POLICHINELLE
Depuis quelques années, la doctrine du célèbre Gall a été l'objet d'un examen approfondi et des études d'un grand nombre de médecins et de savans. Comme toutes les grandes découvertes, la phrénologie , loin d'être appréciée ou jugée consciencieusement, fut d'abord accueillie par des plaisanteries de journaux et
des rires d'incrédulité. C'est là, comme on le sait , un moyen excellent pour se dispenser de raisonner, parce qu'il est plus facile de blâmer que de réfuter, d'effleurer la superficie des choses que d'aller au fond pour les comprendre.
Toutefois, cette manière de juger n'a qu'un temps. La réflexion et le bon sens finissent toujours par en faire justice, et ordinairement on cherche à s'éclairer sur une question scientifique avec d'autant plus de zèle et d'application , qu'on l'avait d'abord accueillie avec plus d'indifférence et de légèreté.
Nous en avons un exemple sous les yeux. La doctrine de Gall est pour ainsi dire réhabilitée; et si elle trouve encore beaucoup d'adversaires, du moins sont-ce des adversaires graves et respectables. La phrénologie est prise au sérieux : en rire, serait aujourd'hui de mauvais goût.
Je ne puis cependant, en abordant cet important sujet (de la phrénologie appliquée à Vètude des criminels)^ me défendre d'un sentiment secret de crainte et de méfiance dans mes propres forces. Les mystères de toute science demandent à être sondés par des études Ion-
gues et spéciales, et je n'ai pas, pour donner du poids à mon opinion personnelle, le titre de docteur. Néanmoins, appelé plusieurs fois par la bienveillance de MM. les membres de la Société phrénologique de Paris , à l'honneur de les présider, j'ai acquis, sinon une science profonde, du moins des notions fondamentales et premières qui m'ont initié aux principes de cette doctrine, et m'ont permis d'en deviner les résultats.
La phrénologie , comme toutes les grandes vérités qui tour à tour sont venues renverser des idées reçues depuis des siècles , devait nécessairement trouver beaucoup d'incrédules. Mais sa grande probabilité, étayée de l'autorité des faits, nous est garant de son avenir et des progrès que doit produire son application.
Lorsqu'une science , toute d'observation , repose sur un nombre considérable de faits, on est bien forcé de l'admettre, quelque merveilleuses que puissent paraître les inductions qu'on en tire; et, si l'on vient émettre des doutes sur la vérité de cette science, ceux qui la cultivent ne peuvent-ils pas faire comme Galilée, à qui l'on demandait d'expliquer le
mouvement, et qui, pour toute réponse, se mit à marcher devant ceux qui l'interrogeaient ?
De même la phrénologie présente des faits, et nous les citerons avec d'autant plus de confiance que, comme Montesquieu l'a dit, les faits sont les meilleurs raisonnemens ; car un fait est le raisonnement, plus la preuve.
Ce n'est pas d'aujourd'hui seulement que l'on pense à introduire la phrénologie comme moyen d'étude sur les criminels. Plusieurs jurisconsultes des plus distingués, sans adopter entièrement les idées trop radicales émises à ce sujet, y ont reconnu un fond de justesse et de vérité qui suffirait à lui seul pour déterminer des recherches plus étendues et plus raisonnées. L'examen du cerveau chez les coupables, depuis l'assassin jusqu'au voleur le moins marquant , finirait peut-être par prouver qu'il existait chez ces hommes une tendance anticipée vers tel ou tel crime , résultat qui apporterait infailliblement des restrictions à la sévérité des lois.
. C'est par suite de l'infusion des doctrines de Gall dans la société actuelle que la législation
criminelle appelle à grands cris, depuis quelque temps, des changemens radicaux dans l'appréciation des délits et l'application des peines, et que M. de Bérenger (pag. 3, avant-propos delà justice criminelle en France ) a dit : « Nos lois » pénales sont à mille siècles de l'époque où » nous vivons. Pour faire sentir la nécessité de » les graduer sur une meilleure échelle, il fau- » drait montrer les causes, quelquefois lentes , » quelquefois rapides, qui entraînent au vice, » et qui font faire dans le mal des progrès si «souvent effrayans; il faudrait encore, en se » fondant sur l'expérience et l'étude du cœur » humain , présenter une théorie simple et » claire des probabilités en matière de crime : » il faudrait, enfin, habituer les esprits à con- » sidérer un criminel , moins comme un être » qui mérite d'être cruellement puni , que ? comme un homme atteint d'une maladie monde, et qu'il faut guérir, que comme un » homme le plus souvent digne de pitié , qu'il » faut corriger et rendre meilleur. »
Un savant interprète de la loi, M. Dupin aîné, procureur-général , dans l'audience solennelle de rentrée delà Cour de cassation en 1833, en a
appelé à la phrériologie pour préparer l'œuvre de la législation, en s'exprimant ainsi :« La philan- » thropie accuse, jele sais,la timidité de nos réfor- » mes, elle appelle de ses vœux u ne véritable révo- »lution dans le système de la pénalité. Aux yeux » de quelques philosophes, le crime n'est , pour >> ainsi dire , que la suite d'une affection céré- »brale; c'est une sorte de maladie, et pour eux » tout procès criminel se réduit presque à une » question de phrénologie; dès lors, au lieu de » peines sévères , il ne faudrait que de bons » soins ; les prisons ne devraient être que des » hôpitaux où les coupables seraient habile- » meYit traités, un gymnase où ils fortifieraient fleurs organes, des écoles où ils éclaireraient » leurs esprits! Je n'accuse pas ces utopies en » ce qu'elles ont d'humain et de généreux, je » résiste seulement à l'extension trop rapide » qu'on voudrait donner à leur application. »
Selon nous , M. Dupin a grandement raison.
Toute noble et généreuse idée paraît utopie, et toute utopie a un côté blâmable et un côté raisonnable. Le tout est de faire un choix. Le grand point est de débarrasser l'utopie de son entourage de folles espérances et d'insurmon-
tables difficultés, dangereux mais inévitable résultat d'une grande idée, pour n'en conserver que ce qu'elle présente de bon et de praticable.
Ainsi, de la phrénologie, la plus stricte modération doit régner à votre avis , dans l'émission des opinionsàsonégard.Ilnefautni en déprécier ni en exagérer l'influence. La rejeter entièrement serait un grand tort. L'adopter complètement et sans restriction serait peut-être plus déraisonnable encore. Ce serait détruire dans sa base et sans retour le libre arbitre, ce grand mobile, jusqu'à présent reconnu , des actions et des passions humaines. En effet, et il faut nécessairement l'avouer, sans le libre arbitre, sans la consécration de ce grand principe sur lequel est étayé tout l'échafaudage des codes humains, il n'y aurait plus ni lois à faire, ni châtimens à conserver, ni criminels à punir. Une fois la volonté de l'homme anéantie , vous n'avez plus aucun recours contre lui. Si vous croyez qu'un individu doive inévitablement , d'après la forme de son cerveau, devenir voleur ou assassin , aurez-vous le courage de punir en lui l'assassinat ou le vol? Si l'influence cérébrale de la
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structure extérieure de la tête dirige les affections d'un homme vers tel ou tel but , sans consulter son désir, n'est-ce pas là une vraie fatalité dont il serait à la fois injuste et cruel de lui demander compte? Vous ne pouvez châtier, dans un criminel, que Vintention du crime Suivie de l'exécution ou de la tentative d'exécution ; et si cette intention n'existait pas, si une déplorable prédestination indépendante de la volonté intime de cet infortuné l'avait seule poussé à faillir, tous vos réquisitoires seraient inutiles et vos châtimens monstrueux; vous n'auriez plus le droit de le juger, et votre der voir serait uniquement de le plaindre, car il serait évidemment plus malheureux que coupable.
Heureusement la phrénologie ne procède pas ainsi. Si le principe existe incontestablement , ses conséquences n'en sont pas absolument inévitables. Loin de là , les influences cérébrales se modifient et s'améliorent par les bienfaits d'une éducation habilement dirigée. Les penchans que la forme du crâne accuse chez certains individus peuvent être combattus victorieusement. Une coupable négligence
APPLIQUÉE AUX CMMINELS. 303
pourrait seule en favoriser les progrès et le développement.
C'est donc en prévenant le mal , et en préparant aux individus un meilleur avenir , que la phrénologie deviendrait d'un usage utile et vraiment avantageux pour le bien de la société. Des observations faites sur le cerveau d'enfans qui donneraient déjà des signes de penchans pernicieux , permettraient aux personnes chargées de les élever de chercher les moyens de les maîtriser et le remède physique se trouverait ainsi à côté de l'affection morale.
Ce n'est donc pas pour alléger les torts des coupables , ni pour justifier en quelque sorte les délits, que nous avons essayé d'appliquer la phrénologie à l'étude des criminels. Convaincu que dans une cause qui intéresse à un si haut point la société tout entière et une classe nombreuse de malheureux, il ne fallait rien négliger pour assurer le repos de l'une et adoucir le sort de l'autre , nous avons pensé que les variations extérieures du crâne humain nous mettraient sur la voie de plus d'un mystère, de plus d'une découverte qui tourneraient au profit dés malheureux condamnés. Nous sommes loin d'avoir
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traité à fond et complètement épuisé cet intéressant sujet. Nous ne faisons qu'indiquer une route nouvelle et qui pous paraît fertile en utiles observations.
Quand il sera prouvé que la structure de la boîte cérébrale est de quelque poids dans la nature des affections et des passions de l'homme, on ne traitera sans doute plus d'utopistes ceux qui regardent la mauvaise direction des premiers pas dans la vie , comme le mobile le plus puissant d'une mauvaise conduite à venir , et qui demandent pour les enfans et les adultes une éducation soignée , comme le seul abri certain contre le vice et ses perfides suggestions. Et de quelle utilité , de quel avantage ne , serait pas une éducation , sagement fondée sur les prédispositions de l'enfant ou de l'adolescent , et dont le but principal serait de détruire les germes pernicieux, les penchans blâmables-, que la science phrénologique permettrait de deviner en lui!
Voilà donc , nous le répétons , sous quel rapport nous pensons que la doctrine de Gall et de Spurzheim soit susceptible d f être appliquée avec succès. Nous ne nous sommes pas décidés
légèrement et sans examen à nous ranger sous une bannière contre laquelle luttent encore tant d'opinions contraires et consciencieuses. C'est en examinant nous-mêmes , c'est après avoir été témoins d'exemples reitérés que nous avons cru.
Pour faire passer notre conviction dans l'esprit des lecteurs , nous avons réuni ici plusieurs remarques sur la vie de condamnés malheureusement célèbres , avec des observations phrénologiques. Comme on le verra , ce sont autant de preuves en faveur de la doctrine de Gall.
Régès. — Ce condamné, dont nous avons raconté les derniers momens dans le pfremier tome de cet ouvrage , fut un grand coupable ; mais on a pu se convaincre qu'il avait encore quelques bons sentimens : il l'a prouvé à l'égard de son fils. Voici les notes phrénologiques faites sur lui.
Chez Régès il y a excès d'animalité ; le cervelet est énorme et le développement des lobes moyens est effrayant. Et qui pourra contre-balancer l'influence des mauvais penchans résul-
tant de ce défaut d'équilibre dans l'organisation ? est-ce la bienveillance ? elle est nulle; estce l'intelligence? elle est écrasée par ces masses instinctives , et point d'éducation dirigée contre le développement de ces penchans! Mais le désir d'avoir, la fermeté , la circonspection , prédominent ; enfin l'amour des enfans forme une saillie prononcée.
Ghoffron dit Tlnfernal. — Ce condamné n'était pas Français ; c'était un Valaque que les événemens de la guerre avaient conduit à faire partie de nos années. D'une taille gigantesque, d'une force prodigieuse , sa physionomie rude et sauvage exprimait t idiotisme ; des cheveux noirs et frisés tombaient sur son cou. Agé de 67 ans , il en paraissait tout au plus 45.
Choffron, qui sans doute portait un autre nom dans son pays, s'était fixé à Paris , où il vivait de son travail sur les ports. Il gagnait beaucoup et dépensait à d'ignobles plaisirs les produits de ses labeurs. Le 8 août 1 834, vers 8 heures du soir , il se présenta dans une maison garnie de Bercy que tenait un sieur Tranchant; il demanda un lit. Tous étaient occupés , excepté
un seul dont il s'empara et qu'on lui laissa sous la condition de le partager avec un ouvrier qui l'avait retenu. Mais lorsque celui-ci vint pour se coucher, Choffron s'y opposa, et le maître de maison fut obligé d'intervenir pour le décider à se retirer. Cette expulsion l'irrita. Toutefois il accepta de passer la nuit dans l'écurie sans trop se faire prier , seulement il répondit à son hôte qui lui recommandait de ne pas mettre le feu à la maison : « Je ne ferai pas cela, mais autre chose. »
Cette autre chose fut-, le lendemain matin, de s'enivrer d'eau-de-vie , d'appeler Tranchant dans l'écurie sous le prétexte de visiter son paquet , et de lui plonger un couteau dans le cœur.
Choffron, arrêté peu d'instans après, déclara qu'il était furieux lorsqu'il frappa le malheureux Tranchant , mais qu'il n'avait pas eu l'intention de le tuer. « Je ne voulais pas le frap- » per au cœur , disait-il , mais au ventre. S'il » eût été de ma taille cela ne serait pas arrivé. »
Amené en Cour d'assises, un quart d'heure avant l'audience il entame une très longue conversation avec le gendarme placé à ses côtés et
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cause tranquillement avec lui pendant les débats. Il se montra également impassible à la vue du couteau encore sanglant dont il s'était servi; mais apercevant un sac qui contenait les vêtemens dont il était couvert au moment de l'assassinat, il s'émut... pour prier qu'on lui rendît une pipe qui devait s'y trouver. Interrogé sur son âge , il répondit qu'il avait celui de Napoléon.
Choffron , reconnu coupable , fut condamné à la peine des travaux forcés à perpétuité. Il entendit sa sentence sans manifester la moindre émotion. Quelques jours après , il fut transféré à Bicêtre.
Dans cette maison , il s'adressa à l'aumônier pour en obtenir quelque argent pour acheter du tabac. M. l'abbé Azibert s'empressa de le satisfaire; mais ses prétentions s'étant élevées jusqu'à exiger 2 francs par semaine , il essuya un refus dont il résolut de se venger. Le jour de Noël, Choffron demanda au surveillant de service à la chapelle de le laisser parvenir près de M. Azibert ; le surveillant, d'après l'ordre qu'il reçut de M. le directeur , s'y refusa. Alors Choffron , armé d'une mauvaise lame de
couteau qu'il avait su soustraire à toutes recherches , se rua sur le gardien et lui porta plusieurs coups qui , heureusement, furent peu dangereux. Terrassé aussitôt par les autres surveillans accourus au secours de leur camarade , on le mit au cachot, et le lendemain il fut conduit à la Conciergerie.
Répandre le sang humain était depuis longtemps une habitude chez Choffron. 11 raconta au commissaire de police qui l'interrogeait sur les circonstances du crime qu'il venait de commettre, plusieurs assassinats dont il s'était rendu coupable, et son récit faisait éprouver d'autant plus d'horreur, qu'il parlait de ses meurtres avec indifférence et tranquillité. Étant encore en Valachie, un individu lui offrit une somme équivalente à 400 fr. pour qu'il le débarrassât d'une personne qu'il lui désigna. Choffron accepta , attendit cet homme au coin d'un bois , le tua d'un coup de fusil , et fut tranquillement demander son salaire. Tandis qu'on lui comptait la somme promise, il s'aperçut que le sac en contenait une plus considérable. L'idée de de s'en emparer en égorgeant son complice , lui vint ; mais il n'eut pas le temps de l'exécuter.
Choffron mourut pendant' qu'on instruisait son procès relatif à sa tentative de meurtre sur le surveillant de Bicêtre.
Choffron était un de ces êtres féroces que la société doit retrancher de son sein en les enfermant pour toujours. Le développement des organes de la destruction , de la rixe et de la fermeté sont à leur summum de développe- •^ // ment. Voyez la région supérieure de la tête, quelle dépression de chaque côté de la ligne médiane , et point d'intelligence, point de moralité, point d'idéalité, pour combattre ces puissances infernales. Ce n'est pas la phrénologie qui faisait de Choffron un monstre , mais ce monstre s'explique par la phrénologie.
, Albin Legrand. — Je citerai aussi Legrand, dont la tête offrait des signes non équivoques de férocité, et confirmait pleinement les prévisions de la science de Gall.
Cet homme avait été condamné à cinq ans de réclusion , on ne sait pour quelle faute. Sa douceur et sa docilité lui valurent la bienveillance du gardien, chef de la maison centrale dans laquelle il était renfermé; il l'employait
comme domestique. Cet acte de bonté faillit devenir funeste à l'un des enfans de ce gardien. Un jour que l'enfant dormait dans son berceau , Legrand eut l'effroyable désir de le dévorer.
Ce malheureux était atteint d'un épouvantable monomanie , celle de s'abreuver du sang humain.
Mais, pour cette fois, il parvint à maîtriser son horrible penchant. Il paraît même qu'il y résistait assez facilement lorsqu'il n'y était pas excité par les suggestions d'autrui, car il fut prouvé devant la Cour d'assises où il comparut pour avoir assassiné un surveillant, que ce furent ses camarades qui le poussèrent à commettre ce crime. La bizarrerie de sa conduite , la naïveté de ses réponses, dans lesquelles il disait qu il savait avoir mal fait en tuant un homme , mais qu'il avait craint d'être traité de lâche s'il ne l'eut pas assassiné, considérées comme circonstances atténuantes, le firent condamner aux travaux forcés à perpétuité.
Ce qui prouve qu'il n'y avait point perversité complète chez Legrand , c'est que pendant son séjour à Bicêtre il s'attira l'intérêt par un trait
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de générosité remarquable. Il vint trouver le directeur, lui révéla un complot formé contre sa vie, lui avoua que c'était lui qui s'était chargé de le poignarder. Il remit en même temps à M. Bequerel le couteau qui lui était destiné, et le supplia en outre de l'enfermer, ne pouvant répondre de ne pas se livrer à quelque extrémité, tant le dominait son instinct meurtrier.
Mis aux séparés , il se faisait des piqûres aux bras et les suçait. « Un jour que je le saignais, » raconte M. Debout, pharmacien de la maison, » je n'étais parvenu à l'y faire consentir qu'à » la condition qu'il boirait son sang. Aussi me » sollicitait- il de le laisser couler long-temps, » afin d'en avoir davantage. L'opération termi- » née , je fis enlever le vase, ce qui me valut de » vifs reproches de sa part ; il m'accusait de lui » avoir manqué de parole. Je le fis surveiller, et » j'eus raison , car les gardiens le trouvèrent » mangeant ses légumes arrosés de sang qu'il » s'était procuré en faisant une ligature au- » dessus du bras , comme il me l'avait vu » faire. »
Les rats étaient sa nourriture favorite, il les
attrapait fort adroitement et les mangeait crus. II se construisit dans son cabanon une cabane en paille, où il se tenait dans l'attitude d'une bête fauve.
Je l'ai visité dans ce cachot, et suis resté seul avec lui. Il m'a témoigné beaucoup de reconnaissance, en m 'assurant qu'il avait pour moi trop de respect pour que j'eusse à regretter ma confiance envers lui.
Benoît. — Quant à Benoit dont nous avons raconté la vie, et dont le crâne fait partie de la planche lithographiée , voici les observations auxquelles il a donné lieu.
La tête de Benoît présente un volume assez considérable; malheureusement la partie inférieure où siègent les organes des facultés que l'homme partage avec les animaux est extrêmement large , surtout dans la région moyenne où se trouvent placés les organes de la destruction et de la ruse. Joignez à cela le grand développement de la circonspection et de la fermeté , et vous aurez la preuve physique de son caractère froid, cruel et soupçonneux.
L'habile anatomiste, M. Dumontiers , qui a exa-
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miné sa tête , y a trouvé des traces d'un état maladif antérieur qui doit avoir influé sur sa vie et ses actions.
Lhuissier. — Passons maintenant à Marin Lhuissier , dont le procès a occupé récemment la Cour d'assises. Agé de quarante-quatre ans, Lhuissier était d'une taille moyenne, d'une constitution musculaire , mais d'un tempérament lymphatique. — Sa démarche était lente s et son langage patelin. — Ses cheveux blanchis avant le temps, couvraient un front étroit et peu élevé. Ses yeux bleus sans expression, ainsi que l'ensemble de ses traits, lui donnaient une physionomie stupide, que seulement animait ce rire faux et froid qui révèle une duplicité dangereuse.
Marin Lhuissier, abandonné à lui-même dès son enfance, s'engagea de bonne heure et devint trompette dans un régiment d'infanterie légère.
La vie oisive et trop souvent licencieuse du soldat en temps de paix n'était pas propre à donner à Lhuissier l'activité que lui refusait sa constitution lymphatique. Aussi sa noncha-
lance le suivit-elle dans la profession de tapissier qu'il embrassa lorsqu'il eut reçu son congé.
Bientôt il se maria. Mais les ressources de son travail qu'il devait employer à Subvenir aux besoins de sa famille , ne servirent au contraire qu'à satisfaire ses habitudes de débauche.
Sa femme avait recueilli une jeune orpheline; Lhuissier, profitant de sa jeunesse, de son inexpérience, la séduisit, et pour se délivrer de toute contrainte, il abandonna sa femme pour vivre avec cette fille.
Peu de temps après, le modique avoir d'une demoiselle Ferrand tente sa cupidité ; il se fait présenter chez elle comme aspirant à sa main. Séduite par le langage doucereux de Lhuissier, qui se disait propriétaire d'un bien assez considérable , cette femme lui confie sa petite fortune, et le presse de réaliser leur union projetée. Pour sortir de l'embarras où le jetait une pareille promesse de mariage, Lhuissier eut recours à l'assassinat.
Détournant les yeux de cette scène d'horreur, je ne chercherai pas à retracer ici le hideux ta-
bleau de son forfait, ni ne rappellerai les moyens qu'il employa pour effacer les traces accusatrices de son crime.
Cependant on sait que son crime à peine consommé, il courut étaler devant les yeux de sa concubine et de ses compagnons les dépouilles encore sanglantes de sa victime.
Lhuissier arrêté et traduit devant la Cour d'assises, se montra faible, illogique, stupide même. Son grand système de défense fut une dénégation complète. Il fut condamné et exécuté.
Sa tête est une preuve de plus delà véritédela phrénologie. En tenant compte de son tempérament afin d'apprécier le degré d'activité de ses organes cérébraux, en examinant l'ensemble de sa tête, et déterminant le volume relatif de ses diverses régions, on voit que toutes les causes de développement qui doivent donner une très grande activité à la nature animale de l'homme, se trouvent réunies chez Lhuissier.
Ainsi le développement des parties postérieures, et surtout des parties latérales caractérisées ici par la saillie des tempes où siègent les organes du désir d'avoir, de la ruse , dé la des-
4 traction , nous force de reconnaître l'organisation d'un être tout instinctif. Une dernière observation, car elle est importante, c'est l'attention toute particulière que l'on doit apporter à l'examen de la partie postérieure de la région synciputale, à cause de l'influence qu'exercent les organes qu'elle renferme sur les fonctions de toutes les autres pour les stimuler et maintenir leur énergie. Cette portion de la masse cérébrale où siègent la fermeté , l'estime de soi et l'amour de l'approbation d'autrui, lorsqu'elle est combinée avec un grand développement de la région frontale, fortifie les capacités morales et réflectives ; mais lorsqu'elle est malheureusement unie, comme chez Lhuissier, à un grand développement de la région basilaire , elle augmente la vigueur des penchans de l'animalité et rend le caractère brutal et féroce. Ainsi la prédominance bien marquée de cette partie de la tête de Lhuissier nous explique sa persistance dans le mal. Je ne m'étendrai pas davantage en examinant les particularités des facultés spéciales que présente cette tète ; cependant pour donner une preuve de la justesse des appréciations phrénologiques , je citerai
deux organes que leur développement isolé »
rend apparens plus que d'ordinaire sur le sommet de la tête : ce sont les organes de l'espérance et du merveilleux.
Rien dans l'instruction du crime, ni aucune circonstance à moi connue de sa vie, ne pouvait me faire supposer qu'il fût remarquable sous ce double rapport, et cependant les apparences phrénologiques me portaient à faire des recherches à cet égard.
Deux jours après l'exécution de Lhuissier , j'allai dans le cachot d'un autre condamné qui alors attendait également l'exécuteur , et qui depuis reçut une commutation de peine.
C'était le condamné Michel.
Je m'entretins avec lui de Lhuissier, et lui demandai beaucoup de détails sur cet homme.
— Mais, lui dis-je, vous parlait-il quelquefois de ses rêves ?
— Oh! je le crois bien, monsieur, il y attachait une grande importance ; ses rêves le rendaient triste ou joyeux. La nuit qui précéda son exécution, il m'éveilla en criant : Bonne nouvelle, Michel! j'ai une commutation de peine et peutêtre ma grâce entière. Il y avait si peu de
doute dans sa voix , que je crus un moment qu'il avait reçu cette nouvelle. — Qui ta donc appris cela ? dis-je. — C'est un rêve ; j'ai vu un cheval blanc en songe , et, je te le répète, ma grâce est certaine.
Deux heures après on lui faisait la toilette des condamnés à mort.
Cette triste cérémonie lui arrachant encore cette dernière ancre de salut promise parle songe d'une nuit , le trouva abattu, terrifié et presque anéanti. La vie semblait déjà le quitter.
Mais bientôt la voix grave et solennelle du prêtre vint réveiller de nouveau cette espérance si puissante chez Lhuissier , en lui promettant le pardon d'un Dieu qu'il avait si cruellement offensé , pardon qu'il rachetait du prix de son sang.
Aussi , arrivé au pied de l'échafaud , après une fervente prière , alla-t-il d'un pas ferme présenter sa tête au couteau qui devait la faire tomber.
Urbain Lemesle. — On n'a pas oublié sans doute l'histoire du pauvre Lemesle , ce condamné dont la conduite a si bien racheté les
fautes, et qui a fini» par mériter sa grâce. Voici les observations phrénologiques recueillies à son sujet. On verra en les comparant avec ce qui a été dit de Lemesle dans le premier volume , qu'elles se rapportent parfaitement aux diverses circonstances de sa vie.
Les organes de la ruse et du désir d'acquérir sont assez développés chez Lemesle, et nous expliquent les fautes de la première moitié de son existence; mais il y a aussi de la circonspection, de l'amour de l'approbation , de la fermeté et de la bienveillance , facultés sous l'influence desquelles Lemesle s'est réformé. J'y ajouterai l'attachement amical et l'amour des enfans, dont l'organe est prédominant et correspond à un sentiment naturel chez lui , et qui dans la prison lui faisait regretter les heureux instans de son enfance. Après sa rentrée du travail , sa loge ( il était, ou plutôt sa femme était portière d'un hôtel garni ) était le rendez-vous des enfans de la maison et du voisinage. Urbain leur contait des histoires et jouait avec eux. Son plus grand malheur fut de ne point en avoir eu de son mariage.
Nous sommes heureux d'ajouter qu'aujour-
APPLIQUÉS AUX CUIMINELS. 321
d-hui , le pauvre Urbain Lemesle est libre , et que son ancien maître,, dont le témoignage dans son procès était si touchant , s est empressé de. le reprendre chez lui et delui rendre toute sa confiance.
IsitÀRD dit Polichinelle. — Parlerons-noug de ces criminels incorrigibles qui vivent du crime et chez lesquels il en est devenu habitude? Sans doute, chez ces sortes d'individus , l'âge a fait du vice une maladie invétérée, et il serait désormais impossible de l'extirper; mais si on l'avait combattue dès le principe , peutêtre en serait-on venu à bout. L'enfant qui vole continuera à voler si on n'arrête à temps lé développement de cette passion , sinon il deviendra homme, et vieillira en accumulant les vices et la somme de sa perversité.
Témoin le nommé Isnard , dit Polichinelle.
Ce condamné est très vieux. Il est né à Orléans en 1758. Son père était bonnetier, lui ne voulut jamais rien apprendre : lié avec d'autres mauvais sujets comme lui , il vivait en faisant main basse sur les étalages des charcutiers, des marchandes de fruit , etc. À 1 7 ans, il fut con-
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damné aux galères pour complicité dans un vol . considérable , et depuis cette époque il a toujours vécu dans les prisons ou dansjles bagnes. Je 1 le vis pour la première fois à la Conciergerie : c'était, au commencement de l'hiver der* nier. Le petit nombre de détenus qui se trouvaient slors dans cette prison étaient réunis. L'enfoncement dans, lequel est Je ehâtrffoir lui donrtè un aspect sombre, et les ogives gothiques de se$ : étroites croisées le < rendent très obscur: dans ce moment il était animé par des jeux de lumière de Feffet le plus pitt<*resque ; ces ; effets étaient produits par des lueurs fausses qui s'échappaient des gerçures de Têtu ve et qui venaient.jeter leurs reflets rouges et subits sur la physionomie pâle d'un enfant de quinze ans ? sur les crânes chauves et luisans de deux vieillards, et sur les traits rabougris de Polichinelle , qui, assis sur tm banc de pierre , racontait «à- sqïi singulier 'auditoireuoe: aventure aasea étrange.
Parmi les vies' si aventureuses de œux qui peuplent le» prisons, celle de Polichinelle est peut-être unie des plus bizarres,
Il a passé 30 àn& de son existence aux gale*
APPXAÇCÉE AVX CRlMfNELS. 823
res> et le reste dans les maisons centrales. Toutes les ruses , tous les stratagème** lui en sont connue. Un homme a-t-il envie Centrer à Pinfirmerie ? PbtichitteUe iui souffle à l'oreille le moyen de se faire enfler la tête ou les bras ; fautvil éviter te regard ou l'attention d un gardien? 'Polichinelle trouve la manière de la diriger ailleurs; enfin s'agit-il d'escamoter une tahatière ou un mouchoir polichinelle avec ses grimaces, ses singeries /captive l'attention des pantreSj et l'opération se fait.
Polichinelle était à Bicétre -, sous le poids d'une condamnation capitale, tors des massacres de séptfetarlbre êri 93. Le récit fait par lui de cette catastrophe, fait frissonner: et- chose étrange, c'est que les détails qu'il raconte sont d'une identité frappante avec ceux donnés par Dulaure sur le même sujet. Comme il ne sait jtoïnt lire on ne peut l'accuser de plagiat.
L'isolement de son cachot le sauva du massacre général.
S'étatit associé dans sa jeunesse avec une compagnie de bateleurs , ceux-ci lui apprirent mainte friponnerie , maint tour de passe-passe et à racler' dii violon. C'est là son gagne-pain
324 DE LA PHRÉNOLOGiE
ou. plutôt c'est une espèce de sonde employée pour reconnaître le terrain.
Polichinelle in>ile à merveille les aboîemens d'un chien , les cris d'un perroquet , le miaulement du chat , les vagissemens d'un nouveauné, etc. Quand il part le violon sotisle bras, la besace au côté, ses sabots bien ferrés , on le prendrait pour un de ces ménestrels de la basse Flandre qui, de village en village, de fermé en ferme, assistent à tous les baptêmes et à tous les mariages. Mais la physionomie de Polichinelle n'a pas, comme celle des bons Flamands , l'empreinte de la bonhomie ; jamais figure ne porta mieux le sceau de ça profession que celle de Polichinelle : ses yeux vifs, perçans, toujours occupés, sont .d'une mobilité qui n'admet point de comparaison : en un instant l'inventaire de tout ce qui l'entoure est fait ; en moins d'une seconde , sa tête sait le parti qu'elle peut tirer de sa position. ..
A l'époque des moissons, quand tous les hubitans sont aux champs, Polichinelle parcourt les campagnes , visite les fermes : pour s'assurer que personne n'est dan? la maison, il commence par jouer du violon , à pousser des cris, à faire
ses singeries : si rien ne remue , l'aventure est tentée*. C'est ainsi que plus d'une riche fermière , pendant qu'elle est allée porter les vivres à ses travailleurs, a été dépouillée de son argent, de sa croix d'or, de ses bagues, de sa montre, etc.
Les vols de ce genre racontés par lui sont innombrables. Un' jour je lui demandai quelle serait sa conduite s'il venait à être surpris dans la ferme. — Ce que je ferais?... Ces mots furent dits d'une manière qui ne me laissa aucun doute sur ses intentions : j# n'eus jamais le courage de lui demander si la chose lui était arrivée.
Polichinelle est aujourd'hui très âgé , mais peu de jeunes gens pourraient le surpasser pour la souplesse des membres , poUr la vivacité des mouveftiens. Je lui témoignai mon étonnementde le voir, à un âge si avancé, conserver tant de vigueur et un si bon appétit.
« Mon bon monsieur , me dît-il , j'ai servi » long-temps aux amusemens des autres, mais » moi , je ne me suis jamais amusé. Pendant » 22 ans que je suis resté à Brest , j'ai toujours » vécu comme un honnête horrime que j'étais : » rien ne me manquait alors ; maintenant je » suis vieux, personne ne veut plus de moi ,
326 DE LA PHRÉNOLOG1E
» mais il me reste la santé pour récompense de » ma bonne conduite » Ce sont se$ pr optes paroles.
Policrhinçlle jure à faire écrouler la maison , et quand il grince des dents, que sou œil, naturellement déjà si vif, s'anime eqcore par la colère, sa tête ept effrayante à: voir.
Polichinelle; est très sobre, l'usage du via lui eçt indifférent. Jamais les ca&esse& d'une femme n'ont fait battre son cœur ; ni les pkri* sirs du monde , ni ses jouissances ne lui sont connus. C'est chose curieuse que l'ignorance, la naïveté de cet homme sur certains points, et ses ruses , ses vices sur certains autres.
Toutes les célébrités, qui se «ont succédées depuis 50 ans dans les galères et les maisons centrales lui sont familières. C'est une biographie vivante de tous ces personnages. Presque tous ont été ses; intimas amis. Leurs principales actions lui sont connues comme les siennes propres. On aime à le$ lui faire raconter : ses récits ont une, originalité , un coloris qui lui sont propres, et qui amusent, malgré .la répugnance marquée qu'inspirent le narrateur et la narration.
APPLIQUÉS AUX CBUUKELS. 327
L&nomdePolichinelle, sous lequel il a acquis une sir funeste renommée, lui a été donné à l'occasion de son second jugement.
< Le président lui demandait : — Commeùt vous appel lez-vo us? .
— *• Miaou 1 miaou ! brihirrrr!
— Votre nom?»
— Baou ! baou ! baou !
. Et puis des grimaces, des singeries* des cris, et pas. autre chose. Dès: lors on) l'a appelé Polichinelle, et de toom lui est toujours resté.
- Lé jtOTAtius X..,tt Une personne qui a vU.souvsnt ce condamné nous rwiët mie notice sur les observations qu'elle a i faites sur son caractère et ses moeurs. Nous Ja reproduisons sans y rien changer.
«La physionomie de* T.., son langage, ses façons me frappèrent d'une manièreqUe ,jç ne saurais positivement définir , mais qui n'avait rien d'agréable* J'attribuai d'abord cette répugnance à son genre de crime et Ji une certaine prévention défavorable dont on ne peut entièrement s'exempter dans ce séjour de malheur.
Depuis je l'ai mieux étudié, et voici l'homme tel que je l'ai jugé.
» T... possède le secret de la dissimulation au plus haut degré : son hypocrisie est d'autant plus nuisible , qu'il la caché sous un verbiage de sensibilité; de bienveillance , de sentimens doucereux , qu'il faut bien étudier pour ne pas s'y tromper.
» Il faudrait, pour le connaître, vivreavec lui, et pour ainsi dire saisir sa pensée au vol, à trsn vers tés nuées d'exclamations et de soupirs qu'il laisse échapper.
» Malgré le soin qu'il met à affecter une grande douceur , il' £st <f une irascibilité extrême dans la discussion. La contradiction l'irrite au point de lui faire oublier le genre de patelinage qu'il a crû de son- intérêt d'adopter habituellement : alors son véritable caractère se déploie dans toute sa nudité; il est facile de voir combien il est rongé par le désir de la vengeance et de là domination. <
» La h^ine qu'il porte à ses proches se fait jour même à travers le pathos de '^convention qu'il emploie dans sa correspondance.
» L'amour quHJ a pour sa fille est 5 une passion
APPIQUÉE AUX CRIMINELS. 329
profonde , vivement sentie , qui le domine malgré lui , si je dois en juger par le peu de soin qu'il met à la cacher.
» Un de ses rêves favoris est d'établir cette malheureuse enfant avec un homme que lui , T... puisse diriger k son gré, et auprès duquel il puisse se fixer pour continuer ses relations avec sa fille, et c'est dans cet espoir qu'il s'était intimement lié avec W... Il nef m'a pas positivement dit cela, mais il me Ta laissé comprendre ven me parlant sans cesse du bonheur à venir qu'il réservait à son protégé.
»T... n'a jamais été voluptueux: cette faculté exige un raffinement de sens , une perfection d'organes , un choix dans les plaisirs, qu'il n'a pas. Il a' de la lubricité, voilà tout.
» Dans les nombreuses conversations que j'ai eues avec lui , il n'a jamais cherché à s'excuser sur le fond de l'accusation qui l'a fait condamner ; il m'a toujours dit qu'il avait été jugé pour: attentat à la pudeur avec violence ; que le fait était faux ; que son affaire n'était qu'un inceste, «et que l'inceste n'était pas ' punissable ni recherchable par nos lois.
v Je suis persuadé que dans sa jeunesse il a dû
330 DE LA PHRjfofOLOGIE.
être très taciturne et très réservé avec, ses camarades d'enfancej. Jamais les étourderjés, les passions du jeune âge ne l'ont égaré : mais c'est précisément parce que. ces passions ft'ont eu aucun débordement quelles fermentent dans son sein avec tant de violence : son seul désir , son unique but a été de paraître un homme rangé , austère \ inflexible $ur les<rao&*i$, Qt h probité,
, »H est essepatiêUeroent égoïste, A l'entendre, il n'y a que lui qui souffre , il n'y a que lui qui soit malheureux ; jamais je a r ai pu parvenir à lui faire comprendre qu'il existât d'autres infortunes que les siennes.
, » II est dune minutie désespérante dans tout ce qu'il fait; il écrit taùt^ il mite taut; et remarquez bien que dans ce soin qu'il prtad de tout écrire, il développe systématiquement la plus profonde] méchanceté qui soit . jamais en* trée dans; le cerveau d'un homme; :
» Son journal, qui> étant écrit s<^s l'inspira* tion du manient, devrait porter l'empreinte de la vérité et le coloris véritable des scènes -qu'il: y rapporte, n'est cependant qu'une contihxielle aipologiede lui-même et la plus arrière diatribe
APPLIQUÉE AUX CHIMINELS. 331
contre toutes les personnes qui ont des relations 4YÇC lai. D'abord on n'y! entrevoit pas biett qu$l intérêt il trouverait à défigurer ainsi la vérité dans un écrit qu'il communique si difficilement, mais on aperçoit bientôt ses vuea dans les exclamations qui lui échappent :
ic Ges péages resteront à mes bien chers et »{?iei},#imé$ enfans ! ils verront 'la perversité *, des hommes. et 1g bonté inépuisable de leur » verttfeu* père ! » Il se ment à. lui. et aux autres, et ce qu'il y a de plus extraordinaire , c'est que i non content d'avoir joué le Tartufe toute . sa vie , il veut encore calomnier après sa mort, pensée qui n'est encore venue à personne.
» La forme du crâne de ce condamné est parfaitement qn rapport avec ses facultés intellectuelles et ses penchans immoraux. »
David. ~ David , Joseph, naquit à Neubri-* sach f département du Haut-Rhin. Son père ancien capitaine décoré v le % destina fort jeune encore à l'état miKtaiFev est le fit, en 1813; entrer au service. David> dont les passions furent toujours ardentes et« lé. caractère indistiiplinar ble., aurait pieut-ètre acquis quelque gloire ou
trouvé une mort honorable, si la paix, en le livrant à la vie inoccupée des garnisons > n'eût développé chez lui de funestes penchans. Toutefois , telles graves qu'aient été les condamnations qu'il eut à subir , l'insubordination seule en fut la cause, et non des actions honteuses et basses. Cependant elles lui méritèrent d'être envoyé aux travaux publics , peine dont, en 1833, il fut gracié sur la demandé du général Duvernois, commandant la place deRochefort, qui, apprenant qu'au péril de ses jours David avait sauvé le docteur Àllet des coups d'un assassin , s'intéressa vivement à son sort.
David avait un frère employé dans l'administration des Invalides. Il vint naturellement chercher un refuge près de lui, et par son entremise il obtint une place dans les bureaux de l'hôtel. Ce frère était marié , sa femme jeune et belle , David l'aima. Cette passion que réprouvaient les lois divines et humaines, ne pouvait avoir qu'un funeste résultat, et pour celui qui avait été assez faible pour ne pas y résister, et pour celle qui en était l'objet. Tout ce qu'enfante de désespoir et de rage un amour criminel , David l'éprouva, et, ce qui est plus ter-
APPLIQUEE AUX CMIMINELS. 333
rible encore, l'indifférence et le dédain, car madame David éclairée sur le fatal amour qu'elle inspirait, sollicita scxn mari d'éloigner . son frère. Cet acte de prudence acheva d'égarer la raison de David ; il résolut de mourir , mais ne voulut pas mourir seul. Profitant de ce que son-* frère était à son bureau , il se présente chez isa belle-sœur armé d'une pàine de pistolets. Une détonation se fit entendre , et ceux qui accoururent au bruit trouvèrent une femme expirant baignée dans son sang ; près d'elle était un pistolet déchargé et un autre, brisé en éclats.
Quelques instants après un homjme aborde un sergent de ville de faction sur lePont-Neuf. — Àrrête&Hiioi , lui dit-il , je viens de tuer ma belle-sœur., — L'agent, croyant avoir à faire à un fou, le repousse. Get homme insiste, et lui montrant son chapeau, sur lequel avait jailli des morceaux de cervelle : — En voilà la preuve* lui dit-il y ainsi arrêtez-moi. Le sergent de ville le conduisit alors, chez un commissaire de police, à qui, awc un sang-froid et une tranquillité des plus étranges , David raconta l'événement qui venait de se passer aux Inva-
334 Dt uk FUfeflérroLOGJE
lides,et de nouveau se déclara Vauteup de l'assassinat de sa belle -sœur. Il fut aussitôt dirigé sur la Préfecture de police. Eu route , il ipa- 1 nifesta quelque regret d'avoir compromis l'honneur de sa famille.— Écoutez, lui dit l'agent qui l'accompagnait ; je suis seul , la rivière est pro^ che ♦ jeteanvous» pardessus le parapet, tous éviterez ainsi à votive vieux père la honte de votre supplice. — On ne me laisserait pas périr, lui dit David. — J'aurai soin d'éloigné? ceux qui voudraient voussauver , répliqua- ce** lui à qui -on : sentiment généreux faisait oublier ses devoirs. David réfléchit un moment... No**, dit-il , que justice soit faite. . ^
David, condamné à la peine de mort, entendit son arrêt avec calme et se montra résigné jusqu'au moment où l'heure de son supplice vint à sonner; et lorsqu'on Finterrpgeait-sur les causes de so»:çrime:-t< On ne tue pas tfne ! per- » sonne à dix heures : du matin 1 dans ijn hô- » tel des Invalides , disait-il , rempli de soidatSy » et on ne se tfewd pas à la préfecture avouer » s<wi crime popr le plaisir de4e faire ; il y a de » la folie,' du -désespoir , enfin' je ne sais .quoi * dont je ne puis moi - même me rendre
» compte. » U y avait alors dans les cachots de Bicêtre deux autres condamnés à mort , l'un Lhuissier, que la cupidité conduisit au crime , l'autre, Michel, assassin , voleur de profession, et adonné aux vices les plus infâmes.
Le>preniier mourut en lâche i le second fut coiftraué, etDavid espérait encore quand on lui annonça que le moment était venu. Sa tranquillité n'eu fat point altérée, et pendant les -apprêts de la toiletté aucune altération ne se montra sur ses traits. Le directeur, que la vue de ce malheureux affligeait, s'était retiré dans une seconde pièce du greffe ; David, les pieds et le6 mains liés , fut l'y trouver, et lui adressa les plus vifs remercîmens pour les bontés qu'il avait eues pour Jui,et saluant les assistais, émus de cette résiliation peu ordinaire , il se livra aux valets de l'exécuteur. Arrivé sûr la place Saint-Jacques, il s'avança vers l'éçhafatid avec ëalmçfet décence. — J'aï mérité mdh sort, dit-il , en montant le fatal escalier ; j'ai hié, je dois mourir. \
LfMoiNE — Ge moule, recueilli encore par M. Dumoutier, est celui de la tête de Le-
336 DE LA PHRÉTVOLOGIE.
de Lemoine, assassin delà femme de chambre de madame Dupuytren , exécuté le 26 septembre 1833. On se rappelle que cet homme , quoique dominé par des passions excessivement violentes , n'était cependant pas sans moyens; bien que cuisinier de profession., il s'occupait de littérature et faisait des vers. 11 abusa cte sa victime avant de l'achever , et enleva dans la maison tout ce qu'.il put emporter ; on sait aussi qu'il fit preuve , pendant lee débats , de beaucoup d'irritabilité } de ruse et d'audace , et qu'il montra du courage jusqu'au dernier moment.
Le développement de son crâne explique tous ces faits. Voyez le diamètre bi temporal j il est effrayant ; les organes qui forment cette région font une énorme saillie , puis la région postérieure est large à l'excès. Avec de tels organes, on est poussé à satisfaire ses passions , sa cupidité, par tous les moyens possibles. Il faudrait à un tel être une région supérieure et postérieure extrêmement, forte , et. un , front plus saillant dans ses parties supérieures pour contrebalancer les premières influences. Vous voyez au contraire que l'estime de soi , qui nous empêche de nous avilir à nos propres
yeux, que l'amour de l'approbation, qui nous retient si souvent lorsque nous allons nous perdre, que le sentiment de justice sont ici en défaut; d'ailleurs cette tête n'est pas dépourvue de toute bienveillance , et on sait que Lemoine n'a cessé de protester de l'innocence de Gillard , qu'on avait condamné comme son complice , et qui plus tard a été reconnu innocent; il y a de l'idéalité , et Lemoine s'occupait de littérature; enfin la vénération se reconnaît, et Lemoine réclama , à son dernier jour , les secours de la religion. Il y avait donc du bon chez Lemoine; mais ses passions avaient besoin d'un frein puissant , et aucune éducation morale n'avait exercé et dirigé chez lui les sentimens moraux , et ne l'avait habitué à modérer ses impulsions instinctives.
Je n'ai point là à mettre en parallèle le moule de la tête de Gillard; mais en examinant, quelle différence d'organisation! La bienveillance chez lui l'emporte sur tous les organes ; ceux des penchans sont extrêmement modérés ; les sentimens moraux , au contraire , et l'estime de soi en particulier, sont très forts. Enfin, à voir sa tête , comme en entendant ses paroles , 4. 22
338 DE LA. PHRENOLOGIE.
il est impossible de ne pas croire à sa candeur et à son innocence ; tandis qu'à voir la tête de Lemoine ; on ne peut se défendre d'un sentiment d'inquiétude.
Robert et Bàstiew. — Une veuve Houet, jouissant de huit à dix mjlle livres de rente , fortune quelle augmentait chaque année j vivant avec la plus grande simplicité , avait donné sa fille en mariage à un nommé Robert. Ce dernier avait pour ami un sieur Bastien , homme sans fortune , dissipateur et débauché. Tous deux déterminèrent un jour la veuve Houet à venir visiter une maison à Vaugirard, où cependant Robert seul l'accompagna; depuis lors cette femme disparut. L'enquête pour constater son absence fit naître des supçons ; on accusa Robert et Bastien de l'avoir assassinée. Mais un arrêt de la chambre des mises en accusation les renvoya faute de preuves suffisantes , de sorte qu'ils restèrent en état de suspicion légale. La police continua donc d'exercer envers eux une active surveillance.
Un jugement du tribunal de première instance de la Seine déclara l'absence de la veuve
Houet , un curateur de ses biens fut nommé, et Ton accorda à la femme Robert et à son frère une provision de 1 ,200 fr. Robert, qui exploitait un petit commerce , vendit quelque temps après son fonds , quitta Paris, et alla demeurer en Bourgogne , près de Villeneuve»
le-Roi.
Bastien , menuisier , ne s'éloigna pas de Paris; mais de temps à autre , il se rendait à Villeneuve-le-Roi près de son ancien ami. On remar* qua que ses visites augmentaient la mélancolie dont Robert était atteint. Il n'était pas heu* reux; sa femme, déjà paralytique, tombait dans la démence, et son avoir diminuait visiblement, et ce qui paraissait plus extraordinaire , c'est que chaque fois que Bastien venait à Villeneuve le-Roi , il vendait une partie plus ou moins considérable de sa propriété. Ils avaient ensemble des entretiens mystérieux. On les voyait dans les champs causant avec vivacité, l'un paraissant résister avec crainte à des instances vives et pressantes , l'autre vaincre par des récriminations et des menaces. On entendit plusieurs fois Robert se plaindre des import uni tés de son ami et parler de s'en débarrasser
340 DE LA PHR^NOLOGIJË
en se plaçant sous la protection du maire de sa commune; en outre, une correspondance active existait entre eux.
Bastien n'avait d'autre moyen d'existence que sa profession , et cependant il était créancier de Robert d'une somme de 25,000 fr. en billets à ordre et en lettres de change. Il s'adressa à un homme d'affaires pour veiller à la conservation de ses droits lorsque la succession * de la veuve Houet serait acquise à son débi teur. Quelques mots, des demi-confidences, enfin une lettre tombée entre les mains de la police , réveillèrent l'attention , depuis douze ans assoupie» Robert et Bastien furent arrêtés.
Les investigations de l'autorité judiciaire conduisirent à connaître la visite faite par la veuve Houet et Robert à la maison rue Vaugirard ; des recherches y furent exécutées , les caves et le jardin furent fouillés , et près d'un mur , à quelques pieds de terre , un squelette dont le cou était entouré d'une corde et ayant à l'un de ses doigts un anneau , fut exhumé.
Des hommes de l'art furent appelés pour savoir à quel sexe appartenaient ces débris hn-
mains. M. Orfila, doyen de la faculté de médecine , manda M. Dumoutier sans qu'on lui ait fait connaître les motifs qui obligeaient de recourir à son ministère. Introduit dans une salle où se trouvaient le procureur du roi , les deux prévenus , des médecins, des voisins, des gardes municipaux , des agens de police , le professeur d'anatomie paraissait ne savoir que penser de la compagnie où il se trouvait et de ce qu'on attendait de lui,
On lui demanda de déterminer si des os qu'on lui présentait appartenaient tous à un individu de l'espèce humaine; quel pouvait être le sexe , l'âge de cet individu , ainsi que l'espace de temps qu'il pouvait être resté en terre. M. Dumoutier ayant examiné les débris du squelette qui lui étaient présentés, mit de côté quelque^ ossemens d'animaux qui s'y trouvaient mêlés, et après avoir examiné la tête avec attention, jugea par sa forme allongée d'avant en arrière, quelle avait appartenu à une femme; l'état des sutures lui fit penser que cette femme devait être déjà avancée en âge; il ajouta qu'il y avait plusieurs années qu'elle était inhumée. On peut imaginer facilement l'intérêt que
présentait cet examen à ceux qui étaient informés de ce qui le motivait. La physionomie des prévenus témoignait qu'ils n'y étaient pas indifférens , d'autant plus que les observations de cet anatomiste tendaient à confirmer une accablante identité. Mais leur surprise fut au comble quand M. Dumoutier , continuant ses remarques , commença à parler de la personne dont il tenait la tête , et assura qu'elle devait être avare , disposée aux emportemens , ajoutant d'autres détails , qui tous se trouvèrent d'accord avec ce qu'on connaissait de l'humeur de la veuve Houet. Deux siècles plus tôt, ainsi que le fit observer M. le procureur du roi , une semblable divination eût conduit son auteur à un bûcher. Dans un moment où la phrénologie commence à être généralement étudiée, le fait que nous rapportons ne peut manquer d'exciter l'intérêt de ceux qui croient et la curiosité de ceux qui doutent encore. « Je rappelais cet événement à Bas tien, raconte M.Debout, pendant qu'il était dans la prison de Bicêtre. — Monsieur, me répondit-il, je ne puis vous rendre ce que j'éprouvais pendant cet examen; la physionomie inquiète de M. Dumoutier lors-
qu'il entra dans la salle éloignait, de moi tout doute de compérage, et cette prophétie prononcée d'une voix de vrai croyant au milieu d'un concours de personnages si divers, qui, la bouche ouverte et respirant à peine, semblaient écouter un rêve, me' frappa tellement, que si M. Dumontier, après son horoscope, se fût avancé vers moi en ajoutant ; Voici les assassins, j'eusse répondu oui. »
Les circonstances prouvées de leur crime ne laissèrent aucun doute dans les esprits. Il fut démontré que Robert, homme cupide et d'une avarice sordide , aspirait à posséder une fortune qu'il trouvait trop lente à lui échoir; que Bastien , sans mœurs et sans probité , lui avait paru pouvoir le servir en assassinant cette malheureuse femme , crime devant lequel sa pensée ne reculait pas , mais dont l'exécution l'effrayait. Il lui fit d'immenses avantages, et lui souscrivit, comme nous l'avons vu, 25,000 fr. de billets. Bastien se chargea donc de l'assassinat ; mais quand il vint demander son salaire , Robert était dans l'impossibilité d'exécuter ses promesses. Ces deux misérables ignoraient que trente ans encore devaient s'écouler avant de pouvoir jouir des fruits de leur crime.
344 DE liA PHRÉJVOLOGIE
Le jury les déclara coupables ; mais l'admission de circonstances atténuantes sauva leur tête de Téchafaud. Condamnés aux travaux forcés à perpétuité , ils expient actuellement leur peine au bagne de Brest.
En examinant les ermites de ces deux condamnés, on peut se convaincre que les principes de la phrénologie justifient parfaitement les dispositions vicieuses de leur esprit , de leurs mœurs , et de leur immoralité,
Haucerne. — Il est des criminels qui aiment à écrire ou raconter leurs mauvaises actions , comme les autres hommes se vantent de leur courage ou de leur savoir. Dans les deux cas , c'est la vanité qui excite cette continuelle envie de parler de soi. Haucerne , condamné à 6 ans de réclusion , a voulu rédiger lui-même les circonstances de sa vie licencieuse , et comme la conformation de son crâne fait juger au premier aperçu qu'avant tout il est vaniteux, nous allons donner au lecteur une idée du caractère de ce détenu et de la cause aussi funeste que puissante qui l'a poussé au vol.
Haucerne commença à soustraire de l'argent
de la caisse de son père , dès l'âge de 6 ou 7 ans ; ainsi qu'il le dit lui-même dans une biographie détaillée qu'il m'a communiquée , il volait pour briller aux yeux de ses camarades et donner aux pauvres. « J'aimais , dit-il , à en- » tendre vanter mon bon cœur et surtout de- » vant le monde , cela me faisait' plaisir. » Dans cet écrit, qu'il serait beaucoup trop long de rapporter, on voit clairement qu'Haucerne n'est devenu voleur, ni par convoitise, ni par avarice, ni par amour de la débauche , mais bien par vanité , seulement par vanité. L'orgueil seul a pu le déterminer à mal faire. Il est donc évident que le vol n'était pas chez lui une passion , mais le résultat d'une autre passion. Son crâne, nous le répétons , confirme les présomptions que font naître les événemens de sa vie. Les régions de l'orgueil et de l'amour de soi sont che?lui excessivement développées.
Pour achever de tracer l'étrange caractère de Haucerne , il ne me reste qu'un trait à citer.
Un jour , accompagné d'un de ses anciens camarades de prison , il déroba une partie de l'éventaire d'une pauvre femme, qui pour un
instant s'en était éloigné. À la vue de ce désastre, elle jeta des hauts cris, pleurant à chaudes larmes la perte de l'unique moyen d'existence que possédait sa famille. Haucerne , qui revenait enlever ce qui restait sur l'éventaire , ému par ce spectacle déchirant : — Venez avec moi , dit-il à cette malheureuse mère , je vous ferai rendre ce que l'on vous a pris. En effet , il la conduisit à la maison où l'attendait son complice , qui ne voulait pas imiter la générosité de Haucerne ; celui-ci Ty contraignit violemment , et la pauvre femme s'en retourna , remportant non seulement ce qu'on lui avait dérobé , mais enrichie de tout l'argent que Haucerne avait sur lui.
Lacenaire et Avril. — Partis des extrémités de la chaîne sociale , Lacenaîrè et Avril se rencontrèrent dans une voie qui les conduisit au même échafaud. L'un , né à Lyon de parens honorables et riches , reçut une éducation distinguée ; l'autre , né à Paris, savait à peine lire , et n'était qu'un pauvre ouvrier menuisier.
Lacenaire fit ses premières études au collège de Saint-Chamand , où pour condisciples
il eut M. le garde-des-sceaux actuel , et M. Jules Janin ; mais son père trouvant que la direction de cet établissement n'était pas aussi religieuse* qu'il le désirait , l'en retira et l'envoya au petit séminaire d'Aix. Les études du jeune Lacenaire furent brillantes, et ses débuts dans le monde heureux ; tout concourait enfin à lui préparer un avenir prospère, lorsque la ruine de sa famille changea sa destinée»
D'un caractère trop violent pour supporter ce revers avec résignation et courage , trop orgueilleux pour chercher à le réparer par le travail y et d'ailleurs irrité contre sa mère qui lui préferait son frère, il s'engagea dans un régiment suisse au service de France, qu'il quitta étant fourrier , pour échapper au châtiment qui le menaçait pour s'être rendu coupable de faux; dès lors il prit le nom que depuis il a rendu si tristement célèbre , et il vint à Paris augmenter le nombre de ces jeunes gens pleins de talent et d'instruction qui luttent avec un admirable courage contre les séductions de tout genre qui les assaillent. Ses espérances bientôt évanouies, et fatigué de ses tentatives infructueuses pour se procurer un
emploi , 11 s'établit écrivain public au Palaisde-Justice. Cette humble profession, suffisante aux nécessités d'une modeste et sage existence, ne pouvait produire des moyens propres à satisfaire les passions d'un homme habitué dès l'enfance à une vie élégante et luxueuse. Lacenaire joua , puis vol$. Il fut louer un cabriolet qu'il vendit ainsi que le cheval , et la manière dont il s'y prit pour accomplir ce délit fut tellement dénuée des précautions qui prennent les voleurs ordinaires, qu'il fut immédiatement arrêté. Pendant le séjour de Lacenaire à la Force , Béranger expiait dans cette prison ses poétiques triomphes sur le despotisme. Lacenaire lui adressa des couplets que le grand poète accueillit avec indulgence.
Un jugement de la police correctionnelle envoya Lacenaire passer un an à Poissy. Confondu dans la foule, il fut placé dans un atelier de cartonnage où il travailla tout autant qu'il fallut pour ne pas s'attirer de punitions. Fumant du matin au soir , il se laissait aller à une malpropreté dégoûtante , et lisait les pitoyables romans qui composent les cabinets de lecture des prisons. Une de ses tantes qui de-
meure à Paris , lui envoyait des secours qu'il partageait avec ses amis, et dont une partie servait à entretenir sa passion pour le jeu auquel il se livrait avec fureur.
Ce fut à Poissy qu'il connut Avril et Chardon, qui plus tard fut sa victime.Les mœurs infâmes de ces deux misérables ont fait suspecter celles de Lacenaire. Toutefois les renseignemens que nous nous sommes procurés ne nous permettent que des conjectures à cet égard.
Quoi qu'il en soit , nous pensons que Lacenaire entra à Poissy , si ce n'est pur, du moins non tout-à-fait dépravé, et que s'il avait eu l'espoir d'un sort heureux en sortant, il serait sans de grands efforts rentré dans une voie de probité et d'honneur. On ne peut en vérité supposer que l'existence crapuleuse dans laquelle il se vautra par la suite ait été par lui acceptée sans résistance. Il est plus rationnel, et, disons-le , plus consolant de penser que ce furent la honte d'une première faute et la misère qui le poussèrent aux dernières conséquences du crime. A cette époque, tous les sentimens d'une âme honnête n'étaient pas encore éteints chez Lacenaire : le soin avec lequel il
350 DE LA PHRÉNOLOG1E
cachait le nom de sa famille, et la satisfaction qu'il manifesta en apprenant que sa mère mourut ignorant ses écarts , en sont une preuve.
Sa peine expira presque en même temps que celle d'Avril. Ce dernier, qui rappelle involontairement le Bertrand de Y auberge dès Adrets,
suivit son Robert M acaire à Paris , où ils vécu-
rent de leur coupable industrie. Avril volait , Lacenaire fabriquait de fausses valeurs commerciales , et quand il le fallait, comme moyen plus rapide et plus sûr, ils employaient l'assassinat.
Toutefois Lacenaire, qui ne cessa jamais de cultiver les lettres , envoyait des articles aux journaux et des poésies à différens recueils ; il composa un vaudeville qu'il présenta à M. Scribe dont plusieurs années" auparavant il avait reçu des secours. Avril et lui rencontrèrent Chardon vers la fin de 1834 ; ils apprirent qu'il avait fait une demande à la reine pour fonder une maison hospitalière , et qu'il espérait en obtenir un bienfait. Le t4 décembre 1834, après avoir déjeûné à la Courtille, ils se rendirent à la demeure de Chardon, qui les
reçut dans un petit cabinet, et ils causaient de choses insignifiantes lorsqu'Àvril se lève, le saisit à la gorge , et le tient tandis que Lacenaire lui plonge à diverses reprises un stylet dans le corps. Chardon, tombé sur le plancher, fut à coups de ruerlin achevé par Avril. Ce meurtre consommé , Lacenaire alla dans la chambre de la veuve Chardon, malade dans son lit ; il la frappa et l'ensevelit sous les matelas et les couvertures; puis, après s'être emparé de 500 fr. et de deux couverts d'argent, il rejoignit Avril, et tous deux prirent un bain , dînèrent tranquillement, et allèrent se délasser au théâtre des Variétés.
Le produit de ce crime dissipé, Lacenaire et Avril méditèrent un coup plus hardi et surtout plus fructueux. Dans le but d'attirer un garçon de caisse et de lui enlever sa recette, ils louèrent sous un faux nom un appartement rue Mont orgueil; mais le moment de l'exécution approchait, quand Avril, qui, en attendant, avait commis un léger vol, fut arrêté. Lacenaire, à qui un second était indispensable, accepta le nommé François, qu'un de ses amis lui présenta comme un homme sur lequel on pouvait comp-
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ter : — Mais, dit François avant d'accepter la terrible aventure qu'on lui proposait, qui me répondra de Lacenaire? — Ma tête, répondit celui-ci. — Et qui me répondra de ta tête?
— L'assassinat de Chardon.
Un billet lancé dans le commerce parvint entre les mains de MM. Mallet frères, banquiers à Paris; le jour de l'échéance, 31 décembre 1834, Genevez, garçon de caisse de cette maison, se présenta vers trois heures de l'après-midi à l'a-
dresse indiquée; à peine eut-il fait quelques pas dans l'appartement, qu'il est saisi par derrière, et qu'il se sent frappé d'un poignard; aux cris qu'il poussa, les assassins prirent la fuite. D'après Lacenaire, non seulement François manqua de résolution dans cette circonstance, mais il voulut assurer sa propre sûreté en le faisant arrêter. « Plusieurs personnes , dit-il , » cherchèrent à nous barrer le passage de l'al- » lée , nous les renversâmes ; François, qui s'a- » perçut alors que je n'avais que quatre ou cinq » pas à faire pour l'atteindre, pensant sans doute » qu'étant deux nous serions plus facilement » arrêtés, poussa la porte de l'allée pour m'en- » fermer, bien sûr que, moi seul arrêté, on ne
» courrait pas après lui; heureusement la porte » n'était retenue que par une ficelle, je l'ai » repoussée et me mis à courir dans la rue en » criant moi-même à l'assassin pour donner le » change , et de cette manière je m'échappai. » Peu de temps après, Lacenaire sur qui la police avait des soupçons , se rendit à Genève, et François, arrêté pour vol presque immédiatement, retrouva Avril à la Force. Ils eurent ensemble quelques explications sur leurs rapports avec Lacenaire; d'indiscrètes paroles furent recueillies ; l'autorité fit circonvenir François, sur qui pesait une accusation assez grave, et celui-ci indiqua Lacenaire et Avril comme les assassins de Chardon et de Genevez. Pendant ce temps , Avril, condamné à un an de prison , était à Bicêtre auxiliaire de l'une des salles de l'infirmerie, et se faisait remarquer par la douceur de son caractère et les soins bienveillans qu'il prodiguait aux malades. Interrogé sur les faits dont François l'accusait, il se défendit de toute participation à l'un et à l'autre crimes ; mais , comme il nç pouvait nier qu'il en avait eu connaissance , il en chargea Lacenaire seul qu'il croyait hors de toute poursuite. Mais ce- 4- *3
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lui-ci , forcé de quitter Genève pour escroquerie, était rentré en France, et avait été arrêté à Baune pour avoir, sous le nom de Jacob Lévi, présenté au paiement un effet de commerce dont la fausseté avait sur-le-champ été reconnue, et comme îe signalement de Lacenaire avait été envové sur toutes les directions, son identité fut constatée et il fut dirigé sur Paris; d'abord il nia tout, mais quand il apprit qu'il avait été livré par ses complices, et qu'ils assumaient sur sa tête l'entière responsabilité de leurs actes communs , il déchira le voile, et eu se perdant il se vengea.
A Dieu ne plaise que nous suivions Lacenaire . sur le^ bancs delà cour d'assises! Certes l'homme dont nous avons esquissé la vie n'est pas celui qu'on y a vu se poser l'accusateur de la société et rejetant sur elle les crimes dont elle lui demandait compte. Notre Lacenaire à nous est ce qu'il fut réellement : un jeune homme d'une intelligence peu commune et d'une imagination ardente, mais dont l'éducation fut essentiellement vicieuse , parcequ'en opposition avec son caractère elle ne pouvait donner à ses facultés et à ses penchans une direc-
tion qui leur fût propice. Aussi leur énergie se tourna-t-elle vers la satisfaction égoïste de ses désirs instinctifs, que ne contre-balançait aucun de ces sentimens élevés et nobles dont le créateur a doté l'homme. C'est pourquoi Lacenaire, d'abord voleur, puis faussaire, finit par l'assassinat; et c'est ce qui se voit chaque jour sans qu'on y apporte aucune attention. Mais Lacenaire, avant d'en finir avec le monde, a voulu laisser après lui une trace de son passage, et cela lui a été d'autant plus facile qu'il est excessivement rare de rencontrer parmi les misérables que la justice envoie à l'échafaud ou au bagne des hommes au-dessus de la classe la plus infime de la société. D'ailleurs connaissant son siècle, il savait à l'avance fixer l'attention publique , et devenir pour plusieurs jours le point de mire de tout Paris, et nous ne savons ce qu'il y eut, de plus triste, de l'impudence de l'assassin citant Horace, ou de l'engouement qu'il inspira. Ses portraits furent étalés sur les quais et les boulevards, où vainement on cherchait ceux du malheureux Gillard et du vertueux Eustache. De tous côtés lui arrivaient à son cachot des mets exquis et
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des vins délicats, tandis qu'à deux pas de lui, des malheureux que la faim avait faits criminels mangeaient le pain noir et dur de la geôle.
Chaque jour un homme de lettres le visitait , recueillant précieusement ses sarcasmes, ses phrases calculées pour produire un effet donné et composées dans l'ivresse; des femmes jeunes, belles, élégamment parées, sollicitaient Y honneur de lui être présentées , et se désolaient de ses refus; une noble comtesse, mère de famille^ lui adressait des vers ; et s'attirait une réponse qui sans doute fit rougir son front.
Lui-même se moquait de l'engouement qu'il excitait. « On vient ici, disait-il, comme on de- » manderait une carte à M. Geoffroy-Saint-Hi- » laire , pour voir la cabane de l'éléphant. » C'est une chose bizarre que les soins et les » égards que l'on a pour moi, maintenant que » je vais mourir ( ajoutait-il avec amertume ) ; » lorsque j'étais encore innocent, personne ne » m'aurait tendu une main protectrice; Avril est » bien moins choyé que moi. Je parie que c'est >x parce qu'il ne fait pas de .vers , et que j'en » fais d'assez passables ? » Toutefois il avait soin d'envoyer à ce dernier la moitié des présens
qu'on lui faisait, quoiqu'il affectât de le traiter avec mépris.
. — Voyez- vous, Avril est un poltron; je le regarde comme mon domestique. Hier je l'ai invité à dîner, il m'a sauté au cou en disant : — Ah! monsieurLacenaire,j'aieu bien des torts envers vous ; mais vous me les avez bien rendus à l'audience. — Tu es un capon ; si tu n'avais pas tant caponé, tu serais encore en vie ; mais, bah! oublions le passé, et mets-toi à table.
Il découpa un soir une volaille. « Elle n'est » pascuite, dit Lacenaire en servant. — C'est vrai » reprit Avril, elle saigne encore. ~ Tu voudrais » me faire croire que tu as peur du sang? - — » Ah! monsieur Lacenaire, vous faites toujours » le farceur ! » Il le comparait à un tigre, mais à un tigre , qui n'attaque que par derrière.
' « Une fois à l'œuvre , il allait assez bien ; mais » il fallait une peine infinie pour le mener » jusque là. ^ Quant à François , telle était sa haine pour cet homme, qu'il pâlissait quand on prononçait son nom. On essaya d'inspirer à Lacenaire des sentimens religieux. « J'ai cru un jour, répondit-il, et ce jour-là j'avais de l'argent dans mon gousset.» En ce moment le procès de
Fieschi occupait tous les esprits; on lui demanda ce qu'il en pensait — Fieschi! c'est un gros imbécile qui va gâter son affaire , répondit-il quelquefois. Cependant Lacenaire oubliait le rôle que sa vanité lui faisait soutenir ; dans un de ces rares instants où reparaissait l'homme d'esprit ? il composa, comme on sait , des vers pleins de goût et de sensibilité ; nous en citerons quelques uns :
Être divin, beauté touchante et pure , Que je rêvais dès mes plus jeunes ans , Qui que lu sois, esprit ou créature, Prête l'oreille à mes derniers acceus.
Sur les rescife d'une mer agitée Tu m'as guidé, phare mystérieux ; Je vois le port, et mon âme enchantée Ira bientôt te chercher dans les cieux.
Je te revois dans la grotte sauvage ,
Au souffle aigu des autans furieux ;
Je te revois sous un épais feuillage ,
Au doux accords d'un luth mélodieux.
Si tu n'étais qu'une vaiue chimère ,
D'un cœur malade enfant capricieux !...
Mon âme enfin va percer le mystère ;
Vierge immortelle, attends-moi dans les cieux.
Il jouissait quelquefois, à la Conciergerie de la plus grande liberté , recevant dans sa chamr bre son ancien professeur , et pouvant communiquer au parloir du greffe avec les personnes qu'il désignait. Avril et lui se voyaient quelquefois. La nuit de Noël ils demandèrent et obtinrent de souper ensemble. Comme on le pense, la chair fut délicate , les vins abondans, et les propos joyeux. « Bah! disait Lacenaire , ne pensons qu'à nous réjouir; la guillotine c'est la peste , la fièvre ou le choléra des coquins. Chantons! » Et ils chantèrent des couplets composés pour la circonstance par Lacenaire, et remarquables par le cynisme des images et des pensées.
Peu de jours après cette orgie le pourvoi des deux condamnés fut rejeté. Le 8 janvier 1836, on vint à 9 heures du soir à la Conciergerie avertir Lacenaire qu'il eût à se lever pour être transféré à Bicêtre. « Allons , dit il, » je ne demande qu'une chose , c'est que cela » soit fini demain. »
Avril était profondément endormi ; il montra aussi un grand calme et manifesta le même vœu.
Il était dix heures un quart quand les condamnés arrivèrent à Bicêtre. Le motif de cette translation leur avait été soigneusement caché; mais ils déclarèrent : « qu'ils n'étaient pas du- » pes du secret ; qu'ils savaient bien que c'était « pour le lendemain... » et aussitôt ils se mirent à chanter la Parisienne ; un instant après ils furent enfermés dans dés cabanons séparés.
A onze heures du soir, le chef de la police de sûreté se transporta auprès des condamnés pour obtenir d'eux , s'il était possible , de nouvelles révélations ; mais tous deux, ramenés au greffe de Bicêtre et interrogés séparément, ont déclaré qu'ils n'avaient rien à ajouter à ce qu'ils avaient déjà révélé. « J'ai dit tout ce que je savais, » a répondu Lacenaire. Quoi qu'il en soit , M. le procureur-général délégua M. Commerson , un des greffiers de la cour, pour recevoir les révélations qui pourraient être faites au dernier moment, avec ordre de surseoir aux exécutions si cela devenait nécessaire.
Rentrés dans leurs cabanons, les deux condamnés , quoique séparés l'un de l'autre , purent , en élevant la voix , s'adresser eqcore
quelques paroles , et on entendit du chemin de ronde, Lacenaire dire à Avril : « Il fait froid ; il gèle; la terre sera froide demain. »
Le lendemain à six heures , M. l'abbé Montes et M. l'abbé Azibert furent introduits auprès des condamnés. Lacenaire accueillit M. Montés avec beaucoup -de politesse. « Je » vous remercie , dit- il , mais je suis fâché de » la peine que vous avez prise : vous savez que » tout cela n'entre pas dans ma manière de » voir... et votre visite est inutile. »
Avril reçut M. Azibert avec plus d'empressement ; il a écouté les exhortations du vénérable ecclésiastique avec beaucoup de résignation , et il a manifesté lui-même un vif sentiment religieux. « Monsieur l'abbé , lui dit -il , veuillez » accomplir un de mes désirs : dites demain , » au prône des prisonniers de Bicêtre , que je » suis repentant de ce que j'ai fait ; dites-leur » que mon exemple doit leur être utile. Je suis » bien coupable, je le sais ; si je n'avais pas été » privé de ma famille , quand j'étais tout jeune, » je n'en serais pas où j'en suis. »
Déjà, il y avait près de six semaines , Avril avait exprimé les mêmes sentimens dans la let-
tre suivante , adressée à ses anciens camarades de Poissy :
« Mes amis,
» Je suis peut-être indigne de vous faire savoir ma position ; mais j'ai une très grande confiance en vous , et je me plais à penser que vous me pardonnerez tous mon crime à l'unanimité. Soyez persuadés que je saurai mourir avec plus de courage que j'en ai eu à commettre un assassinat. Mes amis , si je vous fais part de ma position, c'est pour que .vous en preniez un grand exemple, que vous ne fassiez pas comme moi ; car vous , messieurs principalement qui travailliez avec moi dans le même atelier, si je vous avais écouté, je ne serais pas dans la triste position où je me trouve , car presque tous vous m'avez prié de ne pas fréquenter Lacenaire. Ce n'est pas que je l'accuse de mon malheur, oh non ! mais si je ne l'avais pas connu , je ne serais peut-être pas dans cette position.
Ce n'est pas que je me plaigne , parce que maintenant je trouve ma destinée très belle, dans quelques jours je ne souffrirai plus, ma
» triste existence aura fini ; car , messieurs , je » ne sais si vous voudrez me croire ; mais » maintenant je me trouve très heureux ; il » me semble que je suis plus léger , rien ne » m'oppresse, je ne suis plus le même homme, » je suis satisfait de mon sort depuis que j'ai » fait la révélation de mon crime ; je voulais » le cacher, je voulais mourir sans dire : — Oui » c'est moi , c'est moi qui ai commis le crime , » cet assassinat. — J'étouffais , j'étais comme » une brute , absorbé dans mes réflexions. Oh! » que j'étais malheureux dans ce temps-là ! » mais maintenant je suis heureux. Oh ! mes » amis , je crois fermement que je n'ai pas be- » soin de vous recommander de prendre exem- » pie sur moi ; que cette leçon vous serve et » je serai satisfait ; je plains un seul homme de » notre affaire, c'est François : il est condamné » aux travaux forcés à perpétuité , ainsi il souf- » frira beaucoup : je finis ma lettre en vous » disant un éternel adieu.
» Victor Avril. »
A six heures et demie les deux condamnés furent conduits à la chapelle pour y faire la
prière des agonisans. Avril était calme et recueilli, Lacenaire était pâle et tranquille.
La prière terminée , Lacenaire demanda une tasse de café et un verre, d'eau-de-vie , qu'il partagea avec Avril. Avril à son tour se fit apporter un petit verre d'eau-de-vie qu'il partagea avec Lacenaire. « Pour le peu de temps qui » nous Teste , dit ensuite Lacenaire , il ne faut » pas perdre ses anciennes habitudes. » Et il tira de sa poche un cigare qu'il alluma.
Au même moment l'exécuteur des hautesœuvres et ses aides se sont présentés : Lacenaire les suivit en silence; à son arrivée dansl'avantgreffe, il a déposé son cigare sur le poêle et s'est assis sur le fatal tabouret. Pendant les préparatifs de la toilette , Lacenaire a pâli de nouveau.... « Veuillez aller chercher ma redingote » bleue, a-t-il dit, je désire la mettre aujour- » d'hui. » (C'est celle qu'il portait à la cour d'assises.) Puis apercevant M. le directeur : « Ah! » monsieur Becquerel, je vous salue , j'avais fait » demander pour ce matin du papier et del'encre. » Ce sera pour demain.. » a-t-il ajouté avec un sourire. S'adressant ensuite à M. l'inspecteurgénéral des prisons : « Monsieur Olivier-Du-
» fresne, je suis fort aise de vous voir; je vous » remercie d'être venu assister à mes derniers » momens. »
Les préparatifs terminés , Avril fut amené à son tour, a Où donc est Lacenaire? dit-il tran- » quillement; est-ce qu'il est parti? » Un des aides lui indiqua par un mouvement de tête que Lacenaire était au greffe. « Ah ! bien !
» bien ! » Avril resta silencieux pendant les premiers préparatifs de la toilette. Mais au moment où l'un des aides s'apprêtait à lui couper les cheveux. « Ah! ah! dit-il, j'ai fait votre » besogne , je me doutais de la chose , et avant- » hier j'ai pris mes précautions.., je me suis coupé » les cheveux... là... voilà ce que c'est.... Ah! » mettez-moi ma capote sur la tête, il fait froid » ce matin... » Puis se levant avec vivacité : » Allons, marchons ; adieu, mes amis, » dit-il en s'adressant aux personnes présentes.
Pendant ce temps, Lacenaire, assis dans le greffe , était resté immobile et silencieux. Au moment du départ , il parut saisi d'un mouvement involontaire , et suivit Avril.
Durant le trajet, qui se prolongea par suite du mauvais état des chemins, les condamnés
gardèrent un profond silence qui ne fut interrompu que par une réflexion d'Avril sur la rigueur diï froid et sur la matinée qui annonçait devoir être belle.
A neuf heures moins un quart, le funèbre cortège arriva au pied de l'échafaud , qui avait été dressé à une heure après minuit, à la lueur des torches. Lacenaire descend brusquement de la voiture ; Avril descend après lui d'un pas leste et décidé , et jette un regard tranquille sur le public. Toujours résigné , il s'approche de Lacenaire et l'embrasse. « Adieu , mon vieux , » lui dit-il, je vais ouvrir la marche. » Il monte d'un pas ferme les degrés de l'échafaud.... On l'attache sur la planche fatale.... Il se retourne encore , et dit : « Lacenaire , mon vieux, allons, » du courage.... imite-moi. » Et le couteau fait voler sa tête sur les planches de l'échafaud.
Pendant cet horrible moment, Lacenaire est au pied de l'escalier.... M. l'abbé Montés cherche à détourner son attention de l'effroyable spectacle qu'il a devant les yeux... « Ah bah '....répond Lacenaire.... M. Allard est-il là? dit-il. — Oui, lui répond M. Decoulers, sous chef du service de sûreté. — Ah ! j'en suis bien aise, » Et
il monta les degrés , et le coup fatal mit fin à sa vie.
Les observations phrénologiques faites sur le crâne de Lacenaire ont révélé un mélange de bonnes et mauvaises prédispositions, qui, si elles eussent été modifiées par l'éducation , et sans les circonstances qui toutes ont concouru à en faire un criminel , n'auraient certes pas tourné d'une manière aussi tragique pour lui, et malheureuse pour la société.
Laphrénologie^nousle répétons, est aujourd'hui l'objet de graves études. Espérons que les progrès faits dans cette science seront aussi des progrès dans la voie de l'humanité. Citer les noms honorables de MM. Broussais père et fils, Fossati , Lacorbière , Dumoutier, Foissac , Bailly , Férus , c'est dire que les destinées de la phrénologig sont en bonnes mains , et que la lumière jaillira bientôt des innombrables et longues discussions qui s'élèvent depuis si long-temps à ce sujet.
Nous désirons que les médecins , pharmaciens des prisons, s'occupent de la phrénologie, car leurs études peuvent être des plus utiles. Nous ne pouvons oublier de signaler le jeune
pharmacien de Bicêtre, M. Debout, dont le zèle pour les soins qu'exigant les malades de l'infirmerie de cette prison , mérite nos éloges. Les observations phrénologiques et les notes qui précèdent nous ont été communiquées par lui avec une obligeance dont nous le remercions.
Cljftptirr Mtïtmt.
DE LA IfONOMANIE EN MATIÈRE CRIMINELLE.
LÉGER. — FELDTMAN. — LECOUFFE. — PAP AVOINE.