PB LA SOCIÉTÉ ROYALE DES PRISONS
Nous avons fait connaître l'existence des sociétés formées dans plusieurs pays étrangers pour l'amélioration des prisons. Nous avons, depuis la révolution de juillet, sollicité vainement des ministres de l'intérieur qui se sont succédés y la réorganisation de cette belle et si utile institution. Une auguste famille qui s'inscrit toujours , comme autrefois , à la tête des
souscriptions philanthropiques, avait exprimé le désir de voir continuer , sous le règne de Louis-Philippe , l'heureuse influence du Conseil Royal des Prisons. L'héritier de la couronne en acceptait la présidence, et d'illustres citoyens souhaitaient en faire partie.
Une somme assez considérable est dans la caisse de l'ancienne Société des Prisons, et attend l'emploi fixé par ses statuts. On devait croire que rien ne s'opposerait au vœu d'une bonté angélique et royale, et que les malheureux prisonniers se ressentiraient , quoique dans les fers , du triomphe des libertés publiques et des progrès de la raison ; mais nous sommes honteux et triste de l'avouer, le pouvoir ministériel a été, jusqu'à ce jour, plus fort qu'une volonté souveraine, et la Société Royale des Prisons a cessé d'exister.
Nous rougirions de rapporter les petites et mesquines considérations qu'on fait valoir , et nous aimons mieux exprimer de nouvelles sollicitations que de répéter nos légitimes plaintes. La bienfaisance est indulgente, et comme c'est en son nom que nous réclamons du ministre la réorganisation du Conseil des Prisons, nous
attendrons avec résignation l'effet de ses promesses à la Chambre des députés.
Voici un extrait du rapport fait à Louis XVIII par M. de Cazes , et d'après lequel la Société des Prisons s'était installée le 14 juin 1819; il pourra donner une idée du bien qu'elle pouvait produire.
« L'état des prisons du royaume a toujours excité d'une manière particulière la sollicitude paternelle de Votre Majesté.
»Dès 1814, elle ordonna la création d'une prison d essai, destinée à offrir le modèle des améliorations dont le régime des prisons en généra] était susceptible.
» Cet établissement avait surtout pour objet de montrer par quels moyens l'autorité, en punissant le crime dans l'intérêt de l'ordre public, peut faire servir le châtiment à la réforme morale du coupable, et rendre ainsi à ïa société un citoyen utile , après l'avoir préservée d'un ennemi dangereux.
» Le succès qu'ont obtenu chez divers peuples de semblables tentatives donnait lieu d'espérer que cette expérience ne serait point vaine, et qu'après en avoir reconnu les salu-
taires effets , il serait aisé d'en déduire un bon système d'administration et de régime intérieur pour toutes les prisons de la France.
» Les événemens funestes survenus au moment où l'ordonnance du 9 septembre 1814 était sur le point de recevoir son exécution, ont empêché que cette pensée bienfaisante de Votre Majesté fût réalisée.
» Depuis cette époque, au milieu des grands intérêts qui l'occupaient , l'administration n'a pu apporter dans l'état et le régime des prisons tous les changemens dont elle reconnaissait la nécessité. Toutefois ses efforts et son zèle n'ont pas été sans fruit. Les maisons centrales de détention, destinées à recevoir des condamnés à un an et plus d'emprisonnement, avaient particulièrement attiré sa surveillance. De nouvelles constructions ont été entreprises ; quelques unes sont achevées , et en général, elles sont convenablement appropriées à leur but.
Dans toutes les maisons centrales, un bon système de travail a été introduit ; et ses avantages, soit pour le bien-être physique, soit pour la réforme morale des détenus, se font déjà sentir. La maison dé Fontevrault est la seule dans
laquelle l'insuffisance des constructions terminées n'ait pas encore permis d'établir tous les ateliers de travail qu'exigerait sa population. La nourriture, le coucher et le vêtement des détenus ont également reçu des améliorations importantes. Enfin, on a pris des mesures pour les mettre à l'abri de l'avidité et de la conduite arbitraire de leurs gardiens.
»Mais ces améliorations n'ont pu être jusqu'ici que partielles et isolées; il a été impossible de les étendre à toutes les prisons du royaume ; elles n'ont pu avoir le résultat qu'il est permis d'espérer d'un système conçu dans son ensemble, uniformément adopté, et partout suivi avec persévérance. C'est là cependant ce qu'il est indispensable d'accomplir. Il ne suffirait point, en effet, d'exécuter avec éclat, en quelques lieux apparens, des travaux propres à attirer l'attention publique. Partout où existe le mal, il faut porter, ou du. moins préparer le remède ; et dans le nombre de ces tristes nécessités, les plus obscures ne sont pas sans doute les moins urgentes.
» Quand les lois infligent une peine, et spécialement celle de la détention, ce n'est point une
vengeance qu'elles exercent. D'une part , elles donnent par là à tous les citoyens un avertissement destiné à les détourner du crime; de l'autre, elles ont pour objet de mettrç le criminel hors d'état de nuire de nouveau à la société qu'il a déjà troublée; et comme le degré de perversité du coupable, et, par suite, l'étendue des craintes que sa liberté doit faire concevoir, ne peuvent se mesurer que d'après la gravité du crime ou du délit qu'il a commis, la loi gradue proportionnellement la durée dé sa détention, et arbitre que tel laps de temps doit suffire pour qu'il puisse être rendu à la société sans lui faire courir de nouveaux dangers.
» Mais pour que la loi ne soit pas trompée dans sa prévoyance, il faut que la peine produise réellement, sur le coupable qui la subit, l'effet qu'elle en attend. *La nécessité d'accomplir cette condition est le principe qui doit régler le système de conduite à suivre envers les prisonniers pendant la durée de leur détention.
Deux conséquences essentielles en découlent, et peuvent seules conduire au but que la loi se propose ; la première, c'est qu'on ne doit infliger aux détenus aucune peine qui dépasse
celle que la loi a voulu lui faire subir en le privant de sa liberté ; la seconde , c'est du devoir comme de 1 intérêt de la société d'exiger qu'aucun soin ne soit négligé pour opérer la réforme morale de celui qui doit rentrer un jour dans son sein.
» Personne n'ignore que , de toutes les causes qui peuvent irriter ou corrompre le caractère de l'homme, la plus puissante est le sentiment de l'injustice; si donc le détenu est exposé dans sa prison à des souffrances que la loi qui le condamne n'a ni ordonnées ni même prévues, il y a lieu de craindre que, loin de reconnaître l'équité du jugement qu'il a encouru , il ne contracte une nouvelle haine contre la société et l'autorité qui le tourmentent ou cessent de prendre soin de son sort. On sait d'ailleurs que les souffrances physiques, surtout quand l'isolement vient s'y joindre, détruisent bientôt dans l'homme toute énergie, tout sentiment de dignité morale , et le plongent dans une sorte d'abattement stupide, dont l'espoir même de la liberté ne saurait plus le tirer. Ce n'est pas là sans doute ce que veut la loi en ordonnant la détention du coupable qu'elle ne séquestre 4. i3
pas sans retour : elle doit donc le suivre dans la prison où elle l'a conduit; il ne faut point que son existence matérielle y soit meilleure qu'elle ne le serait si elle était libre ; mais il ne faut pas non plus qu'elle soit douloureuse. La société lui doit une nourriture suffisante , une demeure saine, des vêtemens qui le préservent de l'intempérie des saisons , les secours nécessaires en cas de maladie; elle lui doit surtout une protection vigilante contre les vexations et les abus dont il pourrait être l'objet; car le meilleur moyen de faire pénétrer dans son âme le sentiment de la justice de sa condamnation, c'est de la lui faire subir sous l'empire, et, pour ainsi dire , en présence de la justice la plus exacte et la plus attentive.
» Mais cette justice de l'autorité envers les détenus, quelque parfaite qu'elle pût être, ne suffirait probablement pas à elle seule pour produire, dans leurs dispositions et leur caractère, ce sentiment sur lequel compte la loi, et qui doit rendre leur mise en liberté, après l'expiration de leur peine, sans péril pour la société comme pour eux-mêmes. Des soins plus directs doivent tendre à ce changement, pour
qu'on puisse , avec quelque certitude , espérer de l'obtenir. Il faut procurer au détenu un genre de vie propre à lui faire perdre les habitudes oiseuses qui l'ont entraîné au crime; qu'un travail assidu, et dont il recueille quelques fruits dans le présent et dans l'avenir , lui soit imposé ; qu'on ne souffre pas que les détenus qui habitent la même prison passent leur temps à mettre en commun , pour se les emprunter réciproquement, leurs inclinations perverses el leur habileté coupable; que la religion leur apporte ses consolations et leur inculque ses préceptes ; que l'ordre , enfin , condition nécessaire des habitudes et même des idées morales , règne autour d'eux et s'empare de leur vie : ce sont là les moyens par lesquels on peut se promettre d'agir efficacement sur la position intérieure des détenus , et préparer l'innocence de leur liberté future. L'emploi de ces moyens est un devoir pour l'autorité à laquelle la garde et la surveillance des prisons sont confiées; par là seulement elle remplira véritablement, dans l'intérêt commun de la société et des prisonniers, la mission qu'elle a reçue des lois.
» Telle est, Sire, si j'ai bien compris les intentions de Votre Majesté, la grande et salutaire bienfaisance qu'elle veut exercer dans les prisons.
» Votre Majesté ne s'est pas dissimulé que, pour remplir ses intentions, des dépenses considérables seraient à faire : presque partout les bâtimens des prisons sont insuffisans ; presque partout leur exiguïté et leurs mauvaises dispositions suffiraient pour produire l'insalubrité et le désordre qui font aujourd'hui de tant de prisons un spectacle hideux.
» Pour commencer du moins les travaux d'assainissement et de réparation dans les lieux où ils sont le plus urgens, Votre Majesté a bien voulu déjà assigner une somme de 500,000 fr.
sur le fonds des secours généraux attribués au ministère de l'intérieur.
» Votre Majesté a reconnu encore que l'amélioration des prisons, conçue ainsi dans toute son étendue, rencontrerait des préjugés à combattre , de vieilles habitudes à déraciner , des intérêts particuliers à vaincre, des obstacles de diverses natures à surmonter; mais, pénétrée de l'importance de cette grande entreprise ,
Votre Majesté daigne prendre le titre de Protecteur de cette Société.
» Je prie Votre Majesté de permettre que je mette sous ses yeux le plan d'organisation de la Société qu'ifs sont appelés à former, et des travaux des conseils et commissions auxquels cette Société donnerait naissance.
» La .Société prendrait le titre de Société Royale pour V amélioration des prisons.
» La liste des premiers fondateurs de cette Société serait soumise à Votre Majesté. Pour y être admis, il faudrait être présenté par quatre de ses membres , et être agréé par Votre • Majesté.
» Le produit des dons de la Société serait exclusivement consacré à l'amélioration des prisons du royaume.
» Tous les ans, une députation de la Société présenterait à Votre Majesté , si elle daignait l'admettre à cet honneur, le compte détaillé de l'emploi des fonds, ainsi que des améliorations opérées dans les prisons; ces comptes seraient généraux ou particuliers , et ensuite rendus publics.
» La Société tiendrait, chaque année, indépen-
damaient de ses séances mensuelles, une séance générale dans laquelle ces comptes lui seraient préalablement communiqués.
» Dans le sein de la Société serait choisi par le ministre de l'intérieur , sous l'approbation de Votre Majesté, un Conseil-général des prisons, composé de vingt-quatre membres. Le Conseil-général des prisons serait chargé de présenter au ministre de l'intérieur ses vues sur l'amélioration des prisons de France , sous tous les rapports matériels et moraux ; de dresr ser, sous l'approbation du ministre, les réglemens généraux destinés à servir de base, soit à la discipline et au régime intérieur des prisons, soit aux améliorations de divers genres qui y pourront être successivement introduites ; enfin, de recueillir, d'après le mode de correspondance déterminé par le ministre, tous les renseignemens et documens sur l'état des prisons du royaume qui seront formés par les commissaires des prisons départementales , afin de chercher, par la connaissance exacte et complète des faits, le moyen d'établir et de maintenir invariablement , dans toutes les prisons, l'application d'un même principe et d'un sys-
tème uniforme. Les commissions des prisons départementales dont je viens de parler seraient formées dans toutes les villes qui renferment une ou plusieurs prisons, ou maisons d'arrêt ou de détention ; le nombre de leurs membres serait de trois à sept, selon la capacité et le nombre des prisonniers qu'elle aurait à surveiller. Les membres de ces commissions seraient nommés par le ministre de l'intérieur , et , pour la première fois , sur la présentation des préfets de département; le renouvellement s'opérerait ensuite par tiers, tous les cinq ans, et les nominations seraient faites par le ministre sur une liste triple des candidats, présentée par la commission elle-même. Le premier président et le procureur-général dans les villes où siège une cour royale , le président du tribunal de première instance dans les arrondissemens , feraient partie de ces commissions, comme membres supplémentaires; le préfet dans le cheflieu du département, et le sous-préfet dans les arrondissemens, seraient présidens des commissions. Les attributions des commissaires, en ce qui concerne l'administration et la surveillance intérieure des prisons, les renseigne-
mens à fournir sur la conduite des détenus, et leurs titres à la clémence de Votre Majesté, etc., etc., seraient réglés par des ordonnances de Votre Majesté, et par des instructions particulières. Enfin, dans le sein du Conseil-général des prisons , serait choisi par Votre Majesté, sur la présentation du ministre de l'intérieur, un Conseil spécial d'administration et de surveillance pour les prisons de Paris, maisons de détention et dépôts de mendicité qui en dépendent. Le nombre et l'importance de ces établissemens exigent une institution particulière, fondée sur les mêmes principes qui serviront de base à la création des commissions des prisons départementales , mais plus étendue, et régie par des réglemens spéciaux. .L'établissement d'un Conseil de ce genre, pour l'administration des hôpitaux de Paris , a produit de grands et incontestables avantages. Le Conseil spécial des prisons ne pourra sans doute être assimilé au Conseil des hospices. La diversité des matières introduira nécessairement quelques différences, soit dans les attributions, soit dans l'organisation et les réglemens; mais il n'en existera pas moins entre les deux insti-
tutions une analogie réelle , et l'une pourra , à beaucoup d égards, servir utilement de modèle à l'autre.
» En soumettant à Votre Majesté le projet d'ordonnance qui doit déterminer les attributions et les devoirs du Conseil spécial des prisons de Paris, j'aurai l'honneur de lui proposer en même temps la concentration de l'administration des prisons dans les mains d'un seul des deux préfets de Paris , le préfet de police. Cette administration est maintenant divisée entre le préfet de police et le préfet du département, et. cette division entraîne, pour le succès des améliorations , des embarras et des lenteurs qu'il me paraît indispensable de faire cesser.
» Le premier président et le procureur-général de la cour royale de Paris , le président et le procureur du roi près le tribunal de première instance, siégeraient dans le Conseil des prisons de Paris, dont les membres ne cesseraient point de faire partie du Conseil-général des prisons du royaume.
» Les attributions du Conseil spécial pour les prisons de Paris seraient, en général, et sauf les
modifications que pourrait exiger le bien du service, analogues à celles des commissions des prisons départementales.
» Tel est, Sire , le plan sommaire de l'organisation qui me paraît le plus propre à assurer la bonne administration des prisons de France. »
Dans le discours prononcé à la séance d'installation par le vénérable duc de Plaisance, doyen des membres, on remarquait les passages suivans , que nous croyons devoir reproduire , car ils répondent victorieusement aux gens qui croient ou feignent de penser que la Société des Prisons n'est nullement nécessaire à la réforme de ce repaire de toutes les corruptions.
« Porter l'humanité dans le séjour du crime, y faire régner une justice sévère, mais une justice paternelle ; y entretenir l'ordre, la discipline, une surveillance incorruptible, des travaux ordonnés avec sagesse , ménagés avec prévoyance; y établir enfin une véritable éducation morale et religieuse, tels sont nos vœux et nos devoirs.
» Dans ces tristes asiles sont des malheureux égarés par les passions , souvent par la misère et le désespoir , mais qui redeviendront libres et rendus à la société ; d'autres qui , par une bonne conduite long-temps éprouvée , mériteront la clémence de leur souverain , et l'abréviation de leurs peines.
» Par d'anciennes habitudes, par l'effet d'une impérieuse nécessité, ont été jusqu'ici confondus les perversités de tous les degrés, les coupables de tous les genres, et ceux qui ont vieilli dans le crime , et ceux qui, emportés par une première erreur, sont encore sensibles à la honte et accessibles aux remords.
» Dans ce mélange fermentent et se développent tous les germes impurs, toutes les inclinations malfaisantes.
» Dans la réclusion même , sous le poids des travaux qui leur sont imposés, ces hommes peuvent être encore dangereux. Ils peuvent l'être ; ils le sont en effet, surtout dans des villes immenses où se rendent de tous les départemens de la France et de tous les points de l'Europe la lie et l'écume des nations.
» Des complots peuvent se former au milieu
d'eux, qui alarment la sécurité publique et la sécurité particulière; des trames y être ourdies, qui s'étendent d'un bout du royaume à l'autre.
» Un magistrat , distrait par une multitude d'autres fonctions, ne ^pouvait suffire seul à cette vaste administration ; le temps, les moyens, manquaient à ses projets d'amélioration , les instrumens à sa surveillance; ses agens les plus fidèles ne pouvaient qu'exercer des rigueurs et obéir à des réglemens inflexibles ; d'autres, corrompus par l'avidité du gain , nourrissaient pour leur intérêt les abus et les vices.
» L'autorité ne sera plus seule à lutter contre les difficultés ; tous ceux qui ont le cœur français accourront à son aide , et s'empresseront de lui offrir le tribut de leurs pensées et de leurs moyens.
» Un esprit nouveau pénétrera dans le séjour des peines; les âmes les plus dégénérées, les vétérans même du crime, ne seront pas insensibles à l'intérêt que le souverain et l'élite des citoyens prendront à leur sort ; environnés à chaque instant des preuves de cet intérêt touchant, ils renaîtront aux sentimens de la na-
ture; ils commenceront à gémir des crimes qui les ont séparés de cette société dont ils ressentiront encore les bienfaits.
v La religion nous prêtera ses secours; des Vincent de Paul, des Fénelon, des ministres des cultes, animés du même zèle, pénétreront dans ces tristes demeures, et y porteront le repentir et les consolations. »
Peu de temps après l'organisation de la Société Royale , le ministre de l'intérieur , M. de Cazes, choisit dans son sein une commission pour s'occuper de l'instruction primaire des détenus.
Voici l'extrait du rapport de cette commission (1).
Messieurs,
« La commission d'instruction morale et religieuse vous a présenté, dans la séance dernière, le tableau des résultats heureux qu'il
(i) Composée de MM. le maréchal duc d'Albuféra, le duc de Broglie, le comte de Saint-Aulaire , le comte de Laborde, adjoint el rapporteur.
était possible d'attendre d'un système d'ordre et de discipline dans les prisons , et de l'influence de la religion et de la morale dans tout ce qui concerne la réformation des prisonniers. Il ne restait plus à votre commission d'instruction primaire , que de rechercher quels sont les meilleurs moyens matériels et intellectuels de contribuer à cette grande entreprise ; car il ne faut pas se le dissimuler, quel que soit le zèle des personnes respectables qui s'y consacreront, quelle que soit la puissance de leurs discours ou de leur exemple, ils ne réussiront qu'imparfaitement si, dans l'intervalle de leur instruction , les individus auxquels ils s'adressent n'ont aucun moyen de se rappeler leurs leçons , de se fortifier par la lecture de leurs préceptes , et de résister ainsi au retour des penchans vicieux, aux conversations dangereuses surtout , qui ne balanceraient que trop puissamment les impressions salutaires qu'ils auraient reçues.
» L'instruction élémentaire et la lecture de bons livres, qui en est la conséquence, sont les seuls moyens de perpétuer les bonnes doctrines, de distraire l'être égaré ou coupable de
sa tendance vers le mal, de le relever à ses propres yeux; en un mot, de créer en lui un changement favorable à toute amélioration.
L'homme qui ne sait ni lire ni écrire est, en quelque sorte , placé dans une situation inférieure à celle des gens qui l'entourent. Il semble qu'il lui manque un sens dont les autres sont doués; il-est sans cesse sous le joug d'une imperfection qui l'afflige, l'humilie et le tourmente ; s'il la surmonte par l'habitude ou la résignation, elle reparaît bientôt pour arrêter tous les progrès qu'il voudrait faire dans ses travaux ou l'avancement qu'il pourrait espérer dans sa carrière ; elle fait plus, elle le rend, par l'oisiveté et le défaut de lumières , accessible à toutes les séductions , et le jouet de toutes les erreurs. Il faut qu'il en soit ainsi , et que l'instruction ait une grande influence sur le moral de tous les peuples , puisqu'il est prouvé que les pays où elle est le plus généralement répandue sont ceux où il se commet le moins de crimes et de vols. Les faits se pressent à l'appui de cette vérité ; mais vous penserez sans doute, Messieurs ^ qu'ils ne sont point applicables au sujet qui nous occupe, c'est-à-dire à la réforme
des prisons, ou autrement à l'éducation des adultes en général. Vous demanderez alors si le don de l'instruction dans un âge avancé est aussi puissant pour réformer les inclinations vicieuses qu'il l'aurait été dans l'enfance pour les prévenir. La question est grave, et n'a pas encore été traitée ; mais l'expérience et les faits se sont déjà chargés de la résoudre. Une société pour l'instruction des adultes s'est formée depuis long-temps, en Angleterre, dans le canton de Maindenhead, sous la présidence de lord Gran ville; une autre, dans le même but, a été établie à Lanark par les soins de M. Owen. Des écoles d'adultes ont été fondées partout dans ces deux cantons; et il n'est plus un cultivateur ou un ouvrier qui n'y soit complètement instruit. Le résultat a été un changement remarquable dans les mœurs et les habitudes de toute la population. Les mêmes effets onteu lieu dans les prisons de la marine anglaise par l'introduction de l'enseignement élémentaire à bord des pontons. Sur le seul Bellérophon, où se trouvaient quatre cent cinquante détenus, deux cents ont suivi avec exactitude l'école, et ont appris à lire, la Bible et à écrire correcte-
ment. Dès ce moment, leur caractère a singulièrement changé, et une différence sensible, presque une ligne de démarcation, s'est établie entre eus et leurs compagnons. Il en sera de même, sans aucun doute, dans nos prisons, par l'introduction de l'enseignement élémentaire ; et la seule réflexion , sans l'appui même des exemples, suffirait pour s'en convaincre. En effet , les malheureux renfermés dans ces demeures, sans consolation, sans soutien, ne regarderont-ils pas comme un bienfait l'acquisition d'un genre de supériorité qu'ils n'auraient pu espérer dans le monde ? Ne seront-ils pas touchés de ce moyen de salut , d'espérances, que leur offre une main secourable dans leur abandon ? Et s'ils peuvent croire à un meilleur sort, s'ils se sentent les droits d'y prétendre, n'est-il pas vraisemblable qu'ils éprouveront en même temps le désir de s'en rendre dignes ? Persuadée donc des avantages de l'instruction élémentaire pour la réforme des prisons, votre commission a dû s'attacher à choisir parmi les différentes méthodes d'enseignement celles qui lui paraissaient les plus applicables à ce but ; et quoique portée par une prédilection bien 4. ' 14
naturelle en faveur de la nouvelle méthode, dont la supériorité est évidente , elle s'est défendue d'un choix trop précipité à cet égard, en raison de l'opposition, ou seulement des doutes que manifestent encore sur ce point un assez grand nombre de personnes respectables.
» Vous jugerez, messieurs , si les raisons qui l'ont déterminée dans son choix sont suffisamment motivées. Il existe, vous le savez, plusieurs méthodes d'enseignement élémentaire sous le nom d'enseignement individuel , enseignement simultané , et enseignement mutuel.
La première , qui consiste à faire répéter chaque élève séparément, n'est guère applicable à une école nombreuse ou à une instruction rapide. La seconde , qui partage l'école en plusieurs subdivisions , est plus parfaite , mais elle occasionne encore la perte de beaucoup de temps, parce qu'elle force toutes les subdivisions à rester oisives, lorsqu'on fait répéter une d'elles, et la perte de temps dans une prison ne peut qu'être très préjudiciable, parce qu'elle a lieu aux dépens du travail des détenus, seul moyen qu'ils possèdent d'adoucir leur sort.
Cette méthode a de plus, pour les hommes d'un certain âge, un grave inconvénient, c'est d'exposer à la risée des élèves plus avancés ceux qui sont encore aux premières lettres ; et c'est sans doute cette circonstance qui a le plus contribué jusqu'à présent à dégoûter de revenir aux études élémentaires les hommes qui avaient eu le malheur de dépasser l'enfance sans s'y être adonnés. Renseignement mutuel éloigne tous ces obstacles, aplanit toutes ces difficultés. Son principe, qui consiste à réunir dans la même classe ceux qui ont juste le même degré d'instruction, et à mettre en mouvement toutes les classes à la fois , excite vivement l'émulation sans jamais blesser l'amour - propre. Il épargne le temps, l'ennui , la peine , et évite de plus le ridicule.
» Placés les uns près des autres, comme dans un atelier , instruits par des moniteurs qui font l'office de contre-maîtres, les hommes de tous les âges ne voient , dans l'étude de la lecture et de l'écriture , que l'apprentissage d'un second talent utile , d'un nouveau métier semblable à tout autre art mécanique , mais d'une importance bien supérieure; d'un talent qui leur
ouvre le domaine de la pensée , qui développe leur intelligence, et qui est déjà pour eux une source de plaisirs avant d'en être une de bienêtre ; ils ont à peine dépassé les premières classes, ce qu'ils font en quelques semaines, qu'ils perdent toute crainte de difficultés qui leur auraient paru insurmontables par les anciens procédés ; mais cette méthode n'est pas seulement importante pour les connaissances usuelles, elle est encore d'un avantage inappréciable pour perfectionner l'éducation tout entière.
» De même que les élèves sont divisés en classes suivant leur degré de capacité, de même les leçons qu'on leur donne, les modèles qu'on place sous leurs yeux, sont proportionnés à leur degré d'avancement; mais au lieu d'employer des livres élémentaires, en général compliqués et abstraits , on a imaginé d'établir toute l'instruction sur environ cent cinquante tableaux, qui contiennent, les premiers, les syllabes et les vocabulaires; les autres, une suite de lectures graduées, depuis les phrases courtes et faciles jusqu'à des morceaux d'histoire; cette sorte de tableaux, sous l'apparence d'un simple mécanisme d'enseignement , peut
présenter un système complet d'instruction morale et religieuse, et en même temps les principes élémentaires des travaux de chaque profession : aussi en a-t-on profité pour faciliter l'instruction de différens états. Les tableaux qui servent aux écoles de la gendarmerie de Paris contiennent les formules des procès-verbaux et réglemens usités dans ce corps; et les gendarmes apprennent à la fois leur métier et les connaissances nécessaires pour s'y distinguer. Notre président, qui a été témoin d'une de leurs séances , en a témoigné hautement sa satisfaction à M. le préfet de police. C'est d'après ce même principe qu'il a été composé pour les écoles régimentaires un abrégé de l'histoire militaire de la France, et une suite de faits d'armes, de mots heureux de soldats français, qui ne peuvent qu'exciter l'émulation des jeunes guerriers qui sont appelés à suivre leurs traces. Un travail de ce genre serait d'une grande utilité dans les prisons ; il contribuerait, plus que tout autre moyen, à graver dans la mémoire des détenus des exemples de vertu , de fidélité et d'hon-
neur qui, appris ainsi, ne s'oublient jamais , et se reproduisent sans cesse à la pensée.
» D'après ces différentes considérations, nous vous proposons, messieurs, d'adopter, pour toutes les prisons, l'enseignement mutuel, en Élisant à la méthode les changement qui conviennent aux différences d'âge et de sexe ; nous pensons que, sous ce point de vue, on peyt diviser tous les détenus en trois catégories :
1° les prisonniers depuis l'âge de dix-huit jusqu'à soixante; 2° les femmes condamnées et les détenues par mesure de police, de l'âge également de dix-huit à soixante ; 3° les enfans de l'un et de l'autre sexe de dix-huit ans et audessous, etc. »
M. le rapporteur jette un coup d'œil sur les écoles d'adultes , et continue ainsi : « Les premières écoles de ce genre ont pris naissance dans quelques régimens de l'armée (1). Informé de leurs succès, le ministre de la guerre résolut d'en étendre le bienfait à tous les corps; il institua à Paris un cours normal qui répandit bientôt la méthode dans toutes les légions , où
(x) Voyez le Manuel des Ecoles régime n taire s ,
elle fut adoptée avec empressement, et aujourd'hui plus de 30,000 hommes distribués en quatre-vingt-douze écoles reçoivent l'instruction élémentaire, et avant un an , il en sera de même dans toute l'armée. Les vieux soldats décorés de plusieurs chevrons sont assis à côté de jeunes conscrits , et plusieurs d'entre eux ont déjà été faits sergens, gradé qu'ils avaient mérité depuis long-temps par leurs services, mais qu'ils n'avaient pu occuper faute de la connaissance des élémens des lettres. D'après les états envoyés par les corps , on sait à présent qu'il ne faut que dix jours au soldat le moins intelligent pour passer d'une classe à une autre , et par conséquent , huit mois au plus pour parcourir les vingt-quatre classes, et apprendre parfaitement à lire, écrire et compter. Afin d'encourager davantage les travaux de ces écoles, le ministre a accordé de légères gratifications pour chaque nature de progrès. » M. le comte de Laborde donne , sur les dépenses , les détails que nous avons déjà soumis à nos lecteurs, et continue ainsi :
«Votre commission, messieurs, vous propose d'adopter absolument le même système
pour les écoles des prisons, si le gouvernemenl en autorise la fondation, et de vous servir provisoirement du manuel qui a été composé pour les régimens et les adultes en général. Ce manuel ne renferme rien qui caractérise particulièrement une instruction militaire ; il est simplement l'exposé fidèle de la méthode, dégagée seulement des exercices minutieux et des pratiques qui ne conviennent qu'à l'enfance.
» La fondation d'une école dans chaque prison serait prompte et peu dispendieuse ; la dépense se montera à 800 francs au plus pour les frais du premier établissement, et à 300 fr: * d'entretien annuel. Voici comment on pourra procéder à cet égard. Sitôt que le local serait disposé, le préfet du département où serait la prison demanderait au commandement de la 1" division militaire ou de la légion la plus prochaine de permettre à un officier et à un sous-officier de venir organiser l'école , et la diriger pendant un mois environ. Ceux-ci choisiraient les moniteurs parmi les détenus sachant lire et écrire , et il s'en trouve toujours un nombre plus que suffisant. Sitôt que les
moniteurs seraient instruits, celui d'entre eux qui aurait le mieux rempli les fonctions de moniteur-général , si du reste sa conduite n'avait rien de répréhensible , pourrait être préposé pour la direction de l'école , sous la surveillance d'un des gardiens, qui ne serait présent que pour le maintien du bon ordre (1). » Les récompenses consisteraient , outre les gratifications, à être noté favorablement sur un livret que chaque détenu devrait avoir , et qui pourrait , à la fin de l'année, entrer pour quelque considération dans les diminutions de peine que Sa Majesté s'est réservé d'accorder au jour de sa fête. Elles consisteraient égale» ment à jouir de la lecture d'un certain nombre d'ouvrages choisis qui seraient prêtés alternativement aux détenus qui auraient suivi le cours de l'école, et dont on laisserait la garde jdt la disposition au concierge. Toutes ces con sidérations réunies, on ne peut douter du bien que produiraient les écoles , et de l'empressement que les détenus auraient à y assister; il
(i) L'expérience prouve, à Montaigu, qu'il faut un maître pour diriger l'école, et que cet instituteur doit même avoir beaucoup de fermeté. ( Voyez les devoirs qu'il doit remplir. )
pourrait même en être établi dans les prisons des prévenus , si les locaux le permettaient. Plusieurs de ces individus restent renfermés six et sept mois , quelques uns même un an ; mais dussent-ils n'y passer que deux mois , ils auraient le temps de parcourir trois ou quatre classes, qui les avanceraient déjà beaucoup pour l'ensemble de leur instruction. La méthode nouvelle a l'avantage d'opérer graduellement et de fixer si bien les leçons dans la mémoire , qu'on peut reprendre un cours, à plusieurs mois d'intervalle, au point où on l'a quitté ; les exemples en sont fréquens dans les écoles régimentaires. Les prisonniers mêmes qui savent déjà lire et écrire trouveraient encore de l'avantage à suivre le cours de l'enseignement ; les uns pour se perfectionner dans l'orthographe par l'épellation par cœur et la dictée syllabique; les autres pour se former à l'écriture nouvelle, adoptée dans toutes les écoles de France , c'est-à-dire la cursive à double plein, sans déranger la main, qui produit un bel effet, et formera un jour notre écriture nationale.
» L'instruction primaire, dans les prisons de
femmes, ne présentera pas moins d'intérêt que dans les autres j ses résultats seront peut-être plus marqués , parce qu'ils s'étendront sur un plus grand nombre d'objets. La méthode d'enseignement mutuel , dans les écoles de filles , comprend la lecture , l'écriture et le calcul ; mais, de plus , l'apprentissage de tous les ouvrages de couture et de tricot, depuis l'ourlet jusqu'à la reprise des tissus les plus fins ; depuis la couverture de laine jusqu'au point à jour de mousseline. Les heures sont distribuées de manière à ce que , simultanément, les progrès soient aussi rapides dans un travail que dans l'autre ; et on ne saurait trop insister pour qu'une école de ce genre soit établie dans chaque prison de femmes. Les exercices seraient semblables à ceux des écoles actuelles de jeunes filles, avec quelques modifications dans le manuel analogues à l'âge et à la situation des détenues , et en retranchant tout ce que ces exercices ont de puéril et de minutieux. De nouveaux tableaux de lecture pourraient être composés pour ces écoles, et renfermeraient des exemples de vertu et de fidélité dans toutes les conditions, des maximes sur les devoirs des
mères de famille, l'éducation des en fans, et les obligations ordinaires de la vie domestique. Les dépenses de ces établissemens seraient les mêmes que pour ceux des prisonniers, les détenues devant se munir à leurs frais d'aiguilles, de fil et de morceaux d'étoffe. On ne peut douter que les connaissances si rapides et si variées que donne le nouveau mode d'enseignement ne procurent aux détenues le moyen de gagner leur vie plus facilement en sortant de prison, ou de se placer d'une manière plus avantageuse. Sans parler des condamnées à perpétuité ou à terme, les prisons sont remplies de femmes sans état, de filles publiques, qui n'ont souvent l'aversion du travail que parce qu'elles n'en ont point la capacité, et que, par conséquent, elles n'en connaissent point les avantages. On les occupe ordinairement à carder de la laine ou à plumer du coton , ce qui ne leur donne point un état, et ne leur procure aucun moyen de changer de conduite, en supposant qu'elles en eussent la volonté ; c'est donc les corriger que de les instruire.. Du reste , on observerait à leur égard les mêmes réglemens qu'avec les autres prisonniers , et Ton ferait également entrer
leur assiduité aux écoles en considération, pour abréger, s'il y avait lieu, le temps de leur détention.
» Si nous avons proposé la méthode d'enseignement mutuel pour les prisonniers de tout âge, à plus forte raison pensons-nous qu'elle est appliquée aux autres enfans des deux sexes, pour qui elle a été inventée, et qui lui doivent des succès si marqués ; partout où elle est introduite dans les prisons , elle a produit de bons effets. M. le préfet de la Seine a établi une semblable école dans le dépôt de Saint- Denis, et les enfans y font des progrès rapides. Ce serait peut-être ici l'occasion, messieurs, de revenir sur la question importante de la réforme morale dans les prisons ; car la méthode d'enseignement la plus parfaite n'est jamais qu'un mécanisme qui ne peut s'étendre audelà des facultés intellectuelles, et quelque perfection qu'on lui donne , elle ne produira jamais que de faibles effets sur les sentimens d'êtres porrompus , si l'on n'y joint la surveillance continuelle, l'application constante de personnes éclairées et dévouées par état à cette pénible fonction. Mais il n'est point dans nos
222 DE hL société royale
vues de traiter cette question, sur laquelle vous avez déjà entendu un rapport intéressant. » Nous avons dû nous borner à vous retracer les avantages de l'instruction primaire établie avec ordre et intelligence dans les prisons. Ce bienfait est le présent le plus important que l'administration puisse faire aux malheureux qui. languissent dans ces demeures , et celui dont ils seraient un jour le plus reconnaissans. Avant même d'en jouir, ils vous sauraient déjà gré de les en avoir crus dignes, d'avoir montré par là que vous ne désespériez pas de leur avenir. Us penseront avec reconnaissance qu'au sortir de ce lieu d'opprobre ils pourront encore se présenter dans leurs familles , dans leurs communes , parce qu'ils y apporteront un talent acquis , qui balancera la répugnance qu'on aurait à les recevoir , et effacerait peutêtre même le souvenir de leurs égaremens. Cette idée est venue à l'esprit de tous les détenus de la prison de Montaigu, lorsqu'on leur a fait connaître qu'il allait être établi parmi eux une école où , par de nouveaux plrocédés , ils apprendraient en peu de temps à lire , écrire et compter ; ils ont pensé qu'ils rentreraient alors
dans leurs corps avec une sorte davantage qui pourrait faire oublier leurs fautes, ou qu'ils montreraient qu'ils ont mis à profit le temps de leur détention. Tous, d'un commun accord, se sont fait inscrire pour les travaux de l'école, et ils ont témoigné leur reconnaissance de cette faveur inattendue. Il en serait de même dans toutes les prisons, messieurs, et des hommes, aujourd'hui grossiers et sauvages, éclairés par l'instruction, élevés au-dessus d'eux-mêmes par le développement de leurs facultés, pour*ront encore sentir le prix qu'ils avaient dédaigné. Pénétrée de cette vérité, votre commission conclut ce rapport en vous soumettant le vœu :
» 1° Qu'il soit disposé dans toutes les prisons d'hommes et de femmes au-dessus de quatre cents individus , un local pour l'établissement d'une école d'enseignement mutuel ;
» 2° Que l'on adopte provisoirement dans ces écoles le manuel et les tableaux en usage dans les écoles régimentaires, ainsi que l'écriture cursive française, et le dessin linéaire;
» 3° Que des fonds spéciaux soient affectés annuellement à raison de 300 fr. par école,
pour l'entretien des locaux et les rétributions accordées aux élèves, d'après le tarif des écoles régimèntaires ;
» 4° Que les écoles de femmes puissent comprendre tous les ouvrages de couture et de tricot, afin que les détenues acquièrent à la fois des connaissances et des talens ;
» 5« Que votre commission d'instruction morale et religieuse veuille bien se réunir à la commission d'instruction primaire, pour aviser à la composition des tableaux propres aux écoles des prisons, et qui feraient suite aux syllabaires et vocabulaires des écoles actuelles. »
Certes , ces vues étaient excellentes , et personne n'oserait en méconnaître l'utilité. J'ai publié, ^en 1822, un manuel qui renferme tous les détails nécessaires pour la formation des écoles de prisons. Le manuel et les écoles sont restés dans l'oubli , et les détenus dans la plus Complète ignorance.
Espérons que M. le comte de Montalivet s'empressera de réorganiser, sous la présidence de M. le duc d'Orléans , une institution qui ne coûte rien à l'État, et dont les résultats moraux
répondent si bien aux généreuses inspirations du roi^et de son auguste famille.
En cessant de parler de la Société Royale, nous ne devons pas oublier de signaler à la reconnaissance publique ses plus anciens membres : MM. de Cazes, de Barbé- Marbois, de Choiseul, Pasquier, Doudeauville, de Montmorency, d'Albuféra, de Broglie, de Laborde , etc. , dont le zèle et les travaux ont été si fructueux pour l'amélioration des prisons.
Cljajntr* fyuititmt.
SOCIÉTÉ POUR LE PATRONAGE DES JEUNES LIBÉRÉS DU DÉPARTEMENT DE LA SEINE.
C'est sous l'administration de MM. Baude et Vivien, préfets de police, que cette société s'est organisée. MM. Christophe-Moreau , et son successeur, M. O. Dufresne, inspecteur-général des prisons, auxquels ces maisons doivent d'importantes améliorations, ont concouru avec un zèle qui les honore aux succès de cette précieuse fondation. Un digne magistrat , M. Bé*
renger, en est le président , et c^honorables citoyens ont voulu s'associer au bien que ne peut manquer de produire la paternelle sollicitude de ces bienfaiteurs de Fenfance caplive.
À la dernière assemblée générale on remarquait MM. de Montalivet, ministre de l'intérieur, de Rambuteau, préfet de la Seine, de Gasparin, Martin (du Nord), procureur-général, et un grand.nombre de magistrats, députés, savans, etc. On doit donc espérer que le ministre de l'intérieur, frappé des avantages du patronage accordé aux jeunes libérés, s'empressera d'accorder le même bienfait aux adultes placés dans une semblable situation , et alors il reconnaîtra l'importance de réorganiser la Société royale des Prisons. Un plus long ajournement serait déplorable, et M. de Montalivet ne voudra pas renoncer à l'honneur de réparer l'oubli impardonnable de ses prédécesseurs.
Nous ne pouvons mieux faire, pour donner une juste idée des résultats heureux des travaux de la Société des jeunes libérés, que de mettre sous les yeux du lecteur un extrait des documens communiqués à l'assemblée générale du t2 juin de cette année.
L'honorable président s'est exprimé ainsi :
a Une expérience de trois années nous a appris qu'il en était de la pensée de réforme à laquelle nous nous sommes voués, comme de tout ce qui porte en soi un principe de haute utilité sociale. Pour des oeuvres de cette nature, l'existence c'est le progrès. Du moment où la Société s'est formée, elle n'a pas cessé de grandir et de s'étendre ; une marche plus assurée, un concours plus nombreux, plus actif et plus efficace; un assentiment plus marqué de l'opinion publique, tels sont les signes infaillibles auxquels se manifeste cette prospérité, toujours croissante; et le temps n'est pas loin où les plus incrédules seront convaincus de la possibilité de cette régénération morale, qui relève de jeunes êtres, victimes de la fragilité de leur âge, de la déchéance qu'ils ont encourue; leur restitue à la fois le suffrage de leur conscience, l'estime de leurs semblables, l'appui des hommes de bien; les réconcilie, en un mot, avec Dieu, avec la société, avec euxmêmes. Il est en effet démontré pour nous désormais, qu'il n'est pas de vicieux penchant, si invétéré qu'il soit , qui ne cède tôt ou tard à
des habitudes de travail, d'ordre et de subordination ; aux réflexions salutaires que favorise la stricte observation du silence ; à l'influence des bonnes doctrines, aidées de l'encouragement des bons exemples; enfin, à ce contentement secret du cœur qui , en faisant connaître tout ce que présente d'attrait le sentiment du devoir, révèle en même temps tout ce qu'il a de puissance !
» Il nous est également démontré que, lorsqu'après l'expiration de sa peine, le condamné n'est pas abandonné à lui-même; qu'il est, au , contraire, surveillé avec sollicitude, soutenu avec intérêt , protégé par d'utiles conseils , des soins officieux, une intervention tutélaire, il s'honore de ce patronage qui le relève à ses propres yeux comme aux yeux des autres, et le prix secret qu'il y attache l'invite et l'aide à s'en rendre digne !
»Pour nos jeunes enfans le problème est donc à peu près résolu; il le sera complètement, j'ose l'affirmer, lorsqu'aux moyens disciplinaires employés jusqu'ici ; et déjà si efficaces, l'administration aura joint celui dont sa bienveillante sagesse reconnaît la force, je veux dire l'ensei-
gnement moral et religieux , véritable fondement de toute réforme solide et durable!
»Ce fut en 1830 que l'Administration, frappée de la démoralisation à laquelle étaient exposés les jeunes prévenus ou condamnés, renfermés dans les diverses prisons de Paris, où le contact des hommes avancés dans le mal achevait de les corrompre , eut la pensée de les arracher à cet enseignement du vice , et de les réunir dans une biaison spéciale pour les soumettre à une discipline régénératrice.
» Placés d'abord à Sainte-Pélagie , ils ne tardèrent pas à être transférés dans la prison des Madelonettes qui prit alors le caractère d'une maison pénitentiaire.
» Cette jeune population , qui avait été de si bonne heure livrée sans défense à toutes les passions mauvaises dont une éducation perverse avait développé le germe et accru la violence , se montra d'abord turbulente, insubordonnée, impatiente de toute discipline; dans les premiers temps il fallut déployer une grande sévérité ; plusieurs même furent renvoyés dans les autres prisons, comme tout-à-fait incapables de revenir au bien , comme propageant par la con-
tagion de l'exemple cette corruption désespérée, et entretenant dans la maison un esprit d'agitation et de révolte qu'à défaut de cette mesure on n'eût pu étouffer qu'en employant les moyens les plus rigoureux.
» Mais insensiblement toutes ces semences de désordre disparurent; une fermeté persévérante en triompha , et la maison prit un autre aspect.
» Les détenus furent distribués dans plusieurs ateliers; un travail continu occupa leur activité, et donna à leur intelligence une utile direction ; l'observation rigoureuse du silence empêcha entre eux ces communications dont le danger a été trop souvent signalé, et les habitua à faire un salutaire retour sur eux-mêmes. Pour compléter le système, il eût fallu ajouter à ces améliorations l'isolement de chaque détenu pendant la nuit ; malheureusement le local ne renfermait qu'un petit nombre de cellules qui ne purent être affectées , pendant les heures consacrées au repos , qu'aux plus jeunes enfans , à ceux au-dessous de treize ans.
» Jusque là l'Administration , en procurant du travail aux détenus, n'avait occupé que leurs
DES JEUNES LIBÉRAS. 233
mains ; en 1 832 elle voulut cultiver leur esprit , et les faire participer à ces moyens d'instruction qui , dans l'état actuel de la société , deviennent un besoin pour toutes les classes. Une école d'enseignement élémentaire s'ouvrit donc dans la maison, elle fut suivie avec ardeur; et bien que le traité avec l'entreprise générale des travaux ne permît d'accorder aux enfans qu'une heure et demie d'étude par jour, lorsqu'il en est accordé sept aux écoles élémentaires de Paris, et que les maisons de refuge en Prusse en ont quatre, dont la première est toujours consacrée à l'instruction religieuse, ils profitèrent assez pour faire supposer quels seraient leurs progrès, si la classe était ouverte pendant plus de temps.
»Les détenus entrent dans la maison pénitentiaire à un âge où les impressions sont faciles, où un certain abandon du cœur joint à cette ardeur d'imagination qui, quoi qu'on en ait dit, se passionne plus naturellement pour la vérité que pour le mensonge, donne aux instructions morales une autorité toute-puissante.
» C'est au-dessous de seize ans qu'ils sont admis au pénitencier, soit à titre de condamnés,
soit comme simples prévenus, soit par mesure administrative.
» Il en esl qui ont à peine atteint leur huitième année ; mais comme une fois condamnés ils accomplissent leur peine entière dans la maison , ils y restent quelquefois jusqu'à vingt ans. Ainsi c'est entre ces deux âges que s'écoule la vie pénitentiaire.
, » Ils sont partagés en deux divisions, celle des jugés et celle des prévenus : les dortoirs, les ateliers, les cours pour les récréations, tout est distinct entre ces deux catégories; il n'y a de
, commun que le réfectoire ; c'est un inconvénient dû à la localité, mais il est atténué par l'observation sévèrement maintenue du silence pendant la durée des repas.
»Les détenus par mesure administrative sont confondus avec les jugés; cette classe se compose d'enfans abandonnés qui demandent un asile à l'Administration et qu'elle recueille à titre d'hospitalité. Ceux-là inspirent un grand intérêt, car ils ne sont que malheureux : on n'a à leur reprocher aucun acte repréhensible; aussi sont-ils libres dès qu'ils ont gagné , par leur travail dans la maison, la somme nécessaire pour
pouvoir subsister pendant un mois, ou lorsque leur famille ou des personnes qui prennent pitié de leur sort les réclament. Ils le deviennent encore lorsque la Société leur donne un patron, ce qu'elle ne fait qu'avec circonspection ; il faut pour cela que, par leurs progrès dans les ateliers et à l'école élémentaire, ils aient acquis une instruction suffisante , et donné des preuves de leur persévérance à apprendre une profession.
«Quatorze ateliers sont en activité dans la maison : trois n'ont d'autre objet que d'occuper les enfans qui, par le peu de durée de leur détention , ne pourraient le faire avec avantage pour leur instruction ; ils occupent aussi les prévenus jusqu'au moment de leur jugement.
» Onze ateliers offrent aux condamnés un enseignement industriel plus ou moins fructueux ; les uns ont l'avantage de former des ouvriers qui, quelque part qu'ils aillent résider, pourront trouver à gagner leur vie; d'autres ont pour objet des arts qui exigeront de la part de nos jeunes gens l'obligation d'habiter de grandes villes, parce que là seulement existera pour eux la possibilité d'en tirer parti.
» Vous avez sous les yeux, messieurs, divers* produits de ces ateliers; ils vous montrent quelle est l'aptitude de nos détenus et ce qu'on peut attendre de leur intelligence. 11 est certain que si leur instruction pouvait se compléter dans chacune des professions qu'on cherche à leur apprendre, leur avenir donnerait peu d'inquiétudes ; car il n'en est aucune dans laquelle un ouvrier habile ne puisse espérer de gagner de 3 jusqu'à 5 et même 6 fr. par jour.
» Mais je n'oserais assurer que nos jeunes gens se perfectionnent assez pour acquérir un état , ou même pour y persévérer à leur sortie du pénitencier; ce qui le prouve, c'est que la plupart en changent lorsqu'ils obtiennent leur libération, ou s'ils persistent, ils se voient obligés de recommencer un apprentissage pour lequel on leur tient peu de compte du temps qu'ils y ont déjà employé. Cela ne viendrait-il pas de ce qu'en général on ne varie pas assez leurs travaux ? Ainsi , l'enfant qui est placé dans l'atelier de serrurerie fait toute l'année la même pièce; on pourrait en dire autant.de quelques autres ; sans doute le jeune ouvrier confectionne avec plus de perfection l'objet dont le travail
pour lui se répète chaque jour, mais dans l'ignorance où le place ce travail , exclusif des autres parties de sa profession, il est hors d'état, quoiqu'il ait passé long-temps dans l'atelier, de se créer par là des moyens d'existence.
• » D'autres ateliers, tels que ceux de peintures sur verres et de fourchettes de parapluie, apprennent peu de chose et ne présentent réellement pas de sérieuses ressources pour l'avenir.
» Ceux où les détenus acquièrent des professions véritablement profitables, et dans lesquels ils peuvent , jusqu'à un certain point, compléter leur instruction , sont ceux de tourneurs en chaises, de menuisiers, de tabletterie, de cordonniers, ef de fouets et cravaches; aussi sommesnous très heureux, lorsque nos enfans y ont été occupés pendant un temps assez long; leur placement, au moment de leur libération, nous devient plus facile.
» Néanmoins, quelque incomplet que puisse être l'enseignement industriel que reçoivent les jeunes détenus, on remarque chaque année un perfectionnement progressif dans leurs travaux manuels, ce qui est prouvé par l'accroissement
très sensible du produit de ces travaux. Ainsi, en 1834, le produit net fut de 28,877 fr.; il a été, en 1835, de 36,060 fr., et de 12,640 fr. pendant les quatre premiers mois de 1836.
»Ce produit se divise en trois parts, comme dans les maisons centrales de détention : Tune demeure acquise à l'entrepreneur, l'autre forme une masse qui , réunie dans une caisse particulière à la préfecture de police , est restituée à l'enfant au moment de sa libération ; la troisième part forme ce que, dans les autres prisons, on appelle le denier de poche. Précédemment celleci était remise tout entière chaque semaine au détenu pour se procurer les douceurs que sa position pouvait lui faire désirer : on a reconnu que cet argent se consommait sans fruit, et depuis deux ans la moitié seulement en est donnée ; l'autre moitié est versée dans une caisse tenue par le directeur, et employée, à mesure des besoins du détenu, en achat d'objets propres à son usage et que l'Administration ne fournit pas.
» Cette moitié s'accroît encore des retenues que le directeur fait sur l'argent remis en espèces à l'enfant, lorsque sa conduite peu régulière a
donné lieu à ce genre de punition ; elle s'accroît enfin lorsque, par esprit d'économie, les détenus font volontairement l'abandon d'une partie de leur denier de poche. Il est ainsi versé chaque mois dans la caisse des dépôts environ 600 fr. Depuis deux ans qu'elle est instituée, elle a reçu 1 6,850 fr., dont près de la moitié, 8,694 fr., a été restituée aux déposans au moment de leur sortie , et a accru leur masse ; 6,206 fr. ont été fournis pendant la détention, en effets, et lé reste, ou 1,961 fr. , en argent.
» L'établissement de cette caisse est un véritable bienfait, en ce qu'elle permet d'employer à des objets utiles ou à l'accroissement des masses une partie des sommes qui se gaspillaient auparavant et se perdaient en frivolités ou en gourmandises.
» Outre ce qu'on leur remet en argent, nos enfans reçoivent encore quelques gratifications à titre de récompense , lorsqu'ils ont été les premiers clans les ateliers et à l'école, ou qu'en général on a été satisfait de leur conduite. Jusqu'à présent il leur a été distribué à ce titre 50 fr. par mois, savoir : 10 fr. dans les ateliers, 25 fr. à l'école, et 1 5 fr. pour leur bonne conduite ; c'est
la Société de patronage qui fait les frais de cette distribution ; comme elle est jugée insuffisante, et qu'on croit qu'il serait utile d'augmenter ce moyen d'encouragement , la Société portera cette somme à 75 fr. par mois.
» J'ai parlé, messieurs, de l'École élémentaire, ce n'est qu'au mois de juillet 1832 qu'elle fut ouverte; à l'heure qu'il est, 331 élèves suivent les leçons de lecture et d'écriture; chacun de ces deux enseignemens se compose de 8 classes. Sur ces 331 élèves, 60 environ méritent d'être signalés par leur application et leurs progrès ; leur intelligence est peu commune , et ils deviendraient sûrement des sujets très distingués, s'ils se trouvaient dans une position sociale qui permît de donner plus de développement à leur éducation. Les progrès de 170 autres sont moins marqués ; leur application laisse à désirer; néanmoins le bien de leur part l'emporte sur le mal ; le reste, c'est-à-dire une centaine environ, fait naître le regret qu'un temps plus long ne puisse être consacré à leur instruction, soit que le peu de satisfaction qu'ils donnent provienne d'une intelligence peu avancée, soit qu'on doive l'attribuer à l'impétuosité ou à la légèreté de leur
DES JEUNES LIBÉRAS. 241
caractère , soit enfin qu'on n'ait pu faire encore disparaître les vices de leurs premières années ; aussi est-ce pour ces derniers, surtout, que le soin de l'enseignement religieux se fait vivement sentir ; il achèverait ce que le travail et les autres moyens disciplinaires ne peuvent que bien imparfaitement obtenir.
» Cependant, à leur égard, une chose console et donne de l'espoir : c'est leur tendre reconnaissance pour leur digne instituteur, et pour les soins si affectueux que le directeur de la maison prend d'eux. Ces jeunes gens ne laissent échapper aucune occasion de la leur manifester; et, certainement, lorsque le cœur est capable d'un tel sentiment, on doit le croire disposé à recevoir les préparations les plus favorables.
» Si d'ailleurs quelques uns des jeunes détenus font peu de progrès à l'école , il faut, en partie , l'attribuer aussi à des causes qui tendraient, si elles devaient se perpétuer, à amener le découragement parmi eux.
» La salle où se fait la classe est trop étroite,
les élèves ne peuvent s'y placer commodément;
mal assis, trop pressés, ils n'écrivent qu'avec
difficulté : enfin leur émulation n'est pas exci-
tée par des distributions annuelles de prix qui, dans les autres écoles, animent et soutiennent l'ardeur. La première de ces causes disparaîtra, lorsque les jeunes détenus seront transférés à la Roquette, où de vastes locaux seront consacrés à chaque exercice ; quant aux autres , la bienveillance de l'Administration pour un établissement si digne de son intérêt, est la plus sûre garantie qu'elle s'empressera d'y remédier.
» Depuis quelque temps, des leçons d'arithmétique sont ajoutées à celles d'écriture et de lecture; 161 élèves suivent cet enseignement, qui est divisé en six classes, et dans lequel des succès notables ont déjà été obtenus : le dessin linéaire et quelques élémens de géométrie seront incessamment professés; en complétant l'enseignement industriel de nos détenus , ils rendront plus sensible la nécessité d'augmenter pour eux le temps consacré à l'instruction intellectuelle.
» Le chant en commun, introduit il y a deux ans, continue à produire de bons effets; nul doute, maintenant, qu'il ne corrige l'âpreté des moeurs, qu'il n'épure et élève l'ame, et qu'il ne dispose le cœur aux affections bien v e i lla nt es et
douces. Ce qui prouve que cet enseignement profite, c'est le goût qu'y prennent les détenus : ainsi, c'est en chantant qu'ils passent de l'atelier à l'étude, et de l'étude aux lieux de récréation et au réfectoire ; c'est par des chants aussi qu'ils adressent leurs prières à Dieu, et les paroles qu'ils prononcent, choisies avec le soin le plus attentif, sont de nature à laisser en eux des impressions profondes, dont l'attrait garantit toujours la durée.
» L'état sanitaire de la maison a laissé , dans les derniers temps, quelque chose à désirer. La mortalité s'y est accrue dans une proportion qui ne semble pas en rapport avec l'âge et le nombre des détenus. Elle a été de 20 décès, en 1835, sur une population de 382, et de 12, pour les cinq premiers mois de 1836, lorsqu'elle n'avait été que de 1 1, en 1834, sur une population analogue, et de 2, en 1 832 , sur 276 enfans. Tous, à l'exception de six ou sept , ont succombé à la suite de maladies chroniques, qui, dès le début, se sont manifestées avec ce caractère. Les affections qu'on a le plus à combattre sont les catarrhes pulmonaires, les pneumonies, les phthisies abdominales, l'ophtalmie scrofuleuse. Pour
expliquer la nature de semblables maladies , il faut admettre l'existence de causes qui agissent lentement et d'une manière insensible. Ne semble-t-il pas, dès lors, naturel de croire que ces causes sont inhérentes soit à la localité, soit au régime de la maison ? Ce qui donne à cette supposition une nouvelle force, c'est que le plus grand nombre des décès a lieu parmi les enfans qui ont séjourné le plus long- temps dans l'établissement ; et c'est aussi ce qui explique pourquoi ils sont devenus plus fréquens que dans les premières années.
» Nous sommes heureux , Messieurs , de ne signaler le mal qu'avec la certitude d'en voir bientôt le terme. Quant aux causes locales, elles cesseront lorsque les détenus habiteront le nouveau pénitencier plus sain , plus aéré qui leur est destiné ; lorsqu'il sera permis de les placer la nuit dans des cellules séparées, que le genre de vice si fatal à l'enfance, et dont peut seul la préserver l'isolement pendant les heures du repos, ne sera plus à redouter, et que la propreté du corps pourra être habituellement entretenue par l'usage de bains périodiques , moyen d'hygiène qui ; depuis près d'une année , a presque
constamment manqué aux détenus, par suite des mesures préparatoires que nécessite leur transfert dans la nouvelle maison.
*> La population variable du pénitencier est ainsi qu'il suit : au 1 er janvier 1835, il existait dans la maison 385 détenus; il en est successivement entré , dans le cours de la même année, 443, ce qui porte à 828 le mouvement de 1 835 ; pendant cette période de temps, il en est sorti, les uns après acquittement, les autres à l'expiration de leur peine, 464; il en restait donc 364, au 1 er janvier 1836. Depuis, et pendant les cinq mois qui viennent de s'écouler, il en est entré 164, ce qui porte à 528 le mouvement de ces cinq premiers mois; sur ce nombre, il en est sorti 138, de sorte que la population réelle delà maison, au 31 mai dernier, était de 390. . — Ce dernier chiffre est celui de la population permanente. Jusqu'ici, il a été à peu près le même, chaque année; mais ce qui est digne de remarque, c'est que celui des jugés augmente, et que celui des prévenus diminue sensiblement; cette diminution est de près de moitié. Ainsi, sur les 390 enfans que renferme, dans ce moment, le pénitencier, on ne compte que 50
prévenus, tandis que précédemment ce nombre excédait toujours 100, Cela montre, Messieurs, les bons effets du patronage : avant qu'il fut établi, on remarquait, parmi les détenus, desenfans qui étaient revenus dans la prison jusqu'à deux, trois et même quatre fois; le nombre en était considérable; aujourd'hui, il ne s'en trouve que neuf en récidive. Vous devez vous applaudir de ce résultat, car il vous est dû; c'est par vos soins que les jeunes libérés sont préservés des dangers qui les menaçaient avant vous; c'est par vos soins aussi que lorsqu'ils sont rendus à la Société , ils cessent de propager la corruption parmi les enfans de leur âge. D'un autre côté, les magistrats du tribunal de la Seine , convaincus que la régénération d'un jeune délinquant ne peut pas s'obtenir en quelques mois , prononcent des condamnations plus longues ; ces condamnations, qui n'atteignent leur but que par leur durée, devraient ne jamais être moindres de deux ans : ce temps est nécessaire à l'instruction des condamnés; la Société, en les prenant sous son patronage, ne pourrait espérer de les ramener au bien, s'ils avaient été soumis pendant moins de temps à la discipline
réforma tive et sévère du pénitencier. C'est donc l'augmentation dans la durée de la peine qui accroît le nombre des jugés, et qui le rend si disproportionné à celui des prévenus. Mais cette disproportion est d'un bon augure; elle annonce aussi une amélioration sensible dans la moralité des jeunes enfans de la capitale, qui précédemment recrutaient le pénitencier, et elle fait espérer que la décroissance dans le nombre des prévenus ne s'arrêtera pas; elle doit, avec le temps, amener une décroissance égale dans la population de la maison.
» Celui qui observe attentivement les effets du régime disciplinaire sur nos détenus, aperçoit avec satisfaction , d'année en année , combien la règle établie exerce sur eux d'influence. — Dans les premiers temps , il fallait punir des révoltes , des faits graves d'insubordination , des vols , des querelles et autres actes très répréhensibles; le jeu surtout était la passion dominante; aujourd'hui, les punitions pour dételles causes sont très rares, on en est presque arrivé, comme dans les collèges, à n'avoir à punir que des fautes légères, le mensonge, l'insolence, la paresse;. trois ou quatre jours passés dans la
cellule solitaire, des retenues sur le denier de poche, dont s'enrichit la Caisse d'épargne de la maison , sont les corrections les plus ordinaires; et elles suffisent, presque toujours, aux nécessités de ce genre de répression.
» Ce que j'appellerais, peut-être improprement, l'esprit de corps, qui, dans toutes les prisons , consiste à s'unir contre l'Administration intérieure, toutes les fois qu'il y a intérêt à le faire, ou à prendre parti eh faveur d'un détenu qui est en faute et à celer ses torts , cet esprit tend sensiblement à s'éteindre.
Les détenus sont embrigadés sous des caporaux et des sergèns, toujours choisis parmi les meilleurs sujets : cette distinction est une récompense de leur bonne conduite. Aujourd'hui , les détenus honorés de ce grade s'en montrent presque toujours dignes ; les premiers à maintenir Tordre et la discipline , ils n'hésitent pas à signaler ceux de leurs camarades qui manquent à leurs devoirs , et , dans l'accomplissement de ces délicates fonctions , ils se font ordinairement remarquer par un sentiment de justice qui prouve les progrès de leur raison, et qui donne les meilleures garanties pour leur avenir.
Ces grades sont un grand sujet d'émulation :
ceux qui les obtiennent deviennent ainsi les premiers surveillans de leurs camarades , non que leur surveillance dégénère en cet espionnage qui corrompt le cœur de celui qui l'exerce , en même temps qu'il indispose ceux qui en sont l'objet; mais comme elle est avouée, loyale , et qu'une certaine autorité y est attachée , nul ne cherche à en décliner la légitime action, parce que sa nécessité est reconnue de tous.
Enfin , un vêtement d'honneur dont la couleur est bleue ; tandis que l'uniforme de la maison est gris, est accordé à seize des meilleurs sujets; le désir de l'obtenir est encore un stimulant qui produit d'excellens effets.
Les défauts de nos jeunes gens tiennent aux causes qui les ont amenés dans la maison.
Parmi ces causes , le vagabondage occupe le premier rang, la mendicité, le second, et le vol, le troisième : ainsi, les détenus, pour la première et la seconde de ces causes, sont essentiellement paresseux ; ce n'est tju'à force de discipline , et après les avoir soumis long-temps à la règle de la maison qu'on parvient à vaincre ce penchant
et à les rendre laborieux. Les autres, plus actifs, d'un caractère plus énergique , sont aussi plus dissimulés ; le mensonge est leur défaut dominant ; mais , en général , ils sont plus faciles à ramener au bien , car c'est une chose digne d'observation , qu'on triomphe plus promptement des vices du cœur que de l'indolence du caractère et de la longue habitude de l'oisiveté.
Les autres défauts qu'on remarque dans la maison, mais moins graves que les précédens , sont le manque d'ordre et de propreté , pour lesquels on ne saurait trop se montrer sévère , surtout si l'on songe combien l'ordre physique a de puissance et combien il influe sur le sentiment moral. Enfin, l'absence de toute économie annonce, chez la plupart de nos enfans, combien peu ils sont soucieux de l'avenir; ce n'est, pour quelques-uns, que dans les derniers mois de leur séjour au pénitencier, et en vue de leur^prochaine libération , qu'ils songent à économiser et à faire des dépôts à la caisse de la maison.
Mais , messieurs , si je parle des défauts de nos jeunes détenus , je ne dois pas taire leurs
bonnes qualités ; je vous ai déjà entretenus,de leur reconnaissance pour les hommes honorables qui leur donnent tous leurs soins; la plupart sont généreux à l'excès , on les a vus faire des collectes entre eux pour de bonnes actions, plusieurs se privent des douceurs que le denier de poché pourrait leur procurer, et l'emploient avec bonheur à soulager la misère de leurs parens ; j'aurais beaucoup à citer si, sortant des généralités, je vous rapportais tous les traits qui honorent notre jeune famille.
Les trois cent quatre-vingt-dix jeunes gens qui étaient au pénitencier le 1 " de ce mois, peuvent être ainsi classés : un dixième montre les meilleures dispositions , ce sont des sujets excellens, qu'aucun genre de punition n'atteint jamais, qui travaillent avec goût, qui méritent d'être souvent placés sur le tableau d'honneur, et qui souvent aussi obtiennent les dignités de la maison ; six dixièmes , sans s'être fait distinguer aussi favorablement , ne doivent pas moins être classés parmi les ï)6ns ; ils sont appliqués , laborieux, il leur manque seulement cette ardeur, cette émulation qui ont fait placer les
autres au premier rang ; deux dixièmes sse composent de sujets douteux ; il y a chez eux un mélange de bien et de mal, qui ne permet pas de porter sur leur compte un jugement assuré^ le dernier dixième, enfin, a besoin des soins les plus soutenus, pour combattre ce qu'il y a en eux d'apathie, d'indolence et de mauvais penchans.
Cependant la conduite des détenus n'est pas toujours un signe certain de ce- qu'ils seront après leur libération ; beaucoup d'entre eux trompent toutes les prévisions. Souvent tel enfant, d'un caractère doux et facile , est excellent prisonnier, qui, lorsqu'il est devenu libre, ne sachant pas résister aux excitations dont il peut devenir l'objet, succombe promptement; tel autre, indompté, violent , et qui , au pénitencier, a été souvent en punition, trouve dans l'énergie même de son caractère , et lorsqu'une fois il a formé la résolution de se bien conduire, une force suffisante pour la tenir, et pour vaincre ses pernicieuses inclinations ; nous aurons occasion , plus tard > d'en citer plusieurs exemples.
Vous savez , Messieurs , que l'action de la
Société sur les jeunes gens dont elle prend le patronage ne commence pas seulement au jour de leur libération : pour se charger du soin de les diriger vers le bien , elle a besoin de les connaître. A cet effet, deux et même trois mois, avant leur sortie du pénitencier, elle charge un commissaire-enquêteur du soin de compulser les greffes, et d'y rechercher les causes de leur condamnation ; ce commissaire s'enquiert de la famille du détenu , de ses habitudes ♦ de son genre de vie, et tâche déjuger si elle a assez de moralité pour qu'on puisse compter sur sa participation; il s'informe," auprès de l'Administration de la maison , de la conduite de l'enfant pendant sa détention , de son aptitude, de ses penchans ; enfin il se met en rapport avec lui , il l'interroge, il étudie son caractère, ses goûts, et cherche à découvrir quel est le genre de direction qu'il conviendra de lui donner; le mois suivant, il rend compte au comité de placement du résultat de ses investigations : son rapport écrit offre l'histoire complète de l'enfant qui en est l'objet , et ordinairement aussi celle de sa famille, dont les malheurs ou les vices ont presque toujours influé si puissamment sur sa destinée.
Il est rare que ces exhortations ne produisent leur effet : celui-là seul est incorrigible, qui écoute sans émotion les conseils bienveillans qui lui sont donnés ; l'enfant , au contraire , dont le cœur n'est pas tout-à-fait corrompu s les reçoit avec déférence et presque toujours avec attendrissement ; alors il lui est fait choix d'un patron ; celui - ci reçoit du commissaire enquêteur le rapport qui va lui servir de guide dans la direction de son pupille, il se met en relation avec lui , il s'efforce de gagner sa confiance et consulte ses goûts pour le choix de la profession à embrasser; si le jeune détenu tient à continuer celle dont il a reçu les premiers élémens dans la maison , ou s'il désire en apprendre une nouvelle , le patron fait ses diligences pour lui procurer l'entrée d'un atelier, au moment de sa libération. Il passe un contrat avec le maître, et il s'efforce d'obtenir de lui les meilleures conditions, soit pour la durée de l'apprentissage, soit pour le salaire que le jeune ouvrier sera dans le cas de gagner. Le mois suivant , le patron rend compte au Comité du résultat de ses démarches ; il soumet à son approbation le contrat passé avec le chef d'à-
telier , et il indique quelle sera la somme nécessaire pour subvenir à l'achat des vêtemens et d'un trousseau , ainsi que pour payer la dépense de l'apprentissage ; cette somme est immédiatement allouée. Quelquefois la masse du libéré est assez forte pour dispenser d'y ajouter.
Le jour de la libération si impatiemment attendu par le jeune détenu arrive enfin ; son patron se rend au pénitencier pour le recevoir des mains du Directeur. Ce moment est décisif, il est facile d'apercevoir si , à travers la joie qu'éprouve notre pupille , il forme la résolution de faire un bon usage de la liberté qui va lui être rendue. Presque toujours il bénit la protection que la Société vient lui offrir ; elle est pour lui une sorte de Providence qui va le préserver des écueils que son inexpérience et sa jeunesse auraient rencontrés partout sous ses pas. Comme autrefois , en quittant l'habit de la maison, il ne reprend plus les haillons de la misère, il n'est plus exposé à manquer de pain, il ne sera plus signalé dans la rue comme un enfant dont il faut se méfier ; mais il reçoit des vêtemens décens > il reçoit aussi les conseils de
la bienveillance la plus officieuse , et si on profite avec habileté de cette métamorphose qui s'opère , du prisonnier en homme libre , ces conseils peuvent produire sur son âme une impression profonde et durable.
Lorsque les parens de notre pupille ont assez d'honnêteté pour donner lieu d'espérer qu'ils ne le détourneront pas du bien , le patron leur conduit leur enfant : entrevue toujours touchante, qui n'a pas seulement sa moralité pour celui-ci , qui l'a encore pour les parens : car quelque estimables qu'ils puissent être personnellement , il est rare qu'ils n'ayent pas quelques reproches à se faire.
Ces premiers sentimens accordés à la nature, ces premiers devoirs remplis envers les auteurs de ses jours , le libéré est introduit par son patron dans l'atelier dont celui-ci lui a préparé l'entrée. Le chef de cet atelier, à son tour, a été l'objet d'investigations sérieuses. On s'est assuré qu'il traite bien ses ouvriers , que ses moeurs privées offrent toutes les garanties que la Société peut désirer: c'est donc à l'école de la famille que notre patroné va maintenant achever sa régénération. C'est en effet une fa-
DES JEUNES LITHERlÊS. 257
mille nouvelle qu'il acquiert , il va trouver dans son sein les soins affectueux que la sienne lui a souvent refusés ; il y trouvera surtout de bons exemples , et , pour peu qu'il soit susceptible de sentimens honnêtes, son cœur ne peut manquer d'être touché de ce qu'on fait pour lui.
»La Société esl heureuse de pouvoir, dans cette solennité , exprimer sa vive reconnaissance aux dignes fabricans , chefs d'ateliers et maîtres ouvriers qui s'associent avec tant d'intelligence à l'œuvre à laquelle elle s'est consacrée - r ainsi l'un d'eux , M. Harlet , fabricant de plaqué , et déjà honorablement cité dans le rapport de 1834 , ne se contente pas d'inspirer de bons sentimens à ses ouvriers et de leur enseigner la partie matérielle de sa profession , il s'occupe encore de former leur goût et , à cet effet , il leur donne lui-même des leçons de dessin ; un autre, M. Amyot, fabricant de-fouets et de cravaches et confectionnaire du pénitencier , a reçu dans ses ateliers un grand nombre de nos enfans qui trouvent en lui un père toujours occupé de leurs intérêts. Un troisième, M. Bertin , ne se rebute jamais 4. 17
» La Société s'étudie à rendre nos jeunes gens économes , elles les excite donc par tous les moyens qui sont en elle à placer leur superflu à la caisse d'épargne. Ainsi elle leur accorde , à titre d'encouragement, le dix pour cent de toute somme économisée par eux de cette manière ; cette prime a produit les meilleurs effets , et de nombreux placemens ont eu lieu. Je pourrais à cette occasion citer l'action de l'un de nos enfans qui annonce une persévérance bien rare.
C'est un usage dans quelques ateliers de donner chaque jour aux ouvriers ,' pour leur déjeûner, deux sous outre le pain ; cet argent sert à acheter une pitance propre à rendre ce premier repas moins frugal. Celui de nos pupilles dont il s'agit, qui avait grande envie de se procurer une montre, eut la constance de se réduire chaque jour à ne dépenser qu'un sou et de réserver l'autre ; il parvint ainsi à'économiser quinze francs : lorsqu'il les eut complétés, il courut chez son patron le prier de lui faire son emplette ; la t somme, vous le sentez , était insuffisante , aussi s'attend-on bien que le patron récompensa tant de patience en ajoutant le surplus. Mais que ne doit-on pas attendre d'un enfant qui a as-
sëz d'empire sur lui-même pour réprimer, pendant trois cents jours consécutifs, les goûts, les appétits de son âge , et s'imposer de telles privations !
» La Société, désirant surtout former le cœur de ses pupilles, met à la disposition des patrons, pour leur être prêtés , un certain nombre de livres choisis. Elle a même étendu sa sollicitude jusqu'à vouloir leur offrir un aliment intellectuel qui fût plus particulièrement approprié à leur situation ; dans cet objet , elle a fait un appel aux gens de lettres, et a affecté un prix destiné à couronner l'ouvrage qui remplirait le plus complètement les vues du programme qu'elle a publié.
» M.Poutignac de Villars,le digne instituteur de la maison , qui , vivant au milieu des ses élèves, sait mieux que personne la nourriture qui convient à leur esprit, aura l'honneur de vous rendre compte de ce concours.
» Un soin égal est pris de la santé de nos jeunes gens : averti aussitôt que l'un d'eux est sérieusement indisposé , le patron s'empresse d'en donner avis au médecin du pénitencier , M.Paris, dont l'esprit de charité ne se dément
jamais et qui se rend immédiatement auprès du malade pour lui prodiguer les secours de son art. Si l'état de notre pupille exige qu'il soit transféré à l'hôpital, des démarches sont faites aussitôt pour lui en obtenir l'entrée , et des mesures sont prises, d'accord avec les administrateurs des hospices, pour qu'il soit séparé des adultes , et qu'aucun contact étranger ne devienne pernicieux à ses mœurs.
»Dans les soins attentifs de la Société pour les pupilles de son adoption , elle rencontre cependant quelquefois des difficultés qui ne sont pas, à la vérité, de nature à ralentir son zèle , mais qui , cependant , sont souvent assez sérieuses pour le rendre vain.
» Ainsi les droits de la puissance paternelle odieusement exercés , nous ôtent parfois la possibilité de réaliser nos bienfaisantes intentions ; il est des pères qui , en vue de s'approprier le pécule que leurs enfans ont acquis dans la maison, refusent absolument le patronage qui est offert à ceux-ci , les réclament, et de nouveau les poussent au désordre dans lequel ils sont eux-mêmes plongés.
» Il est aussi des enfans , ou assez pervers ,
DES JKUHES LIBÉRÉS. 263
ou assez peu intelligens de leurs intérêts, pour repousser la protection qui leur serait assurée, exiger leur masse et se hâter de la dissiper; hélas ! ils ne tardent pas à sentir leur faute et à en être punis.
» Enfin , lorsqu'un jeune libéré qui a accepté le patronage , abandonne l'atelier où il a été placé , la Société n'a aucun moyen de l'y faire rentrer , lorsque la persuasion ne suffit pas.
» Voilà des cas qui appelleraient peut-être les sollicitudes du législateur, si une fois le patronage était reconnu par les lois ; ne conviendrait-il pas de lui conférer sur le pupille, en tant que mineur , tous les droits attachés à la tutelle? Il en est ainsi aux États-Unis, où le patronage est exercé par les inspecteurs des maisons de refuge ; ces officiers ont le pouvoir de faire rentrer dans la maison , pour un certain temps , les jeunes libérés dont la conduite est répréhensible ; ils exercent à leur égard tous les droits attachés à la tutelle.
» La Société éprouve encore de l'embarras pour procurer à ses pupilles des engagemens militaires, ou pour les faire entrer dans Ja
marine : les réglemens exigent que l'engagement ne soit pas contracté avant un certain âge , et , le plus souvent , il y a impossibilité pour nous de nous procurer les actes de naissance de nos enfaus ; un certificat de bonne vie et mœurs , délivré par les maires , est également exigé , lorsque la situation de nos jeunes gens , quelle qu'ait été leur bonne conduite dans la maison , permet rarement de le leur procurer.
» Nous croyons qu'il suffit de signaler ces obstacles pour espérer que l'Administration voudra bien nous fournir le moyen de les lever.
» Une autre observation est relative à un cas qui se présente assez fréquemment : lorsque nos pupilles sortent d'un atelier pour passer dans un autre , il s'écoule ordinairement un intervalle de quelques jours pendant lesquels nous sommes embarrassés de savoir où les loger et de les occuper de manière à ce qu'ils ne se dérangent pas. Si , lorsqu'une fois les détenus seront transférés à la Roquette, l'Administration consentait à nous céder quelques cellules, et ^ nourrir nos libérés, pendant ces
momens très courts où ils sont sans ouvrage, nos pupilles séjourneraient dans le pénitencier, volontairement et à titre de pensionnaires, ils s'occuperaient aux ateliers; leur dépense dans la maison serait à la charge de la Société, d'après un prix convenu , et l'on obvierait ainsi à l'une des plus grandes difficultés que nous rencontrons.
» Depuis la fondation de la Société , c'est-àdire depuis trois ans , elle a pris à sa charge 269 jeunes libérés.
«Trois sortes de causes, ainsi que je l'ai précédemment dit , avaient motivé leur détention : le vagabondage , la mendicité et le vol. 138 avaient été condamnés pour la première de ces causes, 17 pour la seconde , et 114 pour la troisième. Ainsi les trois cinquièmes environ de nos pupilles n'avaient enfreint que les lois de police ; ils n'avaient pas essentiellement troublé la société : les délits commis par les deux autres cinquièmes étaient, en général, plus graves, et dénotaient, sinon toujours plus de perversité , du moins un caractère plus déterminé , plus entreprenant. Tous , avec le tems, auraient été probablement conduits à der
venir de grands criminels , les premiers par faiblesse , les autres avec résolution.
» Sur nos 269 patronés, 1 14 avaient été entraînés au mal par l'inconduite ou la misère de leurs parens , ou aussi par les mauvais traitemens qu'ils en avaient reçusj 51 avaient perdu les auteurs de leurs jours et avaient été privés de bonne heure de leurs conseils : les père et mère des 25 autres étaient séparés ou vivaient en concubinage ; 32 sont illégitimes.
d Ainsi il est bien avéré que le plus grand nombre de ces malheureux ont dû leur situation à la fatalité de leur naissance ; soit que l'abandon et le dénuement les ait laissés privés d'appuis ou de ressources ; soit qu'ils aient trouvé le danger Jà où la protection devait leur être le plus assurée.
» On sent combien il nous importe de connaître parfaitement ces antécédens de nos pupilles et ceux de leurs familles , pour pouvoir diriger convenablement notre patronage.
« Sur les 269 jeunes gens dont nous avons accepté la tutelle , 51 ont pu être rendus à leursïamilles , sans pour cela demeurer privés de l'assistance de leurs patrons qui continuent
à leur donner des soins ; six sont affligés d'infirmités qui ont motivé leur entrée à l'hôpital ; nous en avons fait engager un égal nombre dans la marine ou dans l'armée de terre , tous les autres apprennent des professions utiles ; mais c'est ici surtout que nous avons à déplorer l'inconvénient déjà signalé, celui du choix peu satisfaisant des ateliers introduits dans la maison pénitentiaire , et de l'insuffisance même de l'enseignement, dans ceux de ces ateliers qui ont été l'objet de plus de discernement, v
» Si tous pouvaient procurer une profession fructueuse; si déjà nos pupilles avaient fait quelques progrès dans leur apprentissage, nous aurions trouvé à les placer dans des ateliers analogues , et le temps passé au pénitencier n'eût pas été perdu pour eux ; il eût abrégé la durée de celui qu'ils sont tenus d'accorder à leurs nouveaux maîtres.
» Au lieu de cela , le plus grand nombre s'est vu obligé de choisir de nouvelles industries , à tel point que nos jeunes gens se trouvent répartis dans 56 professions différentes , et que 41 d'entre eux seulement ont persisté à exercer celles dont ils avaient reçu les premiers élé-
268 SOCl^TJé POU H LE PATRONAGE
mens dans la maison ; encore y ont-ils appris si peu , qu'à l'exception d'une ou deux sortes d'industries, à peine leur tient-on quelque compte de ce qu'ils savaient déjà.
«Pour la plupart donc, le travail au pénitencier n'a été qu'un objet d'occupation ; il ne leur a rien appris, il n'a pas contribué à leur procurer un état , il a été sans utilité pour leur avenir.
» Ce serait souvent un avantage, messieurs, si la Société pouvait placer ces pupilles hors de Paris, dans les départemens voisins; ils seraient moins exposés aux séductions qui les entourent constamment, et à l'inconvénient de rencontrer à chaque pas d'anciens camarades qui les débauchent et les entraînent à récidiver.
«Cet obstacle est l'un des plus grands que nous ayons à combattre ; il Ta été surtout à l'égard des premiers libérés dont nous nous sommes chargés ; la plupart ayant séjourné dans les prisons de Paris , s'y étaient complètement corrompus.
» Parmi eux, il s'en est trouvé quelques uns qui , dédaignant les soins de la Société , s'étu-
diaient à déranger nos meilleurs sujets, et qui sont ainsi parvenus à en compromettre plusieurs.
» Ce sont, surtout, ceux de nos jeunes gens qui manquent d'énergie et qui ont eu la passion du vagabondage, qu'il conviendrait de pouvoir placer hors des séductions de la capitale ; jusqu'à présent nous n'avons pu en envoyer que 50 dans les départemens ; encore est-ce parce qu'en général nous les avons rendus à leurs familles qui y habitaient.
» Si le nouveau pénitencier de la Roquette pouvait devenir commun à tout le ressort de la Cour royale, et il y suffirait, la Société de patronage s'étendrait dans les départemens qui composent ce ressort; elle aurait ainsi la facilité d'envoyer au loin les enfans de son adoption , et de les préserver d'une fréquentation avec d'anciens complices, qui leur est toujours fatale.
«Lorsqu'à pareil jour, il y a deux ans, nous exprimions le vœu que le bâtiment de la Roquette fût affecté aux jeunes détenus , ce vœu a été écouté; espérons que celui que nous formons aujourd'hui sera accueilli avec la même faveur.
» Maintenant, messieurs, pour vous faire connaître la situation morale de nos patronés, et vous offrir les moyens d'apprécier les résultats que nous avons obtenus, il est utile de jeter un coup d'œil sur l'état antérieur à l'époque où la Société a été fondée.
» Depuis le mois d'août 1 83 1 , date de l'établissement du pénitencier, jusqu'au 1 er juillet 1833, moment où l'action du patronage a commencé, 217 enfans avaient obtenu leur libération. Jetés en quelque sorte sur la voie publique, sans ressources et sans protection, ces malheureux ont eu le sort que voici : 99 ont été repris et jugés de nouveau, soit en police correctionnelle , soit par les cours d'assises ; sur ce nombre,, six seulement ont été acquittés ; 49 n'ont été jugés qu'une fois; 19 l'ont été deux fois, 18 l'ont été 3 fois; 7 ont subi 4 condamnations , 4 en ont subi 5; un a été jugé 7 fois, et un 8.
«Presque tous ont commis des crimes ou des délits si graves, que 17 seulement ont été condamnés à moins d'une année d'emprisonnement; que 26 l'ont été de 1 à 2 ans; 21 , de 2 à 3; 15, de 3 à 4; 3, de 5 à 8; 6 l'ont été à la réclusion , et 2 aux travaux forcés.
«Encore, messieurs, cette statistique de leur conduite ne va-t-elle que jusqu'au 31 décembre 1835, époque à laquelle s'arrêtent les docuraens que nous avons recueillis; il est malheureusement trop présumable que, depuis lors , le nombre des poursuites ne s'est pas arrêté. Il faut dire aussi que les 99 récidives que nous avons signalées sont les seules qu'on ait pu constater, parce que ceux qui les avaient commises ont été arrêtés et jugés à Paris sous leurs véritables noms; mais il est probable que bien d'autres en ayant changé, ou qu'étant allés dans les départemens et s'y étant fait arrêter , ils ont été jugés sans qu'on ait eu la possibilité dç découvrir s'ils avaient subi une première condamnation. Néanmoins, en ne prenant que les 99 récidives constatées , elles seraient encore, eu égard aux 217 libérations, dans la proportion de 46 sur 100 libérés, nombre effrayant qui dépasse de beaucoup celui des maisons centrales du royaume. Mais si l'on considère que d'autres libérés ont pu être jugés depuis l'époque où s'arrêtent nos documens, et qu'un plus grand nombre encore l'ont été inévitablement dans les départemens
ou à Paris sous de faux noms, on ne trouvera pas de l'exagération à reconnaître que la récidive n'a pas dû être moindre de 60 à 70 pour
^Si nous rapprochons maintenant cettesituation de celle des jeunes détenus mis en liberté depuis l'établissement de la Société, on verra combien elle est différente.
«Disons d'abord que, lorsqu'une fois nos pupilles sont sous notre patronage, nous n'éprouvons aucune difficulté pour constater ce qu'ils deviennent, parce que, s'ils quittent l'atelier ou leurs parens , nous en sommes avertis aussitôt : les récidives de leur part ne peuvent donc être dissimulées. Or, sur les 269 jeunes gens dont nous nous sommes chargés ; . 51 seulement ont essuyé de nouveaux jugemens, dans les trois années qui se sont écoulées depuis la fondation de la Société, ce qui établit une proportion entre les récidives et les libérations de 19 pour 100 seulement, au lieu de 60 ou 70 comme dans le premier cas , au lieu de 33 sur 100 comme dans les maisons centrales, et de 51 pour 100 comme dans les autres prisons du royaume.
Voilà, messieurs, un progrès bien authentique; ainsi l'abaissement du chiffre des récidives est maintenant une preuve irrécusable de l'utilité du patronage.
Mais si la récidive, pour les enfans sortis du pénitencier avant l'établissement de la Société, est présumée être de 60 à 70 par 100 libérations, ce n'est pas à dire pour cela que les autres jeunes gens, c'est-à-dire les 30 ou 40 sur 1 00 qui n'ont pas récidivé, soient tous de bons sujets; dans la réalité, on ignore ce qu'ils sont devenus, on ne sait pas s'ils se sont livrés au travail, et il est bien à craindre que la plupart, privés de parens et de protecteurs , soient loin d'avoir une vie régulière ; tandis que nul de nos pupilles ne pouvant échapper à nos investigations, nous sommes constamment en mesure de nous rendre compte de leur conduite.
Nous pouvons dire avec certitude que si , sur nos 269 enfans, 51 sont tombés en récidive, les autres répondent en général à nos soins ; nous en signalons 58 qui non seulement sont laborieux, économes, soumis à leurs maîtres, doux et bons, mais qui joignent encore à ces qualités des vertus qui les feront estimer quel-
que part que la fortune les place; certainement il s'en trouve parmi eux qui s'élèveront, et qui , quelque jour, se feront remarquer par un mérite peu commun. Nous pourrions en nommer 124 autres qui, sans se distinguer aussi éminemment, sont cependant d'excellens jeunes gens } de bons ouvriers , et qui donnent toute espèce de satisfaction à leurs maîtres et à leurs patrons; ainsi voilà 182 sujets qui font la joie de la Société , et dont , elle l'espère , elle s'honorera toujours. Nous voudrions que tous fussent présens à cette solennité ; beaucoup d'entre eux au moins m'entendent dans ce piomént ; puisse ce témoignage public les encourager à persévérer dans le bien , puissent-ils comprendre que leur bonne conduite est la meilleure récompense, que nous puissions recevoir de nos soins et de nos sacrifices. Àh! s'ils pouvaient voir la profonde douleur dont nous sommes affectés lorsqu'on vient nous annoncer que l'un d'eux a disparu de son atelier ; s'ils pou-* vaient nous suivre dans nos recherches pour le retrouver, s'ils voyaient avec quelle inquiétude nous parcourons les prisons de la capitale et nous passons en revue les détenus qu'elles ren-
ferment pour chercher à le découvrir parmi eux ; si enfin ils suivaient nos pas partout où nous les dirigeons dans leur intérêt, leurs cœurs seraient touchés de tant de sollicitudes , et ils feraient tous leurs efforts pour nous les épargner.
J'ai parlé de la satisfaction que nous causaient 1 82 de nos pupilles ; il en resté 33 qui , sans avoir commis d'actes absolument repréhensibles , laissent beaucoup à désirer ; les uns ont complètement refusé le patronage de la Société, les autres sont peu assidus au travail , changent souvent d'atelier , et exigent de la part de leurs patrons une surveillance extrêmement attentive ; quelque mal qu'ils répondent à nos soins , notre zèle à leur égard ne diminue cependant pas; nous sommes d'autant moins disposés à le ralentir , qu'il n'est pas rare que notre persévérance et quelquefois aussi de ces accidens imprévus dont la vie est si souvent remplie , ne produise en eux une révolution salutaire, et ne ramène dans une meilleure voie celui dont on avait d'abord désespéré.
Comment , en effet , pourrions-nous nous décourager, lorsque, parmi ceux de nos pu-
pilles qui ont récidivé, et qui, après acquittement ou après une condamnation légère, sont rentrés sous notre patronage, nous en comptons onze à qui la dernière leçon qu'ils ont reçue a été profitable , et qui maintenant se conduisent parfaitement.
» Ce n'est pas que nous n'éprouvions aussi des mécomptes , et que quelquefois nous ne soyions trompés dans nos plus légitimes espérances; je citerai surtout l'une de ces déceptions qui a été bien douloureuse pour nous. L'un de nos patronés, libéré en 1833, et placé chez un fondeur en caractères , avait une excellente conduite ; il répondait, de la manière la plus satisfaisante aux soins du meilleur des maîtres et du plus éclairé des patrons ; orgueilleuse de ses progrès, la Société lui avait décerné un prix en 1834; le salaire qu'il gagnait s'était successivement élevé par la juste appréciation que son maître faisait de ses services à 40 fr. par semaine; lorsque dans les derniers temps, ce malheureux , entraîné par de mauvais conseils et de funestes connaissances, oubliant tout ce qu'il devait au digne chef d'atelier qui le traitait comme son enfant , a monté contre lui des ca-
baies parmi ses ouvriers, s'est fait renvoyer ignominieusement, et repoussant les justes représentations de son patron, n'écoutant que les passions les plus désordonnées, s'est dégradé au point de devenir le protecteur de Tune de ces maisons de prostitution qui sont la honte de notre civilisation. Hélas! son avenir ne nous appartient plus : du vice le plus hideux au
crime il n'y a qu'un pas Puisse son exemple
ne pas être perdu et faire une profonde impression sur ceux de nos pupilles qui, n'étant pas encore bien raffermis dans la voie que nous leur préparons, pourraient être tentés d'en dévier.
» Mais si nous sommes exposés à quelques mécomptes, hâtons-nous aussi de le dire, nos jouissances sont souvent bien douces : il s'établit entre le patron et le pupille des rapports qui se perpétuent bien au-delà de la durée du patronage ; il se forme un lien d'amour et de reconnaissance d'un côté, d'affection et de protection de l'autre , qui devient indissoluble ; de nombreux exemples attestent tout ce que le cœur de nos enfans renferme de bon et de généreux; et il y a de la douceur à pouvoir s'at-
tribuer le développement de qualités heureuses qui , sans nos soins , auraient été à jamais perdues.
«Déjà la Société a eu le bonheur de présider à l'union de l'un de nos pupilles, qui avait reçu un prix en 1834, avec une jeune fille, ouvrière comme lui, laborieuse comme lui et douée de toutes les qualités propres à faire présager leur félicité commune; ce jeune ménage a reçu de nous les moyens de pourvoir aux dépenses occasionnées par cette grande circonstance de la vie ; il a reçu aussi les premiers meubles destinés à garnir sa modeste demeure. Ces dons lui rappelleront toujours qu'ils sont à la fois le prix d'une conduite devenue irréprochable et le gage de sa durée. Ainsi, une famille nouvelle a déjà pris place dans le monde, et elle prospérera, nous aimons à le croire, sous les auspices de votre bienfaisante institution.
» Voilà, messieurs, quels sont les résultats que nous avons obtenus. Et cependant su r quels sujets avons-nous été appelés à exercer notre bienfaisant patronage? sur déjeunes êtres qui, presque tous, avaient séjourné dans les prisons
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de la capitale, où ils avaient achevé de se corrompre; qui n'avaient aucune notion religieuse ; car, je le répète à regret, il en est parmi eux qui ont été tellement délaissés, qu'on a découvert qu'ils n'avaient pas même été baptisés, et si quelques uns ont fait leur première communion au pénitencier, le plus grand nombre manque à tel point de ce genre de notions, qu'en les interrogeant il est difficile de reconnaître si réellement ils sont chrétiens.
» Cette solennité, messieurs, n'est pas seulement consacrée à rendre compte àç nos travaux , elle l'est encore à décerner des prix à ceux de nos enfans adoptifs dont la conduite a mérité cette récompense.
» Nous regrettons de ne pouvoir les inviter nominativement à venir eux-mêmes les recevoir ici, nous craindrions trop de blesser en eux un sentiment qui doit être respecté; leurs patrons voudront bien les accepter pour les leur remettre, c'est d'ailleurs une jouissance qu'ils seront jaloux de se procurer.
» Pour accorder ces prix, nous n'avons pas seulement considéré l'aptitude , le zèle pour le travail, la soumission, la douceur de caractère,
nous avons cherche quelque chose de plus, nous avons voulu quelques unes de ces nobles qualités de l'âme qui ne se bornent pas à l'accomplissement des plus simples devoirs, mais qui portent aux belles et bonnes actions.
» Trois de nos pupilles qui avaient reçu des prix en 1834, dont le temps du patronage est expiré ou près de l'être , et qui , loin de déchoir du rang où ils s'étaient placés, s'y sont maintenus avec honneur, recevront des livres appropriés à leur profession, comme un témoignage de la satisfaction qu'ils continuent à nousidonner; MM. Cabuchet,Lendormy et Boulon sont leurs patrons; il leur revient une grande part des éloges que méritent cet affermissement dans le bien, cette éclatante réforme due à leurs soins persévérans. *
» Dix-sept nouveaux prix sont décernés cette année; celui qui a mérité le premier a des droits à votre intérêt, par le courage avec lequel, luttant contre l'adversité, il est parvenu à se créer une profession lucrative, et, ce qui est mieux encore , par les sentimens généreux qui l'animent.
» Sa famille occupait jadis un rang distingué
dans le monde. Né à Anvers , son père , noble brabançon , avait perdu sa fortune par une suite de revers, et s'était vu obligé, sous l'empire , de prendre du service dans les douanes ; il mourut en 1817; sa mère, demeurée chargée de cinq enfans, vint à Paris. Dénuée de toutes ressources, elle obtint de la munificence royale une pension de 500 francs avec laquelle elle put envoyer notre pupille à l'école et élever ses autres enfans; l'un d'eux mourut, deux de ses filles se marièrent. Mais la pension ayant été supprimée en 1830, la famille tomba dans la dernière misère; la mère, femme délicate et qui avait été élevée pour un meilleur sort, fut réduite à balayer les rues pour se procurer du pain et en procurer aux jeunes êtres qui attendaient d'elle leur subsistance; elle se faisait aider par son fils. — En 1832, le choléra vint la frapper; elle mourut recommandant à cet enfant , qui avait à peine quinze ans, sa plus jeune sœur alors en très bas âge. Notre pupille avait le cœur bon et fort; il entra d'abord dans une imprimerie , puis dans un atelier de reliure, et enfin, gagnant trop peu pour subvenir à toutes ses charges, chez un terrassier où il recevait
2 francs par jour ; avec le produit de son travail il aidait sa jeune sœur y l'entretenait à l'école et assistait même l'un de ses beaux-frères qui, affecté d'une mauvaise santé, ne pouvait nourrir sa famille ; heureux si de mauvaises connaissances et trop de faiblesse dans le caractère ne l'eussent rendu dépositaire des produits d'un vol dont la poursuite entraîna son arrestation; condescendance coupable qui devait attirer sur lui toute la sévérité de la justice! Condamné à trois années d'emprisonnement , sa bonne conduite au pénitencier, et la circonstance que les principaux auteurs de l'action dont il avait été jugé solidaire, avaient postérieurement fait des déclarations qui lui étaient favorables , intéressèrent en sa faveur et lui firent obtenir sa grâce. Placé alors sous notre patronage, il travailla en maçonnerie auprès de son beau-frère; mais un jour, monté avec lui sur un échafaudqui s'écroula, tous deux furent blessés et la famille retomba dans le dénuement. C'est alors que la Société devint réellement pour lui une providence: fort de notre appui, il ne se découragea pas; sa guérison opérée, il se remit avec ardeur au travail, et s'imposa les plus dures
privations pour faire apprendre un état à cette sœur dont l'avenir lui avait été confié; mais, désespérant de pouvoir y suffire, il allait s'engager dans un régiment avec l'intention de consacrer à cet usage le prix de sa liberté aliénée, lorsqu'on est parvenu à le placer sur un bateau à vapeur en qualité de chauffeur. Dans cette position il a su mériter l'intérêt et l'estime de l'administration qui l'emploie; ses appointemens qui se sont successivement élevés à 1 20 fr. par mois , lui permettent maintenant de satisfaire le besoin de son cœur en venant au secours de celle qui n'a d'autre soutien que lui, en soulageant en outre les autres membres de sa famille, et comme il se livre à l'étude avec la même ardeur qu'il travaille, il ne tardera pas à devenir mécanicien sur le même bateau , ce qui doublera ses appointemens et au-delà.
» Certainement il y a de l'énergie dans cette
âme; de si nobles sentimens, une conduite si dévouée , méritaient la première place dans
nos récompenses; c'est encore le patronage de
M. Lendormy qui a valu à la Société un tel
succès, c'est lui qui sera chargé de remettre à
notre heureux pupille le prix qui lui est destiné,
et qui se compose des meilleurs ouvrages sur les machines à vapeur et la mécanique.
» Celui de nos patronés à qui le second prix est accordé, a d'autant plus de mérite à le recevoir, quil a dû faire plus d'efforts sur luimême pour s'en rendre digne : il avait de bons et honnêtes parens dont il dédaigna les conseils; entraîné par d'autres enfans de son âge , il quitta de bonne heure la maison paternelle, devint vagabond, commit quelques vols et fut traduit en police correctionnelle. Les juges penchaient à l'indulgence, lorsque le père, sentant que son fils avait besoin d'une forte correction, et sachant tout ce qu'il aurait à gagner de son séjour à la maison pénitentiaire, se présenta devant le tribunal et demanda qu'il y fût renfermé pendant trois ans; ses vœux furent exaucés, mais notre jeune homme en conçut contre son père une haine violente; dans la maison, il se montra d'abord colère, emporté, plein de dissimulation; souvent il fut puni, et on se vit même obligé de lui retirer les galons d'honneur qu'il avait gagnés. Cette dégradation lui fut sensible, elle fit vibrer en lui une corde qu'on avait méconnue; elle provoqua de sa part
les plus sérieuses réflexions; dès lors sa conduite changea , et on n'eut plus que des éloges à lui donner; lorsque, quelque temps avant sa libération, un patron lui fut choisi, il écouta sa voix ; conduit par lui à sa sortie auprès de ses parens , il se jeta dans leurs bras , avoua ses erreurs et promit de les réparer; cette promesse a été remplie ; son père, auquel chaque semaine il porte le produit de son travail, s'applaudit de sa sévérité et se trouve fier maintenant de l'avoir pour fils.
» Ce jeune homme méritait le deuxième prix ; M. Paris, qui a été son patron et qui l'a réconcilié avec sa famille, sera heureux de le lui* remettre.
»Celui de nos patronés à qui nous décernons le troisième était fils d'une femme que son mari avait abandonné, et qui, après cette séparation, se trouva privée de tous moyens d'existence ; il eut de bonne heure, comme le précédent, les penchans les plus malheureux; à 1 1 ans, placé chez un tapissier, il vola dans la boutique de son maître , et fut pour ce fait condamné à être détenu jusqu'à sa quinzième année. Sa conduite au pénitencier eut deux phases bien marquées;
d'abord insubordonné, paresseux, joueur, il fut souvent puni ; puis, six mois avant sa sortie, il changea tout-à-coup; le désir de se rendre digne du patron qu'on lui promettait, le rendit obéissant, rangé, laborieux; placé chez un fabricant de liqueurs, il a obtenu sa confiance : cette mère qu'autrefois il avait abreuvée d'amertume, maintenant il la chérit, il lui remet tout ce qu'il gagne, et cette honnête femme bénit la Société de lui avoir rendu un fils qui est devenula consolation et le soutien de sa vie. C'est encore M. Lendormy qui a à s'applaudir d'une régénération aussi complète.
» Les autres prix, messieurs, sont décernés avec une entière égalité à ceux de nos pupilles placés sous le patronage de MM. Adolphe Chauveau, Olivier Dufresne , Jourdan , Moynat fils, Depleigne , Vallet , Vernes, de Villars, Paris et Lendormy.
» Un dix-huitième prix devait être accordé au pupille de M. Ternaux, il le méritait à tous égards; mais, depuis peu de jours, sans consulter son patron , ni même lui donner avis de son projet, il a quitté Paris et s'est rendu à Rouen sous prétexte de visiter sa famille :
bien que le motif de ce voyage ne puisse être blâmé, cependant s'absenter, abandonner l'atelier sans le consentement de son patron , était une faute trop grave pour ne pas fixer l'attention du conseil. Si l'année prochaine notre patroné veut obtenir le prix qu'il avait mérité celle-ci, il aura besoin de racheter ce manque d'égards par un redoublement de bonne conduite.
» Les récompenses décernées à nos pupilles consistent en général en livres propres à les rendre plus habiles dans leur profession, ou à leur inspirer les vertus de leur état ; on a ajouté pour chacun d'eux une Imitation de Jésus- Christ; cette sublime paraphrase de l'Évangile qui, dans quelque situation d'esprit qu'on l'ouvre , fortifie l'âme, offre des soulagemens à tous les maux , et des consolations dans toutes les vicissitudes. Enfin une petite somme d'argent destinée à être placée à la Caisse d'épargne est encore jointe à ces prix, afin'de faire sentir à ceux qui les reçoivent tous les avantages de l'économie.
» C'est ainsi , messieurs , que notre mission s'accomplit. De toutes parts on s'associe à notre
œuvre. Le patronage est maintenant sollicité, brigué par les hommes que distingue le plus la double élévation du rang et du caractère.
On sent qu'il ne saurait y avoir d'améliorations sociales décisives sans la réforme morale des prisons , et que la protection accordée aux libérés en est le complément nécessaire.
» L'administration doit voir par ce récit de nos travaux de quels secours lui peut être cette bienfaisance publique sans laquelle il faut renoncer à réaliser, et même à tenter aucune de ces œuvres de haute civilisation destinées à rendre l'homme plus heureux en le rendant meilleur.
» Eh! messieurs, quelle que soit la puissance des autres garanties qui nous sont assurées, quel mobile remplacerait ce dévouement de toutes les heures, qu'aucun obstacle n'arrête, qu'aucun effort ne lasse, que ne rebutent ni l'insuccès, ni l'ingratitude?
» Que tous les vrais amis du pays, que tous ceux dont le cœur s'émeut à la pensée de son bonheur et de sa gloire, se réunissent donc dans le vœu d'une association plus générale qui étende un jour à toute la France le bienfait de
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la nôtre ; c'est en répondant à cet appel , c'est en se plaçant sur le terrain neutre du bien à faire à l'humanité , que nous oublierons nos tristes discordes et que nous travaillerons efficacement à en prévenir le retour!
» Comment ne nous abandonnerions -nous pas à l'espoir d'une réforme si désirable, quand, du haut de la tribune, elle a été promise au pays par un ministre si bien fait pour en comprendre toute la valeur, et qui joint au sentiment éclairé du bien la force de volonté nécessaire pour l'accomplir!
» Que l'honneur de cette grande pensée lui appartienne! Qu'il trouve un motif de plus de s'y dévouer, dans le tableau qu'offrent à ses regards les heureux résultats de nos efforts , comme notre famille adoptive aime avoir dans sa présence , au milieu de nous , un solennel encouragement qui, à lui seul , est déjà une récompense! »