DU RÉGICIDE
La psychologie, telle que Gall Ta établie , a déjà exercé une influence manifeste sur l'opinion publique ; je n'ai besoin que de citer la théorie de la monomanie que l'on expose tous les jours devant les tribunaux, et qui certainement a adouci bien des sentences. Si les opinions
370 DE LA MONOMÀNIE
de Gall s'étaient introduites vingt ans plutôt dans le champ de la pratique, certes les malheureux dont nous allons parler n'eussent pas subi le dernier supplice ; on n'entendrait plus des hommes recommandahles dire :
« Les Léger sont des êtres dangereux dont il » faut débarrasser la société.... Qu'importé que » de pareils individus périssent ?» Mais, dit Gall, il importe à la famille de n'être point flétrie.
Le châtiment infligé au criminel doit bien moins être une punition pour lui, une vengeance exercée par la société , qu'un exemple propre à prévenir le même crime chez d'autres individus qui seraient tentés de s'en rendre coupables.
Nous allons citer quelques faits qui nous semblent assez graves pour attirer l'attention des moralistes sur les prédispositions à la folie, fondées sur des circonstances authentiques, et nous dirons ensuite les réflexions qui nous auront été suggérées par ce triste sujet.
Léger. — N on loin de Versailles et au milieu des bois, est une grotte qui , pendant quelques jours de l'été 1823, devint le repaire d'un
homme atteint de la plus étrange et de la plus terrible des monomanies.
Léger, c'était son nom , montra dès sa jeunesse un caractère sombre et farouche; pour lui j les jeux de l'enfance furent sans attraits : il fuyait ses compagnons et surtout la société des femmes , pour errer solitaire dans les lieux les plus écartés. Soldat pendant plusieurs années j sa conduite fut sans reproches , et tout porte à croire qu'il devait être naturellement craintif. Cependant son humeur ne s'adoucit pas sous les lois sévères de la discipline militaire; car, à peine de retour dans sa famille, sous le prétexte de trouver une place de domestique , il quitta la demeure de ses parens , emportant avec lui 50 fr. et les vêtemens dont il était couvert. C'est alors qu'il gagna les bois, et après huit jours de marche il arriva à la grotte de la Charbonnière.
Ce lieu d'un aspect triste et sauvage était en harmonie avec les pensées de Léger. 11 s'y fixa. Des herbes sèches lui servirent de lit , des légumes crus et des fruits furent sa nourriture habituelle. Il se procurait quelquefois des dragées. Cependant des appétits étranges , horri-
bles , s'éveillèrent en lui : un lapin qu'il dévora presque vivant , loin de les apaiser , augmenta leur énergie, à laquelle se joignit le désir de posséder une femme. Il s'adressa d'abord à une vieille femme , qui appela à son secours , ce qui fit prendre la fuite à Léger ; car, semblable aux animaux par tant de points , il était comme eux craintif et timide; aussi se bornat-il envers une autre femme à des propos et à des gestes indécens , et ce fut d'une enfant qu'il fit sa victime.
Un jour qu'il cueillait des fruits sur la lisière du bois , il aperçut une petite fille. S'élancer sur elle , la saisir, la jeter sur ses épaules à l'aide d'un mouchoir dont il lui entoura le cou , et l'emporter dans sa caverne , ce fut l'affaire d'un moment. Puis, sur ce qui n'était déjà plus qu'un cadavre il assouvit sa brutale ardeur et s'endormit. A son réveil , la vue du corps de sa victime excita son instinct de bête fauve.
Ce qui pouvait être resté en lui de l'homme disparut. Il eut faim , il dévora la chair de la jeune fille ; il eut soif, il se désaltéra de son sang. Ce repas de cannibale achevé , Léger en
enfouit les restes dans la terre. Alors un sentiment de terreur s'empara de lui , les croassemens des corbeaux qui venaient sans doute, prendre leur part du festin l'épouvantèrent } il se cacha dans une autre partie de la grotte, mais il n'y put dormir , non que le remords troublât son repos , mais bien par la crainte d'être arrêté.
Le lendemain il quitta la grotte de la Charbonnière , après avoir fait disparaître les traces sanglantes de son crime, et pendant deux jours il erra dans les campagnes ; le troisième, saisi par des gendarmes , sans qu'il opposât la moindre résistance , on le mena devant le maire de la commune. Il se donna pour un forçat évadé , raconta comment il prétendait avoir rompu sa chaîne et s'être enfui de Brest par-dessus les remparts. Ses récits étaient contradictoires et remplis d'invraisemblances ; on le soupçonnait d'ailleurs d'être l'auteur du meurtre de la jeune fille ; on le conduisit donc dans les prisons de Versailles.
Léger se renferma d'abord dans un système de dénégation absolue ; mais un médecin , présent à l'un des interrogatoires, s'apercevant
qu'il pâlissait et que sa contenance démentait ses dénégations , lui dit : — Malheureux, vous avez mangé le cœur de cette infortunée , nous en avons des preuves , avouez la vérité. — Oui , répondit Léger tremblant et abattu, oui, je l'ai mangé , mais je ne V ai pas mangé tout-àfait.
Depuis cet aveu , il reprit son sang-froid , révéla jusqu'aux moindres circonstances de sou crime , et indiqua à la justice , et le théâtre du forfait , et la manière dont il avait été consommé.
Du reste un oui, ou un non prononcé avec indifférence étaient ses seules réponses aux questions qu'on lui adressait.
Traduit en Cour d'assises , lorsqu'il parut à l'audience , ses traits avaient l'apparence du calme et de la douceur, ses regards étaient hébétés , ses yeux fixes, sa contenance immobile et impassible : seulement un air de gaieté et de satisfaction régna constamment sur son visage.
Pendant la lecture de l'acte d'accusation , Léger garda un maintien dont il est impossible d'exprimer l'imperturbable tranquillité ; un
sourire stupide , qui n'était qu'un mouvement convulsif, errait sur ses lèvres ; ses yeux presque continuellement baissés , se portaient de temps à autre sur les vêtemens de sa victime , sur le bâton et sur le couteau qui servirent à commettre le crime : pendant cet épouvantable récit , la figure de Léger , loin de manifester la moindre émotion, semblait encore s'épanouir davantage.
Lorsque le président lui demanda pourquoi il avait quitté ses parens :
— Parce que j'étais malade , répondit-il ; j'avais un rhume, et j'étais attaqué de la pierre : je n'avais plus la tête à moi ; cette maladie mentale provenait d'un rhume qui m'avait donné la pierre.
( Le président fit remarquer que les docteurs n'avaient découvert aucun signe de la pierre. )
Il dit que le désespoir l'avait conduit dans la roche de la Charbonnière ; qu'il avait le cerveau vide ; qu'il éprouvait des désirs sans pouvoir les satisfaire.
L'accusé nia tout ce qui était relatif au viol. Il avait avoué à l'instruction qu'ayant ouvert
le corps de l'infortunée créature et voyant sortir en abondance le sang , il y désaltéra sa soif exécrable ; et poussé , dit-il , par le malin esprit qui me dominait , j'allai jusqu'à lui sucer le cœur : mais à l'audience il prétendit n'avoir rien dit de tout cela, ajoutant : — Messieurs les juges ont écrit tout ce qu'ils ont voulu.
A d'autres questions , Léger répondit avec un inconcevable sang-froid : Je n'y ai pas fait attention... d'ailleurs, je suis tombé en faiblesse et me suis trouvé mal.
Je n'ai fait tout cela , disait-il plus loin , que pour avoir du sang... je voulais boire du sang... j'étais tourmenté de cette soif, je n'étais plus maître de moi.
— N'avez-vous pas détaché avec votre couteau le cœur de votre victime ?
— Je l'ai tâté un peu avec mon couteau et je l'ai percé.
L'accusé reconnut et désigna le mouchoir avec lequel il avait entraîné la jeune fille après Pavoir tordu , et en le tenant par les extrémités.
— Que vouliez-vous faire de cette enfant ?
— Je n'avais pas de connaissance ; j'étais poussé par le malin esprit.
La chemise saisie sur l'accusé /toute sale , encore ensanglantée et couverte de déchirures, lui fut présentée. Cet aspect ne parut pas l'émouvoir.
Après la déposition du père de la jeune fille, à cette question du président : — Vous avez privé ce malheureux père d'une fille chérie , d'une fille sur laquelle vous avez exercé tous les genres de crimes ! qu'avez-vous à dire?
L'accusé répondit : — Que voulez-vous que j'y fasse ?
Plusieurs personnes qui avaient rencontré Léger dans la campagne voisine des roches qu'il habitait , dirent qu'il avait un air effrayant.
Après la déposition de la mère , le président demanda à l'accusé ce qu'il avait à dire ; il commença à pleurer et répondit : — Je suis fâché de l'avoir privé de sa fille, je lui en demande bien pardon. Après ce peu de mots , la figure de Lé-r ger reprit l'expression qu'elle avait une minute auparavant.
Tant que dura ce long et terrible interrogatoire, Léger répondit constamment avec le sou^ rire sur les lèvres et l'apparence de la gaîté.
378 DE LA MOIVOMANÏE
Le procureur du roi soutint que Léger avait la conscience de son crime; il le prouva par les précautions qu'il avait prises pour en cacher les traces, par l'horreur que lui inspirait la caverne, par l'insomnie et les remords qui le tourmentaient, selon ses propres aveux : un insensé, dit-il; aurait dormi auprès de sa victime, mais Léger a été forcé de s'enfuir; il lui semblait que les oiseaux funèbres lui reprochaient sa cruauté.
Le défenseur de l'accusé , nommé d'office , après avoir fait observer que la raison se refuse de croire à l'énormité d'un semblable attentat dans un homme qui jouirait de toutes ses facultés intellectuelles, soutint que Léger était privé de sa raison ; que les habitudes vicieuses qu'il avait contractées , que la fuite de chez * ses parens , et le genre de vie qu'il menait , prouvaient évidemment cette absence de raison.
Sur la demande expresse du défenseur, le président posa la question de démence.
Après une demi-heure de délibération, le jury résolut affirmativement la question du viol , d'attentat à la pudeur et d'homicide , avec
préméditation et guet-apens , et négativement celle relative à la démence.
Léger entendit son arrêt de mort avec le calme et l'impassibilité qu'il avait conservés pendant les débats ; il ne se pourvut pas en cassation , et fut exécuté peu de jours après sa condamnation.
Sa tête a été examinée par MM. Esquirol et Gall en présence de plusieurs autres médecins; ils ont trouvé dans le cerveau des altérations qui les ont convaincus que non seulement Léger était fou, mais' que sa folie datait de plusieurs années au moins.
Henri Feldtmann, ouvrier tailleur établi à Paris , était un homme naturellement emporté et d'une intelligence tellement médiocre qu'il passait pour idiot; du reste, il était assez laborieux.
Vers 1815, il conçut pour l'une des deux filles qu'il avait eues de la femme avec laquelle il vivait, une passion si violente, qu'il tomba dans une espèce de monomanie qui lui ôta jusqu'à un certain point l'usage de ses facultés intellectuelles.
La résistance opiniâtre de la jeune Victoire
aux transports de son père accrut la funeste passion de ce malheureux. Dès les commencemens, M. Gœppe, pasteur de la religion luthériennne , eut à ce sujet quelques entretiens avec lui; mais Feldtmann, loin de se justifier, s'emporta contre sa fille ; il promit cependant de ne plus l'inquiéter. Il ne tint pas sa promesse, ses attentats devinrent au contraire plus directs et plus alarmans ; enfin ses actes de violence envers sa femme et ses enfans contraignirent celles-ci à se réfugier chez une parente. Elles finirent cependant par revenir près de Feldtmann qu'elles croyaient corrigé ; il n'en était rien : il fallut un jour que Victoire souffletât son père pour se dérober à ses tentatives , et une autre fois, que sa sœur s'emparât de son pouce et le renversât sur le poignet pour qu'il lâchât prise. Alors ces malheureuses femmes prirent de nouveau la fuite et lui laissèrent ignorer leur retraite.
La police, prévenue de ces circonstances, menaça Feldtmann d'extradition s'il ne changeait de conduite. Il tint peu de compte de cette menace, disant qu'en tous cas il était maître de ses enfans.
Feldtmaim découvrit la retraite de sa femme et de ses filles. Il s'y rendit , frappa long-temps à la porte avant d'être introduit, et sollicita vainement Victoire de répondre à son amour dénaturé. Le 23 mars 1 823 , il pria M. Gœppe d'engager sa fille à revenir chez lui , sans quoi, il se porterait à un acte de violence; puis il acheta un couteau pointu, le cacha dans sa poche et se rendit chez sa famille. Pendant le déjeûner, il renouvela ses instances auprès de Victoire pour qu'elle revînt chez lui. Cette infortunée jeune fille s'y refusa. — Eh bien ! s'écriat-il, tu es cause que je périrai sur Vèchafaud. Puis il lui perça le cœur et frappa sa femme et son autre fille. À leurs cris , les voisins accourent; Feldtmann se laissa arrêter sans résistance, en disant qu'il n'avait pas envie de se sauver. Il répondit aux reproches qu'on lui adressait : — j'ai bien fait. Il avoua même qu'il avait acheté le couteau dans l'intention de tuer sa fille si elle ne s'arrangeait pas avec lui.
Traduit devant la Cour d'assises, Feldtmann entendit l'acte d'accusation sans manifester aucun attendrissement ; sa figure resta calme et immobile.
— Je ne savais ce que je faisais, dit-il, je n'avais pas la tête à moi dans ce moment. Il réfuta diverses allégations des témoins; en un mot, il se défendit avec assez d'adresse et de présence . d'esprit.
Cependant la mère de Victoire déposa qu'il avait souvent la tête perdue , qu'il tenait des propos inconsidérés , qu'il faisait des folies particulièrement les vendredis et les jours de pleine lune. Feldtmann ajouta que dans son enfance il eut la tête fendue , ce qui le rendit fou pendant quelque temps ; un autre témoin rapporta que le dimanche des Rameaux, le 22 mars, Feldtmann arriva au temple protestant la figure et les vêtemens couverts de boue. Le témoin lui présenta un livre de cantiques qu'il refusa en disant qu'il n'avait pas la tête à lui. Pendant tout l'office et pendant le sermon qui roula sur les devoirs des pères de famille , Feldtmann ne cessa de pleurer et de tenir des propos désordonnés.
Feldtmann fut condamné à mort.
Lecouffe (Louis), âgé de 24 ans, accusé de )1 et d'assassinat, était épileptique depuis
EN MATIÈKE CRIMINELLE. 383
l'enfance. Les personnes qui le fréquentaient habituellement déposèrent à l'audience qu'ils le regardaient comme un fou ou un imbécile. À
I ô ans il avait donné des marques de folie : il disait alors de temps en temps que Dieu venait le voir. Il nia d'abord être l'auteur du meurtre; dans un autre interrogatoire il fit ainsi des révélations : la nuit précédente, il avait vu l'ombre de son père , un ange â sa droite, qui lui avait commandé de faire l'aveu de son crime; Dieu avait mis la main sur son cœur , en lui disant : Je te pardonne, et en lui ordonnant de tout dire sous trois jours; il était resté éveillé le reste delà nuit, et le matin on le trouva à genoux , en chemise , priant Dieu ; il déclara alors que c'était à l'instigation de sa mère qu'il avait commis le meurtre et volé l'argenterie de sa victime. Ces objets auraient été mis en gage pour la somme de 230 francs, sur laquelle la femme Lecouffe avait donné seule- . ment 40 fr. à son fils pour acquitter les frais de son mariage qui se célébrait le surlendemain.
II déclara que sa victime l'aimait beaucoup , et qu'il le méritait bien , car il avait pour elle toutes sortes de complaisances possibles , lui
rendait toutes sortes de petits services , et était resté cinq heures sans connaissance après lui avoir ôté la vie.
Aux débats , Lecouffe fut pris à chaque instant de violentes attaques d'épilepsie.
Papavoine. — Par une après-midi du mois d'octobre 1823, une dame accompagnée de deux enfans , se promenait dans le bois de Vincennes. Un inconnu l'aborde avec politesse :
— Votre promenade est bientôt faite , lui dit-il; puis, se baissant comme pour embrasser l'un des enfans, il le poignarde; et tandis que la malheureuse mère prodigue des secours à cette première victime , il plonge son couteau dans le cœur du second enfant, et s'éloigne à grands pas.
Quelques instans après, cet homme fut arrêté et conduit devant l'autorité de Vincennes. Il déclara se nommer Louis- Auguste Papavoine, âgé de 41 ans, et ancien commis de marine de première classe.
Papavoine naquit à Beauvais, d'un honnête fabricant de cette ville. Il reçut une éducation soignée , et entra dans l'administration de la marine où il remplit avec zèle et probité divers
emplois. Cependant, d'après l'acte d'accusation, il paraît qu'il fuyait ses collègues , et préférait se promener seul dans les lieux écartés» On "dit même qu'on ne lui connut jamais aucune liaison de cœur , et qu'il ne communiquait aucune de ses pensées. Néanmoins, pour ce qui concernait ses fonctions , ses idées étaient pleines de justesse et de convenance.
La ruine complète de son père r arrivée en 1823, rendit son caractère plus sombre et plus irritable encore. A cette époque-là même, il fut atteint d'une aliénation mentale qui dura dix jours. Dans le paroxisme de cette attaque , il disait , rapportèrent deux témoins , « qu'un » homme lui en voulait , qu'il le voyait, qu'il » voudrait avoir un pistolet pour se défendre. » Je n'ai jamais fait de mal à personne , ajou- » tait-il, cet homme me poursuit dans mon »- sommeil ; quand je m'éveille, je ne vois peri> sonne. »
Pendant sa maladie, son caractère s'exaspéra; il voyait , disait-il, un ennemi secret qui se montrait dans l'ombre et en voulait à ses jours. Il aurait voulu le voir à découvert pour lui de- 4* &5
mander raison. Ce fantôme paraissait beaucoup le tourmenter.
Ces visions , ces terreurs fantastiques , n'étaient point le résultat de la fièvre , ainsi que le constatèrent les médecins , mais celui d'une imagination mélancolique et hypocondriaque. Du reste il ne manifestait aucun goût pour le sang, ni d'antipathie pour les en fans, qu'il caressait au contraire , et auxquels il aimait à donner des friandises. Peu de temps après cette maladie , tandis que les désastres de sa famille devaient l'attacher davantage à l'emploi qu'il occupait à Brest, il donna deux fois sa démission.
Sur ces entrefaites, son frère mourut. Il se hâta d'accourir près de sa mère pour l'aider à gérer ses affaires délabrées , mais l'année suivante 1824, il fallut renoncer à l'exploitation de la manufacture qu'elle possédait.
Alors Papavoine redemanda de l'emploi; sa demande fut rejetée. Gette déception augmenta ses dispositions mélancoliques; il perdit le sommeil, sa raison recommença à s'égarer.
Un jour il présenta à sa mère un papier, et lui dit d'un air sinistre , que son frère n'était pas
mort; j'en ai la preuve dans ce papier, ajoutat-il; on enterre quelquefois des hommes qui ne sont pas morts.
Sa mère, pour le distraire de ses sombres idées, lui donna le conseil d'aller passer quelques jours chez un de ses amis pour prendre un* peu de distraction.
« Vous avez vu Auguste , écrivait-elle à cet » ami, il a été purgé par un vomitif; examinez » ses yeux et sa conversation ; surtout qu'il ne » sache pas et ne se doute pas que je vous » écris. Je vous engage à venir mercredi, je » vous dirai des choses que je ne puis écrire. »
En effet, Papavoine parut à cette personne visiblement changé, au physique et au moral.
Se promenant un jour ensemble dans le jardin, ft Papavoine s'écria tout-à-coup avec l'accent du désespoir : « Quoi ! pas un instant de bonheur! » je crois parfois que je suis fou. »
Un papier tomba sous la main de M' N.~, il y remarqua ces lettres : O. N... « Qu'est-ce » que cela veut dire? demanda- t-il avec inquié* » tude à son ami. — Mais vraiment je n'en sais » rien, lui répondit celui-ci, cela ne signifie rien. » — Cela veut dire on noie ici. o Une autre foi»,
il demande si son frère et son oncle sont bien morts ? — « Votre frère ? mais vous avez son » extrait mortuaire dans vos papiers? Votre » oncle? mais vous savez qu'il est mort à mes » côtés , à table > d'une attaque d'apoplexie! » Vous avez concouru à régler sa succession.
» — Ah ! c'est qu'il y a tant de genres de mort ! » Souvent on enterre les gens qui vivent encore, » et on dresse des actes pour constater qu'ils » ne vivent plus. »
La vue d'un rasoir le faisait frémir. — Que veut-on de moi? s'écria-t-il tout troublé, lorsqu'on lui proposa un jour de se faire raser; au surplus, ajouta-t-il , je ne crains ni le rasoir ni le pistolet.
Le 6 octobre il vint à Paris terminer d'importantes affaires avec le gouvernement et qui étaient désavantageuses pour la maison Papavoine. Les rendez-vous avec les banquiers se succédèrent, et c'est pendant ce temps que ce malheureux se rendit coupable de l'inconcevable attentat du bois de Vincennes.
Il avait aperçu les enfans avant de les aborder , il parla même à leur mère qu'il quitfa pour aller acheter lé couteau avec lequel il consomma son crime.
Il ne fat point arrêté sur-le-champ , il s'égara dans te bois et fit la rencontre d'un militaire auquel il demanda l'issue de la forêt.
« Nous marchâmes ««ensemble , déposa ce té- » moin ; il portait avec inquiétude ses regards » autour de lui et me demanda s'il n'avait pas » de taches sur la figure; il regardait aussi ses » bras et ses mains , demandant s'il n'était pas » marqué de quelque chose ; il marchait à » grands pas, était pâle et tout essoufflé; nous » nous arrêtâmes sous un arbre à cause de la » pluie; là , un gendarme vint l'arrêter , disant » qu'on venait d'assassiner deux enfans : — Vous » perdez votre peine en ni arrêtant •, répondit » l'accusé , vous donnez le temps à celui qui a * commis le crime de prendre la fuite. On le » conduisit à Yincennes; en chemin , il dit que » c'était une chose abominable d'avoir tué des » enfans; que si l'on avait à se plaindre d'une » grande personne , on pouvait l'appeler en » duel, msûs que pour assassiner des enfans il » fallait avoir des grands motifs, »
Le gendarme qui a arrêté Papavoine confirma le propos tenu par ce dernier au moment de son arrestation ; il ajouta que l'ao
cusé n'avait rien de remarquable dans la figure 7 qu'il n'avait point l'air agité , que seulement il chancelait un peu en marchant.
Papavoine se renferma d'abord dans une dénégation complète. 11 déploya dans ses interrogatoires une habileté peu commune , rappelant les causes célèbres où des individus avaient été condamnés quoique innocens. Mais enfin , accablé par l'évidence des preuves , dit l'acte d'accusation , et sentant qu'il s'était , par ses dénégations absolues, frayé la plus dangereuse de toutes les routes , il prit le parti de développer avec beaucoup d'adresse un nouveau système. Il se reconnut coupable de l'assassinat des deux enfàns ; mais il annonça qu'il s'était trompé en donnant la mort aux deux enfans de la demoiselle Herein ; que son intention avait été d : égorger les enfans de la duchesse de Berry.
Pendant sa prévention à la Force , il essaya de mettre le feu à son lit ; s'étant procuré un couteau , il en frappa un gardien nommé Labiet.
Interrogé par le directeur de la maison sur ce dernier événement , Papavoine lui dit qu'il
avait frappé Labiet parce qu'il était de la faction d'Orléans.
« Quelquefois , raconta le même témoin, cet homme était dans un état épouvantable , il avait des momens de fureur. Il ne disait rien ; mais ses cheveux se hérissaient , et c'est la seule fois que j'aie vu des cheveux se hérisser ainsi. Sa figure devenait alors d'un rouge très vif , il épouvantait jusqu'aux soldats qui l'environnaient. » .
Tels étaient les faits recueillis par l'instruction de cette affaire > lorsque Papavoine comparut devant la Cour d'assises de Paris.
— Dans quel but, lui demanda- t-on, êtesvous allé le 10 octobre à Vincennes?
— Je n'avais aucun but , et la fermentation que j'avais dans la tête s'augmentait à mesure que je marchais.
— N'avez- vous pas rencontré 6iir le chemin de Vincennes une jeune dame que vous avez suivie jusqu'à l'entrée du. Parc ? Lorsqu'elle a rencontré les petits Gerbod et les a embrassés , ne lui avez-vous pas demandé si elle connaissait ces enfans ?
— Je ne me le rappelle pas , j'étais conti-
nuellement tourmenté; je ne sais ce que j'ai fait , je ne me souviens d'aucune circonstance (1).
— ■ Comment se fait-il que vous ayez rappelé ces circonstances avec fidélité dans l'instruction , et que vous les ayez oubliées maintenant ?
Après votre court entretien avec cette jeune dame , et avoir vu les enfans , vous êtes rentré dans Vincennes et vous avez acheté un couteau ?
— C'est possible, je ne m'en souviens pas.
— Le 29 novembre vous vous en êtes parfaitement souvenu à l'instruction. Pourquoi avoir acheté un couteau , si ce n'était pour égorger ces malheureux enfans ?
— En examinant le château de Vincennes , mes yeux se sont portés sur le donjon ; persuadé, dans ma folie, que des prisonniers y étaient encore renfermés , j'ai acheté le couteau pour délivrer ces malheureux prisonniers. Pouvezvous me supposer un autre motif, pouvez-
(i) La jeune dame a déclaré ce fait. La mère des enfans et une autre femme ont vu Papavoine lui adresser la parole*
vous croire que j'aurais acheté un couteau pour aller à deux cents pas de là , tuer eji plein jour ces pauvres enfans ?
— Cependant c'est quelques minutes auparavant que vous aviez demandé à qui appartenaient les eqfans i vous pensiez donc à ces enfans et non aux prisonniers de Vincennes.
Mais si vous songiez à délivrer ces derniers , pourquoi ne pas vous diriger vers le donjon, au lieu d'aller vers les enfans ?
— Je suis allé au hasard dans le bois , je ne sais par quelle fatalité vers ces malheureux enfans ; je les frappai , je voudrais au prix de tout mon sang pouvoir les rappeler à la vie... je ne puis penser le motif... j'avais la tête tellement embarrassée , le sang me portait tellement au cerveau... j'étais tellement agité,queje ne puis rendre compte dé ce qui s'est passé.
— Il y avait préméditation dans votre fait , car avant de frapper les enfans vous vous elfes penché vers l'un d'eux; quelle était votre pensée , votre motif, en les frappant?
— Je n'en avais aucun , j'ignore quel put être mon motif.
— Lorsqu'un gendarme est venu vous arrç-
ter , vous lui avez dit : Vous perdez votre temps ; pendant que vous me retenez , le coupable aura fui.
— Il est possible que j'aie dit cela: je me suis défendu de cette action , cherchant à me persuader à moi-même que je. ne l'avais pas commise , tant j'en étais étonné.
— Persistez-vous à dire que vous aviez voulu frapper d'autres victimes ?
— Non... j'étais tellement fatigué de la position pénible où je me trouvais, que, ne pouvant me détruire, j'aurais voulu hâter par tous les moyens possibles la fin de mes tourmens ; je me serais accusé , je crois , d'avoir voulu assassiner le Père éternel si la chose m'était venue dans l'idée.
— i Vous dites donc que vous aviez une espèce de fièvre chaude; cependant à Beau vais r où vous avez passé dix jours , votre tante ne s'est point aperçue de cet état de démence: on n'a rien vu de pareil non plus ni à l'hôtel de la Providence à Paris , ni dans votre correspondance.
— Cependant, monsieur, je me rappellequ'en me promenant dans le jardin du Luxembourg,
je me dis avec un accent déchirant : Pas un moment de bonheur ! je suis donc atteint de folie !
— Votre conduite ce jour-là même annonce un homme sain d'esprit. Vous demandez à la fille Malsavet si elle connaissait les deux enfans; vous achetez un couteau , vous les frap^ pez, vous prenez la fuite, vous enterrez le couteau , vous montrez de la sécurité au militaire que vous rencontrez : voilà qui décèle une raison complète.
— Il n'y a pas d'effet sans cause ; or , quel aurait été l'intérêt de commettre un tel crime ?
— C'est ce que l'instruction n'a pu découvrir ; mais ce qu'elle a découvert , c'est que le crime a été commis avec toutes les circonstances qui dénotent de votre part un profond calcul.
— Si j'avais voulu les frapper, j'aurais apporté un couteau de Paris ; j'en avais deux parmi mes effets.
— Confronté avec la mère des enfans, vous dites ne la pas connaître: on vous présente les corps des deux enfans, vous niez votre crime; encore un coup , ce n'est pas là la conduite d'un
homme atteint de folie; il faudrait que vous eussiez été en démence à la vue seulement des deux enfans , ne l'ayant été ni avant ni après. Ce n'est pas tout : vous êtes interrogé le même jour par le maire et le juge de paix de Vhicennes , vous niez tout ; vous expliquez votre voyage , votre arrivée à Vincennes.
— J'étais tellement épouvanté de la pensée de ce crime , que je cherchais en vain à me persuader que je l'avais commis ; je ne pouvais y parvenir : je craignais aussi pour ma famille.
— Pendant six semaines vous avez toujours nié : toutes vos réponses étaient pleines de sens; elles annonçaient même un esprit supérieur ; vous donniez des raisons très plausibles , vous citiez des exemples des causes célèbres ; et ce n'est que pressé par les déclarations positives des témoins que vous faites un aveu. Ainsi, pendant six semaines , vous avez encore joui de la plénitude de votre raison : vous avez ensuite changé de système. Vous aviez prétendu que vous aviez été à l'Opéra pour assassiner les princes : effectivement , vous aviez été à l'Opéra : vous avez dépeint la voiture des prin-
ces : cette circonstance -était exacte. Vous voyez bien que vous n'étiez pas en démence.
Votre folie , dites-vous , consistait en terreurs paniques et soudaines : cependant , en voulant délivrer les prisonniers, votre folie alors aurait changé de caractère.
— La folie n'est pas uniforme.
— Mais cette folie ne serait donc qu'une monomanie qui laisserait des intervalles lucides ? car aujourd'hui vous n'êtes pas en démence ; ce serait donc une soif de sang, et ce ne serait pas , comme vous le dites , une terreur qui vous dominait. Mais pourquoi acheter ce couteau à Vincennes?
— C'était une grande imprudence de ma # part : je devais être fou pour le faire.
— Ceci prouve au moins que vous avez au* jourd'hui votre raison.
Malgré les efforts de M e Paillet pour établir que , le jour de l'assassinat > son client était dans un état complet de démence, Papavoine fut condamné à mort.
Il est impossible de ne pas supposer dans ces condamnés une prédisposition à la folie.
Léger, avec ses goûts épouvantables et sa soif
*de sang humain ; Feldtmann , avec sa passion incestueuse ; Papavoine avec ce mélange horrible d'hébétement et de présence d'esprit , n'ont-ils pas , dans leur conduite antérieure , ainsi que l'ont révélé les débats judiciaires , donné de nombreuses preuves du dérangement de leurs facultés intellectuelles? Oui sans doute; mais loin de blâmer le jugement qui les a condamnés à mort , je suis forcé d'applaudir , dans de pareilles circonstances, à la juste sévérité des lois. Sans doute il est bien à plaindre celui qu'une funeste prédisposition , qu'un fol égarement conduisent au meurtre et à de si grandes dépravations ; sans doute en les condamnant on ne peut se défendre d'un sentiment de pitié et de compassion ; car si ces hommes sont fous, ils sont évidemment moins coupables , et la stricte justice voudrait peutêtre qu'on s'occupât de leur rendre la raison et de les ramener à de meilleurs sentimens par un traitement médical , plutôt que dé les châtier comme des criminels méritant l'exécration publique. Mais , je le demande , où s'arrêtera cette pitié ? qui posera les limites de cette dangereuse compassion ? ne sera-t-on pas ex-
posé à commettre une erreur cent, fois plus funeste , en considérant le crime comme un acte de folie , et l'assassin comme un monomane?Pour moi; je suis convaincu qu'il n'y aurait pas de meurtrier dont on ne pourrait , en suivant ce système , alléger et détruire en quelque sorte la culpabilité. Il faut toujours supposer qu'un assassin fait exception dans la société, et que, par conséquent, il dpit exister dans le fond de son caractère des particularités excentriques , des qualités distinctives , qui sont aussi des exceptions. Or donc , sir vous voulez faire passer devant le tribunal l'assassin pour fou , il vous suffira de rappeler les diverses remarques faites sur son caractère, et si vous parvenez à y trouver des différences avec le caractère de tous les hommes en général , ces simples allégations seront reçues comme preuves atténuantes et pourront adoucir la juste sévérité des juges , et qui sait ? peut* être le faire acquitter. Il sera iacile de mettre sur lé compte de. l'aliénation .mentale, la mélancolie , l'amour de. la solitude , la distraction de l'esprit, et même l'exaltation cérébrale. Voilà donc que le même crime qui aura soulevé la
douleur et l'indignation de tous , excitera toutà-coup l'intérêt et la compassion , parce qu'on le présentera sous un autre nom , celui d'un acte de folie ; pour pardonner à l'assassin, on en fera un monomane !
Loin de nous l'intention d'exclure des débats judiciaires ce moyen de défense. Il est des cas où je l'accepte avec empressement, celui, par exemple, pu il serait clairement prouvé par des faits authentiques ; que l'accusé a depuis longtemps donné des signes non équivoques de folie ou de monomaaie. Alors rien de plus juste que d'accueillir ce système de défense; mais, encore une fois, nou voudrions qu'il ne fût jamais admis qu'avec la plus grande circonspection.
Les circonstances actuelles nous forcent de faire ici, pour ainsi dire, une addition à notre chapitre sur la peine de mort. En effet, un nouvel attentat vient de jeter la consternation dans tpute la France £n menaçant les jours de l'auguste prince qui Ja gouverne ; et nous sortîmes forcés de faire remarquer çn même temps, que depuis deux ans 1 le Crime semble avoir pris à tâche de justifier la peine capitale , en relevant
la tête avec encore plus d'assurance que d'audace. Il faut en convenir, le moment semble mal choisi pour demander l'abolition de la peine de mort; car, on a beau dire, l'application de ce châtiment est le seul mobile de crainte assez puissant pour contenir la perversité de quelques hommes. Je connais des repris de justice qui ne redoutent nullement les galères , et que la peur de la mort empêche seule de devenir assassins.
Nous ne pouvons , à cette occasion , nous empêcher çle donnei»*£lace ici à quelques réflexions sur le régicide, réflexions tristes et douloureuses comme le sujet qui les a fait naître, et qui nous ont été suggérées par les sinistres événemensdont nous sommes à chaque instant témoin.
Le meurtre est partout et toujours un grand* crime. Quelles que soient ses causes, quelle que soit la passion qui ait présidé à sa consommation, iïne peut être eicusé , et appelle syr son auteur les punitions les plus graves.
Mais dans le meurtre, il y a plusieurs degrés , diverses nuances que les lois apprécient , et d'après lesquelles on décide s'il existe ou non 4- 26
.402 DJB LA MONOMAÎtlK
des circonstances atténuantes. Ce dernier moyen est une voie ouverte à la pitié et à l'indulgence du jury. Or, nous le disons dans notre âme et conscience , s'il est un crime qui ne mérite ni pitié ni pardon , s'il est un crime sévèrement punissable > un crime que nul motif ne puisse atténuer en aucun cas , c'est le régicide! Le régicide est un double attentat : attentat contre l'homme, attentat contre la société! Le coupable ne s'attaque pas seulement à une existence, mais il porte dommage à l'existence de la nation. Que lés défenétours, mus. par d'honorables senti mens, viennent demander de l'indulgence au tribunal , en attribuant le crime à Y exaltation politique , ce grand mot vide de sens et à l'ombre duquel les meurtriers cherchent à abriter leui? coupables projets , c'est •bien } leur devoir est de pallier la faute de l'accusé, et c'est l'unique point de vue sous lequel il soit possible de le voir un peu moins horrible, parce # que peut-être aiaec de la bonne volonté, exaltation pourrait passer pour synonyme de monomanie. Mais que fait k ■ la France , que fait à une réunion de 32 millions d'individus, l'exaltation dtm seul homme ? qu'importe à la
nation, calme et raisonnable en masse , l'opinion impatiente et délétère d'un énergumène isolé? Ne demandez pas grâce pour lui, car son crime est un crime social, et dont les suites étaient incalculables ; — car il est responsable envers Dieu non seulement de la vie d'un homme, mais aussi du sort, du repos, de l'avenir de toute une nation.
Jetez donc vos armes à terre , infâmes imitateurs de Ravaillàc et de Jacques Clément, l exaltation politique n'est ni un motif ni une excuse, car, s'il eh était ainsi, on pourrait justifier tous les massacres commis par F exaltation religieuse, k commencer par celui de la Saint* Barthélémy. Et ce rapprochement renferme dë$ conséquences qui] ne sera pas inutile de faire ressortir. Vous qui, le poignard à la main, accusez sans doute la lenteur du siècle à marcher dans le progrès, comparez ces deux époques que le hasard vient de faire rencontrer sous m$ plume; 1572 et. 1836 1 ; et convenez que tf'il existe une différence entre elles deux, elle est toute à l'avantage du pays et à votre hpnte à vous, car le crime, qui était alors le crime des masses et de plusieurs, est aujourd'hui le criifle
d'un seul coupable isolé , qui ne trouve d'ap-* pui ni dans le peuple , ni de sympathie dans l'opinion. Le meurtre politique, il faut l'avouer, séduit encore une âme faible par cette espèce de renommée qui semble s'attacher à ceux qui s'en rendent coupables. C'est une erreur atroce et qu'on ne saurait trop flétrir. Le meurtre est toujours meurtre, et nous avons déjà dit pourquoi, selon nous , le régicide est, entre tous , le meurtre le plus impardonnable* Et qu'on ne s'y trompe pas, le martyre est passé de mode, le bon sens en a fait justice; la poli-* tique n'est plus un manteau ni assez large ni assez complaisant pour cacher les mains ensan-» glantées de l'assassin. Le temps, les mœurs, les intérêts changent * et par-dessus tout cela , les partis meurent. C'est, folie que de chercher à les flatter et à obtenir leur approbation > L'aveugle* ment peut faire croire un instant qu'on passera pour un homme dévoué ou un héros. C'est là se. tromper grossièrement; le souvenir que laisse le régicide est court, l'exécration qui poursyit l'assassin est éternelle!
De quel droit viendrait-on donc aujourd'hui imposer son opinion personnelle un pistolet à
la main , et prendre sur soi d'opérer en politique un changement que ne demande pas le peuple? En fait de patriotisme, il faut être plus circonspect , et avant de vouloir faire par un assassinat le bonheur d'un pays , il faudrait au moins s'assurer si le pays ne désavouera pas cet officieux empressement pour l'accomplissement de vœux qu'il n'a pas formés, et s'il ne regardera pas le meurtrier, d'abord comme un homme vil et méprisable, ensuite comme un intrus qui se mêle de ce qui ne le regarde pas. Quant au courage que l'on admire souvent dans ces criminels lorsqu'ils montent à 1 echafaud, il n'existe pas ; courage est un mot qui ne peut s'appliquer qu'à de nobles sentimens ; le courage des grands coupables n'est et ne peut être que de l'effronterie, une audace exécrable. Il est déplorable qu'à une époque aussi avancée de civilisation , il se rencontre des hommes assez dépravés, assez dénués de sens pour s'imaginer qu'un assassinat soit un acte de justice et quelquefois un devoir. Ces hommes-là oublient sans doute que la condition de tout gouvernement constitutionnel est le progrès; que le progrès vient tôt ou tard, plus ou
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moins vite, et que les lois sont faites pour en sanctionner les conséquences; ces hommes-là ne se rappellent pas que nous avons les Chambres , la pondération des pouvoirs , et que dans un pays aussi haut placé par sa sagesse et ses lumières, le règne doit être à la parole et non au poignard. Ils oublient , ces imprudens cri* minels , que le meurtre n'est pas un moyen de progrès , et que , pour vouloir nous mener trop vite , ils nous feraient glisser sur du sang !
djopttrt (Ùn^ièmt.
En terminant cet ouvrage, nous devons exprimer le regret de n'avoir pu donner à no opinions toute letendue qu'exigent des questions d'une telle gravité. Nous l'avouons , notre écrit est une suite de détails , d'anecdotes, qui sont les pierres d'un édifice que de plus habiles que nous construiront. Le problème de la régénération des criminels n'est pas et ne peut être
408 conclusion.
résolu par un seul homme. Il faut pour arriver à cette difficile solution , le concours de hautes intelligences , de plusieurs spécialités , et de diverses supériorités. Il faut surtout écouter l'expérience , cette institutrice dont les leçons conduisent seules à la vérité.
Il ne suffit pas de donner avec assurance et une espèce de présomption imperturbable , ses propres opinions pour convaincre ceux qui réfléchissent et méditent. Loin de nous l'idée de présenter nos observations comme les ordonnances d'un docteur que la science éclaire et ne peut laisser dans l'erreur ; nous avons voulu seulement faire connaître les criminels, leurs capacités pour le mal, leurs penchans pour le commettre , leurs malheureuses facilités pour l'entreprendre et l'exécuter.
C'est par ce motif aussi , que malgré l'horreijr que nous inspiraient de grands coupables, tels que Benoît , Contrafatta , Régès , Daumas» Dupiq , Laçenaire , etc. , etc. , nous avons cru devoir rapporter les principaux faits de leur vie , Jeurs correspondances , les particularités de leur existence, pQur faire apprécier les dangers de notre mode d'emprisonnement , et
de l'abandon dans lequel on laisse généralement les libérés.
Si parfais nos récits ont intéressé le lecteur au sort de certains condamnés, nous en sommes heureux , car ce sentiment , s'il se généralisait , pourrait profiter aux honnêtes gens, en diminuant le nombre des récidives , par les secours que recevraient les libérés des bagnes on des prisons.
On nous reprochera peut-être de ne pas formuler assez le système , les changemens que nous souhaitons voir adopter ; à cela nous répondons que l'importance des études à faire sur le cœur des coupables pour bien juger leurs moeurs , et par conséquent deviner les moyens qui peuvent les adoucir > les améliorer et les changer , nous paraît trop grave pour ne pas récuser notre propre jugement et ne pas lui préférer l'opinion publique , les méditations des vrais philanthropes, des législateurs du pays.
Nous ayons indiqué le m^l existant , en réclamant leur attention , leurs études, sur des vices que notre plume ne peut assez flétrir, c'est tout ce que nous avons voulu : des con-
victions d'ailleurs ne se transmettent pas , elles s'acquièrent par une réflexion soutenue et le désir du bien. Provoquer cette réflexion , ce désir, du bien f rendre une justice également sévère à la perversité des criminels , et à l'imprévoyance de la société et de nos lois , tel était notre but , puissent nos efforts produire ce résultat !
Pour arriver à la connaissance des immorales inspirations des hommes qui peuplent nos bagnesetnos prisons, ce ne sont pas des théories qui indiqueront la route ,- car en philanthropie comme en toute autre science, c'est la pratique qu'il faut préférer ; et, à cet égard, je dois dire bien franchement qu'en 1816, commençant mes visites aux prisons , je ne voyais que des innocens persécutés , des fers inutiles, des rigueurs barbares; de 1816 à 1820, mes opinions se modifièrent, et je vis bien des coupables acquittés par les cours d'assises: Je compris alors Terreur, le danger même de mes premières idées, surtout^ en 1 822 , lorsque je restai huit mois à la Force (1) avec dès hommes dont
(i) J'avais fait sauver deux prisonniers de Mont aigu, impliqués
le moins criminel a été condamné à douze ans de fers, et plusieurs condamnés à mort. De 1 820 h 1825 , je compris que la première éducation du peuple était de la plus haute importance pour diminuer par la suite le nombre des criminels , et je vis clairement que la société avait besoin de prisons pour être en sûreté et jouir d'une existence morale et paisible. De 1825 à 1833 , j'ai publié, régulièrement et malgré les entraves de la censure , et des persécutions des cinq premières années de cette période , toutes mes opinions, et surtout celles des moralistes et des sociétés qui s'occupaient de l'amendement des prisonniers, et de la réforme du code pénal ; j'avais bien le même désir qu'en 1816, mais je comprenais mieux les obstacles raisonnables, les difficultés à vaincre, en supposant même le concours du gouvernement ce qu'il devrait être. De 1833 à 1836 j'espérais, de la haute administration , des changemens proclamés utiles par tous les bons esprits ; je pensais qu'une influence auguste rehaussée enclans l'affaire du général Berton. Je regrette que l'espace me manque pour donner les particularités de cette évasion, curieuse sous plue d'un rapport. •
core par le diadème et toutes les vertus , suffirait pour donner gain de cause aux réformes si souvent réclamées ; j'étais dans l'erreur, et c'est alors que je me suis décidé à publier cet ouvrage.
Depuis quelques années des écrits dont on ne saurait assez louer les vues ont été publiés. Les uns expriment leurs sympathies pour la colonisation , d'autres demandent le système pénitentiaire, d'autres présentent des théories basées sur des observations faites en pays étrangers ? tous enfin reconnaissent les vices du mode d'emprisonnement en France. Assurément de tels travaux font le plus grand honneur à leurs auteurs ; niais nous dirons avec la même franchise qu'ils se trompent souvent en demandant pour notre pays ce qui convient à d'autres peuples. Il en est des punitions comme des récompenses, les unes et les autres doivent êtrç en rapport avec les mœurs des hommes sur lesquels on veut exercer leur influence ; ainsi ce qui est bon pour les Américains , les Suisses , les Anglais , n'est pas positivement aussi efficace pour les Français : il faut prendre dans chaque système ce qui *peut
être^ en harmonie avec notre éducation , et surtout les circonstances extérieures dans lesquelles nous vivons , et former de ces divers principes un tout , qu'on pourra présenter alors avec confiance comme un mode d'emprisonnement qui punira et améliorera le cou» pable. Les personnes qui s'occupent de pénalité confondent souvent le but qui fait agir l'homme, avec le moyen qu'il emploie pour réussir. Par exemple, un homme passionné pour le jeu , la débauche , volera sans être absolument un voleur. Un soldat ordinaire deviendra un héros , parce qu'il aura l'amour de la gloire ; un avare dépensera beaucoup pour satisfaire son goût d'ostentation ; un jaloux tuera son rival > sans avoir le moins du monde la perversité d'un assassin ; il faut donc bien faire la part du but et du moyen , car ce sont deux agens tout-à-fait différens , qu'il faut étudier avec la plus sérieuse attention pour bien déterminer le genre de punition à infliger aux coupables.
Nous sommes d'ailleurs tellement convaincus des difficultés qui se présenteront lorsque le gouvernement voudra enfin s'occuper se-
rieusement des galériens, des prisonniers, et des libérés , que nous le supplions de se défier des opinions théoriques qui l'assiégeront de toutes parts i car souvent le bien possible est retardé ou compromis par celui que veulent obtenir des esprits excelJens , mais que l'expérience , cette nécessité du succès , n'éclaire pas , ne dirige pas ! Nous conseillons à l'administration de rétablir le Conseil royal des prisons , d'y adjoindre la Société des jeunes libérés , de prescrire la réorganisation des comités dans le$ provinces; de consulter les hommes qui se sont occupés généreusement delà réforme des maisons d'arrêt, de correction et des bagnes; de profiter des- sages avis des moralistes qui ont étudié, la législation criminelle et la morale des condamnés qu'elle atteint. De \& pratique passez à la théorie , mais de la théorie ne passez pas à la pratique 9 car vous risquer de vouloir l'impossible , et par conséquent dé ne réussir jamais.
Ce n'est pas un travail ordinaire que celui de la réforme dont il s'agit , il demande une grande prudence; car innover ne veut pas dire
changer ce qui est, sans réflexion , sas» prudence.
Nous ne sommes pas trop indulgents pour les prisonniers; nos espérances pour leur amendement , nos désirs à cet égard ne sont pas seulement dans l'intérêt du coupable ; nous voulons avant tout le bien des honnêtes gens, et c'est parce qu'ils souffrent chaque jour de l'immoralité des criminels que nous demandons les améliorations qui peuvent en diminuer l'effroyable quantité , et rendre beaucoup plus rares les dangereux exemples qu'ils donnent à la jeunesse de notre population.
La question d'argent pour opérer les change mens indispensables au but que l'on veut atteindre ne doit pas être négligée , et c'est avec la plus grande réserve et la plus mûre réflexion qu'il faut l'aborder devant nos Chambres législatives ; car une dépense mal faite est souvent une arme pour les antagonistes de toute réforme , qui leur tient lieu de raisonnement , et retarde malheureusement l'essai des meilleures conceptions.
Nous n'avons pas besoin d'entrer dans les détails d'exécution , l'autorité doit appeler à elle les lumières des hommes spéciaux; puisse-, t-elle cette fois ne pas craindre le concours du
désintéressement, de la charité , et, loin d'éloigner, provoquer, encourager le zèle de la philanthropie basée sur l'expérience de la religion ; car l'expérience est cent fois plus près de la vérité que les profondes et prétentieuses théories qui perdent souvent les meilleures causes !