ÉPINAL
Deux maisons sont destinées aux détenus :
l'une aux prévenus et aux condamnés à des peines correctionnelles; l'autre à ceux qui ont subi des arrêts rigoureux.
La première se compose de trois quartiers , celui des prévenus , celui des condamnés et
DES DÉPARTEMENS. Sî29
celui des femmes : dans la seconde le local des femmes est aussi séparé de celui des hommes.
L'air que respirent les prisonniers est pur et circule librement dans les chambres. Les cachots sont plus élevés que le sol; des tuyaux d'appel sont établis entre les principales fosses d'aisances et les cheminées des cuisines où ils aboutissent. Chaque quartier * a - sa cour> où des eaux limpides viennent se déverser. L'hiver, dans chacun d'eux, un local commun est échauffé pendant le jour. Des infirmeries sont destinées à recevoir les malades , et même quelquefois le médecin peut en faire transférer à l'hôpital s'il juge que l'état du prisonnier exige cette mesure. La paille des lits est de seigle j parce qu'elle résiste mieux que celle de blé: on en change fréquemment. Les bois de lit$ servent à la recevpir, dans la maison d'arrêt et et de correction. Des couvertures sont destinées aux malades y et s'utilisent encore pour d'autres prisonniers.
Le linge est blanc de lessive. Une cour est destinée à la destruction de la vermine dont les habits seraient imprégnés, et une baignoire aux usages de propreté et de santé.
330 PAisoirs
Les aliment ^ont sains , lerpaîi^ d'une ercel-* lente qualité; les prisonniers en ont une livre et demie par jour. Trois Ibis par semaine ils ont de la viande et du bouillon ^ et les quatre autres jours un potage^ Lies sexagénaires y les condamnés à mort^ et les malades auxquels cela est Utile , ont tQu&les jours une livre de pain blanc, de la viande et du bouillon.
Les enfans en bas âge que lès mères y amèh nent^ et y gardent avec elles, ont aussi des secours sans être écroués;
L'eau vive des fontaines sert à la boi^oit; et pendant les grandes chaleurs on donne du vinaigre pour laciduler.. Depuis le matin jusr qu'au soir lès prisonniers peuvent se promener*
Il est à regretter que^ des ateliers ne soient point placés>dans les vastes . salles dé la nou* yeUe prisQ», ^t^ne donnent point aiix détenus un antiTB genre d'occupation.
Les prisonniers en génénàl ont un air de santé qu'on rencontre malheureusement bien rarement.
Avant de quitter la maison de justice, un homme s'approcha é^. moi et ; me dit avec rac* cent de la plu$ profonde douleur : c^Sfonsieur^
D£S OEPARTEMENS. 331
je suis bien heureux de pouvoir vous enti^etenir. Votre visite , que nous attendions tous avec la plus vive impatience, nous fait oublier nos peines. Les miennes sont cruelles : j'attends de jour en jour la mort, ou la réussite de mon pourvoi en grâce. Pouvez -vous m'accorder votre protection? Je suis innocent du crime pour lequel j'ai été condamné : non, monsieur, je n'ai pas voulu tuer mon frère. » Ne m'attendant pas à ce triste récit, je ne pus déguiser l'émotion qu'il me causait ; Guillot s'en aperçut et me dit les larmes aux yeux : « Que vous êtes bon de m'écouter avec tant d'humanité! Hélas ! depuis ma condamnation vous êtes le premier qui paraissiez touché de mon infortune. » T^ maire, le médecin, le concierge, témoins de cette scène, furent attendris, et pour entendre plus librement le malheureux Guillot, j'allai avec lui seul dans son cachot ; j'en fermai la . porte , et alors je fis à ce condamné toutes les questions qui , saiis l'humilier, pouvaient me faire juger sa moralité. J'obtins sans peine toute sa confiance, et il parut étonné de la tranquillité que j^ conservais en lui parlant , surtout étant seul avec lui. La conversation de ce dé-
tenu était pleine d'intérêt, et je n'osais croire à sa culpabilité ; cependant le jin'yy pour prononcer la peine de mort, avait eu de fortes preur ves. Dans la crainte d'abuser de la complai* sancedu maire, je quittai GuiUot, qui me serra les mains comme s'il me disait un éteniel
adieu!
. Toute la journée je fus tourmenté, et GuiUot occupait toute ma pensée; 4e soir j'appris che^t M. Doublât que l'ordre de l'exécution venait d'arriver, et que le lendemain à midi le malheureux aurait cessé d'exister.
Je rentrai à dix heures à mon logement, disposé à partir d'Épinal le lendemain de bonne heure pour me soustraire aux tourmens que me causait GuiUot; mais il ne me fut pas possible de suivre ce projet^ car Guillot, par une lettre pressante , me priait de venir encore une fois le visiter. Un tel vœu était un ordre, et malgré la douleur que devait me causer cette dernière en treviiè , je me rendis à neuf heures à la prison.
Le respectable aumônier des hussards du Haut-Rhiu, en garnison à Épinal, était dans 1© cachot de Guillot et le préparait a mourir.
Lorsque cet ecclésiastique sortit, il était dix heures; notre malheureux n'avait donc plus
DES I>1^PART£MÉNS* 333
que deux heures à vivre. J'avoue qu'il m'en cou* tail de le revoir, cependant je m'efforçai d'avoir bonne contenance auprès de lui. J'entrai dans son cachot comme la veille , et je fermai la porte. Guillot parut content de ma visite; je. m'assis à côté de lui sur son lit , car il n'avait qu'une chaise. Ce pauvre homme me dit à cette occasion : « Je ne puis vous exprimer combien votre confiance envers moi nie console et me touche.»;
Guillot à ce moment ne savait pas encore s'il allait mourir, mais je crois qu'il s'en doutait , en raison du bruit delà cloche du concierge qui avait été beaucoup plus fréquent qu'à l'oudinaire. Je craignais d'entref en conversation sur ce pénible sujet ; mais Guillot paraissait au contraire le désirer; aussi il m'adresi^ avec fermeté cette question : «Croyez-vous que mon poui*voi soit rejeté? dites-moi la vérité, je suis prêt à mourir. » Ne voulant pas lui donner des espérances qui allaient si promptement se démentir, je lui répondis vaguement., Il tne dit ensuite que ses fers étaient bien serrés, et que la croisée du oachot fermait si. mal qu'il avait une fluxion. Cette observation me faisait croire qii'il ne -éoiigeait pas à la mort; .tt f^rut devî^
ner cette pensée, et alors il reprit avec un accent de bonté : « Ce n'est pas pour moi que je vous dis cela, c'est pour ceux qui me remplaceront ici. »
Guillot me parla beaucoup de son frère , «qui, disait-il, avait causé son malheur, en déposant contre lui lorsque la justice l'accusait d'avoir voulu le tuer d'un coup de fusil; à sa place j'aurais excusé mon frère, mais, loin de cela, il fit toutes les démarches auprès de^ jurés pour leur faire croire que s'il m'acquittaient, je serais capable de recommencer à tirer sur lui. Vous voyez, monsieur, combien je de*vrais le haïr. Cependant je lui pardonne cette conduite : que Dieu veuille le laisser vivre ea paix! quant à moi, je n'ai d'espérance que dans mon Courage et ma résignation. »
La physionomie de Guillot inspirait Tint^éti; ses yeux étaient vifs, et tien en lui ne repoufih sait la compassion. !
Après cette conversation , j'entendis sonner onze heures ; et, malgré moi^ je me levai brugqvetnent; Guillot. se leva aussi, et, je ne sais pour quelle raison ^ il me demanda où j'allais en sortant « de la prison, si je i^estais encore kyng-tempi» à Epinal, où je ine rendrais ensuite^
DES DJÊPARTEMEIN'S. 335
et si mon voyage serait encore long. Je lui répondis que j'espérais aller dans plusieurs autres départemens avant de rentrer à Paris. « Tant mieux y répondit-il, vous consolerez bien des tnalheureux. Vous remplissez là une belle mission ; continuez-la pour lebonh^c^ur de mes compagnons d'infortune. » Cette dernière phrase fit sur moi une grande impression; je remerciai Guillot, et lui dis que je le quittais avec regret. Il me prit la main, me riegarda fixement, puis leva les yeux au ciel, en prononçant d'une voix entrecoupée par les larmes ces mots : « Adieu: croyez à ma vive reconnaissance. Nous nous reverrons dans un autre monde. Adieu, monsieur ; ne m'oubliez jamais. »
Je quittai la maison de justice avec une émotion impossible à décrire, mais qui ne s'effacera jamais de mon esprit. A midi, Guillot, conduit au supplice, mourut avec sang-froid : sa dernière pensée fut pour moi; je l'ai reçue avec gratitude, puisque ma pénible visite a pu rendre moins amère la fin de son existence.