‹ Bagnes, prisons et criminelsChapitre 10 sur 17 · io · texte numérisé non relu

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en cas d'empêchement ou de maladie d'un exécuteur ou de son aide , et en outre , toutes les fois qu'il jugera nécessaire d'augmenter le nombre des agens d'une exécution.

8. Les exécuteurs ou leurs aides qui se seront déplacés en vertu de réquisition du ministère public, recevront une indemnité de 1 2 fr. par jour.

9. Les décrets, ordonnances et réglemens antérieurs sont abrogés en ce qu'ils ont de contraire à la présente ordonnance , laquelle sera exécutoire à compter du 1 er janvier prochain.

Paris, le 7 octobre 18 3a.

Il résulte évidemment de ce rapport que le nombre des crimes avait diminué sensiblement avant l'année 1832 , et que les économies proposées par le ministre de la justice étaient parfaitement motivées, puisque la plupart des exécuteurs et de leurs aides n'avaient rien ou presque rien à faire, et que leurs emplois étaient devenus fort heureusement de véritables sinécures. Nous nous sentions tout portés à bénir cette heureuse conséquence d'une civilisation qui marche sans s'arrêter, et dont

SUll LA PEINE DE MORT. 147

le progrès épure et adoucit les mœurs, quand les quatre années qui ont suivi semblèrent prendre à tâche de détruire l'heureuse impression produite dans les esprits par cette absence presque complète de crimes ou de délits important En effet , depuis quelque temps , viton jamais plus d'exemples d'une révoltante immoralité et d'une perversité plus barbare ? Lemoine, Régès, Lhuissier, David, Lacenaire, Avril, Fieschi, détruisent à l'ènvi l'opinion favorable qui semblait s'établir à la faveur d'une tranquillité des esprits, et prouver que lé crime ne s'était assoupi que pour se réveiller avec une force plus terrible. Cependant nous aimons mieux ne regarder ce concours d'affreuses circonstances que comme une exception et l'effet d'une incompréhensible fatalité, et ces odieux souvenifls n'influeront en rien sur les idées que nous voulons émettre sur l'abolition ou le maintien de la peine de mort.

A notre avis, ce châtiment doit disparaître du code français ; c'est un progrès qui suivra les autres progrès , mais qui ne peut les devancer, car il en sera la conséquence naturelle et immédiate. Toute la question est de savoir

si , à l'époque actuelle , l'abolition de la peine de mort est un besoin réel ou «ne utopie dont les brillantes et religieuses couleurs ont trop séduit l'imagination des philanthropes.

Quant à nous, qui, avant de nous en rapporter aux inspirations de l'esprit , dont les suggestions sont quelquefois perfides et erronées, croyons plus naturel de consulter notre cœur, et nous confier entièrement à lui , nous exprimerons, sur la peine de mort, toute notre pensée, abstraction faite de ce qu'une raison supérieure et mieux éclairée pourra y trouver à redire.

L'abolition de la peine de mort n'est point une question nouvelle; ce n'est pas d'aujourd'hui que l'humanité s'est émue au spectacle sanglant des supplices , et qu'elle s'est trouvée conduite de la pitié au doute pour passer du doute à l'horreur. Plus la civilisation s'avance; plus la vie acquiert de prix. Le dix-huitième siècle était assez cultivé pour qu'on s'y soulevât de toute part contre les meurtres juridiques ; il était assez interrogateur pour qu'on s'y demandât si l'homme a droit de disposer de l'existence de l'homme. Des publicistes avaient

plaidé pour l'abolition de la peine capitale ; des législateurs y avaient consenti; plusieurs voix s'étaient élevées pour faire entendre ce vœu dans le sein de nos diverses assemblées nationales. Mais à quoi servaient quelques protestations isolées , lorsque tant de drames terribles ensanglantaient les mœurs et accoutumaient les peuples à contempler les échafauds? A quoi pouvaient-elles servir encore, lorsque, dans l'embrasement général des guerres.de la république et de l'empire, les habitudes militaires couvraient de meurtres légitimes l'Europe et le monde, et apprenaient à trancher l'existence des hommes sans murmure de conscience, et au milieu de l'enivrement des fanfares de victoire? La paix et le règne des lois avaient besoin de naître pour que la même question reparût, et pour que le respect de la vie humaine se fît de nouveau comprendre.

La disposition générale des esprits les entraîne maintenant à l'examen des plus hauts problèmes de la politique et de la morale. C'est là surtout que l'attention publique se complaît. Le besoin de demander compte à la société du droit qu'elle s'arroge en appliquant la peine

capitale s'est manifesté simultanément en Portugal , dans la Louisiane , à Genève , et même en Russie.

Alors même que l'on n'en serait encore qu'à des publications sur une question aussi grave que celle de l'abolition de la peine de mort, on aurait déjà fait un pas immense. Il y a un grand profit pour la vérité à obliger l'attention publique de se porter nettement sur pareil sujet ; et voici en quoi ce profit consiste : c'est que de toute part les observateurs se multiplient, et que par là il devient impossible que l'expérience des faits tombe et s'écoule s^ns être aperçue. Sans doute, pour tout homme qui n'est ni brute ni dépravé , le spectacle des exécutions publiques est hideux; mais combien d'instructions se mêlent à l'horreur qu'il inspire, lorsque, préoccupé sur la légitimité de la peine, on prend soin de s'enquérir des sentimens qu'elle inspire et des effets immédiats qu'elle produit dans toutes les classes et sur les esprits de toute trempe ? Les causes capitales, au lieu de servir d'aliment à une déplorable et vaine curiosité, ne deviennent-elles pas une matière féconde d'observations et d'études,

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lorsque l'on peut, à mesure qu'on saisit les circonstances que leur développement révèle, se demander jusqu'à quel point la société serait mise en péril par la vie des coupables, jusqu'où il faut attribuer de force répressive à la crainte de la mort, jusqu'où le repentir est impossible et même indigne de pardon ? Avertis que le pouvoir de vie et de mort que l'homme se donne sur l'homme est problématique , beaucoup, qui n'y songeaient pas, se mettent à regarder ce qui est devant eux, et à réfléchir sur ce qu'ils voient, ne fût-ce qu'afin de reconnaître par eux-mêmes lesquels mettent la société le plus en péril, de ceux qui veulent que l'on tue ou de ceux qui prétendent que le droit de punir ne va pas jusqu'au droit de tuer. Le fil des raisonnemens philosophiques invoqués d'une et d'autre part leur échappera peut-être, mais le bon sens suffira pour les éclairer sur les conséquence des faits, et le bon sens est le maître du monde.

Je doute fort que les supplices juridiques puissent rien gagner à cette épreuve de l'expérience. Diverses personnes sont devenues plus attentives aux débats criminels, depuis que l'a-

bolition de la peine de mort est devenue un objet de discussion à l'ordre du jour, et sont étonnées, en considérant de près les procès capitaux, de ne voir dans les condamnations capitales qu'un luxe inutile de peines; luxe horrible! et que l'on comprendra moins, à mesure qu'on le regardera.

U s l en faut de beaucoup que les détails de moeurs soient à dédaigner dans l'examen d'une question pour la solution de laquelle il importe beaucoup de savoir constater quelle est la nature des sensations que le public éprQUve.

Quand on s'est appuyé sur les faits , et affermi par leurs observations , l'on éprouve une satisfaction merveilleuse à trouver que le raisonnement théorique les explique et les accommode. Mais il est fort à remarquer que les gens qui élèvent le plus haut la voix pour réclamer contre les théories sont d'ordinaire les plus inhabiles à regarder les faits , et les plus paresseux à les étudier.

Nous avons dit en commençant cet article que la persévérance était indispensable pour les grandes choses. En effet , c'est ainsi que l'infatigable Wilberforce est venu à bout de

vaincre , par sa généreuse opiniâtreté , les défenseurs de la traite des noirs ; c'est ainsi que Romilly, que Mackintosh, après avoir essuyé tant d'apparentes défaites, .et vu rejeter tant de fois leurs bills de reformatiez de lois criminelles, ont fini, à force de ténacité, par accoutumer les législateurs d'Angleterre à se relâcher un peu de leur amour pour des habitudes et des usages introduits à d'autres époques de la civilisation.

Le moment actuel est fort opportun pour s'occuper des grandes questions de législation criminelle. De toute part , les meilleurs esprits rallient leurs efforts en faveur du système pénitentiaire , qui doit tôt ou tard figurer dans le premier rang des institutions destinées à améliorer la condition de l'humanité, mais qui * ne saurait prospérer sans de vastes travaux préparatoires, et sans des réformes effectives dans le régime intérieur des prisons. Quand les prisons auront pu entièrement cesser d'être des foyers de perdition, où la débauche et l'oisiveté fomentent le vice et engendrent l'abrutissement, et qu'au contraire elles seront enfin devenues des ateliers et des écoles , alors on

verra les codes pénaux s'épurer rapidement.

Partout où l'on n'en sera pas encore arrivé là, on fera plus de progrès dans les théories et dans les opinions que dans la pratique; mais tout insuffisans qu'ils soient, ces progrès -là même ne seront pas à dédaigner ; ce sont eux qui provoquent et qui assurent les autres.

L'abolition de la peine de mort est aujourd'hui sollicitée par un grand nombre de bons esprits. Tous les écrivains philosophes ne s'accordent pas sur les motifs qui leur font désirer que cette peine soit abolie ; mais tous sont généralement d'accord pour la solliciter , ou du moins pour demander que l'application en soit restreinte au plus petit nombre possible. Pour résoudre la question , il faut comparer les effets de la peine de mort avec ceux d'une autre peine , et comparer aussi les résultats que la peine capitale produit avec ceux, par exemple, de l'emprisonnement perpétuel. Non seulement cette dernière peine paraît plus avantageuse pour la réparation du mal, mais encore elle ne l'est pas moins pour prévenir de nouveaux crimes. Pour juger de l'effet d'une peine, il faut considérer, non l'effroi qu'elle inspire au

coupable au moment où il va la subir, mais la crainte qu'elle inspire à un individu au moment où il éprouve la tentation dç commettre le crime. Or, l'emprisonnement perpétuel est plus efficace, sous ce rapport, que ne peut l'être la peine de mort : il est des passions pour lesquelles on consent à s'exposer à périr, mais pour lesquelles on ne s'exposerait pas à être détenu à perpétuité. La raison en est sensible : dans le premier cas, si l'on ne réussit pas, le châtiment qu'on subit met un terme à la passion qu'on éprouve ; dans le second , au contraire, on éprouve tous les tourmens d'une passion non satisfaite , en même temps qu'on subit la peine du crime qu'on a commis.

L'abolition de la peine de mort fait disparaître une difficulté très grave que lés jurés ont quelquefois à résoudre. Dans les crimes de meurtre, il n'est pas rare de voir les défenseurs des accusés présenter pour excuse leur état de monomanie. Le jury se trouve alors dans la nécessité de courir le risque d'envoyer un insensé à l'échafaud, ou d'acquitter un grand coupable. S'il ne s'agissait que d'un emprisonnement perpétuel , il y aurait peu de danger à

courir, car, dans aucune des deux suppositions, personne ne peut prétendre que l'accusé convaincu du fait réputé crime ou délit, doive être rendu à la liberté. Mais il n'en est pas de même lorsqu'il s'agit de la peine de mort; outre l'atrocité qu'il y a à livrer un fou au dernier supplice, on aurait les dangers de la société. La monomanie, en effet, est contagieuse, et rien n'est plus propre à la propager que de donner en spectacle des individus qui en sont atteints.

Lorsque des circonstances malheureuses déterminent un gouvernement à établir des peines qui ne sont point en harmonie avec la conscience publique , le même pouvoir qui fixe la' peine établit presque toujours aussi un tribunal particulier pour en faire l'application. C'est ainsi que , pendant le temps le plus orageux de la révolution, après avoir établi des lois sanguinaires, on fut amené à créer un tribunal révolutionnaire pour les appliquer. C'est encore ainsi que le pouvoir militaire qui succéda au gouvernement directorial fut conduit à créer des cours spéciales, des tribunaux militaires, ou des conseils de guerre , pour punir

des faits que la conscience des citoyens ne condamnait pas y ou. qu'elle n'aurait punis que de peines moins graves. Ce qu'il y a de bien certain, et cela est prouvé par les nombreuses décisions des jurys , aucun ne critiquerait l'abolition de la peine de mort, et pour beaucoup, la peine moins forte pour la répression de certains crimes ne les forcerait plus à combattre entre leur conscience et la sévérité de la loi.

Plus la peine est forte , et plus on devrait donner de latitude aux jurés pour adoucir le châtiment. Ainsi , par exemple , l'autorité publique , dans des temps de trouble , est quelquefois emportée, par la violence des factions, au-delà des limites que la raison lui prescrit. Des lois violentes peuvent alors être rendues, et il s'agit de savoir quel doit être, en pareille circonstance, le devoir des juges , la conduite des jurés. Nous avons vu , par exemple , dans les troubles de la révolution, des pères traduits en justice et être exposés à une condamnation à mort pour avoir fait passer quelques secours pécuniaires à leurs enfans émigrés.

Autrefois nous avons vu mettre la pitié ou

d'autres vertus au rang des crimes : dans ce cas et autres analogues , il est bien que le juré puisse user de son omnipotence quand il reconnaîtra qu'un fait n'est point répréhensible par lui-même , quoiqu'il soit un acte prohibé par la loi.

A aucune autre époque, la science de la jurisprudence, et particulièrement de la jurisprudence pénale, n'a autant fixé l'attention. Des hommes érudits et sages consacrent à ce sujet leur temps et leurs talens; et tandis que tous confessent que le véritable but de la jurisprudence criminelle est la prévention des crimes , et que la doctrine des lois vindicatives est absurde et injuste au plus haut degré, les uns soutiennent que les crimes ne doivent être réprimés que par le seul exemple des punitions ; les autres, que la réforme est le seul objet légitime que l'on doive se proposer. Quelques uns font dériver le droit de punir d'un contrat tacite entre la société et ses membres ; d'autres du seul principe d'utilité générale; d'autres enfin n'admettent d'autre origine à ce droit qu'une justice abstraite.

Il y a cependant un de ces résultats qui,

quoique déduit clairement des premiers principes admis par tous , n'est pas encore généralement mis en pratique. Ce trait qui distingue si honorablement l'époque actuelle, et qui a excité l'attention du monde civilisé , est Y abolit/on de la peine de mort

L'existence est le premier don que l'homme reçut du Créateur : existence accompagnée non seulement de l'instinct nécessaire à sa conservation et à la propagation de l'espèce, mais d'une disposition sociale qui opéra si soudainement , qu'à moins de remonter en idée jusqu'au premier homme , il n'est guère possible d'imaginer et moins encore d'indiquer un état autre que celui de société, et dès lors il a fallu des lois générales et des droits généraux. Le premier de ces droits est celui de maintenir l'existence sociale ; ce qui ne peut s'effectuer qu'en maintenant celle des individus qui la composent. Toutes les fois que l'une des choses qui sont l'objet de l'association r telles que la vie, la liberté ou la propriété, sont attaquées, la force de tout le corps social doit être employée pour la défendre.

On a employé des raisonnemens très forts

pour réfuter ceux qui fondent le droit d'ôter la vie sur la nécessité de l'exemple à donner. Mais la question se résout à ceci : La peine de mort est-elle nécessaire dans une société civilisée pour préserver soit la vie de ses membres individuellement, soit leurs droits sociaux collectivement? Si elle n'est pas nécessaire, elle n'est pas juste; et si elle n'est ni juste ni nécessaire, elle devient inutile.

Pour qu'elle fût nécessaire, il faudrait démontrer que sans elle la vie des citoyens et l'existence de la société ne sauraient être préservées. Mais ceci peut-il être soutenu en face de tant de preuves contraires? L'Egypte, sous le règne de Sabace; Rome, pendant deux cent cinquante ans ; la Toscane pendant vingt-cinq ans; la Russie pendant vingt ans, sous Elisabeth, démentiraient cette assertion.

Depuis la mise en exécution des premières lois écrites dont nous parle l'histoire jusqu'à nos jours, tous ceux qui ont pris la peine de penser ont invariablement observé que l'exécution des lois pénales a toujours exactement suivi la proportion de leur sévérité. Celles de Dracon sont devenues proverbiales par leur

cruauté , qui, d'après l'opinion générale, causa leur abolition par Solon. Mais le fait est qu'elles furent abolies moins par Solon que par l'impossibilité de les exécuter. Alors que le vol d'une pomme encourait la peine de mort, quel citoyen se fût porté accusateur, quel témoin eût déposé, quelle assemblée du peuple eût condamné , quel exécuteur eût voulu présenter la coupe empoisonnée? Aussi dit-on que ces lois furent abolies , non par aucun décret formel , mais par le consentement tacite des Athéniens. Les partisans de la peine de mort appuient ordinairement leur opinion sur le principe d'une juste représaille, et ne peuvent dans le fait en invoquer aucune autre. Celui qui donne la mort mérite la mort. L'homme qui immole son semblable doit être immolé par ses semblables, sang pour sang! Voilà les exclamations que l'on substitue aux argumens. De tels sentimens, combinés avec le spectacle des vengeances légales qu'ils autorisent , ne sauraient produire qu'un seul effet , celui de détruire en grande partie la répugnance et l'horreur de répandre le sang humain, par l'habitude d'en voir faire un devoir public. L'horreur que nous 4. 11

fait éprouver la vue d'un être souffrant d'une mort violente, s'accroîtrait encore, si le bras de la justice n'était jamais employé à cette œuvre sacrilège , et la vengeance particulière pourrait être réprimée par la loi quand elle ne l'encouragerait plus par son exemple.

Mais, quoique ce sentiment vindicatif se décèle dans la chaleur dé la conversation , on se garde bien de le mettre en avant dans aucune discussion sérieuse; il est trop universellement réprouvé. Que dit-on alors ? que cette peine est proportionnée au crime; que le meurtre étant le plus grand des crimes, la mort la plus grande des punitions, doit lui être appliquée. Mais pourquoi donc doit-elle lui être appliquée? Proportionner la punition à l'offense ne signifie pas faire souffrir au coupable la même quantité de mal qu'il a infligée par son crime; ce serait à la fois impossible et injuste. Cela signifie que la punition doit être telle, qu'elle détourne du crime, et rien de plus; si donc la peine de mort ne produit pas ce résultat, pourquoi doit-elle être appliquée? Or, les raisonnemens et les faits prouvent qu'elle ne le produit pas. Pourquoi donc continuer à l'ap-

pliquer? Pressé par ces questions, on recourt à l'éternelle réponse: Le meurtre mérite la mort. Sans doute, si on entend par efficace la suppression de la peine capitale au point de déraciner le crime, on a tort; mais on est plus sûr, ou au moins autant, par l'analogie et par le raisonnement réunis, que sa suppression sera aussi efficace que soi* maintien.

Il ne faut point craindre qu'attirés par la douceur de notre code pénal les meurtriers affluent des autres parties du globe, et viennent chez nous établir le théâtre de leurs exploits. Nous avons à cet, égard des exemples bien frappans. Nous avons vu qu'en Toscane, ni le meurtre, ni aucun autre crime n'avait été puni de mort, durant une période de vingt ans, pendant laquelle les crimes avaient diminué, et que ceux d'un caractère atroce étaient devenus extrêmement rares. Franklin, dont l'autorité vient à l'appui de ces faits concluans, dit qu'en Toscane, où le meurtre n'était pas puni de mort, il ne s'en était commis que cinq en vingt ans, tandis qu'à Rome, où la peine capitale était infligée à ce crime avec beaucoup de pompe et une grande parade, soixante meur-

très avaient eu lieu dans le court espace de trois mois, dans la ville et ses environs. Il est remarquable que les moeurs, les principes et la religion des habit an s de la Toscane et de ceux de Rome sont exactement les mêmes. La seule abolition de la peine de mort a produit cette différence dans le caractère moral de ces deux nations. Il paraîtrait, d'après cela , que les meurtriers de Toscane auraient été attirés , par la sévérité des punitions, dans le voisinage de Rome, plutôt que ceux de Rome ne l'étaient en Toscane par la lénité des lois. Nous n'avons donc rien à appréhender de cette mesure; et, si d'ailleurs quelque mauvais effet pouvait résulter de cette épreuve , il n'est que trop facile de revenir au système d'extermination.

Nous ne pouvons nous empêcher de transcrire ici l'opinion du docteur Franklin, sur la grave question qui nous occupe.

« Je soupçonne , dit-il , que l'obstination de certains esprits, d'ailleurs éclairés en matière de peine capitale , à conserver la punition de mort dans les cas de meurtre , provient d'une fausse interprétation d'un passage de l'Ancien- Testament , conçu en ces termes : « Celui qui

verse le sang de l'homme aura son sang versé par l'homme ; » on a supposé que cela signifiait que le sang ne pouvait être expié que par le sang. Mais je penche à croire, avec un commentateur moderne de ce texte de l'Écriture , que c'est plutôt une prédiction qu'une loi. Le sens en est simplement , que la folie et la dépravation de l'homme sont telles que, dans tous les temps , le meurtre , ainsi que les lois qui infligent la mort pour le meurtre , sont , dans mon opinion, aussi arjti-sociales que celles qui justifient ou tolèrent la vengeance : car l'obligation religieuse d'encourager le repentir, de pardonner les offenses, et de remplir les devoirs d'une bienveillance universelle , ne concerne pas moins les états que les individus.

Le droit de disposer de la vie n'appartient qu'à celui-là seul qui l'a donnée. Les lois humaines qui transfèrent cette prérogative à d'autres mains sont donc en rébellion contre le créateur lui-même. Si la société peut être garantie de violence par la réclusion du meurtrier, le but de la répression est rempli. Il peut s'amender dans la solitude; ou si la réforme

est impraticable , il peut être détenu pour un terme égal à celui de sa vie.

Il fut un temps où la punition des prisonniers de guerre était la servitude ou la mort , et où la destruction indistincte des paisibles cultivateurs > des femmes et desenfans, était jugée nécessaire au succès de la guerre et à la sûreté des états. L'expérience nous a désabusés, et à mesure que l'humanité a triomphé des principes d'une fausse politique, les guerres ont été moins fréquentes et moins cruelles , et les nations ont joui de plus longs intervalles de tranquillité intérieure. Les vertus ^ont toutes des anneaux de la même chaîne; ce qui est humain est sage, ce qui est sage est juste, et tout ce qui est humain, juste et sage, sera reconnu être le véritable intérêt des États sans que des criminels ou des ennemis étrangers soient l'objet de leur législation.

On peut dire, pour l'honneur de l'humanité, que dans tous les pays et dans tous les âges on a vu des hommes chez lesquels la droiture naturelle triomphait des coutumes et des lois.

Comment expliquer autrement l'abandon des maisons situées près des places d'exécution?

Pourquoi verrions-nous fermer des portes et des fenêtres à l'heure des exécutions ? pourquoi entendrions-nous parler des secours secrètement fournis aux criminels pour adoucir ou éluder la sévérité de leurs punitions ? Ces effets décèlent les combats internes de la raison, ou plutôt l'agence secrète de la divinité même parlant au cœur humain , et se soulevant contre la cruauté des punitions publiques.

Les roues, les tortures et la question ont disparu de notre législation avec les cruautés sanctionnées par les temps féodaux. Mais nous avons encore sous les yeux un spectacle horrible, repoussant, et qui semble hurler avec la progression de douceur et d'humanité qui se font remarquer dans les mœurs publiques.

Les philanthropes, après avoir considéré la peine de mort sous le point de vue philosophique, ont dû l'envisager sous le rapport matériel.

Voici des détails qui ont été publiés sur un mémoire présenté à l'Académie des sciences, sur l'existence delà douleur après la décollation. Ils nous on t^aru si curieux et rentrer tellement dans la spécialité de cette question , que nous

n'avons pu résister au désir de les rapporter

Guillotin, Cabanis, Petit, et quelques physiologistes, ont nié l'existence de la douleur après la décapitation ; un grand nombre d'autres, et notamment Sue , Sœmmering, Castel, ont soutenu le contraire. Le professeur Sue a fait des expériences sur des coqs, des dindons, des moutons , des veaux. Dans ces divers cas , le corps et la tête , bien que séparés , donnèrent des signes in contes tables de souffrance. Le corps d'un dindon , après être resté une minute sans mouvement, se releva, se tint sur ses pattes une minute et demie, marcha en agitant les ailes, rapprocha sa patte du cou comme pour se gratter. Le corps d'un mouton, décollé, fut pendant douze minutes agité par des mouvemens d'une telle violence , qu'il fallait trois hommes pour le tenir. Pendant six minutes, la tête d'un veau fit des mouvemens très prononcés, des paupières, de la pupille, des oreilles, des narines, des muscles de la face et des lèvres.

AJdini, par des expériences galvaniques faites en Italie, en 1803 , sur des décapités, et à Londres sur un pendu, âgé de vingt-six ans , d'une

constitution robuste , s'est convaincu que les contractions des muscles de la tête du décapité durent trois quarts d'heure et celles de la tête d'un pendu deux heures.

M. Mojon, professeur de physiologie à Gênes, fit quelques expériences, en 1804, à Paris, sur des guillotinés, et il a constaté les résultats suivans : durant un quart d'heure après la décollation , deux têtes ayant été exposées à une vive lumière , les paupières qu'on souleva se fermèrent avec vivacité : la langue sortie de la bouche et piquée avec une aiguille se retira et les traits de la face indiquèrent une sensation douloureuse. Un autre guillotiné nommé Tillier ou Detillier fut soumis à des essais analogues : la tête séparée du tronc tournait les yeux du côté où on l'appelait : il est donc presque permis de croire ( ainsi qu'on l'a affirmé ) que la tête de Charlotte Corday , à laquelle le bourreau eut la barbarie de donner un soufflet en la montrant au public , s'anima d'une expression d'indignation.

L'auteur du mémoire a vu les têtes de plusieurs décollés remuer les lèvres , comme si elles eussent voulu exprimer les souffrances qu'elles

éprouvaient. Siveling assure qu'en irritant la partie de la moelle épinière qui était restée attachée à la tête , après la décollation , il a fait naître chez plusieurs suppliciés des convulsions qui étaient un spectacle terrible.

Le docteur Castel reconnaît que la tête, après la décollation , est encore susceptible de sensation; mais il croit que la vie s éteint plus rapidement dans la tête que dans le tronc. Cette opinion est combattue par M. de Fontenelle , qui , à cet égard, s'appuie de l'autorité du docteur Sue. « Nous avons eu, dit-il , occasion de nous convaincre qu'après la décapitation, la tête conserve encore pendant quelques minutes le sang artériel que lui ont envoyé les carotides et les artères vertébrales; aussitôt que la section des artères alieu, ellesse contractent et se resserrent ; tant que dure cet état de spasme , la tête ne laisse échapper que très peu de sang. Le contraire a lieu relativement au tronc, qui perd son sang et se refroidit très rapidement. » Selon M. Sue, la sensibilité peut durer un quart d'heure , et même un peu plus , dans les différentes parties de la tête.

Plusieurs animaux auxquels on fait subir la

décollation conservent la faculté de se mouvoir pendant un temps considérable. Une tortue à laquelle on enlève la cervelle vit encore six mois, en exécutant tous ses mouvemens ordinaires; si on lui coupe la tête, la circulation sanguine continue douze jours. On a même, dit M. Fontenelle , des exemples de tortues qui ont vécu plusieurs mois la tête coupée. Charras, démonstrateur de chimie au Jardin des Plantes, ayant tranché la tête à une vipère dans son laboratoire, cet te tête fit plusieurs jours après des blessures dangereuses à deux élèves en chimie. Galien rapporte que l'empereur Commode coupait les têtes si dextrement à de? autruches, que ces animaux n'en continuaient pas moins leur course jusqu'au bout de la carrière. Boerhaave ayant coupé le cou à un coq au moment où il courait vers du grain qui lui était présenté à plus de vingt pas , le tronc continua à courir jusqu'à l'endroit où était placé le grain. Perrault ayant décapité une vipère , le corps rampa vers la pierre qui lui servait de refuge ordinaire. Le hanneton marche après la décollation en avançant doucement une patte pour reconnaître le terrain ; s'il se trouve solide , il pose sa patte et

avance celle du côté opposé avec les mêmes précautions. Le cœur des grenouilles bat pendant plus de deux heures après qu'on leur a coupé la tête. Les papillons , les mouches , après la même opération , continuent de voler.

L'auteur du mémoire le termine par des considérations sur la moralité et sur le droit en matière de supplice ; sans se prononcer nettement à cet égard, il laisse entendre qu'à son avis la société n'a pas le droit d'isoler violemment d'elle un de ses membres , par la mort. Quant à la décapitation particulièrement, l'auteur regarde comme très funeste l'opinion générale qui considère ce supplice comme instantané et peu douloureux.il s'ensuivrait au contraire que la guillotine est un des genres de mort les plus terribles qui aient pu être inventés ; qui sait si la connaissance de cette vérité ne pourra pas faire reculer le criminel devant une mort prolongée, qu'il brave souvent, parce qu'il croit n'avoir qu'une seconde à souffrir.

Mais il est une considération bien plus importante encore \ et qu'on ne saurait trop livrer aux sérieuses méditations de tous les amis de l'humanité: c'est la nature irrémédiable de cette punition.

Sans parler ici des nombreux exemples d'épouvantables erreurs que la justice executive a eues à déplorer, je citerai un seul fait dont je garantis l'authenticité, et qui, par les tristes réflexions qu'il doit suggérer , pourrait peut-être devenir un témoignage de plus contre la peine de mort.

Dans un temps peu reculé, des incendies ravageaient une grande partie de nos provinces^ Les uns attribuaient ces désastres, dont l'origine restait enveloppée d'un voile impénétrable, au fanatisme politique d'alors; d'autres à des vengeances particulières; d'autres enfin à des bandes de malfaiteurs échappés des bagnes et des prisons.

L'esprit public, avec juste raison, cherchait à connaître les coupables. Le peu de succès de son active surveillance augmentait sa légitime colère contre les auteurs invisibles de tant de forfaits.

A cette époque, l'un des départemens voisins de la capitule avait plus à se plaindre que tout autre d'un fléau qui, chaque jour, ruinait et jetait dans la plus affreuse misère des familles nombreuses et intéressantes.

Un jeune homme riche, nommé Léonard***, habitant de ce département, et jouissant d'une considération acquise par sa famille, venait de perdre sa mère, dont la tendresse et les soins captivaient toutes ses affections. Le père, âgé de plus de cinquante ans, sentit le vide que cette perte laissait dans la maison, et il parlait souvent à son fils du besoin qu'il éprouvait d'avoir une compagne. Léonard, on ne sait par quel changement de sentimens , rejetait toujours l'idée d'une nouvelle union pour son père; ne lui déguisant pas d'ailleurs qu'une telle alliance serait contraire à ses intérêts, et que jamais il ne pourrait s'habituer avoir une nouvelle maîtresse dans la maison. Le père, prenant d'abord ses observations avec bienveillance, lui promit de ne point se remarier, si lui-même pouvait contracter une union avec une personne distinguée et capable d être à la tête de la vaste exploitation de ses biens; que, dans ce cas, sa bru soulageant sa vieillesse , il l'aimerait comme sa fille et ne penserait plus à son premier projet. Léonard sentait bien la justesse des observations de son père; mais sa passion pour une jeune fille de dix-neuf ans,

nommée Marguerite , l'empêchait de s'y soumettre.

Marguerite, occupée dans la maison comme simple chambrière, avait captivé Léonard. Elle était belle , et s'était donnée à lui par suite d'un amour mieux senti qu'on ne le pourrait croire dans une femme de sa condition.

Le père de Léonard, qui n'avait renoncé à son projet de mariage qu'autant que son fils en ferait un lui-même, le pressait de se fixer, et lui proposait sans cesse quelque riche héritière. Mais l'amour de Léonard pour Marguerite était tel qu'il n'avait de désirs et d'yeux que pour elle; toute autre idée lui était devenue importune.

Ce fut sur ces entrefaites que le père de Léonard, reconnaissant enfin la nécessité de s'adjoindre une compagne qui réglât les intérêts de sa maison, et voyant que son fils ne consentait pas à se marier, se décida lui-même à épouser une veuve riche de son département.

Léonard apprit cette décision avec une colère qu'il concentra néanmoins, et qui lui aurait fait déserter aussitôt la maison paternelle, si Marguerite ne l'y avait retenu.

Il pouvait encore remédier à ce contre-temps, empêcher le changement qui allait s'opérer dans ses prétentions à la fortune de son père , qui se trouverait divisée par cette alliance. Mais il n'avait plus même le raisonnement d'un homme de sens. La mort de sa mère lui avait donné un désespoir qui le rendait sombre et indifférent à toute chose. Il y avait chez lui presque de l'abrutissement.

Le mariage du père fut arrêté, et le jour fixé pour l'union arriva. Léonard n'y assista pas. Le père, furieux de cette marque d'insubordination de la part de son fils, lui enjoignit de ne plus remettre les pieds chez lui.

Léonard, déjà froissé dans ses plus chers intérêts par le fait même du mariage de son père, fut exaspéré par cette dernière circonstance , et se promit intérieurement de venger et ses intérêts et son amour-propre compromis. Puis, il faut le dire, à ce projet de vengeance toute matérielle se joignait une idée en quelque sorte de fanatisme : il lui semblait que, du haut du ciel , sa mère voyait avec ennui une autre femme occuper sa place , et que la vengeance qu'il tirerait de son père serait à la fois pour elle et pour lui.

Léonard était toujours forcé, lorsqu'il venait visiter Marguerite, d'entrer dans la maison de son père furtivement et sans être vu.

Un soir qu'il était pensif, il quitta Marguerite plus tôt que de coutume, et descendit l'escalier saçis lui dire adieu. Marguerite s'aperçut de son trouble, et, au lieu de se coucher, elle regarda machinalement à travers les vitres de sa croisée. Elle fut quelque temps absorbée dans ses réflexions. Enfin un homme traversa la cour du château , tourna une lanterne sourde qu'il tenait à la main, mit le feu à la grange, et s'en retourna après avoir fermé là porte. Cet homme , c'était Léonard !

Pendant ces quelques minutes , Marguerite avait eu le temps de passer par mille sensations e tde prendre une résolution ferme. Elle se leva, et , avant que le feu eût pu faire beaucoup de progrès, elle appela du secours, et, en un instant, tout le village fut sur pied.

L'incendie fit cependant des ravages horribles, et la police ordonna des recherches pour découvrir les coupables.

Alors se révéla en Marguerite un dévouement dont on a peu d'exemples. Son amour pour

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Léonard (car elle l'aimait véritablement) .était un mélange de respect et de reconnaissance ; elle ne songeait pas, elle, âme noble et pure, qu'il pouvait bien n'y avoir que de la brutalité dans celui de son amant. Elle croyait que c'était pour continuer de la voir et par attachemeqt sincère pour elle, qu'il avait renoncé à plusieurs unions avantageuses; aussi l'aimai t-elle de toute la force de son âme.

Le village entier savait que Léonard avait refusé d'assister à la noce de son père , et les paysans n'avaient pas été sans s'apercevoir de la haine que ce fils avait conçu pour la maison paternelle depuis qu'une belle-mère y était entrée. Ajoutons à cela que déjà son caractère sombre et bourru l'avait fait haïr de tout le canton , aussi les premiers soupçons planèrent-ils sur lui. C'était un cri général; un mot parcourait toutes les bouches : Léonard incendiaire !

Marguerite conserva toute sa présence d'esprit et résolut de sauver Léçmard à quelque prix que ce fût.

Le lendemain de l'incendie, et avant que personne ne pût la voir, elle s'était rendue au lieu du désastre, et avait posé auprès des dé-

combres encore fuinans l'un de ses sabots avec un briquet et de l'amadou.

Le résultat qu'elle avait espéré ne se fit pas attendre. Des perquisitions furent faites , et le sabot de Marguerite éveilla les soupçons qu'elle désirait tant faire planer sur elle. On l'interrogea après avoir comparé l'autre sabot qu'elle avait laissé à dessein dans sa chambre.

— Est-ce vous qui avez porté à la grange ces matières combustibles? demanda lç juge d'instruction.

— Oui , monsieur, répondit-elle avec fermeté.

— Reconnaissez- vous ce sabot pour le vôtre ?

— Oui, monsieur.

— C'est donc vous qui avez mis le feu ?

— Oui , monsieur, . .

Toutes ses réponses coïncidèrent avec celles-

Léonard fut interrogé comme témoin, et, ce qu'il y a de plus horrible dans la conduite de ce monstre, c'est que. toutes ses dépositions tendirent à confirmer la culpabilité de Marguerite.

Le jugement eut lieu, la jeune fille persista à s'accuser; et, toutes les preuves par-

lant contre elle, elle fut condamnée à mort.

Pendant tout le procès , elle ne démentit pas un instant le dévouement de conviction et d'amour qui lui faisait sacrifier à Léonard jusqu'à sa vie et son honneur.

Il y avait déjà quelque temps qu'elle attendait la mort dans son cachot, lorsqu'un homme, qu'une sombre pensée semblait tourmenter, vint chez moi et demanda à me parler en secret. Je le reçus : c'était Léonard. Le remords l'avait porté à cette démarche; mais lui, criminel , n'avait pas assez de force pour sauver une innocente. Il aurait voulu le faire , mais sans se compromettre. Après l'aveu de son crime, dont j'avais promis sur l'honneur de ne pas abuser, il me conjura de faire des efforts pour empêcher l'exécution de Marguerite. Je lui répondis qu'en ne négligeant aucune peine et en n'épargnant aucune démarche, il pourrait sans doute venir à bout de faire commuer l'arrêt de la Cour d'assises.

Il réfléchit quelques instans, et me répondit « Qu'il aurait certainement désiré que Marguerite ne mourût pas ; mais que les démarches de cette nature demanderaient beaucoup de temps,

et qu'un long séjour à Paris lui serait trop coûteux. »

Je me transportai à la prison de *** pour voir cette malheureuse fille, et apprendre d'elle-même ce qui avait pu la porter à un tel excès de dévouement.

On me fit entrer dans son cachot. Sa figure était digne, et elle me reçut avec empressement. Je lui parlai d'abord de sa position et des causes qui l'avaient amenée. Par degrés, je lui fis comprendre que je savais qu'elle était innocente... Ellf eut l'air de se défier de moi.

— C'est faux, me dit-elle avec fierté; c'est moi seule qui ai mis le feu au château. Qui a pu vous dire un pareil mensonge ?

— Léonard , qui m'a avoué sa culpabilité.

— Oh ! serait-il vrai , monsieur ? Quelle imprudence ! Mais n'en dites rien! Quelle folie! — Mais pourquoi, dans quel but vous a-t-il dit cela ?

Je ne savais que répondre... — Pour vous sauver, lui dis-je.

— Oh ! il est si bon ! reprit-elle avec une expression angélique; il m'aime tant! Mais, mon-

sieur, n'en dites rien, je vous en conjure, je vous en supplie! Je veux mourir; je suis sans parens. Qui me regrettera ? personne. Mais luil il a une famille à qui il se doit, un honneur à conserver, dont la perte rejaillirait sur plusieurs! Oh! monsieur, par pitié, gardez notre secret! Une pauvre fille comme moi de plus ou de moins sur la terre qu'est-ce que cela fait ? Et puis , que sera-ce donc de mourir pour lui ? il a tant fait pour moi!

Je lui représentai de mon mieux qu'il ne fallait rien négliger, si on pouvait lj sauver...

Elle m'interrompit.

— Non, dit-elle, si je ne me faisais point coupable , il faudrait une victime à l'échafaud, une autre que moi ; les soupçons se reporteraient sur Léonard. Oh ! non, monsieur, laissez tout sur moi et contre moi, soupçons et preuves! D'ailleurs, je vous l'ai déjà dit, je veux mourir, et mourir pour lui, surtout !

Je quittai le cachot le cœur rempli d'une sainte admiration pour Marguerite et d'horreur pour Léonard.

J'écrivis au garde-des-sceaux en le conjurant de surseoir à l'exécution de la pauvre fille. Il

me répondit qu'il y consentait, mais qu'il fallait nommer le vrai coupable.

Je me rendis chez un vénérable magistrat à qui je confiai tout , en lui demandant ses conseils. — Ne livrez pas le criminel , me dit-il , car au lieu d'une tête, le bourreau en aurait deux. Marguerite serait exécutée comme complice.

Toutes les portes étaient donc fermées.

Marguerite monta sur 1 echafaud. La populace , qui se laisse impressionner par tout ce qui l'effraie, et exaspérée de la multitude d'incendies qui dévastaient les provinces, faisait des cris et des imprécations après la pauvre innocente, comme autrefois le peuple après les sorcières qu'on menait au bûcher. — Et Marguerite , l'œil calme comme sa conscience, marchait la tête levée ; et les assis tans'pren aient sans doute pour de la hardiesse et de l'effronterie ce qui était l'effet de la conviction"intime d'une grande action et d'un dévouement digne d'une meilleure cause.

Sa fermeté ne s'est pas démentie, et l'échafaud, en l'envoyant à la justice de Dieu pour casser celle des hommes, entendit sans doute

Marguerite donner une dernière parole de souvenir à Léonard.

Des témoignages aussi éclatans de la faillibilité humaine ne sont-ils pas des argumens bien puissans contre la peine capitale? Je conçois que de. savans publicistes en proclament l'abolition dangereuse et surtout inopportune...

Peut-être ont-ils raison... Cependant, si, au moment de voter sur la, peine de mort, l'exemple delà vertueuse Marguerite venait à se présenter à l'esprit du législateur, ce sota venir seul ne suffirait-il pas pour glacer tout-à-coup sa conviction d'un involontaire effroi, et changer dans sa main la boule noire , prête à sanctionner le maintien de ce châtiment épouvantable, parce qu'il est sans appel ?

Nous devons reconnaître , pour être juste, que parmi les partisans du maintien de la peine de mort , il se trouve autant d'hommes d'une haute capacité que parmi les détracteurs de cette peine , et que souvent même, dans nos visites aux criminels , nous avons été 'ébranlé dans notre ardent désir de l'abolition de la peine de mort. Car ce n'est pas une question

qu'on peut résoudre sans appel , sans de sérieuses et profondes méditations ; ainsi, en interrogeant ma conscience , je suis forcé d'avouer que par sentiment je suis contre cette peine, mais non encore par conviction.

Tout résumé, bien calculé, je ne demande avec instance, pour le moment, que la restriction de Inapplication de la peine de mort, et je voudrais que la loi permît au jury de la remplacer par les travaux ou une détention perpétuels , si des circonstances atténuantes méritaient au coupable l'indulgence et la vie.

Ainsi, pour exprimer avec une entière franchise mon opinion , je ne sais si le parricide, l'assassin après plusieurs autres condamnations, le criminel qui attente aux jours du chef de l'État , devraient jamais être soustraits à la peine de mort , et quoiqu'il en coûte à mon cœur de faire cet aveu , je pencherais pour la conserver pour eux, tant je crains que toute autre condamnation ne puisse la remplacer pour le bien-être de la société. J'ai rapporté tous les argumens émis pour l'abolition; je la désire bien sincèrement , mais avec assez de

raison pour la solliciter graduelle et suivant les progrès de la civilisation , convaincu que vingt ans avant aujourd'hui c'était trop tôt, et que vingt ans après, le moment sera venu de la faire disparaître de notre code , excepté peut-être dans les trois cas que je viens d'indiquer.

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