I^RISON OB SA]NT-LAZARE
Le bâtiment auquel on a donné le nom de Saint-Lazare et dont on a fait une prison, n'est autre que l'ancien couvent fondé par saint Vincent de Paule , et d'où cet illustre philan^ trope a conçu et mis à exécution ses vues si utiles à l'humanité.
La prison est divisée aujourd'hui en plu-
sieurs sections, qui contiennent, Tune les détenues pour dettes, l'autre les filles publiques, une autre les voleuses condamnées pour récidive à de longues réclusions. Les travaux de la maison sont de tout temps fort actifs et obligatoires pour toutes les prisonnières, quel que soit le motif de leur peine.
Il serait vraiment à souhaiter que l'on donnât une cellule particulière à chaque femme et qu'il y eut plus d'ateliers. De cette manière on ne serait pas forcé d'entasser ensemble toutes ces malheureuses, sans choix, sans distinction aucune, et l'on pourrait aisément établir une sage division entre les difFérens degrés d'immoralité. Il est difficile de se faire une idée du progrès que ne cesse de faire le mal dans ces dangereuses réunions d'êtres entièrement dépravés avec d'autres qui conservent encore un sentiment de honte ou que déchire le remords. Ce mélange est une barrière insurmontable pour le retour au bien. £t pourtant, on ne peut pas dire que le mal soit sans remède : car au milieu de ces femmes dégradées qui ont dépouillé les derniers restes de cette pudeur si noble et si louable qui fait l'honneur de leur
sexe, il s'en trouve quelques unes qui rachètent Tignommie du corps par le repentir de rame, et qui versent plus de larmes sur leurs débauches , que leurs débauches ne leur ont procuré de plaisirs. Ellesn'en sont pas moins coupables, il est vrai; le vice ne les a pas moins conduites de dégradation en dégradation jusqu'au fond des cachots ; mais n'est-il pas barbare de ' mêler la créature repentante avec celle entièrement criminelle ? N'est-ce pas confondre les jeunes malades avec les incurables, les fiévreux avec les pestiférés ?
En général , et nous le disons avec un profond sentiment de tristesse , le retour au bien est, proportion gardée, beaucoup moins fréquent chez les femmes que chez les hommes.
Ce qui doit rendre cette vérité moins désolante, c'est qu'aussi il y a généralement plus de prisonniers que de prisonnières. Un pareil état de choses a sa source dans la nature même de l'homme et de la femme. L'homme, plus audacieux, plus entreprenant que la femme, se livre presque toujours aux impulsions de son carac- « tare, sans obstacle extérieur, sans réflexion intime. Une fois qu'il a failli , il peut reconnaître
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qu'il a commis une erreur, qu'il s'est trompé de route , et rentrer, à foi^ce de soins et de volonté, dans la voie qu'il n'aurait jamais dû quit* ter. Sa faute a ^té une exception, il la réparé facilement : car il peut n'avoir agi qu'avec ses bras et sa tête, et non avec son cœur.
La femme, au contraire, plus circonspecte, plus concentrée en elle-même, est entourée par l'opinion , les convenances sociales d'un cercle fatal qu'on lui défend de franchir et qu'on l'a habituée à respecter comme son ancre de salut. Les séductions ne tardent pas à se presser autour d'elle, et à briller à ses yeux de tout l'attrait des faux plaisirs : elle résiste long-temps. Faible de caractère comme de corps, elle combat pied à pied et combat ainsi long-temps.
Pour elle , l'honneur est véritablement Vile escarpée et sans bords du poète. Aussi lutte-t-elle autant qu'elle en a la force et le pouvoir. Mais malheur à elle si elle succombe! Les défaites chez elles sont aussi fréquentes et aussi honteuses que ses combats ont été nombreux et sublimeà. Ses organes moraux une fois fatigués et brisés , la paresse et l'insouciance envahis* sent son imagination, et elle commet la deuxième
et la troisième fautes^ uniquement parce qu'elle a commis la première.
Mais ce n'est pas une raison pour abandonner les femmes coupables à elles-mêmes. Plus frêles, plus délicates que Fbomme, elles ont un plus grand besoin de son appui et de ses consolations. La mission de l'homme est de proté» ger la femme dans la société : ce n'est pas quand elle est malheureuse et repoussée du monde qu'il doit refuser de lui tendre la main pour l'aider à reconquérir l'estime qu'un moment d'oubli a suffi pour lui arracher.
La source de la perversité chez les femmes du peuple est surtout la tolérance à la faveur de laquelle se soutient la prostitution. Quand de malheureuses filles ont épuisé tout moyen d'existence honnête, et ont vainement cherché un remède à leur misère , la prostitution est là qui les attend, qui les appelle, gouffre infect et profond qui ne rend jamais ses victimes.
Et n'est-ce pas ici le lieu de déplorer amèrement la facilité avec laquelle les pai*ens de la province laissent souvent partir pour Paris une pauvre jeune fille, comptant imprudemment sur un travail douteux et un gain problématique ? I. i6
Seule, abandonnée de ceux dont le devoir était de veiller sur elle, que fera cette faible enfant quand onluirefusera le nécessaire, quand lafaim viendra frapper sans pitié à la porte de sa man^ sarde? Que fera-t-elle, lorsque, séduite par les promesses d'un débauché, elle se retrouvera solitaire , accablée sous le poids de sa honte et de son déshonneur? Deux porles lui sont ouvertes : la prostitution et la mendicité.
Oh ! alors, le choix n'est pas douteux. Les règlemens de police tolèrent Tune et défendent l'autre. Une fois le pas franchi , plus de considération, plus 4^ souvenir qui l'arrête. Elle s'est mise en dehors du monde , elle a rompu avec la société. Qui l'empêche maintenant de com-^ mettre des crimes y de se faire la complice des plus grands coupables ? qui l'empêche d'entretenir des rapports avec des voleur^ ou des assassins ? ils ne sont pas placés plus bas qu'elle sur l'échelle sociale.
La perversité chez la femme du peuple est presque toujours produite par une influence supérieure à sa volonté. L'essentiel serait donc de donner une bonne direction à son caractère naturellement doux et flexible. Il faudrait
aussi présenter à la paresse^ à l'oisiveté, le moins d'encouragement possible. On n'arrivera à ce but qu'en multipliant en France les ateliers de travail pour les femmes, et surtout en renfermant la prostitution , cause de tant de maux, dans des limites plus resserrées, et en la soumettant à la surveillance la plus active et la plus sévère.