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'amiral Anson vient de donner au public l'histoire intéressante de son voyage autour du monde; mais pourquoi a-t-il ;voulu nous dérober la connoissance d'une île que la nature a formée pour nous comme pour lui? Est-ce à cause du singulier qu'elle offre partout? Un Anglois craindroit-il de dire le vrai, lorsqu'il n'est pas vraisemblable? Un François doit oser davantage. Peut-être a-t-il eu une autre raison, une raison d'État : car dans son manuscrit je trouve cette apostille : « J'ai fait jurer à toute l'escadre, par la sacrée liberté du peuple anglois, de se taire upon the Frivolous Island, c'est-à-dire, sur l'île Frivole »; et moi, je jure, par la soumission françoise, de parler. On verra qui, de l'escadre ou de moi, gardera le mieux son serment.
Il importe peu au public de savoir comment le manuscrit est tombé dans mes mains; je trahirois, en le disant, celui qui a trahi l'amiral. L'objet intéressant est une traduction fidèle, je m'y engage.
L'amiral Anson, après avoir doublé le cap Horn avec tous les dangers de la mer la plus orageuse et du climat le plus terrible; après sept semaines de nouvelles tempêtes qui l'avoient séparé de la moitié de son escadre, endommagée dans ses voiles, dans ses mâts et dans tous ses agrès ; occupé sans cesse à fermer des voies d'eau qui s'ouvroicnt d'un jour à l'autre ; réduit à trois vaisseaux infectés généralement du scorbut; ayant jeté plus de morts dans la mer qu'il ne lui restoit de malades, et il lui en restoit encore trop pour les provisions qu'il avoit, l'amiral, en cet état, projetoit encore d'enlever à l'Espagne ses meilleures places en Amérique, ou du moins ses trésors.
Jamais on n'eut plus besoin d'un lieu de rafraîchissement. 11 cherchoit l'île de Juan-Fernandez, entre les trente-quatrième et trente-cinquième degrés de latitude méridionale. Un vent impétueux, qui souffloit du nord, le repoussa vers le quarantecinquième, dans cet espace immense de l'Océan où l'on ne soupçonnoit aucune terre. Le pain étoit compté, l'eau étoit mesurée; encore deux jours, il falloit mourir de faim ou de soif. On alloit sans savoir où, lorsqu'un matelot cria : Terre! Toute
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terre est bonne à qui va périr : celle qu'on découvroit étoit à seize lieues sud-ouest. Cet espace fut bientôt parcouru, et, le vent s'adoucissant près du terme, ils entrèrent, la sonde à la main, dans une baie au nord de l'île, où ils jetèrent l'ancre. On se dépêcha de mettre à terre, on diessa des tentes pour les malades. Un bois qui bordoit la baie en amphithéâtre offroit certains arbres chargés de fruits qui ressembloient assez à nos pêches, fruits tardifs, car c'étoit l'hiver de ce climat. On se jeta dessus ; mais on s'aperçut bientôt qu'on ne se nourrissoit pas. Ces fruits si beaux, si colorés, ne renfermoient qu'une substance légère, ou plutôt une image de la substance, qui laissoit le même besoin : s'il y avoit à gagner, c'étoit de diminuer l'ardeur de la soif. Les arbres participoient à la légèreté du fruit. Un matelot en saisit un pour gagner un talus élevé; l'arbre cédant, le matelot roula, et, s'accrochant à un autre arbre pendant sa chute, ce dernier fut déraciné comme le premier. L'amiral ne perdit point de temps pour chercher de l'eau douce et des nourritures plus solides; il prend avec lui dix hommes parmi les moins malades , il marche à leur tète et perce dans les terres. Les premiers habitans qui se présentèrent furent des tigres. Ces fiers animaux, avant que d'être aperçus, se jetèrent sur la troupe; mais leurs griffes et leurs dents n'étoient qu'un cartilage flexible, plus fait
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pour orner que pour blesser : ce ne fut qu'un jeu. Après quatre heures de marche à travers la forêt, nos braves entrèrent dans une plaine couverte d'arbrisseaux chargés de fleurs et de fruits. A cet aspect, ils ne surent plus si c'étoit l'hiver ou l'été de nie. Le doute ne fut pas long. Si les fruits qu'ils avoient trouvés au bord de la baie nourrissoient peu, ceux-ci ne pouvoient pas même se manger : pures efflorescences chimiques. Le limon végétal s'étant épuisé pendant l'été en productions réelles, réelles à la façon du pays, ce limon, qui contient sans doute beaucoup de sels et de parties métalliques, produit en hiver ces arbres de Diane et de Mars, ces grappes de raisin et autres fruits, que nous formons dans nos laboratoires avec du mercure, du sel ammoniac, des métaux et de l'esprit de nitre. Les oiseaux venoient becqueter ces végétations trompeuses et sembloient se fâcher contre la charlatanerie de la nature. Ils étoient trompeurs eux-mêmes : la plupart, avec le volume de nos faisans, n'avoient que le gosier aigu de nos serins, et, pour entendre les serins de l'île, il faudroit des tympans plus sensibles que les tympans européens. En avançant dans la plaine, ils virent des chevaux attachés à des arbres, des hommes qui jouoient de divers instrumens et des femmes qui, un soufflet à la main, faisoient voler la poussière. C'étoit leur façon de labourer la terre, terre aussi légère que la
fleur de farine; le vent du soufflet Iraçoit les sillons, et les hommes semoient. A la vue des étrangers, tout prit la fuite; il ne resta que les chevaux : ressource utile, s'ils avoient pu porter leurs cavaliers; ils plièrent sous le faix. Il fallut suivre à pied les traces des timides laboureurs. Leur habitation n'étoit pas éloignée : l'alarme y avoit été répandue; ils se présentèrent en grand nombre, armés d'arcs et de faux, pour en défendre l'entrée. La prudence de l'amiral ne s'endormit pas. Il convenoit de fléchir l'ennemi plutôt que de le vaincre : il s'arrêta à la portée de l'arc et fit poser les armes à sa troupe, les bras étendus vers les combattans. La nature est entendue partout : les femmes, qui étoient en seconde ligne, se détachèrent, et vinrent à nos voyageurs en dansant. La faim danse bien mal; il fallut pourtant se prêter à la belle humeur des danseuses, qui les menèrent à leurs maris, sans rompre la mesure. On entra dans l'habitation; on devina leurs besoins par leurs signes, on leur servit du pain et des viandes ; leurs hôtes furent très surpris de les voir manger ce qui auroit rassasié trente insulaires, mais ils l'étoient bien plus eux-mêmes de sentir encore une faim dévorante. Le pain avoit la légèreté de nos oublies, et la viande, peu compacte, étoit presque sans consistance : un mouton, égal en volume aux nôtres, ne pesoit que dix livres. Ce qu'ils trouvèrent de plus réel, ce fut l'eau.
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L*idée du vin ne se présentoit pas à eux; on leur en offrit pourtant : c'étoit une liqueur mousseuse, ou, pour parler exactement, de la mousse toute pure, qui ne faisoit qu'une illusion agréable. Tant de phénomènes embarrassoient l'amiral; mais ce n'étoit pas là le moment d'exercer sa physique. Il étoit question de reprendre des forces. On suppléa à la qualité des alimens par la quantité, et on convint enfin qu'on avoit mangé.
L'amiral n'attendit pas la fin de sa digestion pour penser à ses frères (c'est une expression que la bonne compagnie ne passe qu'aux prédicateurs, mais elle est de lui); tandis qu'il cherchoit à se faire entendre aux honnêtes insulaires, il fut interrompu par deux hommes armés, qui n'avoient pas l'air si obligeant. C'étoient deux exacteurs des tributs qui faisoient respecter le souverain. Ils entraînoient un habitant du lieu, chargé d'un fardeau; une jeune femme suivoit, tout en pleurs : on lui enlevoit son mari et son lit. Les exacteurs lui rendirent un collier de verre ; elle essuya ses larmes et chanta. Après cette courte distraction, l'amiral reprit les signes qu'il avoit commencés; il s'avisa de ranger onze pierres sur la même ligne, en se désignant lui et sa petite troupe ; après, il en ajouta trois cents pour représenter tous les hommes de l'escadre, en montrant le côté de l'île où s'étoit fait le débarquement : il fut compris. Mais com-
ment tirer d'une petite habitation de quoi les nourrir? Un vieillard le prit par la main, et le conduisit à un point de vue d'où il découvrit une ville maritime qui lui parut aussi grande que Londres. Il en prit le chemin sur-le-champ ; la marche ne fut pas longue. Il y avoit une nombreuse garde à la porte, où ils furent arrêtés.
C'est une loi dans la capitale de l'île Frivole de n'y recevoir aucun étranger que sur la preuve de quelque talent utile, dont le gouverneur luimême fait l'examen. Il se présenta accompagné d'une troupe de pantomimes qui l'empêchoient de s'ennuyer dans l'exercice de son ministère.
« Qui êtes-vous ? » leur demanda-t-il en les regardant en pitié. L'amiral fut bien surpris de s'entendre questionner dans une langue qu'il savoit, en langue françoise. « Nous sommes sujets , répondit-il, du plus grand monarque de TEurope. — Il faut, reprit le gouverneur, que votre Europe soit bien pauvre ; ce n'est pas la première fois qu'elle nous envoie des hommes qui ne sont vêtus que jusqu'aux genoux, et mal vêtus. Par la lumière ! si mes gens étoient en aussi mauvais ordre, on me chasseroit de ma place. Mais que demandezvous? — D'entrer dans votre port pour nous radouber et nous rafraîchir. — Quels sont vos
talens pour être admis dans la ville de l'Esprit?
J'ai à bord, dit l'amiral, des constructeurs qui savent Bagatelles morales. -j
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doubler le mouvement d'un vaisseau par la coupe », on se mit à rire ; « des ouvriers en mines, à qui la terre ne sauroit dérober ses trésors », on rit encore plus; «des chirurgiens qui pénètrent l'intérieur du corps humain comme vous en voyez la surface » ; on éclata à ne plus s'entendre.
L'amiral, se recueillant un peu, imagina que, pour mettre les rieurs de son côté, il falloit citer quelques talens supérieurs et plus scientifiques. Il y avoit sur l'escadre des savans qui avoient quitté les délices de Londres pour constater la figure de la terre et fixer les longitudes. «Nation sage et éclairée, reprit-il, j'ai aussi sur mes vaisseaux des géographes qui connoissent la terre comme vous connoissez votre ville ; des physiciens pour qui la nature n'a point de secret ; des mathématiciens qui savent mesurer, peser, nombrer toute la création ; et moi, qui vous parle, je puis, sans quitter cette place, vous dire, par la trigonométrie, la hauteur de cette tour que j'aperçois à deux mille pas. » On étoit las de rire, le mépris succéda; le gouverneur tourna le dos, et la barrière se refermoit. « Mylord, lui dit un curieux de la foule en mauvais anglois, laissez là tous ces grands talens qui ne vous ouvriront jamais le plus petit guichet. J'ai éié reçu dans cette ville, et j'y ai fait ma fortune en chantant. — Sublime gouverneur, s'écria l'amiral, génie lumineux, comment oubliois-je de vous dire que notre nation excelle en danse, en
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musique et en cuisine ! » Le gouverneur revint sur ses pas : on battit des mains. Richard Walter, chapelain du Centurion, tira une flûte traversière, instrument inconnu aux Frivolités : il en joua, et nos marins, sans excepter l'amiral, dansèrent une matelote qui fit tomber pour un mois toutes les danses de la ville. Il y auroit eu cent portes, on les eût ouvertes. Cependant les gardes de la barrière retardèrent l'entrée pour quelques minutes : ils fouillèrent les étrangers pour savoir s'ils ne portoient rien qui fût sujet aux droits. Ils trouvèrent dans la poche de l'amiral un étui de mathématique, qui ne ressembloit pas à ceux de l'île; il fut confisqué, en attendant les poursuites ultérieures.
Enfin le gouverneur se mit en mouvement, et nos Anglois suivirent. Ils ne s'attendoient pas, chemin faisant, à voir rouler des équipages dans le goût de Paris et de Londres. La marche se termina à un palais immense : c'étoit celui de l'empereur. Il y a douze cours à traverser avant que de pénétrer à ses appartemens. Ces cours sont environnées de bâtimens avec des boutiques. Là, outre les officiers du monarque, sont logés dix illustres de tous les métiers qu'on juge les plus nécessaires à l'Etat. Les brodeurs, les vernisseurs, les bijoutiers, les marchands d'odeurs, les fabricans d'étrennes, les ouvriers en lustres, les compositeurs de desserts figurés, les inventeurs et les contrôleurs de modes,
les peintres pour les voitures de ville, les maîtres à danser et les faiseurs de romans, qui sont obligés, en commun et solidairement, d'en donner un chaque semaine.
On arriva enfin aux appartemens de l'empereur. Sa Toute-Élégance (c'est le titre qu'on lui donne) y délibéroit avec ses ministres sur une proposition qui tenoit toute la ville en suspens. Il s'agissoit de décider si on logeroit leséventaillistes à la cour. On agitoit vivement la question. Mais il parut encore plus important, pour le moment, de voir les étrangers, qui furent introduits. Il fallut donner en présence du Conseil de nouvelles preuves des talens dont le gouverneur avoit fait le rapport. Richard Walter, avec sa flûte, tâcha de se surpasser, et les danseurs à l'envi. Mais le talent de la cuisine, que l'amiral avoit jeté en avant, n'étoit pas encore éprouvé. Il exécuta, avec son cuisinier, qui heureusement étoit de la troupe, un pouding quintessencié : le monarque et les ministres en mangèrent, et sur-le-champ l'ordre fut signé pour ouvrir le port à la petite flotte, qui effectivement y entra le lendemain. Il étoit temps pour les malades : car il en étoit mort dix pendant la nuit, autant de besoin que de maladie.
Il est peu de nations plus serviables que les Frivolités de la capitale, pourvu qu'ils soient bien payés. On porta aussitôt aux étrangers des rafraî-
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chissemens de toute espèce; mais, quand il fallut en compter la valeur, ils ne tinrent plus rien. Les Frivolités ne connoissent ni or ni argent. Ils ont pour monnoie des pièces d'agate, des agatines. A la vue des schellings et des guinées d'Angleterre, ils remballèrent leurs provisions. L'amiral sentit la nécessité de procéder par échange. Des vaisseaux marchands auroient été moins embarrassés. Il se souvint pourtant qu'il avoit à bord quelques pièces de dentelles et de rubans; il se fit dresser une espèce de théâtre, et débuta par le ruban. Il aperçut une impression vive de plaisir dans les yeux de la multitude; mais, pour savoir quel parti il en tireroit, il en coupa une aune. A l'instant, un boulanger s'avança et jeta vingt livres de pain sur le théâtre ; le boucher, le pâtissier, les marchands de vin et de liqueurs, eurent leur tour : en sorte qu'avec dix ou douze pièces de ruban la flotte se trouva suffisamment approvisionnée pour un jour. L'amiral, en établissant la proportion, trouva qu'avec la totalité de ses rubans il pourroit nourrir son monde pendant un mois.
Sur le midi, on lui annonça que l'empereur viendroit le jour même visiter l'escadre. Il n'avoit pas oublié les reproches du gouverneur sur le mauvais ordre des habits. Il ordonna un air d'ajustement, un air même recherche, à l'équipage; après quoi on se mit sous les armes, et sur deux lignes
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qui aboutissoient au Centurion. L'empereur chercha des yeux l'amiral, et eut peine à le reconnoître : il l'avoit vu, la veille, dans ce négligé qui sied bien sur un vaisseau, et si mal à la cour. Il porta la main à ses cheveux ; il en mania les boucles avec une attention singulière : il trouva que celles qu'on formoit dans l'île n'en avoient ni les grâces ni l'ensemble. Le capitaine du Gloucester causa bien une autre surprise. L'impératrice, en tâtant sa frisure, y mit trop d'avidité et de rudesse : c'étoit une perruque; elle la sépara de la tête et crut avoir arraché la peau au malheureux Mitchel. Ces riens causèrent des événemens dont nous parlerons dans la suite.
L'empereur continua sa marche. Il trouva les vaisseaux monstrueux et désagréables à la vue. Pour pièces de comparaison, il montroit sa marine, qui faisoit face dans le port : des espèces de chaloupes élégamment contournées. Les poupes étoient en marqueterie parsemée de nacre ; les voiles de pourpre, et les câbles de soie. Il monta sur le Centurion. Les Frivolités n'avoient jamais vu ni fusils, ni canons, ni bombes, ni boulets; ils regardoient tout cela fort rapidement, sans faire une question. L'amiral n'en fut pas fâché : il n'étoit pas assuré d'être longtemps dans la faveur, et, en cas d'événement, il étoit bien aise de contenir les insulaires autant par la surprise que par la force de son
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artillerie. Cependant il voulut donner quelque nourriture à la curiosité. Il fit remarquer la coupe et la manœuvre des vaisseaux, les pompes et le cabestan : le monarque bâilla, et toute la cour à l'unisson. Il finit par la boussole. « Le pays d'où nous venons est éloigné, dit-il, de plus de six mille lieues : c'est ce fer mouvant qui nous a conduits. » Il essaya d'expliquer les rapports de l'aiguille aimantée avec les pôles. Il parloit à des sourds, mais non à des aveugles. Les yeux de l'impératrice venoient de tomber sur une caisse de rubans, que le hasard avoit laissée ouverte : elle en saisit une pièce avec avidité, et l'amiral saisit l'occasion de faire sa cour en livrant tout le magasin. L'empereur en distribua quelques rouleaux et se réserva le reste, en demandant si c'étoit tout, a J'en avois davantage ce matin, répondit l'amiral, je les ai échangés contre des vivres : c'est la seule monnoie que vos marchands aient voulu recevoir de nous. — Ils n'en jouiront guère, dit le monarque : pour vous, soyez tranquille. » En effet, il ordonna au trésorier de l'État de lui compter dix mille agatines, somme qui pouvoit suffire pour la nourriture d'un mois. Le lendemain, il émana du trône une déclaration qui enjoignoit aux vendeurs qui avoient été payés en rubans de les rapporter au bureau des modes, et le bureau eut ordre d'analyser le ruban pour en établir une manufacture.
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L'amiral, tranquille sur les provisions de bouche, ne l'étoit pas sur le radoub de ses vaisseaux : il lui falloit du bois. Celui qu'il avoit aperçu dans l'île étoit trop tendre et trop frêle pour cet usage. Il s'informa ; on lui donna connoissance d'une forêt, à la distance de dix lieues, la seule où les arbres, par la qualité particulière du sol, fussent durs et résistans. Il partoit pour la reconnoître, lorsqu'il lui vint un ordre d'aller friser la cour. Il fut très embarrassé pour obéir. Il crut trouver une ressource dans trois valets de chambre barbiers, qui avoient perfectionné leur goût à Paris : Jacques Quick, Thomas Bail et Georges Shaver; l'amiral les nomme, parce qu'ils vont jouer un assez beau rôle. Il se fit accompagner du colonel Cracherode, qui commandoit les troupes de terre, et des deux capitaines Mitchel et Saunders. Assurément ni eux ni lui ne comptoient mettre la main à l'œuvre. Ils se trompèrent : l'empereur présenta sa tête à l'amiral; l'impératrice et deux princes, l'espoir du trône, s'emparèrent du colonel et des deux capitaines. L'amiral s'excusa aussi bien qu'eux, en disant qu'ils possédoient bien toute la théorie de cet art, mais qu'ils manquoient de pratique. Durant ce propos, un courtisan rioit malignement, et l'amiral avoit senti de l'antipathie pour lui, avant même qu'il eût ri. Les valets de chambre furent ici les vrais acteurs. L'ouvrage alloit, et le monarque s'avisa de de-
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mander à l'amiral de quelle nation européenne il étoit. «De la première, répondit-il. — Vous êtes donc François?» reprit le courtisan rieur. Celte conséquence ne fut pas du goût de l'amiral, qui, en se déclinant Anglois, voulut prouver sa proposition; le courtisan, sa conséquence. La dispute s'échauffoit, et la frisure finit à la gloire des trois artistes, qu'on logea dans la douzième cour du palais. Ce furent les hommes du jour. Pour leurs maîtres, ils ne remportèrent que beaucoup d'indifférence et peu d'estime. L'amiral, retourné à l'escadre, réfléchissoit assez tristement sur cette aventure. Le froid avec lequel il avoit été congédié, ce courtisan qui avoit pris le parti de la France, la langue françoise répandue à la cour... Y avoit-il des François dans l'île? Mais comment y seroient-ils venus sans qu'il en eût jamais rien transpiré en Europe? et, s'il y en avoit, pouvoit-il se flatter d'une bonne intelligence avec eux? L'incertitude est cruelle. Il alla voir ce courtisan dont il étoit mécontent : s'il existoit des François dans l'île, celui-là devoit l'être.
Le courtisan, après avoir un peu joui de son embarras, déchira le voile. « J'étois à Paris, lui ditil, en 17 19, lorsque tout le monde changeoit son or contre du papier. Je ne suivis pas la mode, parce que je n'avois point d'or ; mais, en m'intriguant pour procurer du papier à ceux qui en vouloient, j'amassai de l'or. J'étois jeune, au milieu
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d'une ville de dépenses et de plaisirs, je dissipai aussi promptement que j'avois acquis. Il ne me resta que des passions, et je m'aperçus bientôt que, n'ayant plus d'or, je n'avois plus de mérite. Il me vint une idée d'aller chercher du mérite au Pérou : je la communiquai à quelques amis; ils la goûtèrent pour eux-mêmes. La colonie grossit insensiblement; nous nous embarquâmes à la Rochelle pour Porto-Bello, au nombre de cent soixante. La navigation fut heureuse jusqu'à la hauteur des îles Antilles; mais un vent contraire, qui se soutint avec opiniâtreté, nous porta sur les côtes du Brésil. Il ne fut plus question de Porto- Bello. Le capitaine, pour tirer parti du contretemps, forma le dessein d'aller à Lima, où il espéroit de se défaire de ses marchandises avec avantage. Nous tournions l'Amérique. Nous passâmes le détroit de Lemaire, et c'est au sortir de ce détroit que tous les vents nous attendoient pour nous offrir la mort à chaque minute. Des tempêtes, qui ne s'apaisoient que pour reparoître plus furieuses, nous poussèrent et repoussèrent longtemps d'abîme en abîme.
« Le vingtième jour, nous étions bien persuadés qu'il n'y avoit point de terre dans le parallèle que nous courions, et, lorsqu'à travers tant d'horreurs nous abordâmes à ce monde inconnu, nous doutions de la vérité de notre estime. N'étoit-ce point le Pérou qui s'offroit à nous? Quoi que ce fût,
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c'étoit une terre enfin. Elle nous présenta d'abord un rocher fort élevé ; nous y montâmes pour découvrir le pays où le sort nous jetoit. A peine fûmes-nous au sommet que le vaisseau que nous voyions à nos pieds chassa sur ses ancres, et un coup de vent nous le fit perdre de vue pour toujours avec le capitaine et les matelots. Sans doute ils ont trouvé la fin de leurs maux dans le sein de l'océan. Nous errâmes d'abord de bourgade en bourgade, sans autre dessein que celui de vivre. Ensuite nos idées se tournèrent du côté de la capitale : les grande villes sont plus fécondes en ressources. Nous en étions à deux cents lieues. Que de peines à souffrir pour y arriver! Mais la consolation fut prompte.
« Les Frivolités s'aperçurent combien nous leur étions nécessaires. Ils étoient justement dans cette disposition d'esprit où un peuple cherche à sortir de sa barbarie. Ils n'avoient encore ni lustres, ni sophas, ni bijoux, et les visages des femmes n'étoient pas encore vernis. Mais on commençoit à multiplier les lumières, à élargir les chaises, à tailler le verre à facettes, et les femmes, lorsqu'elles vouloient représenter, prenoient d'un élixir qui, en fouettant le sang, animoit leurs couleurs. La finesse de la cuisine, les ornemens de la table, les prestiges de la parure, l'élégance des meubles, la variété des équipages , les broderies , tout cela s'ébauchoit. On ignoroit les modes; mais on con-
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venoit qu'il n'étoit plus possible à une honnête femme de porter une robe toute une saison, et, en général, d'avoir toujours la même forme d'habit, comme on a le même nez.
« Les mœurs tendoient aussi à se dépouiller de leur rudesse. Les airs maniérés, les complimens, le bon ton, les vapeurs, les soupers divins, les dépenses de fantaisie, les amitiés des lèvres, les amours d'un jour, toutes ces fleurs d'urbanité étoient dans le bouton, n'attendant qu'un coup de soleil pour éclore. Les maris ne sentoient pas encore le ridicule d'aimer leurs femmes ; mais ils y trouvoient de la gêne. Les femmes n'avoient pas encore abandonné les soins domestiques pour ceux de la toilette ; mais une voix secrète leur disoit qu'elles étoient nées pour un rôle agréable et brillant. A peine comptoit-on quelques seigneurs qui eussent le courage de dépenser au delà de leurs revenus; mais, depuis quelques années, on y étoit juste. Enfin, les Frivolités n'avoient pas encore le goût : ils avoient seulement du goût pour le goût.
« Mais, malgré cet heureux naturel, qu'il en coûte, Mylord, pour former une nation !» Mylord, à ce propos, fronça le sourcil. Il voulut parler de lois, de vertus, de sciences, d'arts utiles pour remplir ce grand objet. « Vouliez-vous donc, reprit le François, que nous missions cette capitale en bonnet de
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nuil? Tous ces ans qui réjouissent les yeux, qui embellissent les passions, ils les tiennent de nous ; nous avons poli leurs vices, et ils ont adopté notre langue, qui a donné du jeu à leur esprit. Heureusement, à notre départ de France chacun s'étoit muni d'une bibliothèque de poche ( que faire sur un vaisseau ! ), tous livres de goût : des romans délicieux, des comédies pétillantes d'esprit, des tragédies galantes, des opéras d'amour fondu. Vous ne sauriez croire avec quelle sagacité ils en ont imité les grâces. Nous comptons aujourd'hui six cents poètes et deux mille romanciers. Vous en ju gérez vous-même : lisez cette comédie faite par un grand de la cour, et ce roman dont un magistrat est le père.
a Au reste, la colonie a semé pour elle-même. On nous a tous distingués dans l'État, moi surtout, pour qui on a créé une charge de la couronne. Vous parlez au grand contrôleur des modes : cette place a bien des fleurs, mais elle a ses épines. Une mode, avec ces gens-ci, vieillit en quinze jours. Il faudroit être plus que François, pour toujours fournir. Ah 1 si le sort ne nous eût pas enlevé notre vaisseau!... Il étoit chargé de tout ce superflu de France, qui est ici le nécessaire. Que de modèles pour cette ville ! Ce ruban qui vous fait tant d'honneur, il y a longtemps qu'il y figureroit. On ne sauroit tout faire à la fois. Il faut des siècles pour égaler
Paris. On a sans doute beaucoup perfectionné, depuis notre départ. J'ai aperçu , connme tout le nîonde, un nouveau goût dans la frisure que vous avez apportée.
« Mais pesez bien, Mylord, ce que je vais vous dire. Ou c'est votre dessein de vous établir dans cette terre, ou ce ne l'est pas. Si ce ne l'est pas, que vous importe d'y acquérir de la considération en y montrant des nouveautés? Si ce l'est, gardezvous désormais d'en produire aucune sans mon agrément. Vous les tenez toutes de la France, avouez-le de bonne foi. Faites-lui-en hommage. Sans cela, malheur à vous ! notre crédit est grand.
— Loin de me fixer ici, répondit l'amiral, je vous ofîre de vous remener dans votre patrie, que vous regrettez sans doute. — Nous l'avons regrettée, il est vrai, répliqua le grand contrôleur; nous craignîmes longtemps de ne pouvoir subsister des alimens de l'île, et nos frayeurs augmentèrent beaucoup, lorsqu'après quelques années nous nous aperçûmes que notre chair se raréfioit, se subtilisoit, que notre substance se dissipoit.» En prononçant ces mots, il fit une gargouillade et donna du pied dans un lustre. « Croiriez-vous, ajouta-t-il, que je ne pèse plus que cinquante livres? Les enfans que nous avons faits, dans les premiers temps de notre transmigration, nous n'osions les toucher. Ces jolies machines avoient apporté, du sein de leurs mères.
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des ressorts extrêmement délicats, trop délicats pour se jouer avec les forces de l'Europe, dont nous conservions encore une partie. Mais insensiblement les proportions se sont établies entre notre constitution et la nature de l'île, et nous vivons heureux avec un peuple qui a l'imagination couleur de rose. »
L'amiral avoit la sienne couleur de bois, très enfoncée dans la forêt : il y alla, et il en revint content. Cependant il falloit un ordre du souverain pour couper; il demanda une audience, qui lui fut refusée : il l'auroit peut-être obtenue par le moyen du grand contrôleur, mais la confiance n'étoit pas établie entre eux. Il s'adressa à d'autres favoris, dont aucun n'osa porter sa demande aux pieds du trône. Quand la faveur manque, on doit recourir aux voies ordinaires. Il se présenta au premier ministre, un placet à la main. Tous les placets qui étoient soupçonnés de causer le moindre déplaisir au monarcjue étoient supprimés ; le sien eut le même sort. Il repassoit les antichambres d'un air soucieux. Il fut arrêié par un seigneur, espèce de philosophe qui pensoit trop singulièrement pour faire son chemin à la cour, mais il y étoit souffert à cause de la grandeur de sa naissance ; il questionna l'amiral sur la position, le gouvernement, la marine, le commerce de l'Angleterre. L'amiral fut étonné du sérieux des questions, les premières
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de cette espèce qu'ion lui eût faites. Après lui avoir répondu, il lui exposa le sujet de son chagrin. « Vous ne voyez pas en plein jour ! lui dit le questionneur. N'avez-vous pas donné à l'empereur trois hommes importans, surtout Quick, qui le coiffe ? Vous cherchez bien loin ce que vous avez dans vos mains. » Et il le quitta.
Il faut que la fierté angloise ait d'abord été un peu blessée de la voie subalterne qu'on lui suggéroit, car il fait une réflexion héroïco-philosophique, qu' « il n'y a rien de bas pour qui sert sa patrie ». Il alla donc trouver Quick, son valet de chambre, à qui, par un reste d'habitude, il parla en maître. Quick répondit en indépendant. L'amiral mit du moelleux dans son ton, qu'il orna d'une boîte d'or. Quick promit tout, et tint parole. Le troisième jour, il apporta l'ordre signé. Mais il se trouve souvent des difficultés où l'on n'en voit plus. Dès qu'on voulut mettre la coignée à un arbre, l'intendant des forêts en marquoit un autre qui ne convenoit pas. L'amiral montroit son ordre et s'en tenoit à la lettre , l'intendant en expliquoit l'esprit. Deux mille agatines les ramenèrent au même sens, et tout fut disposé pour le radoub. Après quoi l'amiral , dans son loisir, se livra aux spéculations sur l'île Frivole.
Elle est située par le 4^° 8' de latitude méridionale, et par le 220*^ 17' de longitude, en corn-
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tant depuis le méridien de Ténériffe; elle est fort élevée au-dessus du niveau de la mer, environnée, ou peu s'en faut, de hautes montagnes qui la mettent à l'abri des vents. L'air qu'on y respire invite au plaisir par sa douceur, et donne beaucoup de jeu au sang par sa subtilité. Elle a environ six cents lieues de diamètre. Il y a trois grandes nations à l'ouest, qui n'en sont séparées que par un bras de mer. Le tout fait un monde à part. L'amiral ne parle que de l'ile, et encore fort superficiellement : le temps a manqué à ses décou^ vertes.
« J'apercevois, dit-il, des phénomènes inconnus ailleurs : la terre aussi légère que la fleur de farine, les arbres sans solidité; les fruits plus faits pour flatter le goût que pour nourrir, d'autres travaillés dans les creusets d'une nature chimiste et qui ne flattent que les yeux; le vin dépouillé d'esprit, la chair usuelle peu substantieuse, et, en général, tous les animaux n'ayant que le volume, sans avoir le poids proportionnel ni la force; partout enfin l'image de la nature plutôt que la nature. » Tout cela l'embarrassoit beaucoup, et tout cela deveit avoir une cause. Ces amiraux anglois sont singuliers. Je crois bien, comme nous l'assurons tous, qu'ils ne nous valent pas à la tête d'une flotte ; mais ils ont la vanité d'être physiciens, géomètres, astronomes, et tout ce qu'on voudra. Celui-ci pèse Bagatelles morales. 9
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l'air, analj'se la qualité de la terre, il examine les soufres, les sels, les huiles, les sucs qui donnent l'être aux végétables, dont il cherche les rapports avec les animaux qui s'en nourrissent. Il creuse à l'angloise. Eh bien, qu'il creuse tout seul, tandis que nous regarderons le tableau de la capitale qu'il a croqué.
La ville de l'Esprit est aussi grande que Londres. On y compte' un million d'habitans ; elle en contiendroit deux, si elle n'étoit pas coupée par la quantité de jardins et de vastes bâtimens, où l'on ne multiplie point. On n'y travaille pas plus. Les familles qui les habitent sont uniquement chargées de réciter des prières pour ceux qui travaillent.
La ville est traversée par un fleuve. On a bâti sur les ponts, où l'on aime mieux, voir des magasins de luxe que de promener ses jeux sur la longueur de ce beau canal.
(( Il faut, dit l'amiral, qu'avant le débarquement des François il y ait eu un siècle où les Frivolités tentèrent déjà de sorlir de leur barbarie; mais, vraisemblablement, les génies qui voulurent les en tirer n'éioient pas au ton général de la nation. Ils plantèrent des avenues , ils construisirent des portes triom.phales , ils commencèrent des quais, ils bâtirent des places, ils désignèrent des fontaines publiques, ils élevèrent des édifices à la vertu et aux sciences. Ils ne firent pas tout, et ce qu'ils n'ont pas fait est encore à faire.
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« Parmi plusieurs monumens d'architecture qu'ils ont laissés, il en est un qui étonne par la composition, l'harmonie, la hardiesse et la grandeur de ses parties. C'est un palais, que les Frivolités reverroient tous les jours avec plaisir, s'il n'étoit que joli; mais il est beau, ils l'ont masqué; et, quoiqu'il fût destiné à loger leur souverain, il n'est pas encore couvert. Il reste aussi, de ce siècle trop sérieux, des tableaux, des statues^ des poèmes et des pièces d'éloquence, où la nature est trop bien rendue pour plaire longtemps. Les pères, séduits par la nouveauté, admirèrent peut-être tous ces chefsd'œuvre ; mais les enfans ont des bijoux de toute espèce, des cabinets élégans, des équipages miraculeux.
« Il est peu de villes au monde où les arts mécaniques soient si agréables : les artistes ont bien profité des leçons de la colonie françoise, trop profité, car ils outrent tout pour contenter la nation ; ils s'épuisent en précieuses bagatelles, en cent petits meubles, en mille jolis riens de peu de durée. Les manufactures fournissent des étoffes volatiles, qui n'ont que quelques représentations. Un ouvrier qui ne donneroit que du bon n'auroit pps de pain.
« Il est peu de villes aussi, il n'en est point, où les beaux-arts soient si jolis. La peinture néglige la force et l'expression, pour se parer d'un biillant
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coloris : elle plaît surtout lorsque, sous des traits mignons, elle s'enchâsse dans de jolies boîtes. Les morceaux de force qui lui échappèrent autrefois passent à une nation voisine , qui n'a pas les yeux faits pour les grâces. La poésie, dans ses fureurs tragiques , ne s'avise pas d'exciter la terreur et la pitié, ni d'inspirer ces vertus féroces qui sauvent les Etats. C'est une coquette qui amuse par Téclat de sa parure et la galanterie de ses propos, qui se fâche pour le plaisir de se fâcher, et qui pleure pour rire. L'éloquence n'est pas un torrent qui entraîne : c'est un ruisseau qui murmure sous des fleurs; et l'histoire s'habille en roman. »
L'amiral fait ici une réflexion. Et quand n'en fait-il pas? Ce n'étoit pas son dessein d'écrire pour nous, mais pour sa nation. Il pense que les femmes frivolités ont donné le ton aux arts. On veut leur plaire comme elles plaisent, par des minauderies, des couleurs empruntées et des grâces factices.
Les sciences, à leur tour, ont voulu s'ajuster : elles n'y ont pas encore réussi. Les talens les éclipsent toujours. Le général Cracherode entendit une oraison funèbre : c'étoit celle d'un chantre à cadences perlées. L'orateur, après une artillerie d'antithèses, le mit au-dessus du plus grand philosophe de l'île. Le lendemain, le capitaine Saunders se trouva chez un homme d'État qui venoit de s'enrichir en veillant au bien d'une province. Il y vit
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un maître à danser qui s'étoit fait beaucoup prier pour communiquer ses grâces à l'héritier de la famille. On lui offrit un certain prix. « Me prenezvous, dit l'homme à talent, pour un maître de physique? » Il disparut sans révérence. Vint sur la scène un autre talent, un grand garçon bien fait, le fouet à la main. « Vous me convenez assez, lui dit le seigneur après avoir examiné sa taille et sa figure; Voyez si deux cents agatines vous conviennent. — Deux cents agatines à moi, reprit le cocher, pour vous mener brillamment, et pour former vos chevaux ! Gardez-les pour ce triste savant qui endoctrine votre fils. »
Les Frivolités appellent triste tout ce qui est sérieux. Ils n'oublient rien pour l'égayer. Ils savent qu'il faut lire; mais les livres doivent amuser, sans instruire. Les auteurs du temps montent leur esprit sur ce ton. L'amiral donna l'aumône à un sot qui avoit fait un excellent livre sur les devoirs d'un souverain patriote.
Ils ont des tribunaux de justice en quantité; le grand tribunal a son sanctuaire en commun avec des vendeuses de romans et des marchandes de modes. On voit, au rang des juges, une jeunesse fleurie qui n'a pas encore la libre disposition de son patrimoine : on craindroit qu'elle ne le dissipât en équipages et en soupers fins.
Ici, l'amiral nous ramène à ses vaisseaux. Un
mois s'étoit écoulé, et il en falloit deux autres pour achever le travail, d'autant plus qu'il faisoit construire un navire d'aviiaillement pour remplacer la pinque A/i/je. Mais comment subsister Pet comment acheter les provisions pour l'embarquement? Les agatines qu'il avoit tirées du Trésor touchoient à leur fin, et il n'avoit plus de rubans. A la vériié, il lui restoit des dentelles ; mais ii se souvenoit des menaces du grand contrôleur, dont il craignoit le crédit à la cour. Il apprit bien, dans cette conjoncture, à estimer des talens sur lesquels il n'avoit pas compté en quittant l'Angleterre. On lui avoit demandé plusieurs fois des maîtres à danser et des leçons de flûte. Ce n'est pas que la danse et les instrumens du pays n'eussent leur mérite; mais tout ce qui étoit nouveau, et surtout ce qui avoit pris à la cour, étoit supérieur. Il avoit résisté aux sollicitations, parce qu'il avoit besoin de tout son monde pour les travaux de l'escadre; mais il étoit encore plus nécessaire de vivre, sauf à prolonger le séjour
Il choisit donc cinquante sujets parmi ceux qui avoient quelque teinture des deux talens, et, après huit jours de répétitions, il les livra à l'utilité pu-bliqueetà la subsistance de la flotte. Qu'on ne s'imagine pas que l'amiral regardât faire, les bras croisés. Il eut pour élève, en fait de danse, le fils d'un général d'armée, « Jevoyoisvenir, dit-il, danslamaison, un maître de géométrie, et j'avois honte, en don-
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nant beaucoup moins de temps, d'être payé au triple. » Calcul fait, le produit des leçons devoit suffire à la nourriture de l'escadre, et il lui vint une autre ressource pour acheter les provisions de l'embarquement.
L'empereur s'impatienta un jour sur l'opération de la frisure : un concert l'attendoit. Ce moment d'humeur alarma la cour. On se rappela la perruque du capitaine Milchel. Sa Toute-Elégance en demanda une à l'illustre Quick. Quick profita de la conjoncture pour remettre son ancien maître en faveur. Il dit au monarque que ce qu'il demandoit étoit un effort du génie européen ; qu'à la vérité, lui, Quick, étoit bon pour l'exécution, mais que, pour le plan, il falloit le chercher dans la tête de l'amiral. L'amiral fut mandé, après une instruction secrète du généreux Quick. Cependant, avant tout, il crut devoir prévenir le grand contrôleur des modes, afin de ne pas s'exposer à son ressentiment. « L'empereur me demande une perruque, lui ditil. — Une perruque ! répliqua vivement l'officier de la couronne. Savez-vous que, parmi les nouveautés que je réservois à cette nation qui s'amuse et qui s'ennuie rapidement de tout, celle-là tient le premier rang? Par tous les cieux !...» Il alloit éclater... « Mettez-vous à ma place, répondit doucement l'amiral : il s'agit de notre subsistance. Je n'ai plus ni rubans ni agatines." Il est vrai qu'il me reste des
dentelles, mais vous m'avez interdit toutes ces ressources.., — Des dentelles! reprit le contrôleur en se calmant; eh bien, livrez-les-moi, et je vous abandonne la gloire et le profit de la perruque.» Il yavoit longtemps qu'il avoit tenté de donner des dentelles à la nation; mais, n'ayant pas de modèle à montrer, elles étoient encore à naître. Les ouvriers de l'île n'ont pas l'esprit créateur : ils enjolivent seulement ce qui est créé. L'amiral accepta la proposition, et la perruque impériale parut le huitième jour sur la tête du monarque, qui fonda sur-le-champ une école d'élèves pour satisfaire à l'empressement du public, du public du bon ton, qui n'osoit plus se montrer en cheveux. Il ne s'en tint pas là.
Nous avons dit que l'île Frivole avoisine trois grands États. Il est arrivé plus d'une fois qu'après de longues guerres elle en a reçu des conditions de paix fort dures ; mais jamais rien n'a pu affoiblir un droit qu'elle s'est acquis sur eux, celui de régler la forme de leurs habits et tout leur ajustement. Le monarque fit partir trois perruques, c'està-dire trois modèles à suivre pour les trois Etats, et le Trésor se rouvrit pour l'amiral, qui poussa ses recherches sur les mœurs des Frivolités. Il n'est point de nation qui ait des mœurs si élégantes. « Il est étonnant, ajoute-t-il, qu'en si peu d'années ils aient surpassé les François. Ils auroient peut-être
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dû s'en tenir aux leçons de leurs maîtres; mais, en fait d'élégance, leur imagination est trop vive pour s'arrêter.
Entrez dans un cercle avec un air brillante et un habit de goût, on vous accueille avec toutes les grâces. La compagnie sentoit qu'il lui manquoit quelque chose : c'étoit vous. Vous vous trouvez des perfections dont vous ne vous doutiez point.
Les Frivolités, pour vous accorder leur amitié, ne vous demandent pas des vertus, mais des agrémens. On vous suppose toujours honnête homme; mais prouvez bien que vous êtes joli homme. Avezvous besoin de leurs services? Priez-les : ils vous supplient d'ordonner, et vous avez toujours la consolation de les voir furieux de n'avoir rien fait. L'amiral comptoit[ sur un protecteur qui l'avoit comblé de belles paroles : il y eut recours. « Voilà tout ce que je puis pour vous », dit l'Important en tirantson flacon; ce flacon étoit plein d'une eau qui se distille et se bénit à la cour. Tout le monde poli se pique d'en avoir, surtout les grands, et ils en distribuent libéralement à qui en veut.
Les grands ne se ressemblent pas partout. Un homme à qui bien des gens viennent souhaiter le bonjour, et qui ne le souhaite à personne, qui voit beaucoup d'étoffes et de bijoux dans sa matinée, qui fait répéter aux glaces des magots de grand
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prix, qui a quantité de chiens, de chevaux, qui fait de grands repas dans un salon bien verni, et qu'on applaudit toujours, cet homme est appelé grand chez les Frivolités, et on lui doit de grands respects, de la politesse aux autres.
Elle est l'âme des Frivolités, la politesse. Il vaudroit mieux avoir trahi son ami que d'estropier un compliment. Un homme vraiment poli a un bonnet pour ne jamais se couvrir; il dessine bien une révérence et n'appelle pas sa femme : ma femme. S'il ne faisoit pas tout cela, il auroit beau être liant, attentif, complaisant, il ne seroit pas poli. Pour l'être, il faut encore observer scupuleusement tous les titres. Ils ne disent pas seulement, en parlant de l'empereur: « Sa Toute-Elégance a ouvert le bal : » c'est également Sa Toute-Élégance qui étenme. Un insolent s'avisa de dire à un ministre : « Vous êtes un sot. » Tout le monde fut indigné de ce qu'il n'avoit pas dit : Votre éclatante Luniière est une sotte.
Us observent les décences avec autant de rigueur. Un homme en place qui vole en grand est en grande considération : si avant sa fortune il eût pris quelques agatines sur un chemin, on auroit puni l'indécence. Une beauté pardonne tout à un téméraire, hors les expressions peu délicates. Un mari ne préiend pas gêner le cœur de sa femme ; mais il éclateroit si ses amusemens n'étoient pas décens. A l'arrivée de l'amiral, on formoit un éta-
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blissemeiit où le sexe subalterne poujioit perdre sa vertu avec décence.
Chez les Frivolités, comme en Europe, on parle beaucoup mérite. Il faut des hasards singuliers pour en tirer parti; mais c'est un point bien décidé qu'il est plus avantageux d'être goûté. Ceux qui le sont ne savent à quoi ils le doivent, au tour de leur visage, à leur maintien, ou à leur façon de rire. Parmi les sujets qui réussissent, l'un se met bien, celui-là est beau joueur, l'autre conte joliment. On ne seroit point surpris de voir un courtisan disgracié parce qu'il auroit l'air gauche.
Il n'en est pas de l'honneur comme du mérite. Il en faut absolument, et ils en mettent partout. Ils ont pour les pupilles des tuteurs d'honneur; dans les tribunaux, des conseillers d'honneur ; dans les hôpitaux, des économes d'honneur; et toutes les femmes attachées à la Cour sont dames d'honneur. Les professions élevées rougiroient de taire payer leur travail au public; mais elles acceptent des honoraires. La noblesse surtout excelle en honneur. Un noble frivolité qui aura eu le malheur d'être mauvais mari, mauvais père, citoyen inutile, se ressouvient toujours de l'honneur pour le recommander à son fils; et le fils, comme le père, a grand soin de ne tenir que sa parole d'honneur, de ne payer que ses dettes d'honneur, et de tuer quelquefois par honneur. Les femmes ont leur
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honneur à part. Elles ont de si grands principes pour le conserver qu'on les a encore rendues dépositaires de celui de leurs maris. Cependant les femmes du haut style ont refusé le dépôt, parce qu'elles sont sujettes à des vapeurs qui leur donnent des distractions.
L'honneur fait les guerriers; c'est la capitale qui fournit les officiers généraux : on y prend un soin tout particulier de leur éducation. Un jeune seigneur que l'on destine au commandement doit avoir le meilleur tailleur, le parfumeur le plus exquis, l'équipage le plus brillant, la livrée la plus leste; il doit jouer beaucoup, danser souvent, être à tous les spectacles, et imaginer quelque chose sur l'habillement de la première troupe qu'on lui confie.
Cette élégance de mœurs, si répandue dans le beau monde, a passé au peuple. Une marchande mêle à son commerce des manières, des propos, des grâces, qui séduisent les bourses. L'artisan s'est poli avec ses ouvrages. Le domestique sait qu'on le prend bien moins pour le service utile que pour le service brillant : il s'y ajuste; et lorsque du derrière du carrosse il passera dedans, il ne sera pas déplacé. Il faut être bien familier avec les visages pour ne pas se méprendre entre la femme qui sert et la maîtresse qui est servie. Les arts d'agrément, la danse, la musique, la parure, sont descendus à
tous les étages. Encore quelques nuances, et il ne manquera au peuple, pour être bonne compagnie, que de pouvoir dire : mes gens, mon hôtel, mes terres, mes aïeux.
Les Frivolités ont porté cette élégance de mœurs jusqu'au sein de la religion. La bonne compagnie va quelquefois dans les temples pour passer le temps. Elle s'y occupe à se saluer, à se regarder, à décider les visages et les étoffes, jusqu'au moment de l'instruction. Le chapelain Richard Walter dit qu'il y amusa ses yeux et ses oreilles. L'instructeur débuta par un compliment au grand prêtre de la capitale et des révérences à l'assemblée. Après quoi, il prononça un discours très fleuri sur des vertus si déliées qu'elles ne donnoient aucune prise. Ils adorent le soleil, ils voudroient bien l'aimer, mais la façon les embarrasse. Lui doiventils de l'amour « à cause qu'il les échaulTe et les éclaire, ou parce qu'il est chaud et lumineux en lui-même»? C'est une dispute de cent ans. Ils ont proscrit la polygamie, parce qu'il n'y a qu'un soleil et qu'une lune; mais un mari sait bien qu'il doit tâcher de plaire à plusieurs femmes, et les femmes auroient un air bien sauvage si elles s'en fâchoient. Un dogme capital de leur religion, c'est de condamner toutes les autres. Cependant Richard Walter se laissa saisir à l'esprit de conversion ; il entreprit celle d'une beauté de la Cour, qui avoit
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quelquefois des caprices de vertu, et qui, par un air de philosophie mêlé aux grâces, donnoit le ton aux beaux cercles. Il y avoit surtout deux obstacles à vaincre : il falloit la désabuser sur la divinité du soleil, il y réussit ; la détacher de dix amans à q!-ii elle étoit fidèle, il en vint à bout. «Que vous allez être heureuse! s'écria-t-il. Arrachez donc vite ce Zirphos qui vous dévoue à Terreur.» C'étoit l'image du soleil, qui fut autrefois un signe de religion, mais que l'esprit de la nation a tournée en ornement galant. « Que dis-tu, malheureux! reprit la catéchisée. Mon Zirphos! l'éclat de ma parure ! tu m'arracherois plutôt mon existence. » Dès ce moment tout fut dit, rien ne se fit.
Au reste, leur conversation est aussi élégante que leurs mœurs. Elle ressemble à leurs boutiques de modes. C'est une broderie sur de jolis riens, une garniture d'équivoques, une bigarrure de questions qui n'attendent pas les réponses, un assortiment de plaisanteries dont on rit toujours par provision, sauf à chercher après de quoi Ton a ri. « Je ne pouvois m'empêcher moi-même, dit l'amiral, de sourire à leurs gentillesses toujours vives et légères, parce qu'ils ne prom.ènent leurs idées que sur les surfaces. );
Si les mœurs des Frivolités sont si élégantes, la nature, ajoute-t-il, leur a donné des sensations à part. La beauté a des droits partout; mais, dans la
ville de l'Esprit, elle tourne toutes les têies. C'est une comète qu'on observe, qu'on suit dans tous ses mouvemens, qu'on intercepte dans sa course : on ne voit qu'elle, on ne parle que d'elle.
Il est de petits sièges à la Cour fort peu commodes, et très goûtés : on a vu manquer de grands mariages parce que l'épouse n'auroit pas le plaisir de s'y asseoir.
Ils aiment l'apparence des richesses plutôt que les richesses. Qu'après avoir sondé leur bourse, ils n'y trouvent pas de quoi prêter à un ami, ils s'en consolent en lui montrant un meuble de goût.
Ils ne demandent pas si l'année sera abondante, si le commerce s'étend, s'il y a de grands magistrats, de grands ministres : ils courent à une nouvelle garniture de cheminée, ils soupirent après un ballet.
Ils mettent toute leur ville en fête pour une victoire qui les ruine, et ils ne donnent pas un signe de joie pour une bonne loi qu'on propose. Ils aiment passionnément leur souverain ; ils l'admirent encore plus. Ils comptent ses gardes, ses officiers, ses châteaux, les diamans de sa couronne, et jamais ses bienfaits. Si on leur disoit qu'il est une Cour plus sage dans ses vues, plus profonde dans sa politique, ils écouteroient froidement; mais si on ajoutoit qu'il en est une plus brillante, il faudroit se couper la gorge avec eux. On ne les entend jamais dire qu'ils servent l'État; mais ils ré-
pètent sans cesse que leur fortune, leur vie, tout leur être, est à l'empereur. Un citoyen qui diroit bien sérieusement « qu'il est beau de mourir pour la patrie» se donneroit pour ridicule.
Le ridicule les amuse toujours supérieurement. Arriva l'ambassadeur d'une nation voisine, l'une de celles qui avoient reçu les perruques. Il demandoit aux Frivolités de renoncer à une branche de leur commerce ou de se résoudre à la guerre. Ce fut un grand bonheur pour lui et pour la nation qui l'envoyoit d'avoir un nez trop long et une perruque qui le coiffoit mal. On saisit ces deux ridicules, on s'en entretint beaucoup, on en rit encore plus; et^ dans l'accès de cette belle hunicur, on le renvoya content.
Quelquefois leurs sensations sont si fortes qu'elles troublent le repos du public : l'amiral en fut témoin. Un ministre du soleil fut accusé d'avoir séduit une vierge par la magie. On n'y croyoit plus : la moitié de l'île y crut. Tout prit parti pour ou contre. On eût dit que le salut de l'État étoit attaché à la virginité de cette fille et à la continence du ministre. Peu de temps après, une actrice qui plaisoit disparut du théâtre; mille cris la demandèrent': les hommes juroient de quitter leurs emplois, et les femmes de ne pas revoir leurs maris, qu'on ne l'eût rendue. Cependant les révolutions y sont peu à craindre. Une fantaisie d'agré-
ment qu'on imagine à propos, une chanson nouvelle peut les apaiser.
Dès qu'on connoît les sensations et les mœurs des Frivolités, on ne doit plus être surpris de certains usages. C'en est un de s'aimer beaucoup au commencement de chaque année. On se cherche, on se complimente, on se fait des présens. Ce seroit la ville du monde la plus commerçante, si la passion des étrennes duroit toujours.
Une femme, le jour de ses noces, suspend sa dot à son cou et à ses oreilles; et le mari meuble la maison supérieurement, en vendant une terre.
On voit, dans des antichambres et derrière les carrosses, un choix de la jeunesse de l'île, qui ruine magnifiquement ses maîtres. Les provinces regrettent deux cent mille artisans ou laboureurs : qu'en feroient-elles, si on les leur renvoyoit avec les mœurs élégantes de la capitale?
Il y a une noblesse pauvre : c'est un usage qu'elle le soit toujours ; le commerce pourroit l'enrichir, mais il la déshonoreroit.
L'ordre des juges est fort nombreux. Un aspirant est examiné bien sérieusement. La première question qu'on lui fait, c'est sur le nombre des agatines qu'il possède : s'il répond bien à celle-là, il est sûr de satisfaire à toutes les autres. C'est un usage de se faire juger dans plusieurs tribunaux sur la même affaire. Il faut la commencer dans sa jeunesse si Bagatelles morales. 1 1
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on veut en voir la fin. « Je plaignis beaucoup, dit l'amiral, un malheureux qui venoit de gagner un procès. » Il s'agissoit d'un champ, mais le champ ne suffisoit pas pour payer l'homme de loi qui avoit instruit l'affaire. Ses pièces d'écritures auroient couvert le champ : or, il est décidé qu'un pied carré d'écritures contentieuses vaut plus qu'un pied carré de terre. Souvent la fortune d'un particulier dépend de la couleur du papier qui contient son titre : il seroit nul, s'il n'étoit pas couché sur un papier couleur de lilas.
La religion a plus de ministres qu'on ne voit de marchands à la Bourse de Londres. La plupart sont fort jeunes, afin de ne pas effrayer les profanes qui viennent demander des conseils de sagesse. La leur est renfermée dans un cercle bien déterminé. Qu'ils soient fidèles à la forme de leurs vêtemens et à la mesure de leurs cheveux, qu'ils chantent des hymnes au Soleil aux heures marquées, et surtout qu'ils protestent toujours qu'une belle femme n'est pas aimable, ils peuvent suivre leur goût dans tout le reste.
Il en est parmi eux qui sont environnés de l'éclat des richesses : ils n'en font pas de cas; mais ils craindroient de tomber dans le mépris de la nation s'ils ne décoroient pas leurs vertus. On compte plus de deux mille temples où l'on a prodigué les autels et les petits ornemens. On voit souvent l'au-
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tel du Soleil abandonné, tandis que ceux des planètes et des constellations sont entourés d'adorateurs.
C'est dommage que l'amiral n'ait pas eu plus de temps à perdre dans l'île, nous aurions eu une anatomie plus exacte de cette nation singulière. Le travail de l'escadre s'achevoit, les vaisseaux étoient radoubés, le navire d'avitaillement fini, les provisions embarquées; on n'attendoit que le vent pour mettre à la voile, et il étoit temps. L'amiral, pendant sa longue et terrible navigation, avoit travaillé sans cesse à élever l'âme de son escadre : les mots de patrie, de liberté, de grandeur anglaise, d'/mmortalité, à force de frapper les oreilles, avoient passé dans les cœurs. Il n'y avoit pas un soldat, pas un matelot, qui ne se regardât comme environné de la Chambre des communes, et qui ne crût voir les yeux de l'Angleterre tournés sur lui.
Telle étoit la situation des âmes lorsqu'ils entrèrent dans l'île ; mais leur commerce avec une nation si fleurie, et peut-être les alimens qui travailloient sur leur constitution, les avoient bien changés. Ils n'étoient plus d'humeur à chercher des dangers ou des ennemis, à vivre dans la peine ou à mépriser la vie, et ils commençoient à rire avec les Frivolités de toutes ces vertus mâles qui fondent, augmentent et perpétuent les États libres. L'amiral ne s'en apercevoit que trop, et il pressoit l'embarquement. Il eut son audience de congé. L'em-
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pereur ne consentit au départ qu'à une condition, qu'il laisseroil dans l'île quatre hommes, au choix de Sa Toute-Élégance. L'amiral frémit mal à propos; mais on craint toujours pour ce qu'on veut le plus conserver. Il appréhendoit que le choix ne tombât sur les capitaines ou les pilotes: il fut bientôt rassuré. Les élus furent les trois friseurs, qui poussoient vivement l'honneur de la perruque et les chignons de toute espèce. Le quatrième fut un soldat mécanicien, qui alloit à l'immortalité par une invention admirable, un équipage d'été, où des soufflets intérieurs enfantoient des zéphyrs toujours rafraîchissans.
Cependant le vent favorable se faisoit encore attendre, et, en l'attendant, l'escadre désœuvrée parcourut les environs de la capitale. Quelques matelots s'écartèrent sur une chaîne de montagnes, où les terres étoient brûlées, sans arbres, sans herbes, semées de pierres cristallisées et de marcassites où les veines d'or paroissoient. L'amiral averti s'y transporta avec ses experts en mines. Il examina le commencement, la fin et la qualité des marcassites; il fit fouiller en plusieurs endroits; il prit la position juste du terrain et revint à l'escadre. La joie s'y étoit répandue; toutes les imaginations étoient au fond de la mine: on y trouvoit des trésors immenses; on estimoit déjà le temps pour les tirer : le séjour dans cette île délicieuse en devien-
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droit plus long; savoit-on même si on la quitteroit? ou, s'il falloit enfin partir, on partiroit, du moins, chargé de richesses que les insulaires ne disputeroient point, n'en connoissant pas le prix. Ce n'étoit pas là l'idée de l'amiral, il imposa silence sur la mine; et c'est dans ce moment qu'il fit jurer de ne pas révéler l'île Frivole, après avoir défendu, sous peine de la vie, de quitter le bord.
Jamais les délices de l'île ne se peignirent à nos marins si vivement. La consternation fut générale; elle n'avoit pas été si grande dans les horreurs des tempêtes. Il y eut même, pour la première fois, des plaintes et des murmures. Mais l'amiral, outre la force du commandement, avoit cette autorité naturelle que donnent les grandes vertus, et il se flattoit bien, dès qu'il auroit remis en mer, de rendre à ces âmes affoiblies leur première vigueur. Le lendemain, un vent d'ouest souffla. Il mit à la voile pour aller prendre Payta, ville du Pérou, où les Espagnols se croyoient bien en sûreté. On peut lire dans l'histoire de son voyage le reste de ses expéditions qui ne sont pas de mon sujet.
Mais je demande permission de réfléchir à la hâte. Un accès de citoyen me saisit. Cela arrive assez naturellement en parlant de l'esprit anglois. L'amiral Anson découvre, dans un beau climat, une nation facile à soumettre et des mines d'or. Il exige un serment de silence; il en fait un secret
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d'Etat. Ne projette-t-il point de faire un jour cette conquête? Et pourquoi ne la tenterions-nous pas? Laisserons-nous toujours aux puissances maritimes le soin de découvrir et de conquérir? Ne sommesnous pas aussi maritimes qu'elles, puisque nous touchons la Méditerranée d'une main et l'Océan de l'autre? Prévenons les Anglois, ou, si la justice nous empêche d'envahir, ne pouvons-nous pas du moins établir un commerce légitime et très avantageux avec l'île Frivole? L'amiral convient qu'elle ne met pas encore dans son luxe le goût qui règne à Londres; mais le goût de Londres vaut-il les enchantemens de Paris? Quelle avidité n'auroient pas les Frivolités pour nos peintures des Gobelins, nos vernis de Martin^ nos bijoux émaiUés, nos epées damasquinées^ nos étoffes de Lyon, et tout ce monde d'ajustemens qui distingue nos hommes, et qui donne le prix à nos femmes? Ne sommes-nous pas les vrais faiseurs et les fournisseurs de l'Europe? Savons-nous même si nos romans, nos comédies et nos opéras, qui se multiplient avec tant de succès, n'y formeroient pas encore une branche de commerce? Rassurons pourtant les deux sexes. Nous ne porterions à ces Américains que le superflu de notre superflu, et nous rapporterions leur or, dont ils se passent fort bien.
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