REGIS MINISTRO
PR^FECTO JEDILIBUSQUE PRESENTIBUS
QUISQUIS èlC AOES
ASORA ADMIRARE PRJEGARE.
La Conciergerie étant\a maison de justice établie près la cour d'assises de la Seine , est habitée uniquement, et sauf quelques rares exceptions, par deux sortes de prisonniers : ceux contre lesquels la chambre des mises en accusation a décerné prise de corps, et qui sont à la veille d'être jugés par la cour d'assises, et ceux qui, déclarés coupables par le jury, se sont pourvus en cassation. Des importations périodiques de la Force, et des exportations également périodiques sur Bicêtre et Sainte-Pélagie, renouvellent à peu près chaque mois le personnel de la Conciergerie.
Les observations que j'ai eu le loisir de faire sur le caractère général de ces prisonniers m'ont convaincu d'une vérité que les meilleurs esprits avaient pressentie: savoir, que, malgré les adoucissemens introduits depuis la révolution, notre législation pénale est encore beaucoup trop sévère. Plusieurs de ces malheureux ique j'ai été à portée de juger à fond étaient loin d'être complètement démoralisés. A plusieurs, le jugement de condamnation avait suffi pour les faire rentrer en eux-mêmes et leur inspirer des projets de meilleure vie ; d'autres, qu'il serait évidemment dangereux de relancer dans la société, à cause de l'impétuosité effrénée dé leurs passions et de leur caractère paraissaient suffisamment contenus par le régime sévère de la ' prison ,♦ sans qu'il fût encore besoin, pour les dompter, d'y ajouter des rigueurs qui sont cruelles toutes les fois qu'elles ne sont pas indispensables.
Depuis la Restauration, l'exercice du droit de grâce, la plus morale assurément des institutions monarchiques, est devenu d'un usage assez fréquent et presque périodique. Cette habitude a produit les meilleurs effets parmi les prisonï. 1 1
niers. Ils comptèot désormais rexercice du droit de grâce au nombre de leurs chances favorables. Cette idée émousse l'aigiiillon du désespoir au jour de la condamnation, et il n'est presque pas un criminel aujourd'hui qui ne se pourvoie en grâce en même temps qu'en cassation. On met à profit cette circonstance dans l'intérêt de la société, soit pour obtenir d'utiles révélations, soit, pour obtenir l'aveu précis et détaillé du crime, qui rassure complètement la conscience des magistrats, en même temps qu'il épure, rectifie et précise les lumières de leur expérience. Les remises de peine pleines et entières sont rares; les commutations ouïes remises partielles sont fréquentes : méthode sage qui soutient le coujcage du condamné, en même temps qu'elle est pour lui-même et pour tous un puissant encouragement à tenir une bonne conduite.
Presque chaque jour de l'année, hormis quelques courts intervalles, les échos de la Conciergerie sont effrayés, le matin, par les voix farouches des gardiens qui appellent devant la cour d'assises les prévenus qu'elle va juger; et le soir, par les gémissemens ou les cris de désespoir de ces infortunés, qui viennent d'entendre
prononcer leur affliction ou leur infamie, quelquefois éternelles ; d'autres fois aussi on les appelle pour aller passer une heure sur Féchafaud d'ignominie; mais alors ils ne rentrent point dans la prison ; on les dirige de la place du Palais-de-Justice sur Bicêtre. Ce spectacle continuel, qui rompt si cruellement, pour cette demeure, la monotonie habituelle des prisons, soumet ses habitans aux impressions les plus déchirantes de l'angoisse et de la douleur; car comment se défendre de quelque sympathie, en voyant des hommes dont l'extérieur n'annonce pas toujours le vice, et avec lesquels on conversait à l'instant, précipités tout-à-coup dans les abîmes du plus effroyable malheur!
D'autres fois l'on apprend que celui qu'on voyait tout à l'heure se promener avec calme sur le préau vient d'être condamné à mort... Un mouvement inusité parmi les, gardiens, une agitation mêlée de terreur et de curiosité propage à l'instant la sinistre nouvelle. Dans ce cas seulement, le condamné ne revient pas se mêler aux autres prisonniers; il est conduit dans une chambre solitaire, numérotée 1 7, et qui n'a d'ailleurs d'effroyable que sa destination. Lou-
104 Là COIVCIERGERIE.
vel a été gardé dans ce cachot tout le temps qui a précédé son jugement. C'est dans ce lieu, situé au rezKie-chaussée , et qui ouvre par une porte sur les galeries du préau, que le condamné est gardé à vue par des gendarmes, jusqii'à ce qu'on le transfère à Bicêtre, s'il se pourvoit en cassation, ou jusqu'au moment de son exécution s'il refuse d'user de ce -dernier répit. La promenade sur le préau, et par conséquent sous les fenêtres des prisonniers, et à leur vue, est permise aux condamnés à mort, mais seulement une heure le matin et une heure le soir^ avant et après la fermeture des chambres, et entre deux gendarmes. Quand tout recours et tout délai est expiré pour le condamné à mort, on le ramène à la Conciergerie le matin de l'exécution, et les prisonniers le voient, à travers les grilles, sortir du numéro 1 "7 pour se rendre au lieu de l'exécution... C'est pourtant à côté de ces horribles apprêts que peut être condamné à dormir, sans délit ni jugement, celui à qui une sensibilité trop irritable n'aurait jamais permis de supporter spontanément la vue du patient marchant à l'échafaud, ou seulement de l'instrument du supplice.
LA GONGIERGëHIE. 165
L'espèce d'habitans que la Conciergerie est destinée à receler en a dû rendre le régime sé^. vère. Le parloir est formé par deux grilles parallèles, placées à trois pieds l'une de l'autre, et garnies en outre d'une toile de fil d'archal , ce qui rend les communications presque illusoires. On permet assez facilement aux personnes d'une mise et d'une tenue décentes la communication complète àl'avant-greffe. Mais une mesure bien dure est exécutée avec rigueur contre les visiteurs de tout sexe : ils sont strictement fouillés, par des personnes préposées à cet effet. Toutes les lettres qui entrent et qui sortent doivent passer au visa du greffe. Tous les prisonniers sont également fouillés sur leurs personnes et dans leurs effets, lors de leur entrée à la Conciergerie. Les couteaux, rasoirs , ciseaux, fourchettes j et généralement tous les instrumens susceptibles de servir d'armes ou d'outils y sont interdits. Leur recherche donne lieu quelquefois à des fouilles générales, qui s'étendent jusqu'aux effets, matelas et paillasses des habitans de la pistole. Cependant on use de tolérance à l'égard de ceux-ci, lorsque leur caractère et leur conduite paraissent donner des garanties suffisantes.
Voilà la distribution du temps à la Conciergerie durant les mois d'été : à sept heures du matin , les portes des chambres des prisonniers^ sont ouvertes; à huit heures, on distribue le pain ; à dix heures, le parloir est ouvert jusqu'à quatre heures. Tous les prisonniers sont tenus d'assister chaque soir à la prière, qui se fait en commun à la chapelle. La messe est également d'obligation à la Conciergerie, ainsi que les vêpres, les jours de dimanche et fêtes légales. Néanmoins cette obligation n'est pas entendue d'une manière contraire à la tolérance constitutionnelle; car j'ai vu un prisonnier être dispensé de l'assistance aux exercices religieux^ sur sa déclaration qu'il était Juif de nation et de religion.
L'usage des fers est autorisé dans les prisons de prévention , soit pour transférer les prisonniers de l'une à l'autre , soit pour les amener devant le juge d'instruction. On se borne le plus souvent à des cordes.
L'emprisonnement dans un cachot sombre et humide est le moyen de répression usité à la Conciergerie. Je crains beaucoup qu'il ne soit très malsain, car j'ai entendu assui^er, par des
gens de la maison , qu'on avait vu des prisonniers en sortir perclus. La peine du cachot est prononcée par le concierge, qui, je crois, est obligé d'en tenir note> pour être envoyée à la Préfecture de Police. Je n'affirme pas que cette peine soit prononcée légèrement ou inconsidérément; mais il est certain que la mesure prescrite n'offre en effet aucune garantie réelle au prisonnier : l'expérience n'apprend que trop que ces sortes d'écritures s'engloutissent inutilement dans les bureaux. Dans les prisons, rien ne peut remplacer l'inspection -personnelle, quotidienne et gratuite, d'hommes à la fois élevés et indépendahs.
Quelques condamnés pour de simples délits obtiennent de passer le temps de leur peine à la Force ou à la Conciergerie : cette concession est considérée comme une faveur, parce que le régime des maisons de prévention est moins sévère que celui des maisons de correction , et surtout parce qu'on n'y est pas soumis à l'horrible et odieuse nécessité de coucher deux à deux. Mais, dans ce cas, les condamnés sont tenus à payer une somme de dix-huit francs par mois, à l'administration des prisons, pour
l'indemniser des travaux qu'on ferait, pour elle dans les ateliers de Sainte-Pélagie ou dePoissy. Ainsi se trouvent dénaturées, par une trop stricte exécution, les prescriptions de la philan- * tropie, qui avait voulu sauver le détenu des dangers et des ennuis de l'oisiveté, mais qui n'avait pas cru, par exemple, condamner aux travaux forcés manuels, des hommes de lettres, capables des travaux d'esprit les plus relevés.
Je terminerai ces observations par quelques conclusions générales qui me paraissent en résulter.
Le régime physique des prisons de prévention est aujourd'hui considérablement amélioré, au nioins pour ceux qui possèdent quelques ressources pécuniaires; il reste peu de chose à faire sous ce rapport. ]Les prisonniers sans ressources pécuniaires sont 'sans doute dans une situation qui serait bien dure pour un homme accoutumé à l'aisance, mais qui diffère peu de celle où l'on peut supposer qu'ils se trouvaient au dehors. On leur fournit, pour chacun, une paillasse, une couverture de laine et une couchette en bois.
Les infirmeries des prisons sont, au contraire,
LA GOirei£RQERI£. 169
dans lin état très imparfait , et appellent l'attention la plus urgente de l'autorité chargée d'y veiller.
Le régime moral et le système de gouvernement des prisonniers sont susceptibles de grandes réformes.
Il est indispensable et pressant de former un établissement distinct pour les délits politiques : la justice, l'humanité, la pudeur publique, l'exigent également.
Nous reviendrons sur ce chapitre important, en résumant les réclamations que nous n'avons cessé de faire depuis dix ans en faveur des détenus politiques. Nous ne devons pas désespérer de voir enfin le bien s'opérer. S'il, vient lentement, il finit toujours par. venir. L'état actuel de la Conciergerie en offre un exemple fragpant. Après avoir été jadis l'une des prisons les plus épouvantables de Paris, elle a, par degrés, subi un grand nombre de changemens à son avantage. Ces améliorations avaient déjà commencé avant l'année 1788, puisque l'illustre Howard, qui visita les cachots vers cette époque, atteste qu'alors déjà la chambre de torture qui y existait avait disparu.
LA COITGIERGfRIE.
Depuis y les modifications introduites dans la Conciergerie , ont été de plus en plus en rapport avec la civilisation et ont suivi ses progrès! Cependant^ elle est encore bien loin d'être entièrement conforme aux lois de la morale^ et de l'humanité.
€i)apitvt ^mtovjïmt.
Cette maison a été le théâtre de bien des évènemens déplorables. Son ancien propriétaire , le duc de La Force, y fut assassiné lors des massacres de la Saint-Barthélémy. L'infortunée princesse Lamballe y était prisonnière en 1 793 , el reçut la mort sous le guichet de sortie qui est devenu aujourd'hui le greffe de la prison.
172 LA FORCP.
C'est à La Force que sont envoyées toutes les personnes arrêtées à Paris, et qui ont été interrogées par la police. Une fois à La Force, le détenu est placé sous l'autorité de la justice. Cette prison reçoit donc la plus grande partie des présfenus arrêtés dans l'a capitale, c'est-à-dire que tous les genres de criminels s'y trouvent réunis. -
En 1783, lorsqu'elle reçut la visite de l'illustre philantrope Howard, elle était destinée aux débiteurs, aux vagabonds, aux déserteurs » et aux gens arrêtés pour simples délits de police.
La Force , depuis l'empire jusqu'à nos jours, a été le séjour de prisonniers de tous les rangs, de toutes les opinions et de tous les accusés de grands crimes.
Les malheureux condamnés de La Rochelle , MM. Béranger, Cauchois-Lemaire, Mahul, et les criminels Papavoine , Castaing , Contrafatto, etc., ont habité tour à tour les mêmes chambres (dites de secret). C'est assez faire comprendre combien la construction de cette prison est peu en harmonie avec la destination qu'elle a à remplir.
J'ai été aussi prisonnier trois mois à La Force,
comme prévenu d'avoir favorisé l'évasion de deux condamnés delà conspiration de Saumur, et c'est là , dans la solitude du secret^ en 1 822 , que j'ai formé le projet de vouer toute mon existence à la défense des prisonniers.
Dans un autre chapitre je publierai tout ce qui se rapporte à cette évasion qui aura peutêtre quelque intérêt pour le^lecteur, en raison des personnes qui ont participé à la réussite de de cette louable action.
Voici quelques détails- déjà publiés dans le Journal des Prisons , sur la maison de La Force , qui a subi peu de changemens, mais à laquelle on a ajouté plusieurs bâtimens contigus qui contenaient autrefois les femmes prévenues et les filles publiques, arrêtées pour des délits de police locale.
La réunion des bâtimens qui composent cette prison, construits à des époques et dans des vues diverses, offre l'assemblage le plus incohérent et le plus irrégulier qu'on puisse imaginer, et cependant elle remplit parfaitement sa destination actuelle, car les évasions y sont extrêmement difficiles, et , en effet, l'on en cite peu d'exemples.
La première cour, connue sous le nom de cour de la Chapelle ou de la Fit au lait^t)^ est d'un aspect qui n'est point trop désagréable, grâce à quelques tapis de verdure qui en décorent le préau. Elle est destinée aux personnes dont la mise et l'éducation promettent des mœurs douces et des habitudes de propreté. Il existe toutefois à cet égard un arbitraire assez complet ) et plusieurs détenus pour délits politiques ont été placés dans la cour de la Dette y dont les localités et les habitans offrent des inconvéniens de plus d'un genre.
A l'un des coins de la cour de la Chapelle se trouvç un grand et bel escalier, qui offre des coupes de pierre et des ornemens dans la manière du siècle de François P' et de Henri 11, d'un goût assez remarquable et fort bien conservés. Cet escalier conduit à l'infirmerie, qui est vaste et bien aérée; c'était jadis la salle de spectacle de l'hôtel. Comme la plupart des infirmeries de prison , elle manque d'un préau où les malades puissent se promener et respirer
(i) Ce dernier nom lui est venu, dit-oq, de ce qu'on n'y rent'(i>rmait jamais les personnes détenues pour mois de nourrice.
l'air extérieur. Cet inconvénient, qui ne parait point assez vivement senti par les personnes qui président à la police et à l'administration des prisons, est bien cruel pour les malades, dont il a plus d'une fois abrégé les jours, principalement lorsque la maladie est provoquée par une mélancolie trop profonde, ou par un excès d'abattement moral. Une salle particulière est destinée aux maladies cutanées et contagieuses; et, par une fatalité bien déplorable , ces sortes de maladies, qui proviennent le plus souvent du défaut de propreté, sont celles qui en rencontrent le moins dans les locaux où elles sont traitées. A côté de l'infirmerie est une pharmacie, avec une salle de bains. Ce petit établissement, qui est aussi à l'usage des prisonniers valides , est considéré comme très précieux dans la maison de La Force ; il serait désirable et facile d'en former de pareils dans toutes les prisons , où cependant il est fort rare d'en rencontrer.
Les dortoirs où sont logés lès habitans de la cour de la Chapelle sont côttiposés de trois étages , auxquels on parvient par un escalier de bois, de construction moderne, très bien éclairé et aéré. Les chambres sont ou à quatre
lits avec une croisée , ou à sept lits avec deux croisées. Par une mesure fort sage^ l'on a numéroté, en chiffres, le nombre et la place des lits ; mais cette précaution est souvent éludée , selon les besoins du service. Lès corridors par lesquels on aboutit aux chambres sont étroits, obscurs et privés d'air; ils sont terminés par des latrines sans jour, et qui engendrent la plus odieuse infection. Il serait urgent de fermer ces latrines, car, indépendamment de leurs inconvéniens réels, elles sont complètement inutiles.
Il ne faut pas croire que les chambres dont je viens de parler soient celles que l'administration des prisons fournit gratuitement à tous les prisonniers ; ce sont celles que , dans le langage des prisons , on désigne sous le nom de pistoles , et dans lesquelles , pour un prix assez modique, l'on obtient une couche, composée d'une paillasse, un traversin, deux matelas, une couverture de laine et une paire de draps blancs , d'une qualité tolérable. L'on peut encore se procurer, en payant, des tables, chandeliers, chaises, ou bancs, et autres menus ustensiles, indispensables aux personnes
qui ont des habitudes de propreté (1). Quelquefois cependant, et trop souvent, on manque de plusieurs de ces objets , ce qui amène un état de souffrance d'autant plus injuste que la maison ne doit renfermer que des prisonniers encore dans les premiers degrés de la procédure, et qui par conséquent offrent beaucoup de préijomptions d'innocence. Plusieurs prisonniers prennent le parti de faire la cuisine euxmêmes, sur des poêles placés dans chaque diambre : ils trouvent dans ce parti à la fois un moyen d'occupation et d'économie; mais ils nuisent à la propreté et à la salubrité des locaux ; d'autres font apporter à dîner du dehors. L'eau est peu abondante et médiocrement pure à la Force. La nourriture qu'on y distribue chaque jour aux prisonniers consiste en un pain d'une livre et demie ( vingt -quatre onces ) , et un bouillon apprêté avec du beurre et des légumes. La soupe de l'infirmerie est
(i) Les fournitures des pistoles sont louées par radministration des prisons; le soin de la recette et de la lenue des écritures qu'elle nécessite est remis quelquefois, par délégation, à un prisonnier qui prend le titre d'économe, et qui trouve quelques bénéfices à remplir cet emploi.
faiteavec du bœuf; les vieillards âgés de soixantedix ans et au-dessus ont droit chaque jour au régime de l'infirmerie. Tout ce qui concerne la nourriture est pareil à la Conciergerie et à la Force. La ration de santé paraît presque insuf* fisante; elle est un peu moins stricte dans les maisons centrales de détention et de réclusion, parce qu'on y applique une partie des produits du travail des prisonniers.
Les commissions sont remplies par des com- 'missionnaires et gardiens, autorisés pour cet objet, et qui retirent de leurs services d'assez bonnes rétributions; mais quelque générosité qu'on s'impose à leur égard^ leur service est encore au-dessous de celui du plus mauvais domestique. Il serait à souhaiter qu'on permît à un restaurateur de donner à dîner dans l'intérieur de la prison, dans des salles affectées à cette destination. L'ordre intérieur de l'établissement y gagnerait , la propreté et la salubrité en seraient considérablement améliorées, et l'on épargnerait à des prisonniers qu'aucun jugement n'a encore déclarés coupables , des dépenses et des tourmens aussi injustes quV nutiles.
LA FORCf.. 179
Il existe dans l'intérieur de la Force un très petit nombre de chambres particulières , qui ne s'obtiennent que par la faveur et l'autorisation de la Préfecture de Police. Le nombre de ces chambres devrait être plus considérable , et elles devraient être accordées à quiconque serait dans le cas d'en payer la dépense. En Angleterre , un prisonnier qui n'est qu'en état de prévention trouve à se loger en prison , on peut dire avec luxe, s'il veut donner l'argent nécessaire pour cela. Rien n'est plus juste, en effet; et c'est un vice intolérable dans les prisons d'une ville telle que Paris , habituellement fréquentée par un certain nombre de gens riches, qu'on ne puisse y trouver, pour aucun prix, le moyen de s'y procurer un logement un peu commode , et du moins isolé ; car, dans ces chambres à plusieurs lits dont je parlais tout à l'heure , on est obligé trop souvent d'essuyer les effets de la malpropreté ou de l'inconduite d'un voisin qu'on ne s'est pas choisi , et de rester à la merci de tous ses caprices. Le travail d'esprit et de plumé y devient presque toujours impraticable , soit à cause du bruit , soit à défaut de table ou de. chaise, etc. : il faut avoir
éprouvé la privation absolue et continue de ces menus objets de commodité, devenus indispensables à l'homme civilisé, pour se former une idée exacte du tourment qui en résulte.
Il est tout-à-fait injuste de soumettre à la. privation de ces objets celui qui en a contracté l'habitude, et qui offre d'en payer l'usage; car c'est . 4e condamner, sans but comme sans prétexte, à des souffances que l'homme de mœurs grossières, placé à côté de lui, n'entrevoit même pas. La seconde cour de la Force, dite de la Dette^ par suite d'une ancienne destination , est plus spacieuse, mais d'un aspect plus triste que celle de la Chapelle. Les habitans de celle-ci sont généralement d'une mise moins soignée et sous le poids de préventions plus graves , ou sont supposés d'un caractère plus indocile que ceux qui habitent la" cour de la Chapelle. Sur cette cour sont situés, outre un certain nombre de chambres pareilles à celles des habitans de la cour de la Chapelle , des dortoirs contenant un grand nombre de lits, et désignés sous le nom de demi-pistoles y^^vceqa' on n'y trouve que des demi-couchettes , qui se paient moitié moins. Les fenêtres de plusieurs des chambres
de la cour de la Dette donnent sur la cour de la Chapelle y tandis que plusieurs des chambres de la cour de la Chapelle donnent sur la cour delà Dette; en sorte que les communications verbales ou écrites peuvent avoir lieu réciproquement entre tes deux cours, outre que les prisonniers des deux cours se rencontrent et se mêlent à l'église. Un des côtés de la cour de la Dette offre les restes encore bien conservés d'un ordre d'architecture dorique, cannelé, qui rappelle tout-à-fait la manière élégante et gracieuse des architectes de la fin du xvi* siècle. A l'une des extréipités , l'on montre le triste et abject réduit d'où la princesse de Lamballe ne sortit que pour tomber sous tes coups de ses féroces assassins.
Un troisième quartier de la Force est désigné sous le nom de Bâtiment neuf. Il fut construit au commencement de la révolution , et n'a pas tardé, dit-on, à engloutir ses propres constructeurs ; l'aspect en est formidable; l'intérieur surpasse encore l'idée que peuvent faire naître ses mûrs. On renferme dans te Bâtiment neuf les individus le^ plus sales et les plus violens de caractère, ou les
1 82 LA fokce;
plus gravement prévenus. Cette nouvelle, classification est encore laissée à l'arbitraire de l'autorité, qui gouverne ces maisons d'une façon entièrement absolue. On envoie au Bâti-»ment neuf, en manière de punition, les habitans des autres quartiers de la maison dont on croit avoir lieu d'être mécontent ; ce bâtiment est d'autant plus susceptible d'inconvériiens, que les mœurs de ce quartier sont plus grossières et plus dissolues : il existe à la Force des cachots particuliers, auxquels il serait peutêtre mieux de borner les moyens de répression. L'usage des rasoirs, couteaux, four- , chettes , et autres instrumens susceptibles de servir d'armes offensives ou destructives, est entièrement interdit au Bâtimient neuf ; l'usage du vin et des liqueurs fortes y est soumis à de sages restrictions.
La maison de la Force comprend encore une vieille cour, sur laquelle prennent jour des chambres qui servent à loger certains prisonniers en état de demi-secret ; des dortoirs pour lesenfens condamnés, qu'en argot de prison on nomme mômes ^ et enfin un bâtiment séparé pour les femmes, connu sous le nom de Petite-
Force. Cette partie est régie par la même administration, mais ne communique avec la grande Force que par une seule porte.
Un des plus grands Inconvéniens de la maison de la Force, inconvénient qui est commun aux deux cours principales, c'est l'absence d'un lieu couvert où l'on puisse respirer l'air extérieur, à l'abri de la pluie et des intempéries diverses. Aussi les prisonniers passent les journées pluvieuses tristement et malsainement , dans les mêmes chambres où ils ont passé la nuit, entassés; et, le matin, s'il pleut tandis qu'on balaie les chambres et qu'on fait les lits, ils n'ont d'autre refiige que l'escalier. Ce dernier lui-même vient à leur manquer, une fois le mois, en été : c'est le. jour du lavage des chambres. Cette opération malpropre se pratique de la manière suivante : on transporte , à bras , et au moyen de seaux, une grande quantité d'eau au plus haut étage de la maison ; cette eau est répandue, mêlée avec -du sable , sur les planchers de l'escalier, des corridors et des dortoirs , et ensuite poussée à coups de balai, d'étage en étage et de chambre en chambre , jusque dans la cour, où elle entraîne avec elle toutes
es immondices détachées à force de bras. En attendant, on entasse les chaises ^ les tables, et autres meubles des dortoirs, sur les lits; et cer pendant les prisonniers , parqués dans la cour comme un troupeau de bétail , déjeûnent sur une pierre , ou lisent sur une chaise , exposés à l'air ou au soleil , en attendant que l'inondar tion impure ait évacué leurs cellules , et que la chaleur de la saison en ait desséché les restes dégoûtans. L'intention de cette opération est bonne , et le résultat en est certainement favorable à la propreté et à la salubrité , mais l'exé-. cution en est à la fois pénible et hideuse pour les prisonniers.
Voici maintenant le tableau de l'ordre et de la discipline de la maison pendant les mois d'été, qui sans doute sont les moins désagréables. A six heures du matin l'on ouvre les chambres des prisonniers, qui ont été fermées à clef et au verrou durant la nuit. A huit heures , un garçon vient s'assurer que les lits sont rétablis et les chambres balayées. A dix heures , le parloir s'ouvre jusqu'à quatre heures. Pendant ce temps les prisonniers communiquent avec les personnes qui en ont obtenu la permission de la Préfec-r
ture de Police ou du juge d*instruction. Les parloirs sont fermés à quatre heures de l'après-midi jusqu'au lendemain. A sept heures et demie en été, et beaucoup plus tôt en hiver, lés prison-? niers sont renfermés dans leurs chambres; il§ peuvent y conserver de la lumière jusqu'à dix heures. A cette heure, les gardiens qui font la ronde dans les cours, leur crient d'éteindre les flambeaux. A une ou deux heures après minuit, un gardien , muni d'une lanterne et escorté de deux soldats armés, vient ouvrir, avec grand fracas , les serrures et les verrous des corridors efc des chambres, et s'assurer que tous le^ prisonniers sont dans leur lit. Cette mesure est à peu près inutile sous le rapport de la sûreté, puisque chaque soir, en fermant les portes des chambres, les. gardiens ont soin, un registre à la main, -de s'assurer qu'elles contiennent le nombre de prisonniers indiqué par le registre , et les mêmes qui s'y trouvent portés; en outre, des soldats en faction sont postés, durant toute la nuit, dans les cours et dans les chemins de ronde qui entourent presque entièrement les divers quartiers delà prison ; des patrouilles continuelles parcourent ces chemins en tous sens;
et d'ailleurs le coup d'œil que les gardiens jettent dans les chambres est si superficiel , par suite de l'habitude et de la sécurité que leur inspirent les obstacles à peu près insurmontables qui s'opposent à toute évasion; que- si un prisonnier était parvenu à quitter sa chambre, il lui aurait suffi des plus grossiers stratagèmes pour tromper l'œil du gardien visiteur. Mais si cette visite nocturne n'ajoute que de bien faibles gar ranties à la sécurité , elle entraîne quelque chose de barbare à l'égard du prisonnier dont elle vient interrompre le premier et le plus profond sommeil, en retraçant à ses yeux et à ses sens troublés inopinément toutes les idées lugubres d'une situation amère, dont le repos de la nuit est la seule consolation. A la Conciergerie, le même règlement existe; mais un relâchement dicté par l'humanité ne le fait mettre à exécution qu'à de longs intervalles et à l'improviste. Pour que les intérêts de la sécurité publique souffrent d'ailleurs le moins possible de ce relâchement, on a pratiqué, à la porte de chaque chambre, un<e lucarne grillée qui s'ouvre en dehors, et au travers de laquelle un gardien peut, sans bruit , et sans être aperçu, observer
à tout instant ce qui se passe dans Tintérieun.
H existe à la Force quatre parloirs ; ceux du Bâtiment neuf et de la cour de la Dette sont construits de manière à ne permettre que des communications verbales et non secrètes ; les deux autres, à l'usage de la cour delà Chapelle, permettent la communication la plus complète.
Quant aux objets qu'on transmet aux prisour niers, ils sont soigneusement vérifiés par une fomlleuse commissionnée à cet effet par la police.
La physionomie morale de la Force, en général, et du Bâtiment /lew/' en particulier, est triste sous tous les rapports. C'est là que com-^ mencent les tourmens si multipliés de la détention ; c'est là que les épouses viennent avec leurs enfans visiter celui qui devait être le soutien de sa famille, et que de malheureux penchans ont précipité dans ce séjour de regrets et de douleurs. Combien de fois ai-je été témoin de conversations et d'entrevues déchirantes !
Lorsque je parlerai de mon emprisonnement à la Force, j'exprimerai les mille et une sensations qui, tour à tour, portent le désespoir ou
TespérancG dans le cœur duprés^enu; et peut^ être sera-t-on d'avis avec moi que , toute réflexion faite, on est moins à plaindre étant condamné <f que pendant l'instruction du procès, , car rien n'est pire que l'incertitude et la crainte.
Dans l'une de mes visites à la Force, j'eus une entrevue avec Malagutti et Ratt^ , les deux assassins du changeur Joseph.
Malagutti avait vingt-trois ans; son pays élait Régate en Italie. !Ratta n'avait que dix-neuf ans, il était également Italien et sans instruction.
C'est à l'infirmerie que je vis ces deux criminels : l'extérieur de Malagutti inspirait peu d'intérêt. Sa figure était blême et ses regards n'exprimaient pas la franchise. Ratta, au contraire, était plus soigné dans sa toilette; sa voix, son langage et ses yeux, étaient doux. Aussitôt qu'il apprit mon nom et que je rédigeais le Journal des Prisons , il parut désirer de me parler seul. Je m'empressai d'aller dans un des coins de la salle, et il me suivit aussitôt paraissant très satisfait de m'entretenir sans être entendu* Ce jeune homme était loin de croire à sa condamnation , car la première chose qu'il me dit était relative à ce qui l'occuperait si la jusr
tice le renvoyait dans son pays , en ajoutant: ic Que je suis heureux de vous conter mes peines ! hélas! je ne suis pas aussi criminel que vous pouvez le croire: dès ma plus tendre enfance j'ai été abandonné à moi-même, sans argent y sans instruction; que pouvais*-je faire? Malagutti était mon seul compagnon d'infortune; et sur ses instances réitérées j'ai consenti à faire un vol assez considérable pour faciliter mon retour en Italie. Je n'ai jamais eu l'intention de tuer : Malagutti a fabriqué deux poignards en me disant : « Ils sont pour nous si nous sommes pris. «J'avais résolu de mourir plutôt que d'aller aux galères ,'et d'ailleurs j'espérais réussir dans notre entreprise. Arrivé chez M. Joseph, Malagutti usa d'un stratagème pour le faire sortir de son comptoir, et au même instant je le vis se jeter sur ce changeur en le frappant vigoureusement de son poignard. Tremblant d'être arrêté, ayant perdu la tête , j'entends Malagutti médire: « Si tu ne frappes pas, nous sommes perdus. — C'est alors, monsieur, que je devins assassin ! » A ces mots Ratta pleura vivement et toujours en cherchant à ne pas être vu de Malagutti ni des gens de la maison , qui ne perdaient pas lui
seul de nos mouvemens. Ratta termina cette conversation en me disant : « J'aimerais mieux mourir que d'avouer tout cela en justice : nous sommes deux, nous serons sauvés ensemble ou condamnés au même emprisonnement.» J'avoue que le repentir et la confiance que mé témoignait ce criminel me touchaient beaucoup; il s'en aperçut, et, oubliant sans doute sa position, il me prit la main, la serra fortement, paraissant trop affecté pour m'en dire davantage.
Malagutti vint alors au-devant de moi , et me parla assez librement de son affaire; et, pour lui laisser ignorer les confidences de Ratta, je lui dis que je ne doutairs pas que ses juges ne lui rendissent justice. Il me réponditalors avec vi-» vacité : Au contraire , monsieur , je souhaite qu'ils ne me rendent pas justice.
Lé langage de ce détenu était loin de provoquer l'intérêt ; et ce n'est pas sans horreur quç je l'entendis mé Û\vq\ Je ne croyais pas un crâne d'korhme aussi dur: celui de M. Joseph résis-^ tait toujours aux coups de mon poignard , qui cependant était bien trempé. Le sang-froid avec lequel il prononça ces mots me fit un effet dont, pour la première fois en pareille occasion , je ne
fus pas maître, et, malgré moi , je ip'élôignai de Malagutti. J'allais me retirer de la prison , lorsque je rencontrai de nouveau Ratta et son complice : ce dernier paraissait peu disposé à me parler; Ratta , au contraire, s'avança vers moi, et me renouvela ses remerciemens pour le léger secours que je lui avais remis à l'infirmerie. C'est alors qu'en me disant adieu il me fit promettre d'aller le voir quand il serait à la Conciergerie. On sait que l'autorité d'alors m'a privé de tenir parole à ce malheureux, quoiqu'il m'écrivît de Bicétre pour me rappeler cette promesse. J'ai appris depuis qu'il était très reconnaissant delà compassion que j'avais eue pour lui. Malagutti, au contraire , ne s^expliqua pas à cet égard : telles ont été mes observations sur ces deux criminels. C'est peut-être ici l'occasion de faire remarquer la différence de la criminalité de Ratta, à celle de Malagutti. L'un était le provocateur, le fabricant des poignards , l'auteur du projet , et le premier exécuteur; son âge, les moyens d'existence qu'il avait, le Rendaient encore bien plus criminel. Nous sommes assurément bien éloigné de blâmer l'arrêt de la justice, elle a exécuté la loi , et c'était son devoir; mais il est
permis sans doute de regretter que dans un semblable cas le Code n'établisse pas de différence, car nous somme fondé à croire que Ratta était susceptible de revenir dans une bonne voie. On sera avec nous de cet avis quand on apprendra qu'il donnait, la nuit et le jour, les soins les plus assidus à ses compagnons d'infortune de l'infirmerie, et qu'il avait pour eux les attentions et l'empressement d'une bonne sœur de charité.
Pour justifier la peine de mort , on dit souvent qu'il faut un exemple au peuple. Hélas :■ combien peu d'individus parmi ceux qui se pressent pour assister à une exécution profitent de ce spectacle ! J'ai souvent demandé à des condamnés à mort s'ils avaient vu exécuter; tous répondirent affirmativement , aioutantquela mort était bien moins cruelle que les galères perpétuelles. D'ailleurs le peuple sans instruction s'habitue à l'horreur de la guillotine , et c'est avec douleur qu'on l'a vu après l'exécution de Malagutti et de Ratta, vouloir assiéger la voiture qui emportait leurs corps; pourouvrir le panier qui les contenait^ afin de contempler ces cadavres.
Ce manque de sensibilité ne répond guère assurément à \ idée générale qu'il faut un exem-
pie physique ; je crois pour mon compte qu'un exemple moralj c'est-à-dire des souffrances graduées, dans des établissemens organisés à cet effet, deviendraient beaucoup plus efficaces. Bien entendu que les criminels seraient gardés de maniè|;e à ne laisser aucune crainte d'évasion.
' On pourrait alors établir un régime sévère , mais humain : il serait facile d'exciter les prisonniers à changer leurs coupables penchans.
Les grâces du souverain pourraient établir entre eux une grande émulation : des leçons de morale données avec sagesse par la fondation d'écoles élémentaires produiraient certainement un excellent effet sur l'esprit des condamnés. J'ai d'ailleurs, pour appuyer cette opinion, l'expérience de trois années, lorsque j'avais le bonheur d'être l'instituteur des pauvres prisonniers deMontaigu; et,quoi qu'on en dise, j'affirme que je n'ai jamais rencontré un homme assez perverti pour être insensible à un bon traitement , pour ne pas reconnaître l'avantage de bien se conduire. Il est vrai que cette fonction d'instituteur de prison exige une patience à toute épreuve et un zèle toujours soutenu.
Je ne dis pas qu'il serait possible de changer tous les criminels; mais j'ai l'assurance que le plus grand nombre deviendrait meilleur, et que la mx)itié du reste renoncerait en partie au crime. Je crois fermement d'ailleurs qu'il n'existe pas d'homme assez brute , assez corrompu , pour fermer totalement son cœur au repentir. La question de la peine de mort est trop étendue pour que nous la traitions à fond en ce moment; nous y reviendrons : remarquons seulement que dans les pays où l'humanité a vaincu les préjugés, en abolissant cette "peine, les crimes sont devenus plus rares et les vols moins communs. En serait-il de même en France? c'est ce que nous n'osons affirmer! !
Cl)apttrr <iXuin^tèmr.