. Aux soirs de tristesse et d'automne, c’est par quelques gerbes séchées retrouvées en un tiroir longtemps oublié que l’on réédifie l’histoire des tendresses. Au jour anniversaire des morts, on écoute chanter les cloches, et des conseils montent dans l’air. Ils viennent de l’au-delà, ils avertissent, ils prédisent presque, et comme une prophétie chantée, psalmodiée, obsédante, la voix disparue rumore à nos oreilles. Culte du souvenir, religion admirable des âmes, donne à ceux qui poursuivent leur tâche, indifférents aux médiocrités et aux vaines ambitions, la force de lutter et Fespoir de vaincre !

Et si quelque portrait reste sous nos yeux, la vie passée mêle sa cendre grise à la poussière du présent qui tournoie au vol des heures,

cependant que les yeux peints semblent garder un secret.

Le souvenir est un complice et voici qu'il forme le thème charmant des figures évoquées, des lignes disparues de notre vie, retrouvées en rêve, et, faux pauvre, il se perpétue d'âge en âge, de génération à génération.

C'est au jardin clos qu’il faut promener son âme, parce que si le souvenir nous attriste quelquefois, s’il nous fait haïr les douces heures envolées, il reste, malgré toute la souffrance remise à nu, la meilleure des choses humaines. On repasse, par lui, les leçons du monde apprises par cœur ; on revit les jours aimés ; les visages adorés apparaissent un moment ; on leur parle, on les frôle on sé souvient., on se souvient... on se refleurit d’une évocation illusoire !...

Or^ il n'y a pas que les êtres récréés par le souvenir ; ce dernier ne fixe pas que les personnes, et toutes les chansons ne viennent pas « des voix qui se sont tues » mais, aussi, des musiques lointaines, de l’harmonie des choses qui bercèrent le songe endormi. Il rôde avec le rappel sonné de nos heures, le parfum, l'image des objets, des fleurs et des livres, l'ambiance

d’une atmosphère où a grandi la pensée, l’écho des hruits, l’odeur et l’allure du décor fané de jadis.

Aux heures longues et calmes des pensées légères et des rêves muets, il demeure en nous, cet ange du souvenir qui nous garde de la brutalité vis-à-vis de nous-mêmes. Et, à notre âme de candeur momentanée, se mêle ‘étrangement l’âme fluide et lointaine des choses qui ont suivi, orné, varié notre vie, témoins discrets des lassitudes et des ennuis.

Le jardin est ouvert ; remémorons-nous un vieux conte d’enfance. Et, comme le Petit Poucet, pour retrouver la route, déchirons les mauvais feuillets du livre, un jour où le vent ne soufflera pas. . , le vent qui emporte tout. . .

J. -F. Louis MERLET.

Mai- Juillet 1908.

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