LETTRE
Madame,
■rs7tç^/=?^<s\ I vous étiez née à Paris, l'éducation vous auroit sauvé bien des ridicules que vous avez apportés de Londres. N'en |eussiez-vous qu'un, on riroit; et il est humiliant de faire rire. Moi qui n'en ris pas, j'ose vous en parler. Après cela, me conserverez-vous votre amitié? Vous seriez encore Angloise, et mon but est de vous rendre Françoise. Ce n'est pas assez de l'être par le nœud conjugal, il faut le devenir par principes. Connoissez l'aimable nation qui vous adopte. Elle vous passera des vices, jamais des ridicules. Vous en montrez chez vous, vous en portez dans les cercles, vous en promenez dans le public.
Vous en montrez chez vous : il y a six mois que le sacrement vous lie, et vous aimez encore votre mari ! Votre marchande de modes a le même foible pour le sien; mais vous êtes marquise.
Garderez-vous longtemps cet air de réserve si déplacé dans le mariage, et qu'on ne pardonne qu'aux aspirantes? Un cavalier vous trouve belle, vous rougissez. Ouvrez les yeux. Ici les dames ne rougissent qu'au pinceau.
Pourquoi cet oubli de vous-même lorsque votre mari est absent? Revient-il? vous vous parez. Je vous croyois bien jeune, et vous êtes bien vieille. Vous remontez au temps des patriarches. Empruntez le Code de la parure moderne : vous y lirez qu'on se pare pour un amant, pour le public, ou pour soi-même.
Si je voulois, Madame, je vous perdrois de réputation sur votre vie du matin. On vous trouve levée à huit heures : si vous sortiez du bal, vous seriez dans la règle. Et que faites-vous? Vous êtes en conférence avec votre cuisinier et votre maître d'hôtel. Apprenez que c'est au mari à compter, à payer, quoique ce soit toujours chez Madame qu'on soupe. Que faites-vous encore? Vous écrivez à des amis aussi froids que leur patrie, qui n'ont que des mœurs, de la liberté et du bon sens. Que sais-je ! Vous lisez la morale et l'histoire, tandis que les plumes françoises enfantent chaque jour des
volumes d'esprit. Que de bonnes plaisanteries, si on savoit tout cela !
Enfin il vous souvient que vous avez une toilette à faire ; mais que vous en connoissez peu l'importance, l'ordre et les devoirs! Vous n'avez que dixhuit ans, et vous y êtes sans hommes! On y voit deux femmes que vous ne grondez jamais. La première garniture qu'on vous présente est précisément celle qui vous convient ; la robe que vous avez demandée, vous la prenez effectivement. Vos femmes sont étonnées d'employer plus de temps à s'ajuster elles-mêmes qu'à parer leur maîtresse. Je vous avertis qu'elles soupçonnent votre condition. Mais qui croiroit que l'une des deux vous la tenez de la main de votre mari, après avoir renvoyé cette miraculeuse qui fut formée à la Cour?
Le diner sonne, et vous voilà dans la salle de compagnie lorsque la cloche parle encore. N'y avoit-il plus de rubans à placer pour vous faire attendre? Mais quelle est notre surprise! Votre maître d'hôtel vient annoncer à Monsieur qu'il est servi, et je sais que c'est vous qui lui avez prescrit ce mauvais ton. Ailleurs, c'est toujours Ma Jame qui est servie. On se met à table (j'en ris encore, mais c'est d'un rire amer), vous bénissez les mets ! Nous nous crûmes chez le curé de la paroisse, qui peut-être nous auroit quitté des Grâces, ce que vous ne fîtes pas.
Après la table, vous voulûtes pousser la conversation. Songez que vous êtes à Paris. L'ennui appela bientôt le jeu : je vous vis bâiller, et c'étoit la comète, un jeu de la Cour! A propos, il m'est revenu qu'on la jouoit depuis quatre jours, lorsque vous demandâtes ce que c'étoit. Une bourgeoise du Marais fit la même question le même jour.
La première partie en demandoit d'autres : on ne vit qu'au jeu. On étala pour intermède les sacs à ouvrage. Qu'est-ce qui sortit du vôtre? Des manchettes pour votre mari! Sera-ce donc en vain que la France aura inventé les nœuds pour distinguer les mains de condition des mains roturières?
La belle occasion que vous eûtes, en ce moment, d'enrichir votre parure! Ces diamans qui se trouvèrent au fond de votre sac ; mais de quelle eau ! et bien supérieurs à ceux que vous avez! C'étoit un tour de votre mari. Qu'il fut mal placé! Vous admirez sa magnificence, et, plus sensible à son attention qu'aux pierreries, vous les lui rendez; vous voulez qu'il en destine le prix à payer un marchand à qui il faisoit l'honneur de devoir : c'est être bien peuple de s'inquiéter sur ses dettes ; elles annoncent, elles confirment la grandeur. Il y a à parier qu'un débiteur de deux millions est plus grand seigneur d'une moitié en sus que celui qui n'en doit qu'un.
En vérité, Madame, un ami ne peut plus mettre le pied chez vous. Il faut rougir pour vous dès le
premier pas ; on voil votre cocher, confondu avec des palefreniers, panser vos chevaux. Votre antichambre fait pitié : des laquais qui s'occupent en attendant vos ordres, qui se croient à Monsieur comme h Madame, qui imaginent qu'ils ne sont en maison que pour travailler, qui ont un air respectueux pour un honnête homme qui arrive à pied, qui tirent une montre d'argent si on demande l'heure, des laquais sans figure, et qui sont de trois grands pouces au-dessous de la taille requise. Madame, des gens de cette trempe ne sont bons qu'à la charrue ou chez un commis. Aussi sont-ils le jouet éternel des gens de Monsieur. Mais plût au Ciel vos ridicules fussent-ils bornés aux murs de votre hôtel !
Vous en portez dans les cercles : vous y entrez avec les couleurs de la nature sur le visage. Ainsi se présente la femme du suisse qui vous a ouvert la porte ; repassez la mer^ si vous voulez paroître telle que vous êtes.
Il y a six dames dans le cercle, vous n'en baisez qu'une! et pourquoi? parce que vous n'êtes liée qu'avec une. Mais vous connoissez les autres, puisque vous les voyez pour la seconde fois. Cela ne suffit-il pas pour être tout à elles et mettre votre cœur sur leurs lèvres?
Vous vous placez, sans avoir dit aux glaces que vous êtes à faire peur, que vous êtes faite comme
une folle. Ce sera pourtant le début de la première duchesse qui entrera : tâchez de vous former sur les grands modèles. Défaites-vous de cette maxime gothique, qu'on ne doit parler de soi ni en bien ni en mal. Il y a un art à se mettre le tapis.
Il y en a encore plus à converser légèrement. Que de jolies choses, que de réflexions utiles n'enlendez-vous pas sur les robes de la saison, les rubans, les chignons et la façon de se mettre! Comment ce flux d'éloquence ne donne-t-il pas du ressort à votre langue? Vous êtes muette! vous ne savez pas même rire. Cet homme à la mode, qui voltigeoit d'une beauté à l'autre, qui semoit la belle humeur par cent propos délicieux, qu'on applaudissoit même avant qu'il eût parlé, put-il vous arracher un signe de joie? Quelle léthargie!
Vous ne vous éveillâtes qu'à la nouvelle que débita ce vieux militaire pour payer son entrée. Vous la saisîtes, vous citâtes un trait d'histoire tout semblable, vous parlâtes politique et gouvernement. Savez-vous ce qui fut dit, lorsque vous eûtes levé le siège? Qu'il falloit vous faire ministre ou historiographe du roi. Vous voulez penser, dans un pays où il n'est question que de parler.
J'entendis hier une duchesse de finance qui louoit beaucoup votre simplicité. Vous aviez soupe chez elle; on servit un plat de légumes dans la primeur, qui ne coûtoit que cent francs. Vous crûtes
qu'on pailoit du plat, non des légumes. Elle rioit encore en me demandant par quel carrosse de voilure vous aviez débarqué, et si vous souhaitiez qu'elle vous envoyât son orfèvre.
La bonne figure que vous fîtes dernièrement chez la petite comtesse ! On y proposa une partie au bois de Boulogne; vous demandâtes à votre mari s'il en seroit. Il sait son monde, il refusa : c'étoit une raison de plus pour y aller, vous rompîtes. Le singulier dans votre procédé, c'est que vous comptiez lui plaire : et c'est là votre but du matin au soir. Entre nous. Madame, n'êtes-vous point une Paméla qu'un coup de fortune a élevée? Il est de règle qu'en certaines conditions un mari doit se repentir, du moins une fois le jour, d'avoir une femme ; le vôtre ne se plaint que d'être trop aimé. Ses amis craignent fort qu'enfin vous ne le gâtiez. Il commence à trouver moins belle cette danseuse qui lui a donné la préférence sur vingt rivaux dont la bourse étoit moins pleine. On sait, quoiqu'il n'en convienne pas, qu'ilvous a amenéeen tête à tête à sa campagne. Sa dernière voiture ne lui coûte que dix mille francs; et il est presque résolu à se détacher de son coureur. Pour Dieu, Madame, ne lui donnez pas vos ridicules, qui se multiplient sous ma plume; j'en oublierai.
N'est-ce pas assez d'en montrer chez vous? N'est-ce pas trop d'en porter dans les cercles?
Faut-il encore les exposer au grand jour, en les promenant dans le public ?
Vous allez aux Tuileries les jours d'opéra, et au Palais-Royal les autres jours. Vous faites pis. On vous y voit le matin. Mais quelles figures y voyez-vous? Des femmes sans prétentions, des politiques, à qui tout lieu est égal pour humilier nos ennemis, des philosophes qui veulent respirer. Ne sentez-vous pas que vous êtes déplacée? On croiroit que vous ne cherchez la promenade que pour vous bien porter. Mais, lorsque vous y paroissez aux jours marqués et aux heures décentes, comment êtes-vous mise? Vous n'étalez que pour cent mille francs de pierreries, et l'aune de vos dentelles est à cinquante écus. Abjurez cette maxime d'outre-mer, qu'en fait d'habillement, on doit être d'un degré au-dessous de son état. Je vous l'ai déjà dit. Vous voulez toujours penser : c'est un vice de terroir. Si on bornoit le luxe, les maisons et les empires subsisteroient trop longtemps. On s'ennuie à voir toujours les mêmes choses.
Dans quel travers alliez-vous donner l'autre jour! Les chevaux étoient mis pour vous mener au spectacle, vous comptiez sur votre mari, un mari françois! Vouliez-vous donner la comédie à la Comédie même? Il s'étoit dérobé pour sa petite maison , où vous avez enfin appris qu'il ne failoit pas le troubler. Quelle peine n'a-t-on pas eue à vous
faire comprendre qu'une femme qui veut prendre l'air dans une petite maison ne doit pas choisir celle de son mari !
Vous devriez, du moins, ne pas apprêtera rire où l'on ne rit jamais. Que faisiez-vous dimanche dernier dans votre paroisse, à dix heures du matin? Déjà habillée! Et qui le croira ? sans sac/ Est-ce ainsi, est-ce à dix heures, est-ce dans sa paroisse qu'une femme de condition entend la messe? Estil bien vrai que vous assistez aux vêpres? Le marquis de *** vous en accuse, en disant que vous faites ridiculement votre salut. On pourroit vous passer quelques sermons, mais jamais ceux qui convertissent; une jolie femme est faite pour les jolis sermons : ils s'annoncent assez par l'affluence des équipages et le prix des chaises. Il est ignoble de s'édifier pour deux sous. Au premier carême, pensez à la dévotion de la dernière semaine. C'est dans une calèche peinte aux Gobelins, c'est sur la route de Longchamps, que vous devez nourrir votre piété.
Il ne suffit pas. Madame, d'éviter les ridicules : il faut des grâces. Celles que la nature vous a données ne valent pas celles de l'art. Il y a des grâces d'ajustement. Vos robes sont de goût, mais les garnitures ne sont pas de la Duchap ; votre panier, dans son diamètre, est tronqué d'un pied, et il n'est pas de la bonne faiseuse ; vos diamans sont beaux, mais ils ne sont pas montés par Lempcreur. Tout
cela saute aux yeux. D'ailleurs, il s'en faut deux pouces que vos girandoles ne descendent assez bas : si vous pouviez suspendre un lustre à chaque oreille, vous seriez au parfait. On vous a vue à rOpéra coiffée en comète, lorsque depuis deux jours on étoit en rhinocéros !
Il y a des grâces qui, par un heureux artifice, s'incorporent avec la personne. Les unes se voient, les autres se sentent. Il est établi que votre sexe doit prendre au nez comme aux yeux. Il y a plus, les odeurs assurent votre rang. Qu'on me mène dans un cercle les yeux fermés, suis-je en bonne compagnie? le nez me l'annonce. Aux odeurs, ajoutez le vernis. Oui, Madame, travaillez enfin sur votre teint. Vous avez cru que ce vernis étoit fait pour cacher des rides ou des difformités, désabusez-vous. Quand l'âge vous aura enlaidie, on vous permettra de vous montrer au naturel.
Il y a des grâces de langage. Vous avez fait des progrès dans notre langue, et vous les suivez en lisant La Bruyère, Racine, Montesquieu et Fontenelle. Ils vous apprendront bien à rendre vos idées avec ordre, clarté et justesse, mais ils ne vous donneront pas ces expressions brillantes qui distinguent le grand monde. Par exemple, d'une chose qui a une bonté commune, vous dites simplement qu'elle est bonne : une Importante diroit: C'est miraculeux ! c'est divin! Êtes-vous un peu fatiguée?
Il faut être excédée, anéantie. Un coup de vent a-t-il dérangé une boucle de vos cheveux ? Ne vous fâchez pas, soyez furieuse. Vous manquez jusque dans l'alphabet. Au sortir du dernier opéra, vous dites : A la maison, tandis qu'à vos côtés la femme d'un traitant crioit : A r/id/e/. N'attendez pas que je vous fasse un dictionnaire dans une Lettre. Étudiez les femmes qui ont les plus belles aigrettes et les hommes à talons rouges.
Il y a des grâces de caprice. Vous avez demandé vos chevaux pour les six heures, et à six heures on vous voit en carrosse. Le jeu que vous avez proposé, vous le jouez effectivement. La personne que vous reçûtes si bien hier, vous l'accueillez encore aujourd'hui. Vous êtes toujours vous-même. Cela est du dernier uni.
Il y a des grâces à se plaindre du mal que l'on sent. Vous deviendrez mère. N'allez pas imiter, en portant le fruit de votre mariage, cette comtesse singulière que vous louez tant, qui marche, qui agit, qui est de tout. Il est vrai que cette pitoyable conduite lui réussit, que son dernier enfant est le sixième qu'elle amené bien. Mais on rit de la mère, et la Faculté la condamne. Voulez-vous bien être? Soyez sur la chaise longue dès le premier soupçon jusqu'au terme, et toujours en vous plaignant.
Il y a même des grâces à se plaindre du mal qu'on ne sent pas. Vous passez vos jours sans mi-' Bagatelles morales, 1 1
graine, on peut vous le pardonner; mais sans va^ peurs! c'est abuser, en femme de la halle, de la permission de se bien porter.
Il y a des grâces à s'effrayer; mais ce n'est pas de la façon dont vous vous y prîtes l'autre jour. On vient vous pailer à l'oreille : l'inquiétude est dans vos yeux, vous quittez brusquement le cercle. On crut que votre chien s'étoit cassé la jambe; on vous plaignoit, on s'efîrayoit pour vous. Point du tout, c'étoit votre cocher qui étoit moulu d'une chute. Ne savez-vous pas jeter un cri au moindre cahot qui menace votre voiture? Devez-vous être aussi tranquille qu'une de vos femmes? Ce taureau qui venoit à vous dans votre campagne, vous passâtes à côté de lui avec l'assurance d'un concierge. Il ne faut pas même attendre les grandes occasions pour s'effrayer. Choisissez quelque bête d'aversion qui puisse vous servir en tout temps et en tout lieu, une souris, une araignée, une niouche : si on ne les voit pas, on peut les soupçonner. L'aventure du bateau que le hasard nous offrit sur ce beau canal montra encore votre mauvaise éducation. De toutes les dames, pas une qui ne disputât l'embarquement, qui ne criât en cédant; et vous! vous les encouragiez. La batelière demanda si vous n'étiez pas quelque bonne bourgeoise des environs. Le tonnerre, qui gronda l'après-midi, acheva de vous peindre. La présidente chercha un asile entre quatre
rideaux, la marquise avec ses cris faisoit paroli aux éclairs, le chevalier rapprenoit à faire des signes de croix; il n'y eut que vous et votre jardinière que le sang-froid n'abandonna pas.
Enfin, Madame (car je me lasse de vous détailler), vous trouvez le secret d'être sans grâces au milieu d'une ville qui est faite pour en donner; et avec du bon sens, des sentimens et des principes, vous êtes chargée de ridicules.
Je prévois vos objections. La meilleure, ici, est de n'en point faire. Ne convenez-vous pas d'un principe, que la France est le modèle des autres pays? Si vous en doutiez, la nation en corps vous le diroit, et, sans être assemblée, ne vous le ditelle pas tous les jours? Qui peut mieux nous connoître que nous-mêmes? Mais n'avons-nous pas aussi le suffrage des étrangers, que nous enrichissons de nos modes, de nos révérences et de notre cuisine, qui ont fêté nos pantins, qui adoptent nos équipages, nos pompons et nos perruques? Et ne voyez-vous pas qu'ils viennent en foule se former chez nous? Allons-nous chez eux? Partez de ce principe, et corrigez-vous.
B/BLiOfHECA
Imprimé par Jouaust et Sigaux