‹ Bagnes, prisons et criminels (volume 2)Chapitre 20 sur 45 · DE L'ETRANGER · texte numérisé non relu

DE L'ETRANGER

"M M ' j' I I 11 i ili l ALi

Voyagesa

Cl)apitrf pvtmïtt.

La restauration , quoique engagée dans la route dangerejuse de l'arbitraire qui Ta perdue, laissait cependant encore aux amis de l'humanité la faculté de signaler ou d'exécuter le bien, et de confirmer .par la pratique les théories qu'ils essayaient de propager. C'est à cette époque que je formai le projet de visiter suc-

cessivement les prisons les plus importantes du royaume, dans le double but de reconnaître les vices des localités , et de porter quelques consolations au milieu de ces tristes réceptacles de la misère et du crime. Je suis obligé d'avouer que si plus d'une fois j'ai dû me féliciter de l'accueil que me firent les infortunés que je rencontrais dans le fond des cachots, et de l'allégement que je parvenais souvent à apporter à leurs peines, je n'ai pas été aussi heureux dans les réclamations que je ne cessais de faire en leur faveur auprès de l'administration, et c'est avec un regret profond que je dois déclarer que les abus et les înconvéniens sans nombre dont je me plaignais alors existent aujourd'hui, à quelques exceptions près , tout aussi entiers, tout aussi déplorables.

Les prisons de France, abandonnées pour ainsi dire à elles-mêmes depuis si long-temps, étaient enfin devenues l'objet de la sollicitude des philantropes : on avait compris que les erreurs des hommes ne pouvaient sous aucun prétexte servir d*excuse à l'inhumanité du châtiment, et que les vues de la loi étaient trop souvent outrepassées par les agens chargés de

DES DfiPARTEMENS. 249

son exécution* On avait d'ailleurs sous les yeux Texeiople donné par une nation à la fois notre voisine et notre rivale ; les bienfaits répandus dans les retraites de la douleur par l'illustre Howard avaient allumé dans plus d'un cœur une noble émulation dont les fruits ne se firent pas attendre. On s'occupa de la régénération des prisons, et si cette oeuvre dont l'intention était si louable a été si pauvre en résultats, il faut l'attribuer au manque de temps et considérer surtout qu'elle a été précisément interrompue au moment où elle commençait à recueillir le peu de bien qu'elle avait semé.

Le Conseil royal des prisons , dont l'existence a été oubliée depuis 1 830 , avait sous la restauration toutes les chances' de succès désirables.

Placé , par sa position élevée et indépendante, en dehors de toutes les agitations politiques et renfermé volontairement dans le cercle si vaste des progrès de l'humanité , il ressemblait assez à une chambre parlementaire, où les questions les plus embrouillées se simplifiaient par la discussion, où le ministre de l'intérieur pouvait être sommé de répondre sur tel ou tel jibus désigné par l'un des membres de la so-

ciété. Ses prérogatives ne se bornaient pas là. Les directeurs de prisons , les simples agens de l'autorité , les concierges les plus obscurs des maisons de détention , étaient soumis également à son influence : un membre du Conseil royal avait le droit , lorsqu'il le voulait et sans être annoncé , de se faire ouvrir les prisons ^ de les examiner dans leurs moindres détails, et de faire sur leur bonne ou mauvaise tenue des rapports circonstanciés qui devaient être pré^ sentes aux lumières et à la délibération du Conseil. Il est donc incontestable que ce mode de surveillance était le plus commode et le plus avantageux pour une autorité qui aurait constamment désiré voir éclairer sa religion sur les abus dont gémissent les détenus en France. Car de cette manière seulement la vérité était facile à découvrir. Les visites oâicielles, prévues par les directeurs de prisons , n'atteindraient jamais à ce résultat : il y a pour l'arrivée de l'agent du gouvernement mutation complète dans toutes les parties du service. Ce jour-là la propreté règne partout, la nourriture a subi une réforme momentanée, et le délégué de l'administration , après s'être

DES DiPAATEMENS. 251

acquitté de son devoir, rapporte à ceux qui Font envoyé que des renseignemens inexats.

Voyons maintenant quel pouvait être l'efifet moral de ces visites spontanées et volontaii*es sur l'esprit des pauvres condamnés ? Comment recevaient-ils dans l'obscurité de leurs cachots ce rayon de jour que rien ne leur avait annoncé ? Il faut le reconnaître, ce bonheur imprévu, cette attention si naturelle par elle-même leur semblaient lUi effet de la bonté du ciel, et ils oubliaient im instant leur infortune en se figurant qu'ils n'étaient pas encore tout-à fait abandonnés sur la terre. Ces hommes qui venaient les voir n'étaient là ni pour les espion^ ner, ni pour leur arracher la révélation de leurs crimes : leur mission était tout entière de paix et de consolation. Ils écoutaient avec joie leurs conseils, et ils se sentaient plus disposée à obéir à la voix qui les exhortait doucement au nom du bien et de l'humanité, qu'à celle qui leur commandait en vertu d'une autorité supérieure. Il faut dii'e également que l'influence des membres du Conseil royal des prisons se faisait remarquer souvent dans la rédaction des tableaux de grâces adressés au

252 PRisoifs

ministre de la justice , et c'était encore: là uii des pùissans motifs propres à introduire de grandes améliorations dans la conduite des détenus.

Tant de chances de succès ^ tant dé garanties morales 9 tant d'avantages réunis, n'ont pourtant pas suffi pour sauver cette excellente institution d'un oubli et d'une indifférence dont il est difficile de prévoir le terme. On s'occupe bien encore de la réforme de l'emprisonnement çt de la révision du code pénal ; mais , il faut en convenir , les écrits abondent , les utopies se succèdent, il y a beaucoup de raisonnemens et peu de faits : on discute et on n'agit point. Pendant ce temps, les prisonniers souffrent, le mal devient plus grand , et quand on se réveillera de cette apathie si coupable, puisqu'elle n'existe qu'aux dépens d'une classe de malheureux, on retrouvera plus déplorables et plus enracinés les abus que d'anciens efforts étaient déjà parvenus à battre en brèche.

Nous nous proposons, au reste, de donner <lans un chapitre spécial de plus longs renseignemens sur l'ancien Conseil royal des prisons, sa composition , ses travaux , et le bien qu'ils

DES D£PARTEH£IfS. 253

ont produit dans toute la France , et nous essayerons de dresser un plan succinct des vues et des bases d'après lesquelles on pourrait , à notre avis, procéder à sa réorganisation»

€l)apitre iHrurim^

PRISONS D'INDRE BT-LOIRE , ET DE tOIR-ET CHER.

Les prisons départementales sont généralement mal construites et mal tenues. Placées sous la surveillance peu active d'un préfet , ou d^agens subalternes, elles sont quelquefois li* vrées à l'arbitraire de leurs directeurs , et si des exceptions, honorables pour ces derniers, se rencontrent pourtant, et doivent être si-

gnalées , l'incurie de l'administration n'est pas moins cause de leur mauvaise tenue ou de leur peu de salubrité.

Pour bien connaître les abus et les vexations qui augmentent le malheur des prisonniers, il faut avoir habité soi-même ces lieux de douleur et d'ennui; il faut, pour apprécier toutes les privations que supportent les détenus, avoir une parfaite connaissance des tracasseries de mille espèces dont ils sont abreuvés. L'homme libre ne peut se faire une juste idée des souffrances multipliées qui accablent le prisonnier, surtout lorsqu'il n'est que prévenu. Ainsi, c'est dans le moment où la tranquillité d'esprit nécessaire à sa défense lui est indispensable qu'il est le plus maltraité. N'est-ce donc pas une grande iniquité que de punir par anticipation un homme qui n'est pas reconnu coupable , et qui souvent est victime de soupçons ou de calomnies injustes? et, en supposant même sa culpabilité, le temps qu'il aura passé en attendant son jugement ne comptera pas sur celui qu'il sera condamné à faire lorsque la justice aura prononcé son arrêt. Comment peut-on excuser cette inconcevable mesure ? pourquoi les pré-

Vénus sont-ils encore plus mal que les condamnés? de quel droit punir des hommes d'une faute dont ils sont innocens ? '

Et d'ailleurs , n'y a t-il pas dans l'application matérielle de l'emprisonnement une gradation sur laquelle on devrait fixer le degré de sévérité à employer contre le coupable présumé ou reconnu ?

En première ligne vient le bagne pour les condamnés aux travaux ' forcés. Ensuite les maisons centrales pour les condamnés à la réclusion ; les maisons de détention pour les condamnations non infamantes ; les maisons d'ar^ rêt ou de justice destinées aux prévenus ou accusés ; enfin , les prisons de passage pour les prisonniers en voyage. C'est donc le comble de l'injustice que de traiter indistinctement, et de la même manière, les détenus de ces diffé* rentes maisons. Chacune d'elles a un caractère particulier, et leur régime devrait être en rapport avec la destination qui leur est imposée. Je ne puis m'empêcher de dire que cette vérité si simple et si incontestable semble n'avoir pas été comprise, si j'en juge par les prisons des I. 17

258 PEisoNs

provinces 9 où cette distinction si importante et si juste n'est que rarement observée.

Page 1