TOUL
Lors de ma visite à la maison d'arrêt militaire de cette ville, le concierge, M. Rousselot, se consacrait déjà depuis vingt ans à la garde des détenus. Aussitôt qu'il connut l'objet de ma démarche, il ne put cacher une émotion dont je ne comprenais pas le motif; sa femme I. 20
parut aussi fort aise de ma demande, et ce vieillard, en ouvrant ses portes, courut, avec une vivacité incroyable, annoncer aux prisonniers que des étrangers venaient les visiter. Nous entrâmes dans la salle des prévenus : elle ne contenait alors que sept hommes. Leurs regards, la politesse avec laquelle ils répondaient à mes questions, m'inspirèrent une satisfaction que je n'avais jamais éiprouvée dans aucune autre maison de ce genre. Le geôlier me les présentait l'un après l'autre, en me donnant des détails sur le motif de leur détention. Je voyais les yeux de cet excellent homme se mouiller de larmes, et les soldats hû prendre les mains en le suppliant de ne pas se chagriner pour eux. Je passai dans la salle^des condamnés, et là une scène encore plus touchante encore nous était réservée. Quatre militaires attendaient leur départ pour les compagnies de discipline, J^e concierge, en me désignant un des prisonniers, me dit: «Tenez, monsieur, voilà un homme intéressant; ce pauvre enfant, je donnerais ma vie pour le voir libère : je vp.us en supplie j acçordez-lui votre intérêt; tâchez que le roi connaisse son affaire, et...» Rousselot,
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étouffé par les larmes ^ ne put plus dire un mot de plus. MM. Garez et Claude qui m'accompagnaient, frappés d'étonnement) n'eurent pas la force de résister à l'impression profonde qu'excitait en eux un si noble dévouement. Après quelques minutes j'adressai la parole au pauvre maréchal^des-logis si fortement aimé dé son concierge, et j'appris de lui le motif de sa condamnation. Fils de parens honnêtes et aisés, ce pauvre homme ne voulait pas réclamer leurs secours , pour éviter un chagrin mortel à sa mère ; il préférait supporter toutes les privations et laisser en paix sa famille. L'éducation de ce détenu avait été soignée ; mais son esprit indépendant n'avait pu se plier à la sévère discipline de certains chefs , et c'est à l'âge de vingt-neuf ans, après seize ans de service et cinq campagnes, qu'il avait été contraint d'aller finir le temps de son engagement au milieu de soldats plus ou moins ignorans , et souvent de très mauvaise société. Cette réunion de circonstances intéressantes restera toujours gravée dans mon cœur; mais je ne pouvais espérer d'obtenir du ministre une grâce , qui, quoique bien placée, avait besoin sd'être demandée par tout autre que moi.
Le brave Roiisselot ne se contentait pas de bien soigner sesprisonniei*s,departageravec eux sa nourriture, il se rendait de temps en temps chez des dames charitables pour quêter en leur faveur. Je ne pourrais décrire la joie et la reconnaissanjce qu'il m'exprima lorsque je remis sur les fonds dont j'ai déjà parlé un peu d'argent aux militaires placés sous sa charitable surveillance. Je vous remercie du bien que vous faites à mes bons enfans , me dit-il avec transport; Dieu vous bénira.
Ne pouvant plus long-temps supporter de telles impressions, j'allais me retirer, lorsque je vis la femme de Rousselot occupée à tremper sa soupe et celle des prisonniers : c'était le nïéme bouillon, le même pain. Cette femme, aussi humaine que son mari , méritait de semblables éloges.
Je quittai cette maison le cœur rempli d'admiration pour cet excellent ménage , qui donnait l'exemple de la bienfaisance la plus désintéressée et la mieux entendue, et en regrettant de ne pas rencontrer plus souvent de pareils sujets de consolation.
A mon retour de cette visite, je fis au nom
du comité des prisons un rapport à la Société de la morale chrétienne sur la conduite honorable du concierge de la maison d'arrêt niilitaire de Toul. L'intérêt que méritait cet homme respectable me faisait penser que la Société, fidèle au principe de son organisation, -s'empresserait d'accorder une médaille d'encouragement à M. Rousselot. Je ne fus pas trompé dans mon attente et j'eus le bonheur de concourir à lui faire décerner une récompense dont ses soins et son dévouement l'avaient rendu si digne.
Quelques jours après, j'appris que le pauvre Rousselot venait d'être destitué, et qu'un ordre de la division militaire de Nancy avait prescrit sans délai son remplacement. Dénués de tout, sans argent, sans meubles, ayant à peine un lit, Rousselot et sa femme n'avaient d'autres ressources que l'hôpital, et encore leur admission n'était pas certaine. Je voulus , autant qu'il était en moi, réparer envers Rousselot les torts d'une administration qui d'ailleurs ne nous avait que trop accoutumés à de pareilles brutalités, et je lui offris, ainsi qu'à sa femme, un asile dans le petit village de Grandmesnil, près de Toul, ou
je demeurais moi-même une partie de Tannée.
Ils retrouvèrent dans cette retraite la tranquillité dont ils avaient tant besoin. C'est là que le brave Rousselot a terminé une carrière modeste, mais remplie de bonnes œuvres. 'Sa femme vit encore, et j'éprouve la jouissance de rendre doux et paisibles les derniers instans de sa vieillesse. -^
Je ne dois pas cesser de parler de la ville dcrToul sans signaler les notables améliora-* tions dont la prison civile a été l'objet. Les chambres sont grandes et bien aérées; les murs sont blanchis tous les ans, les cours sont spacieuses; les hommes sont séparés des femmes; les condamnés à plus d'iin an "ne restent jamais avec les prévenus; on les dirige sur la maison centrale de Clair vaux.
En général, cette maison mérite des éloges.
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